outils du roman, cycle 2014 — les contributions

textes reçus lors de l’atelier consacré à ce cycle


 

proposition 1 –- à table


1

— Elle est impossible elle dit suivant des doigts l’entrelacement fleuri de la lourde nappe cramoisie qui tombe sur ses genoux. Puis lève la tête cherche un sourire qui ne vient pas et voit le lustre ovale piqué de fausses bougies éteintes.

La petite met ses doigts elle fait rouler les petits pois caresse les graines c’est doux se redresse et voit la mère les fausses bougies éteintes.

Lui il transpire calvitie cheveux comme bâtonnets doigts comme boudins.

Ce qu’il est blanc mon papa elle pense la petite mais elle ne dit pas elle essuie ses doigts au bord de la lourde nappe cramoisie.

— C’est moi qu’ai ouvert les petits pois.

— On dit écosser écosser les petits pois.

— C’est moi qu’ai cossé les petits pois.

Lui il rit pas trop fort il rit mais ses yeux bleus roulent en ovale embrassent la table ils sont tous là il pense mais ne dit rien.

— Ferme la porte ouvre la fenêtre on étouffe ic.i

— Mais on va les entendre, ce bruit qu’ils font.

Elle tranche

— On ne va tout de même pas suffoquer à cause d’eux

Il éternue sort le mouchoir de sa manche (il a toujours un mouchoir dans sa manche) se lève ferme la porte ouvre la fenêtre et éternue en grand.

Dehors sur les allées bétonnées ils sont quatre en patin à roulettes un en vélo une avec sa poupée de travers dans la poussette. Ils les regardent et éternue.

— Ça n’existait pas toutes ces allergies de mon temps

Il l’a dit il l’a encore dit toujours il le dit le grand-père.

Son fils se cale dos à la fenêtre il est bien calé là le bruit du dehors dans le dos ses doigts comme des boudins croisés.

— Ça va être froid.

Il se rassied à contre cœur face à la fenêtre à gauche sa femme.

La petite elle compte quand elle s’ennuie elle compte tout elle compte les petits pois les têtes les fleurs de la nappe les paroles aussi en syllabes elle détache

— Six petits pois nous sommes cinq il en manque un

C’est là que la tante en profite pour finir son verre de vin saisir la bouteille et la lever bien haut.

Elle sert le grand-père sa sœur et son beau-frère, articule de sa grande bouche peinte en rouge

— Toi c’est pour plus tard qu’on trinquera

(la petite a compté neuf)

La mère sa sœur, la bouffe des yeux elle aime pas bien ça et dit

— Et toi Agnès, c’est donc à quoi que tu trinques ?

— À Moby-Dick sans réfléchir elle dit avec sa grande bouche peinte en rouge et puis elle rit tout large.

Le papa de la petite se demande s’il ne devrait pas fermer la fenêtre tout ce bruit qu’elle fait.

FRANÇOISE SZELEVENYI

 

2


Hey ! How are you doing ? Je lui lance en passant, sans trop oser m’avancer, mais lui aussitôt vient à ma rencontre.

Cette fois, on arrivait par le pasaje de Vila. La bodega est une dizaine de mètres plus bas, à droite, dans la calle Rodrigo Caro. Le bar fait l’angle avec la rue Mateos Gago, et il se tenait sous l’auvent, appuyé contre le dernier pilier. Il parlait avec quelqu’un, un verre de bière à la main. Casual conversation, comme disent les Anglais, discussion de pure forme, comme chaque soir il y en a dans tous les pubs.

On se connaît, il me fait, mais je ne sais plus d’où. On ne se connaît pas à proprement parler, je dis. On s’est croisé plusieurs fois cette semaine, mais nous n’avons pas encore eu l’occasion de vraiment faire connaissance.

Lundi soir, à peine arrivés, les valises sitôt posées dans la chambre, nous sommes ressortis faire un tour en ville. Les tapas bon marché, beaucoup plus d’espagnols que de touristes à l’intérieur, on a poussé la porte. Je n’ai rien compris à ce que m’a dit la fille au comptoir. Habla francés ? J’ai demandé. Elle a aussitôt levé les bras au ciel et s’est éloignée en marmonnant quelque chose. De l’autre côté du bar, un type a souri et lui a dit quelque chose. Grand, blond, les cheveux mi-longs, la cinquantaine peut-être, les traits marqués, il lui avait parlé en espagnol, mais j’ai tout de suite pensé qu’il était américain. Elle a plaisanté avec lui, et lui a servi une bière. La fille est revenue vers moi peu après, soudain plus conciliante. J’avais faim, j’ai commandé au hasard quelques tapas, et nos boissons : una cerveza y una coca-cola por favor. Ça, à défaut d’autre chose, je savais le dire, et ici au moins, ça me sauverait toujours la mise. Elle inscrivit à la craie sur le comptoir la commande. Le type en face me salua en levant son verre dans ma direction. Parfois on croise quelqu’un, et l’on se reconnait l’un l’autre, quand même on ne s’est jamais vu. Qui croit-on voir alors ? Une âme sœur, ou comme soi une âme en peine ?

Il sourit. Eh bien, enchanté de te parler enfin ! Il me tend la main, et notre poignée de main est chaleureuse.

Je me présente, et comme il me pose la question, je lui dis d’où je viens. Enchanté Philippe. Moi c’est Terence… Terry si tu veux. Je suis… Il hésite une seconde. Eh bien, je suis de Séville, finit-il par dire, tout sourire, toujours en anglais, et nous savons tous les deux qu’il est américain. Il est d’ici tout aussi bien, comme je pourrai l’être aussi, comme je l’ai été ailleurs, me réinventant tant de fois dans un lieu inconnu, une ville ou un pays nouveau, posant mes valises, délesté, pour un moment, du poids du passé. Étranger aux autres, vraiment, on l’est le plus souvent chez soi.

De retour à notre table avec nos verres, L. me demanda se que j’avais commandé. J’en sais rien, je lui dis. Elle se marra. Au moins, ce soir-là, je faisais rire tout le monde.
Eh, los franceses ! La serveuse nous faisait des grands signes, et j’allais récupérer nos tapas. Voilà, monsieur ! Elle me dit, en français, en me désignant les assiettes. Bon appetite ! Comme Terence, Angelita — son nom, je le saurais le soir même, il serait inscrit sur la note —, on la croiserait souvent toute cette semaine, et d’abord presque tous les soirs ici, à la bodega, qui deviendrait dès le deuxième jour comme notre cantine, mais plus que celle de la serveuse s’affairant au comptoir, l’image que je garderais d’elle, c’est celle de la jeune femme déboulant à toute blinde sur son scooter rose pâle dans les petites rues du quartier, portant un jean rose clair, un blouson rose bonbon, un foulard fuchsia, et toujours son air renfrogné sous son casque, rose lui aussi, framboise s’il l’on veut, semblant défier les touristes perdus dans ces rues piétonnes, répétant sans doute pour elle-même le numéro pince-sans-rire qu’elle leur ressortirait plus tard, derrière son bar.

Le premier soir, Terence, dont j’ignorai bien sûr encore le nom, je l’imaginais musicien. Le lendemain, on le croiserait, de loin, à deux pas de notre hôtel, et encore une fois, le soir même à la bodega, toujours nous saluant de loin. Le samedi, non loin du Real Alcazar, nous l’avions revu qui tenait une petite échoppe improvisée où il vendait des aquarelles. Il y avait du monde avec lui, il était occupé à peindre et je n’ai pas voulu le déranger.

Nous aurions pu aller n’importe où ce soir, mais j’ai insisté pour venir là parce que je savais qu’il y serait. Je voulais le saluer une dernière fois, le saluer vraiment, apprendre enfin son nom, pour au moins compléter à grands traits son portrait que j’avais commencé de tracer au brouillon.

Je dois y aller, il m’a dit, et nous nous sommes de nouveau serré la main. Je dois y aller, mais peut-être demain… Malheureusement, nous partons demain matin, j’ai dit. Il tenait toujours ma main. Eh bien, si tu reviens à Séville, c’est là que je serais, et il fit un geste du bras, qui englobait aussi bien la bodega que la ville tout entière.

Un peu plus tard, depuis le bar, Angelita nous sortit le grand jeu, nous sifflant en riant, criant le numéro de notre table ou nous jetant en dernier ressort des petits bouts de gressin pour nous signaler l’arrivée de nos plats au fur et à mesure qu’elle les posait pour nous sur le comptoir. En partant, nous voulûmes la saluer, mais déjà elle était loin, elle ne nous entendait plus.

PHILIPPE CASTELNEAU

 

3

Il n’est question de rien d’autre que d’échanges épistolaires et je voudrais…

Elodie est allongée dans l’herbe, les bras au-dessus de la tête, et dans son bâillement la voix de Fabien lui parvient assourdie. Sans retenue, elle se décroche la mâchoire. Il s’essuie les lèvres avec la serviette en papier avant de poursuivre, mais un sursaut de brise dans la chaleur étouffante emporte le carré blanc. Il le suit des yeux jusque dans les buis où il reste entravé. Comment la convaincre ? Il admire le long corps abandonné, la robe fluide, les pieds nus. Ne pas y penser. Il termine lentement son bol de gaspacho, savourant la fraîcheur du basilic cueilli au jardin tôt le matin. Il a peut-être un peu forcé sur l’ail. Pourquoi cela le dérange-t-il ?, il se pose la question sans y répondre. Et se lève pour ramasser la serviette coincée dans l’arbuste.

— Un jour, je te ferai goûter… mon granité au basilic… tu sais qu’à… l’origine, c’est un serpent… le basilic ? Elle parle au rythme où elle porte la cuillère à la bouche. J’ai un appétit de louve. Elle avale entre deux paroles. Et qu’on avait intérêt… à le regarder en premier… sous peine de mourir foudroyé ? Elle déglutit. Baisse la tête.

Le vacarme des insectes envahit brutalement le lieu, à moins que tous deux ne le perçoivent ensemble à cet instant, un frottement multiple, sourd, de lancinants chants d’amour parmi lesquels les femelles choisiraient le plus puissant.

Sa voix l’avait emmené ailleurs, loin dans le temps, il revient au repas avec un air dans la tête. Une scie pour adolescents comme tout ce qu’il a tendance à écouter ces derniers temps. Elle s’est penchée pour attraper la bouteille de graves entre eux sur la nappe fleurie. Il plonge le regard dans son décolleté sobre où le soleil a coloré la peau. Petite poitrine nue, de vrais seins, il remue les lèvres, percuté par la douceur de l’image. Elle termine de croquer une énième gaufrette au curry dont l’extrémité sort encore de sa bouche. D’un coup de langue, elle l’avale. Une poussière jaune à la commissure des lèvres.

— Je sais que cela peut sembler…

— Tu me passes le tire-bouchon s’il te plaît ?

Il s’accroupit en soupirant imperceptiblement avant de se relever pour chercher l’objet dans le panier au pied de l’arbre. Le soleil tape fort et l’endroit est la seule oasis de fraîcheur au milieu de toute cette minéralité. Il se dit que le graves s’accomodera mal du gaspacho. Faute de goût. Elle l’observe de dos, son regard se porte instinctivement sur ses fesses étroites, elle note que son buste est légèrement disproportionné par rapport à ses jambes. Un peu trop grand. Jusque là, elle ne l’avait pas remarqué. Mais elle devine la musculature des cuisses sous le pantalon de coton.

— Qu’est-ce que je fabrique ici ? se questionne-t-il.

Ils trinquent. Elle hume le vin et il prend conscience véritablement de son nez, long mais fort. Un nez pour sentir. Palpitant. En une fraction de seconde, elle l’observe par en dessous alors qu’il la dévisage, leurs yeux se sourient, elle rosit, et c’est là qu’elle découvre ses lèvres asymétriques et leur air narquois. Ils entament une phrase à cet instant précis. Ils rient. Il aime tellement rire avec elle, sa jeunesse sans doute. Elle découpe la tarte aux courgettes, tu verras, succulente, elle avait précisé en la déposant sur la table improvisée. Elle entame sa part, les épices lui enflamment la langue. Elle allonge les jambes, elle remue les orteils tout près de la nappe. A moins que ce ne soit la tarte même. Juste sortie du four. Encore brûlante dans ce trajet étouffant. Elle aspire un peu d’air en maintenant la bouche ouverte, et souffle tout de suite après.

Quand il engloutit la moitié de son quart de tarte, elle demeure ahurie, lèvres entrouvertes, sourcils levés. Elle espère qu’il lui dira le goût de la cardamome et du cumin, du curry et des clous de girofle.

— Tous les poètes ont entretenu… Aaaaaaaaaaaaaaah ! Il recrache dans son assiette. Excuse-moi.

— Alors tu es poète ?

Comment avait-il pu ? Lui parler maintenant, impossible. Il dégouline de transpiration. Elle éclate de rire. Encore. Il entrevoit la langue rose et les dents alignées, il inspire fortement. Mâchoire carrée.

— La mâchoire est notre meilleur instrument de connaissance philosophique, tu sais ça ?

Elle fronce les sourcils.

— C’est Dali.

Et il croit que sa moue témoigne de ses doutes. Quand il ajoute qu’à force de dévorer les choses des yeux, notre désir est tel de participer à leur existence qu’il nous faut les manger, dixit Dali, elle se trouble, ses lèvres frémissent. Rien sur les épices.

— Je te… euh…

— Oui… je t’écoute…

— De… enfin, je proposais donc, j’avais envie, si tu veux bien… sûr… de s’écrire, enfin, une correspondance… rien de contraint… j’avais dans l’idée… un peu comme…

Elle a filé derrière lui près de l’arbre.

— Les poètes et leur muse ?

Elle fouine dans le panier.

Une buse piaule, ce qui les fait sursauter, ils la voient planer haut dans le ciel, dévoilant son ventre brun tacheté de blanc. D’un bond, Elodie s’est levée, dressant sa taille haute sur un rocher de granit, le nez en l’air.

MARLEN SAUVAGE

 

4

— Désolé belle maman, mais j’ai reçu des instructions précises. Je les installe où on m’a dit et c’est déjà suffisamment de responsabilités pour un dimanche !

La table est un long plateau de verre supporté par des arches élégantes, laquées de blanc. De jolis sets en camaïeux de gris s’allongent sous les assiettes en porcelaine. La lumière entre largement dans la pièce et met en valeur les deux urnes funéraires : les aspérités du laiton, les lignes noires, horizontales ; la couleur rouille, les rivets nombreux, le couvercle hexagonal.

— Il suffira de faire attention, c’est tout, décide Amélie. Maman, tu te mets à côté de Patrick, Françoise à ma gauche, les enfants à l’autre bout.

— Tu crois que grand-père Lucien et papy Jacques nous entendent ? questionne Bérénice, prudemment.

— En tout cas, j’espère qu’ils ne nous voient pas : j’ai une mine affreuse aujourd’hui...

— Oh non, du saumon ! J’aime pas le saumon, tu sais bien maman, dit Constance en se croisant les bras.

— Bon. Je propose que l’on se taise pendant le repas. Et que l’on prenne un peu de temps, à cette occasion, pour penser à ceux qui nous ont quitté et moins à nous-mêmes, déclare Patrick avec une surprenante solennité dans la voix. Je vous souhaite un bon appétit !

Bérénice regarde sa sœur, se couvre la bouche, s’empêche de glousser. Les trois femmes tiennent un conseil rapide et silencieux en s’interrogeant du regard. Constance prend sa fourchette, martèle nerveusement le tissu qui protège la table. Il est 13 heures et 4 minutes.

NICOLAS BEUSCHER

 

5

Celle-ci cherche un ventilateur, une bouche d’air, une fenêtre ouverte, sent sa tête au bord de tourner, son nez en sueur, ses jambes de coton, le manque d’air et d’horizon, demande un verre d’eau. Attendre qu’une table se libère, faire un choix sur la carte et le mémoriser.

Nouveau jeu de serviettes lie de vin, jetées avec leurs bagues de papier « Au coin de table ». Dans notre dos une banquette de six adossée aux sanitaires. Six plus cinq, plus huit, plus quatre, plus quatre tables de trois : trente couverts ce midi.

Celle- ci semble effectuer un exercice : rotation cervicale corrective prescrit par un kiné ? Elle se retourne deux ou trois fois pour vérifier le visage, la correspondance de la tête à la voix. Se gratte une incisive avec l’ongle rouge de son pouce.

Celle-là, souffle sans s’essouffler, vient de transmettre les codes de nos commandes, vient de déposer les deux entrées de la « formule eXpress ». La courgette est blanc-bec , Ida gratte et repousse au bord de l’assiette la pâte collante qui recouvre le crumble, porte à sa bouche quelques bouchées, pendant que Sylvie presse entre pouce et index, plisse les yeux, cherche à extraire la dernière goutte de sa tranche de citron, puis tartine un mélange orange et gras sur ses croûtons.

Le menton déposé sur le dos de la main déposé sur le coude gauche tenu par le coude droit, celle-ci attend, le regard dans le vide, n’a pas pris d’entrée, trompe sa faim avec quelques boulettes de pain frais.

Pas de vin – c’est midi et pas le temps pour une sieste – juste l’agitation de l’eau gazeuse dans les verres. On la boit comme du vin en la faisant tourner dans les ballons, les jingles des mobiles, les numéros de table, les nombres criés, des commandes de verres, de thé ou de café. les mini verres de rhum de la table de derrière s’entrechoquent, pour eux c’est la fin . Pour nous Le pain, l’eau, salière et poivrière manquent à l’appel, on appelle celle-là.

Les dos décollent des dossiers, les bras s’agitent et les fourchettes ascensionnent.
Ida pose l’index sur son IPhone fuchsia, dit « c’est Racine ! ». « Les plats du jour ! ». Quatre doigts se lèvent, les yeux montent puis redescendent, l’homme ricane et plante immédiatement sa fourchette dans l’assiette de frites, et déchire sa volaille. Celle- ci constate : « Il n’attend pas les autres et nos mères auraient dit : Affamé mal poli ! »
« Oh c’est beau toi aussi ! » dit Patricia, posant son mobile : « Excusez-moi Mais 56 euros c’est cher non, pour un GPS ? – Bon appétit tout le monde ! ». Genou gauche posé sur genou droit ou l’inverse, quelques chevilles nues s’agitent sous les tables. En face de Patricia, Claude demande « C’est quoi ta voiture ? Une Fiat 500 ou une Audi A3 ? ».Rires . Et la bretelle coquette de Patricia manque de tomber sur la table.

« Plus de cheesecake, on aurait dû les réserver ! ».Une chaine s’organise pour donner à chacun sa tasse en porcelaine blanche « design », quatre angles. Les visages s’inclinent, les lèvres semblent chercher le meilleur, l’angle d’attaque, la façon la plus commode et la plus silencieuse de boire l’amer breuvage. Les amandes cacaotées sortent de leurs petits sachets. Celle-ci dit « qui en veut ? ».

Les moyens de paiement sortent des sacs. Celle -là tend le lecteur de cartes, distribue les tickets. « A bientôt, au revoir messieurs dames, merci ! ».

SMERALDINE

 

6

— C’est l’escabeau de madame Probst, la voisine du dessous. Enfin, l’ancienne voisine du dessous… L’ampoule de l’entrée ne marchait plus, alors elle m’a prêté son escabeau, mais ça n’était pas l’ampoule. Et puis elle est morte, son escabeau est toujours là.

Elle regardait par la fenêtre en mastiquant longuement, le manche de sa fourchette tenu verticalement à pleine main, comme une enfant.

— Ah oui ? Je n’y avais jamais fait attention. C’était il y a longtemps ?

— Oh ! Cinq ans à peu près, cinq, six ans…

Ses yeux gris n’avaient pas bougé de la ligne d’horizon. Sa fille n’osait pas interrompre sa contemplation. Elles dégustaient les morilles en silence.

— Je ne sais pas si je vais pouvoir continuer à jouer Phèdre l’année prochaine. Henri me dit que la salle veut changer sa programmation.

Son regard était désormais planté dans son assiette.

— Oui, mais Henri t’a déjà dit ça il y a un an, et il y a six mois, et il n’y a finalement pas eu de changement…

— Oui, mais enfin, ils vont bien finir par me virer un jour !

La mère regardait enfin la fille, ses yeux fatigués étaient devenus orageux.

— Déjà, quand madame Probst m’a prêté son escabeau, j’ai du arrêter les tournées.

Depuis elle est morte, c’était il n’y a pas si longtemps…

— Et la proposition d’Arthur Gey, ça pourrait être intéressant ?

— Décidément, tu ne comprends rien à la comédie ! Je te dis que je ne veux pas faire du cinéma, c’est vulgaire.

Les mains ridées lâchèrent bruyamment les couverts, et le regard usé se perdit à nouveau dans le soleil couchant. La fille poussa un soupir silencieux. Sur le buffet, derrière sa mère, ses fleurs faisaient pâle figure à côté du bouquet luxuriant qu’Henri avait dû rapporter le matin même, comme tous les samedis. Etrangement, aucun parfum ne se dégageait de cette végétation colorée.

— Bon, et dis-moi, comment s’est terminé ton tournage en Ecosse ?

La fille rougit. Elle poussa les restes dans un coin de son assiette.

— Bien, bien… Pas mal de pluie, quand même… Mais Jean-Marc est vraiment un réalisateur très agréable. Il m’a parlé de son prochain projet, je pourrais jouer dedans, c’est sûr la vie de…

— Oh, lui, il veut coucher avec toi !

Un nouveau soupir, pas silencieux cette fois.

— Si, si, il est comme ton père… C’est pour ça que je l’ai quitté, tu sais, il draguait toutes les…

— Oui, je sais.

La fille se leva en empilant les assiettes après avoir réuni les déchets dans une seule, tandis que sa mère poursuivait sa litanie sur les frasques de son géniteur.

— Mais, tu n’as presque rien mangé, maman…

La star du théâtre continuait de détailler l’épisode de son ex-époux en vacances avec Lana Montales en Californie alors qu’il était censé soumettre son scénario à un producteur en Italie.

— Maman, pourquoi tu n’as pas mangé ?

— Il a osé essayer de me faire croire que cette crétine se lançait dans une carrière de productrice, franchement ! Il n’avait honte de rien !

— Maman !

— Oui ? Oh, c’est rien, je n’ai pas faim…

Elles se regardèrent en silence quelques secondes, puis la mère baissa doucement les yeux.

La fille emporta la vaisselle à la cuisine. Dans le couloir, elle remarqua que l’escabeau en bois était vieux et usé.

ISABELLE G.

 

7

Parce que c’était de la panna cotta, et que ça colle, la crème cuite.

— Je n’aime pas tellement manger, dit l’amant. Il dit ça comme les enfants capricieux, qui préfèrent aller jouer plutôt que se plier aux rites sociaux. Il faut les forcer, leur apprendre.

Elle dit ça : – Tu sais tout le temps que j’ai touillé la gélatine dans la crème, tout le temps que ça met à refroidir ?

C’est culpabilisant, ça, elle est contente. Mais l’effet est trop net. Alors elle reprend :

— Tu sais que ce n’est pas de la nourriture, mais de l’amour ?

Elle ne sait pas trop pourquoi elle négocie. Elle ne sait pas trop pourquoi elle fait de l’amant, un grand enfant. Elle trouve ça fou. Ce n’est pas elle, ça ne lui ressemble pas. Mais elle insiste : il la bouffera, sa panna cotta. Ce qui est en jeu, c’est son pouvoir.

Elle dépose une feuille de menthe sur le dessus du ramequin. Elle approche ses doigts de son nez, sourit, se croit sensuelle. Il sent l’odeur du lait, du sucre, il est écoeuré. Il lui sourit. Il va la manger, bien sûr.

— Tout ce que je voulais te dire, c’est que tu n’es pas obligée de faire ce genre d’efforts. Qu’on tient son homme par l’estomac, c’est l’ancien temps. Un dessert de temps en temps, si ça te fait plaisir, mais je veux juste te dire que je n’y tiens pas. Pour moi, ça n’a pas d’importance.

La panna cotta, et les fruits rouges : elle a fait un coulis, elle verse le coulis sur l’assiette, autour du ramequin. Elle aurait dû renverser la crème gélifiée sur l’assiette, démouler, pour faire comme dans les restaurants. Mais elle ignorait qu’il fallait laisser
le ramequin quelques secondes sous l’eau chaude. Alors ça n’a pas marché. Beaucoup de choses qu’elle ignore, elle. Et lui qui ne sait pas profiter de la vie. Les ignares manient aussi la petite cuillère.

La crème les cuit et les colle.

ALICE SCALIGER

 

8

— Je me demande toujours où vont les gens ? Quelle vie les attend une fois arrivés à destination ? La même que la nôtre tu crois ? »

Le passé surgit toujours dans un nouvel espace du quotidien, leur vie est de retrouvailles, réfractaire qui refuse de se laisser écrire. Les entourent juste les battements d’un monde qui bruisse, grince, se froisse, et gronde en bordure de la voie rapide qui draine vers la capitale le flux des véhicules de retour de week-end. Tout à l’heure il la regardait encore en lisière des vagues, la tête enfoncée dans ce manteau rouge dont elle a tout de suite aimé la couleur, celle d’un pigment qu’on obtient en broyant une pierre dure qui a tendance à virer au noir. Un été glacial qui n’arrive pas à ressembler à un été, comme s’il n’était pas taillé pour le rôle. Comme elle, dont il n’arrive pas toujours à discerner avec certitude la petite fille fourvoyée sur la plage de l’amante sans pudeur au front couvert de sueur qui lui murmure ces mots dont il garde en mémoire la fulgurance.

— Te vexe pas, mais habillée comme ça tu vas finir par provoquer un carambolage ! Les conducteurs ne regardent plus la route et je ne te parle pas des passagers du car un peu plus loin qui ont l’air en pleine agitation…S’ils ne sont pas fauchés par un camion, ils vont claquer d’une crise de tachycardie…

— Les vieux croulants british ? Ils ont bien mérité un petit bonus avant de retourner dans leurs maisons de retraite. La dernière fois qu’ils sont venus, le comité d’accueil avait de moins jolies jambes ! glousse-t-elle. Et puis ça va les réchauffer parce que leur pique-nique froid a l’air dégueulasse vu d’ici !

— Pas qu’eux qui sont gelés, moi aussi ! Je me demande ce qui nous a pris de venir dans un coin pareil à cette saison ! En fait de romantisme on se retrouve en plein remake du « Jour le plus long » avec lâcher d’anciens combattants et fanfares à tous les coins de rue, et question météo on se croirait à Bergen ! En plus, tous les restaus complets à deux cents kilomètres à la ronde !

— Oui mais des sandwichs préparés avec tout ce qu’on a détourné au buffet de l’hôtel ce matin, ça me rappelle la colo !

— Tu es allé en colo toi ? je n’aurais jamais cru dit-il, tout en en essayant d’éviter la dispersion et l’écrasement au sol d’un édifice improbable -résultat de l’empilement de plusieurs couches de pain, pastrami et fromages divers, généreusement beurrés et garnis de mayonnaise.

— Pas plus que toi ! Mais je suis sure que ça doit ressembler à ça !

— Une raison supplémentaire de préférer la salle du Grand hôtel. On aurait peut-être croisé Marcel ou Albertine… »

Le pâle soleil normand a fait ressortir ses taches de rousseur et la sauce curry qui lui dessine le coin des lèvres la fait ressembler à une gamine descendue de la voiture familiale pour un pique-nique au bord de la route avant de retrouver l’appartement familial et les devoirs du dimanche soir. Des souvenirs de gouters, de repas, tout cela éclate comme une bulle qui exhale des parfums d’enfance vite submergés par les odeurs de terre meuble et de gas-oil mal brulé sortant des pots d’échappements des poids lourds peinant déjà au bas de la rampe et qui saturent leur odorat.

Une ombre passe sur ces moments volés. Retrouver ses enfants et ce mari qu’elle n’arrive pas à quitter.

— Je me dépêche de terminer. De toute façon, nos sandwichs à nous aussi on dirait du buvard décongelé ! dit-il comme pour lui-même.

— Je me sens parfois comme une passagère clandestine quand je suis avec toi ; c’est drôle non ?

— …

— Moi aussi ça m’arrive souvent de marmonner dans mon coin, il faut se sentir drôlement seul. il ne l’a pas entendu s’approcher, il est juste derrière lui.

On ne peut s’empêcher de se croire devant une vitrine d’un des musées de la côte dont on aurait laissé par mégarde la porte ouverte. La taille serrée dans un spencer vert olive avec des galons sur la manche et une cascade de médailles sur la poitrine lui servant de lest dans les bourrasques, se tient maintenant à côté de lui un vétéran, un vrai ou ce qu’il en reste soixante ans après. Dans un papier journal gras, un mélange de ce qui un jour a dû être une double part de fish’n chips généreusement salée et arrosée d’huile et de vinaigre, refroidie depuis longtemps comme tous les gars de son unité dont il n’a même pas été foutu de retrouver les tombes aujourd’hui. Pas étonnant, ni étonné, ils s’étaient déjà tous paumés en débarquant et rien n’a changé dans ce foutu bocage ! Ca ne lui coupe pas l’appétit et il picore de ses doigts bien gras des frites à l’anglaise et des morceaux de poisson.

— Je vous vous proposerais bien d’échanger votre ration avec la mienne, poursuit-il dans un français un peu trainant dans lequel subsiste un peu d’accent gallois, mais je crois que nous ne sommes pas mieux lotis l’un que l’autre par l’intendance.

— Oui c’est un affront à la cuisine française, vous n’avez pas mérité ça. ce qui ne l’empêche pas de d’arracher une pleine bouchée de son pseudo sandwich club.

— Vous pouvez parler la bouche pleine, faites comme moi ne vous gênez pas ! Là-bas c’est une véritable horreur, on dirait mes petits fils à table… grince-t-il tout en mâchant et désignant d’un hochement de tête les autres passagers qui déjeunent debout à l’abri du bus.

— Vous voulez une bière ? J’en avais pris deux … On ne sait jamais…

— Si vous comptiez trinquer avec un fantôme, vous êtes servi avec moi !… Il y a longtemps qu’elle vous a quitté ?

— Cinq minutes ou peut-être un an, j’ai oublié. C’est le problème avec les gens qu’on a toujours connus.

Un été auquel personne n’a rien compris, en tous cas pas eux. Une histoire, comme un scénario de cinéma. Un homme et une femme. Plus tôt, plus loin, ils s’étaient immédiatement aimés d’un amour violent, sans direction comme les nuages, pendant que l’histoire s’accélérait, jetée sur les pages des quotidiens entre les courses hippiques et les éditos politiques. Le lendemain on voyait les pages des journaux s’envoler sur les trottoirs ou sous les étals, maculés de gras ou d’empreintes de doigts qui l’avaient laissé choir. Illisibles comme leurs vies. Une voiture abandonnée dans la précipitation, roues en équilibre sur le trottoir, comme un char éventré. Plus rien. Rien entre lui et un filigrane au loin, une ligne blanche comme tracée à la craie qu’il devine et d’où va arriver l’orage bientôt.

S’il n’était pas si attentif avant de s’élancer pour traverser Kingsway road, il pourrait presque le voir là-bas. Il se rappelle le gout amer de la bière brune partagée cet après-midi là au bord de la route. Mais tout ce qu’il entend c’est les piaillements autour de lui du maigre convoi de rescapés en provenance de la maison de retraite de Pines Care qui constitue une cible facile pour les 4×4 lancés à pleine vitesse sur la voie rapide en provenance de Brighton. L’épidémie de grippe de janvier a salement clairsemé la troupe qui n’a pas fière allure en équilibre sur le bord du trottoir avant de partir à l’assaut. Finalement Gordon se lance tout seul, au mépris des ordres de l’infirmière qui est censée les accompagner mais qui comme tous les gradés est planquée derrière, en train de fumer une clope à l’abri du vent en espérant gagner du temps. Et puis encore mieux finir sous les roues d’un tank allemand transportant une famille des beaux quartiers que de rester planté là en plein vent ; ça pue le vieux, la trouille de mourir, la merde et la pisse ! Elle peut s’époumoner, il a passé la première ligne et maintenant il progresse vers le rideau de cabines en toile blanche qui défendent la plage en remorquant derrière lui le reste de la troupe qui s’est décidé à y aller aussi ! L’impatience d’un seul homme passe souvent pour de l’héroïsme et peut faire basculer une situation. Surtout sur une plage. Mais il ne va pas encore leur raconter son histoire, il sait bien qu’il emmerde tout le monde avec ça. La pluie commence à tomber. Foutu climat. Brighton c’est pas Marbella, on lui avait bien dit.

Mais les coups de soleil, c’est comme les coups de cœur, il a passé l’âge…

JEAN-MARIE FLEUROT

 

8

— Tu fais du bruit avec ta bouche.

— Hm ?

— Tu fais du bruit avec ta bouche. Je n’aime pas les bruits de bouche.

— Va un peu plus loin alors, le parc est grand.

- - Et qui va garder la nappe ?

Voilà l’éternelle rengaine. Tout est sujet à partage de biens, divorce, régime de la communauté. Elle veut tout scinder, de manière équitable, jusqu’à l’ivresse.

Prends la nappe et casse-toi.

J’aurais voulu lui dire, avoir le courage de lui dire, avoir les couilles, oui les couilles, d’être vulgaire, discourtois, tranchant, et de l’envoyer paître à dix mètres. Qu’elle rumine sa bile au bord de l’étang, devant les canards. Va bouffer avec les canards sauvages. C’est ça que j’aurais dû lui dire. Mais j’ai eu peur de la chienlit, un vieux mot qui lui va si bien.

— J’ai fini, je ne vais plus t’importuner.

— Tu vas dormir. Je suis sûre que tu vas dormir.

Pendant que, pour lui donner raison, je somnole, elle en fait, elle, des bruits de bouche en finissant tout ce qu’il y a sur la nappe.

— Je n’aime pas gaspiller.

— Oui, mais bon, elle prévoit toujours trop, elle déborde, elle accumule, elle multiplie.

— Pour ce qui reste, autant le finir.

Elle a une formule pour chaque moment du repas. Je l’aperçois entre mes cils : elle engouffre les mini-brochettes de tomates cerises et billes de mozarrella « c’est chic ». Elle ne voit pas la sauce de son sandwich poulet-curry échouer sur son sein. Elle s’étrangle avec l’eau pétillante, s’essuie la bouche. Des plaques rouges apparaissent dans son cou.

— Et toi, tu ne réagis pas évidemment, je pourrais crever sur place que tu ronflerais encore comme une charrue électrique.

Déjeuner sur l’herbe avec Clotilde et mourir d’ennui.

ISABELLE BALDAKIZ

 

9

La radio bourdonne. C’est France Inter. On n’y coupe pas, la litanie des infos accompagne le devoir de mastication quotidien. Il l’a imposée sans qu’elle manifeste d’opposition. Lui, il écoute. Elle s’échappe dans ses ruminations intérieures. La radio grésille, ça l’agace. Les sons dissonants et brouillés aspirent son énergie, la martèlent, l’écartèlent. Elle résiste. Elle pense qu’elle voudrait lancer le premier mot. Mais c’est lourd, coincé dans sa gorge. D’ailleurs elle mange. Il ne supporte pas que l’on parle la bouche pleine. Elle comprend. Elle se demande à quoi elle ressemble quand elle mange. Si c’est acceptable. Si son visage ne se distord pas, soumis à une veulerie ignorée d’elle. Elle se réfugie lâchement dans le bourdon de la radio. Les premiers mots qui viendraient, elle le sait, les ramèneraient vers du lourd, du compact, de l’indigeste. Suivre le fil des infos et réagir ? Elle a toujours un temps de retard dans la compréhension du flux sonore, c’est harassant, cette lutte pour revenir vers le monde, saisir le monde, le comprendre. Elle se tient sur le bord, à l’écart. Elle attend. La fin des infos, la fin du repas, la première parole.

La cuisine est sombre. Chacun se concentre sur sa tâche. Elle mâche ses pensées, les débris de ses pensées, qui s’agglutinent, s’effilochent, se dissolvent et se reforment, en une geste mécanique et sans saveur. Ou alors âcre, et rance aussi, c’est selon.

Il se tient bien droit, brut, sans hostilité notable, appliqué à déglutir les mets avec les infos. Elle le remercie en silence d’être civilisé, de manger proprement, de cette dignité dont s’enrobe le mouvement de sa bouche.

La première parole. Anodine, inepte, ou cuisante, corrosive, fielleuse, surgie de la lente macération des entrailles ? Continuer d’absorber le silence avec l’aliment ou déverser l’immonde bile ressassée ? Aujourd’hui, elle ne s’y résout pas, décide de refluer vers son ventre le clapotement de sa bouche.

C’est un repas ordinaire, somme toute, dont l’aspect si lisse laisse à peine soupçonner les sévères régurgitations à l’oeuvre.

KATELL

 

10

— Oh pardon.. excusez moi... j’oubliais.

Elle laisse la dernière phrase de cet homme, son voisin, tomber dans un silence, sera court le silence, on peut lui faire confiance, et elle aime autant ne pas en entendre davantage... elle ne peut laisser cela sans réagir, mais elle le doit.. pourquoi l’a-t-on mise à cette table ? Vrai qu’elle n’est pas facile à placer, mais tout de même... retrouver vite un peu de tendresse pour sa soeur, la maîtresse de maison, pour eux, refouler l’embryon de rancune – elle se penche, prend son appareil photo dans son sac, se lève, croise le regard de la belle, froide, impeccable, femme en face d’elle – elle est plus belle peut-être que sa soeur, mais lui manque ce pétillement doux de l’intelligence.. pourtant si, elle sourit, elle dit :

— Les enfants ?

Il faut que je l’aide à s’exfiltrer, nous allons au clash, là.. drôle qu’elle réagisse ainsi, bon il exagère un peu, cette sortie sur l’argent que coûte la culture... assez charmants ces gens mais un peu bornés tout de même, et puis même si ce n’est pas tout à fait faux, ça ne se dit pas... ce sont des amis parisiens je crois, ou versaillais, et Marie Claire dit que leur maison à Gordes est superbe, elle a du goût semble-t-il et ils ont de l’argent bien sûr.

— Claire, il faut... pour cet été.. je suis si étourdie, sûre que je partirai demain sans que nous... la phrase se perd pendant qu’elle tourne autour de la table voisine, se noie dans le bruissement des voix.

Cette pauvre Jeanne je la voyais bouillir, déjà elle a cru bon de le contredire tout à l’heure quand il parlait – il n’a pas tort pourtant, bon ça aussi ça ne se dit pas – de l’invasion des musulmans.. C’est vrai ce n’est pas le genre de choses qu’on entend dans cette famille, et puis je ne sais pas, je crois qu’elle a eu une histoire.. Bon il s’adresse au vieux beau par dessus la chaise vide.

Elle se tourne vers son voisin, lui sourit, agréable de se retrouver entre soi

— Bien regretté que vous n’ayez pu venir à la tour Royale l’autre nuit.. c’était très beau cette flûte et ce youd dans la nuit, devant la mer... mais tu as de bonnes nouvelles de Marie ?

— Je l’ai eu au téléphone tout à l’heure, m’a chargé de ses amitiés pour vous deux,.. oui elle a ouvert la maison, les Pierre et leurs enfants arrivent demain matin, la fille ensuite, il pleuvait..
Le mari, inclus dans la réponse, pose sa fourchette, plutôt bonnes ces coquilles, pas trop cuites, et puis le petit mélange fenouil, et.. sais pas ce que c’est, ça va bien ensemble, pas mauvais ce souper, mais que le service est lent.. je sens l’ennui nous engluer lentement s’adresse à son vis-à-vis.

— J’ai vu passer ta nomination.. pas eu le temps de te féliciter.. le mérite, mais tu ne vas pas t’amuser.

— Merci.

Agréable de penser qu’avec lui c’est sincère... la fin aussi d’ailleurs, il connaît, il avait ce commandement avant Bertier, et comme on ne parle pas service, à la femme

— Je suis passé hier avec Françoise X à la galerie, il y a plusieurs de tes petits ports qui m’ont bien tenté..

Une conversation entre les autres convives se croise avec leur phrase, regrettant les trombes d’eau qui s’abattent autour des tentes, regrettant qu’elles ne soient pas, comme pour les mariages précédents, dans le grand pré..

— Vraiment compliqué pour le service.. et puis un peu prétentieux et inefficace ce traiteur.

— Je crois que c’est la belle famille qui a choisi.

BRIGITTE CÉLÉRIER

 

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(à lire sur son blog)

C’était toujours lui qui se levait pour ouvrir la porte. Nous mangions allongés devant notre télé dans des barquettes en plastique emballées dans du papier aluminium. Le traiteur de la rue Mazagran venait de nous livrer. Quelle heure était-il ? Je n’en sais rien. C’était peut-être un dimanche ou un autre jour de la semaine. Nous étions sans travail.

Le bruit de la radio sourdait de la cuisine. Il posa le plat sur la table en marmonnant quelque chose, sans doute un de ses commentaires sur les actualités. Il se mit à donner la becquée à notre fille. Je regardai mon poisson décongelé dans une casserole d’eau chaude, sans aucune saveur, ça passait pas. Je me mis à le regarder, lui, il avait decide de se laisser pousser les cheveux. Il les attachait avec des couettes. Pourquoi te laisses-tu pousser des couettes, à ton âge, alors que nous sommes enfin assis sur des chaises.

— Pourquoi t’intéresses-tu à l’intime, pourtant tu ne parles pas chez toi.

— Que veux-tu que je dise chez moi ?

Le serveur prit la commande, il avait la mine ahurie que donne l’alcool à ceux qui en boivent trop. Ahuri mais sympathique, enfin pas tout à fait désagréable. Mon patron s’autorisa donc à le tutoyer : “Est-ce que tu pourras nous amener une bouteille d’eau ?”

Il continua les questions, pourquoi l’intime. Je sais pas, je ne savais pas quoi lui répondre, mais je me revis le geste de ma main imitant le geste de l’écriture et je lui dis ceci : « écrire non, je peux pas, écrire dans ma famille, ce n’est pas un travail ».

Je me retrouvai donc assise en face de lui. Après 17 mois d’échange électronique, un an d’absence, je me retrouvai enfin assise face à celui que je n’avais jamais vu.

Je me souvenais d’une des ses dernières phrases : « Je suis à LAX, dans la soucoupe, je suis seul, toujours seul, je viens de commander une salade Caesar et un martini dry, je vous les déconseille ». Alors enfin assise face à lui, je me suis levée, pour commander au bar, deux oeufs mayonnaises accompagnés de deux martini dry, c’était une de mes excentricités, ou une de mes fantaisies comme il disait. Dans ce bar de l’avenue de Villeneuve, quartier Saint-Médard, Mont de Marsan, j’étais enfin assise face à lui et j’admirais sa laideur, je lui signalai que commander ça, ici, c’était sans doute la pire des condescendances.

— C’est ici que j’habitais, me dit-il, loin du centre, le maire est quand meme venu nous voir, avec des maillots de rugby

— Le maire habitait dans votre quartier, c’était un maire de gauche, vous ne pouvez pas savoir, vous n’êtes pas d’ici.

— Vous êtes une forcenée.

Pour me donner un peu de contenance, face à celui à qui j’avais écrit comme une forcenée, je pris un air désinvolte, à moitié avachie sur ma chaise, je repris mes gestes d’ancienne fumeuse et je me mis à taper la cendre dans un cendrier fictif.

— Je m’en fous de vous mon pauvre vieux, je m’en fous.

CHRISTINE BERNADET

 

12

Repas de famille classique et régulier. Nous sommes encore une fois tous réunis pour une occasion oubliée. Anniversaire, fête des mères, fête des pères, Pâques, Noël, nouvel an, baptême, mariage ou communion, nous les avons toutes traversées.

Mais ce raout aura un goût particulier.

La pièce tapissée de papier peint marron millésime 1983 est petite. Les meubles de style indéfini datent des années soixante. Nous sommes entassés et mal assis sur ces rembourrages recouverts de skaï bleu canard, dignes du dernier restaurant chinois de Provins. Chaque convive a revêtu ses plus beaux atours achetés à vil prix chez Prisunic, costume qui gratte en synthétique marron et cravate jaune pour les hommes, robe du soir en velours vert ou carmin pour les femmes. Les coiffures sentent encore la laque. Dans un nuage de fumée de cigarettes, les bons mots fusent. On compare les marques de voitures, les races de chien, les enfants. On s’engueule sur tout et sur rien, on se fâche sur la politique.

— Quoi que tu en dises les Fiat, ça vaut pas les Ford.

— Pouah, pauvre blaireau, mais tu l’as vu ta caisse, elle rouille en roulant, quand elle roule !

— Et je ne te parle pas de la consommation de l’Opel Kadett.

— Non mais arrête, avec un chien comme le tien on la ramène pas.

— Pauvre plouc, tu te trimbales une serpillière sur pattes et tu viens me parler de mon berger allemand ?

— Ouais ben, moi mon gosse il retape pas deux fois sa sixième.

— Ouais ben moi le mien il pisse pas au lit à 14 ans.

— Fallait pas voter Mitterand.

La vieille interrompra le débat en se tournant vers ma mère.

— Et vous si votre fils était de la pédale, ça vous ferait quoi ?

CHRISTOPHE POUSSIÈRE

 

12

Femme ! Va chercher de la bière pour ce garçon. Assieds-toi. Il prend l’énorme pièce de bœuf sur la table du jardin et en arrache un morceau, tout en se rasseyant. Assied-toi… Mais assieds-toi donc ! Il crie. C’est délicieux ! Je t’attendais. Le jeune homme s’assied au bord de la chaise, les mains entre ses jambes, intimidé. Il semble si jeune, avec ses cheveux noirs épais dont la frange lui couvre presque les yeux. Sur la table, il y a des poulets entiers, des côtes de bœuf, des saucisses. Sur le barbecue, des pièces de ventrèche cuisent, dont l’odeur envahit le jardin. Devant lui, un bouquet de roses est posé, de celles qui sont très odorantes. Il en a la tête qui tourne, de tous ces excès d’odeur. Alors, que me racontes-tu ? Je vais te dire… la femme arrive avec une chope de bière d’un litre qu’elle pose devant le jeune homme et s’assied tout contre son mari : : on reconnaît la grandeur d’un homme à ce qu’il ne laisse plus une miette du repas que sa femme lui a préparé avec amour. Il embrasse sa femme d’un long baiser sur la bouche, qu’il clôt d’un claquement sonore. Tu comprends ? Bois ! Tu n’aimes pas la bière ? Il fait un clin d’œil à sa femme, lui dit à l’oreille, on dirait ce tableau de Cézanne, tu sais, Le jeune homme au gilet rouge. Bien sûr tu vas tout boire, et tu pourras te reposer après, si tu en ressens le besoin. Un corps plongé dans un liquide… c’est de qui déjà ? Archimède. Il fixe son jeune invité au fond des yeux et arrache avec voracité une cuisse de poulet qu’il engloutit tout en parlant. Remonte ! c’est ça tout corps plongé dans un liquide remonte ! Il rote. La bière… tout un symbole… Aimes-tu mon jardin ? Entends-tu tous ces oiseaux ? La femme se lève, imite leur chant et va à leur rencontre. On l’entends : « petit, petit » crou crou » etc. Aujourd’hui c’est mon anniversaire ! Et je savais que tu viendrais. J’ai gardé mon costume. Elle était importante cette réunion tout à l’heure, tu le sais. Mais bois donc. Cette bière est fabriquée par ma femme. Oh ! Mais la voilà qui cueille des fleurs... Regarde comme ce costume, il soulève l’énorme serviette qu’il porte autour de son cou, me met à mon avantage. Ce gris clair, élégant, raffiné, assorti à mes yeux, qu’en penses-tu ? Femme ! La ventrèche ! Tu n’es pas fatigué ? Parlons ! Ton père…

ANNE KLIPPSTIEHL

 

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— Pour finir, t’es contente ou pas ? C’est bien pour toi d’avoir un poste fixe ? me demanda-t-il en haussant la voix - les musiciens attaquaient un tonitruant C’est une maison bleue, adossée à la colline... Je tournai les yeux vers la chanteuse tout en vérifiant du bout de la langue qu’aucun bout de salade ne se soit incrusté entre les dents.

— Je ne sais pas, c’est la fin d’une période...

— Et le début d’une autre, sûr, mais comment tu le ressens ? Il saisit son verre, avala une gorgée, et grimaça en faisant claquer d’un coup sec la langue contre le palais.

— Il n’est pas bon ? Pourtant c’est du vin bio.

— Comme quoi...

