« On n’a pas des métiers faciles », les amusements Énard

moi un jour je ferai un livre qui s’appellera "Croque-mort à Gibraltar"


Fichu Énard, depuis les grandes soiries et les nappes lourdes, sombres ou chatoyantes de Zone, chaque fois qu’il nous refait le coup ça marche. Sacré raconteur d’histoire. Je ne sais pas à quoi ça tient, ou si, je le sais mais lui il serait pas d’accord : une justesse par rapport au réel, et la charge d’humain qu’on met dans les mots juste avant le point. Énard c’est une manière de ponctuation qui ne s’arrête pas aux points, pour ça qu’on avance. Qu’est-ce qu’il était parti faire du côté de Tanger, comment il pourrait s’arranger dans la langue (la nôtre) d’un personnage d’une autre langue et d’une autre pensée ? D’accord, on peut toujours mettre un ferry qui s’appelle l’Ibn-Battûta, ça fera la navette d’un côté du monde à l’autre. De toute façon c’est un malin rusé, on ne s’est pas si souvent croisé mais les comme ça, on le pige de suite rien qu’à trois phrases et la manière de les dire. En fait, ce genre de bouquin ça nous parlerait du Maroc ou d’Islam ou de révolution démocratique, ça ferait donneur de leçon avec un petit peu d’exotisme dedans, mais les Énard – ou Deville pas loin, de l’autre bord de la syntaxe, tout lyrisme tordu comme on fait d’une toile – ça connaît assez son Pierre Loti et quelques autres de notre département commun. Ce qui s’écrit ici, c’est le dedans de notre tête à nous confronté à l’autre. Ou le dedans de notre Europe à nous quand elle tremble, alors pour s’en rendre compte on va voir depuis le bord. C’est trop politique ? C’est que vous le connaissez pas, le Mathias : il a pas franchement une tête à ressembler à un politique. Ce qu’il sait écrire c’est les mots. Même les petits, quand il s’agit de dire godasse ou Mort pour la France. Peut-être que ça se fait pas, de parler comme ça d’un bouquin qu’on est en train de lire. Le problème, comme avec son pote Claro (enfin je sais pas, se sont peut-être fâchés depuis) c’est que le seul boulot qu’on ait à connaître c’est comment après une page t’as envie d’en lire une autre, juste parce que t’as rangé dans ton étagère ce que tu viens de prendre dans la figure et que t’es prêt à ramasser la suivante. Il a joué gros, Énard, c’était pas tout cuit d’avance. La langue, justement. L’absence de la médiation des livres – là aussi, il a rusé, son mec il le farcit à la Série Noire, et du coup c’est un Série Noire qui s’écrit sous les pages, permet de regarder les dessous du monde. La façon d’Énard, c’est qu’il vous met un monde dans un timbre-poste. Et ce qui différencie un auteur d’un autre, c’est la façon dont ils vous les mettent ensuite dans l’album, les timbres-postes. Un petit bout ci-dessous, juste comme ça, en exemple. Que la Méditerranée sert à trimbaler les morts, on le sait. Qu’à Saint-PIerre des Corps en Touraine près de la gare TGV il y ait une officine pour le rapatriement des mulsulmans décédés loin de chez eux, je passe assez souvent devant. J’aime Tanger, j’y étais resté 5 jours pour faire un stage d’écriture, avec une douzaine d’enseignants de lycée venus d’un peu toutes les régions du Maroc. Ça ne m’a pas induit à écrire avec ou de Tanger, mais je sais bien le trouble qui en résultait – ville dont on mesure aussitôt que la charge d’histoire est commune, et que notre civilisation tourne sur ce rocher pointu de Gibraltar comme sur un vieil axe qui grince. Pas seulement pour l’algèbre, les traductions arabes de philosophie grecque, les voyages d’Ibn Battûta, ou la sécurité qu’on a à penser à Charles Martel, et la vie algérienne de Miguel de Cervantès, sans quoi il n’y aurait pas eu de Quichotte derrière. Énard ne donne aucune clé, c’est sa politesse. Il charrie sa matière, avec juste ce qu’il faut de petite syncope avant le point. Maintenant, voilà l’échantillon.

