falaises et marbres

résidence Paris en Toutes Lettres, immersion d’une semaine à la Défense


Dans la tête, au cinquième jour, on perçoit l’ensemble autrement.
On perçoit toujours l’île, on sait la rampe par quoi on l’aborde, et où sont les bouches, dessous, qui pourraient vous prendre et vous en faire sortir. On a conscience des distances au périmètre qu’incarne le boulevard circulaire, même si quelques poches de la Défense s’étendent au-delà.

Par contre, là où auparavant je m’imaginais la dalle plane, j’ai beaucoup mieux conscience des étapes par quoi elle descend vers la Seine. Et dans chaque coin de la dalle, des enfoncements, des surplombs, des cours à ciel ouvert : on ne cesse pas ici de descendre – un peu comme dans le rêve parisien de Baudelaire, Babel de palais et d’arcades.

Les frontières de l’île sont des objets oniriques, encore plus peut-être que l’assaut des tours. Les tours sont une construction architecturale, un geste d’abord abstrait. Les frontières avec le périmètre sont les contraintes comme on s’en est arrangé.

Dans cette partie sud-est de l’île, les falaises sont au plus haut (Ouessant, paradoxalement, me sert souvent de mesure pédestre et d’orientation, depuis cinq jours, et ça marche). Elles ne prennent pas la peine de se fermer pour surplomber la route : c’est ça de moins à ventiler, ces cheminées rondes qui trouent partout la surface, habillées parfois par les artistes invités (en confiera-t-on une à ces textes ?). Alors les deux passerelles ont quelque chose de Piranese, qui inventait des prisons, mais leur faisait escalader la totalité de sa gravure alors posée comme son propre ciel.

L’élément commun c’est, à chaque détail qu’on y considère, d’y trouver une galerie, une rambarde, une fenêtre en décrochement, qui rappelle la présence de l’homme et qu’un aménagement y a été fait à sa taille. L’autre élément onirique (qui fait qu’on aime tant les villes américaines, ce que n’est pas la Défense), c’est la nécessité partout des travaux : on creuse, on répare. Les signes sont orange et rouge, ou le point sonore d’un engin, là où le monochrome domine.

Je connais – allez, disons – cinq lieux particulièrement précis qui pour moi puissent être liés à ce sentiment où l’architecture, en se défaisant abruptement sur le réel, sauve quelque chose d’onirique. Les amoureux de Rome connaissent ce haut mur à l’arrière du forum, tombant d’aussi haut. Je connais ces cinq points précis aux heures du premier matin, et dans le soleil rasant du soir. Je ne me déplace plus aux heures de transit, de vrombissement, de lumière lourde.

Je sais que, dimanche matin, pour les expérimenter dans le silence et hors toute utilité, j’irai les saluer sans me préoccuper du reste.


responsable publication François Bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
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1ère mise en ligne et dernière modification le 6 mai 2011
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