— Le blanc est bon. Tu veux goûter ? J’attrapai la carafe mais il refusa d’un geste. Je ne savais pas répondre à sa question. À plus de cinquante balais, la vie offrait encore de ces surprises. Pourtant j’avais presque pris la décision de quitter ce boulot. Ceux qui vivent là ont jeté la clé... La porte ouverte à la rêverie nostalgique, je me retrouvais à l’époque où il y avait toujours un garçon avec une guitare pour jouer du Maxime Leforestier, où l’on rêvait d’une Californie de rêve... Et d’un coup, tous ces rêves vous apparaissaient comme la partie la plus vraie de votre vie. Et lui qui me posait une vraie question et à laquelle je ne savais pas répondre.

— ... ça ne nous rajeunit pas tout ça. Ils commencent à me gonfler, eux. On aimerait manger tranquilles. Sa voix avait monté crescendo sans pour autant couvrir celle de la chanteuse et la guitare amplifiées par les micros. Je lui souris. ... si San Francisco s’effondre...

— Je reprendrai bien un peu de salade de fruits, et toi ? Profite, c’est buffet à volonté ici !

— Ce que t’es gourmande !

CHRISTINE ZOTTELE

 

14

Pas grand monde à la terrasse, mais cette longue tablée qui s’installe. On les a vus venir de loin, sur l’avenue presque déserte, on les a remarqués très vite parce que le groupe s’est défait tout à coup, et surtout à cause de cette vieille femme restée sur le terre-plein et qui n’en bougeait plus — comme quelqu’un qui a raté un bateau et reste, impuissant, à le regarder s’éloigner— et qui s’est mise alors à hurler « Benjamin ! », plusieurs fois, avec une voix d’angoisse et de colère. On a vu un homme se retourner, lui faire un signe impatient de la main, mais elle continuait à crier, il a fallu aller la chercher, une femme qui l’a ramenée avec elle sur le trottoir.

Ça y est, ils sont à table, quatre femmes, deux hommes, il n’y a pas d’enfant. Sur la place, les tilleuls absorbent le reste de lumière et la chaleur enfin fléchit. Un des hommes, une quarantaine d’années, avec un sourire apaisant qu’il gardera pendant tout le repas, se penche au-dessus de la table :

— Qu’est-ce que tu veux boire, ma chère tante ?

— N’importe quoi mais fort ! répond Louise, le visage rouge, les traits tirés. Tiens, un whisky !

Dix minutes plus tard, elle a commandé aussi un Martini, puis a voulu du vin blanc qui était sur la table. Sa fille s’est mise à rire en voyant les trois verres devant l’assiette. Benjamin a souri, a enfin regardé sa mère : « D’habitude, tu manges comme quatre, ce soir tu bois pour trois ! ». Louise, vexée, a failli le prendre mal, mais comme elle a vite effacé la crispation de son visage, comme elle a ri, ensuite, et tous les autres avec elle ! Pourtant, on a bien compris que ces dîneurs venus d’ailleurs — ils ont demandé où se trouvait l’hôtel de la paroisse bleue — étaient à Perpignan pour la raison la moins drôle qui soit (on sait deviner ce genre de choses depuis toujours ).

— Surtout, Camille, pas de retard, demain, la crémation a lieu à huit heures !

Camille ne répond pas, regarde l’assiette parfaitement vide de sa mère, commande un autre café, puis se tourne vers le frère qui lui reste.

NATHALIE FRAIGNÉ

 

14

— J’irai voir s’il y a encore des écrevisses dans le trou là-bas.

— Il n’y en a pas eu aujourd’hui…

— Hier non plus !

Leurs yeux fouillent le fond de l’eau. Les mots rebondissent. En écho. D’une voix. D’une seule. Diffractée. Divisée. Se promenant dans les herbes. Renvoyant le monde.

Dans ses tourbillons.

Des écrevisses. De l’eau. Douce. Limpide. Cuticule. Grise. Transparente. Bouillons grouillants. Crustacés invisibles.

Ils se sont arrêtés de chercher. Un peu de repos. Enfin. C’était le milieu de matinée.
Elle avait ramassé les nasses. Petites caudrettes en filets. Vides encore. Rondes au fond de l’eau qui aspire le regard. C’est toujours elle qui ramasse les nasses. Lui est debout et racle le sol de la rivière. Vues de l’extérieur, les pierres semblent dures. Mais quand le râteau les touche, il a ce matin, une étrange sensation. Elles se rétractaient comme des anémones effarouchées. Il en sortait un jus visqueux. Il se disait que ce n’était vraiment pas possible, cette étrange perception, venue des pierres. Eau jaillie dans l’eau.

Comment être sûr de cette sensation ? Un monde s’échappait des dents du râteau.

Anguilles, algues, alluvions. Silhouettes d’ombre, venues comme d’avant la matière.

Rugosité cauchemar qui venait déciller ses yeux aveugles.

Réveil.

Etalé devant eux. Le déjeuner. Enfin un peu de repos. Les mains ne sont plus aux affaires. C’est la pause de la matinée. Ils mangent. En silence. Le seul bruit est cette mastication qui résonne dans leur tête. Les molaires broient. Pâtes. Légumes. Nasses. Noyade et oubli.

L’eau est noire, noire, noire, ébène, dure, profonde.

Puits de la mémoire. Des générations se sont mirées dans leurs gouttes d’eau et ont englouti leur âme. Dans les filets brillants, perlés sable rivière.

L’eau avait changé ces derniers mois. Couleurs imperceptibles. Dans les herbes. Le temps s’est infiltré. Puis soudain a viré au noir.

— Il n’y a plus d’écrevisses. Cela rapportait pourtant un peu d’argent. Et les poissons aussi ont disparu.

— Tu les vendais à combien ?

— Si le poisson est petit, je le rejette. Pas de vente… On nous les mesure.

Paroles au-dessus de l’eau. Sans écrevisses. Ni poissons.

LI-TRANH-HUE

 

14

— Hum

C’est presque silencieux. Il y a comme une petite douceur à la pointe du m . Comme si il allait rire. Il s’arrête avant. Il s’arrête pour sourire simplement.

— Oui ?

— C’est pour mieux respirer.

La table est large. La surface les tient à distance. Beaucoup de bruit autour d’eux. Ils sont dans une grande ville. Tous est allé très vite. Et c’est comme une évidence à cet instant précis.

Je me souviens encore de ce premier regard. C’est comme si il avait allumé la lumière dans ses yeux.

« Hum » c’est la premier mot qui est sorti de sa bouche. Je peux encore l’entendre si je me concentre un peu. Ça chuchote. Le visage s’est ouvert. Nous sommes calmes.
Nous nous rencontrons pour la première fois.

— Tu n’as pas l’air tendu pourtant ?

Elle maintient les deux baguettes bien serrées et porte le morceau de poisson cru à sa bouche.

— Tu sais on n’a pas forcément besoin de se parler. On peut manger en silence.

Décrypter.

On entre lentement.

Tu manges avec gourmandise.

J’ai proposé de garder le silence. Le bruit des bouches. Les baguettes de bois léger orchestrent nos mouvements. Nous devons un peu attendre pour commencer à parler de choses ordinaires.

La chair blanche découpée est fondante. Une larme de sauce soja, accompagnée d’une pointe de wasabi vert très clair, recouvert d’une lamelle de gingembre mariné …

— C’est délicieux

— Oui, on pourrait y gouter sans faim. C’est toujours un plaisir.

Le restaurant se vide. Il est tard. Ils ont osé les conversation ordinaires. Ils ont dit leur connaissance de la ville, des quartiers peu fréquentés par les touristes. Ici, le vacarme de la métropole à cette heure du jour encore.

Le repas n’est pas terminé.

On peut entendre des bribes de conversations. Saisir des impressions.

Il y a à peine une heure ils franchissaient l’entrée du restaurant, ils s’observaient. Choisir une table. Près de la tenture japonaise là-bas. Table haute. Entourés de part et d’autre. Ils se sont déjà parlés sur le banc, là où ils avaient convenus de se retrouver.

L’apercevoir soudain marchand au milieu de la foule, très droit, très fier à l’intérieur. Une lueur de malice mêlée de crainte. Il arrive enfin à sa hauteur. Il vient cueillir son visage à elle. Un éclat. Une surprise. Ils n’en finiront pas d’être étonnés.

Dans l’écrin à présent de cette salle bruyante il faut engager la conversation.

— J’aime cette ville, ses bruits, son mouvement …

— Je suis arrivée là par hasard. Je ne peux pas dire que j’y suis en harmonie pourtant ça fait bientôt 17 ans. J’habite ici puis ailleurs. J’ai souvent changé de vie.

Ils enchaînent. Souvenirs sur souvenirs. Impressions sur émotions. C’est comme du temps qui s ’étire. Elle se loge dans ses interstices. Elle capte. Regarde. Le regarde. Ose des questions. Observent leurs différences. Ils plaisantent. Tous est étrangement calme.

MAGALIE E.

 

15

Ce 32 octobre 2006, je m’en souviens comme si c’était hier.

« Goran, n’oublie pas, rendez-vous à 11.45 précises », m’a répété dix fois plutôt qu’une, Énora, ma tendre amoureuse.

J’étais à l’heure, même cinq minutes en avance, ce qui la fit se moquer gentiment de moi.

Une maison toute simple, dans ce quartier du sud de la ville de son enfance. La porte qui s’ouvre sur un grand sourire :

— Rentrez, content qu’Énora vous ait invité à partager cette journée. J’espère qu’il fera beau pour que nous puissions déjeuner dans le jardin, comme prévu. Tout est prêt.

Un peu dans mes petits souliers, dix jours que je fréquentais Énora et déjà accueilli comme un ami de vieille date chez ses parents.
Énora et moi, nous nous étions rencontrés, reconnus et étions sur une autre planète.

Aujourd’hui, repas sans chichis comme elle m’avait dit chez ses parents.

J’entrais, précédé par Énora qui avait déposé deux grosses bises sur les joues de cet homme, son père, tel qu’elle me l’avait décrit.

Un long couloir avec un radiateur et sa tablette imitation marbre, deux portes à gauche puis une première porte vitrée à ma droite s’ouvrant sur… je ne le saurais pas… la cuisine à traverser pour atteindre le jardin.

Mon regard fut attiré par une immense photo en noir et blanc sur le mur d’en face d’un salon. Je reconnais la Place Ducale de Charleville. Un point commun dont nous n’avons pas encore eu le temps de parler.

— Cette bonne odeur de tarte aux pommes, de tarte au sucre me rappelle mon enfance.

— Heureuse que cela vous fasse plaisir, me dit la mère d’Énora d’une voix très douce.

Elle regardait sa fille avec un regard plein de tendresse.

La porte, avec ses rideaux blancs en dentelle, s’ouvrait toute grande sur un jardin où s’épanouissaient un immense cerisier et des rosiers aux mille senteurs.

Une table recouverte d’une immense nappe blanche, qui descendait presque par terre, quatre assiettes décorées d’immenses coquelicots, les verres assortis et ce repas que j’appréhendais s’annonçait sous les meilleurs auspices.

DANIÈLE MASSON

 

15

C’était un truc nouveau.
Un café-restaurant avec des jeux pour enfants.
Une association qui avait reçu un prix d’économie solidaire.
Le garçon qui servait était un peu rond, gentil et facilement débordé.
Sur les étagères à droite en entrant, recouvrant tout un mur, on trouvait un nombre tout à fait incalculable de jeux de société.
A gauche, un jeu avec des billes.
Tout au fond, un jeune black jouait à la Wi affalé sur des poufs.
Entre les tables, un garçon frisé jouait avec un bus rouge de pompier.
On était mercredi, il était 13h, et je venais manger là, accompagné de Liam, mon frère et Max, 5 ans, son fils.
Un genre de Max et les Maximonstres, si adorable démon.
On retrouvait par hasard un couple de copain, Julia, secrétaire, enceinte, Simon, son mari écrivain, et Leo, leur fils, 4 ans.
Toute seule, errante depuis une semaine au milieu de questionnements artistiques inutiles, j’avais fini par me dire qu’il valait mieux sortir, parler avec des gens, plutôt que d’attendre d’avoir des choses à dire et que la vie fasse sens.
— On mange quoi, ici ?
Il nous reste des galettes de pomme de terre avec des courgettes, nous a dit le petit homme rond.
ça vaudra toujours mieux que l’infâme semoule que Léo mâche sans broncher.

Finaissant son entrée, Julia parle de son futur bébé .

— J’aurais voulu avoir une fille. Mais c’est un garçon, un deuxième. J’ai pleuré quand je l’ai appris pendant un mois. Mais je m’en suis remise.
— Il va s’appeler Géraldine, a dit Simon.
Il est sympa, marrant. Elle aussi est sympa, jolie, rigolote.
— Vous pouvez peut- être l’échanger à la maternité ? Il y a plein de femmes qui ont deux filles et qui voudraient avoir un garçon. Je ne vois pas pourquoi on se prend la tête avec ça, ai-je suggéré.

La galette de pomme de terre arrive bien cachée sous la ratatouille au fond de l’assiette.
Ça me fait penser aux repas préparés par ma mère, des souvenirs flotteux remontent.
Max mange un croque nutella, en me donnant des coups de pied sous la table.
Fallait il que je sois désespérée pour me retrouver là un mercredi midi.

— Moi aussi, a dit mon frère. J’aurais voulu avoir une fille. Toute sage et qui ne parle pas fort.

Pendant ce temps là, Max se met du nutella partout, et jette de petites figurines en bois informes par terre. Léo, lui, abdique. La semoule est infâme, il la jette discrètement dans un pot de fleur à côté.

Julia s’est finalement faite à l’idée d’avoir deux garçons, mais avoue – pendant que Simon est au toilettes – qu’elle va peut être en lancer un troisième, espérant que ça soit une fille.

Le jeu avec des billes fait vraiment un bruit assourdissant.
Julia raconte encore : sa mère a eu une fille et trois garçons. Elle a habillé le dernier en robe jusqu’à ses 4 ans. Jusqu’à ce qu’on lui dise. Ça craint ton truc.
En dessert, on peut avoir des croques bananes, des croques poires ou des croques nutellas, des glaces à la vanille et au malabar. Léo et Max sont sortis de table jouent à la poupée et préparent des gâteaux invisibles qu’on porte à la bouche de façon extatique.

Liam propose une révolution économique. On taxe les entreprises et on redistribue à tous un revenu minimum de 800 euros par mois + tout ce dont on a besoin.

Au sortir de la guerre, le Conseil National de la Résistance l’avait préconisé.
Pour qu’il n’y ait plus de guerre, on devait assurer à chacun ses besoins vitaux, un toit, de l’eau, un lit, à manger.
Je ne savais pas que le Conseil national de la Résistance avait voulu ça. Où en serait-on maintenant ?
— Et puis après, dit Liam, on exerce son droit à la paresse.
— Moi ça me fait peur, je dis. Rien faire, c’est l’angoisse. Le vide. Total. Moi, je voudrais qu’on me dise « fais- ci fais-ça. » Avec ce boulot, écrire, où tu dois toujours décidé de tout, je deviens dingue.
— Tu veux ton propre bourreau, quoi. me dit Liam.
— C’est un grand débat, ça, il paraît qu’on a besoin de souffrir pour écrire, a dit Simon.
— Non, j’ai besoin de servir à quelque chose, j’ai pensé. Ou dit. Je ne sais plus.

Je pense aux récits de la crise de 1929 que j’ai lus hier
à cet émigré qui dans un éclair revend toute son entreprise et avec ses dernières économies va racheter des choses que les gens abandonnent
à Stephan Sweig exilé en Amérique avec Lotte, sa femme
exilé forcé, juif autrichien
à ses amis qui lui demandent de l’aide
à lui qui ne peut plus les aider, les conditions pour envoyer ce genre de soutien étant devenues impossibles
à ses lettres d’Amérique un an avant qu’il ne choisisse de mourir
je pense à mon loyer que je n’arrive pas à payer
je pense que je voudrais écrire sur tout ce que ça a de compliqué de survivre
depuis que Giscard d’Estaing a détricoté les projets du Conseil National de la Résistance
ou depuis que la Gauche est passée à Droite
ou depuis toujours
à ce monde qui semble se rétrécir autour de nous
je me demande, dans ce petit café-jeu, en mangeant une glace au caramel, si le chômage endémique ne va pas entraîner une nouvelle guerre.
Max a un tablier à carreau, Léo zozote, ils se disputent pour un cintre rose et un cintre jaune, puis un bus blanc et un bus bleu, avant de rejoindre leurs copains devant une Wii géante.
C’est mal insonorisé ici.

Nous buvons les cafés.
Nous partons.
On demande à Max de faire la bise à Léo.
— C’est qui, Léo ?
demande-t-il.

JALIE BARCILLON

 

proposition 2 –- comment trouver des idées de roman


Dominique Hasselmann | l’atmosphère est devenue mortelle


[1.]

Elle marche vers le café où l’attend ce type qui lui a envoyé récemment un mail. Sur le blog qu’elle tient, il a posté plusieurs fois des commentaires élogieux et un jour il lui a suggéré, en privé : "Ce serait chouette si on prenait une bière ensemble pour discuter de tout ça..."

Elle ignore à quoi il ressemble mais, après tout, elle s’en fiche : elle voudrait juste mettre un visage sur un nom, une vie sur un écrit.

C’est la première fois qu’elle va un rendez-vous de ce genre (elle n’est pas adepte des sites de rencontres ni du "speed dating"). Le hasard lui semble amusant, l’idée virtuelle devrait se matérialiser comme par magie.

[2.]

Le convoi s’est dirigé avec la vitesse habituelle, un enterrement ne craint pas les radars. Dans l’allée principale du cimetière (pas loin du télégraphe Chappe) les parents du défunt découvrent des amis anciens ou jamais rencontrés au préalable. Après la cérémonie à l’église, le cercueil a été descendu dans la fosse, le curé l’a béni et chacun a dit à mot à quelqu’un.

Le repas se déroule au domicile des parents. Comme dans l’ancien temps, on commence à boire, puis on continue : manière d’oublier. La discussion entre deux personnes devient politique : on entend le nom de Hollande, celui de Sarkozy. Il s’agit presque de projectiles.

Les parents du défunt pensent qu’ils n’auraient jamais dû inviter tous ces gens. L’atmosphère est devenue mortelle.

[3.]

Je suis dans la cabine de mon semi-remorque Volvo, je suis un routier (je me souviens de l’époque de Max Meynier). Je roule encore à mon âge car il faut bien faire bouillir la marmite. J’avale, comme on dit, des dizaines de milliers de kilomètres par an. Sur les aires d’autoroutes, je dors ou je m’envoie en l’air avec des filles de passage. C’est un monde interlope (je choisis mon vocabulaire). On finit par se connaître, à la longue.

J’ai mon pseudo affiché sur le pare-brise : "Dodu 25". Quand je croise un "gros cul" dont je connais ou reconnais le conducteur, je klaxonne (j’aimerais avoir un Mack américain avec deux tuyaux d’échappement verticaux et une sirène qui fait peur).

Un jour, je pense qu’il va m’arriver un grave accident mais je me persuade que ce n’est pas possible.

[4.]

Ils se sont séparés, chacun a pris ses cliques et ses claques (surtout des claques, en fait). Elle, elle avait espéré que leur liaison durerait plus longtemps que cet été en Italie, à Florence. Lui, il pensait que c’était forcément la femme de sa vie : une fois rentrés tous les deux à Bordeaux, où ils travaillent, leur relation s’est délitée.

Il a repris ses heures de cours à l’Ecole de la magistrature, elle a rejoint son cabinet d’avocats.

L’enchantement de leur séjour avait disparu : déplacement, climat, belle humeur, langue étrangère, cuisine exotique, couleurs des maisons, musées... Comme si le peintre, d’un coup de brosse, avait effacé le tableau idyllique.

Un événement incroyable allait pourtant un jour les rapprocher.

 

Philippe Castelneau | notes pour des romans


1

Sur la photo : documentation technique/réflexion/fiction. Titre : Écrire la lumière.

 

2

L’histoire d’un couple, sous la forme d’instantanés pris à différents moments de leur histoire.

La rencontre, dans un restaurant, coup de foudre, il glisse un message, elle ne donne suite que plus tard, sous forme énigmatique.

Déambulation dans un grand magasin, ils passent à côté l’un de l’autre. Ils ne se voient pas (décrire l’un qui se dirige vers les cabines d’essayage au moment où l’autre se retourne, etc. Autant d’occasions ratées.)

Dans une voiture, un silence de plomb. Le couple se déchire. Les pensées des deux personnages, chacun envisage la rupture.

Etc.

 

3

Commencer une nouvelle par : je vais vous raconter une histoire tout à fait vraie, et embrayer sur une fiction pure.

 

4

Une histoire des Beatles sur un mode décalé, à la manière « d’un jeune homme trop gros » de Savitzkaya. Écrit à partir des notices Wikipedia, recoupées avec des articles et coupures de presse.

Ne pas dire de qui il s’agit. On le comprend : l’histoire des quatre hommes est connue. Importance du traitement pour la dire. Imaginer le ressenti des protagonistes, axer le texte là dessus.

 

5

Un jeune homme ouvre un dictionnaire et par jeu, cherche son nom. Surpris, il le trouve, pense d’abord à un homonyme (son nom est assez courant). Peu à peu, il est troublé : la bio est celle d’un écrivain, et lui-même écrit. Ce qu’il lit, ce sont les débuts littéraires de son double, qui a réussi un coup de maitre avec son premier roman. Lui s’échine à écrire le sien, n’arrive à rien.

Arrivé à la fin de sa lecture, à la fin de la vie de son double, il repose le dictionnaire. Il n’écrira jamais plus.

 

6

Un long texte, 5 moments intimes, sans ordre chronologique, liés à une chanson, un album ou un livre de Dylan : Blind Willie McTell / Oh Mercy / Desire - Blood on the tracks / Tempest / Chronicles volume 1, par exemple. Le titre : Portrait de Dylan en 5 tableaux.

 

Isabelle Baldakiz | Écriture de points de vue


1

Histoire vraie : la principauté du Sealand est née de la folie d’un homme qui a profité d’une faille « géographique » : En 1966, Roy Bates se rend compte qu’une plate-forme militaire, le Fort Roughs, a été laissée à l’abandon, au large de l’estuaire de la Tamise et, surtout, qu’elle est située dans les eaux internationales. Elle n’appartient pas au Royaume Uni. Elle n’appartient à personne. Il investit le fort et proclame son indépendance le 2 septembre 1967. En guise de cadeau d’anniversaire, il offre le titre de princesse à Joan, sa femme. Il crée une monnaie, un gouvernement sur quelques centaines de mètres d’acier balayé par les vents marins.

Un admirateur du Sealand se rend enfin sur l’île de ses rêves. Mais la désillusion est immense : solitude, froid, rouille, disparitions mystérieuses. Que sont devenus ses prédécesseurs ?

 

2

Quatre amies se retrouvent régulièrement « entre filles ». Ce soir est particulier pour l’une d’elles. Mais laquelle ? Ecriture de points de vue. Chacune prend la parole et se raconte. L’un d’elle va annoncer sa mort prochaine. Le lecteur sait que l’une va mourir mais doit attendre la fin du récit (et encore !) pour découvrir laquelle est condamnée.

 

3

Un homme fait un étrange rencontre dans un restaurant. Conversation entre le héros et un personnage mystérieux. On découvre qu’il s’agit d’un chien, fidèle à son maître malgré la mort de celui-ci. Au début, il venait au resto comme du vivant du maître. Petit à petit, il s’est humanisé jusqu’à prendre la parole sans que personne ne trouve cela étrange.

 

4

Les confidences d’une comédienne dont le spectacle sur sa mère fait un tabac. Elle est une star du one-woman show depuis qu’elle imite sa mère sur scène. Paris s’intéresse à elle. Seule ombre au tableau : sa mère. Elle ne comprend pas la démarche de sa fille. La fille revendique un acte d’amour, la mère y voit une humiliation. Et finalement, il est vrai que la fille a quelques comptes à régler.

 

5

Martha est bossue, laide et pourtant si gentille. Les enfants du village ont un peu peur de ses bonjours joyeux, la saluent sans s’arrêter, inventent des histoires sur sa bosse. S’ils savaient qu’elle a connu un amour sublime, ils la regarderaient autrement.

 

Tristan Mat | Arguments


1 – Une femme prétend avoir découvert des poèmes écrits par Ludwig Wittgenstein.

2 – Un livre dont le titre serait : Vrac.

3 – Première phrase : Un jour je me suis réveillé transformé en homme.

4 – Sentir venir la fin, il commence à écrire une série de lettres : parents, amis, maîtres, amantes, inconnus. Toutes les lettres commencent ainsi : C’est toi que j’ai le plus aimé. Il meurt heureux.

5 – Un poème par jour dit le médecin des morts avant de refermer la porte, sans préciser s’il s’agit de le lire, digérer, détruire, écraser, écrire, décomposer, recopier, réciter.

6 – Une famille sur une plage déserte. Deux enfants seuls s’approchent, se mêlent aux jeux des enfants. Ils repartent tous ensemble. Aventures.

7 – Petits traités : éloge du carnet, la pensée du suicide, de la plaine, des regards louches, des lèvres, catalogue d’images, des rideaux, de l’ordre.

8 – Inventaire des livres impossibles.

 

Marlen Sauvage | interactions


1 - Un lieu pour personnage. Le café que Giulia qui vient de quitter son Italie natale dans les années 50, rêve d’ouvrir en France. Un lieu où tout peut se dire, se révéler… Le café est un rêve. Et les personnages ?

2 - Amour et écriture à deux voix. Pas un roman mais une réflexion sur la difficulté d’aimer et celle d’écrire, à travers des anecdotes. En référence à Blanchot : "Fais en sorte que je puisse te parler."

3 - Des faits réels pour une fiction, traité sous la forme de monologues intérieurs. Dans la chambre n° 5 du petit hôtel "Chez Fernand" dans un petit village de province, trois fois des personnes qui y ont dormi se sont suicidées. Noyées dans le lac tout proche. Seules les chaussures ont été retrouvées sur les berges. Un homme ce jour de juin monte les marches pesamment, une valise à la main. Il sort de prison. Dans le décor vieillot de la chambre n° 5, il se remémore l’événement qui l’a conduit derrière les barreaux. Deux personnages suivront.

4 - Un fait réel, une fiction. Le séjour en Irlande, durant 2 semaines, de deux "demoiselles" du début du XXe siècle, étudiantes en anglais et en mathématiques, parties photographier le tournant du siècle, pour le compte de Albert Khan, fondateur des Archives de la planète. Reportage "en direct" et forcément fictif mais avec les commentaires au moment de l’écriture, un siècle plus tard.

5 - Biographèmes. Qui était cet homme engagé volontaire à 18 ans 5 mois le 15 octobre 1944 à l’intendance militaire de Bourges, au 1er régiment d’infanterie ? (C. Simon, L’Acacia, Les Géorgiques, et Barthes bien sûr). Avec une contrainte dans le récit : chaque chapitre démarre avec une date piochée dans la littérature (journaux intimes, carnets de bord) et son extrait, date liée à l’événement traité dans le chapitre. Interactions "littéraires" possibles ?

6 - Les situations où se vérifie la citation suivante, de Herman Melville : « L’une des heures où l’homme a le plus de sang-froid et de sagesse est celle qui suit immédiatement son réveil du matin. » (Bartleby le scribe)

7 - Inventaire des petites injustices subies dans l’enfance ou ressenties comme telles, des situations particulières qui révèlent la conscience aiguë de l’enfant quant à la société, au monde des adultes. (C. Juliet, Le temps de l’éveil).

 

Brigitte Célérier | presque des sujets de feuilleton


- un couple de hasard, potentiel, se rencontre dans une boutique où chacun vient choisir un cadeau pour les noces d’une amie commune

- un riche et jeune expatrié découvre qu’il ne possède pas les codes d’une bonne société, se sent humilié, se pique, décide de s’affirmer avec un peu d’arrogance, et des replis, ignore que la maîtresse de maison l’a élu comme gendre

- une cousine pauvre reconnaissante et de plus en plus rancugneuse, en vacance chez une famille en perpétuelle éruption, prise pour alliée par la fille qu’elle supporte assez mal

- une belle maison, une terrasse, la mer, des amateurs de littératures, un jeune poète introduit, le choix du thé et des disques

- l’entretien d’une grande maison, reste de la splendeur passée, et la délicatesse des occupants, leur légèreté affichée

- relations ou non entre des étudiants de régions, opinions, goûts, aspirations, milieux différents, et le groupe qu’ils forment

- une mort brusque, accident, le regroupement autour de la jeune veuve, ses enfants et ses parents, dans la maison au bord de la mer, d’amis, de frères, de soeurs, venus de partout, la cohabitation, les intérêts tus, les attentions, la vie courante pendant les deux ou trois jours avant l’enterrement

 

Alice Scaliger | Face au feu


L’horizon intérieur du roman, c’est son ampleur morale.

Il s’agit de donner du sens à ce qui n’en a pas.

Donner un but, ce serait faire un cadeau immense. Libre ensuite au lecteur de s’en servir, ou pas, ou d’en faire un autre voire un meilleur usage.

Forger un outil pour améliorer l’humain, à l’intérieur.

Ce n’est pas de rêve dont il est question, même si le rêve peut être le moyen d’y parvenir. Le rêve n’est pas une fin en soi.

J’ai en projet cela : donner un but, comme un cadeau.

Il importe que le personnage principal soit une femme. Pas du tout de foi en l’idée d’une littérature féminine. Mais conscience de l’importance de construire des héroïnes.

Conscience que nos miroirs ne nous reflètent pas, mais nous forgent. Conscience de la jubilation à regarder les femmes manier l’épée, dans Game of Thrones. Conscience qu’ici, l’épée ne serait ni de fer, ni de bois, mais d’ampleur morale.

Alice à la forge. Michel Strogoff a une mission, il l’accomplira. L’épée rougie au feu devant ses yeux l’aveugle ; mais avancer aveugle n’empêche pas d’avancer. Alice a une mission. Elle l’accomplira, face au feu, à s’en brûler les mains. Dehors, les Prométhée règnent.

Dans le récit, un four solaire. Des miroirs où concentrer les rayons du soleil, et mettre le feu.

Songeant à Thoreau, la vie dans les bois, entre lac et forêt, près de la ville de Concord.

Songeant à ceux qui vont à l’aventure.

L’héroïsme de la vie, affronter la vie : ceci n’est pas une fiction.

 

Danielle Masson | Paradoxe


Le territoire que se construit Goran Le Mut : les sept marches, en désordre

Un frère ainé adoré, trop tôt disparu, à à peine 32 ans.
Il s’appelait Antoine, avait été un très grand basketteur, aimait trop la moto et la vitesse ou la vitesse et la moto. Il ne supporta pas de ne plus être un athlète de haut niveau.

Anne, Constance, Camille, Marie, Thomas, Ange, Julie, Cécile, Camille, même une Berthe ont traversé sa vie : l’abécédaire de ses amours.
Aujourd’hui, il est revenu à la lettre E, avec Énora.
La mort les a tous frôlés un peu, beaucoup.

Un paquet de treize lettres retrouvées, entourées d’un ruban qui a dû être blanc.
Aucune n’a été lue.
Le nom écrit d’une écriture avec pleins et déliés sur l’enveloppe : Goran le Mut, son nom à lui
L’année : 1914.

Un énorme livre des couvertures et unes du journal L’équipe.
À l’intérieur, des quarts de feuilles de papier couverts d’une fine écriture de mouche, difficile à déchiffrer.
Qui a écrit ? pour qui ? pourquoi ?

Des souvenirs de guerre qui remontent à la vie.
Des secrets bien, trop bien gardés.
Des bribes ressortent jour après jour

Goran Le Mut écrit un livre dont il est le héros. Il y croise une femme, qu’il avait perdue de vue depuis ses lointaines années de faculté. Et comme le dit Jean, héros du roman de Guy Lagorce dans Fin de soirée : « demandez-moi plutôt ce que la vie a fait de moi. »

Souvenirs d’enfance : réveil de la mémoire, des mémoires.
Serments entre copains d’enfance, tenus, non tenus, oubliés, toujours présents.
Des drôles d’alliances. De magnifiques rencontres.

 

Anne Klippstiehl | Comme une boucle


1 – l’enfance et l’adolescence : l’intimité qui manque entre parents et enfants, la cohabitation forcée, la découverte du rapport entre ses parents, leurs conflits latents, l’odeur des corps qui dégoûte, l’envie de partir

2 – la honte qu’on ressent envers ses parents, son milieu, le désamour de ses parents

3 – devenir adulte, se créer une vie dans une ville que l’on ne connaît pas, la banlieue dans les années 70, la vie dans la société de consommation, la solitude

4 – la maladie d’Alzheimer de la mère, les sentiments contradictoires envers la maladie, la culpabilité, le dégoût, l’amour et la mort, le renversement des rôles parent-enfant.

5 – la reconnaissance d’une vie en revenant dans la ville qu’on a tant voulu quitter pour échapper à ses racines, la résolution d’une vie comme une boucle.

 

Jérôme C. | Cent (ou mille)


1. Un homme disparaît lors d’un voyage en famille dans le grand ouest américain. Titre possible : « Le déserteur ».

2. Écrire le récit du quotidien de Roman V, jeune ukrainien filiforme, mineur réfugié en France. Titre possible : « Roman ». Sous-titre : « Récit ».

3. Pensé à Catherine Deneuve comme héroïne. Mère sophistiquée d’un étudiant des beaux-arts tout juste suicidé, elle revient, avec le colocataire de son fils, dans le studio où il s’est pendu. Titre possible : « Vider les lieux ».

4. Faire le récit d’un film qui a marqué, sans craindre écarts et approximations. Titre possible : « Déjà vu ».

5. Écrire le roman d’un autre à partir de la couverture entraperçue à la table d’un libraire. Ne lire l’original qu’après avoir achevé sa version à soi. Ou encore, partir d’un tableau, d’une photo, d’une affiche de film. Titre possible : accoler « V2 » au titre original.

6. En désespoir d’écrire, amplifier la contrainte, degré zéro de l’écriture créative ; « dix mots pour une histoire ». Pêcher cent (ou mille mots ?), dans le vieux dico puis, bricoler un assemblage roman. Titre possible : « Cent (ou mille ?) titres ».

 

Laurent Schaffter | Comment trouver des idées de roman ?


je maintiens en ligne ce texte de L.S., qui déborde le cadre initial de l’exercice, mais en procède, et donne des résonances autres et à l’exercice au aux contributions ci-dessus – cela confirme simplement qu’on explore ensemble – FB

Des idées de romans ! Singulière idée que de chercher à en trouver. A quoi bon se pourrir la cervelle à sonder son propre néant ? Ne devraient-elles pas venir d’elles-mêmes ces idées ? N’est-ce pas le propre des idées que de se poser sur le cortex tel le merle sur la branche ? Évidemment, en l’amorçant par ce biais, cette tentative d’essai risque fort de se prélasser dans l’apologie de la flemme et de trébucher sur le sujet. Et d’abord, ces idées, où se planquent-elles ? Existent-elles en dehors de l’homme, en l’homme ? Si oui et puisque nous y sommes, où découvrir une pépinière d’idées impensées, où dénicher une pouponnière de thèmes endormis, où repérer, au large des idées vaines, des bancs prometteurs de réflexions riches en retombées métaphysiques, où et comment capturer des essaims de pensées fraîches, où dégotter des tonnes de trouvailles ruisselantes d’oméga 3 ? Dans quelles vallées, quelles prairies de l’esprit moissonner les champs idéaux d’idées mûres et dorées ?

Le problème, avec les idées et par chance, c’est qu’elles se baladent, voyagent et visitent les esprits, rêveurs ou non. Ainsi, en supposant qu’une idée de roman me vienne, afin de m’assurer de son originalité, je devrais recenser toutes les idées existantes, vivantes et mortes. Ce qui nécessiterait soit un logiciel performant soit tant de temps, qu’entre temps cette idée aura élu un autre terrain pour germer et se développer. C’est son droit et du reste le théorème de Pythagore n’appartient à personne. Une idée se saisit au vol autant qu’elle s’empare de vous mais qui de l’un surprend l’autre dans cette affaire ?

Ainsi s’interrogeait-il un cahier d’écolier ouvert sur ses genoux, à la main un crayon et dans la tête des idées qui ne venaient pas tandis que midi sonnait au clocher et qu’un jogger, troublant ses vaines réflexions, le saluait brièvement dans la foulée. Un clocher, une église, un couvent, un secret mais lequel ? Et dans quel environnement temporel, géographique, sociologique ? Les intervenants du drame, car c’est un drame, qui sont-ils ? Où dorment-ils ? Oui, au fait pourquoi un drame ? Le rire manque en littérature pense-t-il soudain. Il abandonne l’austère monastère d’Umberto Ecco pour le coureur qui vient de le saluer et s’aventure, à grands risques car il n’y connait rien, à la confection fastidieuse de héros des stades tout en bidouillant mentalement, à la va vite, une intrigue minable sur fond de pognon, meurtre, dopage et sexe bien sur. Plonge ces ingrédients dans l’huile épaisse d’un humour sans saveur ni piquant, touille, brasse et remue la salade. Au passage il rajoute des présidents, des services secrets, le pape, des cardinaux, tout un bazar et assaisonne la laitue de messages cryptés, de caves sanguinolentes, d’ombres furtives, d’angles morts. Un train déraille, des documents s’égarent. Panique à bord du vaisseau fric. Il rajoute, par pur enthousiasme, un arrière plan apocalyptique. Thème vendeur et actuel estime-t-il. En plus ça fait joli, la terre en péril. Une esquisse de sourire s’allonge sur ses lèvres à l’idée d’une vanne suivie d’une description qui, d’évidence, n’amuseront personne. Il songe au JO de Berlin en 36, à Munich en 72 quand, abruptement, le vide. Aucune idée, rien d’original, que des recettes qui ne valent ni le papier ni l’encre. Interloqué, figé, en arrêt face à la conscience du vide qui se lève en lui il réalise, dans le même temps, qu’en fait d’idées l’espace concret foisonne d’évènements extraordinaires. Pas besoin de chercher, tout est là sous nos yeux, l’imaginaire se nourrit du réel et réciproquement mais comment en extraire l’essence et ou la rejoindre ?

Pour écrire un roman, se dit-il, il faut écrire. Donc il décide d’écrire, sans autre idée au départ que celle d’écrire. Aucun plan n’étaye son défi, son inconscience soutenue, encouragée par de vagues impressions, de confus sentiments dont celui de devoir avancer, progresser à l’aveugle, même sans méthode, ni plan, ni scénar., ni technique, ni boussole pas plus qu’il n’est titulaire d’un ou de plusieurs masters, doctorat ès écriture ou diplôme de bridge. Un fil pourtant. Conduit-il vers un dépotoir d’idées fausses, vers des idées tronquées, désarticulées, boiteuses, malades, perverses ou sereines ?

Il s’imagine un bref instant submergé par un flot d’idées folles et déroutantes. Referme son cahier. Ferme les yeux.

Une petite ampoule, basse consommation, s’allume sous sa calvitie. Une idée naissante peut-être. Il se détend. Immobile, il laisse l’influx se poser, se propager, prendre la forme de sons, d’images qu’il espère, guette au fond de lui-même,tel un chasseur à l’affut dans sa cabane. Il rejette la comparaison. Mauvaise. Il ne tue pas les idées. Il attend qu’elles se posent puis les dédaigne systématiquement craignant de s’emparer de l’une d’elle. Craignant de s’attacher à une idée mineure, insignifiante et qui pourtant lui paraitrait belle. Il accumule en lui le combustible. Lui manque l’étincelle. Celle qui mettra le feu au récit. Celle qui, par sa puissance novatrice, couvrira les imperfections formelles. Une idée directrice pour un orchestre d’idées. Ça se pêche où cet article ? Lui vient l’idée d’une idée simple, une soliste en quelque sorte. Un truc avec Dieu. Dieu est mort étant déjà pris, sa concentration s’attarde à la périphérie du cimetière pour constater hâtivement que le sujet ne prête pas vraiment à innovation. Entre naissance, mort, enfer, purgatoire, paradis, renaissance et résurrection, peu de place pour l’alternative. Il visite rapidement, de l’extrême au moyen et proche orient jusqu’au couchant des Celtes, les panthéons disponibles et bloque sur un menhir. Obélix ! Astérix, oui, comment cette idée d’un héros gaulois est-elle née ? Il se rappelle l’avoir lu quelque part. Une histoire d’équilibre, de pendant gaulois au héros belge Tintin. Tiens, se dit-il, curieux, une idée nait au pied d’une autre. Chaque idée comporte sa négation, des variables et leurs négations. Variables, négations, idée principale, chacune d’elles cache une histoire, des récits en nombre. Une idée une époque. Une idée doit coller à son époque. Est-ce l’époque qui la rejoint ? La terre, qui à force de parcourir l’écliptique en compagnie du soleil, traverse des champs d’idées magnétiques engendrés par la pensée des grandes nébuleuses ? Pensées que nous récolterions et vendangerions comme autant d’étoiles filantes ? Le poids des idées. Certaines idées pèsent. Le risque de la quête est doublement encouru. Trouver peut tuer ne pas trouver aussi. La folie ne vient-t-elle pas de ricaner au vent d’une idée dingue ? Nietzsche, Gödel, Artaud, Maupassant, que valent nos fragiles esprits face à la démesure d’une idée ?

Il se rabat sur du concret. Envisage un instant que chaque feuille de chaque arbre de la forêt, à la lisière de laquelle les yeux clos il remonte la piste des idées, soit une idée. Ce clin d’œil au Bouddha l’amuse. Et le Bouddha idée ou réalité ? Et qu’en est-il de l’idée greffée dans nos esprits et devenue tangible ? . Où rêvait-elle ? A l’ombre de quel concept, dans la nuit de quelle imaginaire évoluait-elle ? Il cherche un domaine. Il capte enfin qu’il doit, d’abord, sélectionner un champ d’application, un thème, un genre, un sol fertile pour accueillir l’idée susceptible de germer un jour en lui. Il comprend que préparer le terrain c’est déjà chercher et pour cette unique raison, continue d’aligner les mots qui lui montent aux doigts sans pour autant que ces derniers suivent le développement d’une idée cohérente, rénovatrice, innovatrice ou même, le simple fil d’une simple idée simple.

Il passe alors en revue les rubriques les plus évidentes. Historique gros boulot, scientifique pareil, biographique ça rejoint l’historique SF, oui ça c’est sympa songe-t-il un court instant bien qu’il n’en lise jamais. Le fantastique, du lourd.

L’humour ? Trêves de plaisanteries, il ne comprend même pas les siennes. Un polar ? Ça marche bien le polar. Un truc cruel à souhait basé sur un tueur en série affublé de manies sexuelles rares, vénéneuses, mortelles. Il hésite sur cette dernière donnée fascinante et usée jusqu’à la corde ou plutôt oui, deux, deux tueurs qui opèrent synchroniquement, sans se connaître. Les mêmes modes opératoires en des endroits différents sur la base de pathologie différentes et qui cependant se rejoignent dans l’accomplissement de l’acte meurtrier libérateur en déposant, d’infimes indices d’une troublante similitude. Encore du boulot que d’attacher de la chair, du texte à cette maigre ossature. Imaginer un flic. Le créer de toutes pièces. Refuser les clichés. Colombo même s’il est sympa. Et voilà qu’il s’aperçoit que certaines idées sont à rejeter. On les trouve partout. Ce ne sont plus des idées mais des poncifs et l’idée le reprend de chercher des idées. Des idées pures, idéales, couvertes de rosée, d’un fin duvet printanier, des idées inédites.

Lui vient alors l’idée d’écrire l’histoire d’un homme sans idée, celle d’un homme sans rêves, celle d’un homme qui vit et ne vit pas. Il lui suffirait, pour décrire un an, dix ans de la vie d’adulte d’un tel personnage, de recopier autant de fois la même semaine. Il imagine un instant le malaise, la nausée du lecteur se tapant ne serait-ce qu’une année de ces semaines répliquées. Drôle d’idée ! Rendrait-elle suffisamment compte de la mécanisation de nos existences ?

Il dessille ses paupières, rouvre son cahier sur ses genoux, récupère son crayon dans l’herbe puis, d’une écriture irrégulière, cassée en raison tant de sa position que de ses hésitations, entreprend de noter ce qui suit ; « une bonne idée, sinon très bonne se démarque par les horizons qu’elle dévoile. Il peut s’agir d’une idée ancienne, connue partiellement, fausse ou correcte et qui, vue sous un angle différent, nous révèle non seulement des aspects d’elle-même jusqu’alors hors du champ de notre conscience mais également projette un nouvel éclairage sur les domaines connexes que l’ancienne appréhension nous avait dévoilés. Ce tout en ouvrant des échappées sur des champs d’inspiration, d’investigation vierges ou repensés dans la continuité historique de la réflexion humaine. Il pense à la compréhension psychologique, naturelle, spirituelle que l’homme peut tirer de lui-même, en lui-même, en considérant son propre cheminement sur la voie des idées. Une idée peut naitre du frottement, du choc de deux idées élémentaires. De la fusion d’idées contradictoires naissent des situations propices à l’émergence d’idées neuves. La fission d’une idée philosophiquement instable libère des idées. Et s’il nous venait l’idée d’avoir des idées, d’où viendrait-elle ? D’un papier trainant au sol et qu’une saute de mistral plaque à nos pieds curieux ? D’un sourire de femme ? D’une réflexion désagréable ?

Les idées interfèrent avec le vivant et nous interagissons avec elles sous réserve d’être précisément vivants. Les idées bouillonnent et s’évaporent vite. A trop creuser pour chercher des idées on déterre des idées creuses. Une pomme tombe d’un arbre dans la baignoire de la salle d’eau d’un train à l’intérieur duquel, un voyageur se déplace en sens inverse du convoi qui en croise un autre tandis qu’un troisième, à la même hauteur, même vitesse, semble à l’arrêt.. Les idées engendrent les idées. C’est en forgeant que l’on devient forgeron, en pensant que l’on devient penseron. Pour demain les objets » note-t-il encore en refermant son cahier d’écolier.

Il se redresse. Vacille légèrement sur ses jambes engourdies par la position prolongée du tailleur. Range son crayon dans la poche intérieure de son veston, pointe en l’air pour éviter d’en percer le fond. Glisse une paume lisse sur son crâne lisse. Ramasse le petit sachet contenant deux bouquins, une pomme et un taille-crayon. Remise son cahier bleu dans le pochon puis, nonchalamment se dirige vers la ville occupée à mastiquer les plats du jour, avec fromage ou dessert, pour neuf quatre-vingt-dix.

Une rencontre, une rencontre. D’une rencontre peut sortir un roman. L’idée d’une rencontre le tarabuste. Mais quel type de rencontre enfante un roman arraché au néant ? Et quelle type de rencontre pourrait bien faire un type de ce type affublé d’une dégaine à faire pleurer les mouches. Où trouver les idées ? Demain, il cherchera encore, il aime chercher. Il trouve dans cette activité l’illusoire sentiment de son existence. Il sait cependant qu’il aboutira, remontera jusqu’à la grande famille des idées et, bien au-delà de toutes les formulations possibles, jusqu’à la source des idées-mères. Il le sait car il en a eut l’idée, venue subitement, voici des décennies déjà. Depuis, cette idée ne l’a pas quitté. Elle l’accompagne dans son refus des idées banales, dans l’exigence de sa quête, dans le désert des idées mortes, dans le labyrinthe aux mille miroirs des idées réfléchies, sur la mer ridée d’idées sombres dormant dans des fosses et qu’il convient de ne pas réveiller. Elle l’accompagne dans la solitude propice au bourdonnement, à l’éveil puis au foisonnement parfois de ces idées multicolores qu’il affectionne. Il envisage un instant, ayant entendu quelque part que la nuit porte conseil, de développer une technique mentale lui permettant d’accéder, par la voie du sommeil, à ces rivages que d’ordinaire délaisse l’éveil.

