#LedZep 6, horloge | John Bonham, 1977

un portrait de Led Zeppelin


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La tournée 1977 est comme le point noir du groupe – violences à répétition, enfoncement dans l’héroïne pour Page, et Bonzo, le batteur, qui perd ses repères. S’amorce ce qui le conduira 3 ans plus tard à l’impasse et la mort.

 


vidéo : Carmine Appice, hommage à Bonzo – avec un des 1001 « fake » du grand Zeppelin

 

Horloge : John Bonham, 1977


Dernière tournée américaine (ils ne le savent pas encore). Temps de l’humiliation, temps de décadence.

C’est le new-yorkais Carmine Appice, batteur des Vanilla Fudge, qui raconte. Appice se prétend le premier batteur lourd, heavy rock, style qu’il a contribué à inventer (après Vanilla Fudge, qui accueillera Led Zeppelin pour ses ouvertures dans leur première tournée américaine, il sera du célèbre et éphémère groupe Cactus, puis du trio virtuose Beck Boggert Appice). On est au Hyatt Hotel, à Los Angeles, leur quartier général, qui passe aux rockers en renom toutes fantaisies pourvu qu’on les paye – et ce n’est pas donné. Eux l’appellent le Riot Hotel, Hôtel La Casse.

Richard Cole, qu’ils emploient pour leur logistique, s’occupe aussi du consommable, les filles, les hôtels, le cash et les poudres. Il vient de s’acheter, pour rapporter en Angleterre, une petite moto de trial qu’il utiliser dans le couloir et l’escalier moquetté rouge de l’hôtel pour rejoindre les suites de ses seigneurs et patrons à l’étage. Lui qui, en tant que second couteau, est au rez-de-chaussée, fait ronfler la moto jusqu’à l’ascenseur et accélère dans le long couloir de l’étage jusqu’à la chambre de Bonham. Et bien sûr, plus tard, c’est à Bonham qu’on attribuera la moto, et son usage dans les couloirs de l’hôtel, et tout ça fait plus de lignes dans les journaux que ce qui se passe dans leurs disques. 1977, et déjà une brume de fin de règne.

Au bar de l’hôtel, des musiciens jouent pour l’ambiance. Carmine Appice, qui raconte l’histoire, entre boire un verre avec Bonzo, ils se disent que ce n’est pas un mauvais groupe, alors Appice rejoint sur scène les musicos anonymes et prend la batterie pour un bœuf, c’est d’usage. Les musicos d’ambiance n’ont pas l’habitude d’être soutenus par un gabarit de cette taille, leur musique pour bar d’hôtel brille à neuf, bien lourde, ils jouent plus fort, puis le remercient :

« Tu es un putain de bon batteur, mec… »

Alors il leur montre la silhouette barbue, au fond de la salle, avec son pantalon informe et chapeau mou sur ventre avachi : « Je suis peut-être un bon batteur, mais mon copain Bonzo, là-bas, c’est le meilleur de tous, et de loin… »

Il paraît que les musicos ne situent pas à qui ils ont affaire : Led Zeppelin, tout le monde connaît, mais rien à voir avec ce gros bedonnant qui bafouille quand il les rejoint. Dans ce cas-là, d’office il paye à boire, ça compense la conversation manquante : crédit infini, de toute façon. Eux demandent Coca avec fond de brandy et lui, Bonham, se fait servir brandy avec fond de vodka. Il vide d’un trait et redemande, paye quatre tournées successives : faire le donateur no limit, il aime ça. Jouer à celui qui en fait plus que tout le monde, il aime.

De toute façon, à cette heure-là, tous les jours, depuis des années et sauf quand ils jouent, il est soûl. Et s’ils jouent, il se soûle sitôt après, et bien plus complètement : parce que ce vertige où on a été, et ce qui résonne dans la tête, on ne peut plus l’arrêter, qu’il faut dompter ce qui en soi continue de rugir et frapper, qui passe par le centre du cerveau où sont les mouvements réflexes, et non pas par les lobes et circonvolutions où siège la motricité consciente (comment rêvent-ils, les batteurs ?). Charlie Watts parlera souvent de ses insomnies d’après jouer, qu’il occupe en dessinant sa chambre d’hôtel, n’importe quelle chambre partout, détail après détail et rien qui ressemble pourtant à une chambre de luxe qu’une autre chambre de luxe, tout autour du monde. Bonzo, comme son copain Keith Moon, qui mourra avant lui, c’est de s’assommer qui est le seul remède.

« Quand nous on buvait un verre, lui il en vidait quatre … », dit Carmine Appice.

Les musiciens de l’hôtel doivent recommencer ce pour quoi on les paye et, c’est logique, ils invitent par politesse Bonzo à taper le bœuf avec eux : si Carmine Appice prétend que c’est lui le meilleur… Ils ont au programme un vieux standard de Stevie Wonder, Superstition, c’est bien moins compliqué que n’importe quel morceau du Zep, mais Bonzo ne sait pas tenir la mesure. Les musiciens regardent Carmine Appice, étonnés : ce type-là, ce poivrot au toucher mou, un batteur ?

Bonham surprend le regard, lâche la batterie sans même attendre la fin du morceau et part. Il a trente ans. Il aurait eu encore vingt ans, qu’il aurait crevé la Vistalite de dépit avant de sortir, ou démoli un des petits mecs du groupe.

Sans doute que dans sa suite, là-haut, encore il va boire : partie perdue. Pour lui, John Bonham, considéré – partout ailleurs qu’ici où il vit – comme le meilleur batteur rock du monde.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 5 avril 2013
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