44 | grand pont de Groeningen à Amsterdam

tags : Hollande, Amsterdam, Groningen, 2007, Wouter van Orschoot, Mant van Montfrans, Annie Ernaux, Jean Rouaud, Jean-Philippe Toussaint


Ce texte est un fragment d’un travail en cours, amorcé le 20 décembre 2020 et non destiné à publication hors site (pour l’instant).

Le principe est d’aller par une phrase par lieu précis de remémoration, et d’établir la dominante sur la description même, si lacunaire qu’elle soit, du lieu — donc public, puisque bar, bistrot, resto — de la remémoration.

La rédaction ni la publication ne sont chronologiques, restent principalement textuelles, et la proposition de lecture s’appuie principalement sur la navigation par mots-clés depuis la page des index lieux, noms, dates.

Point régulier sur l’avancée de ce chantier dans le journal #Patreon.

 

44 | grand pont de Groeningen à Amsterdam


Et que ça n’avait rien à voir avec cette autre ambiance sous emblème du Japon et une décoration probablement identique, le vague souvenir aussi d’une tonalité à pans rouges tranchant sur jaune, je suis avec Wouter mon éditeur néerlandais, on a rendez-vous cette fin d’après-midi mais tôt parce qu’ensuite on doit rejoindre en voiture La Haye (je crois) pour une lecture ou rencontre dont je ne me souviens de rien que des fenêtres illuminées sans rideau, mais tellement rien à cacher dans ce qui est offert à voir, au retour vers Amsterdam : il m’a donné rendez-vous dans un bistrot japonais qui à cette heure-là est entièrement dépourvu de clients mais où circule, comme un train à bande dans une aciérie, ou plutôt comme ces circuits de train miniature dont les catalogues de jouets, ou les vitrines des grands magasins, essayaient de nous fasciner enfant (on le recevait à Noël, mais on en reconstituait juste deux demi-cercles avec deux rails droits pour les séparer et une minuscule gare stylisée au milieu), le train à bande ou le tapis roulant miniature faisait passer devant notre nez des sushis que fabriquait un gars là-bas au demeurant serviable et souriant, c’est la première fois que je voyais ça, nous deux avec Wouter dans la salle vide et ce rail à promener les sushis je crois qu’on avait droit à six chacun mais jamais au Japon je ne choisissais des sushis pour le menu, c’était certainement pour cette équipée à la Haye puisque le lendemain on partirait beaucoup plus tôt dans l’après-midi, souvenir de ce long viaduc à ras des eaux vertes et grises qui nous convoyait à Groeningen, rien n’est loin en Hollande, c’était une rencontre dans un amphithéâtre de fac où on se présentait avec notre traducteur ou traductrice (pour moi Manet van Montfrans, qui travaillait surtout sur Perec et on est longtemps resté en relation) puis ensuite pour le repas cette réminiscence d’un sous-sol avec deux banquettes à la perpendiculaire, murs de peluche sombre et l’obligation de se serrer, à côté de moi Wouter et en face je revois les Toussaint Jean-Philippe et Madeleine avec qui on avait pas mal échangé (sa librairie, les enfants, l’art contemporain) : le nombre de personnes comme ça pour qui l’estime vient entière mais que tu n’aurais vues que dans ces contextes arbitraires et à des intervalles si distants, un peu plus loin à ma gauche je revois Annie Ernaux et peut-être il y a aussi Christian Prigent mais c’est avec les Toussaint qu’on avait le plus parlé, puis la maison de Wouter avec les stocks de livres au rez-de-chaussée, les bureaux au premier et son tout petit appartement en duplex au deuxième troisième, ce piano à queue dont on ne comprenait pas comment il avait pu monter là sauf à construire la maison après l’avoir installé et sa passion pour Scarlatti qu’il jouait presque exclusivement, la vue sur canal et le fait que sa maison avait servi d’abri à la Gestapo pendant la guerre, que les traductions de Dostoïevski éditées par son père servaient encore de socle à la maison Van Orschoot bien plus que les traductions de Bergounioux, Echenoz ou moi-même mais aujourd’hui dans ce pays qui parle anglais bien mieux qu’en Angleterre il faudrait être traduit aux USA pour que ça ait une chance de leur parvenir par ricochet, depuis combien d’années je n’ai plus de nouvelles de Wouter — Annie Ernaux très avenante et directe, une autre fois, pour un autre livre quelques années plus tôt Wouter nous avait offert via un de ses copains mariniers une balade dans le port de marchandises et c’est Jean Rouaud que je revois à l’étrave avec un bonnet de laine mais là pas de bistrot — de toute façon tout ça bien avant que tu trimbales dans ton sac un appareil photo et même avant que tu gardes trace des minces archives mail mais cette impression soudain de passé irréductiblement révolu.

 

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1ère mise en ligne et dernière modification le 16 janvier 2022
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