Le lendemain matin, il se réveille une semaine plus tard. Déjeune sans goût ni véritable appétit. L’habitude. Son regard frôle la tasse devant lui. Un objet, les objets, les idées. Les objets, sources d’idées, thèmes romanesques ? Il peine à voir. Retourne s’allonger et pense qu’il a besoin de la serrer dans ses bras mais qui ? Une muse ? Existent-elles ? Si oui sous quelle forme visitent-elles ceux qu’elles inspirent ? Il pense à se raser, à se brosser les dents, à enfiler des habits propres. Son cahier. Les objets, les objets. Le moindre objet peut devenir la clé d’un roman. Le plus insignifiant car aucun n’est déconnecté de l’ensemble en constante modification, transformation, métamorphose et qui est lui-même constitué par l’ensemble incluant la totalité des réalités. Ainsi un cheveux, une enseigne, un pépin de poire et pas de pomme ce qui changerait toute l’histoire, ainsi une odeur de cigarette dans une chambre, de cave dans une une cave, de danse dans une salle de bal, un banal ticket de métro, une tasse de café vide, un bouquet fané, un perron, un briquet, une empreinte digitale, un mouchoir, chaque objet contient une quantité invraisemblable d’histoires chacun pouvant être rattaché à une époque, une situation, des personnages. Chaque objet, peu importe lequel, est susceptible de jouer une rôle majeur dans un récit. Les allumettes dans le conte D’Andersen, les miettes de pain puis les cailloux blancs dans l’histoire du Petit Poucet. Le centre de la terre chez Jules Verne. Un bulbe de tulipe. Une flèche brisée . Une pauvre pomme partagée dans un jardin. Un anneau chez Tolkien. Un soulier pour Cendrillon. L’indice souvent très mince des intrigues policières. Il pense aux balles qui ont tué Gandhi, Martin Luther King, John Lennon et ce gamin de dix-huit ans, dans la banlieue nord de Paris, dont la mort nous apprends qu’il fut vivant. Il serait intéressant de suivre le chemin des balles. Depuis les tours, les suites, lofts, châteaux suspendus des investisseurs carnassiers jusqu’à l’acheteur. Ensuite d’imaginer, de trouver, dans le cadre d’une enquête, par quelles routes ces balles atterrissent entre les mains du tueur.

L’histoire du flingue, de l’extraction du métal en passant par son usinage à l’expédition puis la vente. Cette fille, fan de Lennon, et qui bosse au contrôle qualité-produit. Là, elle vient de vérifier l’état du calibre qui aboutira entre les pattes de l’assassin. La semaine dernière, elle était au concert avec ses copines, un super concert. Elle n’aime pas son job mais il faut bien croûter et à défaut d’autre chose, dans l’immédiat, elle vise des flingues. Ainsi, suivre le chemin de la mort dans le courant de la vie. Le suivre jusqu’à l’instant choc où la rencontre s’opère entre le minerai extrait de la terre, nettoyé, purifié,conditionné, stocké, vendu et livré en barres puis transformé, creusé, façonné,ouvragé,, biseauté, bichonné, huilé, emballé, conditionné, emmagasiné, commandé, acheminé et enfin ce bout de terre, devenu grâce à tant d’opérations et de savoir un messager de la camarde, rejoint les paumes émues de ce client qui soupèse, jauge, inspecte minutieusement et décide d’acheter tandis que le brave commerçant, tout à sa tirade, vante inlassablement les mérites et qualités de l’outil. Suggère un léger rabais possible, sur la munition, en cas d’achat de ce bijou irréprochable, aussi fiable qu’un coucou suisse. L’acquéreur du calibre prendra avec, trois boites de bastos. Six mois plus tard, il vendra le flingue au black à un noir. L’histoire, retracée par épisodes significatifs, des personnes compromises dans le processus de cet aboutissement fatal. L’histoire séquentielle des vies interrompues par ces mêmes balles. L’histoire des tueurs aussi. Ainsi le récit se ramifie, s’étale et s’ordonne, s’agence et prend forme sur la base d’un seul objet. A trancher : balles ou flingue. A apprécier : le nombre des personnages afin de ne point s’enliser dans les sables mouvants d’un roman fleuve. Et après, faut-il encore, bien évidemment, que ce ne soit pas une construction mécanique, censée, logique, habile même et cependant dépourvue d’âme, d’une idée phare qui amènerait le lecteur à bon port. Mais quel port se dit-il soudain ? Voilà l’idée saugrenue venue d’une destination inconnue, d’un port à atteindre, . Une île au trésor qu’il se persuade, en dépit de son ignorance et de la position du lieu et des moyens d’y parvenir, de pouvoir rejoindre. Des trésors d’idées prêtes à l’emploi que l’on trouve en naviguant à vue vers un hâvre sans nom. Un port dans les étoiles bien évidemment mais là, il constate que le port qu’il envisageait comme point d’arrivé, comme but, n’est en fait qu’un point de départ. Quelle drôle d’idée que de chercher des idées de roman se dit-il.

C’est somme toute bien fatiguant, un boulot, un vrai boulot et pas vraiment reconnu. Un truc de rêveur, une manie d’oisif, un symptôme autistique, une bizarrerie de mage-papier.

Il se lève enfin. S’habille de pied en cap. Tourne la clé dans la serrure. La pose sur le compteur électrique. Descend les escaliers, fermement décidé qu’il est à boire un café en terrasse, celle face à la librairie et séparée d’elle par la rivière , deux trottoirs et la route.

Laisser son esprit errer dans la tiédeur de juin. D’un œil mi-clos considérer les passants affairés tout en feuilletant distraitement le canard du coin. Voilà son programme de recherche et le voilà qui se dirige vers son laboratoire favori. Il shoote, sportif, un caillou innocent qui finit sa carrière dans une bouche d’égout asséchée. En cherchait un second lorsque, pendantes sous leurs présentoirs, des manchettes de journaux qu’agitait une légère brise, retinrent son attention. Celle du milieu particulièrement avec son gros titre en gras racoleur : « Avec l’aide de son fils, elle prostituait des enfants. » puis, plus discrète l’autre, à coté, prophétisant la disparition des abeilles.

Tilt !Bien sur, n’importe quelle feuille de choux locale grouille d’amorces de récits à happer au vol. Il suffit de les lire avec l’esprit d’ un visiteur venu d’ailleurs. Lui vient soudain l’idée de se glisser dans la peau d’un extra-terrestre oui, c’est ça pense-t-il tout excité, glissons-nous la peau d’un autre. Voyons le monde à travers les yeux du lépreux, voyons le par le regard de cette employé de maison exploitée jusqu’à l’os, voyons-le de la panse et de l’orgueil des nantis, voyons-le à travers ceux d’un skate, d’un trottinette. Voyons le monde à travers les yeux de la mer. Décodons-le à la manière d’un flic raté, soupçonneux aigri et qui pourtant renifle la piste du crime mieux qu’un goret dressé pour les truffes. Oui, c’est ça jubile-t-il, cette femme qui traverse en poussant un landau. Je suis elle. Je m’ennuie et je n’aime pas ce gamin, il me pèse. Voyager, je voulais voyager au bras d’un prince ou au moins avec un mec bien et pas me retrouver à cuire des nouilles pour un minable qui se prétend écrivain et qui n’est même pas foutu de nous payer des vacances en Égypte. Oui, je suis cette femme et après, bien sur, je serai son mari, son amant, son fils, son chien, le billet de loterie gagnant, la chance qui lui sourira et détruira le minable écrivain, oui, je serai ses bas les soir, son miroir le matin et je lui parlerai, la guiderai vers l’aventure, l’incertitude et la peur mais comment ordonner le tout ? Comment éviter de n’aligner que des descriptions ? Comment éviter de n’enfiler que des costumes ? Comment lier l’ensemble ?

Sur quelles eaux embarquer tous ces personnages qui maintenant se bousculent à l’entrée du premier chapitre, chacun désirant le rôle principal, alors que l’intrigue flotte encore dans les limbes affectées aux romans incréés.

Du déchirement, de l’amour, de la haine, des épreuves, pénibles, atroces rattachées à un contexte explorable à loisir ok mais pour l’instant, je n’ai aucune idée directrice majeure constate-il, sans dépit pourtant. Impossible d’acheter un billet de tombola dont le premier prix serait la possibilité d’écrire un roman vraiment bon. Non, ça n’existe pas. Pas encore, pas encore, pas encore s’amuse-t-il. Tiens et pourquoi pas une tombola dont le premier prix serait l’immolation du vainqueur. Avec des règles bien évidemment. Un jeu où le gagnant meurt vraiment. Ceci bien sur après que chacun des concurrents eut vécu, durant un an, une vie de rêve. Une immolation pour vingt participants ça passe sur un an en regard des statistiques guerrières ou automobiles.. Un an, un décès, dix-neuf rentiers, du suspense, de l’audimat en haleine. Plus d’une année si l’on tient compte du fait que la cérémonie finale nécessite un délai de préparation de plusieurs mois, tout devant être parfait afin de ne pas décevoir le public. Les survivants majoritaires les perdants donc, se verraient assurés d’une rente à vie plus que confortable. L’idée du sacrifice, du don de soi. Possibilité de corser le programme en faisant concourir les sélectionnés et possibilité pour eux d’accumuler ou perdre des points de vies et devenir ainsi, lors du tirage aux règles complexes (à établir), inégaux devant le hasard. Le tout filmé et débité en tranches hebdomadaires sous forme de série télé. Prévoir pour la remise de l’oscar (trouver un autre nom pour désigner le trophée) un espace prestigieux. Un stade par exemple. Le prix comporterait également pour le vainqueur la prime tombale. Le choix pour lui, sur catalogue, de son mausolée ainsi que de son emplacement. Le lot assorti d’une garantie vandalisme, intempéries nucléaires, chutes de météorites, d’ ovis, d’ovnis et doublée d’une concession entretien d’un siècle. Mais là, se dit-il on est plutôt dans la SF quoique, à bien y réfléchir, le hasard se mêle au destin dans l’arène darwinienne. Destin, hasard, hasard, destin dés, univers, tunique soldat, synchronicité, hasard, soldat, dés, Dieu, destin ces mot tourbillonnent dans son esprit lorsqu’il s’affale sur une inconfortable chaise de plastic beige à la terrasse de l’auberge et se fond, se perd dans le glouglou discret de la rivière qui rampe, tel un serpent las, assoiffée entre ses berges aménagées.

— Salut ? Tu vas bien ? Tu prends quoi ?

La voix féminine s’est introduite, par son canal auditif droit, à l’intérieur de méditations informulées qu’elle vient de troubler. Il ouvre un œil, le gauche comme s’il se levait du même pied, et réponds :

— Un grand café s’il te plait ! puis retourne sans autre à ses cogitations ;

Hasard, destin, temps,tunique, les mêmes mots défilent dans son esprit ; univers, dés, dieu, soldat, synchroni quand il bute brusquement sur ce dernier terme. Synchronicité, relation acausale. L’absence de causalité le séduit. Pas tant l’idée de causalité que celle d’absence. Il affectionne un certain vide. Absence ? ou causalité non reconnue, non perçue ? pense-t-il alors. Jung, il doit relire Jung ; tout ce qui a trait à la synchronicité chez le zurichois et autre part. Relation acausale ? Et pourquoi ne pas construire un roman dont une suite de synchronicités, s’étalant dans le temps et l’espace, serait le fil d’Ariane. Mettre en évidence une causalité transcendantale que nous ne percevrions qu’en termes d’acausalité, en raison précisément de sa nature. Une question d’échelle. Chercher des correspondances entre des évènements éloignés et qu’il semble impossible de relier par voie de cause à effet. Ni dans le temps, ni dans l’espace... Souligner leurs liaisons éventuelles permettrait de dégager de l’incohérence apparente, une cohérence dont la réalité échappe à ceux qu’elle ne chatouille pas songe-t-il en sirotant satisfait, par petite lampées désinvoltes afin d’en prolonger le plaisir, le café amer qu’il ne sucre jamais.. L’absence de cause Se documenter, amasser des données, accumuler des faits, engranger des récits, des témoignages, chercher des lignes directrices, des points communs, souligner les rapports entre d’actes d’apparence insignifiants et les grands bouleversements humains. Le vide et l’absence de cause, sable et ciment de son édifice. Trouver des idées de romans, trouver des idées de romans, des idées de romans..... Des idées de romans, des idées de romans, des idées, des idées qu’il ne trouve pas.

 

3, l’action est une brève folie


Dominique Hasselmann | poignée des gaz


La main droite sur la poignée des gaz, la main gauche sur l’embrayage.
La moto répond à la moindre sollicitation. Le râle, le feulement, le lion, la savane, de zéro à cent à l’heure, mur traversé du temps.
Enchaîner les rapports en rythme.
Les cylindres brûlants renvoient des éclats de soleil dans les vitrines.

Je drive mon cheval métallique.
Je domine la situation et la circulation.
Aucun automobiliste ne peut rivaliser avec moi au démarrage.
Sur autoroute, je ne peux pourtant maintenir les 180 trop longtemps, le vent est une paroi d’escalade.

Nous sommes postés (stationnement livraison) juste à côté du couloir du bus.
On sait que c’est là qu’on attrape le plus de poissons.
Surtout les deux-roues, qui se prennent pour des taxis (certains jouent même leur rôle).
Le chef a dit qu’il fallait qu’on en aligne au moins une vingtaine ce matin.

Il s’est mis à pleuvoir : faire gaffe aux plaques glissantes et à leurs passages "protégés".
La pluie gêne la visière du casque (toujours pas d’essuie-glaces ?), le gant passe devant les yeux.
Au loin, la colonne de Juillet, Bastille, le marquis de Sade.
Attention à droite, là, oui, oui, mince, l’abruti !

 

gabriels f. | vendredi


 

[1— recherche, vrac]

le monde debout toute une compression de visages les membres des autres contre soi ou les sacs

indifférence feinte mains occupées les regards

trouver un point d’accroche dans ce qu’on tient dans ce qui nous tient

la paroi le téléphone ou le livre

(je regarde si je suis en retard ou j’envoie une phrase (aux inconnus plus ou moins – mais le texte que je lis est plus fort et il parle déjà de ce qui va bientôt se passer)

combien de stations

sortir d’ici par une fenêtre un écran ou des yeux d’ailleurs ou livres

c’est le premier soir de l’été

et on n’entend pas les autres

sauf si, sauf si, s’entrochoquant

une pénétration une embrasure une embardée

les choses et les gens se remplacent, se disputent les coins

parfois le soleil entre quand on remonte à la surface,

et le réseau revient :

des choses diverses pour se raccrocher ou pour s’enfuir

pour faire exister le temps

et pourtant on regarde quand même, les autres et la scène

la lumière a quelque chose d’ultranet

c’est bien éclairé j’aime cette lumière unificatrice

c’est une scène inédite toujours ou jamais la même ?

une représentation de visages qu’on peut regarder, ou pas

se mélanger ou pas

une voix un peu plus forte qui ressort à peine

d’abord elle s’aligne aux bruits du métro

mais elle s’élève et devient intelligible

l’homme s’exprime fort là-bas il est debout

on ne voit pas son interlocuteur il est assis

espace vital

il y a du monde vous devez vous lever

c’est écrit là-bas

vous vous prenez pour qui ?

vous êtes journaliste !, et alors, ça m’avance à quoi ?

la politesse, la moindre des choses, non

laisse tomber on l’aura oublié dès qu’on sera sorti du métro

si vous ne savez pas, alors taisez-vous

vous êtes grossier etc

personne ne veut lâcher

on comprend l’enjeu en un instant - banal, le quotidien des frictions

le mélange de drame d’absurde, un comique involontaire, qu’un rien suffit à infléchir

 

[2— paragraphe de texte]

Comme souvent, le monde était trop serré autour de moi. Mais de plus c’était le premier soir de l’été et il faisait déjà trop chaud depuis plusieurs semaines et les gens, ça se sentait, en avaient marre du boulot, du mois de juin, c’était vendredi, pas encore les vacances, ils étaient comme des insectes excités (par je ne sais quelles phéromones), et je sentais la paroi humide du métro qui collait tellement à ma chemise que je me demandais si j’allais pouvoir en sortir. Seuls mes yeux pouvaient bouger, j’étais tenté de regarder à nouveau ce spectacle de visages sans cesse renouvelé, sous cette lumière impavide et idéale de néons où nous étions tous égaux. J’avais deux ou trois passagers, bras, sacs, contre mes flancs, mon torse, je pouvais à peine bouger. Je lisais ma brochure, un truc sans intérêt que j’avais pris avant de sortir du travail, dans un réflexe, celui d’avoir quelque chose en main, mais à la place de quoi ? C’était un gratuit sur les activités culturelles d’une ville moyenne de la région parisienne, je ne savais même pas comment j’avais pu entrer en possession de ce truc. J’y lisais, entre autres, qu’on pourrait bientôt marcher "pieds nus, sur un parcours dédié et arboré, afin de retrouver des sensations depuis trop longtemps mises de côté". Cela me faisait beaucoup moins envie que le karting qui allait être inauguré le mois prochain "en présence des responsables municipaux", je les imaginais tous roulant à ras de terre et de poussière, avec un casque jaune sur la tête, et j’avais terriblement envie de faire moi aussi un tour de circuit et d’entendre les vrombissements recouvrir les discours des officiels. Dans le métro, je ne supportais pas d’avoir un casque sur les oreilles, j’avais besoin de pouvoir à tout moment entendre les autres, d’être prêt à leur répondre. J’en payais souvent le prix, car je me laissais, même en lisant, pénétrer par leurs discussions qui parfois allaient me poursuivre, pour les plus stupides d’entre elles, pendant des heures et des jours, à me demander ce qu’elle avait bien pu répondre à Madeleine, ou s’il avait finalement acheté la voiture de son collègue, choisi la formule complète ou bien demi-pension pour les vacances, s’il avait préféré du japonais ou du chinois pour le dîner, répondu enfin à la lettre de sa vieille mère, comme si ces questions sans réponses prenaient plus d’importance que mes propres atermoiements. Place d’Italie, milieu du trajet. Dans le boyau les lumières s’éteignent quelques secondes, grâce à la décharge momentanée de la voiture, c’est une respiration, le brouhaha baisse un peu. J’ai toujours envie que ça reste éteint plus longtemps, pour continuer le voyage dans le noir. J’imagine alors que dans le noir les corps et les désirs se relâchent, les gens s’embrassent et se caressent à leur guise, en suivant simplement le réseau des corps, ce serait comme un signal, un jeu. Station suivante, j’ai déjà parcouru deux fois ma brochure, je lis sans passion la série de sms qu’envoie la fille qui me comprime le thorax avec son coude, elle arrange un peu la réalité en affirmant qu’elle a deux stations d’avance, sans doute pour faire patienter l’autre, j’ai déjà fait ça aussi, j’ai l’impression en lisant ses brefs messages qu’elle déteste la personne à laquelle elle écrit, ou peut-être est-ce simplement l’effet d’exaspération qui a l’air de s’imposer sans mesure à tout le monde. Soudain une voix fait taire toutes les autres, une voix de coffre, un type qui gueule parce qu’un autre ne s’est pas levé du strapontin pour faire de la place, les deux copines à ma gauche se regardent et me jettent un coup d’œil, cela se passe à cinq ou six mètres de nous, au milieu de la voiture. Je remarque que les gens se sont écartés des deux antagonistes, malgré le monde et l’heure de pointe, comme si la notion instinctive de spectacle était plus importante que tout et qu’il fallait leur laisser la scène. Rien n’indique si cela va se calmer ou dégénérer, tout le monde se pose la question, l’un traite l’autre de "journaliste", vont-ils en venir aux mains, celle du dit journaliste sont occupées (par des journaux), mais l’autre porte un maillot de foot, sans doute un consommateur de football, peut-être un supporter, un supporter qui refuse de se lever. Je prends soudain conscience du comique amer de la scène, d’une scène vue cent fois, avec tristesse les quatre-vingt-dix-neuf fois précédentes, mais là. tout à coup. quelque chose s’est passé. Le grotesque a pris le dessus, injecté, peut-être, par nos regards accumulés et sceptiques. Plus personne ne les prend au sérieux, ils vont tous se mettre à rire, comme si tout était monté, préparé, ce spectacle, une caméra va probablement monter à la station suivante, j’en vois même certains se recoiffer ou se remaquiller, ils ont pensé la même chose que moi, et moi, silencieux depuis le début, je me sens me dilater, j’ai envie d’être à cent kilomètres d’ici, sur une piste de karting, sur une plage déserte, à marcher pieds nus, afin de retrouver des sensations depuis trop longtemps mises de côté, un dégoût monte à cause de l’odeur de macarons qui sort du sac graisseux d’une jeune Japonaise inquiète, la lumière s’éteint à nouveau, des rires et des applaudissements avortés éclatent à quelques mètres dans l’obscurité, et puis je sens un bras adroit, doux et articulé, subtil, qui s’est introduit entre mon dos et ma chemise, à travers la sueur, une main fraiche, s’accordant aux lèvres qui chuchotent sur les miennes des phrases incompréhensibles.

 

Philippe Castelneau | La dernière photo


La voiture, une Blackhawk III de 1973, noire, intérieur rouge en cuir, est à l’arrêt, au point mort, devant le 3746 Elvis Presley Boulevard. Sur le trottoir de droite, il y a un policier en uniforme, et deux femmes qui s’avancent. Le policier porte une chemisette parce qu’on est en été. L’une des deux femmes, chemisier et foulard rose, un large chapeau sur la tête, se penche pour mieux voir les occupants du véhicule. Ils sont quatre à l’intérieur, une femme et trois hommes — la femme est assise à l’avant sur le siège passager —, mais de là où nous sommes, de l’autre côté du véhicule, en face de la femme en rose, seul le chauffeur est visible. La femme en rose porte des lunettes de soleil, comme l’homme qui conduit la voiture. Or, c’est la nuit. Vous auriez l’heure ? a demandé Nancy à une dame qui se tenait près d’elle. il est minuit passé de vingt-huit minutes, elle a répondu. La réponse peut paraître étonnamment précise, mais voilà, nous sommes en 1976, c’est le temps des premières montres à quartz à affichage digital. De la main droite, le chauffeur tient son volant. Il a levé la main gauche, comme pour faire un signe à quelqu’un, mais c’est un signe étrange, sa main est ouverte et ses doigts écartés. Il sourit, on peut dire qu’il sourit, et il doit sourire à la personne à qui il adresse un signe, pourtant son regard semble déjà tourné ailleurs. Il porte une chemise à jabots bleue, et par-dessus un blouson noir à rayures blanches. Tout près de sa vitre, il y a une femme qui porte une enfant dans ses bras. Elle a les cheveux bruns, longs, tirés en arrière. La petite fille est blonde, soquettes blanches et robe à frou-frou. Derrière elles, un homme, Robert Call, cheveux mi-longs, moustache tombante, chemise hawaïenne à fleurs, jean et baskets, tient à la main un appareil photo muni d’un flash, un Kodak Instamatic, qu’il a acheté 20,95 $ chez lui, à Pierceton, dans l’Indiana. Je n’oublierai jamais comment ça s’est passé : je tenais Abby dans mes bras, pratiquement collée à la vitre de la Blackhawk. Elle hurlait littéralement de joie, en faisant de grands signes de la main. Il a arrêté la voiture l’espace de quelques secondes, s’est tourné vers nous et a souri à la petite en lui faisant un signe de la main. Robert était derrière avec son appareil, c’est là qu’il a pris la photo. Le policier, bracelet-montre doré au poignet gauche, semble indifférent à l’agitation autour du véhicule. La scène, de toute façon, ne dure pas plus d’une minute. 12 h 28 quand je déclenche le flash. À 12 h 30, la voiture a disparu. Comme je suis le seul a avoir pris une photo, il y a ces deux femmes, elles s’appellent Sharon Reardon et Rose Finley — Rose me dit qu’elle est de Berkeley, Montana —, qui sont venues me demander de leur en envoyer une copie. Robert et Nancy ont quatre enfants, mais on ne connaît qu’Abby. On ne connaît qu’elle, parce ce que c’est à elle qu’il a souri, qu’elle a quatre ans et qu’elle souffre d’un cancer de la peau qu’on ne peut plus soigner. Pourtant, c’est lui qui meurt le premier, à peine quelques heures plus tard. On a appris la mort d’Elvis en rentrant, à la télévision. C’était terrible. Nous venions tout juste de voir cet homme, et il riait et nous faisait des signes de la main. Alors Abby a dit la chose la plus adorable qui soit. Elle a dit : je parie qu’il va devenir un ange.

 

Marlen Sauvage | En attendant Godot une énième fois


1

Fin de la pièce. Applaudissements.

Cinq acteurs en complet gris et chapeau melon sur scène encore dont le plus jeune, pantalon roulé aux pieds, au sexe qui dépasse de la chemise.

Lumière. Le rideau est tombé. Salle bondée, des mains se lèvent, saluent des connaissances. Dans l’allée centrale, une jetée pentue posée entre la scène et le chêne aux branches nues dressé au milieu des sièges bleu nuit. Derrière l’arbre, le dispositif de projection vidéo.

Sortie. Brouhaha. Bribes de commentaires sur En attendant Godot dans cette mise en scène de Marie Lamachère.

Cohue. Un couple prend un couloir sur la droite se faufilant entre les sièges gris. L’homme se retrouve face à une jeune femme avec laquelle il discute.

 

2

Après le noir complet, je cligne des yeux dans la lumière. J’ai encore dans la tête les dernières répliques hurlées par les comédiens. Et la toute dernière : Allons-y !

Mauro lace ses chaussures et reboucle son ceinturon. Je lui dis que je relirai En attendant Godot une énième fois. M’a-t-il entendu ? Il vient de se retourner. Il la cherche, je n’aurai jamais la paix.

Je reconnais Céline au loin, nous échangeons un signe de la main.

Cohue. Des pour, des contre. Mauro me demande ce que j’en ai pensé. Je ne peux encore me faire une idée précise. Je le lui dis. La scène finale où le comédien perd son pantalon est quand même incongrue, inutile, gratuite. Je lui dirai tout à l’heure.

Deux couples à quelques mètres devant nous, vers lesquels nos pas se dirigent. Encore cette grande bringue qui domine tout le monde.

On pousse derrière.

Nous passons tout près de l’arbre du décor. Je vois les feuilles vertes qui ont habillé les branches pendant la pièce quand changent les saisons.

Je n’imaginais pas la revoir ici. Je le dis à Mauro. C’est nul, pourquoi je dis ça, je les ai vus tout à l’heure à l’entracte, se parler à l’oreille, rire ensemble.

Je propose d’éviter la cohue, de prendre à droite. Par terre, une boucle d’oreille est coincée dans la moquette d’une marche. J’ai perdu Mauro l’espace de cet instant où j’ai baissé les yeux.

Elle sourit à Mauro. Son regard dans le sien. Je la trouverai sans arrêt sur ma route.

 

Brigitte Célérier | choc (par couches)


première couche

la courbe de la route et les voitures lancées, au delà du carrefour, le soleil qui sort derrière l’arbre, le cendrier repoussé, carrefour, entrée dans flux, voiture en face brusquement traversant, irruption, le choc, et la voiture qui arrivait derrière, heurt – douleur rouge, plus rien

 

deuxième couche

est ce que c’était ainsi ? C’est ce qu’on se passe de mots en mots, pour s’annoncer ce qui est là arrivé, qu’on ne peut encore concevoir, puisque elle, bien entendu, elle ne peut plus rien dire, puisque les autres sont encore sous le choc, emportés vers des hôpitaux, allongés ou tenant la main des allongés

 

troisième et quatrième couches

« comment c’est arrivé ? Tu vois la route, elle revenait du hameau, elle avait déposé Isa - elle fait du cheval maintenant, la dernière passion – elle s’est engagée juste après la courbe de la route de Kermeur , là tu sais où les voiture lancées freinent à peine, et je n’en sais pas plus, quelle importance ? » – bien sûr quelle importance ? Et le silence retombe, nous ne savons que nous dire, je t’entends pleurer, mais je ne sais pas, je prends le temps d’accepter l’horreur, j’imagine, je me souviens un après-midi la petite route, le soleil qui sort derrière l’arbre, le cendrier repoussé, j’entends ta voix, coupée par la presse, la gorge qui se noue, et puis parce que je refuse encore – « carrefour... entrée dans flux... voiture en face brusquement traversant – comment ? on n’est pas encore sûr, ils ont dit pneu éclaté, mais pas sûr... il le chauffeur est en très mauvais état disait le gendarme, et c’est pas sa faute il semble... qu’est-ce que ça change ? » irruption, le choc – « elle serait morte sur le coup, morte, sur le coup, ou tout de suite après, avant l’arrivée des secours... et puis » la voiture qui arrivait derrière, heurt, « un second choc, presque rien, enfin presque... mais le chauffeur est blessé, légèrement je crois, ils étaient deux, la femme n’a rien », tu es lancée, tu continues, parce que bien sûr c’est pas possible c’est pas concevable, mais c’est là c’est arrivé, ce qu’on ne peut encore concevoir « elle a souffert ? » tu as un petit rire.. « Mais comment veux-tu que je te le dise ? Elle est plus là, elle ne peux nous dire » et puis une voix et vite « je raccroche, je t’embrasse, il faut que je prévienne les autres, et puis là les Verdier arrivent pour le déjeuner... comment il va ?.. il erre, il est comme fasciné par les enfants.. tu viens ? » « je dois partir là, suis seule, un chantier, et puis faudra que je regarde, que je passe faire un sac, je vous appelle pour vous dire quel train » mais je ne sais pas où je suis comment vais faire.. oui le rendez-vous, peux pas prévenir, comment je vais faire moi.. dossier, les clés... sa douleur rouge, plus rien les larmes non ! Plus tard.

 

Jérôme S. | Jamais...


Jamais, jamais il n’aurait du s’y rendre. Jamais, jamais il n’aurait pu penser, imaginer, concevoir cette réalité, cette invraisemblance. Jamais. Bien qu’il sache, il doute. Tant la chose le dépasse..... S’’accroche, par tous les moyens, à une maigre portion de réalité fuyante, narquoise. Se dérobant aussitôt que se manifeste la voix cinématographique de sa mémoire. De la pointe de son couteau, il remue la chair blanche, inerte devant lui. Hésite un instant. Il devrait reprendre l’histoire au début. Cette histoire qu’il ne maitrise plus. N’a jamais maitrisée et qui pourtant ressemble à la sienne, plus fidèlement que son propre reflet dans le miroir de la bibliothèque paternelle, aujourd’hui dispersée aux quatre galaxies.

Il comprend : chacun des jours qui furent les siens travaillait à produire ce jour. Ce fameux jour....

Il porte un morceau de chair morte à sa bouche. Ses lèvres pas plus que son bras ne tremblent. Rien de son état ne transparaît. Il mâche, absorbé. Sent la fibre se liquéfier sous la double action de la salive et de la mastication. Une épaisse bouillie tiède, fade, glisse dans son gosier. Passe mal comme passe mal la journée d’hier, celle d’avant- hier et toutes les autres somme toute depuis. Jamais, jamais ’il n’aurait du acquérir cette ancienne demeure. Pas plus qu’il n’aurait du monter ces escaliers. Il sépare délicatement la peau de la chair avec le sentiment de s’attaquer à plus fort que lui. Pense à la découverte. Vingt-quatre, vingt-huit heures déjà. La même écriture, la même et tant de détails. La tête lui tourne. Lui prend l’envie de s’enfuir. De courir loin, vite, sans but. D’oublier hier, avant hier, les six derniers mois, les trois, dix, trente, cinquante dernières années. D’oublier sa mémoire, son nom, son présent, ce qu’il mange. D’effacer le jour d’avant. De le gommer non pas de sa mémoire mais le retrancher du nombre des jours alloués à l’univers. L’arracher au passé, à la mort du temps. L’expédier dans un néant si profond que jamais, jamais ce jour n’aura existé ni pourra exister bien qu’il fut pourtant. Par jeu, il déloge un œil de l’orbite, s’attaque aux joues. Aucun trouble, aucun signe extérieur ne signale la tempête qui ravage son esprit.

1666/1999. Trois cents trente-trois révolutions terrestres très exactement le séparent du grand incendie de Londres. Ces deux dates dans le cahier. Deux bornes. Comment pouvait-il savoir ? Comment pouvait-il savoir ? Et d’abord, qui savait ? Et cette écriture si semblable et tant de détails. L’incendie, la solution ! Foutu cahier. Le bruler. Le voir se tordre sous la morsure des flammes. Les voir lécher les marges, brunir les tranches, légèrement au début, puis grandir et s’emparer des lignes détestables. Les voir dévorer l’impossible et retourner enfin, sain et sauf, dans une trame spatio-temporelle linéaire. Dans un monde logique. Un monde dans lequel la cause précède l’effet. Un monde ordinaire où l’on ne trouve pas de cahier en abattant une cloison. Uchronie ? Univers parallèles ? Distorsion temporelle ? Passage ? Canal ? Comment est-ce possible ? Tant de détails ! Il termine sa bouchée, pose son couteau.. Aussi, pourquoi cette histoire commence-t-elle par le grand incendie de Londres ? Un jour avant très précisément et comment, comment savait-il qu’en mille neuf cents quatre vingt dix-neuf et qui a bien pu sceller ce récit en ces murs ? Et puis ces pages manquantes. Les trois dernières. Arrachées.

Disperser les cendres dans un lieu saint. Conjurer le sort. Il y pense. Tente de s’en persuader bien qu’il ne croit en rien pas plus qu’il ne se sent la force ou le courage de gratter une allumette, voire d’allumer un briquet.

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ce qui, traduit, donne sensiblement ceci :

— Chéri, dis-moi, qu’as-tu ? Tu n’as pas décroché un mot du repas. Des soucis ? Des problèmes avec les clones dans le centre de production ? La nostalgie ? Tu n’aimes pas l’humain ? Tu n’as même pas fini ta ta tête à l’étouffé. Je sais que tu préfères le poisson le vendredi mais la petite est rentré tard de la musique et j’ai du me rabattre sur de la viande.

— Non,non, j’aime bien l’humain, c’est bon. Surtout de la manière dont tu l’apprêtes mon ange, non ce n’est pas ça. Non....

— Alors ?

— Bah une histoire à dormir debout, rien de bien sérieux. Je n’y pense déjà plus. Il reste encore des doigts ?

 

Katell | Dans le fracas du soleil


La lumière est partout. Elle éclabousse et dilue les corps, les transperce et les fouaille. Les corps sont dans cette exultation de la lumière, dans l’éclat qui les lamine. Dépecés et radieux. Devant le café, le monde se presse. Il y a l’amas épars des tables, des chaises, le va et vient des serveurs, les verres qui circulent, la rumeur sourde des conversations. Il y a ce lent abandon des corps qui peu à peu marquent le territoire, prennent possession du brouhaha, s’inscrivent dans cette fugitive nacelle diaprée de soleil, aspirant à la totalité du moment. Corps alanguis, corps volatils, corps vagabonds. Des croisements possibles, dans les déplacements, avec une probabilité de rencontres qui croît au fil de la soirée, au rythme du soleil qui décline. Une vibration continue de l’air et l’incessante marée des voix, en sourdine.

Son corps à lui est dans la retenue, dans la tension même. Il y a eu cette place qu’on lui a vaguement désignée, et dont il ne bouge plus, indifférent à la nuée sonore qui l’entoure et l’absorbe, conscient des îlots de conversation qui se forment, mais résolu à maintenir sa posture de repli, dans un quant-à-soi un peu hautain et sauvage. Si je ne bouge pas rien ne m’arrivera je serai bien tranquille. Il observe ceux qui parlent et rient, ceux qui, comme lui, semblent absents de la mêlée, en retrait dans leur silence, et l’ennui qui exsude de leur regard, alors. Enfin, c’est ce qu’il croit.

Il l’a bien vue, l’autre, celle par qui la blessure. La blessure quelle blessure je ne suis pas touché. L’incompréhension, la colère tapies, la rancoeur étouffée. Je ne ferai pas le premier pas. Comme toujours, elle rayonne, délicieusement exubérante. Toute malice, grands sourires. Infiniment séduisante, virevoltante et gaie. Captant les regards, appelant le contact.

Les corps se déportent, le mouvement brouille les repères installés, c’est vibrionnant et décousu. La scène devient nocturne, ça louvoie, sinue, s’échappe, revient, c’est encore le plein de la fête. On se cherche, s’interpelle, s’invite dans la fiction de l’amour et de la fraternité. Elle, elle paraît si pleinement vivante, finalement si bienveillante et accessible. Solaire.

Il se sent papillon nocturne happé irrésistiblement par la lumière, éblouissante, ravageuse. Il n’a rien prémédité, il s’est retrouvé face à elle et les mots qui sont sortis de sa bouche, il ne sait plus, il a oublié depuis, mais il sait que c’était une prière, c’était demander l’aumône pour soigner la blessure, gentiment, plaisamment, presque avec innocence. Il a accompli ce qu’il avait décidé de ne pas faire, surtout pas c’est trop risqué ça ne sert à rien…

Après c’est la fuite, le corps en fuite, qui vient se lover contre le mur du café, dans l’entre-deux nauséeux où la lumière des néons achoppe sur l’obscurité larvée à l’abri des poubelles. Les hoquets qui déchirent le corps, le dégoût de soi, d’être passé à l’acte, pour cette humiliation ultime, ce non tranchant et méprisant qui ruine tout espoir de réconciliation, renvoie au néant, aux limbes, à l’absence. Ainsi je sais, je suis délivré.

 

Anne Kilppstiehl | ils frappent

— -
(nota : mise en page auteur pas reproductible, désolé)

 

1

chaud rouge sang         RIEN
son sang coule         Un soldat
P     P   
    I     personne
E C     COULEUR BLONDE
DO        trois         LUMIÈRE SANS OMBRE
S U         deux soldats
PIEDPIED P       un sac         froid du mal de l’hommev         
S        ils frappent         
PIEDS      S      COUP      PIED         PIED   les hommes FRAPPENT
FRAPPENT     
PIEDS Un soldat
PIED Une masse à terre S       PIEDS      de la terre
FRAPPENT       PIED       FRAPPENT !!!!

 

2

Un enfant regarde la scène derrière une rambarde en fer forgé. Est-ce d’une cour ? D’une fenêtre ? Les soldats ne le voient pas. Ils sont tellement occupés à donner des coups au sac qui roule sous leurs pieds. D’abord l’un y va, donne un coup, le remet un place, un autre, puis l’autre. Ils sont si concentrés. Le temps n’a pas de prise sur eux. Leur énergie semble intarissable. Quand s’arrêteront-ils ?

L’enfant regarde. Il regarde sans se cacher, il est face à eux. Et son regard ne change rien. Comme s’il était de l’autre côté d’un miroir sans tain. Ils ne sentent pas sa présence. Ils ne ressentent pas son regard. Est-ce qu’il cherche à passer inaperçu, se faisant petit, du haut d’un corps transparent, s’étant oublié dans la sidération ? Ou est-ce une présence qui demande par la force de son être-là l’interruption de ce massacre, et l’attraction vers lui, l’enfant, qui saura déguerpir dès qu’il le faudra ?

 

3

Mais que font-ils ? Ils frappent un sac ? Ils ne se rendent même pas compte de moi ! Eh ! Je suis là ! Vous m’attrapez, ou quoi ? Non non, vous ne m’attraperez pas ! Qu’y a-t-il dans ce sac ? On dirait un ballot… un ballot sale avec des tâches rouge-brunes. Ils frappent ! Ils frappent ! Ils frappent ! Ils frappent ! Ils ne s’arrêtent pas. La lumière m’aveugle ! Il est midi. Et pourtant j’ai froid. Je tremble. Il y a quelqu’un dans le sac ! Ils frappent quelqu’un !

 

Laurent S. | des soucis ?


Jamais, jamais il n’aurait du s’y rendre. Jamais, jamais il n’aurait pu penser, imaginer, concevoir cette réalité, cette invraisemblance. Jamais. Bien qu’il sache, il doute. Tant la chose le dépasse..... S’’accroche, par tous les moyens, à une maigre portion de réalité fuyante, narquoise. Se dérobant aussitôt que se manifeste la voix cinématographique de sa mémoire. De la pointe de son couteau, il remue la chair blanche, inerte devant lui. Hésite un instant. Il devrait reprendre l’histoire au début. Cette histoire qu’il ne maitrise plus. N’a jamais maitrisée et qui pourtant ressemble à la sienne, plus fidèlement que son propre reflet dans le miroir de la bibliothèque paternelle, aujourd’hui dispersée aux quatre galaxies.

Il comprend : chacun des jours qui furent les siens travaillait à produire ce jour. Ce fameux jour...

Il porte un morceau de chair morte à sa bouche. Ses lèvres pas plus que son bras ne tremblent. Rien de son état ne transparaît. Il mâche, absorbé. Sent la fibre se liquéfier sous la double action de la salive et de la mastication. Une épaisse bouillie tiède, fade, glisse dans son gosier. Passe mal comme passe mal la journée d’hier, celle d’avant- hier et toutes les autres somme toute depuis. Jamais, jamais ’il n’aurait du acquérir cette ancienne demeure. Pas plus qu’il n’aurait du monter ces escaliers. Il sépare délicatement la peau de la chair avec le sentiment de s’attaquer à plus fort que lui. Pense à la découverte. Vingt-quatre, vingt-huit heures déjà. La même écriture, la même et tant de détails. La tête lui tourne. Lui prend l’envie de s’enfuir. De courir loin, vite, sans but. D’oublier hier, avant hier, les six derniers mois, les trois, dix, trente, cinquante dernières années. D’oublier sa mémoire, son nom, son présent, ce qu’il mange. D’effacer le jour d’avant. De le gommer non pas de sa mémoire mais le retrancher du nombre des jours alloués à l’univers. L’arracher au passé, à la mort du temps. L’expédier dans un néant si profond que jamais, jamais ce jour n’aura existé ni pourra exister bien qu’il fut pourtant. Par jeu, il déloge un œil de l’orbite, s’attaque aux joues. Aucun trouble, aucun signe extérieur ne signale la tempête qui ravage son esprit.

1666/1999. Trois cents trente-trois révolutions terrestres très exactement le séparent du grand incendie de Londres. Ces deux dates dans le cahier. Deux bornes. Comment pouvait-il savoir ? Comment pouvait-il savoir ? Et d’abord, qui savait ? Et cette écriture si semblable et tant de détails. L’incendie, la solution ! Foutu cahier. Le bruler. Le voir se tordre sous la morsure des flammes. Les voir lécher les marges, brunir les tranches, légèrement au début, puis grandir et s’emparer des lignes détestables. Les voir dévorer l’impossible et retourner enfin, sain et sauf, dans une trame spatio-temporelle linéaire. Dans un monde logique. Un monde dans lequel la cause précède l’effet. Un monde ordinaire où l’on ne trouve pas de cahier en abattant une cloison. Uchronie ? Univers parallèles ? Distorsion temporelle ? Passage ? Canal ? Comment est-ce possible ? Tant de détails ! Il termine sa bouchée, pose son couteau.. Aussi, pourquoi cette histoire commence-t-elle par le grand incendie de Londres ? Un jour avant très précisément et comment, comment savait-il qu’en mille neuf cents quatre vingt dix-neuf et qui a bien pu sceller ce récit en ces murs ? Et puis ces pages manquantes. Les trois dernières. Arrachées.

Disperser les cendres dans un lieu saint. Conjurer le sort. Il y pense. Tente de s’en persuader bien qu’il ne croit en rien pas plus qu’il ne se sent la force ou le courage de gratter une allumette, voire d’allumer un briquet.

’-_’’’___’__’’’’’’’’’’’’_’_’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’’___’’’’"""à==========")"ààà""èèèèèèèèèè&èè&//////////////))))))))))))))ùùùùùùùùùùùùù&&&&&& oooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooo
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ce qui, traduit, donne sensiblement ceci :

« Chéri, dis-moi, qu’as-tu ? Tu n’as pas décroché un mot du repas. Des soucis ? Des problèmes avec les clones dans le centre de production ? La nostalgie ? Tu n’aimes pas l’humain ? Tu n’as même pas fini ta ta tête à l’étouffé. Je sais que tu préfères le poisson le vendredi mais la petite est rentré tard de la musique et j’ai du me rabattre sur de la viande.
— Non,non, j’aime bien l’humain, c’est bon. Surtout de la manière dont tu l’apprêtes mon ange, non ce n’est pas ça. Non....
— Alors ?
— Bah une histoire à dormir debout, rien de bien sérieux. Je n’y pense déjà plus. Il reste encore des doigts ? »

 

Alice Scaliger | l’action est folie


La retrouver sur son blog Lettrée.

J’ai rencontré un vagabond. C’était près du grand arbre d’automne, au feuillage roux et blond. Un grand marronnier. Le vagabond était discret, furtif. Mais mon regard a rencontré le sien.

*

Juste avant : sous l’arbre, je remettai en place mon attelle, et massai doucement la cheville victime d’une entorse récemment. Juste avant : le vagabond guettait, à l’affût de qui aurait pu mettre la sécurité que lui offre la marge des villes en péril.

Juste après : sous l’arbre, j’ai compris qu’un jour, ou dès à présent, j’appartiens à la tribu des gens du vagabondage. Sous l’arbre, j’ai compris qu’entorse ou pas, je suis de ceux qui marchent, voyagent, vont plus loin. Sous l’arbre, j’ai compris que mon dos allait chercher au contact de l’écorce sédentaire la confirmation qu’il était une échine faite pour voyager.

Juste après : le vagabond est allé un peu plus loin, et il n’avait plus peur. Il avait aidé quelqu’un.

*

La scène d’action est rapide : un vagabond m’aide à remettre mon attelle. Il était tapi dans les hautes herbes du bord de Loire, non loin de l’arbre où j’ai pour habitude de me reposer, mais ce jour-là j’ai une attelle, à cause d’une entorse survenue récemment. Je ne sais pas pourquoi il vit ainsi, en sauvage, en bordure de monde, dans un retour à la nature. Je ne l’avais jamais vu, seulement perçu parfois une présence. Humaine ou animale, je n’aurais su le deviner. Une sortie de prison, une rupture de vie, comme disent les sociologues, une folie, un touriste resté figé dans la beauté du paysage, qui en éprouve la dureté à présent. Je ne sais pas, mais il m’aide. Me prend la main, soulève ma jambe, masse la cheville et resserre l’attelle. J’avais besoin d’aide pour qu’on replace cette attelle de bric et de broc, ou plutôt de bois et de laine, par mes propres soins fabriquée. Il m’a souri, et a fait un signe encourageant de la main, comme on en fait aux oiseaux qu’on libère de leur cage, leur souhaitant un bon voyage.

Un geste emplit l’humanité.

 

Magali E. | à la hauteur de la scène


J’arrivai à la hauteur de la scène. Etendu sur le bitume chaud et humide de la ville. Ourlet décousu, jean usé par tant de marches, baskets blanches en toile. Est-ce qu’il dort ? On ne voyait que ses jambes. « Il est tombé, là, juste devant moi ». Un groupe affolé autour de lui. Cet homme jeune étendu sur le bitume chaud et humide de la ville respirait encore, faiblement. Des râles, les yeux révulsés. « Vous l’avez vu aussi ? ». « Non »
« Il est tombé. J’étais derrière lui » . Son corps soudain chiffon de peau et d’os ne le porte plus. Il s’écroule. Il sait dans ses veines l’irréparable.

Elle avait tout vu depuis la fenêtre de son appartement. Il avait descendu les escaliers, franchi la lourde porte qui donnait sur la rue. Il avait fait un pas, puis deux, puis plus rien.
Elle savait dans ses veines l’irréparable.

Je l’entends murmurer. On appelle les secours. On s’écarte. On laisse passer les infirmiers. Tout va très vite. Je les suis. Je connais ce jeune homme.

Moi, je l’ai vu tomber. Je l’ai vu quitter l’appartement, son visage d’orages. Je connais cette expression. Il abandonnait à ses démons la meilleur part de lui-même. Mon oreille contre la porte j’ai écouté ses pas, son souffle court. Je l’ai vu traverser l’avenue. Se diriger vers le quartier. Un pas, deux pas, je l’ai vu tomber.

Je n’ai pas réfléchi. J’ai cherché mes clés, j’ai ouvert la porte. Me suis précipitée dans le dehors violent de la rue. Le feu est rouge. Tant pis je traverse. Coup de klaxon furieux. Je suis aveugle. Je ne sens plus mes jambes. Je somme les gens étonnés de s’écarter. Un homme alerte déjà les secours. Je monte dans l’ambulance.

 

François Szeleveny |


Couche 1

Un camion déplie sa pince. Deux hommes pour le camion. Une cabine téléphonique, caoutchouc noir autour des vitres. Mécanique bruyante. Trottoirs sales, gris et frais. L’homme matelassé tourne en rond tête basse. Lumière acide du matin. Une femme, chignon, cabas, pose une main sur l’épaule, parle tout près de l’oreille. Un petit groupe à l’écart, remue les bras, yeux vers le ciel. 4 personnes. Au loin, brouhaha du marché, percé de notes aiguës. Rectangle de bitume découpé. Cabine en l’air, montants rouges, taguée, tangue, pleine comme un œuf. Camion déglingué. L’homme au sol, grossi d’un tas d’habit tourne en rond, tête baissée.