FB.


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Photographie ci-dessus : Tanger, « Porteurs d’eau sur le port », Henri Duval, 1913, © Gallica-BNF.

 

Mathias Énard | Rue des voleurs (extrait)


M. Cruz avait un visage grave et suant, une chemise ouverte jusqu’au milieu de la poitrine, une veste en cuir noire.

Je ne voyais pas très bien ce que cela signifiait, s’occuper de morts, à part mon expérience des Poilus, mais j’ai accepté, évidemment.

Le business de Marcelo Cruz avait été florissant ; pendant des années, c’était lui qui avait ramassé, stocké et rapatrié tous les corps des clandestins du Détroit, les noyés, les morts de peur ou d’hypothermie que la Guardia Civil ramassait sur les plages, de Cadix à Almeria. Après le passage du juge et du légiste, quand on s’était assuré que le ou les pauvres types étaient bien crevés, le visage grisé par la mer, le corps gonflé, on appelait Marcelo Cruz ; il mettait alors la dépouille dans sa chambre froide et essayait de deviner la provenance du macchab, ce qui n’était pas une partie de plaisir, comme il disait. On n’a pas des métiers faciles, me répétait le senor Cruz pendant le trajet en 4x4 qui m’emmenait à l’entreprise de pompes funèbres, à quelques kilomètres d’Algésiras en direction de Tarifa. S’il n’y avait pas de pistes matérielles et pas de témoins survivants, s’il était impossible de mettre un nom sur le cadavre, on finissait par enterrer le mort aux dépens de l’État dans une niche anonyme d’un des cimetières de la côte ; quand on devinait sa provenance, soit parce qu’il avait sur lui un passeport, un mot manuscrit ou un numéro de téléphone, on le gardait au frais jusqu’à son possible rapatriement dans un beau cercueil de zinc plombé : M. Cruz montait alors dans son corbillard, prenait le ferry à Algésiras et ramenait le trépassé vers sa dernière demeure. Il connaissait le Maroc comme sa poche, la plupart de ses "clients" étant marocains ; des villages entiers se mettaient à pleurer quand ils voyaient arriver son fourgon de la mort. Selon ses dires, Marcelo Cruz y était tristement célèbre.

Évidemment, les derniers temps, la crise et des radars plus performants en mer avaient mis un peu à mal les affaires, alors il rapatriait surtout des travailleurs décédés tout à fait légalement en Espagne – accidents, maladies ou vieillesse, tout ce que voulait bien lui confier la Camarde, qui fauchait mes compatriotes comme les autres, Dieu merci ; mais il espérait toujours, à la fin de l’hiver, une bonne cargaison de cadavres illégaux – les eaux du Détroit étaient dangereuses à cette saison, les pateras partaient de plus loin vers l’est pour éviter les patrouilles et prenaient plus de risques : elles naviguaient quand la houle rendait difficile l’observation radar. Mon travail serait simple, il s’agirait principalement de manutention, chargement, déchargement, mise en bière, etc. ; il avait besoin d’un musulman, expliquait-il, pour que les dépouilles soient traitées dans le respect de la religion – l’Imam de la mosquée du coin viendrait me donner un coup de main.

Je serai donc son musulman à tout faire. Payé au noir. Logé sur place. Je remplaçais un autre jeune Marocain qui l’avait quitté quelque temps auparavant, parti tenter sa chance à Madrid.

Je pensais à ce salaud de Saadi, qui ne m’avait pas prévenu de la nature de ce boulot. Trois cents euros logé, nourri, blanchi. Ce n’était pas si mal.

