enseigner | rêve de l’étudiante qui n’existait pas

ou de comment on rêve de textes d’atelier même pendant les vacances – màj 10/07


Je le note ici dans ce site (et non pas dans mon journal) parce que c’est la première fois que j’ai ce type de rêve, et qu’il reste très imprégnant même 2 jours après l’avoir fait, alors qu’il ne s’agissait de rien du tout en apparence : dans une salle quelques feuilles sur une table, dont je ne parvenais pas à retrouver l’auteur.

Peut-être juste parce qu’entré dans cette école l’an dernier ce travail (ma capacité et légitimité à l’accomplir) génère encore beaucoup de doute et d’inquiétude, mais j’ai toujours eu des rêves de travail, les situations liées à l’usine quittée il y a plus de 30 ans sont capables de revenir encore, avec mêmes doutes et inquiétudes – c’est la difficulté en soi à quitter la coquille de l’activité intérieure pour se risquer dans une autre effectuée en communauté, ce qui précisément ça ne m’était jamais arrivé entre l’usine d’il y a 30 ans et l’an dernier – toujours débrouillé en tant qu’auteur depuis 1982, et reconnaissance à toutes celles et ceux qui l’ont rendu possible.

Un cycle d’ateliers d’écriture mené ponctuellement, comme je l’ai fait sans arrêt depuis 1993 dans des contextes totalement différents (je commence à avoir certain passé et enracinement, techniquement ça m’excite toujours autant et je sais faire), c’est complètement différent : une position d’extériorité, un contrat qui cesse avec le cycle, rien à voir avec le boulot d’écriture tel qu’on peut l’installer en école d’art. Si on revient l’année suivante dans la même fac ou collège ou lycée, ce sera d’autres élèves, l’école d’art il faut s’habituer à l’idée qu’on va vivre 5 ans ensemble, pas fastoche pour un solitaire endurci (sinon ça n’aurait pas tenu les 30 ans).

Il y a bien sûr qu’avec l’été chacun suit son chemin, les contacts se raréfient mais ne cessent pas complètement (heureusement), envois de texte, échanges sur projets et mémoires, les clignotements de la Dropbox ou tout simplement traces Facebook (cf digression à la suite) : ce boulot d’école c’est accepter l’écart et l’indépendance de l’autre, mais comme on est rémunéré pour rester soi-même à poste fixe et disponible, travaille en soi-même l’attente sur ce qu’on sait en train de se faire mais ne vous requiert pas. Reste que, précisément parce que l’écriture se fonde sur doute et inquiétude, il faut aussi apprendre à se blinder contre l’absence de nouvelles (d’écriture, pas de vie), pour pas mal des visages pour lesquels on sait ce qui se trame avec les pages.

digression sur Facebook et enseignement – sera reprise à terme dans billet autonome

Corollaire pour Facebook, et la façon dont le rapport s’y établit hors séparation prof/élève, mais que si on l’oubliait elle deviendrait intrusive – on n’est pas ami de ses étudiants, heureusement que là certains ont le diplôme et alors ça pourra... – mais dans l’acceptation du rapport réciproque par Facebook, témoignage de leur part qu’ils prennent en compte mon travail personnel, ce dont à la fois je leur suis reconnaissant, mais que je ne pose en aucun cas comme demande – et dont jamais je ne fais état dans l’école, cours, couloirs ou ateliers.

La façon symétrique dont je suis spectateur du groupe Facebook étudiant, alors que je ne m’autoriserais pas à y publier, mais que je m’autorise à commenter, y compris en renvoyant sur points liés au travail, alors que sur les pages individuelles des étudiants qui ont accepté le partage (à leur seule initiative, cela aussi par principe), je n’interviendrais pas en lien avec le travail commun, même si parfois on aurait envie de hurler comme ce qu’ils font c’est bien, ou le texte qu’on vient de lire et le proclamer à la terre entière !

Ce qui a rapport avec ce billet, puisque Facebook, dans cette connexion de vacances, est un lien sans enjeu – sur l’abîme violent et sombre du monde qui continue ses guerres et sa menace – qui participe et incarne cette respiration qui nous reste : je n’envoie pas de cartes postales, je ne dérange personne par mail, mais j’apprécie d’autant mieux ces petits signes de présence, où justement collègues et étudiants se mêlent à famille et amis, parce que nous avons appris à gérer intérieurement ces frontières de signes. Je n’imagine pas que dans le cadre d’une école ces règles puissent être écrites (ajoutons la catégorie de ceux qui vous suivent sur Twitter Facebook, mais seulement en observateurs invisibles) : mais si elle n’étaient pas implicitement dans une rigueur énonçable, toute ce que nous découvrons de cet outil se refermerait implacablement.

fin de la digression !

Ce qui, pour qui enseigne l’écriture créative (ou appellation officielle création littéraire voir le malaise sémantique aux Beaux-Arts Paris sur cette question) ouvre une trappe plus profonde : la différence entre un cycle d’ateliers ponctuels (même s’il n’existe jamais de tels cycles sans liens et contacts personnels ultérieurs, parfois des années plus tard), c’est la posture même d’enseignement. Aux US la tradition est différente, aussi bien pour l’écriture que pour la musique : on est artiste et on enseigne du même mouvement, on met en place un partage que la religion française du livre tente en permanence d’agir sur ce lien en le transférant à des entités jalouses de leur pouvoir terne et autonome, l’université et la critique, d’où l’agressivité ou les remparts contre le creative writing et, probablement, le web où ces hiérarchies n’agissent pas.