 

Couche 2 et 3

Elle n’entend pas ce qu’il dit. Elle voit les lèvres bouger et les dents qui manquent. Il tourne en rond. Elle voit la cabine découpée dans le rectangle de bitume s’élever dans l’air. Elle sent une main sur son épaule « ça dérange qui ? » Elle voit la cabine découpée dans le rectangle de bitume s’élever pleine comme un œuf : cartons livres couvertures boîtes. « Et pourquoi cette cabine, ils peuvent pas lui laisser ? »
Alors elle se retourne vers cette voix qui lui parle si près, voit une femme, chignon crotté sur la tête, aux yeux qui disent que c’est pas juste que c’est pas urgent qu’on n’a pas le droit.

« Mais laissez lui ! » elle gueule.

Elle voit les ouvriers veiller à l’équilibre. Ils disent rien, font leur boulot. Elle sent la honte dans tout ce fracas et cette pauvre mécanique rouillée.

A dix pas de là, ça s’indigne. Un petit groupe commente. Elle n’entend pas.

Elle s’approche de l’homme grossi d’un tas d’habit. Il lève la tête, la reconnaît, et baisse la tête et tourne en rond tourne en rond à côté de sa maison arrachée.

 

Couche 4

L’homme à la fenêtre, ses doigts comme des boudins, croisés : Il faudrait foutre le camp. Marre de ces cauchemars qui me collent au sol, toutes les nuits, affaires à mettre en sac. Chercher à ne pas oublier, à oublier ce qu’il faut chercher. Cloué. Jamais à temps, pour foutre le camp.

 

Jalie Barcilon | Ça me tue


New York émerge, dans un halo blanc. Un jeune rouquin marche sur un câble tendu entre deux tours en cours de construction. La façade est percée de mille meurtrières. Les fenêtres sont des trous sur la ville. Le ciel le découpe dans ce matin froid. Il pose un pied puis l’autre, se retourne, fait un grand écart, et quoi... Bruit d’hélices. C’est l’hélicoptère de la police. Cinq policiers descendent. Ebahis, hagards, agités.

Qu’est-ce qu’il fait ? – Il s’allonge. Il se fout de nous. Fuck. C’est mon premier mois dans la police c’est raide. Est-ce qu’il a pensé à sa mère ? Il n’a peut être plus de mère - avec les cheveux qu’il a, il a pas dû faire le vietnam – lui – On aurait pu être copain tous les deux, lui le Roux, moi le Black, c’est con, mais quel con.

Sur la photo, il a un pantalon patte-d’Ef, et dans la main, une immense baton d’équilibre.
Sur la photo, on n’entend pas le vent, ni le bruit de l’hélicoptère, ni le battement de son cœur, ni les sanglots de son amoureuse, ni les cris de la foule tout en bas.

Rien dire. Pas bouger. Ne pas le brusquer. Ne pas s’approcher. Ne pas lui parler. Le laisser. Ne pas le laisser. Tomber. Ne pas le laisser tomber.

J’ai fait ça pour aider moi, pour être quelqu’un, quelqu’un d’américain, il fout tout en l’air ce con, ça fait déjà trop d’temps que j’peux rien faire pour moi ni pour personne. Fuck. Ce qu’il nous renvoie à la gueule ce con. Ça me tue.

 

4, impossible retour


Françoise Gérard | Pour combien de temps ?


Je suis ici (pour combien de temps ?), attachée à cette table (pour combien de temps ?), arrêtée dans ma course, sans programme d’action, figée et comme tétanisée depuis... (combien de temps déjà ?), dans une sorte de prison intérieure que je ne comprends pas, qui empêche toute initiative et qui me retient loin, si loin de ce village là-bas, marqué d’une croix sur la carte du monde que j’ai accrochée sur le mur en face de moi, sali par les vapeurs de cuisine...

C’est une sorte de voyage immobile que j’ai entrepris paradoxalement pour me rapprocher de toi qui es si loin de moi (pourquoi ?)... et cette pièce dans laquelle je me suis cloîtrée volontairement est comme le compartiment d’un train qui m’emporte loin de moi vers toi dans la plus grande des obscurités, car je ne sais plus qui je suis, je ne sais pas, je ne veux pas savoir pourquoi tu me fuis...

Je voudrais te rejoindre... Je voudrais regarder de nouveau avec toi les paysages qui étaient les nôtres, jadis, tu te souviens ? Et prendre enfin le temps de revenir à l’essentiel car il me semble bien que j’ai tout gâché et que nous n’en serions pas là, moi surtout, recluse volontaire, si... Parle donc, dis sans ménagement que je ressemble à ces craquelures sur le mur qui me fait face et dans lesquelles plonge mon regard à chaque fois que j’essaie vainement de faire un pas de côté !

Mais tu refuses de me répondre et je suis lasse d’attendre sans espoir le déclenchement de la sonnerie du téléphone. Aussi ai-je entrepris de mettre noir sur blanc cette partie de notre histoire, avec l’espoir que tu me lises un jour… pour combler cette attente bizarre et tenter de faire parvenir à la lumière les motifs obscurs qui entachent ces zones de notre vie, et salissent l’idée que je me fais de moi-même...

Des épluchures d’une pomme croquée avant-hier, oubliées sur le bord de l’évier, figurent ce que je pense être devenue aujourd’hui… un déchet ? Elles correspondent à cette impression insoutenable de vivre les derniers instants d’une relation ratée comme les restes d’un fruit que je n’ai pas été capable de savourer...

Je me penche parfois à la fenêtre, j’écoute distraitement les bruits de la rue qui semblent parvenir d’un monde où je n’ai plus ma place. Je vis prostrée comme si j’avais été bannie ! Il me faut comprendre ce processus infernal qui me vide peu à peu de toute ma substance. Comprendre pourquoi (à défaut de l’accepter et en espérant une inflexion du destin…), le bonheur est désormais dans un lieu inaccessible dont j’ai perdu la clé...

 

Philippe Castelneau | le chien


… Et puis, le retour ; l’impossible retour. Les portes du bus s’ouvrirent enfin, je sortis sur le trottoir, et mon père qui m’attendait ne me reconnut pas. J’étais revenu chez moi. Pourtant, chez moi, désormais, me semblait être ailleurs. On prit mon sac et l’on me prit par l’épaule. On me tirait par le bras, on me palpait : on s’assurait que j’étais bien là. La main qui me serrait, c’était de l’amour, mais c’était aussi une prison.

La ville, les rues paraissaient étroites. Mes parents me semblaient vieux. Ils me posaient des questions auxquelles je ne savais pas répondre, et quand je leur parlais, ils ne comprenaient pas. Mes parents étaient sourds.

L’impossible retour… Il fallait faire cependant bonne figure. Il fallait ne pas paraître ingrat. Les amis, la famille, le défilé incessant des premiers jours, et pour chacun un mot, un sourire. Il fallait réapprendre les liens, se remémorer les non-dits, convoquer d’anciens souvenirs déjà presque oubliés. Il fallait ne pas se tromper, ne pas décevoir ; les fils étaient ténus, mais il fallait s’y raccrocher.

Il fallait faire illusion. Sans jamais se mentir, sans se perdre, jouer le jeu, faire au moins semblant d’être là avec eux. Les autres me scrutaient, les autres semblaient ne pas être dupes. Il me fallait trouver les mots, réapprendre la langue. Il fallait être attentif, conciliant. Il fallait se montrer humble. Les autres perdaient patience, ils ne comprenaient pas. On ne s’expliquait pas mon envie de si tôt repartir. L’impossible retour… Mon cœur pesait lourd, je portais les stigmates d’un amour lointain, un premier amour que je dépliais en moi comme on déplie une carte pour y tracer des routes, les chemins d’un ailleurs fantasmé. Mais déjà la carte, sous le poids de ma plume, se déchirait par endroits.

Les autres ne comprenaient pas. Les autres croyaient savoir, leur cœur était sec. Il aurait fallu ne jamais partir pour grandir avec eux. Le bleu du ciel trop pâle, la lumière, les odeurs me pesaient. La torpeur envahissait tout. Et l’on me retenait encore. On voulait me garder ici, me garder pour soi. Les fils que j’avais tirés s’emmêlaient, m’enserraient, ils me maintenaient prisonnier. Dans le ciel, je voyais les avions passer, de plus en plus haut ; ils partaient de plus en plus loin et je n’avais d’autre choix pour l’instant que de rester ici.

Ici, le soir et jusque tard dans la nuit, je m’asseyais dans la chambre, dans le fauteuil près du lit. La pièce était grande et je redoutais maintenant de m’y perdre. Les murs aux teintes pastel, c’était moi qui les avais peints autrefois, mais je ne m’y retrouvais plus. Le lit, un matelas posé à même le sol, la stéréo posée à côté, de façon à pouvoir l’éteindre sans avoir à me relever, c’était moi qui l’avais ainsi installée. Sous mes doigts, les touches n’étaient pourtant plus les mêmes. Le souffle des enceintes ne m’était plus rien de connu et le bruit du lecteur de cassettes arrivant en fin de bande me faisait à chaque fois sursauter. Au-dessus du lit, éclairés par le vasistas qui faisait dans la nuit danser sur les murs des ombres blafardes, les posters aux couleurs passées, fixés par des punaises rouillées, représentaient des groupes qui pour moi ne représentaient plus rien. Restait le chien, couché à mes pieds. Dans le noir, quand mes larmes coulèrent, le chien poussa un soupir. Le chien savait. Le chien, je l’avais reconnu.

 

Brigitte Célérier | car je devrai parler de toi


car je devrai parler pour toi, puisque on t’attend en vain, tu ne le sais pas encore, peut-être, mais j’en serai sûr, ou à tout le moins de ton retard

car je vais devoir parler de toi, que j’ai laissé, à ceux que tu avais quittés, comme te l’ai promis

je ne pourrai ou ne devrai pas dire les murs et la longue fenêtre qui ne s’ouvre pas, le soleil dardé qui fait du lit un piège humide où croupir

car nous nous disions tu entends la mer, ou nous nous regardions avec le désir de la mer dans les yeux, mais nous ne la voyions pas, mais tu ne la vois pas

car elle parlait de la terre quittée, très loin, de mer en mer, et qu’elle était là, au bout du terrain sous la fenêtre

car de toutes ses voiles le bateau m’emmène mais que tu ne l’a pas pris et ne le prendra pas

tu es là, dans la chambre, seul maintenant, ou peut être pas

mais tu parlais, tu parle, si peu que cela ne change rien

langue liée par la fatigue ou le découragement, ou la peur des mots qui viendraient dire ta détresse, lui donner existence

je regarde le sillage, un marin qui vide un seau, je tends mon visage à l’humidité de la mer, je pense à toi, à la moiteur où tu cherches le repos

et tu vois le mur chaulé, le christ bleu, le rideau que tu voudrais tirer sur la lumière
tu attends, tu guettes les pas glissés des serviteurs, le claquement des chaussures des soeurs,

tu roules sur toi-même, en ahanant, tu tends un bras désobéissant vers le pichet posé à terre

tu retombes sur le dos, regarde les lézardes du plafond

tu es peut-être ici avec moi, et les murs se font de toile, claquent dans le vent, et les palmes qui s’agitent dehors le font comme des lames lentement formées et déformées
mais tu ne pars avec moi, dans le rêve, que quand la fièvre t’y aide, quand elle se fait refluante

car tu ne partiras pas, ligoté par la fièvre qui te ligotes avant de t’anéantir, tu le sais...
nos fièvres, qui nous ont cloués dans cette maison de fièvres, avant que s’éteigne la fièvre de richesse qui nous tenaient en ce pays, avant que nous jugions venu le temps du départ, avant qu’il nous lâche.

Mais je sais que je me trompe sans doute, que la maison t’a avalé, que tu n’as plus le désir de l’en-à-aller.

 

Dominique Hasselmann | accroché aux basques de Gide


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Quand il avait décidé de faire en 1936 son voyage en URSS, suivi par son fameux « retour » écrit, André Gide avait accepté que je l’accompagne, parmi d’autres de ses connaissances.

Nous étions un petit groupe d’admirateurs de son œuvre – j’avais relu il y a quelques années Les Faux-monnayeurs, paru en 1925, un texte en avance sur son temps - et l’occasion était trop belle : lire quotidiennement L’Humanité, même si cela représentait déjà le passage de l’autre côté de la frontière mentale en France, ne pouvait nous suffire. La faucille et le marteau ne résonnaient pas assez fortement ici, il fallait examiner là-bas comment l’avenir nouveau, radieux, se présentait. Le communisme était une idée neuve en Europe.

Gide était d’un abord agréable. Sous un aspect sévère (chapeau et lunettes), il laissait affleurer sur son visage une sorte de jouissance tranquille, une ironie bienveillante qui rassuraient à la longue. Il jouait sans doute un personnage (comme nous tous) mais il s’amusait de ce rôle qu’il interprétait en permanence de manière différente : un jour il prenait la posture du censeur, un autre jour celle de l’encenseur. Il critiquait aussi facilement qu’il louait de manière exagérée. Il aimait que nous l’entourions, comme une petite cour qui lui rappelait sa propre jeunesse : nous étions ses miroirs ambulants.

Pendant le voyage en train, nous bougions beaucoup, nous marchions dans les couloirs en ayant l’impression d’aller plus vite que les paysages qui filaient de l’autre côté des vitres. Les wagons se laissaient explorer : les compartiments représentaient chacun un lieu clos qui contenait ses habitants, ses locataires, qui s’étaient organisés selon des rituels improvisés mais nécessaires. Un « chef de gare » local s’était ainsi désigné et faisait circuler les tâches d’occupation journalière (lecture, conversations), de nourriture, de contrôle des billets, de vie nocturne (il s’agissait d’un train à couchettes). On s’invitait parfois d’un endroit à l’autre, comme dans un immeuble entre occupants d’appartements.

Une fois arrivés à Moscou, nous découvrîmes l’immensité des avenues, des places, et le Kremlin qui ressemblait à une carte postale en couleurs avec ses toits meringués. L’immeuble du KGB n’était pas loin. La réalité sociale ne semblait pourtant pas aussi éclatante que celle racontée par la presse du PCF. Mais l’Union des Ecrivains avait réussi à organiser une entrevue entre Staline et Gide : le grand jour (28 juin 1936) approchait.

Alors, nous vîmes « le petit Père des peuples » dans toute sa splendeur. Il avait une bonne bouille avec sa moustache et son air de moujik mal dégrossi. Je me demandais si un jour il avait lu un seul ouvrage de Gide : sûrement pas. Mais on avait dû lui dépeindre l’écrivain français comme un excentrique, qui faisait trembler la bourgeoisie et était favorable aux thèses marxistes. Un grand samovar trônait sur une table basse. Le chef de l’URSS était entouré de quatre collaborateurs et d’une interprète. Gide était accompagné de quatre hommes dont j’étais sûrement le plus jeune (j’avais 18 ans).

L’entretien dura une heure, on aborda les grands thèmes de la révolution et de son introduction nécessaire dans la littérature. Staline cita notamment Essénine, Maïakovski, puis embraya sur la musique avec Tchaïkovski : on lui avait préparé des fiches qu’il regardait de temps en temps. Gide disait son enthousiasme pour ce qui se bâtissait ici et se permit un long développement sur sa découverte des films d’Einsenstein.

Les jours s’étaient succédé. Gide prenait des notes et semblait déjà mûrir le Retour d’URSS qui allait marquer sa rupture avec le Parti communiste français. Le dernier soir, dans le train, je me glissai dans sa couchette, il était fatigué, nous passâmes une nuit purement tendre, enlacés et bercés par le rythme des boggies sur les rails, cette musique répétitive envoûtante dont le créateur n’est pas Arthur Honegger mais un collectif anonyme d’ouvriers métallurgistes.

 

Christine Grimard | Prison


la retrouver sur son blog

J’ouvre les yeux, le soleil est levé.
Quel jour sommes-nous ?
Par la fenêtre, la lumière est déjà forte. Ça doit être l’été.
Il faudrait que je sorte prendre un peu l’air. J’aimerais bien prendre l’air, ils sont si beaux ces nuages, là-bas au dessus des arbres.
Je ne reconnais pas ces arbres.
Je ne reconnais pas ce ciel.
Je ne reconnais pas cette fenêtre.

*

Où suis-je, ce matin ?
Quel jour sommes-nous ?
Pourquoi suis-je bloqué dans ce fauteuil ?
Mes jambes refusent de me porter, je ne comprends pas ce qui m’arrive. J’essaie d’appeler cette fille qui passe derrière la fenêtre, mais ma bouche reste muette.
Une femme que je ne connais pas, passe dans le couloir. Elle tourne la tête vers moi, mais ses yeux sont vides. Comment appelle-t-on ça déjà, un corps mort qui déambule en silence ? Ah oui, un fantôme !
Cette femme doit être un fantôme.

*

Pourquoi suis-je ici ?
Un autre fantôme vient s’asseoir près de moi, il baisse la tête et chantonne tout bas. Je ne comprends pas les paroles de sa chanson.
Que m’arrive-t-il ?
Pourquoi suis-je ici ?
Mais quel jour sommes-nous enfin ?
J’avais des choses importantes à faire !
Elles ne se feront pas sans moi, il faut que j’y aille !
Où ça déjà ?
Pourquoi mes jambes ne m’obéissent-elles plus ?
Mais où sont-ils donc ?
Pourquoi m’ont-il laissé là ?
Qu’ai-je fait pour qu’on m’abandonne ici ?
Tout seul ! Je suis tout seul !
Je ne me souviens pas d’être arrivé ici, ni quand, ni pourquoi.
Il faut que je parte, on m’attend.
Il faut que je demande comment je peux rentrer chez moi.
Il y a un jeune homme, là-bas qui va pouvoir me renseigner. Il parle avec une belle femme, bien réelle celle-ci. Il me semble que je l’ai déjà vue. Ils s’approchent de moi, me regardent en continuant à discuter, en allemand je crois. Je ne comprends pas tout mais un mot revient tout le temps.
Je n’entends plus très bien.
La femme me parle, gentiment, elle me sourit, approche son visage tout près du mien et me prend la main.
Je regarde sa main, ses doigts sont fins, des mains de pianiste…
Son regard me cherche, ses yeux sont bleus avec des paillettes tout contre la pupille. Ce regard est triste même si elle me sourit. Il me transperce jusqu’à l’âme. Je le connais ce regard.
Je le connais.
Je lève ma main et tente de toucher sa joue, sans qu’elle ne se recule. J’aime bien la douceur de sa joue.
Je connais cette peau. Je connais son regard. Je connais ce parfum.
J’ai mal à la tête.
Je baisse les yeux, la force de ce regard me transperce le cœur.
Ce regard….

*

Elle me parle, mais que dit-elle ?
J’écoute attentivement, ce n’est plus de l’allemand. Sa voix est douce.
Elle me parle, il faut que je comprenne, je sais que c’est important.
C’est primordial .
Alors je me concentre.
Fort.
J’entends :
« Papa, je suis là, regarde-moi.
— Je t’aime, papa.
— Ne t’inquiète pas. Ça va aller… »

*

Papa !
Oui c’est elle, c’est ma fille, ma bichette ! Elle est venue me chercher !
Je vais lui dire qu’elle m’emmène.
Il ne faut pas qu’elle me laisse au milieu de ces fantômes !
Un bruit m’attire,
C’est un chariot qui passe, secouant les verres qui teintent sur le plateau métallique. C’est une jolie musique.
Je tourne la tête.
Les nuages sont beaux dans le ciel, ils passent, libres et légers.
J’aimerais être là-haut.
Tiens, il y a une belle dame près de moi. J’aime bien les jolies filles, celle-ci a les yeux bleus et bons. J’aime bien les yeux bleus.
Je ferme les yeux.
J’ouvre les yeux, le soleil est levé.
Quel jour sommes-nous ?
Par la fenêtre, la lumière est déjà forte. Ça doit être l’été….

 

Alice Scaliger | le coincé


La retrouver sur son blog Lettrée.

Au pied de l’arbre, j’arrondis le dos. Me gratte comme un ours. Je ne peux plus marcher.
C’est une impossibilité temporaire. Il sera possible de repartir. J’espère ça comme on fait un voeu fugacement adressé à une étoile filante. J’espère que la nuit ne va pas tomber trop vite. Suspens le jour, ô temps. Laisse ma cheville guérir.

Qu’est-ce qui reste ? la solitude, les rêves, le sens pratique.

Confectionner à nouveau l’attelle, qui s’est défaite, toute de guingois. Reprendre les deux branches qui vont de la cheville au genou. Les équarrir un peu mieux. Du bois j’ôte la chair et arrondis ses fibres claires pour que le tissu de mon pull s’y noue mieux. Je ne parviens pas à découper cette matière acrylique 90%, coton 10% au couteau. J’aurais aimer faire des bandelettes. Je trouve du courage en relisant l’étiquette. Je parviens au moins à la déchirer, en deux, en entaillant petit à petit le tissu qui s’effiloche à peine.

Boiter n’est pas un problème. La reine Claude était boiteuse, la femme de François Ier. Cocue, mais debout. C’est à elle qu’un jardinier zélé a dédié les meilleures prunes, le croisement le plus sucré, le plus savoureux. Elles sont d’un vert vexé, puis couleur de revanche. Peu importe d’être délaissée, de compter pour des prunes. Peu importe d’être vieille et boiteuse, tant qu’on a un bon goûter, et qu’on peut marcher. L’autre, sa Diane, la coquette, est morte d’avoir usé tous les jours de sa céruse de plomb, pour garder son teint blanc. C’est elle qui a fini, très vite, dans une boîte en bois blanc.

L’arbre devient mon ami. Je pourrais lui donner un nom. José, par exemple. Ou Joseph, c’est mieux. Il serait un prophète, m’annoncerait un message. Si une feuille tombe, c’est que je vais m’envoler.

C’est l’automne, je triche.

Je suis coincée contre cet arbre roux, ce grand arbre. Mon appui. Dont la tête, comme la mienne, touche le ciel.

 

Nathalie Fragné | La cave


Je suis descendue à la cave, je n’arrête pas de le leur dire, ils me demandent où je suis, et je leur réponds à chaque fois : A la cave, je suis à la cave, je suis descendue pour aller chercher du vin. Ils ne comprennent pas, peut-être qu’ils font semblant ou qu’ils ne veulent pas.

Abattue la gueule en biais par la clarté d’une lampe, l’ombre d’une poignée de porte, longue comme un sabre, se tord sur le carrelage. Après la poignée, commence cette chose sombre et liquide, un couloir, un endroit pour couler, ramper, disparaître, un endroit pour perdre sa peau d’enfance, son âme à venir, pour tomber dans la plaie ouverte au fond du crâne, purulente dans les plis neufs, bourdon noir entre les sillons roses.

Il y avait du monde et toutes les bouteilles étaient vides. J’ai dit : je vais à la cave, je reviens. En bas, j’ai eu très envie de me reposer, je me suis allongée au milieu des bouteilles, bien droite et fraîche sur le sol, j’entendais les bruits des voix et des rires au-dessus, c’était bon de ne pas y être. A force, j’ai oublié de remonter.

C’est un escalier en ciment, le vieux chien aveugle a basculé si fort, il a roulé comme un chiot maladroit sur les pentes des prairies.

Je leur dis : c’est peut-être le vertige des profondeurs, et ils s’en vont, et alors le petit tableau revient sur le mur, très lisse au milieu des pointes de crépi comme des vagues, terriblement lisse et obtus et fermé et satisfait de lui. J’appuie dessus avec la paume de ma main pour l’enfoncer dans le mur.

J’ai oublié de remonter. Je suis à la cave. Je reviendrai, ne vous en faites pas, mais pas maintenant, pour le moment je suis allongée bien droite et fraîche avec les bouteilles, sous la voûte. C’est sûrement le vertige des profondeurs, qui m’a clouée à ce ciel.
Il y a une chose morte dans de l’ombre, là-bas, sur le sol, en-dessous d’une table à roulettes. Sur le plateau vert pâle, un bouquet de pivoines dans un haut verre bleuté. C’est lui, j’en suis sûre, qui a perdu, laissé tomber un peu de sa chair. Dans l’ombre, le pétale ressemble à une joue d’enfant crachée là. Je m’aperçois que je bois dans un vase. Ou peut-être est-ce au goulot d’une bouteille.

 

Laurent Schaffter | Dix de long, sept de large, trois pour la hauteur.


Très convoités, quatre fauteuils fatigués fixent un téléviseur d’avant la couleur. Un poste allumé uniquement le dimanche. Jour du repos, jour du seigneur. Aux murs beiges, quelques peintures pisseuses dont la valeur doit tout à l’encadrement. De la toile cirée d’une table rectangulaire, près de la porte débouchant sur la cave où sont logés les ateliers, monte un parfum d’années mortes, de cuisines propres, bien tenues. Autour de cette table, six chaises rangées. A quelques mètres, proche d’une seconde porte fermée sur l’inconnu, une autre table. Identique. Même nappe cirée, mêmes chaises, même agencement. Une troisième enfin, pareille aux deux autres et voisine d’une sortie verrouillée donnant sur un petit jardin, complète l’ameublement de la salle. Au sol un carrelage froid, terne. Aux fenêtres des barreaux. Aux portes, toujours bouclées, des serrures, des grilles. Ne pas bouger. Ne pas s’inquiéter, ne pas s’angoisser, ne pas craindre. Ne pas remuer faute de quoi, le fil cassera. S’il casse, fini.

Sur les fauteuils usés, quatre vieillards usés silencieux, immobiles. Quatre pulls bleus, quatre pantalons-sacs fripés, quatre paires de chaussons. A l’écran leur faisant face, aucune image. Preuve que nous sommes n’importe quel jour, sauf un dimanche. Près du petit guichet opposé au dortoir, bras ballants, debout, face à la fenêtre, en pull bleu, pantalon- sac et chaussons, un chauve sourit à la pluie. Le gris de la salle s’accorde au gris du ciel et résonne en toi d’un silence mortel. Rétroviseur.

Ne pas bouger. Ton regard erre.. Redescend du plafond blanc. Longe le mur crème. S’’attarde sur une rivière d’huile figée entre deux berges d’huile. Croûte de misère peinte par le taulier du bordel. Attablés au néant, sans un mot, paumes à plat sur les genoux, sages automates, quatre autres pulls bleus, quatre autres frocs. Un pull bleu encore mais jeune celui-là, inlassablement tourne autour de la table proche de la sortie jardin.
Un puits. Un puits de vaisseaux, de conduits, de tissus, de fibres, de glandes, d’alvéoles, d’artères, de sang,de nerfs, de peau. Un puits de cellules et d’organes, au fond duquel tu gis impuissant. Pieds et poings liés. Le moindre mouvement, le plus léger soubresaut et le fil, tu le sais, casse.

Alors se refermera, sur la mort de ton esprit, le tombeau de ta chair. Emmuré doublement, triplement. Emmuré vivant dans ton propre corps, lui-même embastillé entre les murs épais de cette ancienne abbaye reconvertie mais en quoi ? Mouroir ? Dépotoir ? Prison ? En raison d’une broutille, ils t’ont serré sous le coup d’une loi homicide née en plein troisième Reich en vigueur encore trente, quarante ans plus tard. Sans compter le pli pris qui perdure sous d’autres aspects. Cette loi, pour l’heure « remisée », permet de boucler sur simple ordonnance administrative, sans aucun jugement, quiconque perturbe le "bon" fonctionnement des institutions « démocratiques ». Ce pour une durée indéterminée que seule l’administration lève ou ne lève pas. Ce qui peut équivaloir à une condamnation à vie enfin à vie, à mort plutôt ! Considérant l’état auquel ils t’ont réduit, l’éventualité médico-légale de voir l’indéterminé devenir définitif progresse journellement de manière atrocement évidente.. Rivé au désespoir, tu dérives entre dortoir, salle d’observation et ateliers.

Les plumards jouxtent la salle d’obs. Trois rangs de quinze lits. Des barreaux, des fenêtres. A moins de trois mètres face à la première alignée de paddocks, quelques chiottes, sans porte, fréquentés nuitamment par un ballet d’ ombres venues se soulager. Des vieillards, des mourants, des cas sociaux dont, dit-on, tu es.

Au fond à gauche, les douches. A droite la cellule du délirium. Ce matin repeinte à la merde. L’artiste se prend une dérouillée magistrale administrée par trois cogneurs en blouse. Rien à voir avec les coups, balancés au vieux qui ne voulait pas manger sa purée. Il aurait du, vu que le lendemain ils l’ont dégagé à la morgue.

Dortoirs disponibles de sept heures du soir à sept heures du mat. Tes pas ne sont entravés par aucune une chaîne, ni tes mains menottées. Pas plus que tu n’es sanglé sur un lit.. Tu peux marcher. Au réveil, dentiers, dentiers, dentiers, dentiers. Brise-nouilles à profusion dans la tempête du cap Lavabo. Tu te laves sommairement et rejoins, chaque matin, la file, de tes compagnons d’infortune. C’est dans les dortoirs, près de la double porte gardée qui permet d’accéder à la salle d’obs., que vous avalez la pilule. Tu peux marcher et pourtant en reviendras-tu ? La reverras-tu ? Elle que tu as, si peu de temps, tellement et tant aimée. Tu peux bouger, te déplacer dans les limites qu’imposent portes, clés, murs et barreaux. Ainsi, bouclé dans les dortoirs, en salle ou à l’atelier. Jamais deux lieux d’ accessibles dans les mêmes horaires. Tu marches peu mais marches sous le coup d’une implacable, horrible, terrifiante immobilisation. Celle de ton esprit. Plus rien ne répond. Ni la parole, ni la pensée. Tenir un crayon, comprendre une phrase, des mots même, lire, compter, dessiner, parler, agir, choisir, plus rien ne fonctionne. Seule ta conscience, sorte de lucidité permanente, impuissante totalement, te permet d’assister, noyé de douleur, au naufrage. Et cette perception claire, de ta destruction empirant de jours en jours, d’ajouter de la souffrance à la souffrance, de l’impuissance à l’impuissance.

L’image te restera peut-être, si tu en reviens, d’un jeune homme de vingt ans jeté aux fauves. Aussi ce fil, mince, très mince sortant de la fosse et te reliant au monde des vivants. Surtout de pas remuer, ne rien brusquer. Un cobra d’ambre glisse sur ta poitrine. Si le fil retombe, casse, tu ne mourras pas. je veux dire que ton corps ne pourrira pas. On le nourrira, l’entretiendra entre mauvais traitements et médicaments jusqu’à ce que la mort physique te délivre et de ton cercueil organique et des murs de ce caveau psychiatrique devenus pour toi les limites d’un monde dans lequel tu n’existes déjà plus.
L’impossible retour à la vie.

Camisole chimique. De celles qui étranglent inexorablement. Se resserrent davantage au fil des heures, des jours, des nuits, des semaines et des mois, de cauchemars en cauchemars, d’effrois en effrois, sur ce qui constitue l’être en soi. En reviendras-tu ? Et si oui, dans quel état ? Vaincu ? Dompté ? Laminé ou simplement éteint en silence dans un corps qui n’abrite plus aucune lumière, ni la moindre étincelle de souffle et qui pourtant marche.

 

Marlen Sauvage | Tache


C’était où la dernière fois ? Théâtre encore ? Ou salle des fêtes… Les Agricoles. Des ballots de paille. Elle se tenait rigide devant les ballots de paille. Et tout le monde avait quitté la salle. Des barrières à gauche, des barrières à droite. Celles qu’on plante en travers des routes pendant les manifestations. La lumière crue des néons dans son souvenir. De grandes dalles de lino marron au sol. Des fenêtres aux rideaux tirés. Il avait fallu faire le noir. Ne peut sortir, elle. Coincée parce que dehors les autres sont là. Une affiche sur l’agriculture bio devant elle. De travers. De biais. Comme elle. Etait-ce ce jour-là ? Les chaussures de marche aux pieds, elle n’avait pas pris le temps de se changer, c’était l’heure, il fallait partir. En pantalon vert sombre, un jean qui pochait aux genoux, elle avait marché toute la journée. Juste changé de chemisier, un truc à carreaux qu’elle déteste. Et pas maquillée avec ça. Etait-ce bien ce jour-là ? Elle restait debout la voix de Mauro dans l’oreille "Je dois juste leur dire quelque chose". Elle avec un grand tremblement dans le corps. Ou alors était-elle ce jour-là devant la porte, à la porte devant une porte, s’apprêtant à frapper ? Avec la voix de Mauro au téléphone, la moitié de la conversation. C’était peut-être bien là. En face d’elle la porte en bois avec cette moitié vitrée qui lui renvoie son image. Le mur moitié pierre moitié crépi, parce qu’elle est vraiment dehors. Le linteau mal jointoyé, le sol de la terrasse en béton et son ombre raidie. Comme au théâtre son reflet sur le mur, rigide. Les stridences de la scie qui tronçonne les vieux châtaigniers au-dessus du pré, ses ronflements, ses à-coups, les cris des bûcherons qui se répondent, la chute d’un arbre qui lui fait lever la tête, se retourner, oublier le mur. Les brebis affolées qui descendent la prairie en bêlant, elle fixe la porte, la voix ne l’a pas quittée. Elle lève la main vers la vitre. Son poignet tétanisé en l’air, elle le regarde. La voix qui rit. A quel moment va-t-elle entrer ? Juste frapper. Elle inspire, va pour cogner sur le bois jaune. La voix de nouveau qui s’élève, elle avait baissé un temps. Infini. Un bruit de moteur qui s’annonce. Venu du haut de la vallée. Pas le facteur alors. Quelqu’un qui passe, c’est tout. Trouver le courage de l’affronter. Le déranger dans sa conversation. Ou laisser le soleil chauffer sa nuque. Rester à la porte. Ne pas. Ne pas. Se déchirer entre ça et ça. Ecouter vibrer son plexus, battre ses viscères. Consentir à l’effacement. Sur la paume de sa main, la tache avait encore grandi, mangeait la face interne du pouce, rouge, striée de blanc. Comme devant la porte de la mère supérieure qui l’avait convoquée pour une blouse à la manche déchirée, ou ce matin où elle avait reçu un courrier non identifiable. Comme lorsqu’elle avait aperçu son père, nu de dos, dans la cuisine, alors qu’elle s’apprêtait à y entrer. Comme au funérarium quand elle ne se décidait pas à marcher vers le catafalque. Comme de retour de la fête, après l’horaire convenu, et qu’elle attendait sous le perron, incapable de sonner. La tache à chaque fois la maudissait.

 

Françoise Szelevenyi | Amas, frère


C’est un fourbi à première vue. Elle, ne voit rien. Elle, cherche.

Des sacs plastiques des boîtes des sacs des tas de choses déjouées au sol.

Ici pas de fenêtre pas de porte. Ne peut pas dire où elle est, c’est plein. Elle ne joue aucun jeu. Rien que du tout à chercher à trouver à ne pas oublier à mettre en sac.
Elle ne voit rien, rien que tout ça.

Ça sent le renfermé et la vieillerie, de celle qu’on voudrait oublier qu’on voudrait pas être là. Cloué au sol. Échoué. Les mains, à ramasser à mettre en sac. Sac trop petit, elle tasse. Ça ne tient pas. Ça déborde. Toujours plus toujours plus.

Et ça où ? Là ? Sous ça ? Soulève et cherche.

La minuterie.

À quatre pattes tête dans le sac au milieu du barda. Les murs, voit pas. Pas d’yeux pour ça. Coincée comme un rat.

Mon dieu, faudrait un mystère. Une colère. Quelque chose à gueuler pour la sortir de là.

Partir peux pas. Tout rassembler ranger ce foutoir ne rien laisser perdre prendre avec moi se souvenir, ne pas oublier de se souvenir et vite encore.

Le train n’attend pas. Ou bus avion. Mais eux, y disent le train. Le train n’attend pas.

Son corps est dans ses mains folles à farfouiller.

Le temps.

Il faudrait la prendre dans ses bras lui caresser la tête et lui montrer.

On ouvrirait la fenêtre pour l’odeur du soleil. Elle verrait les millepertuis, plein sur le talus, enchevêtrés jaunes comme c’est pas permis. Et ce serait douloureux.

Peut-être aussi que le chat qui suivait toujours son frère et même à la cantine serait là, vautré dans la couleur. Ou alors, il serait déjà mort.

Au mur, à gauche, elle verrait, plus haut qu’elle, le papier peint déchiré et le gribouillis avec la flèche c’est déchiré que son frère perché sur un tabouret avait écrit une fois. On n’avait pas encore nettoyé.

Elle remarquerait la trace laissée par le dessin qui n’est plus punaisé. On l’avait enlevé vite celui-là. Un dessin de fleur avec son chat.

Elle dirait tout bas qu’il est parti sans dire au revoir.

On dit qu’elle a perdu son frère.

 

5, du dialogue en bocal


Nathalie Fragné | aveu

Mais qu’en savait-il, ce vieillard ? Rien, je ne lui avais rien raconté, m’étais-je répété, rien dit de moi, nous avions juste échangé quelques traits d’humour au hasard de nos rencontres, parfois une remarque avisée sur le temps, et je ne voyais pas, non, vraiment pas (sauf quand je lui ai demandé si, d’après lui, les oiseaux étaient plus éloignés de nous ici, étant donné que nous étions plus bas, ou s’ils descendaient pour combler la distance), en dehors de cette réflexion peut-être un peu singulière, ce qui avait pu l’amener à penser que nous avions ce point en commun, que j’étais une peine à vivre, une spectatrice, un poisson hors du flot, du grand flux. Alors pourquoi m’avait-il fait cet aveu : la vie, je ne peux la sentir qu’à travers les autres, dans leur ventre, pas dans le mien ? Il m’avait peut-être vue, dans les rues de la cuvette, courant presque sous le soleil le ciel bleu dans les rires des terrasses d’été, mes jambes blanches courant, honteuse entre les visages hâlés les poitrines dorées palpitantes, pour pousser la porte, retrouver les murs, les fenêtres, les vitres et les autres écrans. Mais qu’importe, ce temps-là est passé, j’ai brisé mes chaînes, maintenant j’y suis, dans l’eau vive. On me parle, je réponds, en ce moment même où je flâne, oui, flâne, sur une place de marché, des paysans m’interpellent (Alors, elles vous tentent, mes tomates ? Vous avez vu comme le soleil les a caressées ?), une femme douce et ronde me fait une confidence (vous savez, j’ai le dos en morceaux, mais pour rien au monde je ne raterais ce marché, oui, une bonne livre, et deux kilos de cerises, j’y venais avec ma mère, toute petite, combien j’te dois, André ?), et je suis avec, je suis même ensemble, je le sens, je respire le même air, le même vent nous frôle, et je n’ai pas envie de me réfugier dans la montagne, ou de me cacher derrière les arbres, cette femme a une colline dans les yeux, celui-ci, haut et bleu comme un cèdre du Liban, devient soudain saule pour pencher son grand corps au-dessus de son petit-fils (tu n’as pas trop chaud, Philippe ?) Et sa grande main balaye le petit visage comme fait l’éléphante avec sa trompe pour caresser son dernier-né. Lorsqu’il s’est redressé, il a souri à mon sourire.

 

Dominique Hasselmann | billes de flipper

Dans le café, un des rares à conserver ces défouloirs laïques que sont les flippers, il se tient devant la machine et il la fait vibrer de tous ses sens : il la tient à deux mains, comme une femme qu’il voudrait pénétrer, il lui donne des coups de ventre et elle gémit, elle clignote, elle soupire.

Tu m’avais dit que tu aimais les jeux publics, on était devant un demi chacun (donc un entier pour nous deux) sur cette table en formica rouge. Tu me racontais tes dernières aventures, le chômage, la porte claquée par Sylvie, ton appart’ qu’il faudrait sans doute que tu quittes bientôt. Pendant que tu parlais, je pensais à autre chose (j’acquiesçais de temps en temps pour que tu ne t’interrompes pas), j’imaginais notre prochaine location sur cette île éloignée, loin de la foule pourtant découragée de la Corse, les balades sur les petits chemins pierreux, la mer sauvage et le ciel dégagé. Ah oui, Sylvie s’était trouvée un autre mec pendant que tu bossais de nuit comme gardien sur le chantier du ministère de la Défense ? Vraiment, pas sympa !

Mais tu ne t’intéressais pas à moi, je te laissais dérouler le fil des derniers à-coups de ton existence. Tu avais un peu de mousse aux coins des lèvres (non, pas l’épilepsie !). Si j’avais des projets ? Je répondais que non car tu aurais été jaloux de savoir que j’allais partir bientôt me dorer la pilule en Sardaigne pendant que toi tu restais dans ta banlieue, avec tes trajets en métro, ton café quotidien et ton demi du matin avant le dernier du soir. Non, je restais à Paris, j’aimais bien quand la ville s’était vidée comme par un ordre non-dit dévacuation et que ses habitants couraient soudain découvrir le théâtre "en" Avignon, comme il faut, paraît-il, toujours dire. Est-ce que tu le connaissais, le type qui t’avait "soufflé" Sylvie ? Tu n’avais pas eu envie d’aller lui casser la gueule ?

Mes questions, je les refoulais, je les posais uniquement à moi-même : finalement, j’aurais été intrusif - mais je n’allais pas te conseiller une "cellule d’assistance psychologique", j’écoutais, comme un psychanalyste, ton monologue, sauf que la chaise noire et cannelée sur laquelle tu était assis de temps en temps était plus dure qu’un divan. Tu savais que j’avais l’écoute facile, mais les solutions moins évidentes à formuler.

Quand tu jouais au flipper - je t’observais depuis la petite table où se trouvaient nos deux verres : ces prétextes à conversation - j’admirais le dynamisme que tu mettais dans ton engagement ludique : comme si le parcours de la bille représentait celui de ta vie, qu’il ne fallait pas laisser tomber trop vite dans le trou, dans la fosse. Tu pouvais devenir le fossoyeur de toi-même : tu penses vraiment ça ?, m’as-tu dit, comme si tu avais pu lire à l’instant dans mes pensées.

Tous les feux étaient allumés sur l’écran horizontal de la machine et je pouvais y lire une inscription en néon rouge : "Game Over".

 

Marie-Christine Grimard | la soirée était belle

Il adorait regarder le soir tomber, assis sur ce rocher, regarder le soleil descendre vers l’horizon puis disparaître lentement derrière "son phare".

Qu’il était beau et majestueux, fièrement dressé, contre vents et marées. Il était son refuge, son havre. Il était la sentinelle, la lumière sur l’écueil, l’œil de la nuit.

Et lui, il était le gardien de ce temple, le serviteur du temps. Il veillait sur la source, entretenait la flamme, comptait les secondes séparant les éclats. Chaque marin savait où se situait le phare en fonction du rythme des rotations. Il ne fallait pas prendre le moindre retard afin qu’aucun navire ne s’égare.

Quand il était jeune, ils étaient trois gardiens, ce qui permettait de se reposer entre les quarts, ou d’avoir du temps pour explorer le rocher à marée basse. Ce rocher, depuis le temps, il le connaissait dans ses moindres recoins. Mais jour après jour, selon les saisons, selon les tempêtes, selon la lumière, il trouvait encore à s’émerveiller, devant ce jeu d’ombres et de lumière, la valse des vagues sur la dentelle des rochers, ou la course des sternes contre le vent d’ouest.

Aujourd’hui il était seul, lui le dernier gardien du dernier phare breton encore semi-automatique. Le progrès allait bientôt étendre des griffes jusqu’à son refuge. On lui avait annoncé que l’heure de sa retraite avait sonné. Il comptait les jours qui lui restaient sur un vieux calendrier gondolé par les embruns.

Comment allait-il réussir à vivre loin d’ici ?
Ne plus entendre le rythme du ressac sur les pierres avant de s’endormir.
Ne plus entendre les cris des mouettes en partance pour un autre occident.
Ne plus entendre le vent outremer qui berce les rêves des marins, juste avant que le soleil ne se noie à l’horizon.
Ne plus entendre les pierres craquer sous les assauts des tempêtes de janvier.
Ne plus entendre la verrière grincer quand le sommet des vagues monstrueuses de colère venaient s’y écraser.
Ne plus entendre le silence de la mer, juste avant la tempête, comme une illusion de paix, comme une attente, comme un espoir.

Quinze jours, il lui restait quinze jours pour remplir ses souvenirs de l’odeur des embruns, de la couleur de l’océan, de la saveur de l’iode salé sur le bout de sa langue, du simple bonheur d’exister entre ciel et mer sur le bout de son cœur.
Il était le terrien le plus à l’ouest de l’Europe, le dernier terrien avant l’Amérique.

Bientôt il ne sera plus rien, arraché à cette bande de terre et de rochers, arraché à sa "sentinelle", arraché à son âme.
Qu’allait-il devenir sans lui ? "Son phare "…
Une âme vide.
Un cœur artificiel.
Bien réglé, automatiquement, toujours à l’heure, à la seconde près, jusqu’à la fin des temps.
Mais un corps vide, un œil sans éclat, une tour sans âme…

Il était temps de rentrer, il commençait à faire froid. La marée commençait à monter et bientôt elle allait recouvrir tout le rocher. S’il traînait, il ne pourrait plus regagner la porte et avec la nuit tombée, c’était la mort assurée.

Ah oui … Assurée.

Le sourire au lèvres, il regarda la silhouette de sa sentinelle, si belle à contre-jour, sur l’éclat de la lune qui se levait.
Il faisait si bon sur son rocher.
Il s’assit de nouveau sans cesser de sourire.

Bien sûr, se dit-il.
Après tout, la soirée était belle, si belle qu’il allait la prolonger un peu.
Il resterait là, puisque c’était ici, chez lui.
Il suffisait de rester assis, là.
Éternellement.

 

Françoise Gérard | liberté emprisonnée

Si tu m’avais écouté…

Julien se raidit. La liberté est l’un de ces mots gluants qui glissent entre les mains comme une savonnette. On ne sait pas trop ce que c’est, la liberté, ou plutôt, on croit savoir très bien ce qu’elle n’est pas, mais on n’ose pas aller plus loin, risquer une définition plus positive, voire personnelle, s’aventurer vraiment sur le terrain de l’exploration, essayer, chercher, changer un peu sa manière de voir, découvrir peut-être un espace de vie inespéré, et qui passe d’ordinaire inaperçu parce que les autres, ou soi-même, on a pris soin d’accumuler les camouflages, de brouiller les pistes, que surtout personne ne voie ça, ce serait terrible, où donc irions-nous, je ne veux pas en prendre la responsabilité, mais ne croyez pas pour autant que je me dérobe !...

Victor, lui, semblait tourner et retourner entre ses mains un objet solide comme de la pierre, il ne doutait pas, la liberté, c’était ça, mon garçon, la vie que j’ai menée pendant toutes ces années magnifiques sur ma péniche, au fil de l’eau et du temps, avec le ciel comme unique limite, sans aucun mur autour de moi, sans cheminée d’usine au-dessus de ma tête pour me cacher l’horizon, regarde, admire la pureté de ce diamant que j’aurais voulu te remettre mais que tu ne peux plus désormais posséder, rejoins-moi dans ma nostalgie puisque cette pierre imaginaire est perdue pour moi aussi à présent...

L’espace d’un instant long comme un éclair, le jeune et le vieil homme s’étaient trouvés séparés par un abîme, à moins que la forme normale des rapports entre les êtres ne fût cet abîme pressenti, chacun soufflant dans sa corne de brume pour signaler sa présence sur son îlot désert...

 

Marlen Sauvage | Anguille sous roche

— -
Dès que j’ai croisé son regard, j’ai compris qu’il y avait anguille sous roche. Son bonjour les enfants, vous avez bien dormi sonnait faux. Quelque chose dans les vibrations de sa voix, qui tremblait un peu, une tonalité au-dessus de la normale, et sa question comme un piège parce qu’elle savait que nous avions tous les deux déambulé dans la maison cette nuit-là, chacun à notre tour, Patricia l’avait croisée qui revenait de la cuisine pour regagner sa chambre. Servez-vous tout est sur la table. J’ai des biscottes si vous voulez en plus, le pain est d’hier mais il est encore frais, le café est sur la cuisinière. Comme d’habitude, je lui propose de la servir, elle n’en veut plus puis se ravise, Juste un fond, j’ajouterai du lait. C’est devenu une antienne… Elle a posé son menton sur la paume de sa main droite et me regarde le front soucieux. Malgré moi, je suis attiré par le décolleté de sa robe d’été, trop échancré, une peau trop ridée, marquée par le soleil. Elle sait ce que je pense. Ses épaules se voûtent légèrement puis elle se redresse d’un coup la poitrine en avant. Je connais ce mouvement. A mes côtés Patricia se tait, plonge sa cuillère dans le pot de confiture.

