autobiographie des objets, 37 : vitrine du coiffeur Barré

Civray ville complète, tome IV


note du 14 juillet 2011
Je triche un peu en intégrant ce texte à la série autobiographie des objets, puisque antérieur, mais en même temps c’est bien de ça que tout est parti – d’om cette version réécrite. Au moment de me remettre pour deux mois au travail sur cette série, besoin de revenir à cette vitrine. Quelques-uns l’ont connue, dont Pifarély.

Ce texte prolonge les 2 précédents sur Civray, ville complète et Civray, archéologie sixties, plus du passé faisons table rase, plus album-photos. Il prolonge aussi le texte plus récent comment je ne suis pas devenu musicien.

 


La plus belle vitrine était sur la place, celle du marchand d’électroménager : machines à laver le linge qui une par une rejoindraient les fermes, télévision jusque dans les villages, et il leur fallait les antennes, la mire, les réparations.

Et les petits postes radio reliés par une chaîne sur le présentoir devant la boutique, dans l’étui skaï dont l’odeur alternait avec cette odeur spécifique des grilles de haut-parleur, où vibrait la membrane noire – cette membrane noire cette fois ovale insérée dans le couvercle de nos tourne-disques Teppaz, et bientôt sur les amplificateurs des guitares (on reconvertissait en attendant les gros postes Telefunken, de Gaulle parlant maintenant à la télévision.

Elle n’avait pas grande allure, dans la rue adjacente, la rue qui allait vers la rivière et l’enjambait par deux ponts successifs, la terne vitrine du coiffeur Barré. Mais elle ouvrait à la musique, et la musique était notre rêve.

Minuscule boutique, en longueur (et probablement il habitait la pièce du dessus, avec une vieille mère je crois, il n’y avait qu’une seule fenêtre donnant sur la rue). Trois fauteuils de simili rouge, même s’il était seul à oeuvre et pas très bien éclairée. Une banquette de moleskine vert sombre pour attendre sous les publicités pour les shampooings Forvil, et l’éventail de ses grands rasoirs plus l’aiguisoir de cuir puisqu’ici on venait encore (pas nous, trop jeunes) se faire la barbe au blaireau. Comment aurait-on supposé qu’un homme normalement conditionné puisse ne pas passer chaque trois semaines chez le coiffeur Barré (et s’il avait un prénom, probablement mais je ne le sais plus) ?

La musique nous venait par l’harmonie municipale, au défilé du Quatorze Juillet et pour son gala annuel (présence obligatoire à la salle des fêtes), et par les tournées Barret (le même nom, mais autre orthographe), dont j’ai souvenir assez vague, sauf que bien sûr le spectacle était à direction des scolaires, qu’on nous y menait en troupes. Le seul qui reste clair, c’est l’année où on avait eu démonstration de l’orgue Martenot. L’appareil au milieu de la scène, les étranges sons glissants qui en résultaient. Une fois, du jazz, avec clarinettes, et des types à chapeau qui se trémoussaient : il peut suffire de ça pour passer longtemps à côté de tout un univers.

À la maison, on avait trois disques, qu’on repassait mon frère et moi plutôt pour le plaisir de se servir tout seuls du gros poste, et du couvercle de bois vernis sur le dessus, avec le bras léger et ciselé de plastique portant l’aiguille au bout : avant la télévision, on ne m’aurait pas laissé faire. Un comique (Fernand Raynaud ?), une opérette, L’Auberge du Cheval blanc et la Symphonie héroïque de Berlioz, jamais compris comment arrivée ici, et l’intérêt était surtout de relever l’aiguille, la déposer plus loin, recommencer.

Dans la vitrine du coiffeur Barré, son propre instrument : l’accordéon. Il donnait aussi des cours, et participait à un orchestre de bal, deux vies qui nous étaient inconnues, hors de portée des clients du coiffeur aux gestes lents, aux favoris précis, à la calvitie lissée. Un accordéon christique, écarté en éventail, sur fond des silhouettes de quelques grands de l’instrument, au sourire définitivement éclatant. Des boutons de nacre pour la main droite, et la grille inox magnifique, brillante. Plus tard, j’aurai des accordéons diatoniques d’une austérité toute contraire.

