du passé sans table rase

retour à Civray, et hommage à Mickey


Ecrit en octobre 2006 à l’occasion du 200ème anniversaire du lycée André Theuriet. Merci à l’équipe de la bibliothèque municipale de Civray. Lire aussi : Civray, ville complète, et Civray, archéologie sixties.

 


Finalement je n’aurai pas fait beaucoup de photos, pas tant que ça. La dernière fois que j’étais venu à Civray, c’était avec Jean-Luc Terradillos, nous avions marché partout, c’était la lumière du soir et les rues vides, j’avais photographié les portes, les ruelles, les maisons, les enseignes.

Aujourd’hui, le programme d’abord c’était lycée. J’y suis resté de 1964 à 1969, moins un petit intermède au collège tout neuf, qui en 1965 inaugura la mixité. Merci l’Empire, le lycée a 200 ans, on organise rencontres, expos...

Je retrouve Serge Arlot, que nous avons toujours appelé Mickey. Mickey en 1964 était déjà notre aîné, il était celui qui jouait de la guitare électrique dans les bals, celui qui introduisit ici sur les bords de la Charente le rock d’Eddy Cochran, et osait la petite ville en blouson de cuir et les cheveux longs. Mickey fut celui par qui nous accédâmes à nous-mêmes, il était le seul, seul devant nous tous et sans doute toute la ville.

A l’automne 1967, parce qu’il faut bien s’établir, Mickey entre comme laborantin au lycée. Trente-huit ans après, je l’y retrouve. Trois disques, d’innombrables bals et quelques groupes, des soirées avec Graeme Allwright aussi, pour lui. Nous ne nous étions jamais revus, mais jamais de nouvelles de Civray, via mes frangins ou les autres, sans s’enquérir de Mickey. Je ne savais pas que c’était réciproque : il connaît ma bio des Stones, et a appris le rôle qu’il y a joué.

C’est avec lui qu’on s’offre un tour des coins et recoins du lycée. J’y ai toujours des rêves, je sais ce que je veux voir. Un coin de cour, l’angle d’un couloir, l’amorce du vieil escalier. Là où on a oublié d’effacer le temps.

Avec Mickey évidemment nous entrons dans son domaine, les salles de physique et chimie. Là aussi le temps s’incruste : voilà comment on apprenait les atomes, nous autres, jusqu’aux années 70, via les balles de ping pong.

Au sous-sol, commémoration oblige, surprise plus vaste : toute l’histoire du lycée via les photos de classe. On cherche ces années magiques, 67-68 et 68-69. Les noms nous reviennent. Ce qui nous surprend, lui comme moi, c’est la quantité de morts, parmi les copains, entre ceux que je lui apprends et réciproquement.

Je ne suis pas sur cette photo, ne cherchez pas (je me suis vu sur plusieurs autres, et on a énuméré tout un paquet de noms, garçons et filles). Là c’est la classe de 1ère quand moi j’étais en seconde : la preuve il y a les copains Etienne Arlot (comme Mickey, mais simple homonymie) et Gervais Néliat. Je la reproduis à cause de la prof de physique chimie, justement, Jeanne Leloup, on l’appelait Jeanne. Elle avait un appareil de surdité, quand il sifflait on se taisait, quand elle l’arrêtait ça ne sifflait plus on se déchaînait. Forcément, mai 68, on a attendu d’avoir cours avec elle pour décider de se mettre au fond de la classe et décider qu’on serait en grève (on a fait beaucoup de canoë-kayak, pendant trois semaines). Mickey nous encourageait depuis les coulisses. A côté c’est M. Uhart, le surveillant général, qui s’appellerait désormais Conseiller pédagogique d’enseignement ou autre combine pour faire CPE.

Rencontre à la bibliothèque avec une bonne quarantaine de jeunes lycéens, en seconde justement, la classe où j’étais en mai 68, et puis deux heures de battement, je me promène dans les rues connues par coeur. Au moins quatre agences immobilières, toutes bilingues, et même une épicerie "Best of British", qui aurait supposé cela, alors ? Je vérifie l’éternité de la rivière, et les enfoncements balzaciens des jardins.

Ce qui ne change pas, c’est la poésie des affiches. Le mot comice a pris pourtant un peu d’âge depuis Madame Bovary.

Etrange, le soir, dans la bibliothèque toute remplie de visages, de redécouvrir justement ces enseignants que j’ai connus ces années-là, et tant d’autres témoins de sa propre histoire. Alors on ne raconte pas une histoire, on ne lit pas une page de livre (j’ai lu ce texte sur Civray, le début de Rolling Stones une biographie, et un extrait de Mécanique), les mots qu’on a tentés par la littérature parlent de cette expérience même : nous ne sommes pas (encore) des fantômes vieillis, nous tâchons de nous accrocher à une réalité qui s’enfuit quoi qu’on fasse.

Au rez-de-chaussée, la bibliothèque a accumulé toute une série d’objets prêtés par les habitants, les lecteurs, et les évoquant, les années 60. Machine à écrire, sèche-cheveux, postes transistors, publicités, robe sur un mannequin, Paris Match et Salut les Copains : rien n’est si loin. Mickey a prêté sa vieille guitare rouge, la guitare avec laquelle il nous jouait Gloria. On s’est embrassé sous la guitare, pour se dire au revoir. Il est grand-père.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 8 octobre 2005
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