Je pressens qu’elle veut parler de notre dernière conversation téléphonique, où je lui ai raccroché au nez. Tout sauf ça, pas d’esclandre devant Patricia. Mais elle me scrute toujours de ses petits yeux de myope, deux billes de charbon, et fronce les sourcils. Je croque dans ma tartine, mon regard flotte en l’air au-dessus d’elle, sur le tableau de fruits qu’elle a peint, avec l’ananas que je trouve très réussi. "Oui, ton père disait ça aussi." A côté d’une pomme rutilante, un coing ou un citron, je me suis toujours posé la question. Elle me répond qu’évidemment c’est un citron, et je lui rétorque que non, justement, sinon je m’abstiendrais de lui demander. J’ajoute quand même et je suis sincère que c’est le tableau d’elle que je préfère. Comme ton père. Le ton cassant. J’entends le ressentiment dans ces trois mots, le mari qui a osé la quitter là, on ne parle pas autrement de la mort dans cette famille, la laissant à ses soixante-dix ans. J’entends le reproche enfoui depuis ces deux derniers mois, tu n’es jamais là, je ne peux pas compter sur toi, et je m’attends à ce que la conversation dégénère. Comme il est doux le filet de voix de Patricia quand elle ajoute Moi j’aime bien ce que vous peignez, avant d’avaler une gorgée de café… Je n’aurais pas dû parler du coing. Je vais éviter de commenter l’autre tableau, accroché de travers sur le mur d’en face, une violoniste perdue dans un fond bleu avec un violon en forme de corps de femme au premier plan. Je le déteste et elle va le sentir. Quelque chose qui sonne faux dans ma voix aussi quand je m’intéresse à sa peinture du dimanche. Que je ne lui ai jamais commandé aucun tableau contrairement à tout le monde dans la famille, ça lui reste en travers de la gorge. Ta cousine Sonia m’a demandé de lui refaire la marine à la craie sèche, tu sais, elle veut la mettre dans son salon, elle voulait me payer mais ça me fait tellement plaisir… et puis si on commence à demander de l’argent à la famille. Mais voilà son argument ne m’avait pas décidé.

Je voulais vous demander les enfants… et sa main rassemble des miettes sur la toile cirée aux pêches jaunes et rouges qu’elle fixe les yeux dans le vide. J’attends la suite, avec inquiétude. Ça va être maintenant, ça va péter, je le sens. Patricia porte son bol à la bouche et le maintient dans l’attente de la question. De sa main ma mère creuse le cercle de miettes et l’éparpille d’un geste brusque. A quelle heure vous pensez que nous devons partir ? Patricia repose son bol en expirant longuement et hausse les épaules. J’inspire tellement profondément, avec un tel soulagement, que je ne doute plus de ma capacité respiratoire malgré les paquets de cigarette, les alertes des uns et des autres, et je me lève pour reprendre un peu de café, je brancherai bien la radio, à peine ai-je fini ma phrase et je l’entends de sa voix doucereuse l’agent immobilier m’a dit qu’il avait relevé le numéro de téléphone de l’appel qu’il avait eu, vous savez, à propos du prix de la maison. Je fixe la plinthe accrochée au mur, à quelques centimètres au-dessus du sol. Un défaut de construction, pas de vide sanitaire sous la cuisine, ni sous toute la maison d’ailleurs, mon père l’avait su après l’acquisition du Colombier, et le sol s’était enfoncé. Il en était malade pour lui c’était une honte de ne pas l’avoir signalé, la maison ne valait pas ce prix-là, et nous qui le rassurions Papa c’est vieux tout ça, ça fait quinze ans que vous vivez dedans, tu fais remettre une plinthe un peu plus haute et c’est tout, ça bougera plus. Je me retourne pour m’asseoir, ma main tremble légèrement, je me brûle, et je soutiens son regard qu’elle plante dans mes yeux. Elle m’attendait. Et ce numéro, c’est le vôtre. Vous voyez maintenant on peut savoir qui nous appelle. Le carillon des grands-parents en marquetterie sombre égrène l’heure. Patricia rougit et j’entends sa respiration saccadée, elle attend que je réagisse. En face de moi, ma mère grimace un sourire triomphant, elle voit qu’elle a gagné. Elle sait que la question n’est pas celle du prix de vente, mais que nous étions choqués d’apprendre qu’elle s’était empressée de vendre "cette baraque" comme elle dit, que nous souhaitions l’acheter, je lui ai dit déjà, je lui répète et je sens combien ma voix dure la tétanise. Mais elle reprend le dessus Vous avez cherché à me flouer et sa voix grimpe dans les aigus, comme lorsqu’elle s’emportait auprès de mon père quand il n’accédait pas au moindre de ses désirs. Patricia dit alors doucement que c’est elle qui a téléphoné à l’agent, qu’elle voulait protéger ma mère, mais je l’interromps, elle est si gentille Patricia, tout ça on lui a dit déjà, Patricia, ne te laisse pas impressionner. Comment tu parles de moi, un fils, ça, c’est un fils, pour qui tu te prends ? Pour qui vous vous prenez tous les deux, je vous ai rien demandé, ma maison je la vends elle m’appartient, on était passé devant le notaire avec ton père pour une donation au dernier vivant et elle m’appartient.

 

Philippe Castelneau | Lost in translation

Le temps du trajet, pas que je compris grand-chose, mais je posais des jalons, définissais un territoire. Un lieu clôt, quatre personnes fixées dans l’espace, siège conducteur, siège passager, banquette arrière. Sourires échangés, des mots vagues accompagnés de gestes désordonnés, un ou deux éclats de rire… L’impression, quand même, qu’on va y arriver. C’était fragile, mais une complicité commençait de s’ébaucher. La voiture s’engagea dans l’allée devant la maison : now Philippe, this is your new home ! Bob, je comprenais à peu près ce qu’il disait. Angela et sa mère m’avaient déjà perdu. Le petit porche, la porte avec la moustiquaire, et nous voilà dedans. Bob disparaît (be right back !), Angela et sa mère m’entrainent à l’étage. J’essaie tant bien que mal de noter mentalement où sont les toilettes, la salle de bain, ma chambre. On redescend et la maison est tout à coup envahie de gens qui tous veulent me toucher. L’on me serre dans ses bras — give me a hug ! — ou l’on me tend une main molle, selon qu’on m’a par avance adopté ou que l’on me regarde comme une bête curieuse. Nous sommes dans la cuisine, il y a derrière moi l’ouverture qui conduit à la salle à manger, mais je ne le sais pas encore, et tous sont venus pour moi, je ne peux plus reculer, ni m’enfuir. On m’adresse quelques mots en français, alors je réponds d’abord en français, lentement. Vous avez fait un bon voyage ? On me demande. Oui, merci. Grand sourire, satisfaction réciproque de s’être compris. Une jeune fille rousse s’avance, elle me tend une assiette sur laquelle sont disposés des cookies encore chauds. Je les ai faits pour toi, elle dit. Je fais oh ! parce que je ne comprends rien, mais je vois bien à son sourire que les biscuits sont pour moi. Je la remercie comme je peux, elle me dit quelque chose encore, sa mère — je devine que c’est sa mère qui se tient derrière elle, la même bouche aux lèvres épaisses, les mêmes dents — lui souffle quelque chose à l’oreille, elle la pousse un peu et la fille me tend l’assiette. Elle veut que je goûte aux cookies. Je n’ai pas faim, mais j’obtempère. C’est bon. Je dis : c’est bon. Je tente en anglais, ils rient, je ne m’en sors pas trop mal. Il y a d’autres cookies, d’autres personnes avec d’autres gâteaux, je ne vais pas pouvoir goûter à tout. Je n’ai pas faim, je suis fatigué, je ne sais dire ni l’un ni l’autre. Impossible de retrouver les mots, je suis complètement perdu, soudain presque terrifié. La fille rousse aux lèvres épaisses ne me lâche pas. Elle me prend par le bras, m’entraine avec elle d’une pièce à l’autre : ne t’inquiète pas Philippe, avec Angela on va s’occuper de toi, on va te présenter nos amis, tiens, voici le salon — Montre-lui le sous-sol ! — Ah oui, là c’est le sous-sol, on se retrouve souvent ici pour regarder des films en mangeant du pop corn… Tu aimes le pop corn ? (Quelqu’un lui a montré sa chambre ? Il est peut-être fatigué, non ?) Quels sont tes films préférés ? Tu connais Rob Lowe ? — Hey, Shannon, tu crois vraiment qu’ils connaissent Rob Lowe en France ? — (N’hésite pas à te servir dans le frigo, hein ? Fais comme chez toi… Ici, c’est chez toi, maintenant, d’accord ?) — J’adore Rob Lowe, il est tellement mignon ! — Tu as vu Sixteen Candles for Sam ? Molly Ringwald ? Non ? L’actrice qui joue dedans ? Elle est rousse, comme moi ? Ça ne te dit rien ? (Shannon, je crois qu’il ne comprend rien à ce que tu lui dis !) Pff ! Ne les écoute pas ! Tu comprends ce que je dis, hein ? Oui ? Hey, Angela, il dit qu’il comprend ! Tu as vu The Breafast Club ? Non plus ? Angela ! Angela ! Il n’a pas vu The Breakfast Club ! — Eh ! Quelqu’un a vu Retour vers le futur ? Mais si, ça vient de sortir... Avec Michael J. Fox ! C’est un s.u. p. e. r. film ! Il faut qu’on emmène Philippe le voir, il va adorer ! Tu vas adorer Philippe… Tu vas au cinéma, en France ? — (Il sait où sont les toilettes ? Quelqu’un lui a montré où étaient les toilettes ?) Voici Steven, voici Natasha… Angela ton correspondant est trop mignon — so cute ! — Et moi je la suis, je ne comprends pas un mot de ce qu’elle dit, je ne vois que ses lèvres épaisses qui bougent, je ne vois que ses dents.

 

Brigitte Célérier | une rencontre

Et là, dans la nuit, j’ai reculé un peu ma chaise, je suis en retrait du groupe qui récrit le jour, fait des projets pour demain, groupé autour de la table ronde, sous la suspension, et je regarde, dans la tache de lumière de la lanterne qui troue la nuit du balcon, son bras posé sur le bras du fauteuil, la main et la cigarette qui pendent au dessus d’une coquille posée au sol, il se tait, je ne sais s’il songe, médite ou boit simplement le calme, moi je repense à ce qu’il m’a dit avant le dîner, et je me demande pourquoi il m’a raconté cela, comme pour m’interroger, en fait c’est ce qu’il a fait, mais de quel droit ? Ce n’est pas important pour lui, certainement, et il a sans doute oublié, il a dit cela comme ça, parce que j’étais là, sans doute, simplement, parce qu’il était encore intrigué, mais sans y attacher d’importance, j’espère... Il parlait de leur promenade en ville, d’une rencontre, il disait que le bonhomme était grand, assez âgé mais pas tant, plutôt élégant - un peu trop, tu sais, comme s’il venait d’une histoire des années trente, un personnage un peu trouble, à la lisière - que ma mère avait été polie, mais assez brusque, rapide, lui avait demandé de ses nouvelles, s’il était là depuis longtemps et si sa femme, qu’elle a appelée par son prénom, l’accompagnait, en regardant un peu au dessus de son épaule, ou le semblant juste assez pour refouler une vraie réponse, montrer qu’elle ne rencontrerait qu’indifférence, et que, repartant après avoir esquissé ce temps d’arrêt, alors qu’il commençait : oh nous ne sommes arrivés qu’hier, elle lui avait dit, le dépassant, arrêté là sur le trottoir, quel plaisir de penser que nous allons nous voir, pendant qu’avec un sourire il semblait se préparer à reprendre la parole ; seulement C, elle, s’est arrêtée pour écouter, elle est si aimable ta soeur, terriblement aimable, je ne la comprends pas parfois, et il s’est tu, attendant que je réagisse, mais que lui dire, que je ne l’avais pas vue depuis longtemps, qu’il la connaissait certainement mieux que moi, alors il a repris disant qu’il n’avait pas fait attention aux phrases de l’homme au début, jusqu’à ce qu’une inflexion dans la voix, devenue plus familière, peut-être un ton en dessous, attire son attention et il rappelait une rencontre passée, ce n’était pas net, comme s’il ne se souciait pas d’être compris sauf par C, et il était question de vous deux, il y a longtemps, ou assez, il parlait de vous comme d’adolescentes, elle a rougi un peu, il avait un sourire un peu obséquieux, insinuant, méchant sans doute, elle a dit qu’elle avait oublié, qu’elle pensait que lui aussi, qu’il le devait d’ailleurs, et puis que c’était surtout toi, il a répondu que, bien sûr, en fait elle n’était que la petite soeur, encombrante parfois, elle n’était jamais très loin de toi, et toi tu étais... mais C à ce moment a tranché dans le fil de ces réminiscences, de ces allusions, a tendu la main pour serrer celle de l’homme, et elle l’a entraîné, lui, sans même le présenter, prétendant que ma mère leur faisait signe, qu’ils étaient pressés mais seraient si heureux bien sûr de le revoir... et comme je me demandais, refoulant un souvenir que je voulais effacé, où il voulait en venir, il m’a regardée en me demandant tu sais de quoi parlait cet homme, ce à quoi je n’ai pas répondu, me contentant d’un nous passons à table. Mais là, je me souviens, et je n’aime pas ça... seulement, vraiment, ça ne le regarde pas.

 

Danielle Masson | 32 octobre, suite

Jeudi 1er mai de l’année 2014.

Moi, Goran le Mut vient de garer ma voyante voiture de location au début de la trop longue ligne droite qui avait perdu les platanes qui la bordaient.
J’aurais aimé pouvoir lui crier « Attention, vous allez trop vite » mais je ne savais pas encore que c’était la voiture de mon père qui filait dans un de ces platanes du côté gauche de la route.
J’aurais aimé lui avoir crié qu’il fallait qu’il aille moins vite, que nous l’aimions.

Mais je perds les pédales ; c’est au jeune homme que j’étais il y a tout juste quinze ans que je dois m’adresser. Quoi, il se bouche les oreilles, il ne veut rien savoir. Qu’est-ce que j’entends qu’il se reproche de ne pas lui avoir assez dit de « je t’aime, papa », pas assez dit de « je t’admire, papa ». Pas assez avoir écouté ses recommandations, pas assez avoir souri de ses mauvaises blagues, quand cela faisait cent fois qu’il racontait la même.

C’est ça qu’il me souffle le gamin que j’étais, celui que j’aperçois les jambes coupées assis sur le bas-côté, avec son bouquet de trois roses rouges qu’il est en train de regarder et de répéter sans arrêt, c’était pour les 43 ans de Maman. Papa, tu as oublié que c’était aujourd’hui son anniversaire à ta Juliet. Il n’a pas fait attention, Papa ; c’est que je me suis dit à cet instant-là.

D’ailleurs qu’est-ce que j’en ai fait de mon bouquet. Aujourd’hui, c’est moi qui l’apporte. Depuis quinze ans, c’est le fleuriste du village qui vient déposer les fleurs, toujours les mêmes, dans le vase en granit du columbarium, Secteur Z, case 24, là où reposent les cendres de son père.

T’as l’air bien emprunté aujourd’hui car là va falloir lui dire quelque chose. Je ne vais pas mettre le bouquet à la va-vite, toi le gamin de 15 ans tu m’aideras. C’est toi qui a des choses à te faire pardonner, pas moi.

S’ensuit un dialogue de sourds entre moi aujourd’hui, l’homme que je suis devenu, et celui que j’étais le jour où la vie s’est arrêtée pour lui. 45 ans, beaucoup trop tôt.

Mais, je sais des choses maintenant.
C’est pour cela que je viens te demander pardon, papa ; tu as voulu nous épargner ta déchéance que le crabe aurait provoquée mais je ne le savais pas.

Je me demande s’il n’y avait pas des petites choses qui auraient dues attirer mon attention

Mais le vélo, le lycée eh ! Le gamin, tu oublies les filles…

 

Laurent Schaffter | Situations d’apparence acausales

Les voyageurs descendent. Se pressent vers les sorties. Entre deux quais, son masque de chair lisse et pâle glisse fantomatique. Une affichette pour une première dans un théâtre du bout du monde, sur un pilier de béton crade, placarde l’urgence du destin. Les murs revêtent d’étranges habitudes.

Il regrette déjà ce jeu qui le passionne. Redoute un nouvel échec de cette partie se jouant pour le coup dans la mouvance des passagers, sous les tableaux électroniques, dans le voisinage des débits de tabacs, aux points presse, aux comptoirs de snacks, aux guichets, près des files d’attente, à Paris toujours. Le hall principal de la gare de l’Est devient pour une heure ce soir, terrain de jeu, bac à sable, jardin d’enfants. Il relance, une énième fois, les mots dans son esprit. Ceux qui s’arrêtent, dés pipés, invariablement sur les mêmes phonèmes. Ceux qui résonnent dans sa tête de vieillard pariant, tout en marchant, l’avenir de son futur sur la grille rouillée d’un maigre passé.

Il s’attarde près d’un kiosque. Parcourt les pubs. Estime, jauge, inspecte, dissèque, analyse la foule alentour. Médite une fraction de seconde sur l’absence. D’un pas tranquille, maîtrise en lui le désordre puis, en diagonale, traverse le secteur de la billetterie automatique. Chou blanc.

Alors qu’il rejoignait, hâtant quelque peu son allure le flot des gens s’écoulant vers leurs certitudes problématiques et le repas du soir, la semaine passée soudain en lui resurgit. Pas la semaine entière ; jeudi ou mercredi, possible mardi, peu importe.Il s’en fout. Chaud, il fait chaud. Ses jambes lourdes l’écrasent au sol. L’impression d’arracher chaque pas au revêtement devenu subitement mou, gluant, collant, poisseux, pégueux. Un peu comme des mots dérobés à autrui. Un peu comme ses mots à elle.
Dali en Gala à Beaubourg, mercredi ou jeudi passé ?

Il ne l’a pas vue. A cru la voir. La frôler en début d’expo. Lorsqu’il il s’est penché, s’approchant d’un détail de ce tableau, cependant que, pareillement, d’un même mouvement, une femme, se courbait dos au sien. S’immobilisait dans une posture symétrique à celle qu’il avait adoptée et ce, jusqu’à ce que d’un seul élan tous deux se redressent. C’est en pivotant simultanément et de se retrouver nez à nez, que leurs yeux surpris partirent d’ un éclat zébré, brisant, tranchant sans crier gare, d’un rire libérateur, le murmure de la foule tantôt recueillie, tantôt passante devant les œuvres du héraut de la paranoïa-critique. Ils comprirent avoir partagé, à leur insu, un instant. Était-ce elle ?
La question l’a taraudé. Il souhaitait que ce fut elle. Ne le saurait qu’après avoir quitté Paris et regagné son nid. Son trou dans cette immense demeure qu’il occupe, solitaire, la majeure partie des heures. Était-ce elle ?

Ils correspondent depuis plusieurs mois déjà. Sont arrivés en contact par le plus grand des hasard. Le douze douze deux mille douze. Jour anniversaire de sa sœur cadette. Une histoire de commande en ligne parmi tant d’autres. Il a d’abord cru, pour raison de prénom épicène, correspondre avec un mec. Il se souvient et le crâne bouillonnant de l’écume du passé se revoit anéanti dans les bas-fonds de ses égouts personnels. Ne plus écrire. Terminé. Trop d’indignité, trop de boue en lui.

Finalement ? s’interroge-t-il à brûle-pourpoint remontant de la sorte, sur le champ, plus de huit ans en arrière, finalement faut-il considérer ce curieux dialogue comme l’origine, le point de départ de ce qui suivit ? Il s’en rappelle clairement les réparties, le salon, le puzzle, représentant la ronde de nuit accroché au dessus du canapé beige, de même la posture de l’ami qui démarra par : « supposons un instant, que nous jouions un rôle. Que tu sois... et que je sois... »

Faut-il leur attribuer une autonomie , une fonction enzymatique ou au contraire envisager ces propos en simples éléments constitutifs d’un sous-ensemble composé d’évènements programmés ? Amenés à se produire. Jouxtant pour une part déjà le présent tandis que d’autres items de ce même sous- ensemble, stockés dans l’Ailleurs, sont à nous parvenir.
Informations lointaines, abouties, non modifiables, réelles, fatales et qui, à mesure que le futur nous traverse, se concrétisent et façonnent tant la chair de notre monde que la représentation que nous en avons.

Situations à venir élaborées par le passé.. Parcelles constituantes d’un champ débordant nos échelles usuelles et qui, tout en les englobant, relie des incidents, des faits disparates si distants dans l’espace-temps, tant éloignés par leurs natures, leurs singularités, que leurs liens n’apparaissent qu’exceptionnellement... Ainsi se font jour d’étranges relations dont l’ensemble seul est susceptible d’introduire, de restituer, au regard de notre raison, un sens à l’intérieur de circonstances de prime abord incohérentes. De relier entre-elles des situations dispersées, d’apparence acausales qui recouvriront cependant leur entière signification une fois toutes les données de cette constellation d’évènements, advenues, réalisées. A la manière de ce jeu s’adressant aux enfants et qui consiste à rattacher entre eux, dans l’ordre, des nombres épars, à découvrir, trait par trait, sous la disposition faussement hasardeuse des chiffres, une figure, un motif.

Cet aparté d’un petit quart d’heure appartient-il-t-il ou non, de manière rigoureusement inclusive, à la chaîne des faits, nombreux et déroutants qui survinrent ? Chacun cependant frappé du même sceau, porteur de la même empreinte. Une action sur plusieurs semaines, plusieurs années, plusieurs siècles...... Une action aux fragments constitués de circonstances anodines, d’insignifiances complémentaires, de correspondances, disséminées et s’emboitant pour composer un tout incroyablement vaste et précis. Ne livrant cependant l’image que la dernière pièce du puzzle posée. Certains évènements fondateurs, continuent d’agir des millénaires après leur avènement. Ils s’accomplissent. Se développent, nourrissent, irriguent l’humanité.
Il suit, entre la descente du métro et les quais, des yeux les ondulations des coiffures. Deux courants opposés charrient continument ceussent qui se rendent de A à B, passant par C ou non. Il scrute l’horizon blond, bouclé, châtain, orangé, voilé, chapeauté, encapuchonné, crépu, noir, raide, filasse, peigné de la marée capillaire montante et descendante selon l’attraction capricieuse des horaires ferroviaires.

Il s’efforce à ne pas imaginer le visage dont il ne connaît rien sinon la couleur argent des cheveux. Ils n’ont jamais échangé que des courriels. Ignorent, ayant tous deux choisi l’écriture pour seul pont, à quoi ressemble le timbre, la voix de l’autre. Ils ont décliné chacun leur âge accompagné d’une description floue, imprécise à souhait, de leur physique. Le premier identifiant l’autre gagne. Quoi ? Ils s’en moquent. Ils jouent. A l’expo Dali zéro partout.. Sans doute s’y sont-ils croisés plusieurs fois. Le temps passe.

Encore vingt-cinq minutes et la seconde manche, gare de l’Est, se termine.
Tout en surveillant le flot des passants débondant du métro, il rembobine le film. Remonte dix jours en-deçà de ce discours décalé, transversal dont il ne sait s’il fut déclencheur ou banalement le premier épisode de cette série de situations incongrues. Le premier volet de cette suite de coups de théâtre, de coïncidences qui déchirèrent, sous le regard de son esprit, le voile opaque de la matière comme pour lui signifier l’existence d’un au-delà des ténèbres.

Début décembre 2004. Dans un rade. Face au parvis d’une cathédrale au front pansé d’un édit révolutionnaire peint sur un un panneau de chêne et clamant, en un lettrage estompé à qui sait décoder la langue de Voltaire, la reconnaissance par le peuple français de l’immortalité de l’âme.

« Des morts » affirma-t-il, tout en sirotant son thé bouillant. « Des morts, il y aura des morts » Se pourrait-il que ses paroles dérangeantes fussent prémonitoires ? Si oui, en quoi concernent-t-elles l’homme qui hésite, cherchant du regard, à dix-huit heures trente sept, une table disponible. Dehors ou à l’intérieur du buffet principal ? Devrait-il se sentir impliqué ? Des morts. Il ignore combien. Possible beaucoup lui rétorqua son pote.
Il décide de remonter une dernière fois le courant des passagers. Jusqu’au bout du hall, puis ira boire un thé à l’endroit convenu en cas de pat. Cette histoire le trouble. Des morts ? Ce pluriel singulier suivi d’une subordonnée conjonctive le concernant. Absorbé il manque de heurter l’angle d’une valise assoupie. Il en oublie sa recherche d’Elle. Elle à qui il doit d’écrire encore. Et mieux, lui semble-t-il, s’il s’adresse à Elle. Il se repasse l’épisode de Noël 2004. Tout ! Le magazine, les circonstances de son exhumation, sa couverture, l’article, le bouquin dont il refusa de parler, les deux dialogues, les rencontres, coïncidences sur coïncidences et ce téléphone deux jours avant la vague meurtrière. Mesure approximativement les probabilités. Rejette le hasard. Trop de hasard tue le hasard. Ce même ami qui lui parlait de cadavres début décembre parle, deux jours avant Noël d’ouragan, de cyclones, de typhons, de tempêtes. Ne trouvait pas les mots pour exposer à la sœur du sexagénaire, attentive et tenant le combiné, ce qu’il pense de ce paisible et discret représentant de l’aube du troisième âge, lequel, revenu de sa troisième tournée d’inspection et ayant aperçu attablée seule près d’une fenêtre une femme d’allure fière, opte résolument pour la salle.

Tout en considérant attentive le voisinage, les clients franchissant le seuil, elle manipule son mobile. Elle attend. Qui ? Quoi ? Des cheveux d’un bel argent ombrent de mèches à peine bleutées son visage longiligne. A coup sur c’est Elle ! Il remise le dossier tsunami. Comprend brusquement, en le refermant, que chacun des deux dialogues démarre une série. Deux courants d’informations se croisant pour se rejoindre le soir du 24 décembre 2004. Ce qu’il ne réalise que le 26 ou 27. Deux trajectoires parallèles, sans prévenir, interfèrent. L’interférence induisant en lui la conscience d’un hasard arrangé, d’un futur, structuré, combiné, truqué. Inexistant et réel. Imprévisible et prévu Il repère une chaise libre, à droite de celle qu’il suppose Elle. Chance ?

Il dépose soigneusement son imper sur le dossier de la chaise, dos à la baie, face à l’entrée. La belle, à gauche balance messages sur messages. La mystérieuse correspondante connaît son appétit dévorant pour les livres. D’un pochon de plastic orné aux armoiries d’une librairie de quartier, il tire un pavé sur l’empathie dont il reprend, concentré, la lecture.

Aucune réaction à gauche. Le serveur s’approche de sa table. Il lui commande une bière. Une blanche . Il avait pourtant précisé qu’il prendrait un thé et signalé, dans le même courriel, ne jamais, au grand jamais, boire le moindre alcool. Menteur, trompeur, joueur. Il abandonne le bouquin sur la table. Replonge la main dans le sac. En sort le dernier Crumb. Le feuillette.

A gauche, la belle s’agite. Ses lunettes tombent entre leurs deux sièges. Il se précipite trop tard ! pour les ramasser. Elle avait prévu son coup. Crumb l’absorbe à nouveau quand veloutée, creusée, carénée, une voix dans un souffle s’élève et questionne :
« Bonsoir..... Jacques ? »

 

6, ce que personne ne saura du personnage


1

Il est rencogné sous la porte cochère, la pluie bat dehors et le taxi se fait attendre de manière insupportable.

Dans le passage, les pavés ne sont pas luisants de pluie comme dans la rue, ses pensées ressemblent pourtant à des gouttes : ennui, désespoir, grisaille, horizon bouché. Une femme arrive, le bruit de ses hauts talons résonne en cadence sur le sol, comme s’il fallait qu’elle soit assurée qu’elle marche et non survole le sol de ses jambes fuselées.

Il la regarde passer devant lui (un taxi pourrait les emporter deux minutes après tous les deux vers Roissy-Charles-de-Gaulle mais ce serait alors un scénario à la Lelouch), il la suit du regard, il laisserait bien ses yeux accrochés à la ceinture de son imper, mais cela ne dure pas longtemps. Robert De Niro n’est toujours pas arrivé, il est vrai qu’ici les taxis ne sont pas jaunes, il aurait dû faire appel à un VTC, il serait déjà en route.

L’avion décollera à l’heure (ils remplacent le train pour la ponctualité sauf missile imprévu) et sans doute sans lui. Sa destination est Ajaccio, sa compagne est corse, sa famille n’apprécie pas trop qu’elle soit amoureuse d’un type du continent. Cette femme est aussi une île dans laquelle se perdre et peut-être se retrouver. Parfois il pense à Mérimée, ça rime avec Méditerranée. Là-bas, le soleil explose avec un bruit de Kalachnikov, mais pas plus qu’à Marseille. Il ne connaît personne de la Mafia : ce mythe a la dent dure, une mine pour les écrivains et les cinéastes.

Son boulot est "import-export", il aime le va-et-vient de cette dénomination et les voyages que cette occupation lui offre. Les marchandises échangées sont de toutes sortes (mais pas de trafic humain), et ça peut rapporter gros. Il accumule les "miles" car il prend l’avion au moins une fois par semaine. La Corse est un dérivatif mais sa "fiancée" une planche de salut : il l’appelle "love board" en secret.

Le père de son amour s’appelle Mateo. Il se balade toujours avec un fusil de chasse pour gros gibier, la bretelle sur l’épaule droite. Sa propriété est entourée d’oliviers et c’est le paradis en été. Depuis les hauteurs on panoramique sur une vue splendide de la mer labourée par les ferrys qui font l’aller et retour (quand il n’y a pas la grève) vers la France – ici on appelle comme ça le pays en face.

La pluie tombe comme des milliers de cigarettes éteintes. Avec ce temps de chien, il pense qu’il va finir par s’enrhumer. Soudain, un klaxon sonne deux fois. Il franchit aussitôt le seuil et aperçoit une BMW noire qui vient de stopper avec son signal rouge allumé. Il monte à l’arrière et dit au chauffeur : "Emmenez-moi à Roissy-Charles-de-Gaulle, merci..." Les fauteuils sont en cuir, et le conducteur ne dit pas un mot, il dégage une certaine classe.

La nuit n’est pas encore levée, Colomba non plus sans doute, il rêve de la retrouver encore allongée dans son lit au parfum de romarin et d’asphodèle.

DOMINIQUE HASSELMANN

 

2

Le pot de fleur s’est écrasé à un mètre de lui, alors qu’il sortait de la boulangerie. Il a levé la tête comme si d’autres pots pouvaient suivre, rajusté sa casquette, enjambé les débris de terre cuite et la terre dispersée au sol. Il a regardé les pommes d’amour éclatées sur le trottoir ou roulant dans le caniveau, en a écrasé quelques unes tout en coupant le quignon de la baguette. De la pointe usée de sa Doc Martens il shoota dans une des boules rouges qui roulait encore, la propulsant sous une voiture. La pomme d’amour passa entre les roues et continua sa route jusqu’au caniveau d’en face. Une envie de pleurer le saisit. Au bout de la rue, il tourne à droite et disparaît.

PHILIPPE LIOTARD

 

3

Les trottoirs glissants brillaient sous la lumière des lampadaires. Elle progressait à petits pas derrière la silhouette hésitante d’un homme qui la devançait d’une trentaine de mètres environ et qui, entre deux réverbères, était saisie par l’ombre. L’homme paraissait se diriger vers l’arrêt de bus que desservait la ligne Wambrechies-Wasquehal. Il s’immobilisa pour allumer une cigarette, la tête penchée vers les paumes de ses mains recourbées. Une petite lueur jaillit pour disparaître aussitôt. L’homme réajusta le sac qu’il portait en bandoulière, reprit sa marche un peu saccadée comme celle d’un pantin. Il ressemblait à Julien…

Il lui semblait que ce couloir de rues en enfilade, elle le longerait toute son existence... Les mêmes pas, les mêmes murs... avec des portes toutes semblables qui s’ouvrent ou se ferment, et quelques visages anonymes qui se croisent. Cet homme, elle ne l’avait jamais vu que de dos. Elle était sûre, pourtant, à force de l’observer, que c’était toujours le même, lui, à la hauteur de l’estaminet A l’habitude, quand elle n’en était encore qu’à l’entrée de cette rue en forme d’entonnoir… Il lui arrivait de presser le pas comme pour le rejoindre, ou de faire claquer ses semelles un peu plus fort, pour qu’il se retournât...

Elle commença à traverser le champ qui servait de raccourci. La terre inégale était craquante, sur l’herbe des talus on dérapait. La silhouette entrevue tout à l’heure enclenchait à chaque fois la machine infernale émotionnelle des souvenirs… Cette façon que Julien avait eue de traverser la vie comme une ombre alors que, paradoxalement, ses traits se découpaient désormais dans sa mémoire comme une eau-forte ! Julien le transparent qui avait été quelqu’un. Julien le personnage secondaire qui aurait pu prendre toute la place. Il aurait suffi dans le fond de si peu ! Un éclairage légèrement différent, une inflexion de certains événements, un petit souffle de liberté qui aurait desserré l’étau. Mais voilà…

L’homme continuait son chemin vers Wasquehal. Comme Julien jadis, il n’en dévierait pas. Il s’octroierait seulement le droit de s’arrêter, parfois, pour allumer le feu de joie d’une cigarette roulée entre les doigts, en accomplissant méticuleusement chacun de ses gestes réglés une fois pour toutes comme du papier à musique.

« Quand je regarde jaillir la flamme de mon briquet, je ressens, bizarrement, comme une espèce de joie ! Pas seulement à cause de la cigarette que je vais fumer, non, c’est plus primaire... C’est le feu, tu comprends ! »
Le feu, oui, il avait eu le feu sacré. Il le lui avait dit, il le lui avait expliqué ce soir-là, un des derniers, mais les événements, la vie, tout ce cirque dans lequel on est embarqué !… Elle ne lui en voulait pas, elle ne lui en voulait plus…

La nuit qui avait été claire commençait à se couvrir de nuages. De l’autre côté du champ, l’autoroute était assez fréquentée malgré l’heure indécise. Elle aimait suivre du regard les deux rangées de phares jaunes et de feux arrière rouges qui filaient en sens inverse. Un jour, oui, un jour…

Pourquoi pas aujourd’hui ?

Le jour se levait avec les fumées épaisses qui ferment l’horizon et cette pluie si légère au début, comme un voile de soie transparente, soudain rabattue par le vent du Nord qui la rendait de plus en plus froide et cinglante, obligeant le marcheur à courber la tête et à limiter son champ de vision au spectacle du balancement de ses pieds…

Il y avait ce froid dans le coeur depuis si longtemps ! La marque gravée de l’absence ou d’une attente sans fin, la faim, la privation d’une substance primordiale et introuvable, qu’il fallait chercher dans l’ailleurs...

Elle avait jeté un dernier coup d’œil dans la direction de Wasquehal, l’homme, qui figurait peut-être son destin, avait disparu. Il fallait enfin tourner le dos à toutes les silhouettes grises, prendre un chemin de traverse, braver le sort…

FRANÇOISE GÉRARD

 

4

Après chaque journée de travail, il s’assoit sur le banc, côté sud de la maison, le regard levé dans la lumière du soleil couchant à travers les nuages. Il pense aux ciels d’Eugène Boudin. Il déplie son long corps maigre pour accueillir les visiteurs, de sa voix basse, douce, il dit les mots de bienvenue et l’éternité qui sépare les rencontres. Il gémit en se rasseyant, le poids des lauzes la journée, et courir sur les charpentes…

Il a construit sa maison de ses mains, sur un coin de rocher, en écoutant les conseils des vieux paysans. Il a charrié de la terre sur son dos pour parvenir à créer un jardin sur ce morceau de pierre. Et puis il a attendu de rencontrer une femme qui lui plairait vraiment.

Devant le jardin de curé où se bousculent les pieds de tomates rougissantes – le purin de consoude, un vrai miracle – il se souvient de son père qui vient de mourir, couché sous un bout de terre dans un cimetière de Picardie. Un homme pervers mais il n’en a jamais dit davantage. Un paysan qui a toujours refusé que son fils aîné puisse être artiste. Il est soulagé de sa mort, non pas qu’il la souhaitait, mais un homme qui a autant fait le mal autour de lui… Qui ne lui a jamais pardonné de ne pas reprendre la ferme, lui, l’héritier, le fils aîné. Un homme du dix-neuvième siècle.

Sur la table à droite du banc est posé le dernier objet qu’il a sculpté à ses moments perdus. Une bouteille à-la Markus Raetz qui en tournant prend la forme d’un verre. Une bouteille, un verre… Il n’a jamais vraiment bu, dans son couple, c’est lui le raisonnable. Elle ne devrait pas tarder, d’ailleurs, celle qu’il a fini par épouser après tant d’années passées à l’attendre. Ils auront vieilli ensemble si la jeunesse les a si souvent séparés. Amoureux d’elle, toujours, malgré ses frasques, ses embrouilles. Combien d’amants aura-t-il croisés refoulant sa fierté dans un coin de poche de ses éternelles chemises à carreaux ? Quand il y pense, même pas d’amertume, au bout du compte elle l’avait choisi lui, n’est-ce pas ?

On sait qu’il a été jaloux pendant des années d’un homme bien plus âgé que lui, amant de sa compagne, un voyageur qui trimballait avec lui toutes ses fantaisies, sa gouaille, ses horizons. Et puis il s’était réconcilié avec sa jalousie le jour où il avait réalisé qu’il était un pilier dans la vie de sa compagne. Son essentiel. Et l’autre, un amant, un extra. Dur à avaler, mais avalé.

C’est un écorché vif. Il traîne une vieille rancœur contre un voisin qui lui a fait une crasse dans sa toute jeunesse. Les nouveaux arrivants de la vallée ne savent rien de ça, les plus vieux ne racontent rien. Mais on sait qu’il est blessé, à vie.

A le voir, d’abord, on pourrait penser qu’il n’a rien à dire, mais ce serait une erreur. C’est juste un taiseux.

La première fois que je l’ai rencontré, à une fête de village, il a percé mon désarroi immédiatement. « Pars, prends le train, l’avion, file… »

MARLEN SAUVAGE

 

5

Il marche seul tout au bord de ce trottoir. Chaque matin, il est là, regardant le ciel par-dessus les toits, détaillant les façades, examinant les passants. Il semble suivre un itinéraire précis connu de lui seul. Il semble habité par une idée, une seule, unique et belle idée. Il semble perdu dans un monde parallèle. Il avance comme on marche sur un fil, un pied après l’autre, juste sur le bord du trottoir. S’il perdait l’équilibre, il chuterait sous le flot des voitures.

Chaque fois, j’ai envie de le tirer par la manche pour qu’il s’éloigne du danger, pour qu’il revienne dans le droit chemin.

Je le croise quotidiennement en partant travailler. Il m’intrigue, il m’attire, il me fait peur.
La première fois, j’ai croisé son regard. Il était si fort que j’ai été obligé de baisser les yeux. C’était comme une brûlure, comme un ouragan. Le lendemain, quand je l’ai vu tourner au coin de la rue, j’ai traversé, pour ne pas le frôler de trop près. Une peur soudaine m’a envahi, celle d’être emporté dans son tourbillon, celle de perdre mon identité, celle d’oublier ma vie, celle de suivre son chemin.

Petit à petit, l’idée de le suivre a envahi mon esprit. Il fallait que je sache qui il était. Je voulais comprendre où le portait ce regard bleu. Un jour, j’ai attendu qu’il me dépasse, puis je l’ai suivi. Je me suis fait discret, j’ai rasé les murs. Il ne m’a pas remarqué. Il a marché toute la matinée, suivant un itinéraire sans queue ni tête. Puis il est entré dans un immeuble sombre, dont il n’est jamais ressorti jusqu’à la tombée de la nuit. J’ai repris le chemin de mon appartement, frustré, dépité.

Aujourd’hui, je saurai. Je vais l’attendre, et j’oserai lui parler. Je veux comprendre la source de la flamme qui l’habite.

Le voilà !

Il est là, au coin de la rue. Il arrive.

Je lui emboîte le pas. Mes pas résonnent sur les pavés. Les agents de la voirie lavent les trottoirs, à grand renfort de jet d’eau. Le reflet du soleil du matin transforme chaque gouttelette en minuscule arc-en-ciel. C’est magnifique, mais je ne prends pas le temps de les admirer, il ne faut pas que je perde sa trace. Lui, s’est immobilisé, et sourit devant cette lumière. Il a sorti un objet de sa poche, et l’a caché de nouveau avant que j’ai pu voir de quoi il s’agissait. Je me suis reculé tout contre le mur de l’immeuble voisin, et sa main n’était plus dans mon champ de vision. Il reste quelques secondes, puis repart de plus belle, à longues enjambées. Je m’essouffle.

Il tourne au coin de la rue, en direction de la Place de l’Hôtel de Ville. Il a disparu.

Il va être happé par la foule. Je vais le perdre. J’accélère le pas. Je m’essouffle.
Je débouche sur la place. Il n’est plus là.

Des couples se promènent, épaule contre épaule. Des enfants courent en zigzag. Des mères poussent des landaus. Des cyclistes récupèrent leur vélo. Des groupes échangent des plaisanteries. Des rires fusent.

Je l’ai encore perdu.

Je ne comprends pas la déception qui m’étreint. Après tout, cet inconnu ne m’est rien. Mais ce qu’il y avait dans son regard était si vrai, si vivant. C’est sûrement cela que je regrette. De ne pas avoir su ce qu’il pouvait y avoir derrière ce regard.

Un homme derrière moi apostrophe son épouse en désignant du doigt quelqu’un que je ne distingue pas.

— Regarde, je te dis que c’est lui…

Je suis la direction qu’il indique avec son doigt pointé. Je reconnais mon inconnu. Il est planté au beau milieu de la place, un appareil photo devant le visage. A quelques mètres devant lui, un couple d’amoureux d’embrasse passionnément, tendrement enlacé.
Mon voisin achève sa phrase :
— Regarde, c’est Monsieur Doisneau …

MARIE CHRISTINE GRIMARD

 

6

Dubhghall a les cheveux longs, qu’il porte la plupart du temps lâchés ; la plupart du temps, il sourit : c’est un sourire franc qui le rend sympathique.

Dubhghall a une formule, une phrase culte, qu’il répète comme un mantra : Tu es qui tu fais croire aux autres que tu es. Il dit que la citation est d’un célèbre auteur New-Yorkais, seulement elle est de lui : tu es qui tu fais croire aux autres que tu es.

Dubhghall est né dans le Queens, à New York City, état de New York, États-Unis en juillet 1964. Ainsi, Dubhghall est un vrai New Yorkais. À ces amis, il dit qu’il a renoncé aux croyances religieuses après le 11 septembre 2001. Il dit que c’est pareil pour la politique.

Dubhghall, né dans le Queens en juillet 1964, en vrai New Yorkais est fier de ses racines européennes. Il dit qu’un jour il a fait un pèlerinage sur les terres de ses ancêtres, en Irlande, et qu’il a pu remonter son arbre généalogique sur mille ans. Dubhghall dit aussi qu’il possède un don rare, celui du bavardage mystique, qu’il revendique comme un droit imprescriptible. Il dit qu’il est issu d’une longue lignée de conteurs irlandais, qu’il a ressuscité l’art céleste du fabuliste, qui inspire et stimule ceux qui l’écoutent.

Il dit qu’il a été boxeur, lutteur et acteur professionnel, qu’il a joué le rôle d’un personnage récurrent dans une série télévisée quotidienne. Il ne dit pas le nom de la série ni sur quelle chaine elle était diffusée.

Il dit qu’il a été commis dans un cabinet juridique, chasseur de primes, garde du corps et capitaine de remorqueur. Josh Randall ou Boba Fett, Bartleby et capitaine Achab tout à la fois : tu es qui tu fais croire aux autres que tu es.

Les murs de son appartement sont recouverts de livres. Il dit qu’il les a tous lus. Il dit aussi que la chose qu’il aime le mieux faire, c’est de raconter des histoires.

À 18 ans, il rêve d’aventure, de voyage au long cours. Il veut être écrivain ; Conrad en 1874, Kerouac en 1942 : Dubhghall entend l’appel de la mer. Il s’engage dans la marine pour quatre ans, en 1982. Il servira à bord du USS Manitowoc et du USS Bainbridge. En septembre 1982, le USS Manitowoc est le bateau qui conduit les troupes américaines au Liban, dans le cadre de la Force multinationale de sécurité à Beyrouth. Il dit qu’il échappe à un attentat suicide. Sans doute était-il resté à bord. Qu’importe : tu es qui tu fais croire aux autres que tu es.

Après la mer, les airs : de 1989 à 1992, il travaille comme agent d’escale pour la Pan American World Airways. Les avions, il se contente de les voir partir : il est aux guichets d’accueil des passagers, au Worldport, le terminal 3 de l’aéroport international JFK de New York. Comme pour tous les métiers d’accueil du public, l’agent d’escale doit avoir un bon équilibre nerveux pour faire face à des situations parfois stressantes, dit la définition de poste. Sans doute aussi qu’un don pour raconter des histoires n’est pas superflu.

Après la PanAm, de 1993 à 1995, il s’engage à nouveau dans la Navy et rejoint les Forces Speciales. Il n’en dit guère plus.

Ensuite, dit-il, il étudie le jeu d’acteur à l’Université de Columbia, participe à des ateliers d’écriture à la New York University.

En 1996, il décroche un boulot comme homme de pont sur ces bateaux qui proposent des visites touristiques de New York. Trois semaines qu’il est là, et le guide se fait porter pâle. Dubhghall quitte son poste, s’empare du micro et assure la visite. Il vient de décrocher un nouveau job : tu es qui tu fais croire aux autres que tu es.

Le jeudi 15 janvier 2009, à 15 h 31, un Airbus A320 de la US Airways se pose en catastrophe sur les eaux glacées de l’Hudson. Grâce au sang froid du pilote, les 150 passagers et 5 membres d’équipage seront sains et saufs.
Dubhghall dit que son navire fut le premier sur place à porter secours à l’Airbus, et quand il raconte ça, pour tous, il est à la proue du navire, dirigeant les manœuvres, le premier à tendre la main aux rescapés ; pour tous, il est celui qui, s’il y avait une photo, tiendrait serré dans ses bras un enfant en pleurs, emmitouflé dans une couverture de survie. Pour tous, il est un héros, il est Captain New York : tu es qui tu fais croire aux autres que tu es.

En son for intérieur, Dubhghall brille de mille feux. Il est un phénix, une étoile qui nous éclaire et nous montre la voie. En son for intérieur, il est un soleil qui nous illumine tous.

PHILIPPE CASTELNEAU

 

7

un petit bout de peau du monde

c’est peu de chose, les rochers en écailles de dragon qui dominent la vallée de Trabassac. on se croirait en Irlande quand les genêts s’en mêlent, en mai, comme des points lumineux qui agressent l’œil d’autant que le soleil les embrase et que leur jaune contraste étrangement avec le vert de l’herbe printanière.

on s’y promène, on y emmène les amis, ils se couchent à même les rochers, les rochers, c’est chaud l’été sous le ventre. on y reste dans le vent qui souffle toujours un peu sur les hauteurs. on regarde au loin, vers les montagnes bleues, et vers la Méditerranée.

en août, ils se couvrent de bruyère, on l’appelle callune ici, et c’est un tapis rose et violet qui court autour des rochers, sur la lande où broutent quatorze chevaux camarguais, blancs comme neige dans ce paysage de chaleur.

c’est le lieu de la pensée, dans toute sa tristesse, quand on peut jeter au vent ce qui nous traverse.

ils accrochent les nuages dans le grand matin, à toutes les saisons, les nuages s’effilochent sur leurs aspérités. et par temps de pluie, ils scintillent, même au soir qui tombe, ils brillent, c’est le schiste.

on ne partage pas ces rochers, on les visite avec d’autres, mais ce qu’ils nous racontent, on le garde pour soi, la première trahison se terre là, dès l’instant qu’on a partagé ce qu’ils nous racontent.

C’est un lieu qui vous parle et un lieu qui vous écoute. c’est un lieu rare.