L’idée de renvoyer de vrais macchabées au Maroc après y avoir importé virtuellement des soldats morts était assez plaisante, ma foi. Je n’avais jamais vu de cadavre. Je me demandais ce que ça me ferait. J’ai pensé à Judit, je n’étais pas du tout sûr d’avoir envie de lui apprendre en quoi consistait mon nouveau métier. Et puis ça devait lui être égal.

*

Les semaines auprès de M. Cruz ont été un abîme de malheur. J’ai vécu dans la mort. J’habitais une cabane de jardin à l’arrière de l’entreprise, un réduit rempli d’outils et de pots de désherbant, qui sentait l’essence de tondeuse ; le moteur de la chambre froide était contre ma cloison et me réveillait toutes les nuits par ses vibrations. M. Cruz m’enfermait dans l’enceinte en partant le soir, me libérait en arrivant le matin – il limitait au maximum mes déplacements, par peur des contrôles des flics ou de la Sécurité sociale, sauf exception rare. Quand j’avais besoin de quelque chose – vêtements, objets de toilette – il me l’achetait lui-même. Je ne recevais pas de visites. Après dix-neuf heures, quand M. Cruz remontait dans son 4x4 pour rentrer chez lui, j’étais seul avec les cercueils.

Je n’ai pas réussi à m’habituer au contact des cadavres, heureusement qu’il n’en arrivait pas beaucoup – il fallait les déballer, les tirer de leurs sacs plastique, un masque sur le nez ; la première fois j’ai failli m’évanouir, c’était un pauvre noyé, un jeune, dans un état horrible ; heureusement, Cruz était là – c’est lui qui a doucement retourné le corps sur la table en inox, qui a placé ces restes dans la boîte étanche en zinc, qui a sorti la visseuse pour sceller la bière, le tout en silence. Le souffle me manquait. Le masque spécial m’empêchait de respirer, son odeur de camphre ou de Javel se mélangeait dans ma gorge aux remugles du Détroit, à la fétidité cadavéreuse de la tristesse, à la charogne oubliée et encore aujourd’hui, parfois, des années plus tard, l’odeur des produits de nettoyage me fait encore venir, au fond de la bouche, le relent des souvenirs de ces pauvres bêtes que Cruz manipulait sans ciller, sans trembler, respectueusement, posément.

Puis l’Imam venait, et nous prions devant la dépouille ou le cercueil, selon l’état du corps, l’un derrière l’autre, comme il se doit ; Cruz nous laissait. L’Imam était un Marocain de Casablanca, un homme entre deux âges auquel la solennité de la tâche donnait l’air vieilli et lustré des choses sérieuses, sans un sourire, sans une marque de sympathie ni d’antipathie, certain qu’il était de notre égalité à tous devant Dieu, peut-être.

Prier pour des morts inconnus, de vagues restes d’existences totalement étrangères était tristement abstrait. Pour certains, nous n’étions même pas sûrs qu’ils soient musulmans ; c’était une présomption, et peut-être les envoyions-nous au mauvais Dieu, vers un Paradis dans lequel ils seraient une fois de plus clandestins.

Après la prière, nous rangions les cercueils en zinc étanches dans la chambre froide, où ils rejoignaient les autres décédés "en attente". Le plus ancien était là depuis trois ans, c’était un autre noyé du Détroit.

Le gouvernement payait soixante euros par corps et par jour de stockage : voilà le bénéfice du senor Cruz.

Quand M. Cruz avait reçu l’argent du rapatriement ou déterminé la provenance d’un inconnu, il organisait "un chargement" ; il mettait deux ou trois boîtes macabres dans sa fourgonnette et prenait le ferry à Algésiras ; les formalités de douane étaient tatillonnes, il fallait faire plomber les caisses mortuaires, déclarer la cargaison, etc.

L’entreprise de pompes funèbres était entourée de hauts murs surmontés de tessons de bouteille qui délimitaient un petit jardin ; la maison de M. Cruz se trouvait à quelques centaines de mètres de là – la nuit, j’étais enfermé avec les morts, dans cette banlieue au bord de la nationale et c’était triste, triste et effrayant.

