#LedZep 8, horloge | John Bonham, 25 septembre 1980 (zoom sur)

Rock’n roll, un portrait de Led Zeppelin


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Aphorismes de John Bonham : le mot complacent, suffisance. « We enjoy playing. Every gig important to us. In this business, it doesn’t matter how big you are, you can’t afford to become complacent. If you adopt that attitude you’re dead. That’ll never happen to us… On a du plaisir à jouer. Pour nous, chaque concert est important. Dans ce boulot, tu peux être un groupe énorme, rien qui protège de la suffisance. Et si tu tombes là-dedans, t’es mort. Eh bien, ça ne nous arrivera jamais. »

Dans les dernières années, pourtant, il peut être affreux, Bonham, de cette même suffisance devenue aveugle, méprisante. Ainsi ce voyage retour New York-Londres après la fête d’inauguration de Swan Song, leur propre compagnie de disque, le 7 mai 1974. Richard Cole et lui voyagent en première, à l’avant de l’avion, et leurs assistants à l’arrière (puisque maintenant, où qu’on aille, on a avec soi son assistant), en classe économique. Bonham boit. Bouteille entière de champagne, puis une autre. Réflexions obscènes à l’hôtesse, et réflexions à voix haute aux autres passagers, qui s’en sont offusqués. Commande par vengeance une troisième bouteille de champagne, Cole facilite : que Bonzo tombe soûl, et on sera tranquille, c’est le mode d’emploi habituel. On éteint les lumières de l’avion, qui traverse lentement l’Atlantique, frôle le Groenland. Bonzo ronfle, et fort, mais les passagers de première n’osent plus se plaindre. Plutôt récriminer contre le rock’n roll, et la vulgarité des nouveaux seigneurs. Mais dans son sommeil, par effet mécanique, Bonzo se pisse sur lui, généreusement : c’est comme dans un rêve, ça déborde, ça s’enfourne avec chaleur des deux côtés du pantalon. L’odeur a réveillé tout le monde, protestations. Alors il s’en va, trempé jusqu’aux genoux, drapé de la couverture BOAC et laissant une marre sur son siège, jusqu’au fond de l’avion où est assis Mick Hinton, son assistant : « Ça te dirait, d’essayer les premières, c’est des couchettes. » Il prend la place du type et finira la nuit ici, l’autre contraint de s’allonger dans la pisse de son chef. Est-ce qu’il n’est pas payé pour ça ? Et pas d’excuses.

Le 24 septembre 1980, il n’a pas envie de repartir pour la nouvelle tournée américaine : il est bien chez lui, s’est lancé dans l’élevage d’un bovin rare, tournée égale alcool égale cocaïne égale se démolir. Bonham a toujours bu, mais après le travail : aujourd’hui, il arrive soûl au travail. Il dit qu’il ne sait plus jouer : « Ce serait aussi bien que ce soit moi qui chante et Percy joue la batterie. » Percy, c’est le surnom de Plant : à une pareille idiotie, on n’imagine pas Jimmy Page répondre. C’est le vieux copain, Robert Plant, qui essaye la diplomatie : « Pourquoi pas, Bonzo, si tu veux on essaye… » Après tout, l’important est de le remettre en confiance, et de laisser faire ce qui a toujours été leur force, une immense force : le vertige de la musique. D’autant qu’on a décidé d’ouvrir les concerts de la nouvelle tournée par ce qui a été le premier morceau essayé ensemble, douze ans plus tôt, lors de la toute première répétition, les deux accords du vieux Train kept a rollin que jouaient déjà les Yardbirds. Alors Plant se met à la batterie et Bonham chante, les deux autres supportent. Bonzo est là, il ne repartira pas, demain on travaillera…

Ce 24 septembre 1980, Grant a dû lui envoyer une voiture : il n’a pas envie de repartir, il a forcé son chauffeur à s’arrêter dans un nombre incalculable de pubs sur la route, puis le soir aussi il a bu. C’est aujourd’hui qu’on doit commencer le vrai travail, mais cette fois la traversée du mur intérieur ne s’est pas faite.

« Faudrait peut-être aller voir Bonzo, là-haut… »

Celui qui le trouve, ce 25 septembre 1980 à midi, c’est Benji Lefebvre. Un grand baraqué, spécialiste de la sonorisation des groupes, alors employé comme assistant de Plant, comme Rex King est celui de Bonzo et Rick Hobbs, qui, la veille au soir, a installé Bonzo sur le côté, calé par ses oreillers, est l’assistant de Page. John Paul Jones vient d’arriver, Page et Plant seront là dans une heure ou deux, on doit reprendre avant la tournée américaine les nouveaux morceaux et réapprendre à jouer ensemble, retrouver cet instinct et cette entente qui est leur marque (la voix épousant la guitare, la batterie épousant la voix, la basse multipliant la batterie, et Jimmy Page partout les recouvrant dans ses ahurissements croisements de rythme). Lefebvre et John Paul Jones n’ont pas d’inquiétude particulière, mais savent l’état dans lequel on l’a couché la veille.
Benji Lefebvre, ces dernières années, trône tout en haut de l’équipe technique des Rolling Stones en tournée : on le voit souvent, barbe et bedaine triomphantes, un peu chauve sur le dessus et catogan par derrière, photographié les mains sur l’immense console qui fait face à la scène, ou le bras sur l’épaule de ses patrons bien plus frêles. Inconnu en 1980, il est aujourd’hui un de ces hommes connus de tout le métier du rock, on n’en arrive pas là sans savoir tenir sa langue : « See Jimmy Page for more », dit-il quand on l’interroge – et ça suffit.

« Bonzo, t’émerges, tu déquilles ? »

Benji Lefebvre frappe du poing sur la porte ouverte, Bonzo est immobile. L’odeur du vomi, pas fraîche. Lefebvre approche, le secoue par l’épaule : on ne réveille pas un mort.
On appelle un médecin, c’est John Paul Jones qui téléphone, mais trop tard : le décès remonte à plusieurs heures. C’est Plant et Page qu’il appelle ensuite, Page les rejoint de Londres, il allait se mettre en route, tandis que Plant partira en voiture dans l’autre direction, pour Old Hyde Farm, près de Birmingham, où vivent Pat, l’épouse de Bonham, et leurs deux enfants : à lui la tâche de leur apprendre le décès. Visite de la police, forcément. En attendant, nettoyer : et surtout de l’éventuelle présence de cocaïne ou d’héroïne. Si Bonham avait récemment rompu avec l’héroïne, ce n’est pas le cas de Jimmy Page. Quant à la cocaïne, c’est un peu comme le Coca Cola : c’est pour se tenir en forme. La justice conclura à une mort naturelle.

Le rock’n roll, comme mode de destruction naturelle.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 20 avril 2013
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