Ce n’est pas un lieu inaccessible ni impressionnant, c’est un lieu terriblement humain. Il y a de l’Irlande en ce coin de nature, du jaune, du vert, du bleu, il ne manque que la mer, mais au loin elle est là, il suffit de le savoir. Il y a des nuages comme ailleurs mais dramatiquement autres qu’ailleurs, car ils disent la déchirure, la rupture, la séparation. Il faut y venir, aux rochers. Seul, et les écouter.

DANIÈLE MASSON

 

7

Là, à ce moment, en 1912, il a cinquante cinq ans.

Pas très grand, jambes courtes, large d’épaules, face rouge sombre, yeux noirs enfoncés sous des paupières blessées, sourcils protecteurs, nez droit, cheveux légèrement crépus d’un brun grisonnant, barbe qui va et vient selon les saisons, grande bouche mince, comme une balafre, large cou ridé.

Italien échoué sur cette côte, armateur en faillite, n’a plus que ce commandement, un gros boutre qui navigue entre Garoowe, Obock, Djibouti, Port-Saïd.

Boutre ou plutôt baggala, de construction récente, grand et beau, bien entretenu, avec une cabine de poupe aux belles boiseries inspirées de celles des derniers grands voiliers européens..

Un peu de sel, ce qui n’est pas acheminé par le nouveau chemin de fer, surtout cabotage, se charge de marchandises diverses sous la responsabilité de la chambre de commerce, ce qui n’est pas transporté par les vapeurs de la Compagnie de l’Afrique Orientale – un peu de chargement plus ou moins déclaré et déclarable pour des négociants.

S’est chargé du recrutement de l’équipage de son nouveau bateau, en laisse depuis la responsabilité à son second yéménite embarqué avec lui depuis des années.

Il n’est plus retourné en Italie depuis 1885 – il a eu, il a, une femme, là bas, qu’il n’a guère eu le temps de connaître, devenue souvenir coupable - mais il se tranquillise rapidement quand par hasard un souvenir se risque, en pensant qu’elle est de famille riche.. pour le reste espère vaguement qu’elle a trouvé une façon de se faire vie heureuse, une vie autre sans que pèse le jugement de leur petite ville et des prêtres, ils ont correspondu pendant quelques années, mais c’est il y a maintenant longtemps – il a une femme, sa femme, ses enfants issas, et une maison près du Khor Bouhane.
Orgueilleux, se veut notable, est toléré comme tel... serviable et assez charmant.
Il parle arabe, afar et somali, et bien entendu italien et français.

Sobre mais gourmand, autrefois alcoolique, insiste sur l’autrefois, quitte à se dépeindre un peu, très peu, sous un mauvais jour pour plaider l’abstinence, un rien rigide en ce qui concerne la boisson, ami d’un imam - il s’intéresse au Coran, sans se convertir - ami aussi - goût partagé pour certains livres, plaisir de l’écouter jouer du violon - de Madame X, qui, chez elle, dans sa grande maison sur le plateau, a créé, à la mort de son mari, qui lui a laissé participations dans factorerie et diverses boutiques, une école pour quelques filles d’européens et de commerçants issas, et un petit dispensaire.

C’est à la demande de celle-ci qu’il a accepté de prendre pour passager vers Port Saïd, pour le rapatrier et peut-être l’éloigner plus rapidement, le plus jeune des deux ingénieurs des salines du lac Assal, celui qui a été blessé dans une rixe qu’il aurait provoquée. Il les avait d’ailleurs rencontrés chez elle et avait sympathisé avec l’aîné, victime d’une grave crise de paludisme.

Tolère avec courtoisie et tient poliment à distance son passager.

BRIGITTE CÉLÉRIER

 

8

La fumée bleutée s’élève en volutes spiralées, lentement. Aucun vent, pas le moindre souffle d’air. La fenêtre ouvre sur le silence. Pas un bruit. Pas un chat, pas un oiseau, pas un ruisseau, ni même une mouche agaçante. Vide. Immobile le paysage se reflète dans ses yeux fixes. L’alignement des trembles prêts pour la parade, le chemin qui mène au portail, le portail, les deux bancs blancs, la mare étale et son saule sans larme s’y mirant cherchent en vain, dans ce regard figé, un endroit où se poser. Une seconde spirale hésite avant de se dissiper dans l’indifférence d’un après-midi vert. La couverture, sur ses genoux, réceptionne la cendre. C’est à peine si sa poitrine se soulève lorsque la fumée pénétrant ses poumons les gonfle. C’est à peine si une vie semble posée là, sur une chaise, face au néant transparent de la fenêtre béante. Chambre 11. Premier étage avec vue sur le parc. Sans accès balcon

C’est Augustin, le grand Augustin, le garde-chasse. Le fils des établissements Auguste Andric. Le père, un immigré du côté de Sarajevo arrivé seul quelques années après la guerre de 14, sans un flèche, sans un mot s’est mis au boulot et quoi, pas dix plus tard, il démarrait sa boite. La grosse scierie à la sortie de la ville en montant vers la Chapelle du Noisetier. Le fils aurait pu, aurait du reprendre l’affaire. Trop fainéant. Il a préféré rouler sa bosse. Monsieur voulait voyager, Monsieur voulait voir du pays. Dix ans qu’il a passé le vieux Andric à attendre le retour de son gamin.

Un matin fameux,le bel Auguste s’est réveillé seul dans son lit. Pas une lettre, pas un mot. Rien n’avait disparu, ni argent, ni bijoux, ni valeurs. Rien sauf sa jeune et jolie femme qu’il n’a jamais revue. Le petit avait trois ans. Aux yeux de toute la ville, le couple incarnait le bonheur, la prospérité, la joie de vivre et de réussir dans la torpeur de cette province en marge de l’agitation du siècle. Le vieux a engagé des dizaines de détectives, harcelé les autorités diffusé partout son signalement. Que dalle ! L’affaire a fait grand bruit à l’époque et puis, la terre tournant, le bruit s’est tassé jusqu’à devenir inaudible sauf dans la tête de l’Auguste. Personne n’a compris et encore moins sans doute l’Auguste qui ne s’en est jamais vraiment bien remis. De ce jour, il n’eut plus qu’une seule passion, son môme. Plus qu’une seule femme, sa scierie.

Ça lui a encore porté un sale coup, au père, quand son rejeton, après de maigres études commerciales, lui a balancé qu’il s’en foutait de la scierie ; qu’’il préférait se balader dans les forêts du monde plutôt que de débiter des arbres sur place. Puis le gosse est parti, pécule en poche promettant d’écrire régulièrement. Le vieil Auguste a encaissé, s’est tassé, affaissé et, comme un rosier sous la pluie, s’est redressé lorsque, cinq semaines à peine après avoir suivi des yeux le train emportant la prunelle des siens, une lettre de la chair de sa chair lui parvint de la capitale. Tout allait bien. Tout allait mieux. Augustin envisageait son départ pour l’Amérique du Nord. Canada, États-Unis, il n’en savait que couic mais demandait une rallonge côté finances. La dernière précisait la lettre. Le vieux plus qu’heureux lâchât le blé. Quelle meilleure utilité pouvait trouver cet argent ? Ce fut effectivement la dernière retape. Andric reçu encore de la capitale un courrier de son fils. Destination New-York avec peut-être, ajoutait-il un travail en vue. Dans le commerce écrivait-il sans toutefois préciser quel type de commerce. Une carte postée de l’aéroport Charles de Gaulle fraîchement entré en fonction. Une autre carte en provenance de la grosse pomme suivie à trois mois d’une lettre estampillée « Central Post Boston ». Banalités affectives courantes, description bâclée de Boston. Ne s’étend pas sur ses activités professionnelles qu’il déclare intéressantes et d’un excellent rapport.. En postscriptum il signale son éventuel passage au pays pour les fêtes de fin d’année. Et puis silence radio.

Dix ans que le vieux a tenu, attendu. Chaque jour, guettant le facteur à l’égal du messie rien, rien, personne quand un beau jour de septembre son Augustin débarque. Sans un rond, sans bagages par la route, à pied maigre à faire pleurer un chat. Le vieil Andric s’est empressé de caser l’enfant prodigue dans le service d’entretien des forêts communales. Pas trois mois après cet ultime service rendu à sa progéniture, Auguste Andric tirait sa révérence.L’Augustin depuis glande par monts et vaux. N’a pas trouvé femme enfin façon de parler. Il prenait sa retraite dans moins d’un ans et voilà que cette sale histoire lui tombe dessus. Toujours est-il, moi j’en suis certain, Augustin il n’a fait que de descendre le corps jusqu’à Terlenay et son boulot ensuite de téléphoner, au plus vite à la gendarmerie.

Chambre onze. Régulièrement, l’infirmier se lève, tend son briquet. Le frottement de la molette sur la pierre du zippo, la première aspiration gourmande de la première bouffée troublent à nouveau l’écoulement silencieux des heures. Chargé d’observer, il observe. Le cendrier au sol déborde de cigarettes consumées jusqu’au mégot. En dehors de fumer, aucun mouvement. Pas une parole. Pas même une quinte de toux. Droite sur sa chaise, face à la fenêtre, que regardent ses yeux qu’il ne voit pas lui ? Seule la clope semble vivre. Passer des doigts aux lèvres, des lèvres entre-ouvertes, d’où montent des nuages, à la main se déplaçant selon le tracé d’ un rail invisible et maintenant posée sur le genoux droit. Dans vingt-cinq secondes, très exactement le même geste, en tous points identiques se reproduira. Et vingt-cinq secondes, vingt-cinq secondes jusqu’au filtre. Dans vingt-cinq minutes, il le sait, il se lèvera pour tendre la flamme du zippo en direction d’une nouvelle cigarette. Il la regarde. Pense à Augustin. Étrange histoire que celle de cette femme assise dont personne ne sait rien. Quant à Augustin bien sur qu’il est innocent. Augustin il écrit des poèmes aux oiseaux et les accroche aux arbres. Il est dingue Augustin mais pas con et surtout pas salaud pour un rond. Mais d’où vient cette femme qu’on a failli enterrer vivante ?Augustin dit l’avoir trouvée nue, étendue sur la couverture. Celle dans laquelle il l’a descendue et qui maintenant repose sur les genoux de la patiente. Une couverture léger comme indice. Il pense au pullover rouge. A l’affaire Ranucci.

D’elle il ne sait rien sinon qu’a cloper de la sorte la jolie jeune dame va s’abimer les poumons mais bon il suit les ordres. Il observe. Et du reste, comment est-il possible qu’elle soit là, entre le lit et la chaise, sans un mot, sans bouger sinon le matin se diriger d’un pas flottant vers son siège, ouvrir la fenêtre, s’assoir et fumer, fumer, fumer. Refuser toute nourriture solide. Comment survit-on à deux semaines de chambre froide ? Personne ne s’est manifesté. Aucun papier, aucun vêtement. Cette seule couverture identifiée comme étant du Pashmina. Et aussi Augustin pestant qu’elle était noire de fourmis quand il l’a découverte. Elle en avait partout. Dans la bouche, les narines, les cheveux, sur les jambes, le visage, partout. Il a tout viré puis s’est penché. Elle ne respirait pas. Elle ne respirait pas qu’il a insisté.

Tamon a établi l’acte de décès et Tamon, c’est pas un abruti. Pas rêveur pour un rond Tamon. Il connait son boulot Aucune trace de violence, zéro toxines, alcool, drogues. La mort,, attribuée à un arrêt cardiaque subit, remontait, selon le toubib, à quelques heures à peine avant le passage d’Augustin devant le Chêne du Boiteux. Il en a vu défiler des macchabées Tamon. Il sait reconnaitre un mort d’un vivant. Après deux semaines de tiroir, au moment de classer provisoirement l’affaire et de ranger la demoiselle dans une jolie boite avec les anges, voici que la Belle à la couverture ouvre large des grands yeux d’un cristal aigue-marine pailletés d’or. Profonds à damner la foudre. Le garçon de salle est encore sous tranquillisants. Il bégaie, bafouille tout en arpentant de long en large le dortoir du rez de chaussé de la clinique et puis brusquement chante. Psalmodie plutôt des sons dans lesquels le docteur Herrenfeld affirme reconnaître des brides d’araméens. Onze heures dans dix minutes. L’infirmier remise ses réflexions, se lève. Délicatement retire la couverture pour en secouer les cendres à la fenêtre. Depuis huit jours que l’énigmatique beauté fume paquets sur paquets, l’affaire est passée en hauts lieux. L’heure approche du transfert et son cœur se brise à l’image de cette troublante, insolite, mystérieuse étrangère emmenée par des étrangers vers une destination connue uniquement des plus hautes instances militaires. Elle y sera bien traitée.Ils découvriront ce qu’elle a, d’où elle vient, qui elle est. Des voix résonnent dans le couloir. La soigneront ici nous ne sommes démunis face à de tels cas. Elle part.

LAURENT SCHAFFTER

Donalie n’avait jamais rien donné d’elle. Avare même de ses mots.
Jamais il ne l’avait entendue prononcer une phrase complète, et le silence qu’elle laissait s’installer dans ce qu’on ne peut pas appeler leurs conversations n’était pas de ceux qui rapprochent les êtres.
C’était un silence pesant, poisseux, un silence de marécage dans lequel il s’enlisait.
Pour ne pas être englouti il n’avait qu’un seul recours : prendre la fuite.
Pourtant il revenait toujours. Il ignorait d’où ça lui venait ce besoin irrépressible, ça le prenait, le poussait, il laissait faire c’est tout, dit-il.

Il n’était pas amoureux d’elle.
Jamais maquillée, jamais coiffée, des tenues informes. Elle n’avait aucun des artifices des séductrices. Elle ne faisait rien pour séduire mais elle attirait le regard des hommes sensibles à ce quelque chose de sauvage et d’indompté – hors d’âge – qui émanait d’elle à son insu, dit-il en insistant toujours sur le – hors d’âge – avec comme de la colère, ou peut-être plus exactement, de l’irritation dans la voix.

Elle avait des habitudes étranges. Elle ne déjeunait que de pommes de terre en robe des champs accompagnées de pissenlits.
Elle avait toujours à portée de main un galet qu’elle caressait inlassablement.
Il lui arrivait parfois de le porter à sa bouche et de le lécher.
C’est ce geste qui le faisait revenir. Rien de sensuel ni de sexuel.
C’était autre chose.
Qu’il ne sait toujours pas nommer, qu’il ne sait pas déchiffrer, – une fois il a dit défricher –.
Mais il sentait confusément qu’elle était tout entière dans ce geste.
Un jour viendrait où toutes les pièces du puzzle s’emboîteraient, dit-il.

VÉRONIQUE SÉLÉNÉ

 

7, petit point fixe de peau du monde


1

un petit bout de peau du monde

c’est peu de chose, les rochers en écailles de dragon qui dominent la vallée de Trabassac. on se croirait en Irlande quand les genêts s’en mêlent, en mai, comme des points lumineux qui agressent l’œil d’autant que le soleil les embrase et que leur jaune contraste étrangement avec le vert de l’herbe printanière.

on s’y promène, on y emmène les amis, ils se couchent à même les rochers, les rochers, c’est chaud l’été sous le ventre. on y reste dans le vent qui souffle toujours un peu sur les hauteurs. on regarde au loin, vers les montagnes bleues, et vers la Méditerranée.

en août, ils se couvrent de bruyère, on l’appelle callune ici, et c’est un tapis rose et violet qui court autour des rochers, sur la lande où broutent quatorze chevaux camarguais, blancs comme neige dans ce paysage de chaleur.

c’est le lieu de la pensée, dans toute sa tristesse, quand on peut jeter au vent ce qui nous traverse.

ils accrochent les nuages dans le grand matin, à toutes les saisons, les nuages s’effilochent sur leurs aspérités. et par temps de pluie, ils scintillent, même au soir qui tombe, ils brillent, c’est le schiste.

on ne partage pas ces rochers, on les visite avec d’autres, mais ce qu’ils nous racontent, on le garde pour soi, la première trahison se terre là, dès l’instant qu’on a partagé ce qu’ils nous racontent.

C’est un lieu qui vous parle et un lieu qui vous écoute. c’est un lieu rare.

Ce n’est pas un lieu inaccessible ni impressionnant, c’est un lieu terriblement humain. Il y a de l’Irlande en ce coin de nature, du jaune, du vert, du bleu, il ne manque que la mer, mais au loin elle est là, il suffit de le savoir. Il y a des nuages comme ailleurs mais dramatiquement autres qu’ailleurs, car ils disent la déchirure, la rupture, la séparation. Il faut y venir, aux rochers. Seul, et les écouter.

MARLEN SAUVAGE

 

2

Main noircie de tant de soleils, main perlée de sueur, la lumière du matin filtrée par les rideaux posée sur son abandon. Se lève lentement et sort de la tache de clarté, les veines apparentes crument, comme un treillis de cordages, tout à l’heure, s’effaçant dans cette plongée en pénombre. Revient, les perles de sueurs maintenant noyées par l’eau d’un pot renversé, se poser sur le front, et la peau est craquelée, parsemée de marques, de taches, d’on ne sait quoi, de fatigue, un peu verte dans le creux qui s’ouvre à la base du pouce. Une voix qui marmonne, un peu haletante, un nom inaudible, et un petit rire de dérision. Une seconde main, ferme, sèche, un peu jaune plutôt que brunie, se pose délicatement sur la première, pour la retirer, et, s’armant d’un linge humide, caresser le front. Main féminine qui garde, dans sa maigreur énergique, un peu du souvenir potelé de l’enfance, les doigts longs, qui pourraient être de pianiste, seuls frappés de fouet par la lumière. Le dos de la main, le poignet, se dissimulent, se devinent, dans l’ombre de la grande manche, quand ils ne sont pas masqués par l’épaule qui se penche. Silence, heures glissent avec lenteur infinie ; dans la chambre, la lumière de l’après-midi, qui arde par la fenêtre dont les rideaux ont été tirés, heurte la main du gisant posée comme une pierre ponce, fermée, sombre, terne et légère, sur la poitrine, sous le cou tendu à la recherche de l’air. Silence peuplé de légers bruissements, feuilles, pas glissants, jour déclinant. Nuit, une lanterne, que porte un serviteur invisible, éclairant le lit, vers lequel se tend, entrant dans la lumière, la main féminine qui porte une tasse aux lèvres avides de l’homme malade, qui la repose, qui se tient suspendue entre le drap – calme de la voix qui rassure ou le tente pour l’entrée dans le sommeil, main, bras qui se retirent, et dans l’obscurité revenue, posée sur le drap en sagesse appliquée,la main du malade, sombre, noueuse, cherche l’abandon, l’absence, comme pour laisser venir ce sommeil qui se refuse, et puis se crispe dans son refus tendu de céder au désir de presser, griffer, la gorge nouée.

BRIGITTE CÉLÉRIER

 

3

Il l’attendait mais comme d’habitude elle devait encore se disperser aux quatre vents. Il avait choisi cette terrasse ensoleillée parce qu’il aimait voir la vie couler devant ses yeux. La vie des autres. Il pouvait les imaginer, inventer leur monde, choisir leur destin. Cela lui donnait l’impression d’être tout puissant, de décider…

La serveuse lui apporta le diabolo-menthe commandé.

Le verre posé devant lui, exhalait ses gouttelettes de fraicheur dans l’atmosphère surchauffée de ce début d’après-midi. Une goutte plus grosse que les autres s’attardait au bord du verre. Les reflets du soleil scintillaient à la surface de la sphère, et c’était tout un monde qui brillait devant ses yeux. Un arc-en-ciel miniature étirait ses ailes, valsant dans le soleil. Il s’approcha, fasciné par cette image éphémère. Il suffirait que la bulle éclate et tout disparaîtrait. En attendant, il voulait retenir le temps, faire durer la magie de l’instant. Il était tout près, sentant les bulles éclater en gerbe sous son nez. Il crut les voir, tout au fond de ce diamant, vibrer puis danser. Ou peut-être les avait-il imaginées. Deux fées minuscules dansaient en se tenant les mains, et en riant, la tête renversée vers le ciel. Elles riaient, riaient. Puis l’une d’elle, le regarda et en souriant, lui fit un geste de la main…

Une seconde après, la bulle éclata…

MARIE-CHRISTINE GRIMARD

 

4

Il a enfilé son kimono de judo (ici, presque tous les mots se terminent en "o"), il aime la matière rugueuse du coton blanc, comme fraîchement récolté ou tondu, il suit le cours des fils surpiqués, et il s’approche du dojo de Valenciennes, le lieu où se déroulent les "combats".

Le tatami est un rectangle immaculé, où l’on aime tomber, se relever, retomber, claquer avec les paumes pour amortir les chutes, il est bordé d’un mince filet noir qui délimite le champ clos où les combattants vont s’affronter sans autres armes que les mains pour saisir ou faire mine d’étrangler, les pieds pour tacler ou balayer, les hanches pour enrouler le corps adverse, les épaules pour faire sauter, les cuisses pour verrouiller, les bras pour jouer aux pinces multiples, les jambes pour s’insérer dans celles du garçon d’en face et l’envoyer valdinguer ailleurs.

Sur la veste, il a noué sa ceinture verte (il est passé de la blanche à la jaune puis à l’orange, la prochaine sera de couleur bleue), il importe d’effectuer le nœud d’une certaine manière, et au fur et à mesure des courtes joutes (de quelques minutes seulement chacune) elle se desserrera, il faudra alors lui redonner un tour de vis.

Le col du pourpoint est rugueux, on peut attraper l’adversaire par là - d’où sans doute l’expression qui serait d’origine japonaise - ou par la ceinture, ou par tout le tissu auquel on s’agrippe comme à un corps de chanvre. L’épaisseur du kimono le fait ressembler à une sorte de cuirasse, une cotte de mailles de jute, mais malléable, les manches sont larges, les pans recouvrent une partie du pantalon en toile plus légère.

Sur le tatami, c’est comme une danse ponctuée par le rythme des jetés par terre (un ballet moins aérien qu’à l’opéra Garnier), des glissés, des battus, des frappements. Les immobilisations par des prises savantes servent de pauses sur la portée du grand tapis de sol.

Aller au dojo lui fait penser à chaque séance au mot "donjon" : quand il franchit la porte (le pont-levis), il est embarqué dans un univers physique de lutte mais aussi de spiritualité, on se salue, on écoute le maître, on apprend le nom de toutes les prises en japonais. On sait qu’un frêle peut abattre un chêne puisque l’art du judo réside en partie dans l’utilisation de la force de l’adversaire à son propre profit.

On sait que l’existence est un combat même si la mort à la fin est toujours gagnante : mais lui, pendant qu’il se déplace sur le tatami, tourne, virevolte, s’élance et balance l’autre garçon par-dessus son épaule comme un paquet de linge propre, il n’y pense pas (il a quatorze ans).

La vie est plus forte et bouillonne dans les artères pendant ces minutes-là.

DOMINIQUE HASSELMANN

 

5

Retrouver ces textes sur le blog de Philippe Castelneau dans le contexte du projet no direction home.

« Une ou plusieurs personnes se livrant à la dérive renoncent, pour une durée plus ou moins longue, aux raisons de se déplacer et d’agir qu’elles se connaissent généralement, (…) pour se laisser aller aux sollicitations du terrain et des rencontres qui y correspondent. » (Guy Debord) On appelle ça la croisière de nuit, ils disent cruising, en France on dirait la maraude. Parce que dès 16 ans on a son permis, que là-bas, la voiture c’est un mythe et qu’au volant on se sent libre, parce qu’il n’y a rien d’autre à faire, on roule sans but le long de Kansas Avenue, pare-chocs contre pare-chocs, l’alcool dans des sacs en papier épais planqué sous les sièges, fenêtres ouvertes et musique à fond — lente dérive urbaine qui s’ignore encore. Au fil de la nuit les passagers changent, passent d’une voiture à l’autre au gré des arrêts, amitiés passagères et inimitiés durables se forgent à la faveur des rencontres et des invectives.

Les vendredis et samedis soirs, sur Topeka Boulevard, au croisement de la 32e rue et de Topeka Avenue, au General Cinema Theatres, se jouait à minuit le Rocky Horror Picture Show. Nous y allions toutes les semaines, le vendredi ou le samedi, parfois les deux. Veste sombre, t-shirt à l’effigie du film, lèvres et ongles peints en noir, en attendant l’heure du midnight movie, nous parcourions sans but Kansas Avenue dans les deux sens, la musique à plein volume, une bouteille de gin caché sous le siège passager. Après le film, souvent, nous nous retrouvions downtown chez Por’e Richards pour dîner.
Coby sortait avec Yvonne, j’étais avec Mari. Les deux étaient amies. Coby avait une voiture, nous sortions tous ensemble, dérivant sans but sur Kansas Avenue. À un moment, on s’arrêtait pour quelques heures dans un motel, une chambre, deux lits doubles, préservatifs, cigarettes et quelques packs de bières. On raccompagnait ensuite les filles chez elles, et parfois nous roulions encore, Coby et moi, jusque tard dans la nuit, sans avoir pourtant grand-chose à nous dire. Nous étions bien, voilà, encore un peu ivres, sexe et alcool mélangés.

Topeka Journal, dimanche 13 octobre 1985, rubrique faits divers : « Coby R. Sullivan a reporté hier soir à la police que quelqu’un avait percuté et vandalisé sa voiture alors qu’il se trouvait à l’angle de Kansas Avenue et de Croix ». J’ai découpé l’entrefilet, que j’ai gardé précieusement dans un carnet.

Por’e Richards. 705 S. Kansas Ave. Kelly : je m’en souviens, c’était ouvert jusqu’à 4 h du matin. C’était l’endroit où aller à Topeka. Je n’ai jamais vu nulle part ailleurs un coin équivalent, sauf peut-être à St Louis, du côté de Central West End, mais c’est tout. Por’e Richards à lui seul justifiait de venir à Topeka. (Je me souviens d’un soir, il faisait très, très froid, et nous nous sommes retrouvé chez Por’e Richards après être sorti. Je n’avais presque plus d’essence. On est resté jusqu’à deux heures du mat ou à peu près, et ensuite impossible de redémarrer la voiture, l’essence avait gelée dans le réservoir, si c’est possible. J’ai dû appeler mon père pour qu’il vienne nous chercher… Il n’avait même jamais entendu parler de Por’e Richards ! ) — Por’e Richards, c’est là où, après une nuit passée dehors, les chasseurs devenaient les proies. La bouffe était géniale, et les gens étaient géniaux. — J’adorais les juke-box à chaque table. C’était super d’aller manger là-bas avec des amis et de pouvoir choisir sa musique. — Ah oui, les juke-box ! Moi, quand j’entends Nights in White Satin des Moody Blues à la radio, je me retrouve aussitôt chez Por’e Richards, assis dans la demi-pénombre sur les banquettes en skaï rouge. Si on voulait se faire remarquer de la serveuse, il fallait se caler contre le distributeur de cigarettes, le seul truc qui diffusait un peu de lumière là-dedans ! Steve : un soir tard, j’ai mis trois fois de suite Revolution #9 sur le juke-box. Les tables se sont vidées, et il ne restait bientôt plus que mes potes et moi et la serveuse… Elle était super, la serveuse ! (Quand les bars fermaient, que je n’étais toujours pas prêt à rentrer chez moi, l’alcool pas encore métabolisé par mon organisme, si j’avais rencontré quelqu’un au comptoir, on allait prendre le petit-déjeuner de deux heures du mat chez Por’e Richards avant de rentrer ensemble pour regarder le soleil se lever depuis le lit). Moi, c’est Elliott. Nous avions 20 ans en 1985, sûrs de notre avenir. Chez Por’e Richards, au cœur de la nuit, nous étions des philosophes réunis pour réfléchir à notre destin et comment changer le monde. Certains des meilleurs moments de ma vie se sont passés là, à partager le premier repas du matin avec les meilleurs amis qu’on peut rêver avoir.
Taches d’huile sur le bitume, odeurs d’essence et de pins Enseignes des motels et des liquors stores Le lent ballet des voitures, samedi soir sur Kansas Avenue.

PHILIPPE CASTELNEAU

&nbsp

8, juste avant que


1

Elle savait que cela devait arriver mais, même si elle ne pouvait s’y résoudre, elle appréhendait de rencontrer cette réalité-là, une scène que l’on ne désire jamais voir, surprendre, l’impensé qui se révèle finalement au jour ou à la nuit, alors que tout était calme auparavant.

Dans l’escalier, elle essayait de se faire légère, les marches ne grinçaient presque pas, elle les comptait une par une (elle savait qu’il y en avait trente-deux). "Colimaçon", le terme l’avait toujours fait rire et, là, elle se déplaçait avec une identique allure d’escargot. Il ne fallait faire aucun bruit, elle s’était levée à cinq heures du matin, l’obscurité n’avait pas encore cédé son pouvoir à la lumière.

Elle s’imaginait comme une alpiniste mais il lui manquait le piolet (elle ne ruminait pourtant pas de désirs criminels). Les marches rectangulaires étaient en bois blond, elle admirait leur simplicité, leur robustesse et l’alliance de l’esthétique à l’utilitaire. La rampe ressemblait à une courbe "ferrée" comme on peut en trouver parfois dans les passages difficiles de randonnée. Sa ligne arrondie épousait sa main, elle était lisse et douce, pas d’écharde à craindre.

Avec ses pieds nus, elle avait mis toutes les chances de son côté : ils adhéraient parfaitement au bois de l’escalier, elle sentait comme une sorte de succion de son corps à la construction matérielle. Le mou s’accrochait souplement au dur : on aurait pu déceler une empreinte invisible de son passage.

Il ne restait plus que neuf marches à monter. De temps en temps, elle s’arrêtait, à la fois pour se reposer, pour s’assurer qu’aucun bruit n’émanait de son escalade, pour savourer et faire durer le plaisir et pour retarder, en fait, l’instant de la découverte.

Sa lampe de poche rectangulaire Wonder (un petit modèle métallique ancien, bleu et gris) éclairait avec parcimonie, d’un pinceau étroit, le chemin montant, avec ses pans biseautés comme dans un tableau cubiste.

Elle est parvenue maintenant au début du couloir du premier étage. La chambre de ses parents se trouve tout de suite à gauche. La porte est fermée, elle entend des halètements, un rythme régulier qui semble provenir du lit, comme s’il s’agissait d’un ferry domestique. Elle a lu récemment un livre de Freud mais n’a jamais vu "la scène primitive".

DOMINIQUE HASSELMANN.

 

 

2

Sur la droite, deux hommes minces, jeunes, mocassins (l’un avec chaussettes, l’autre sans, mois d’août). Un jus d’orange, un citron pressé.

Côté gauche, une clameur, comédienne de vingt-cinq ans, accessoirement mannequin grande taille, exprime la déception d’être passée inaperçue, en juillet, à Avignon.
Des mots passent sur la terrasse : univers ; psychanalyste ; avion. On est à Paris.

Juste avant, ça n’a pas d’importance. Il y a une masse de touristes - ça fait au moins un an et demi qu’ils habitent ensemble, et au moins deux ans et demi, non trois qu’ils sont ensemble - il y a aussi des gens qui sont de là.

Des conflits d’identité jaillissent de tout exil.

— Je pensais pas que t’allais en avoir besoin, j’en ai acheté que pour Irène !

La Japonaise regarde passer : une robe verte à pois blancs assortie à un sac à dos rouge ; un jean bleu turquoise ; elle se reporte, sourcil levé, à son jupon noir, à sa veste blanche à épaulettes. Le petit chien, à la table des deux hommes minces, couine au bout de sa laisse. Passe une femme blonde, vêtue de noir à l’exception d’un foulard à son cou, très coloré, et du tube blanc de sa cigarette. On remarque alors qu’elle est la seule à fumer.

Maîtresse du goût, elle s’enfonce dans les galeries du Palais Royal. - Je lui ai donné tout ce que j’avais en petite monnaie, je ne peux pas faire mieux.

Le point d’intuition consiste en 1) un départ 2) une rencontre. Les deux ayant lieu simultanément. Ainsi, une comète croise une étoile, et bing, bang. Cet instant d’effusion, fusion, et toute la violence que cela comporte, la création de nouveaux mondes. Le point d’intuition est astronomique.

Le vrombissement d’un scooter débridé résonne place Colette. Dans son sillage, sous la colonnade, surgissent un jardin, des chats, une momie qui se déshabille, une bagarre de cabaret, un col blanc au liseré bleu clair.

Juste avant, ça n’a pas d’importance. 1) un départ 2) une rencontre, ça peut être juste un rendez-vous (rencontre) pour partir de là (départ). - Tu trouves pas qu’il y a de plus en plus de pauvres dans ce quartier ?

Juste avant : pas d’importance.

ALICE SCALIGER.

 

3

Du plus loin qu’il s’en souvînt,
Il y avait toujours au moins une fois par année
Trois roses rouges qui s’imprimaient sur sa rétine.

Aussi loin qu’il s’en souvienne…

Il arrivait même à se rappeler,
Les quelques minutes
Qui précédaient les trois roses rouges.

Juste avant de les regarder,
Juste avant de les acheter,
Juste avant de les cueillir,
Juste avant d’entrer dans son temps des roses rouges
Juste avant de les jeter,
Juste avant de les photographier,
Juste avant de les offrir,
Juste avant de lire Blanche-Rose et Rose-Rouge,
Juste avant de les sentir,
Juste avant de déguster de la gelée de roses rouges,

Juste avant,
Juste avant,
Il y avait ce fourmillement dans son bras gauche,
Un fourmillement ou plutôt,
une décharge qui allait
de son coude au bout de ses doigts de la main gauche.
Surtout dans son pouce et son petit doigt.

Oui, c’est cela juste avant les trois roses rouges,
il y avait ce dixième de seconde de souffrance aiguë.

Et cette chanson qu’il écoutait
Quand son cœur battait la chamade,
« J’ai cueilli trois roses rouges
Au jardin de mes amours… » [1]

DANIÈLE MASSON

 

4

Elle a déposé les deux petites, elle leur a rappelé que c’est la mère de Julie qui devait passer les prendre, Julie a esquissé un salut, elles se sont mises à courir vers les autres enfants, le maître de manège, les chevaux.

Elle a remonté la fenêtre, démarré, tourné pour reprendre le chemin, roulé lentement jusqu’au macadam, elle a pensé : acheter une tarte, amis de Jeanne à déjeuner, toujours amis de Jeanne, et le rire de Jeanne, belles-soeurs amies, mais cette envie de tranquillité bousculée par le rire, les idées de Jeanne, départ de Jeanne dans deux jours, plages de solitude désirée, perte aussi de ces phrases paresseusement volant de l’une à l’autre. Jeanne, ah oui, je parie que... elle a ouvert le cendrier, grimacé, une grimace de confirmation, s’est arrêtée, l’a vidé dans le fossé, remis en place. A redémarré, agacée, amusée, presque attendrie.

Le boqueteau tournait avec la route, et le soleil a débouché brusquement, elle a cligné des yeux, baissé le pare-soleil, ralenti, n’a pas senti venir son petit raidissement inconscient qui pourtant, comme d’habitude, montait en elle, s’est traduit par un marmonnement devenu presque machinal : quand se décideront-ils à faire quelque chose, à l’approche de ce moment où le chemin se raccorderait sur la départementale, juste après la haie touffue et folle, juste à la sortie du virage de la route.

Calmement, un calme qui aujourd’hui n’était pas purement instinctif, elle a marqué un arrêt avant de s’engager sur la route vide, et ça a été un surgissement brusque, fou, un bruit, une petite détonation qu’elle n’a pas eu le temps d’entendre, ni comprendre et l’éblouissement, ou le néant.

BRIGITTE CÉLÉRIER

 

5

Ils se retrouvaient autour d’un verre dans le salon éclairé par le soleil passé de l’autre côté du versant de la montagne, mais dont les rayons se réfléchissaient encore dans la baie vitrée habillée de voilages d’un blanc virginal. De toute la journée, ils ne s’étaient pas croisés, lui dans son bureau, elle dans la maison ou à l’extérieur. Il lui tendit un verre de whisky mordoré, ils trinquèrent, elle sourit pendant que l’Adagio pour cordes de Barber déployait sa mélancolie. Il posa son verre sur la table basse, retourna vers la cuisine ; elle passait en revue ses activités de la journée toutes liées à l’entretien de la maison, du linge, des soins à apporter aux plantes, au jardin, elle n’avait rien à raconter ce soir pensait-elle alors qu’il revenait enfin s’asseoir en face d’elle. Elle ne supportait pas de boire seule. Au moment du fortissimo-forte, juste avant le silence, il coupa la musique et brancha la radio pour les informations de vingt heures. Il fredonnait un air inconnu d’elle, tandis qu’elle poursuivait l’adagio en silence, c’était si rare de l’entendre chanter, l’avait-elle entendu déjà ? Il fermait les yeux, elle se souvenait du sillon fin des rides de son front sous la pulpe de ses doigts il y avait des années maintenant, elle l’observait avec tendresse et cette crainte qui ne la quittait plus depuis qu’elle l’avait retrouvé inconscient un soir dans le pré voisin. Elle ne parvenait pas à capter une nouvelle, étonnée de cette joie qui émanait de lui, sans qu’il ait encore prononcé un mot, lui si bavard d’habitude, si enclin à parler de son travail en cours, de ses questionnements, de ses doutes, de ses trouvailles, des commentaires des uns et des autres. Comme il ne paraissait pas non plus s’intéresser à ce qui se racontait en dehors d’eux, elle lui demanda son avis sur la parure de lit qu’elle venait d’installer dans la chambre blanche et qu’il n’avait pas manqué de remarquer en traversant la pièce. Il la dévisagea, comme s’il venait de s’apercevoir qu’elle vivait avec lui, arqua ses sourcils et fit mine de vomir. Elle comprit que quelque chose avait changé.

MARLEN SAUVAGE

 

6

Deux hommes noirs marchent dans la rue.

11 h 40, samedi 9 août, deux hommes marchent le long de W Florissant Ave. C’est une avenue comme en trouve un peu partout en Amérique, une avenue sans charme aucun, une deux fois deux voies, bordée de chaque côté de fastfoods, concessionnaires automobiles, et commerces d’appoint installés dans de gros blocs de béton. Une avenue désespérément rectiligne de 20 km de long qui traverse Ferguson, part de Saint Louis pour rejoindre Florissant, à qui elle a emprunté son nom — déformation du mot fleurissant, ainsi nommé par les colons français parce que située au confluent du Mississipi et du Missouri, l’une des plus anciennes colonies du continent, établie au XVIIIe — sept plantations et quarante âmes en 1787 —, et où un siècle plus tard on parle encore majoritairement la langue de Molière (ça ne durera pas).

11 h 50, samedi 9 août, deux hommes noirs sortent de la boutique Ferguson Market & Liquor. Ils marchent en direction de la station-service Quick Trip, le long de l’avenue qui mène à Florissant, 33km2, 52 158 habitants en 2010, majoritairement blancs, en familles, sinon aisés, du moins middle-class. Une ville classée en 2012 dans le top 100 des petites villes américaines les plus agréables, numéro un des villes où prendre sa retraite, 2e ville la plus sure du Missouri.

Deux minutes plus tôt, samedi 9 août, on entendait à quelques blocs de W Florissant Ave les sirènes d’une voiture de police et d’une ambulance, lancées à toute allure dans Ferguson. Ferguson, qui n’est en rien comme Florissant. Plus petit, plus pauvre, Ferguson n’apparait dans aucun des classements établis par les magazines à destination des riches retraités. Ferguson, 16 km2, 21 203 habitants. En 1990, 74 % sont des blancs, 25 % des noirs. En 2010, 29 % sont blancs, 67 % sont noirs. Plus de 17 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. À Florissant, c’est moins de 4 %.
À Ferguson, la police compte une cinquantaine d’agents. Trois seulement sont noirs.

11 h 52, samedi 9 août, deux hommes noirs, 18 et 22 ans, le plus jeune portant casquette rouge et chaussettes jaunes, sont signalés à la police. Ce qui s’est passé chez Ferguson Market & Liquor quelques minutes auparavant, il faudra attendre plusieurs jours pour le savoir. Ce qui s’est passé semble de toute façon ne pas avoir de lien direct avec la suite.

11 h 54 ou à peu près, samedi 9 août, deux hommes noirs, Michael Brown et Dorian Johnson, 18 et 22 ans, le plus jeune, surnommé « Big Mike » — près de deux mètres pour plus de cent kilos —, quittent W Florissant Avenue et se dirigent vers Canfield Drive.
Il est midi passé de une minute, samedi 9 août. Sur Canfield Drive, deux hommes noirs marchent au milieu de la chaussée. Arrive une voiture de police.

PHILIPPE CASTELNEAU

 

9, pas de souci à vous faire, Mr. Ashberry


1

Il s’agit de ça. Assigner le temps en un angle droit. Là – Ici – Assis ! Convoquer l’urgence. Là – Maintenant – Tout de suite ! A température ambiante laisser ramollir. Suspendre et écouter. Poser le dos droit. Le caler dans l’angle. Viser les choses et leurs fonctions. Le Crayon. Ce Cahier. Attendre. Ecouter ce qui attend sans forcer. Pisser. Se laver les mains. Vérifier si rien n’est coincé entre les dents. Tirer la langue. Ouvrir grand la bouche et retirer le caca des yeux. Retourner s’asseoir. Caler le dos. Remonter les coussins. Avancer le fauteuil. Le fauteuil colle aux cuisses c’est du skaï. Ecrire ça. Le fauteuil est en skaï ils sont deux, ils sont rouges c’est le salon. Mettre un pantalon de jogging - Pas d’entrave à la ceinture et faire mentalement un régime alimentaire sans gluten sur le champ. Ranger les piles de vêtements. Plier. Replier. Penser aux plis et retourner au skaï. Caler le dos pour l’avoir droit. Une posture digne. De la dignité - un peu de dignité – Bordel ! Prendre Le Crayon reprendre la chasse à la voix du dedans. Y’a quelqu’un – Y’a toujours quelqu’un qui dit quelque chose – quelqu’un qui ramène sa fraise – Normalement ! Attendre. Etre tentée de lire - Ah ben si ça va ensemble - Ah ben non c’est pas triché. Et puis après c’est tout le doute qui vient de ça ne fera pas comme une histoire. Dehors les gens font leurs courses, rentrent chez eux, claquent la porte des voitures, ouvrent les coffres, sortent les courses, claquent les coffres, remontent leurs courses, rentrent les pack d’eau potable, avancent, traversent, projettent des qu’est ce qu’on va manger ce soir tellement fort, tellement souvent comme si c’était important vraiment important. Personne ne semble attendre d’entendre un informulé du dedans qui demanderait à être écrit dans un temps convoqué même si c’est important vraiment important. Signez là en bas à droite.

LÉA TOTO.

 

2

Il avait reçu cet e-mail et l’expéditeur avait retenu son attention : il le connaissait depuis quelques années, c’était une des "figures" de la littérature et d’Internet, de la littérature internautique, navigante ou atlantique, expérimentale et mémorielle, l’écran comme horizon mais la page comme plage aussi, le blanc du rectangle jouant avec le vertical du papier qui laissait encore parfois ses brimborions ici ou là.

Un mail pouvait toujours attendre : il est vrai qu’alors ils s’accumulaient et après on ne s’en sortait plus. Le plus simple était de répondre immédiatement (car, autrement, autant écrire une lettre en retour, histoire de donner un peu de boulot à la Poste). Souvent le dilemme se profilait : fallait-il vraiment donner signe de vie ? Car n’importe qui pouvait désormais sonner chez vous, avec l’immense araignée qui nous englobait tous : pas d’interphone pour demander "Oui, c’est de la part de qui ?"

Ce message proposait un exercice littéraire et, bizarrement, c’était juste le jour – ce 2 septembre – de la rentrée des classes. Mais il n’avait pas préparé ses affaires ! Son sac n’était pas rempli de ces "fournitures" achetées chez Leclerc à des prix soi-disant imbattables (maintenant, dans les écoles, les parents faisaient des achats groupés et anticipés pour leurs enfants), ces cahiers avec ou sans spirales, ces stylos-billes, ces crayons, cette règle transparente et graduée, ce taille-crayon en forme d’escargot, ces trombones hélas peu musicaux.

S’il avait bien compris la proposition d’écriture, il s’agirait de se lancer sur le thème de la procrastination, c’est-à-dire le fait de repousser toujours à plus tard ce que l’on pourrait effectuer quand on en a le temps, que l’on préfère justement utiliser à autre chose ou à rien du tout. Un écrivain totalement inconnu (mais il était ignare par bien des côtés) était proposé comme modèle et un exemple de texte joint à l’envoi. Le tout semblait assez complexe, enchevêtré, car comment se hisser au rang de quelqu’un qui avait ses "lettres" de noblesse dans le monde littéraire et qui semblait côtoyer (et peut-être avait tutoyé ?) Gertrude Stein ou autres écrivains célèbres.

De toute façon, il devait prendre la voiture dans un quart d’heure et conduire quelqu’un dans deux endroits différents - chacun se terminant par un Y – pour une sombre histoire de rentrée scolaire (mais, cette fois-ci, celle des profs), avec deux lieux d’activité différents, puis aider à répartir les instruments de musique car l’Éducation nationale n’avait pas encore perdu tout sens de la mesure.

L’e-mail "pédagogique", par un juste retour des choses, pourrait attendre. Si l’on pouvait écrire cinq mots avant de faire mieux, plus long, plus réfléchi (et non pas un texte écrit comme ici au fil du clavier, inventant son histoire au fur et à mesure que la pendule du Mac indiquait 12:14:04, puis 12:15:06, puis 12:16:09... sans que l’on puisse, sauf à aller dans les "paramètres Système" lui faire faire un retour dans le passé), plus "présentable" en somme.

Des touches noires, un écran blanc, l’attente finalement dézinguée, là, en pointant la souris sur le simple logo avec l’avion en papier (joie retrouvée, en le regardant, des chahuts en classe) puis cliquer sur "Envoyer" ou pas.

DOMINIQUE HASSELMANN

 

3

Cinq mots écrits par d’autres. Cinq mots, pas les miens. Commencer par ça, peut-être. La proposition est en ligne. Cinq mots, et quoi après ?

La proposition est lue. Lue une première fois, très vite, une seconde fois aussitôt après — une deuxième lecture qui s’arrête sur les mots, les pèse, évalue. Ensuite, c’est le temps long de l’incubation. L’écriture est un virus, disait William Burroughs, ou quelque chose comme ça. Il faudrait retrouver la citation exacte. Taper la requête dans le moteur de recherche, attendre que s’ouvre la page. Tâcher de se souvenir de faire ça, plus tard.
Au bout de quelques jours, relire la proposition. S’asseoir devant l’ordinateur. Relire, tordre les mots, chercher un sens au-delà du sens. Se laisser porter par la proposition, y trouver une poésie qui n’appartient qu’à soi, se laisser bercer par elle. Ouvrir le logiciel de traitement de texte, laisser courir les doigts sur le clavier. L’écriture est un virus qui fait s’agiter convulsivement les doigts tandis que la pensée vagabonde, bercée par le bruit des touches qui fait comme une pluie fine dans le petit matin.

La pensée est distraite par une douleur au bas du dos qui se réveille. Douleur légère, à peine perceptible, mais qui bientôt occupe tout l’espace mental. Douleur parasite. Écriture virus. Réaction du corps, bêtabloquants : l’écriture se fait avec le cœur. Effets secondaires des bêtabloquants : cauchemars, insomnie, fatigue (Wikipédia). Des mots en bleu sur la page de l’encyclopédie en ligne, liens hypertextes ; il faudrait ne pas se laisser distraire, revenir à son travail. Trop tard, le doigt glisse déjà sur la souris, la page demandée s’affiche aussitôt, que l’on recopie pour partie (texte copié-collé/lu-relu) : « Un cauchemar est une manifestation onirique, durant le sommeil paradoxal, pouvant causer une forte réponse émotionnelle négative de l’esprit, plus communément de la peur ou de l’horreur, mais également du désespoir, de l’anxiété et une grande tristesse. Ce type de rêve peut impliquer une ou plusieurs situations de danger, de mal-être et de terreur psychologique ou physique. Les individus se réveillent souvent dans un état de détresse et certains même ont du mal à retrouver le sommeil durant une période ». Matière à écrire. Idée séduisante, encore faudrait-il faire des cauchemars. L’écriture est un rêve. Au-delà du rêve : un état modifié de conscience.