Je m’occupais aussi du ménage et de l’entretien du jardin ; je lavais la voiture de M. Cruz et donnais à manger à ses chiens, deux beaux clébards polaires aux allures de loups des steppes et aux yeux bleus – ces bêtes étaient sauvages et douces, elles semblaient venir d’un autre monde. Je me suis demandé comment elles supportaient les étés écrasants de l’Andalousie, avec une telle fourrure. Cruz était un mystère, sombre et fuyant ; le visage jauni, les yeux cernés ; à l’entreprise de pompes funèbres, quand il n’arrivait pas de corps, il était toute la journée derrière son bureau, un whisky à la main, à écouter d’une oreille distraite la fréquence radio de la police pour être le premier sur place en cas de découverte mortelle ; il ne buvait que du Cutty Sark, hypnotisé par Internet et des centaines de vidéos, des reportages de guerre, des clips atroces d’accidents, de morts violentes : ce spectacle ne paraissait pas l’exciter, au contraire ; il passait son temps dans une espèce de léthargie, d’apathie informatique - seule sa main sur la souris semblait encore vivante ; il s’abrutissait à la bestialité et au whisky tout le jour et, à la tombée de la nuit, il chancelait un peu en se levant, enfilait sa veste de cuir et partait sans rien dire, en mettant deux tours de clé dans la serrure. Il m’appelait son petit Lakhdar, quand il s’adressait à moi ; il avait une voix menue qui contrastait avec sa grande taille, sa corpulence, sa figure épaisse : il parlait comme un enfant et cette fausse note le rendait plus effrayant encore.

C’était un pauvre type, et je ne savais pas s’il m’inspirait de l’horreur ou de la pitié ; il m’exploitait, m’enfermait comme un esclave ; il répandait une terrible tristesse, l’odeur de la pourriture de l’âme dans la solitude.

Il fallait que je m’en aille ; j’ai hésité, la première fois où il m’a laissé me promener un après-midi en ville, à disparaître sans laisser de traces, à monter dans un autobus partant vers le nord ou un ferry pour rentrer au Maroc — mais je n’avais rien, pas d’argent, pas de papiers, il avait conservé mon passeport, que j’avais été assez idiot pour lui donner, et il était probable qu’on m’arrête et me jette en taule avant de m’expulser si j’étais contrôlé.

Je me suis confié à l’Imam de la mosquée qui venait prier pour nos morts ; je lui ai expliqué que ce M. Cruz était plutôt bizarre, ce qu’il n’a pas nié, tout en haussant les épaules avec un air d’impuissance. Il m’a raconté qu’il pensait que mon prédécesseur s’était enfui pour cette excellente raison, parce que Cruz était un être étrange, mais qui avait du respect pour les morts et pour la religion. C’est tout.

Vu d’ici, les longues journées sur l’îbn Batouta avaient un goût de paradis.

J’ai envisagé de faire le mur, après tout ce n’était pas si difficile, Cruz n’irait pas jusqu’à me courir après ; mais il me fallait avant tout récupérer mes papiers et de l’argent.

Un jour, M. Cruz est parti à l’aube avec le corbillard ; il est revenu avec une cargaison de morts — dix-sept, une patera avait chaviré au large de Tarifa et le courant avait saupoudré les plages de cadavres. Il était bien content de cette moisson, d’un bonheur bizarre, surtout il ne voulait pas paraître heureux de s’engraisser sur le dos des pauvres crevés, mais je sentais, derrière son masque de circonstance, à sa façon de caresser ses chiens, de me dire mon petit Lakhdar, qu’il était ravi de la reprise des affaires, tout en en ayant honte.

