#LedZep 7, flashback | John Bonham, Kidderminster

enfance de batteur et destin majeur d’une vie brève, première approche


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Vie et destin : bien sûr, question essentielle, comment a pu catalyser sur tel ou tel nombre restreint d’individus une telle aventure, alors que les données de départ sont les mêmes pour tout le monde.

Et encore plus peut-être pour un batteur, tant l’instrument de départ est rudimentaire. Et encore plus lorsque c’est le fils d’un artisan-charpentier des bords de grande ville, bien loin du monde des favorisés.

Savoir donc dès le départ que le livre devra passer par l’expérience d’enfance et les initiations d’adolescence de chacun des personnages, les 4 Zeppelin et Peter Grant, mais que c’est là où on se heurte au silence le plus grand. C’est seulement l’an dernier, en 2012, que Jimmy Page a accepté l’édition d’un très long livre d’entretiens biographiques, et seulement ce début 2013 que Robert Plant a donné assez d’éléments pour une biographie.

Alors évidemment, John Bonham reste ici au premier plan : son frère et sa soeur ont collaboré à des livres, ses amis ont témoigné, on dispose de toute une floraison de sites Internet, parfois tenus par les petits-fils ou petites-filles des protagonistes, sur l’essor du rock à Birmingham, et les batteurs se mettent en avant précisément parce que Bonzo était des leurs.

Et puis ces aphorismes : ils sont réellement, dans cet art de la matérialité crue qui était le sien, le meilleur de ses interviews, tout ce qui concerne la batterie. Mais j’ai triché un peu : des amis batteurs (Éric Groleau) ou musiciens (Vincent Segal) y ont aussi involontairement contribué...

 

7, flashback, John Bonham, Kidderminster


John Bonham n’a pas eu le temps de se raconter lui-même, mais il a un frère puîné, Michaël, qui décédera en l’an 2000, à quarante-neuf ans, d’un arrêt cardiaque, et une sœur, Deborah, de douze ans plus jeune, maintenant chanteuse et qui ressemble étonnamment à son frère : sur les affiches, sous les cheveux teints platine, c’est le même arrondi lourd des pommettes et des courbes, le même regard brun mat. Elle chante des titres de sa composition comme Open your heart (« Ouvre ton cœur »), Need your love (« Besoin de ton amour ») avec un groupe qui s’intitule Mark Butcher Band (Marc Le Massacreur et son orchestre). On les invite plutôt dans les concerts d’aide à l’enfance handicapée, organisés par les clubs de polo huppés, et sur le dernier disque de Deborah, le batteur c’est bien sûr Jason, son neveu, le propre fils de Bonzo, et il y a l’obligatoire reprise d’un titre du Zeppelin. Deborah Bonham, dans les concerts d’aide à l’enfance handicapée ou dans les soirées privées des clubs de polo, a transformé en modeste fonds de commerce d’être, via son frère aîné, un morceau vivant de légende. C’est grâce à Michaël, qui a même commis un livre à quatre mains sur ses souvenirs d’enfance, et à Deborah qu’on peut remonter avec précision dans l’enfance de John, le grand frère.

Savoir que John Henry Bonham se prénommait ainsi parce que tels étaient déjà les prénoms de son père et de son grand-père, charpentiers tous deux, et lui-même destiné donc à reprendre la petite affaire, puisque c’est ce qu’était devenu, sous la houlette du père, l’artisanat du grand-père.

Savoir que sa mère, Joan (à qui lui et sa sœur donc ressemblent tellement de visage, et comment une mère doit regarder grandir son fils aîné lorsqu’il lui ressemble tant), avait mis de longues heures, le 26 mai 1948, pour accoucher. Ces moments qu’on dit de souffrance. On n’a pas pratiqué de césarienne, mais quand le bébé a été délivré, son cœur ne battait pas. Le docteur qui veillait à l’accouchement n’était plus dans les parages, la sage-femme doit courir dans un autre service, revient avec un autre praticien, qui réussit à ranimer l’enfant : longues minutes pour la mère épuisée, on n’y croyait plus. « C’est un miracle qu’il ait survécu », a dit l’infirmière, selon ce qu’en transmet la tradition familiale.