Mais ce partage n’est pas simple à vivre non plus même si, dans le contexte d’une école d’art, il est le centre du fonctionnement, l’écriture étant une discipline à l’égale des autres, dans la même interférence égale des disciplines ici sans cesse croisées : au lieu d’être dans notre travail personnel, nous mobilisons avec l’élève tout l’amont de ce travail – là où il est sans auteur et sans nom, vient des origines même de la discipline – l’exprimons et le mettons en place avec celle ou celui qui s’implique avec nous dans le partage, mais à lui ou elle seul de le réaliser, dans une oeuvre qui lui appartiendra en propre. L’enjeu pour l’enseignant étant de ne jamais franchir le saut à la place de celle ou celui qu’il accompagne (et, de toute façon, ces jeunes têtes insolentes et dures ne nous le demandent pas).

Ce qui change dans cette posture d’enseignement en école, c’est la permanence de ces échanges individuels en parallèle de ce qu’on mène en groupe (le cours, l’atelier). On a donc, dans une salle secrète en soi-même, dans un lieu avec beaucoup de silence et de lumière, des textes en train de s’écrire qui ne sont pas les vôtres, et avec lesquels on a pourtant lien actif et sensible, désir et pulsion qu’ils s’écrivent, comme pour son propre travail.

En analysant, je n’éprouve pas de culpabilité particulière (celle qui si souvent fournit aux ombres du rêve) : je crois que cette année m’a réactivé dans du risque et de l’invention pour mon propre travail, peut-être justement à mon bénéfice de considérer plus facilement l’écriture en dehors de sa détermination par un but (le livre, mais pas seulement – longtemps que je n’écrit pas seulement pour les livres), et qu’elle s’accomplisse dans sa propre pulsion de grandir, comme en ce moment ce qui s’écrit sur Lovecraft parce que telle est mon envie. Non, ce qu’il y avait dans ce rêve était plus étrange, et tenait aussi à ce fait d’être cet été dans le début d’un livre inconnu, en même temps que pas lâché ces livres de creative writing US accumulés ces dernières années et qui m’aident pour réviser ma pratique, la 2ème année qui s’amorce quand elle sera lancée ce sera trop tard – l’idée que l’écriture créative ça s’enseigne, ça commence par enseigner le prof.

Dans ce rêve, sur une de ces tables de la salle avec beaucoup de lumière (l’an passé, les jeudis matins dans la salle de danse, et l’an prochain tout reconcentrer dans le mercredi après-midi pour d’autres tâches en parallèles, que je ne perçois pas encore comme de ma propre volonté, mais avoir été hors des rouages de passages et redoublements me poussant à accepter de m’insérer dans ce fonctionnement collectif, même si c’est au détriment de la place écriture), était un projet en cours dont je n’arrivais plus à retrouver l’auteur.

Le rêve alors se mêlait d’éléments réels : déclinant les prénoms et visages réels de celles et ceux dont je sais qu’ils sont sur un tel projet. Quel était ce projet sans auteur ? Ça ressemblait à une pile de pages ouvertes, comme pour une correction d’épreuves, mais la forme renvoyait à celle d’un ordi portable (croisements les jours précédents de mon MacAir mis en vente via la groupe Facebook des étudiants, et – sans lien – d’une des étudiantes annonçant sur Facebook la panne de son propre ordi en pleine rédaction mémoire).

C’était cela qui troublait : les autres travaux je savais les associer à un nom ou un visage. Ce travail-là n’était lié à personne. Est-ce donc que j’avais oublié ou refusé ou froissé quelqu’un (pas simple, ces rapports individuels, qu’ils ou elles écrivent ou n’écrivent pas ? et probable tension muette à celles et ceux dont – bien légitimement – on n’a pas de nouvelles pendant 2 mois, alors que le rapport était hebdomadaire et va le redevenir ?) Et pas question non plus pour moi d’interférer. Un texte en phase de création, qui se développait seul.

Il y a probablement d’autres éléments qui là se croisent, en vrac l’observation d’un jeune arbre, la connexion à Internet une fois tous les trois jours, et le propre désarroi où on est dans cette phase où on doit nourrir à l’aveugle un embryon de livre, sachant que la masse et l’accumulation seules pourront permettre de déceler progressivement une possibilité d’architecture, qui a d’autres fois est venue en amont de l’embryon même, mais pas cette fois…

D’autres questions : je suppose que mes collègues ne sont pas forcément hantés en plein mois d’août par ce genre de rêve – est-ce que la hantise de ces communautés closes, superposant pour moi à distance l’internat en école d’ingé autrefois, les 4 ans d’usine, l’année à la Villa Médicis, n’a pas créé une sorte de fantôme de communauté, ou de comment s’en défendre, que je projette sur mon nouveau travail, alors qu’il ne fonctionne pas comme ça et que tout s’y passe finalement pour le mieux, aussi bien côté collègues que côté élèves ? Une sorte de réaction disproportionnée que je n’étais pas habitué à voir resurgir : lié aussi au fantasme plus secret de disposer dans cette école d’une même place d’atelier que les élèves où venir bricoler pour soi, alors que bien sûr quand on franchit la porte on ne s’appartient pas, et la concentration de toute façon totalement différente.

Le rêve s’en tenait là : décidément, ce texte-là, mi pages mi ordi, qui était en train de s’écrire, le faisait seul et sans auteur.

Et ne rien savoir de ce que ça dit, en profondeur, à celui qui a cette charge d’accompagnement, quand l’écriture n’a aucun besoin d’accompagnement – sauf tout ce qu’on fait ensemble, quand même.


responsable publication françois bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne 9 août 2014 et dernière modification le 10 août 2014
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