Dix-sept. C’est un petit nombre gigantesque. On ne se rend pas compte, en entendant, à la radio ou à la télévision, le nombre de cadavres laissés par telle ou telle catastrophe ce que représentent dix-sept corps. On se dit ah, dix-sept, ce n’est pas beaucoup, parlez-moi de mille, de deux mille, de trois mille macchabées, mais dix-sept, dix-sept ce n’est rien d’extraordinaire, et pourtant, et pourtant, c’est une quantité énorme de vie disparue, de viande crevée, c’est encombrant, dans la mémoire comme dans la chambre froide, ce sont dix-sept visages et plus d’une tonne de chair et d’os, des dizaines de milliers d’heures d’existence, des milliards de souvenirs disparus, des centaines de personnes touchées par le deuil, entre Tanger et Mombassa.

J’ai enveloppé un par un ces types dans leurs linceuls, en pleurant ; la plupart étaient jeunes, de mon âge, voire moins ; certains avaient les membres brisés ou des ecchymoses sur le visage. La grande majorité paraissait arabe. Parmi ces corps se trouvait celui d’une fille. Elle s’était tatoué au henné un numéro de téléphone sur le bras, un numéro marocain. Elle avait les cheveux longs, très noirs, le visage gris. J’étais gêné ; je ne voulais pas entrevoir ses seins, son sexe ; normalement je n’aurais pas dû la mettre en bière moi-même, c’était une femme qui aurait dû s’en occuper. J’avais peur de mon propre regard sur ce corps féminin ; j’imaginais Meryem morte — c’était elle que je mettais en bière, elle que j’enterrais enfin, seul dans la nuit de mes cauchemars, j’ai imaginé la police appeler à ce numéro de téléphone tatoué, une mère ou un frère décrocher, une voix presque mécanique les informer, en répétant très fort pour être compris, de la fin de leur sœur, de leur fille, tout comme le téléphone avait dû retentir chez mon oncle, un jour, pour annoncer cette terrible nouvelle, comme il sonnera un jour aussi pour nous, les uns après les autres, et tendrement, fraternellement, j’ai disposé cette inconnue dans son sarcophage de métal avec honte et précaution.

Peut-être n’imagine-t-on vraiment la mort qu’en voyant son propre cadavre dans celui des autres, jeunes comme moi, marocains comme moi, candidats à l’exil comme moi.

Le soir j’écrivais des poèmes pour tous ces disparus, des poèmes secrets que je glissais ensuite dans leur cercueil, un petit mot qui disparaîtrait avec eux, un hommage, une ritha’ ; je leur donnais des noms, j’essayais de les imaginer vivants, de deviner leur vie, leurs espoirs, leurs derniers instants. Parfois je les voyais en rêve.

Je n’ai jamais oublié leurs visages.

Ma haine contre Cruz grandissait ; elle était irrationnelle ; à part ma semi-captivité, il n’était pas méchant ; il croulait sous le poids des cadavres ; il avait juste cette étrange perversion qui consistait à regarder, à scruter toute la journée des vidéos extra-ordinairement violentes ; des égorgements en Afghanistan, des pendaisons datant de la Seconde Guerre mondiale, des accidents de voiture en tout genre, des corps brûlés par un bombardement.

Il me fallait partir au plus vite.

Je regrettais Casanova et mes soldats tous les jours. Je pensais à Judit, je lui envoyais des sms et je lui téléphonais parfois ; la plupart du temps elle ne répondait pas aux messages ni ne décrochait et j’avais l’impression d’être dans les limbes, dans le barzakh, inatteignable entre la vie et l’au-delà.

Pour tous livres je n’avais que le Coran et deux polars espagnols achetés d’occasion en ville, pas extraordinaires, mais bon, ça faisait passer le temps. Puis j’ai eu trois jours de vacances parce que Cruz est parti livrer un chargement de cadavres de l’autre côté du Détroit. Il ne pouvait pas me laisser enfermé tout ce temps, alors il m’a donné un peu d’argent de poche (jusque-là je n’avais pas encore vu la couleur de mon salaire) pour m’amuser en ville, comme il disait. J’ai passé mes journées aux terrasses des cafés, tranquille, à lire en buvant des petites bières.