A quel âge a-t-on raconté cela à l’enfant, et qu’est-ce qui s’en est induit dans le rapport des parents à leur aîné ? Ou bien : d’une anecdote sans doute racontée mille fois à un enfant concernant les battements de son cœur, qu’est-ce qui s’en induit de peur, ou de fragilité ? Et quel lien obscur pour l’enfant entre cette précarité, à l’instant de naître, de son propre cœur, ce double battement en soi comme une sorte de cadeau qui n’aurait pas dû être, et ce qu’on cherche à réentendre dans les tambours, et pourquoi ils vous fascinent ?

Aphorisme de John Bonham : « Quand tu frappes, imagine toujours que c’est par-dessous que tu attaques la peau… »

Sans doute que tous les gosses à l’âge de cinq ans essayent des rythmes sur des emballages trouvés à la maison. La percussion est trop liée à notre propre origine et au plus ancien de la transe pour que chaque enfant n’en reparcoure pas lui-même l’histoire. Mais alors qu’il a huit ans, sa mère se souvient qu’il avait adopté une boîte de sels de bain, avec des fils de fer tendus sur l’ouverture pour filtrer les cristaux, comme instrument de percussion et principal joué.

La légende veut aussi, après la boîte aux sels de bain, qu’il se soit fabriqué une batterie complète : trois pots de fleurs en taille décroissante renversés pour les roulements et une poêle de rebut suspendue au-dessus pour cymbale, et qu’il en joue tous les jours, au point que les parents acceptent et proposent le passage au vrai instrument. Pour ses dix ans, à Noël, on lui offre sa première snare drum, la caisse claire avec les trois fils métalliques tendus sous la peau pour la vibration. Reste que ce sera toujours comme un jouet. Aujourd’hui, on trouve des cours de batterie à chaque coin de rue. Dans ces années-là, et à Redditch, pour apprendre on doit se débrouiller seul.

John Henry junior n’aime pas l’école. Il traîne, résiste. L’instituteur lui dira, le dernier jour de l’école primaire, qu’il en sait peut-être assez pour tenter d’être balayeur. Ça lui restera, à Bonham, la promesse et le constat.Mais il sait aussi encourager les gamins, l’instituteur : c’est lui qui propose à Bonham, pour le spectacle de fin d’année, d’apporter sa caisse claire et, depuis les coulisses, de réaliser touts les bruitages : on peut tout faire avec une caisse claire, un suspense, une entrée, un camion, une course, une guerre (c’est lui, Bonham, qui propose cet inventaire, dans l’ordre) : vengeance et triomphe pour le dernier de la classe. Grand souvenir.

Dans la version récemment publiée par Mike Bonham, le frère de John (un livre posthume, qu’il n’aura pu achever, mais où il entremêle ses propres souvenirs aux témoignages des anciens copains), il parle de cette caravane, qui va tenir un grand rôle dans la vie de Bonzo. L’été, on installe la caravane dans un terrain réservé, à une quinzaine de kilomètres de Redditch, au bord d’une rivière : Stourport-on-Severn. L’une de ces calmes rivières anglaises en paysage entretenu et briqué, où tout est repeint de frais, tondu de près : un art à soi seul, et mille codes rassemblés. Les deux frangins Bonham, sans l’avis du papa, ont démarré le bateau, nommé Isabel, du second prénom de la maman, et on pousse le monocylindre diesel à fond, tout droit sur l’eau verte : un voisin les dénonce le soir même, crime de lèse canne à pêche. On ne sait pas ce qu’est la punition, mais on suppose : c’est de tout cela qu’est est faite ensuite l’armature de vie, qu’on pousse tout autour du monde.