Sur le rebord gauche de la vitrine, une cithare : il a toujours exposé une cithare. Un corps de bois en trapèze décoré de fleurs, et les cordes arrangées par deux, une clé de laiton pour tourner les chevilles de métal noir dans le sommier du haut. Je rêvais d’un instrument de musique : la guitare (espagnole) sur le rebord droit, avec dessous les petits livrets d’apprentissage pour les accords, aurait été une transgression familiale trop forte. Mais la cithare semblait plus accessible : peut-être avais-je déjà dû voir des images de Joan Baez et Bob Dylan avec autoharp : comment faire la différence avec la cithare, elle n’était pas chère ni dangereuse, surtout pas marquée rock’n roll, et je l’ai obtenue (pour le passage en cinquième, peut-être ? – c’était avant 1965 et l’arrivée des quarante-cinq tours...).

Chaque note était dédoublée sur deux cordes, tirées sur des chevilles de métal dures. Je n’ai jamais su ni l’accorder ni en jouer. Elle est vite devenue un substitut de Fender Stratocaster, juste des effets sonores, en tripotant les cordes en cluster au médiator.

Je revois très précisément, sur le bois verni, les petites fleurs en décalcomanie : des fleurs bleues. On n’ose pas trop penser à la mort de tels objets, fussent-ils assemblage industriel de bois, métal et vernis. Quelques années d’oubli dans le grenier ou au fond d’un déménagement, et puis disparu – jeté ?

Deux ans plus tard, pour le Noël de la troisième, chez Barré aussi que j’obtiendrai ma première guitare. J’avais dû compléter avec les pourboires obtenus en servant pour la première fois à la station-service (c’était l’habitude, à cette époque, les pourboires, on faisait aussi le pare-brise).

Pour l’acheter j’y étais allé avec ma mère, et ç’avait dû être comme une expédition diplomatique – pour aller chez le coiffeur, on nous remettait l’argent, on ne nous accompagnait pas. Aussi bien, je crois me souvenir qu’il avait acheté une voiture neuve, une Ami 6, et que la réciprocité commerciale était une sorte de loi tacite dans l’organisation communautaire. Je me souviens du prix, 130 francs, et qu’on l’avait rapportée dans un carton à sa forme, trapézoïdal, et qui m’avait longtemps servi d’étui. Elle avait des cordes métalliques, j’avais une sorte de flûte de pan à six tubes de plastique pour l’accorder et nous avions aussi acheté un de ces petits livres avec dessin des accords : des ronds bleus, verts et jaunes indiquaient la position des doigts, et je m’exerçais. Plus tard j’avais complété par une méthode de guitare blues : où poser les doigts pour obtenir les glissades à la Clapton, et ces descentes chromatiques qui éblouissent (m’éblouissaient moi, dans la chambre) – je l’avais apprise par coeur, vraiment par coeur, et je crois bien qu’aujourd’hui encore elle est mon seul bagage vrai.

À cette époque-là, une guitare électrique rouge (il y eut sans doute plusieurs guitares électriques, mais je les revois toujours rouges) avait rejoint l’accordéon dans le fond de la vitrine, devant le rideau vert sur tringle inox au-delà duquel, sous les publicités brillantine Forvil, le coiffeur Barré (qui était un brave homme, et portait, lui, les cheveux arrondis en légère boucle sur la nuque, sa façon artiste) continuait d’aiguiser ses rasoirs. La guitare non électrique avait donc cessé d’être si dangereuse.

Il était de bon ton, à notre âge, d’aller désormais plutôt chez l’autre coiffeur, chez Boucher (Boucher c’était le nom du bistrot des halles, et je ne me souviens plus du surnom du garçon coiffeur) tenait la coiffure hommes concurrente de même, pour les guitares et ses accessoires, qu’il était mieux vu d’aller à Poitiers chez Thévenet (tiens, le Thévenet de Tours a fermé cette année).

Je revois, dans les derniers temps de Civray, l’accordéon qui restait seul, avec le sourire retouché des as du bouton, dans la vitrine du coiffeur Barré. Étrangement, dans la petite rue qui donne sur la rivière, le magasin est resté un salon de coiffure, très banal, avec un agressif décor simili métal. La fenêtre du dessus ça doit être l’ordinateur pour faire les factures, et les cartons avec les stocks de shampoings. Il n’y a plus de musique.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 18 mai 2009 et dernière modification le 14 juillet 2011
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