Les cloches de l’église sonnent sept heures. Fin de la séance d’hypnose. La lumière perce à travers les volets. Un chien aboie. Une voiture passe. Une autre encore. Se lever, déjeuner ; se doucher et s’habiller. Ouvrir la porte d’entrée, laisser entrer la lumière du jour, sortir dans la rue. Marcher jusqu’à la voiture, s’asseoir, mettre le contact et rouler, rouler, rouler…

PHILIPPE CASTELNEAU

 

4

Se regarder les mains, observer les doigts, la pliure de la peau à l’endroit de la phalange quand on la déplie, puis les ongles ; pas trop courts, attention, mais pas trop longs non plus, à cause du clavier. Et puis finalement, si, l’un d’entre eux est décidément trop long. Alors le couper. Clac. Tout net. Tapoter sur le clavier, les yeux vers le plafond, une charpente de châtaignier noircie par le brou de noix dans les années… soixante-dix ? Mais qui a bien pu avoir l’idée d’une telle hérésie, c’est moche, c’est noir, on croirait que le bois a brûlé. STOP ! Tapoter sur le clavier. Ah ! oui, penser à mettre le téléphone en mode répondeur. Là. Et puis tiens, un mot sur la porte au cas où. L’écriteau ? Fouiller dans le panier "in", puis dans le panier "out", prendre une feuille A4 pliée en deux, un format A5, alors pour être précis, oui d’accord, et le scotcher sur la porte à hauteur des yeux. A peu près. Voilà. L’idée au fil de la pensée, fulgurante, éphémère, se perd dans l’instant. Ne pas en tenir compte, l’ignorer, pffff ! comme le mot sur le bout de la langue, dans quelques minutes, elle reviendra. Jouer à la tortue, avancer le cou puis le reculer, plusieurs fois, les vertèbres craquent, c’est normal, et ne pas oublier de tourner la tête à droite puis à gauche. Un coup de tapette sur la mouche qui tourne autour du bureau. Les pieds en l’air sur le bord du tiroir comme au temps… non ne pas laisser interférer le passé dans ce moment où seule la solitude et le présent comptent. Avaler une gorgée d’eau. Les bouteilles d’un litre cinq, une souffrance pour le poignet. Ne pas devenir potomane, non plus. Une gorgée. "Il est temps maintenant pour tous les hommes de bonne volonté de voler au secours de leur parti." Voilà, c’est sur le document Word ouvert pour. Parfois ça marche. Mais un coup d’œil à la fenêtre, attiré par le balancement des branches hautes des arbres et le cri d’un oiseau. L’engoulevent dans le pré, affalé dans l’herbe, là, qui d’un seul coup se redresse et s’envole pour atterrir sur le mûrier voisin, ce serait ça, l’idée… rester prostré, couver le vide, et sous l’emprise de je ne sais quelle pulsion, démarrer l’écriture dans une frénésie de mots à peine maîtrisés. On verra ce qu’il en sort plus tard. Entrer en transe.

MARLEN SAUVAGE

 

5

Là, attendre nouvelles, résultat des démarches, un emploi, dans la petite chambre d’hôtel à Marseille, avant de reprendre route – ne pas arriver en perdant au village, voir ses parents, ceux de l’ami resté là-bas – là, après la rumination lente sur le bateau, quand le permettaient la promiscuité et les tâches ennuyeuses et harassantes qui étaient la condition de son passage, ce retour sur les noeuds dans son passé, ce début de prise de conscience, ces regrets, ces plaidoyers véhéments et silencieux, besoin se fait sentir de faire le point. Et la leçon apprise de l’abbé, il y a longtemps, écrire. Écrire pour soi, pas un plaidoyer à soumettre, ni une confession (savoir d’abord ce qui serait à confesser).

La chambre blanche, la fenêtre ouverte sur une petite rue d’ombre, de vie affairée et de pauvreté, des odeurs et des bruits, le port absent mais proche, la table de bois – les marques de canifs comme sur les pupitres d’école – le cahier, sur lequel il a écrit, vite, les cinq mots qui lui sont reproches : avidité, légèreté, brutalité, inconstance, médiocrité, et il grimace en les lisant, surtout le dernier – il se lève, il est debout devant la fenêtre, épaule contre le rideau de mousseline roussie qu’il a tiré tout à l’heure pour que la lumière trop rare vienne se poser sur la page, il regarde la feuille qui émerge juste de la pénombre, il se retourne, fait retomber le volet abattant des persiennes - il n’a pas les mots pour ces volets du sud – et puis les pousse, les fixe ouverts en se penchant au dessus des passants – il suspend son geste une minute pour les regarder - pour attraper le petit loquet, que le jour entre librement.

Assis de nouveau, brusquement, il prend la plume et en laissant un petit blanc sous la première ligne : jeunesse, amitié, confiance, hostilité des anciens, naïveté - une hésitation avant d’inscrire ce mot, est-ce vrai, et est-ce une excuse - il se renverse en arrière, manque de tomber, grommelle, avait oublié, même pas une chaise dans cette carrée, juste un tabouret, il jette la plume, il se lève, prend sa veste - sortir, marcher, que viennent les souvenirs, l’image de leur arrivée aux salines.

Dans l’escalier, un étage dévalé, un pied en suspens, arrêt, ne pas fuir, il remonte, lentement. De nouveau sur le tabouret, veste jetée sur le lit, il prend la plume, sort son canif, il taille, avec des arrêts, et puis plus soigneusement, il s’applique, il attend que ce qu’il sent monter se mette en mots, comme il l’a vu faire à l’abbé, autrefois, quand il se croyait seul et qu’il écrivait ces poèmes qu’il ne lui a jamais donné à lire.

Mais ce ne sont pas des poèmes qu’il veut noter, et puis pourquoi pas ? Trouver un carcan pour ses idées... il regarde le plafond, il attend, il a sommeil un peu.

Il a confiance, cela viendra.

BRIGITTE CÉLÉRIER

 

 

10, ne pas mentionner l’oiseau


ne pas mentionner l’oiseau | vos contributions


Toi, tu es par-dessus les toits, tu regardes de haut la coulée verte entre deux rives, elle avance plus vite que les piétons qui la parcourent – mais ce matin le quai de Valmy est encombré de panneaux vissés dans le ciment qui empêchent de s’approcher de l’eau – et tu fais comme si de rien n’était puisque tu n’est pas astreinte à l’attente des écluses, à ce système de vases communicants et à la corde qui amarre le bateau ou la péniche de plus en plus rare, ton horizon sera, en ligne droite, d’arriver jusqu’à la Seine et puis de la remonter jusqu’à ce qu’elle se jette dans la mer où tu n’auras enfin plus de point de repère fixe, l’étendue ne sera plus bornée par ces rues, ces immeubles haussmanniens auxquels on peut se cogner si l’on ne fait pas suffisamment attention, ces klaxons qui vrillaient l’audition et ces détonations, un soir, que parmi vous on ne s’explique toujours pas.

Il importe que cette voie de navigation, comme j’en ai reçu l’instruction, soit survolée et surveillée en permanence. Les foules qui s’amassent le long de ses berges, surtout en été, deviennent des cibles faciles : c’est une terrasse toute longitudinale où des jeunes désœuvrés se livrent à l’alcool et à la musique, des jeunes cadres dans l’informatique, et de soi-disant « artistes » s’enivrant de l’air du temps. Ma mission est de les protéger, quoi que je puisse penser de leur mode de vie, et je dois détecter tout individu suspect – mais ça fait du monde ! – qui passe à pied. Le mieux serait d’empêcher carrément tout stationnement le long du canal Saint-Martin, ce pique-nique foutraque, ces gens patraques, ces cris ou chants non encadrés : j’envoie les images que je filme et là-bas, au centre de commandement opérationnel, des spécialistes les décryptent jour et nuit. On devrait être ainsi à l’abri.

Nous n’employons plus Google maps, c’est une base de données trop utile pour les individus désireux de nuire et le gouvernement va bloquer sa consultation à partir d’Internet. Chacun n’a qu’à devenir son propre géographe. Les GPS ont été interdits, la circulation automobile aussi. A bord d’un gyromobile, vous voyez les rues qui se croisent, les passants, de moins en moins nombreux, qui se hâtent. Cette ville devient de plus en plus désertique, l’humain ne peut s’envoler que par ascenseur vers l’étage où il habite et est désormais reclus. Le paysage urbain a perdu toute urbanité : les immeubles se vident, les bureaux sont à louer, on s’exile, on « migre » vers la campagne où là-bas, paraît-il, on trouverait luxe, calme et volupté. Du haut de votre lieu d’observation qui parcourt toujours le même flot apparemment tranquille, dans un sens puis dans l’autre, vous n’apercevez désormais presque plus personne. Vous vous demandez même à quoi votre boulot peut, en définitive, rimer ?

DOMINIQUE HASSELMANN

Le soleil monte haut dans le ciel, un mistral furieux fouette les vagues qui viennent se fracasser sur les rochers. « Vieni, andiamo aux bateaux ». Sa voix se perd dans le souffle aérien des terres brûlées de la Méditerranée qui l’a vu naître, jusqu’à l’Italie, ces terres antiques où la démesure oublie sa crédibilité sauf à se laisser bercer par le soleil. Tout l’espace est à la mesure de l’homme ici, dans sa simplicité, ses désirs les plus frustres, les plus sereins aussi. Il a laissé le silence des pierres gagner les terres vierges de sa mémoire, y a installé l’oubli. Il faudra attendre le retour des vagues et une autre paix pour la retrouver. « Viens on va à la jetée », il insiste. La houle est forte toujours, à cet endroit. Chaque jour, matin ou après-midi, il se poste là. Souvent seul. Avec la petite. Leurs lèvres craquelées, leurs yeux humides, leurs joues empourprées par la brûlure du soleil désirent l’eau du ciel plutôt que celle de la mer dont le sel parachèverait la meurtrissure du cœur. Tout autour d’eux, le silence et la douceur de l’aube ou de l’aurore, la fraîcheur des embruns, et presque toujours un froid saisissant, quelque soit la saison, à cause du vent d’ouest. Plus loin, des cris montent des chalutiers, au large. Près du port, trois hommes dans une petite barque, des pêcheurs aux calens. « Regarde, ils remontent la daurade et le muge, on va manger la poutargue tout à l’heure, tu veux ? on ramènera des sardines à ta mère, la poutargue, elle aime pas ça, elle ! ». La petite reste silencieuse, ses yeux se plissent un peu, à cause du soleil. Il continue : « tu le vois le fort Vauban, là-bas ». Toujours les mêmes mots qu’il répète chaque fois. Il est fasciné par cette tour carrée en pierres apparentes entourée de remparts, fortification bastionnée surmontée d’une tourelle cylindrique avec, tout en haut, son phare de trente-deux mètres ; elle surplombe un îlot rocheux, reliée au loin par un bras de terre. « C’était un fort d’armes, tu sais, une prison pour les internés politiques mais aussi, c’était une tour de garde, pour surveiller la ville... ». Elle l’écoute, méfiante, « c’est vrai ? Eh pardi, si je te le dis !... tu me crois pas... tsss, on t’apprend rien à l’école ! » En face, plus loin encore, d’autres grands navires, hauts comme des monuments dans la brume des fumées polluantes des usines pétro-chimiques. Et l’écume toujours qui n’en finit pas dans le tranchant des vagues, de rouler dans la lumière argentée. Le ciel est toujours plus clair, ils s’éloignent de la jetée, remontent dans l’auto. Ils quittent l’horizon salé qui va jusqu’à la mer, partent à l’opposé. On passe alors du bleu au vert peuplé d’ombres, les pins géants, les bosquets de thym et de romarin, « on va à Saint-Jean ! prends ton chapeau, pourquoi il fait chaud là-haut ! » Dès qu’on quitte la ville, qu’on prend les routes des garrigues garnies de pins de chaque côté, jusqu’aux domaines sauvages des collines, il ne parle plus.

Le ballet incessant des hirondelles, leur tournoiement dans le ciel emprisonne l’espace, le striant de leurs coups d’ailes, leur danse créant ce filet invisible avec lequel elle dit, la petite : « elles vont nous attraper ! » Le flot de lumière qui les traverse les rend opaques. Quand le ciel est couvert, les nuages les absorbent, elles disparaissent et réapparaissent, mais quand c’est le bleu qui mange le ciel, leurs cris sont plus clairs, on sent l’air gonflé de leur souffle. Parfois, elles s’éloignent un peu plus et traversent des paysages plus vastes. Les sansouires monotones, inondés en hiver, déserts l’été, traversés par le mistral, remplis de moustiques, les ramènent vers la mer, la dune, les marais salants sauvages de la plage.

Des deux rives du pourtour méditerranéen, les collines sont partout les mêmes. Partout des amas de pierres, des milliards d’herbes sauvages sur une terre sèche et craquelée par le vent et le soleil qui accueillent la fragilité des fleurs violettes du thym, de la lavande, des artichauts sauvages et des chardons bleus. Au milieu de ce fracas de solitude et de lumière éblouissant les sens, le souffle des saisons s’appuie sur la nudité du silence, porte une promesse d’éveil, une aspiration au ciel, à l’unicité. L’ombre des hommes mauvais, des tortures, des abjections dont ils sont toujours capables, tous fous de plus en plus, perdus dans leur soif de vengeance, pour des idéaux de pureté qu’ils cherchent en dehors d’eux, ne souffre pas la lumière des cœurs. Si imparfaits que soient les hommes, nous verrons encore leurs silences garnir d’un biais d’or toute parole vaine.

M-J DESVIGNES

Le mouvement du bus qui souplement s’engage sur le pont – les yeux dans la vitre, freinant un peu pour s’appuyer sur un bras ouvert du palais Mazarin, le dôme, et voir s’ouvrir lentement le premier bras du fleuve, effleurer l’étagement de l’île et suivre le déploiement, le refermement du second des bras qui l’enserrent, s’y attarder jusqu’à tourner légèrement la tête, pour, avant le haut des arbres, la traversée rapide de la voie, le petit tunnel des guichets, l’entrée dans l’espace du Louvre, conserver un trop bref instant la vue sur cette pointe fendant l’eau.

Cette vue – rituel arrêt plus ou moins marqué suivant l’urgence de la journée – depuis la petite avancée au dessus du flot de voitures sur les quais en contrebas, à l’angle du pont, la vue qui, par delà les années superposées, la longue habitude, garde son pouvoir d’émotion familière, le museau au ras de l’eau d’un gris froissé teinté de bleu, la pierre du quai, le pont, le jeu un peu effacé des couleurs des briques et de la pierre, les grands toits et, au-dessus ce ciel transparent, l’air humide qui se coule entre les pierres des immeubles, les branches des arbres, leur donne leur volume, ce ciel dont on garde une petite nostalgie parfois devant la splendeur violente du bleu saturé sur laquelle viennent buter les pierres dans le sud.

Ce triangle de pierre fendant l’eau recherché et retrouvé sur un détail du plan de Mérian, improbable vision en blanc, beige, bleu, avec de petits accents rouges, surplombant l’île et le pont comme un oiseau planant au dessus de la ville, et, au rebours, dressant les constructions au dessus de la page, donnant aux immeubles bornant la place Dauphine une hauteur un peu irréelle, irréalité qui se transmet au cavalier de bronze caracolant en biais comme aux barques devenues insectes posés sur l’image du fleuve, au fleuve qui caresse l’arrondi central du pont sans aucune trace de la petite pointe de terre.

BRIGITTE CÉLÉRIER

Tu ne le vois pas mais le mur blanc d’en face s’écaille et dans l’ombre recrache les tâches jaunâtres des enduits précédents. C’est le pignon d’une véranda surplombée par un toit de plexiglas aux montures rouillées qu’il faudra bien rafraîchir un de ces jours aussi. Derrière, les murs blancs d’autres bâtiments aux fenêtres carrées barrées par des moucharabiehs de fer crient leur décrépitude. Tu ne le vois pas ! Tout ici s’abandonne, tout est abandonné. 


La géométrie des bâtiments se fond dans la masse végétale des grands arbres, et le blanc jure sur le vert, et le vert sur le gris des nuages immobiles dans le ciel bleu. Encore huit heures ici à regarder de temps en temps par la fenêtre trembler à peine la cime des eucalyptus. Encore aujourd’hui le silence l’emporte sur l’agitation de la révolution, la nostalgie recule, étudiants et enseignants fuient le campus et se réfugient dans la grève.

Des coups sourds résonnent, impossible d’identifier d’où ils proviennent : d’en face, de cette véranda rouillée ? des bâtiments en contrebas ou de l’intérieur de la médiathèque ? Une Citroën grise est garée sur le parking, juste sous le réverbère, devant cyprès et eucalyptus. La sienne. Tout se prépare alors, il va falloir descendre. Rejoindre les autres dans ces salles sombres qu’éclaire à peine le jour à travers les moucharabiehs.

MARLEN SAUVAGE

Des hommes, des jouets, petits, habillés à l’ancienne, en paysans ; des gourmandises, aux vives couleurs, à sucer et mâcher, pour la joie des enfants, pour leurs yeux qui brillent, pour leur régal. Ils seront bien émerveillés à regarder la grande roue qui tourne et tourne au centre jusqu’au dessus des toits des immeubles, au ciel, aux nuages, aux étoiles. Oui les barbes à papa qui feront forcément rire. Et le village avec ses allées, ses chalets, sa foule tumultueuse où l’on se perd et se retrouve. Oui les bijoux à profusion pour les belles. Des costumes de Père Noël, des crèches, avec leurs santons si finement détaillés, leurs animaux si humbles ; partout cela brille, de la musique de circonstance pour une ambiance réussie, pour une fois être heureux, pour oublier, pour espérer, pour croire.

Au budget les crêpes sucres 2,50 € multiplié par 7 personnes donne 17,50 € attention suppléments confiture nutella chantilly etc. risque de dépassement. Prévoir se rabattre sur les cornets popcorn 2 € au chalet à coté de la grande roue. Pour la grande roue devant la mairie 4 € par personne, 3 € par enfant, total 23. Ou bien laisser les enfants seuls dans la grande roue et pendant qu’ils tournent prendre avec femme un vin chaud en amoureux dans l’échoppe en face, bénéfice 3 euros sans parler tranquilité et plaisir++. Coq, 3 € ; poule, 2 € : âne, 7 € ; Joseph, Marie, Jésus : 18 €. Ou sinon au chalet à coté la locomotive à marrons grillés crèche toute faite 22,50 €. Autre : possibilité cadeau charme avec roses en promo au chalet près du manège et des canards qui flottent, 10 € les 20 roses. Photo avec le père noël au chalet avec de la neige en coton sur le toit, 4 €. Budget total : entre 60 et 90 €. Surtout éviter les churros.

Plan d’évitement des churros. Il y a 3 chalets à churros, un dans l’allée centrale, un à coté de la boutique de promotion des roses, et le dernier juste à l’arrêt de bus, donc, 3 zones dangereuses qui peuvent créer drames et incompréhensions à cause des churros. La zone 1, dès la sortie du bus ; contient cette boutique de churros, sur la gauche un dégagement par l’allée des associations dans le handicap, sur la droite on sort de zone et on arrive dans le pôle d’échange des bus ; le mieux sera d’accélérer dans la direction des associations dans le handicap. La zone 2 est entourée du manège, de la fontaine aux canards, contient la boutique de promotion des roses ; rester strictement entre la fontaine aux canards et la promotion des roses, le manège, par chance, alors, cache les churros. La zone 3 se trouve en arrivant sur la boutique de pétards et de saucisson fromage, fermé par les promotions champagnes 92 € le litre, englouti dans le nougat et le jambon de New York. Un sapin permet un repérage de loin. Possible contourner par l’allée des produits de beauté des rois mages tels lait d’ânesse et crème à la bave d’escargot. Dans la zone attention aussi aux chameaux des mêmes rois mages. Solution ultime : courir en direction de la grande roue en hurlant que le premier arrivé gagnera une photo avec le Père Noël.

ISTA POUSS

Au-dessus de l’arche, l’appartement et son balcon d’où on peut voir venir se garer les voitures sous soi, drôle d’impression ; la conscience se promène, linéaire, du balcon à la grille qui s’ouvre, au recoin blanc et jaune assombri par la mousse, à l’entrée qui s’éclaire dès qu’on ouvre la porte, à la cuisine, au parapluie adossé à la vitre devant une étagère masquée par un balai la tête en haut.

Les nuances fauves des pavés brillent, c’est la pluie ou, si c’est le matin, la balayeuse municipale. Elle s’entend très nettement depuis la cour. Bruits de pas qui s’éloignent, et d’autres, moins discernables, moteurs, alarme de voiture, cliquètements de couverts, roues de poubelles, clés agitées, portes qui claquent, toux, une musique lointaine. Une musique sans mélodie ponctuée d’aigus, les rires des mouettes, anarchiques, à moins que ce ne soit des pleurs, ou des plaintes qu’elles se jettent l’une à l’autre ou à la cantonade, prenant à témoin un public fait de pierres, de promeneurs indifférents, inconsolables qu’elles sont peut-être de cette froideur, imprévisibles, une émotion qu’elles répriment vite, qui disparaît comme elle était venue, ne laissant dans l’oreille que quelques traces de sauvagerie sur le quadrillage de la ville. La nuit, quelque part vers le nord, d’autres voix hurlent une autre sorte de dévastation, sauvages. Tu le sais bien pourtant, ça ne devrait pas être une surprise. Les hommes construisent des ponts et ils tranchent des gorges. On dit que c’est la peur, ceux-là, qui les pousse à crier, mais ils n’ont pas d’excuses ; nous aussi nous sommes pris de peur, mais d’une autre, une qui fait rechercher la lumière et qui se méfie du plus fort, qui aime le désordre, la découverte, penser. Ceux qui hurlent dans le loin, alignés, eux, ont peur d’ombres.

Celles des rambardes s’allongent en équerres dépliées. Une fenêtre, sa vitre est un écho du mur que son reflet renvoie, plus lisse et plus brillant que lui, presque liquide. À sa gauche une autre fenêtre dévoile la coupe d’un escalier, et c’est comme s’il montrait son ventre ; une fenêtre à traverser, on y monterait, on y descendrait tout le jour, visibles, cachés, pris dans l’aveuglement de la montée, de la descente, abstraits, inaccessibles, éveillés, conscients et sans défense.

CHRISTINE JEANNEY

Brr, la neige, il fait froid et il est difficile de trouver à manger par les temps qui courent. C’est le premier jour d’une année nouvelle et pourtant, ils se promènent quand même, seuls ou avec des enfants ; certains tiennent sagement une main d’autres bondissent dans tous les sens malgré les recommandations des adultes qui craignent toujours un accident du fait de la proximité de l’eau. Passent aussi les coureurs, ils sont sans doute là pour perdre les quelques grammes pris lors des agapes de la veille… en fait, il courent comme ça toute l’année. Aujourd’hui, avec les arbres, même dénudés qui ne nous abritent guère en hiver, et la neige qui tombe, ils distinguent à peine les gradins et l’escalier qui descend vers l’eau de l’autre côté de la grande rivière ; l’été, des personnes intrépides quoique âgées viennent s’y baigner. Ils n’ont jamais remarqué mon ami le héron qui vit à proximité de l’ancien moulin et vient de temps à autre jusqu’à l’écluse, tout près d’ici.

C’est la dernière, après c’est l’ultime presque ligne droite avant de rejoindre le fleuve et disparaître dans celle qui traverse la grande ville, la capitale… Sur les derniers kilomètres, être longée par ce bruyant serpent motorisé qui traverse la ville. Pour finir, cette parcelle de Chine en France dont on se demande bien ce qu’elle fait là avec ses façades aux airs de petit palais derrière lesquelles se cachent la grande mondialisation et ses tractations. On y voit parfois des couples nouveaux venir se faire prendre en photo dans les beaux jardins…

Mais le mur anti-bruit ne le coupe pas vraiment, le bruit. On entend le flot continue des véhicules sur l’A4. Ça ferait presque partie du charme de cette promenade avec la neige qui crisse sous les chaussures et étouffe les sons tel un cocon qui protège. Le ciel posé tel un couvercle par-dessus le tout. L’absence d’horizon...

MARIE-NOËLLE BERTRAND

Là-bas, le lampadaire où les friandises s’entassent. Personne à cette heure. Trop tentant. Alors vite, quitter la douce obscurité humide, foncer en rasant la barre du côté ombre, traverser la route, fouailler rapide puis, dégager vers le noir, sous la porte du garage ; avec le butin.

Les tours jaune beige, avec leurs appuis de fenêtres soulignés marron, comme vibrantes dans la chaleur aveugle du début d’après-midi. La ruelle serpente entre deux allées de box de garages. Dans l’angle, contre le mur du cimetière, un lampadaire. A son pied, un début de décharge. Une ombre velue détale. On poursuit au pas. Cette particularité de passer au travers d’une des tours. Sa base est ouverte, vide de rez de chaussée, de premier et de deuxième étage. Ensuite, les autres, à s’empiler au dessus de soi. A partir du combien on voit la mer ?

Accrochées sur la colline, elles sont plus que trois, les tours. Peut-être je les verrai imploser comme leurs jumelles. Malgré un ravalement, semblent déjà délavées, de mon côté, face sud. A cette heure, le soleil plombe dur. Les stores plastiques, presque tous baissés. Si pas jusqu’en bas, j’entraperçois le sombre de la pièce derrière avec, parfois, le glissement d’une forme ombreuse. Son regard pour la mer ou le cimetière ?

JÉRÔME C.

Posées comme les barres d’immeubles en face et les toits métalliques de l’entrepôt, mais en beaucoup plus petit, comme sur un tableau de pointage vide, ou une boîte à cachetons coques brillantes, version parking en bas d’un centre commercial, un mois d’août, transhumance à l’arrêt. Au-dessus d’un talus d’herbes à purge, une superposition de vingt-cinq fenêtres, structure d’aquarium, dalles couleur pâte dentaire pour semi-remorque. La façade ouest de l’immeuble a l’épaisseur d’une ligne sans feux ; accolées à son niveau + 1, des terrasses supportant de gros ventilateurs. Des trouées d’air ont été aménagées, peut s’y voir un parterre d’ancienne pelouse, une bande grise et une verticale saturée de lumière se rejoignent au sol. Le ciel semble plus en dessous qu’au-dessus, des points le traversent, là aussi certains plus petits que d’autres.

Asphalte bosselée entre des caisses en rade. Le talus qui délimite un angle du parking est déformé par les ornières des roues de motos. La coursive qui longe le bâtiment sur toute sa longueur, c’est un sol de galets cimentés. De petits galets à balai brosse. A son extrémité, jusqu’au flou de l’œil, une enseigne Citroën. Quand on sait qu’elle existe, on la voit. Dans l’autre coursive, perpendiculaire, le mur à parpaings est percé de trois panneaux en fer étroits qui par intervalles affichent un jaune craquelé de rouille. Pas d’inscriptions. Aucune inscription nulle part, seul du mur à parpaings et un début de galerie séparés par des gens qui passent, un adulte deux gosses, semblent ne pas se connaître. Sur le pas d’une porte vitrée, un pigeon picore sans jamais lever la tête.

Le pylône, seul au-dessus de la zone des blocs, celle des garages et d’une plaine de terrasses à ventilateurs : la ligne supérieure gauche du balcon, le pylône, rien (ou la zone des blocs), entre les barreaux l’esplanade, proches les ventilateurs en surplomb des galeries, à droite la tour qui vient s’effondrer continuellement sur la partie médiane du balcon, puis rien. Tout près, suspendu au balcon côté porte-fenêtre un géranium, dans l’oblique du géranium un tabouret formica déplacé, surface blanche et vide, assis entre rien et la tour, quelqu’un. Barreau jambe ballante barreau barreau jambe ballante. Ligne supérieure droite du balcon, tour qui continuellement s’effondre.

PASCALE GARREAU

Le jardin, mon domaine. Attentif, j’en éloigne ces étrangères vêtues de noir et blanc qui jacassent. Elles se croient en terrain conquis, se faufilant dans les haies d’aubépines et de prunelliers, prêtes à tout ravager. Je les fais fuir à grands cris gloussants, répétitifs, précipités. Sous mes agressifs sriiii, elles se sauvent d’une démarche saccadée et incertaine. Je devine, dans le détour des allées et des plates-bandes du potager, la promesse des tomates et des fraises. Je surveille les cerises qui prennent couleur. Bientôt les groseilles et leur saveur douce-amère ; je les pillerai sans vergogne sous le regard courroucé du chat de la maison.

De mon balcon, j’admire le jardin en fête. Roses, tulipes, lilas qui bourgeonnent, feuilles nouvelles : leur jaillissement me renvoie à d’autres printemps, je les revisite dans la tristesse, la nostalgie de ce qui a été vécu, perdu, et dans la gloire du renouveau. Me vient à l’esprit cette phrase d’Anaïs Nin : « vint un temps où le risque de rester à l’étroit dans un bourgeon était plus douloureux que le risque d’éclore ». Vivre. Dans la paix de ce lieu protégé. Dans le chaos de notre monde barbare. Vivre.

Curieuse, tu aimes en fin d’après midi t’installer dans ton fauteuil d’osier ; tu sembles lire, en fait cachée par ton chapeau de paille tu espionnes le voisinage. Et surtout, surtout Nicole, que tu devines à travers la grande baie vitrée de sa maison proche de la notre. Nicole installée devant sa table de repassage. A cette heure-là, chaque jour que dieu fait – sauf le dimanche jour du seigneur – elle repasse. Tu es fascinée ; tu rêves de l’interroger. Pour qui tout ce linge, en une noria sans fin : votre corbeille doit être en permanence remplie par les habitants de la maison exigeant des chemises impeccables, pas de faux plis surtout, des mouchoirs en quatre épaisseurs, pas une de plus et les initiales brodées dans l’angle bien visibles, des nappes empesées, des draps aux revers parfaits… Ainsi, chaque soir, la retrouvant appliquée et paisible derrière la fenêtre fermée, tu t’étonnes de sa ténacité de lingère. Accomplit-elle sa tâche par devoir ou par plaisir ? Que pense-t-elle ? Combien tu aimerais lui parler, lui donner quelques conseils d’anti-ménagère :
— Mais non, il n’est pas nécessaire de repasser les chaussettes, les slips, les serviettes de toilette que vous installez en piles trop parfaites. À la rigueur, je vous accorde un coup de fer rapide sur les rabats des draps, pas plus !

Allons, prenez donc le temps de vivre, pour vous, une tasse de thé, un livre, non, cela ne vous tente pas ? Alors, ne rien faire, vous reposer, le chat sur les genoux, et rêver, laisser le temps passer, les oublier, les autres, qui ne vous témoignent certainement aucune reconnaissance, qu’ils se démerdent, enfin ! Vous ne pouvez pas ? Pour l’instant, je n’insiste pas. Mais pensez-y, la vie passe si vite.

CHRIDELL

Les intempéries ont terni le rouge orange tonique des tuiles et la pollution en a noirci de nombreuses. Sans son pimpant d’origine, la toiture fait triste figure. Pourtant, un rayon de soleil seul parvient à la consoler. Prisonnière dans ce toit abrupt, solitaire, différente des autres avec son encadrement neuf et son vieux crépi taché, elle s’impose au premier regard. Elle est le point de mire et le point repère pour les six autres fenêtres. Entièrement rénovées, elles sont insérées par deux dans la façade en pierres de tailles blanc bleuté, typiques de la région. Ces trois rangées de deux fenêtres placées symétriquement sous et de part et d’autre de la lucarne solitaire rendent la façade agréable à regarder. Sept fenêtres comme autant d’écrans plats en arrêt sur image. Tache blanche de l’étagère d’angle supportant des livres. Gros plan sur une chaise vide. Hallucinante à force d’immobilité. Un rideau de tulle blanc ne cesse de dévoiler, tout en en gardant le mystère, les bibelots et les cadres disposés sur le plateau d’une commode. Il y a toujours au moins une ou deux fenêtres qui font relâche, écran blanc métallique entièrement déroulé. Aux mêmes heures, à peu de chose près, les plans fixes s’animent, se transforment, à l’entrée des acteurs, en longs plans séquence. Qu’ils entrent ou évoluent dans le champ, les acteurs sont toujours cadrés en plan américain. C’est l’heure où les rôles deviennent interchangeables : le regardeur devient regardé et le regardé devient regardeur. Tous confondus dans le face à face obligé entre vis à vis dans les cours et les arrière-cours d’immeubles des centres villes. Les acteurs peuvent bien changer, la différence entre les nouveaux plans séquence qu’ils interpréteront sera tellement infime que le regardeur aura toujours l’impression de voir se dérouler le même sempiternel documentaire dont le titre pourrait être Habiter sans être à l’abri.

Sur toute la longueur du mur qui sépare les deux cours, une piste d’atterrissage en zinc gris clair. Quand il pleut le métal fonce, brille comme le glaçage d’un gâteau et reflète un paysage inconnu, sorti de nulle part. Pour décoller, de tous côtés, des pans de toits pentus recouverts de zinc eux aussi, l’un d’entre eux est un domino, un double cinq. Ceux qui sont bordés de chéneaux retiennent parfois une eau précieuse. Le petit pan de toit le plus proche du palier est une île aux trésors avec ses petites boules de mousse verte et luisante accrochées aux tuiles rouges dans la partie basse ; avec dans la partie supérieure une casquette noire incongrue, aplatie comme une crêpe, qui exhibe son anneau de réglage argenté et des lettres blanches illisibles tandis qu’une antenne de télévision tarabiscotée se pavane à ses côtés. Une balustrade en fer forgé où se tenir et se pencher pour apercevoir en contrebas, collé contre le mur de la cour, le pied de lichen d’où sortent, le moment venu, de minuscules fleurs violettes au cœur jaune. Entre crépi et bitume, la plante a su trouver la mince couche de terre où s’enraciner et se déployer à l’assaut du grand mur. Déjà il se fissure. Une longue ride, verticale et noire, gâte son teint clair. Partout alentour des recoins où se dissimuler, où voir sans être vu, d’où on pourra s’échapper en toutes circonstances. Et toujours à disposition, dans la page déployée du ciel, une place vierge où faire ses lignes d’écriture journalières. Un terrain de jeu Grandiose. À explorer indéfiniment.

Il se tient immobile depuis des décennies, aussi immobile que la cheminée d’en face en équilibre là haut, au bord du toit. Dominant tous ceux qui l’entoure, il offre à la vieille demoiselle au cou immense qui, de temps en temps, fume et recrache la fumée en silence, une vue imprenable sur l’arrondi de la colline boisée et l’étendue du ciel. Lui n’a pas cette chance. On l’a scellé dans le mur, à hauteur d’homme, entre deux portes. Coincé dans la deuxième cour, la plus étroite, celle qui a pour horizon le gigantesque mur aveugle de l’immeuble d’en face et de chaque côté une haie de canisses défraîchies faisant office de séparation. Les locataires ont tenté de faire une terrasse de cette cour entourée de murs peu amènes : table et fauteuils en plastique vert, plantes aromatique en pots sur le rebord du mur du fond. On a eu beau placer une lanterne au dessus de sa royale crinière, jamais ses yeux de pierre ne verront ces aménagements. Comme le lion de la Metro-Goldwyn-Mayer il ouvre grand la gueule, mais de cette gueule là ne sortira jamais aucun rugissement.

VÉRONIQUE SÉLÉNÉ

 

Signal : le girophare sur le coupé Ford qui fonce sur nous. Asphalte qu’on quitte avec précipitation quand il arrive, avec tout son attirail d’homme orchestre, juste avant que la nuit s’évapore. Il n’y a que nous à cette heure, je suis là une demie heure avant le lever du soleil, tous les jours, avec les autres. Étendue immense de goudron noir, traversée par des lignes jaunes, des faux passage piétons, des flèches, des chiffres dans des ronds, comme une marelle géante qui aurait été dessinée pour nous. Rien d’autre à perte de vue. Pour l’instant il n’y a que les nuages qui bougent dans le rose du ciel et qui semblent vivants au dessus de nos têtes. Derrière les grillages, de part et d’autre, un no man’s land plongé dans l’ombre. Seule la piste est éclairée par la rangée de lumières oranges un peu faiblardes. Nous sommes nombreux. Nous sommes indésirables ici, dangereux parait-il, vu les efforts qu’il déploie tous les matins pour nous faire lever le camp. Dans le silence de l’aube, un raffut sans nom, sirènes, fusées, coups de klaxon, lumières, alarmes de la machine à bruits, premières invasions de l’humain dans ce lieu qui se remplie de bruit, de matière, de mouvements vrombissants et devient peu après, un enfer assourdissant. Nous, on est les zadistes du tarmac et tous les matins, on revient. Rien à becqueter mais on est là quand même, pour faire chier.

E.B.

Sur les marches, un couple prend la pose. La mariée cligne de l’œil face au soleil, et lui se dandine d’un pied sur l’autre secoué par le vent et balloté par la vie. À perte de vue la rade, sous un ciel brossé à la laque par un peintre aux bras de géant. Spectacle qui met en scène cette ville à l’architecture anarchique, où l’éphémère indigne côtoie sans vergogne l’éternel, surtout vu d’en haut... L’éternel comme la pierre ocre du fort, savamment restauré, dont le destin est désormais liée par une passerelle tendue d’un seul trait et la volonté d’un architecte surdoué à ce carré tendu comme une voile. La résille de béton échancré qui gaine le bâtiment laisse entrevoir la foule bigarée qui gravit les flancs de ce ziggurat bien plus résistant qu’une tour de Babel, avant de déboucher sur la terrasse, cette cinquième façade posée comme un aplat de gris qui se superpose à celui vert prasin du bassin sans jamais s’y diluer. On y déambule comme sur le pont d’un paquebot, un restaurant, de luxe, y étire ses tables et ses chaises longues dans le ballet millimétré des serveurs, réglé par une chorégraphie muette vu d’une altitude où le vent se charge d’étouffer les bruits triviaux mais pas les sirènes de navires incongrus et grossiers qui tournent sur leur aire éblouis par le soleil, le ventre trop plein.

On entend le crissement des pneus sur la peinture du sol du parking, une odeur de serviette humide et de toilettes en fin de journée stagne dans la pièce mal ventilée. De la neige brouille une partie des écrans et le joystick de commande des caméras est abandonné, ce que confirme la chaise vide sur laquelle git une veste oubliée avec un badge qui s’agite doucement. Sur le moniteur principal, un plan large plonge sur le quartier. Des immeubles dont on expulse avec méthode les pauvres, aux appartements ensuite hermétiquement clos par des portes blindées pour empêcher ceux qui tentent de débarquer d’y trouver un refuge même temporaire. Ici, pas de droit de pied sec, pas d’illusions ni d’avenir, juste un périmètre circonscrit par des chevaux de frise s’agitant dans le vent comme une coupe bon marché ratée, avec la bénédiction d’une cathédrale – caprice oriental d’un évêque satisfait par un prince-président aussi piètre dictateur que mauvais stratège- dans le ventre de laquelle l’argent des touristes dégueulés par les paquebots a depuis longtemps remplacé le denier du culte. De l’illusion et du toc partout, surveillé par des vigiles qui respirent un air recyclé. Branchés en guise de cordon ombilical sur l’œil globuleux de caméras sécuritaires, ils traquent l’untermensch qui ne consomme pas. Quartier falsifié avec ses maisons closes où le faux-semblant dessine un avenir de cauchemar sur des façades où l’argent n’a pas d’odeur, même pas celle de la pisse des clodos ou du vin rouge des bars à marins. Un îlot dont les nantis se tiennent encore soigneusement à l’écart et les tables des terrasses croulantes sous les plats le jour sont dépouillées la nuit, tel un décor de buffet de gare aux petites heures du matin.

Hier Londres ou Liverpool ? Aujourd’hui impossible à deviner, surtout d’ici. Une construction monumentale sortie des cartons d’un adepte de la numérologie, 365 mètres de long, 4 cours, 52 portes sur 7 niveaux. Entrepôts et magasins dans un même espace avec des bassins pour le mouillage des bateaux : gain de place, gain de temps, gain d’argent - déjà. Aujourd’hui, début des années 2000, les filles de Sex and The City regardent les hangars relookés du haut de leurs soirées perchées sur la skyline de Manhattan, et le New York Times qualifie la ville de "the place to go". Mais pour qui ? Elle ne se pose pas tant de questions, elle se contente d’être le maitresse des jardins suspendus. Du haut de la terrasse, vue à 360°sur le port et mix sur fond de coucher de soleil. La foule trépigne sur le rooftop et du bout des doigts elle agite l’horizon qu’elle élargit et rétrécit en faisant glisser ses doigts sur les curseurs couleur cobalt. Sous ses pieds, le centre commercial déserté résonne du cadencement des basses et du claquement maniaque d’un escalator à la marche déglinguée qui bat la cadence d’une nuit qui s’étire, interminable sur des écrans vides. Un quartier pour concours d’architectes, sous la bénédiction d’une cathédrale néo-byzantine coincée entre une rocade et une gare maritime, sorte d’Istanbul pour bobos. Et tout à coup son regard qui balaie la foule à ses pieds, s’accroche au fronton d’une façade art déco, croisillons en stucs incorporés et bow-windows presque hollywoodiens, qu’on devine dans le couchant et Le sigle : Compagnie Générale Transatlantique. Ni Londres, ni Liverpool alors ? C’est bien plus loin qu’il faut chercher, au-delà des faux palmiers qui se trémoussent ridicules, toutes ces escales et d’où on ne peut embarquer que d’ici de toute façon…

JEAN-MARIE FLEUROT

 

…en fait c’est un mal pour un bien. Certes, ces salopes nous ont piqué notre place sur les branches mortes mais tout compte fait nous y gagnons. Quelle vue ! Quelle impression de domination ! Le lac tout autour de l’Île, le tracé des chemins, les familles avec les mioches, les poussettes, les vieux avec leur air de poubelle abandonnée, les vieilles avec leurs copines vielles , les sportifs en jogging et baskets technologie on the air , tous à la même échelle, petits. Les pelouses à découvert qui déclinent leurs différentes nuances de vert prairie, les petits secrets des uns et des autres ceux qui se cachent dans les bosquets, même la nuit, et la volaille qui flotte et caquette et s’émeut et s’affole et s’envole presque à hauteur de mes yeux pour faire un pauvre tour de l’île. Parlez de migrateurs ! des ronds de cuir, voilà. Je les cerne bien maintenant. Vanité.

On approche, le lac en dessous, le parc, le château, le cèdre superbe – un point de repère à lui tout seul, sa frondaison d’une amplitude insolente - l’infirmier parle gentiment « tenez le coup, on arrive, on a prévenu votre femme, sur une échelle de 1 à 10 vous avez mal comment ? on arrive, vous allez vous en sortir, ouvrez les yeux, regardez moi », y’a du monde aujourd’hui un dimanche matin, ils courent pour évacuer leur cuites de la veille comme lui, là derrière pauvre gars, rentré à six heures du matin après nuit en boîte, et boum, collision, l’autre est morte (une mère de deux enfants, une infirmière qui partait au boulot, il paraît) un grand classique, ils ont fait un nouveau parterre devant le château on dirait, ensuite il y a le dernier pâté de maison et je me pose.

RAS- ciel dégagé- points noirs en mouvement vitesse variable – ondulations du terrain déjà connues – objet volant identifié - eau passablement claire agitée de mouvements sous la surface – végétation stable – zone colorée ovale devant bâtiment de pierre important – prochain rapport 06 h 00 –

BÉATRICE D.

 

On a beau s’écarquiller l’ouïe, s’approcher au plus prêt, le paysage ressemble à un Mondrian tremblotant, des grandes plaques de couleurs aux contours flous et un bruit incessant en sourdine. Ce n’est pas pour autant une situation inconfortable. À dire vrai, la situation est même enviable. L’oxygène arrive de manière constante dans un ronronnement de bulles. La nourriture tombe à heure fixe. C’est un véritable festin même si chacun s’ébat pour gober, de-ci de-là, le plus de granulats flottants sur l’eau. À quelques détails chromatiques prêts, mes congénères sont à tous points identiques à moi-même. Nous nous coordonnons en permanence dans un bal silencieux dans un mimétisme collectif. L’imitation n’est pas forcément un signe d’intelligence supérieure. D’ailleurs, toutes les 27 secondes[Le poisson rouge, contrairement à une légende tenace, possède une mémoire de 27 secondes et beaucoup de réflexe pavlovien comme la nourriture. Il perçoit les couleurs mais désespérément myope.]], oubliant le passé, je me rapproche de la vitre, véritable fenêtre sur le monde, et tente d’imaginer un avenir devant ces objets mouvants et fugaces, dû à une myopie profonde.

Des processus complexes façonnent mes algorithmes. Les jours de grosse affluence, mes routines s’emballent. Elles font rosir de plaisir son propriétaire. Il me fait chanter de ses gros doigts et me comble de grosses coupures et de menues monnaies. C’est sa façon à lui de m’aimer. Je trône au centre de la pièce et connais la destinée de chacun de ses habitants. Tôt ou tard, je le sais, il me remplacera par une gagneuse plus performante. Tel est mon destin.

« C’est celui-là que je veux » s’exclame surexcité la petite fille aux boucles d’or. Elle tire le manteau de son père qui regardait fasciner un Boa constrictor. La petite fille insiste et hurle : « Papa ! Regarde ! » et l’arrache à sa contemplation ainsi qu’à la lecture de la fiche technique (Boa c. imperator, Nicaragua albinos T+ motley - taille : 1,50 m - prix : 325,00 euros). « Il est trop’gnon ! C’est mon anniversaire, tu m’avais promis. » Dans la cage, posée dans la paille, une robe noire avec des reflets auburn. C’était Noël, alors le père céda aux caprices de la fillette. Ils sortirent tous les trois du magasin avec chacun son lot d’émotions. Le plus angoissé du moment aura tout oublié dans une petite journée. Il pleuvait ce jour-là. « Quelle vie de chien, travailler tant d’heures pour un gros SMIC » se disait le vendeur en regardant les deux derniers clients sortir.

FRANÇOIS DUPORT

 

On ne dit pourtant pas l’air. Alors qu’il n’y a ici que lui. Eux. Ceux qui portent qui poussent, qui freinent, qui décoiffent qui affolent, ceux qui percent et ceux qui surprennent.

On ne dit pourtant pas tant la chaleur de certains, les thermiques formidables aux promesses d’horizon, mais s’y laisser porter aussi, contempler la vision, y scruter ce qu’elle offre, le détail. La chaleur qui déforme, fait trembler le plus solide des tableaux, fait danser la ville grise, empilement de cubes autour du carré de verdure clos et son aire de jeu carrée aussi, close de même, autour les rues qui emportent les vaisseaux mobiles des véhicules bariolés, chacun isolé dans sa propre couleur mais seules couleurs d’ici ; l’épaisseur de l’air de la ville qui brûle aux poumons quand on la traverse ; chaleur qui donc qui tords jusqu’au pont à l’extrémité de la ville, une rémige finale vers campagne déjà.

On ne dit pourtant pas assez la piqûre qui perce la caroncule quand l’air vient de face ; qu’il souffle ou qu’on y plonge, en piqué assourdissant, perdant toute vision peu à peu de la ville autour pour le carré vert de terre du dessous, pupilles affolées de vent, tandis que s’approche l’ondulation des herbes ; on imagine en descente le monde se dévoilant peu à peu, détaillant ses aires, les quelques chemins de poussière qui les bordent, le maigre court d’eau qui s’y cache où ça hurle et ça rie en ces jours de chaleur ; dévoilant, la descente, chaque feuille, au bout de chaque branche, et l’ombre dans un coin moins fréquenté d’où la proie est sortie, inconsciente et déjà morte — c’est l’envie qui parle —, emportée peut-être, un courant d’air l’ayant alors cueillie.

On ne dit pourtant pas assez la puissance d’un tourbillon, qui remonte, emportant quelques feuilles déjà sèches, le monde à nouveau de plus en plus anonyme, la ville entre deux de ces sommets cubique à mesure que le ciel gagne, dévoilant son lointain horizon vert et, un peu plus loin par là, son étendue d’eau, celle à laquelle la coulée d’air du fleuve qui revient dans le champs de vision cependant que remonter, suivie, aurait fait aboutir, après les méandres lents y conduisant. Le tourbillon perd en vigueur, s’étale, paresse, s’ébroue, enserre son monde gris pâle, sa ville.