Du frère aussi, et des souvenirs d’été près de la rivière, qu’un de leurs voisins (pas le pêcheur qui s’est plaint) se nomme Charlie Atkins, qu’il est batteur et chef d’une formation de bal des samedis soirs, fox-trot et valses, un peu de tango, on sait même qu’il joue principalement à la brosse. On organise chaque fin d’été, au bord de l’eau, une kermesse des campeurs : Caravan Club Member’s Dance. John Bonham a onze ans, Charlie Atkins l’invite à monter sur scène et lui confie la batterie pour un morceau et un seul, à la brosse forcément (John Bonham détestera toujours les brosses). Rien qu’une histoire de gosse : mais ça compte tellement, ensuite. Souvenir géant, fascination et vertige : Bonzo n’en parlera jamais, son frère nous le raconte. Et Michaël précise que c’est cette même année, que Bonzo se fait offrir, à Noël, la caisse claire.

Le père aime le jazz : c’est l’âge d’or des big bands, ces grands orchestres où le batteur est essentiel. Alors il l’emmène souvent avec lui, et ce sera un grand souvenir pour les deux, un partage que Bonham tentera de reconduire avec son propre fils. Et c’est le public du jazz en province, un maître-maçon dont c’est le jardin secret, tenant par la main son fils aîné. Mais, dans cette même période, c’est le cinéma, immensément populaire, qui leur apporte l’Amérique et ça passe encore par une figure de batteur : Gene Krupa dans le film The Benny Goodman story, et Bonham s’en souviendra toute sa vie.

La première fois, en octobre 1969, que Led Zeppelin jouera au Carnegie Hall (ils font la première partie d’Iron Butterfly), Bonham avant d’entrer en scène reste immobile au bord, à regarder le plancher ciré, et à Gene Krupa et Buddy Rich qu’il pense, parce qu’ils ont joué sur ces planches-là. Ce sera la seule fois de toute leur carrière qu’il aura ce temps d’arrêt, et il le dira à John Paul Jones : « Jonesy, on a intérêt à être bons, ce soir… » Maintenant c’est en entrant sur scène là où a joué Bonham, que les batteurs ont un pincement.

Un autre souvenir de John Bonham, au Birmingham Town Hall il précise, ce batteur qui s’appelle Sonny Payne et lance ses baguettes en l’air puis les rattrape : pour le gosse qui l’aperçoit, c’est comme un tour d’illusionniste. Et dans Moby Dick, le solo de batterie qu’il portera tout au long de la carrière de Led Zeppelin, Bonham placera toujours (même si seuls les percussionnistes peuvent reconnaître et apprécier), une citation – a lick – de Sonny Payne, comme il placera une citation de Max Roach, l’introduction d’un solo qui s’appelle The Drum Also Waltzes, et le break introduit par Joe Morello dans un morceau de Dave Brubeck qui s’appelle Castilian Drums, ou encore la combinaison pieds mains à tel endroit que Ginger Baker utilise comme pont dans son solo Toad, ou la descente mélodique apportée au jazz par Chico Hamilton. Tout cela, c’est aussi lui, John Bonham, qui l’indique : là où nous entendons un monument du rock’n roll, il nous propose une histoire.

Dans l’immense discothèque de la maison de la Radio, à Paris, on peut les retrouver un par un, ces titres qui lui sont restés en mémoire, et qui sont ses fétiches. A la première écoute, ce n’est pas toujours facile de trouver pourquoi ce batteur-ci et pas un autre, pourquoi ce morceau-là, et pas le suivant. Et puis, dans un disque d’hommage à Max Roach, voilà que trois batteurs différents jouent cette signature rythmique de The Drum Also Waltzes, et qu’on repère cette façon de basculer vers l’avant, de sous-tendre un vide, d’appuyer un triolet. La batterie a son vocabulaire. Alors on reconnaît, dans cette signature, tel minuscule éclat de Moby Dick : mais lui, dans chacun de leurs cinq cents quatre-vingt-dix concerts, un fragment de seconde, il aura retrouvé Gene Krupa, Max Roach ou Joe Castillo et payé sa dette. Et c’est cela qui s’imprime dès maintenant, parce qu’un gamin de dix ans revient avec son père, dans la nuit des banlieues de Birmingham, d’un concert avec big band, et batteur au milieu, qui lance ses baguettes en l’air et les rattrape.

 

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1ère mise en ligne et dernière modification le 13 avril 2013
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