Je suis allé relever mes mails et là, surprise : un message du Cheikh Nouredine. Il m’écrivait d’Arabie, où il travaillait pour une fondation pieuse ; il me demandait de mes nouvelles. Je lui ai répondu en lui disant que j’étais en Espagne, sans lui préciser ma triste activité. J’ai hésité à lui raconter l’incendie de la Diffusion de la Pensée coranique, je me demandais s’il était au courant. Sa lettre était sympathique, fraternelle même ; mes soupçons quant à sa possible participation à l’attentat de Marrakech me paraissaient maintenant ridicules, même si le mystère de sa disparition soudaine restait entier - je lui ai demandé s’il savait où se trouvait Bassam.

J’ai repensé avec nostalgie aux longues séances de lecture à la Diffusion, allongé sur les tapis. Tanger était loin, dans un autre monde.

J’ai écrit longuement à Judit pour lui expliquer un peu ma vie de forçat à Algésiras ; je n’ai pas mentionné les cadavres, juste l’entretien, le ménage et l’étrange Cruz. Je lui disais que j’espérais la voir bientôt.

J’ai téléphoné à Saadi, qu’il vienne prendre un café avec moi dans le centre d’Algésiras ; il avait un visa, lui, il pouvait aller et venir comme bon lui semblait, c’était l’injustice de l’administration : plus on était vieux et moins on en avait envie, plus il était facile de se déplacer.

Il était content de me retrouver, et moi aussi. Je lui ai demandé s’il y avait des nouvelles de la compagnie – il m’a expliqué que le gouvernement marocain allait trouver une solution d’un jour à l’autre maintenant. J’étais encore à temps d’en profiter, d’après lui.

J’ai hésité. C’était une façon de quitter Cruz ; ce serait aussi dire adieu à Judit.

J’étais sûr que si je rentrais à Tanger il me serait presque impossible de revenir en Espagne.

Saadi a deviné la raison de mon hésitation, il n’a pas insisté.

Je lui ai raconté mes journées chez Cruz, la grande tristesse de ce travail horrible, il écoutait en ouvrant de grands yeux et en secouant sa tête grise ; il disait eh ben, fils, si j’avais su, je ne t’aurais pas envoyé dans ce cloaque - j’ai essayé de le rassurer, sans grande conviction, en lui disant que ça me faisait un peu de fric pour partir à Barcelone dans un mois ou deux.

On est restés jusqu’au soir, assis à la même terrasse, à profiter de la brise, du lent mouvement des palmes qui versaient un peu d’ombre sur la place. Et puis il est reparti. Il m’a pris dans ses bras, il m’a dit sûr que tu ne veux pas rentrer avec moi sur le bateau ? Ça me fait quelque chose de te renvoyer là-bas.

J’ai hésité une seconde, c’était tentant de rester avec lui, de retrouver la cage flottante de l’lbn Batouta, où rien ne pouvait vous arriver, à part écraser un cafard pieds nus par inadvertance.

Finalement j’ai refusé, j’ai promis de l’appeler très bientôt et après une dernière embrassade je suis parti prendre mon bus.

J’ai aussi profité de l’absence de mon patron pour échafauder un plan. Je savais qu’il conservait — du moins quand il était là -une certaine somme d’argent dans un petit coffre-fort, pour ce qu’il payait de la main à la main, que ce coffre-fort avait une clé et qu’il la gardait dans son trousseau.

L’idée du vol m’a été donnée par le polar que j’étais en train de lire, par tous les polars que j’avais lus ; après tout n’étais-je pas enfermé dans un roman noir, très noir — il était logique que ce soient ces lectures qui me suggèrent une façon d’en sortir.

 

© Mathias Énard & Actes Sud, sept 2012.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 23 août 2012
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