#nouvelles-2 boucle 1, #01 | de l’art de ranger ses livres

un cycle dédié à la construction de récit


 

#01 | l’art de ranger ses livres


Un démarrage en douceur ?

Pourquoi pas ! Mais surtout l’idée de procéder avec une suite de séances en marche d’approche, avant redressement et construction.

Et c’est un enjeu important : apprendre à travailler l’amont de l’écriture, l’explorer en tant que phase non pas seulement préalable mais déjà le chemin vers ce qu’on ne connaît pas encore, et c’est mûrement réfléchi de ma part, neuf aussi de s’y risquer ainsi.

La « nouvelle » ? Une définition qui s’est plutôt construite par les supports de publication, l’espace fictionnel qu’occupaient Maupassant ou Tchékov, et bien sûr après la révolution Edgar Allan Poe un continent majeur de la littérature nord-américaine, jusqu’à Carver ou Phillip K. Dick et tant et tant : la nouvelle comme façon de gagner sa vie, parce que l’espace de publication appelle à contenus de ce format.

Mais pour nous aujourd’hui un enjeu qu’on peut ré-énoncer : dans l’éclatement et la créativité éditoriale d’aujourd’hui, nous avons appris à lire hors du format dominant ou moyen de ce qu’on appelle « roman » (il n’y a pas de roman « moyen »).

Quel que soit le format de récit auquel on aboutit, ou qui s’impose comme lié à la nécessité de cette écriture précise, c’est ce geste de construction, chaque élément résonant avec l’ensemble des autres, qui pourrait distinguer l’appellation nouvelle de l’appellation roman.

Et que, ce sur quoi on pourrait ici travailler, ce serait aussi ou d’abord la superposition des strates qui conduisent, simultanément, à cette marche en avant du récit, avec clôture.

Et que certainement la mise en abîme, et du geste d’écriture (ou de l’écriture comme allégorie secrète, même si jamais recouvrante, chez Kafka par exemple), ou bien du livre lui-même, son écriture ou sa présence ou sa disparition (chez Henry James, La leçon du maître, L’image dans le tapis et Les papiers d’Aspern comme exemples de ces trois figures distinctes) serait une de ces nappes souterraines — non pas obligatoires — mais à valeur quasi de vocabulaire commun.

Beaucoup de précautions linguistiques pour en arriver à une proposition d’apparence simple ? J’assume.

Donc, première marche d’approche. Simplement accumuler des dépôts de matière. Et sûr qu’on y repiochera, qu’on les recomposera.

Premier dépôt de matière : ces livres, justement. Dans l’extraordinaire diversité ou singularité de nos bibliothèques, la bibliothèque présente, ou l’état à telle ou telle époque précise de nos vies, de notre bibliothèque.

Et prendre cela non comme réflexion ou essai, mais dans sa part matérielle.

Le plus matériel des trois textes proposés : Georges Perec, « J’appelle bibliothèque un ensemble de livres constitué par un lecteur non professionnel pour son plaisir et son usage quotidien ». C’est dans Notes brèves sur l’art de ranger ses livres, écrit en 1978, repris dans Penser/Classer, où on trouvera aussi ses Considérations sur les lunettes ou bien Je me souviens du Malet & Isaac. Texte à évidemment télécharger dans ce moment d’avant écriture que je vous supplie de respecter : c’est la méthode de Perec, sa décomposition active en catégories, qui nous servira d’appui, et non les contenus qui sont les siens.

Et puis un texte légendaire, mais une légende complexe en elle-même. En 1920, rupture de Walter Benjamin, 28 ans, d’avec son épouse et son jeune fils. S’ensuit une décennie nomade, nombreux séjours à Paris, en Espagne. Ses livres sont en carton, notamment de 1929 à 1931, date d’écriture de ce Je déballe ma bibliothèque que je vous joins aussi, dans la traduction de Philippe Ivernel. Déballer n’est pas ranger, mais c’est inventorier, relier chaque livre à l’événement qu’a été son acquisition, ou ce qui nous reste de sa provenance. Légende complexe : c’est la Grande Dépression, puis l’arrivée de l’hitlérisme, l’exil à Paris et l’enfermement Baudelaire, avant Port Bou et le suicide, il a 40 ans. On ne retrouvera pas ses livres, on a cependant toujours ce tableau fétiche, L’ange du futur de Paul Klee, dont il s’était porté acquéreur en 1921 et laissé en dépôt à Gershom Scholem : ce hors-champ d’une bibliothèque disparue (on pourrait résonner de même avec une bibliothèque d’images, comme le transfert à Londres de la célèbre collection de Warburg) joue rétrospectivement dans notre lecture. Là aussi, d’abord passer par la façon de tenir récit dans ces 8 pages (3 dans mon PDF !) de Walter Benjamin : oui, on déballe au sens littéral du terme, sortir des cartons, organiser sur des étagères...

Et troisième tentative en cadeau, mais à parcourir seulement : c’est en référence directe à Benjamin qu’Alberto Manguel publie en 2019 son Je remballe ma bibliothèque, 5 ans après son déménagement (pour raisons fiscales, mais pas seulement) du Poitou et après l’avoir léguée à la Bibliothèque nationale de Lisbonne et qu’il se rapatrie à Buenos-Aires. Un texte horizon.

Ce sur quoi j’insiste dans la vidéo : on va travailler autrement, d’où cette vidéo complémentaire blog mode d’emploi, une démo. Ces matériaux de notre marche d’approche, au moins les 3 premiers exercices de ce cycle, ne sont pas des démonstrations, rien que ce qu’on énonce ici — matériaux préalables à une construction, qui les recomposera plutôt que les intègrera. On écrit pour ne pas s’en servir ? Certainement pas, mais c’est cependant l’idée, quelque paradoxale elle paraisse : s’installer progressivement soi-même dans un territoire, et celui-ci me paraît forcément le premier.

On tente ?

 


responsable publication François Bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
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1ère mise en ligne et dernière modification le 24 mars 2024
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