OLIVIER GUÉRY

 

Tu suivras le boulevard de Troyes devenu départementale et tu sortiras de la ville sans y prendre garde. Par l’Est pas de discontinuité urbaine entre la ville et sa périphérie, un peu plus d’espace peut-être entre les maisons que tu longeras, les mêmes maisons basses, un étage à peine, entourées de haies touffues ou de murets. Ces maisons, souvent des parallélépipèdes surmontés de tuiles rouge sombre, sans charme apparent, plus soignées que tu ne les aurais imaginées, les maisons d’une classe que tu ne saurais définir, une classe pavillonnaire d’un autre temps et il y aura ce moment précis où quelque chose se creusera en toi, où tu te demanderas où tu te trouves, et tu te souviendras vaguement d’un passage du Plan Local d’Urbanisme indiquant un [risque de perte d’identité du tissu urbain]. Alors tu tourneras sur ta droite pour sillonner des rues quasi désertes, ciel trop large, tu rouleras plus lentement au bord d’un lotissement fantôme. Mais tu resteras étanche aux souvenirs, c’est ta chance, tu cherches seulement une sensation quand tu scrutes les maisons banales qui se succèdent, leurs pignons blancs, leurs toits à pans rouges, certaines agrandies par des pergolas de plexiglas. C’est peut-être dans les petits jardins d’un vert profond, aux buissons vigoureux, aux haies bien taillées que niche la sensation que tu recherches. Ou dans le relief des pierres apparentes qui entourent l’entresol des maisons juste avant la porte à hublots du garage. Oui c’est peut-être là dans ces pierres incrustées que réside cette sensation impalpable qui reflue sur toi maintenant, qui griffe ton engourdissement, qui fait ressurgir un peu de ta présence au monde.

Les troènes. Ce sont le plus souvent des troènes taillés qui composent les haies denses et larges qui cloisonnent les rues de ce lotissement, du lotissement voisin et des suivants, car l’étendue inédite des lotissements est une caractéristique de la petite ville de T. et la répétition semble-t-il à l’infini de la zone pavillonnaire donne à T. son ambiance monotone. Mais T. est-elle vraiment une ville ? La réponse est loin d’être évidente. Si T. est officiellement une petite ville de 12 000 habitants environ, il est difficile de percevoir d’emblée son unité et plus encore son identité. On pourrait parler d’espace périurbain puisque T. touche la capitale régionale, un espace périurbain composé de différentes ambiances, l’ambiance du village perché avec ses ruelles et son église romane, celle des carrières de calcaire creusées au-dessus de la combe, l’atmosphère du parc et des abords du lac artificiel ou encore celle du [halo habité] comme on désigne à présent la zone pavillonnaire. Drôle d’endroit pour se promener, ces rues bordées de haies épaisses qui enferment le regard où la vue ne porte que d’une maison claire coiffée de tuiles rouges à une maison similaire avec son entresol ceint d’un bossage de pierres de taille puis à une autre. Pas d’horizon. Des parcelles de 760 à 1200 m2. Des jardins dont les angles se rejoignent. Symétries mortifères ou foisonnement de rêveries étirées à l’infini ? Y revenir pourtant, chercher quelque chose dans le gris trop blanc du ciel. Remonter la rue de l’Ange Vain comme on ne peut s’empêcher de renommer cette rue qui regagne le boulevard. Longer l’espace aéré de la petite école maternelle, se demander quelle empreinte la monotonie ambiante fait peser sur les jeux d’enfants.

Les haies sont tellement denses, épaisses, elles semblent impénétrables, mais en les longeant on trouve parfois au pied des taillis un espace suffisant pour s’infiltrer dans un jardin. L’herbe grasse de la pelouse amortit les pas, on peut avancer sans bruit vers la maison. Se figer. Un grincement là-haut, une fenêtre soulevée dans la pente du toit. Fausse alerte. Après la pelouse, le gravier, le crissement du gravier. Suivre la légère déclivité du sol jusqu’au garage. Porte close, odeur de sale pelage mouillé. Un chien ? Contourner la façade le long des pierres saillantes, frôler le rugueux du mur. Par un carreau dépoli, apercevoir l’épaule et le bras nus d’une femme. Une véranda vitrée prolonge la maison, porte entrebâillée. Le vent rabat une moiteur d’herbes humides, de brindilles emmêlées de plumes, de moisi. Deux gros cerisiers derrière lesquels on peut se cacher, leurs branches sombres, mouvantes. Une porte claquée, des pas lourds sur le gravier. Filer au fond du jardin. Derrière les buissons, un petit muret à franchir pour se glisser dans le jardin voisin.

M.G.

 

Le sol brille, les visages défilent, tout est en ordre tout semble figé ; il y a tellement de lumière qu’elle pénètre partout, par degrés plus ou moins palpables de forces et de contrastes ; on lui a donné ce rôle de toute puissance, afin que les personnes n’hésitent pas, traînent le moins possible, qu’elles ne puissent que passer sans stationner. C’est un lieu de passage, pas un lieu de promenade. Tout est cerclé de métal, et pourtant le décor paraît vouloir s’effacer pour ne laisser voir que les objets disposés, partout des objets qui sont des injonctions. Le monde entier dans ce qu’il a de palpable est concentré ici, à portée de tous. Mais une menace semble émaner de toutes ces couleurs pourtant en apparence parées des meilleures intentions. C’est une séduction faite de lumière et de textures, le catalogue des ressources du monde à l’instant présent. Et cependant tout y est réinventé chaque jour, dans cette guerre quotidienne pour maintenir en place l’illusion, qui a remplacé le divin.

Criard, dévorant, assiégé de pieds et des roues, tout n’est que succession de matières et de sons. Des choses avancent, s’intercalent, s’emboîtent, s’ignorent, dans le grand champ des objets, des possibles. Le bruit et le mouvement ne s’arrêtent jamais, sauf pendant quelques heures à la nuit. Projetant des reflets sur du fer blanc, les choses du quotidien se doublent de phénomènes inexpliqués et dangereux. La place est comptée, tout s’inventorie, rien ne doit échapper à la classification. Pourtant il y a souvent entre les choses réelles ce doute, cette vibration, que certains perçoivent, et que d’autres de toute leur vie ignoreront.

Tous les deux jours il vient selon un parcours presque machinal et détaillé. Ses bras, ses jambes, coordonnées rapides autant que possible. Les surfaces il les connaît par cœur. Les gestes à force sont automatisés, exécutés selon un ordre implacable. Saisir les choses, les déplacer, nettoyer. Renouveler, remettre à neuf. Chaque chose à sa place, car il tient à la sienne. Toute sa vie tient à ça, un quadrillage de mouvements. Pendant six heures il n’incarne plus que quelques verbes sans conjugaisons. La fatigue s’installe dans le corps, progressivement. Autour de lui, la lumière aussi le fatigue, l’éprouve, met ses nerfs à l’épreuve. Être sans cesse dévisageable, voilà ce à quoi il ne s’habitue pas, lui qui en a vu d’autres.

GABRIEL FRANCK->gabriel Franck http://www.gabrielsf.net

Là-bas, le lampadaire où les friandises s’entassent. Personne à cette heure. Trop tentant. Alors vite, quitter la douce obscurité humide, foncer en rasant la barre du côté ombre, traverser la route, fouailler rapide puis, dégager vers le noir, sous la porte du garage ; avec le butin.

Les tours jaune beige, avec leurs appuis de fenêtres soulignés marron, comme vibrantes dans la chaleur aveugle du début d’après-midi. La ruelle serpente entre deux allées de box de garages. Dans l’angle, contre le mur du cimetière, un lampadaire. A son pied, un début de décharge. Une ombre velue détale. On poursuit au pas. Cette particularité de passer au travers d’une des tours. Sa base est ouverte, vide de rez de chaussée, de premier et de deuxième étage. Ensuite, les autres, à s’empiler au dessus de soi. A partir du combien on voit la mer ?

Accrochées sur la colline, elles sont plus que trois, les tours. Peut-être je les verrai imploser comme leurs jumelles. Malgré un ravalement, semblent déjà délavées, de mon côté, face sud. A cette heure, le soleil plombe dur. Les stores plastiques, presque tous baissés. Si pas jusqu’en bas, j’entraperçois le sombre de la pièce derrière avec, parfois, le glissement d’une forme ombreuse. Son regard pour la mer ou le cimetière ?

JÉRÔME C.

 

Les flaques augmentent la surface du ciel. Des myriades de soleils émiettés réchauffent la terre. En mille morceaux, un miroir liquide né de la pluie réfléchit le monde d’en haut. Des figures, des visages, des paysages invisibles du sol. L’orage a lavé l’azur. Repeint les prés. L’herbe fume. Dans la forêt, des arbres brisés. Odeurs renouvelées, stimulantes. La rivière en crue inonde la plaine. Le vieux moulin brusquement réveillé s’étonne. Un vaste lac d’argent s’étale à ses pieds. De l’autre côté, en hauteur, la route détrempée rejoint la ville. Près de la source, à mi-chemin entre les ruines du moulin et l’entrée du bourg, sous le vieil orme, personne ne s’embrasse comme aux beaux jours. Pas un chat. Au nord,la grosse cuve de l’usine à gaz étincelle. A gauche, au bout de leur voie de garage, les deux wagons rouillés se portent bien. Luminosité transparente. La scierie. Des fagots défaits. Le vent a emporté des dosses. L’aire de travail, boueuse, est impraticable. Rutilante, la toiture grisée de la gare se détache d’un fond céruléen. Des trains dorment sous la marquise. Un homme, à l’aide d’un balai, chasse l’eau. Au crucifix, prendre à droite. Dans les jardins, des poubelles renversées. De la nourriture, des emballages, du plastic, des journaux, des boites de conserve, là une chaussure. Au bout de l’avenue, l’ancien atelier de lithogravure reconverti en garage. Sous le pont, la rivière, grosse, charrie des flots jaune-ocre, épais, denses. Le petit kiosque d’en haut est fermé et celui d’en bas a disparu. Le grand hôtel international passe en revue la revue. Sa façade lépreuse gorgée de trainées sombres plaide l’urgence d’une rénovation. Plus bas, au confluent, un tronc de travers entre les piles du petit pont, bloque des branches, des sacs plastics, une poubelle, un matelas mousse. Le niveau atteint presque le tablier. En amont, le torrent souterrain rejoint l’air libre et mêle ses eaux tumultueuses à celles grondantes du trou aux sorcières. Juste à l’angle de la maison récemment refaite, un rat quitte le navire Accrochées aux tuiles oranges, des larmes gorgées de lumière sèchent côté sud. Au nord,l’autre pan s’égoutte encore. La rue principale dégouline. Le pavé de ses écailles comme un immense serpent gris scintille. Serrées les unes contre les autres, les toitures en cascade sous leur chapeau d’argile frissonnent. Pas une fenêtre ne baille. Devant l’hôtel de ville trois hommes debout en grande conversation. Aux marches de l’église, la petite vieille n’est pas au rendez-vous. Pas de graines, pas de pain. Les miroirs aux pieds des remparts mentent. Tous les miroirs de la planète bleue mentent. Le ciel descend jusqu’à celle qui jamais ne monte à lui. Quelques feuilles dansent sur la place des jésuites. Sous l’aile d’un vent capricieux, une plume s’envole.

LAURENT SCHAFFTER

 

11, penser directement en termes de structure


1. Si j’étais peintre, je ferais de l’abstrait. Oui, des aplats de couleur (ou seulement du noir mais cela existe déjà), le couteau sur le toile non pour la percer ou la transpercer, le couteau jamais plus entre les dents, le couteau qui taille dans l’inconnu, j’accumulerais la matière sur la toile et je verrais au final ce que ça donne, je n’ai pas d’idée préconçue.
Je peindrais uniquement en public et non caché, isolé – comme le veut la fonction de l’artiste – dans un atelier perdu au fin fond d’un loft de Montreuil.

2. Il y aurait du monde pour voir la performance (même si ce n’est plus la mode ou justement parce que cela leur manque), je me prendrais pour Pollock mais sans éclaboussures, je suis plutôt partisan de la « réaction’painting » : retour sans cesse sur les couches, sédiments, traits épais, entrelacs de bleu et rouge sans que l’un l’emporte sur l’autre. Les spectateurs verraient de la peinture en train de se peindre et non de la peinture peinte une fois pour toutes et figée comme de la laque ou intouchable sous sa protection de verre.

3. Le jour J, tout le monde s’approche. C’est au Centre Pompidou. Je tourne le dos à l’assistance, j’ai mis ma salopette amplement maculée. La toile n’est pas encore remplie, il reste du blanc – pourquoi les toiles que j’achète ne proposent-elles que cette couleur ? Comme un coin de ciel (cela arrive en photo) où le bleu s’est retiré à cause d’une question de balance des blancs. J’ai envie de conserver ce morceau de tissu vierge, il montrera ce qui soutient ou supporte le reste de l’œuvre. Alors, je m’arrête, je me retourne et salue le public, ils sont sympas, ils m’applaudissent.

4. J’ai baptisé mon tableau « Paysage non conforme avec ce que j’ai pu penser un jour », je l’écris sur un morceau de carton – c’est rouge et bleu et jaune et vert et marron avec un petit espace blanc – et voilà qu’une jolie fille s’approche et dépose sur mon tableau (2 m x 80 cm) un baiser, qui demeurera, sur l’angle non peint.

DOMINIQUE HASSELMANN

1 – Si j’étais ornithologue, j’étudierais la nage en marche arrière des canards sur les bords de la Loire. En hiver. Je repèrerais l’Anas crecca, une sarcelle d’hiver qui niche dans les boires. Je me fierais aux mâles dont le plumage sur la tête conserve en hiver une belle couleur brun rouge à la bande verte soulignée de crème, avec sur le bord de l’aile ce miroir vert et noir entouré d’une barre blanche horizontale. Il faudrait prévoir un déplacement de quelques jours à Orléans ou ailleurs, dans le département, un hébergement proche des bords du fleuve, des jumelles de grossissement supérieur, un appareil photo, une caméra même, et peut-être un affût, ce genre de tenue de camouflage en toile renforcée qu’on appelle blind aux Etats-Unis, avec un filet cache-visage… pour les soirées fraîches. Un carnet de notes, quelques stylos. Mais avant toute chose, être sûre que la période est propice, que les canards n’ont pas encore migré.

2 – Je ne suis pas ornithologue. Il y a peut-être quelque part une publication scientifique racontant cette observation de la nage en marche arrière des canards… Toute une littérature grise disant ce déplacement à l’envers de la norme, tenant compte du courant, ou non… Ce que j’ai dans le regard, dans les oreilles et dans le nez, c’est la poésie des bords de Loire en hiver, le fluffff des pas dans les feuilles, l’odeur âcre de l’humus dans la fraîcheur du crépuscule, et l’image de ces oiseaux qui descendent le courant sans un regard en avant. Qu’apprendrais-je à qui ? aux amoureux du fleuve ? Ah ! avec eux, écouter truffler la sarcelle, et les « cuac » des femelles, et leurs « kekeke » aigus…

3 – Au bout du compte, j’aurais noirci un carnet de notes, j’aurais emmagasiné des dizaines de photos, j’aurais réalisé un petit film (je ne suis pas cinéaste non plus) pris à la tombée du soir quand les couleurs changent et que les sarcelles en ombre chinoise ne sont que des canards comme tous les autres. J’aurais enregistré des sons… Je serais bien avancée, tout déjà a été fait ! Je publierais mes conclusions sur mon blog un matin aux alentours de 7 h, c’est-à-dire une preuve par l’image : les canards nagent en marche arrière sur la Loire, en hiver, IL avait raison, mais aucun texte (pour dire quoi ?) ; les photos et le film, comme un hommage à la Loire et ça se partagerait sur les réseaux sociaux. A cette heure-là, celles et ceux qui se trouvent devant leur ordinateur verraient ou non passer l’information, l’avis de Wordpress dans leur messagerie pour qui aurait choisi une notification quotidienne, le message dans le fil d’actualité de Facebook ou dans Twitter à condition que ce fil-là de mes publications n’ait pas été masqué par l’internaute.

4 – J’ai appris que les sarcelles d’hiver ne plongent entièrement que pour se protéger d’un prédateur, mais qui sait si votre regard ne les effraierait pas, malgré l’écran, malgré votre bonne volonté, alors elles s’enfonceraient sous l’eau ou s’envoleraient aussi vite qu’elles le peuvent, et elles sont si rapides et si agiles, ne resterait alors dans votre prunelle que le reflet de votre attente et de vos interrogations.

MARLEN SAUVAGE

1 Si j’étais astronaute, ce serait la nuit ma grande affaire. Parce que c’est elle qui se voit de partout, et de l’ombre là-haut c’en est rempli comme à pleins bras, c’est cette matière noire dont ils parlent, qu’ils viennent de découvrir, c’est elle et c’est la nuit, qui roule sur elle-même et se suspend, dans tous les sens. Si j’étais astronaute, ce serait d’abord ça mon problème, le haut, le bas, on est tellement soumis à cette disposition facile, la première chose qu’on fait bambin c’est de soulever la tête, vers le haut, et de poser ses pieds en bas, marcher debout, s’orienter selon l’axe, c’est ça qu’il faudrait contrarier, entièrement modifier. Là-haut la nuit peut désarticuler ce qu’elle enveloppe. Il faudrait faire en sorte que mon cerveau le fasse aussi, lâche ses amarres, ses juxtapositions faciles et prenne le large, le grand-angle.

2 Ici en bas la nuit est plane. Les hommes rasent le sol, parfois ils pensent être debout mais sur les genoux ils avancent – je ne trouve pas le verbe qui dit « se recroqueviller et ramper en même temps », en tout cas, c’est ainsi qu’ils vont. Devant des décors plats, des tuyaux plats dessinés sur les murs, comme les habitations et le béton obéissent simplement à des plans, finalement c’est le papier qui gagne toujours – peut-être à cause de ça qu’inconsciemment les dictateurs le brûlent, ils sentent que c’est plus fort qu’eux. La nuit d’en bas est trop petite, trop malingre, il lui manque tant de dimensions. Et comment faire quand on veut voyager dans l’espace pour l’imaginer à l’avance, son étendue, s’y préparer ? Ou c’est une horde de boutons, de calculs, de manettes, d’opérations complexes qu’on convoque, qui détournent l’esprit de l’échec annoncé, parce qu’une partie de soi sait bien qu’elle ne saura pas s’embarquer.

3 La nuit, ma nuit si j’étais astronaute, serait plus large et pleine que tout ce qu’on peut seulement penser, et dense. On ne pourrait plus fermer les yeux. Et bruyante. Des ondes la traverseraient en continu, un chant opaque et lourd, aussi fin que le fil d’une araignée, un chant grave. Un son aigu et doux – car là-haut c’est possible – qui partirait de partout à la fois, ni du haut ni du bas, et qui – je ne trouve pas le verbe qui dit « tresser et traîner en même temps » – et qui dévasterait sans déconstruire, un chant du beau.

4 Ma nuit restera indicible et mon voyage, évidemment qu’il est rêvé – ou c’est en attendant une autre nuit, celle qui tombe sur tous, que je passe le temps, éclat rapide, un songe.

CHRISTINE JEANNEY

Les yeux souvent levés au ciel, j’accroche les nuages à mon regard, j’essaie à chaque fois de les retenir. Je les photographierais pour en fixer la marche. Mais je me contente de les regarder et je m’émerveille de leurs transformations, des rêves qu’ils emportent avec eux, les miens, ceux du monde. Je voudrais entrer dans leur ronde, me hisser sur leur tache sensuelle, me glisser dans leurs doux plis évanescents. Ce ne sont que des nuages, je me dis, qui se font et se défont sans souci de ressembler à quelque chose, à ces choses que je reconnais en eux et qui ne sont qu’à moi.

Ce qu’il y a de bien avec les nuages c’est qu’ils n’appartiennent à personne et ils sont à chacun de nous, différents et mêmes. Ils couvrent de leurs écharpes sombres nos solitudes et nos chagrins, de leurs éclats de soie, nos joies et nos éclats de rires. Mais combien sommes-nous à lever les yeux vers les nuages ? « J ’aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages ». Combien pour s’épancher sur leur délicatesse ou leur violence ? Combien pour lever les yeux, vers cet infinie toison crépusculaire, pour ces cheveux d’ange qui s’étirent lentement ou s’envolent sous les plis du vent, au dessus de la mer, sur l’infini horizon.

Imaginez une foule dressée sur la colline, des hommes et des femmes de tous âges, de très jeunes enfants et des adolescents, des personnes d’âge mûr ou de jeunes adultes, tous, le regard fixé sur la ligne d’horizon, observant dans le silence et le soir les mouvements paisibles des nuages, à l’écoute du moindre de leur souffle. Il y a dans leur attente une étrangeté, une inquiétante étrangeté. Tous figés, dans la perspective de voir se former dans leur tête, dans leur cœur, toute la part de mystère qui s’y trouve enfouie. Voilà qui n’est pas si courant et plus qu’ improbable. Il nous faut souvent quelque chose de plus violent pour nous arrêter à cette contemplation. Une aurore boréale par exemple, une tempête en mer qui offrent le spectacle d’une nature suffisamment bouleversante pour en embrasser le mystère.

La contemplation des nuages est un luxe dédié à une petite part ; seuls les rêveurs chevauchent encore les nuages ; les rêveurs ou ceux, espérons-le, de plus en plus nombreux dont le souci est de retrouver une part de leur âme glissée dans le repli des songes.

MARIE-JOSÉE DESVIGNES->http://marie873.wix.com/autre-monde]

1. Si j’étais une aventurière, je partirais, seule, vers les Villes de Sable. Je sais tout d’elles ; depuis l’enfance, elles me fascinent, elles m’attirent. En des temps meilleurs, j’ai marché dans leurs ruelles. Aujourd’hui, l’ombre du terrorisme s’étend sur elles, les isolent, elles ne se laissent plus approcher par les mécréants que nous sommes, leur hospitalité légendaire est battue en brèche. France diplomatie déconseille de se rendre en Mauritanie. Le risque d’enlèvement est très élevé sur l’ensemble du territoire. Pour atteindre Zérouate, seule la voie aérienne peut être empruntée. Il y a lieu d’éviter les régions frontalières du Mali et du Sahara occidental. Et Oualata n’est pas accessible sans danger, l’armée est susceptible d’ouvrir le feu contre tout véhicule présumé suspect. Si j’étais aventurière, je me ficherais des conseils de prudence, des interdits, je prendrais l’avion pour Atar, et là, m’attendrait mon ami Boubacar pour me guider, je me cacherais sous les voiles, je partirais vers ces cités, filles de l’Islam et du savoir, comme je pourrais partir vers Prague, Rome ou Lisbonne, même pas peur.

2. Je ne suis pas aventurière et je me console en ouvrant mon ordi et en passant et repassant les photos prises durant mes rencontres avec vous, filles du désert et des nomades, quand les hommes retenaient le message d’Allah comparable à une pluie salutaire. Je désire créer un livre à votre gloire. Je me laisserai guider par le pouvoir magique des images que vous m’avez données. J’entraînerai dans ces pages les gens d’ici, inquiets, frileux, qui vous imaginent villes mortes, ruinées, proies du désert et d’égorgeurs barbus. Je dirai que depuis toujours vous avez été victimes de la sécheresse, du sable, des pillards, que vous avez su soigneusement garder vos secrets et que toujours vous vous êtes relevées. Ces gens-là, s’ils acceptent de rêver, pourront deviner entre les pages le martèlement du pilon dans le mortier, la chanson du thé versé dans les verres poisseux, l’appel du muezzin, le chant des dunes, le hurlement de la tempête de sable.

3. Par expérience, pour m’y être déjà frotté, je sais combien trouver un éditeur est difficile pour un livre modeste, alors pour un livre qui se veut d’art, un beau-livre ! Illustré, il sera de grand format et imprimé avec soin. Le papier épais, de très belle qualité, donnera l’envie de le toucher, de le humer. Les photographies donneront à voir les montagnes où les villes de sable s’ accrochent, le désert qui les entoure, les palmeraies et l’eau qui jaillit, les hommes rudes, les femmes fières et leurs enfants rieurs. Une place importante sera faite aux manuscrits cachés dans ces villes-bibliothèques ; il sera précisé que ce patrimoine est menacé et qu’il doit être protégé. Les images permettant de faire passer un message plus que de longues phrases, je veillerai à écrire un texte qui soit simple, accessible, sous forme de légendes explicatives. L’image souveraine entraînera les lecteurs loin de leur cadre quotidien et terne, ailleurs, dans l’éblouissement du soleil et du sable.

4. Impossible de décrire le destin de mon livre, mais je l’imagine sur les rayons des librairies et des bibliothèques, et les curieux le feuilletteront, et leurs yeux s’ouvriront au monde, et leur curiosité s’éveillera, certains l’achèteront ; mais l’important pour moi est dans son existence et qu’à travers lui se dévoilent les villes de sable de Mauritanie – si Dieu le veut ! insh Allah !

CHRIDELL

1) Si j’étais cuisinier, je pourrais faire des meringues. J’aurais un four correct, et je saurais quoi faire des jaunes. Le secret des meringues : le four. C’est la chaleur, la saisie dans un certains velouté. Il faut tenir la chaleur comme juste avant la lumière. Et les jaunes, si on les jette c’est parce qu’on n’a besoin que du blanc pour réaliser des meringues, gaspillant ainsi la matière première, soit la poule, comme si, dans le yin et le yang, on jetait le yang. Ou comme si j’utilisais le four en laissant la porte ouverte. Un cuisinier, un professionnel, peut concevoir une complétude non seulement dans le plaisir d’usage de la meringue sa fourniture, mais aussi dans son travail, en utilisant le jaune restant à une sauce pour autre chose qu’il connaît. Alors que, pour le bricoleur, cuisinier du dimanche aux techniques limitées, le plaisir est coupable puisqu’il doit jeter le jaune.

2) Je ne suis pas parler le chinois, et le yin et le yang je m’en… Sachez que les consommateurs de meringues ignorent la poule. Ils sont plongés dans une extase papillaire et relâchent leurs yeux. La chaleur du four, cette presque lumière, devient avec eux craquante, comme un fluide de délice. L’alliance du sucre (ai-je parlé du sucre ? ) et du sang en pulsion du jouisseur ou du marbre et de la neige. On est là dans un niveau du spirituel, sans même avoir parlé des proportions associatives du sucre et du blanc. Nous n’avons pas encore d’idée de cette alchimie opérante, des potentiels. ; nous sommes embryons dans le grand blanc.

3) Pour la vente disposer les meringues en ligne ou en tas. En ligne, comme on présente les jésuites et les religieuses. En tas comme on présente les bonbons. Vous pouvez fournir gracieusement une serviette papier, la meringue cassant, et ses mille morceaux tombant sur les vêtements. Le prix d’un éclair. Se conserve plusieurs jours. Toujours décoratif dans une vitrine. Mais, sur la durée, restez indifférent, faites semblant de l’ignorer, résistez à la tentation, soyez forts. Expérimentez le chocolat, par exemple, en prenant l’air intéressé. Allez dans le culturel. Ou la nuit, dans un trou, développez vos fantasmes en prétendant être excessif pour mieux faire reculer le passage à l’acte.

4) Et peut-être pourrez-vous les partager avec vos clients après des années de travail et de formation, au lieu de faire comme moi qui les volait, et qui, coupable et condamné, se retrouve aujourd’hui en prison.

ISTA POUSS

1. Si j’étais un homme, je sortirais tout nu de la salle de bain, je crierais en brandissant une épée de Star Wars et en agitant mon sexe. En tant que fille, j’ai étudié le sexe de l’homme de l’extérieur. Mais de l’intérieur ça fait quoi ? Un sexe d’homme ça se laisse pas attraper comme ça. ça se tapit, ça se blottit, ça se terre comme un hérisson trouillard, ça palpite comme un sale gosse devant le poulailler. Ça n’obéit pas. Ça a ses envies, puis ses plus-envie. Mal fagoté, ça se fait tout petit, puis ça se détend. C’est comme les couchers de soleil, ça s’endort puis ça revient, ça éblouit, ça sort toutes ses couleurs, et ça mène la grande vie. Si tu ris, ça se met à rire. Et quand tu ne peux t’empêcher de mater mes seins, ça commence à vouloir créer l’émeute, mais là, en plein après midi d’octobre, dans un café de la rue de Lancry, ça craint.

2. Je ne suis pas un homme, d’accord, mais je ne vois pas pourquoi je pourrais pas parler de mon pénis. Fous-moi la paix, je le sors, si je veux. Alors voilà, les filles, il est pas mal, non ? Un peu de travers, oui, personne n’est parfait, il est pas grand, eh bien j’aime pas les grands, moi, je préfère les petits et doux. Vous voulez l’essayer ? C’est marrant, non ?
— Ecoute, Jalie, c’est vraiment casse-gueule ton sujet.
— Ah bon pourquoi ? Franchement, moi on me donne un Si Magique, c’est le premier truc qui me vient...
— T’as mis ton inconscient en vacances ? Tu n’es pas là pour étaler tes problèmes de filles complexées, tes complexes de filles vis à vis de ton originelle castration...
— Castra-quoi ?
— Ta soif de pouvoir, ton complexe d’Electre …
— Oh my god. Toujours à fouiller dans mes greniers. Il est minuit, j’ai envie de rire avec mes copines. Lacan, fais un break, ou viens avec nous, on fait un Strip Trans Poker. C’est cool non ?

3. Bon, ça y est. Je l’ai. A peine je l’ai, j’ai peur de le perdre. J’ai peur qu’il se coupe, j’ai peur qu’il saigne, j’ai peur qu’on le cogne et qu’on le brise. Pour le rassurer, je lui parle. C’est comme les plantes, ça aime les mots. les mots crus. Les mots qui sucent. Les mots qui lèchent. Les mots qui baisent. Ça aime les langues. Les langues mouillées. Ça aime les seins. Ça aime les culs. Beaucoup. Sur mon canapé, quand on a cessé en plein milieu de regarder le "Caïman", tu l’as beaucoup aimé, non ? Ça veut se marrer puis d’un coup ça veut plus du tout, ça veut qu’on s’extasie. Ça rêve d’être l’appendice de Rocco Siffredi, ça a des envies de se pavaner en Ferrari, ça paraît très sûr de soi, entreprenant, légèrement belliqueux, mais en fait, il paraît que ça a des tas de doutes – c’est un peu comme une formule 1 mais avec des sentiments. C’est vachement compliqué. "Après la jouissance, la femme se connaît mieux", a écrit Rocco. ça veut vous révéler à vous même. Ça a des ambitions à la Socrate, des visées philosophiques, eh oui.

4. ça veut qu’on oublie, ça veut qu’on parte loin d’ici, alors on y va ? – je voudrais revivre l’histoire en étant toi, depuis notre premier rendez-vous rue de Lancry jusqu’à notre dernier rendez-vous – ce soir, je suis devenu ton sexe – c’est à moi de me prendre pour Rocco et pour Socrate, de vouloir éveiller ton désir à tout prix : « ça va pas, il y a un problème ? Tu n’es pas bien ? allez, on recommence » – et je me démène comme un dingue, n’importe comment et totalement à côté de la plaque – et toi, tu es moi, la fille, t’es sentimentale, t’es dans tes rêves, t’es lente et douce – et moi, je suis ton sexe gonflé d’amour et maladroit, et j’adore cette sensation, je suis à peine plus grand qu’une épée - Star Wars, mais je suis le monde entier, je suis toi, je suis moi, rien que ça, ça se tente, pourquoi pas, qui n’a pas envie, juste un peu, ce soir, tu veux pas, devenir un petit bout d’éternité, pas trouillarde, pas flippée, pas tapie, pas blottie – ça y est, je suis la joie en toi et je suis ta joie en moi – qui veut essayer, allez les filles, quoi, un petit pan d’éternité, ça se tente ?

JALIE BARCILON

1. Si j’étais étudiant en art visuel, j’irais prélever des fragments de paysages à la demande. Le protocole serait d’aller rencontrer des patients immobilisés pour longtemps dans un hôpital, un centre de rééducation ou une maison de retraite. Je proposerais de me rendre dans un lieu choisi par eux et d’en ramener traces. Photographier, filmer, encapsuler l’odeur de l’air, prélever un fragment du lieu, pour eux. Penser à bien déterminer avec l’Immobile, la date, le jour, l’heure ; pas obligatoirement par beau temps. Demander aussi d’où faire l’image, s’aider au besoin d’une application de localisation. A financer tout cela on monterait un projet participatif, une association, on solliciterait mécénat et médias ? Il faudrait peut-être un de ses mythiques appareils, genre Leica, pour se conférer statut et légitimité.

2. Quel paysage ils choisiraient les Immobiles, même sans toute leur tête ? Le lieu d’un événement triste ou heureux ? Le lieu du temps qui passe au travail ou de la vie quotidienne ? Un lieu de l’enfance ou d’avec les enfants ? Un lieu traversé lors du voyage de noces ? La maison de famille, un mur, une fenêtre, une porte, un escalier ? Peut-être aussi un paysage de carte postale où ils savent ne jamais pouvoir se rendre ? La tombe d’un proche ou celle à rejoindre bientôt ? Pas trop triste, l’Immobile à ressentir son paysage inaccessible à lui pour toujours, dans l’attendre de se faire rattraper par la mort ? Et après tout, pourrait bien décider de m’envoyer à l’autre bout de la terre ou sur la lune.

3. Après on reviendrait avec l’enregistrement et les prélèvements à donner. Toujours accompagner la restitution audiovisuelle d’un tirage papier à afficher sur le mur, sous la télé, dans l’axe de l’Immobile, bien visible, donc grande. Préciser le lieu, le jour, l’heure de la prise de vue. Aligner aussi les prélèvements faits. Nommer l’œuvre du prénom de l’Immobile. Après plusieurs années de ce protocole et autorisation donnée, afficher copie des images dans un grand musée officiel ou dans un hospice désaffecté.

4. Si j’étais un Immobile et si un étudiant venait à mettre ainsi sa jeunesse à mon service, je l’enverrais vers où ?

JÉROME C.

1 – Si j’étais une potière, je chercherais inlassablement la forme parfaite, pas pour l’élégance ou pas directement, un peu pour l’honnêteté – ne pas laisser mes mains farder de fantaisie leur maladresse naturelle – plus simplement parce que c’est le seul but admissible, arriver à obtenir l’ampleur juste proportionnée de la courbe d’une cruche, l’harmonie entre la largeur et la hauteur d’un vase tube, la tension des lignes, et la forme qui serait la plus aimable aux mains auxquelles sont destinés les objets – je partirais en quête de la meilleure argile, du meilleur bois, je chercherais la meilleure température de cuisson, la couverte la plus mate sans ostentation, tous les gestes les plus humbles, les plus simples mais avec le petit espoir tremblant de les sublimer par l’évidence de l’oeuvre achevée.

2 – Si j’étais potière, une fois que j’aurais imposé ma production aux plus proches, je la confierais à mon amie pour sa boutique, rejoignant son écurie de céramistes et potiers, et j’insisterais, si ce n’est pas son premier réflexe, pour qu’elle l’installe au fond, ou sur un côté, à distance des merveilleuses fleurs translucides de l’une, des recherches de matière bourrues et chatoyantes de l’autre, par humilité un peu – persuadée que je suis qu’avant d’en arriver à leur art elle, lui, se sont imposé le long effort de posséder parfaitement les bases de la technique – ou plus sincèrement par humilité affichée, pour leur confronter l’artisanat le plus pur, avec le secret désir qu’après l’admiration devant ces réussites, cette fantaisie, les visiteurs restent devant mes objets comme devant une évidence. Mais c’est avec sincérité, et un rien d’avidité, que j’interrogerais les artistes, que je tenterais de comprendre les techniques employées, l’intention, le désir qui les ont guidés.

3 – Ils seraient donc là, ces pots, ces vases, ces coupes, dans leur sobriété parfaite, simples mais uniques, avec la proposition faite aux éventuels acheteurs de prendre le temps d’un échange, d’un dialogue pour que leur objet ne soit pas celui qui est là, devant eux, mais celui qui leur correspondrait, dont la forme, la teinte, la ligne résulterait de leur désir tel que nous le découvririons ensemble, et, parents entre eux, ils seraient tous différents, tels que, par delà, malgré, leur fragilité, ils deviennent leur compagnons discrets au long de leurs jours.

4 – Et je regarde mes mains, et je touche l’orgueil insensé de mon rêve, et je pense à notre goût pour le butinage, à notre goût pour la nouveauté, l’éclat, et je réalise l’irréalité absolue de ce projet.

BRIGITTE CÉLÉRIER->http://brigetoun.blogspot.fr/]

1. Si j’étais un chasseur je chasserais à l’affût. J’en aurais consacré des promenades à trouver les bons coins, à repérer les traces, à débusquer les fumées et à compter les têtes... familier de la forêt, initié à ses secrets, disposant à loisir de tout le temps nécessaire, j’aurais avisé un beau cerf et sa harde, un six-cors au bas mot, leurs errances minutieusement cartographiées me seraient parfaitement connues. De loin en loin, en toute saison, je les aurais photographiés, videographiés, j’aurais pris soin de varier le cadre et la lumière, en sélectionnant lieux, points de vue, moments de la journée. Puis, je les aurais tués, à l’arbalète par discrétion car je serais franc-tireur et même un peu braconnier.

2. Durant tout ce temps avec mon potwitto @rouletabillenonantesept j’aurais abuzzé le chaland via un compte @cerfialkiller en ciblant les amateurs de performances et d’art moderne, et tous les résonateurs bien prompts au suivisme et à l’indignation.

3. Cela tiendrait de l’installation, du tourisme de masse, du pique-nique à la campagne. Dans un champ de moins d’une hectare, fraîchement labouré, un rectangle entouré de barbelés. Un grand parking taillé pour les cars le jouxterait et il serait flanqué de miradors de battue. Sur son flanc sud une vague de massacres blanchis, vieux, mités, couverts de toiles d’araignées s’arrêterait net aux barbelés. Sur son flanc nord un jonchement de frigos, de vieilles télés, de celles avec grosses lampes à vide du siècle dernier, diffuseraient les images bucoliques de mon gibier vivant, interrompues de zébrages, de neige, de blancs. D’est en ouest un monticule croissant de pommes de terre, de potirons et de betteraves, à l’assaut duquel grimperaient mes bêtes naturalisées, culminerait en un drapeau inidentifiable qui flotterait au zénith du mufle du cerf agonisant. Un montage cut au rythme guerrier de samples de brâme dégueulerait de porte-voix pendus aux miradors. Enfin hors du rectangle, une roulotte criarde proposerait des hamburgers de biche. Quelques fiers-à-bras aux gueules de paysan, attifés en chasseurs, veilleraient au grain, et un défilé de VTC ferait tourner le public.

4. Pour dire le vrai je n’aime pas les chasseurs. Mais si j’en étais un, avec le loisir, avec les terres comme il convient, je crois que je m’amuserais bien.

ÉTIENNE JOUIN

Si j’étais entrepreneur, je construirais un labyrinthe de roses. D’abord, collecter des pétales. Dès qu’une rose se fane, dès que son corps s’étiole et se défait, être là. Chez les particuliers, dans les jardins privés et les jardins publics, dans les mairies, les préfectures, les ambassades, les consulats. Être prévenu par mes réseaux sociaux, accourir immédiatement. Muni d’un vaste panier en osier au fond très plat, je recueillerais délicatement ces fragiles vestiges de splendeur passée. Leur teinte encore vive, l’ourlet de la flétrissure qui roule leur bord, leur fragrance surannée, tout cela me bouleverse. Je viderais les paniers à l’arrière de ma camionnette tendu d’un tissu d’ameublement gris perlé pour protéger les pétales des chocs éventuels.

Je construirais le labyrinthe au bord de la mer, le long du rivage qui appartient à tout le monde, un labyrinthe aux parois de verre d’ un mètre d’épaisseur, de trois mètres de hauteur, constitué de caissons juxtaposés dans lesquels j’ introduirais les pétales jusqu’au deux tiers de leur contenance. Chaque caisson serait équipé de capteurs solaires activant une soufflerie interne qui ferait tournoyer, virevolter les pétales en un mouvement perpétuel. La caractéristique du labyrinthe est de faire disparaître toute inquiétude, toute angoisse. Lorsqu’on le parcourt, un sentiment de légèreté vous envahit. Si le minotaure avait vécu dans un tel labyrinthe, jamais il n’aurait réclamé de proies vives, jamais Thésée n’aurait eu à le tuer.

Le labyrinthe serait agréé par l’ensemble des chercheurs en neurosciences. La seule chose qui m’inquiète vraiment ce sont les laboratoires : je crains d’avoir à subir d’énormes pressions, voire des menaces. Le labyrinthe transformerait de façon durable celui qui le traverse, privant ainsi l’industrie pharmaceutique d’une source essentielle de revenus. Des expériences ont déjà été menées par les chercheurs russes : la vue des pétales volant flottant tourbillonnant pourrait entraîner une transmutation de cellules. Elles échapperaient à tout contrôle du cerveau droit . L’individu ressentirait une détente équivalente à celle que produit la prise de lexomil, de xanak ou de tranxène.

Je sais que certains vont me croire fou, penser que je me prends pour un démiurge, un sauveur, mais croyez moi, voilà des années que je travaille à ce projet, je crois que je tiens quelque chose qui pourrait transformer ma vie et celle des autres.

Béatrice D.

Je veux remercier, ici devant vous aujourd’hui, l’anthropologie contemporaine de s’occuper enfin de l’homme moderne. C’est à me faire regretter ne pas être anthropologue moi-même et de n’avoir pas contribué à la documentation de cet objet omniprésent et surtout devenu omnipotent sur, dans et au-dessus de la terre. Le travail n’est pas terminé. Et je me réjouirais d’opérer l’un de ces retournements de représentation nécessaires aux tentatives de saisie de ce spécimen. Chacune d’elles exige encore des tours de force qu’on réalise avec peine. Déjouer le jeu des miroirs et des écrans. Suivre les réseaux des attachements, de l’électricité, du gaz, du pétrole et de l’eau. Oser les comparaisons entre ses modes de pensées, de cuisiner, de prier, de dépenser et de faire l’amour. Renoncer à la pensée universelle. Et plus difficile encore : sortir du jeu de pouvoir qu’impose la publication de ces connaissances.

Il aurait été plus simple bien sûr de commencer ce travail de documentation de l’homme moderne dès son apparition. Mais la particularité de ce terrien est bien de s’être toujours positionné dans l’œil du cyclone : aveugle aux tourbillons qu’il génère par le déplacement de son regard trouant le monde de sa seule présence. Les Indiens Shuars, les femmes noires faites esclaves, le fleuve du Mississippi et le tigre blanc d’Amazonie auraient pu témoigner s’ils avaient pu se tenir au seuil de l’horizon des évènements engendrés par la fatale rencontre. J’imagine : un spectre aspirant tout ce qui advient sur son passage, poussé par une flèche dans le dos et rejetant autour de lui les déchets de sa vie-même, transformés, pour les commodités de sa course effrénée et des échanges économiques toujours espérés, en simulacres. Et le fracas des machines. De tant de machines produites par lui et pour détruire et pour longtemps tout existant qui lui est un instant profitable.

Pas question cependant de vouloir tout représenter de l’homme moderne, car opter pour une approche encyclopédique du phénomène serait encore trop s’accorder à sa vision totalitaire et objectivante du monde. Une figure devrait suffire, une sorte d’installation que je placerais au Musée de l’homme. Un individu en tout point semblable aux visiteurs les plus ordinaires du musée y courrait après le futur qu’il a laissé derrière lui au moment du peak oil, comme tout un chacun dans nos contrées, si on y réfléchit bien. L’agitation provoquée, et notamment le bruit l’entourant, rendraient tout à fait insupportable la promenade des gens venus s’instruire là lors d’un dimanche après-midi pluvieux et les ferait même hésiter à poursuivre leur déambulation qu’ils avaient prévue paisible. Certains tenteraient de sortir, mais les gardiens postés à l’entrée, ainsi que les médiateurs embauchés à cet effet les inviteraient à trouver une résolution à cet insupportable tapage. La subtilité de la chose en effet résiderait dans cet évènement simple et difficile qu’il suffirait qu’aucun d’eux ne lui prête plus attention pour qu’il disparaisse et rende à l’espace sa sérénité. Le travail des médiateurs serait colossale pour convaincre l’ensemble des passants du lieu de cesser de donner sens au fol engin, et les cessions de formation toujours renouvelées, pour les médiateurs eux-mêmes, mais pour tous les résidents du musée aussi : caissiers, libraires, scénographes et chercheurs, leurs proches et les proches de leurs proches.

Le Musée de l’homme deviendrait ainsi un laboratoire d’expérimentation planétaire où l’on ferait venir tout humain et tout non-humain susceptible de détourner son attention de l’énergumène — et qui sait si on ne trouverait pas alors les fondements d’un accord tacite et inouï pour que cet habitant bien encombrant passe enfin à la postérité.

ZONE CLAIRE

Une manière de crépuscule associée à un court texte de Cortàzar où il est question de ce qu’il ferait s’il était non pas un crépuscule mais un cinéaste et comment, peu avant que le couchant n’éteigne l’horizon, comment d’un coup il ensorcellerait la tombée du jour et la saisirait, l’enfermerait dans le ronronnement feutré d’une caméra enchantée.

« Si j’étais cinéaste ». Cortàzar commence par ces mots et si ma mémoire ne confond pas demain avec après-demain, j’avais repris, à l’occasion d’une première divagation, ce « si j’étais », sorte de sésame universel ouvrant sur tous les possibles et il me souvient très bien avoir pensé que si j’étais un texte de Cortàzar, je ne serais pas un texte de Cortàzar mais un crépuscule et j’affirmais que j’aurais pour inondation la mer. L’idée d’être un texte, des mots dans l’esprit d’un autre n’a fait que me traverser. Très vite, immédiatement, j’ai ressenti l’intrusion double et l’urgence de fuir l’étroitesse des lignes et le cadre du paragraphe pour devenir un crépuscule. Là, côté espace, ça allait déjà nettement mieux. Il voulait faire un film et moi raconter une histoire. Deux démarches analogues bien que le film envisagé ne comportât, dans l’esprit de celui qui n’était pas cinéaste, aucun scénario ou plutôt un seul fil dépourvu d’ intrigue : la lente descente du soleil dans l’antre de la nuit. C’est tout. Vingt minutes trois secondes et deux dixièmes d’incandescence crépusculaire. De mon côté, j’imagine un poème improvisé. Le soleil se pose au loin, entre deux bleus ; aussitôt la première syllabe émerge du silence et les sons s’enchainent librement jusqu’à la dernière vague recouvrant le dernier rayon. Là, le dernier mot s’éclipse. Pile au moment où l’astre disparaît. Vingt minutes trois secondes et deux dixièmes. Entre chien et loup, drapé dans le lent déclin de l’été, un court récit noyé de couleurs. Et peu importe qu’on le lise vite ou pas, il aurait à chaque fois, en raison de son imprégnation, la durée idéale d’un crépuscule majeur Toujours la même. Très précisément vingt minutes trois secondes et deux dixièmes. Je me rappelle aussi, lors de cette première digression, avoir écrit « si j’étais un crépuscule je ne lui parlerais pas de la mort du jour mais de rosée à l’aube, de renaissance et d’aurore. Banalités que ces évidences pourtant je me suis plu à être un crépuscule à l’envers. Rupture. Exercice oblige car ceci, faut-il le préciser, en est un et si la mémoire m’est fidèle, il s’agit d’élaborer, dans la foulée d’un récit, une structure. Quatre plans, pans, panneaux liés occupant dans l’espace narratif des positions, des champs de profondeur différents. Une affaire de ce genre que je ne suis pas certain, et de loin, d’avoir bien saisie mais peu importe, silence on tourne !

Au bas mot une quinzaine. Devant leur voitures plus ou moins bien garées mais qui ne gênent pas trop. C’est leur droit. Ils sont là et veulent en emporter un morceau. Ça aussi c’est leur droit. Pas encore besoin de permis. Je ralentis en raison tant de la courbe que de la scène. On ne voit pas leurs visages devant leurs voitures plus ou moins bien garées mais qui ne gênent pas trop. En tongs, en short, maillot de bain, les serviettes posées sur le capot, devant leur voiture plus ou moins bien garées mais qui ne gênent pas trop, ils répètent le même geste. Chorégraphie estivale. C’est toujours leur droit. Ils appuient mais sur quel bouton ? Au fond, tout au bout, à perte de vue dorée, entre deux îlots, deux seins tendus vers le ciel, royal le soleil allume un dernier pétard avant d’aller se coucher. De l’horizon l’or jaillit et s’étale sur la mer devenue, dans la lente agonie du jour, tombeau de lumière. En hauteur, le rouge saigne mauve. Les nuages brûlent et se tordent dans la lave déclinée des nuances chromatiques. Héphaïstos, sous la ligne de feu bat le métal des dieux. L’heure où le silence esquisse la fraîcheur des ombres ascendantes. Devant, surtout n’en rien perdre. C’est toujours leur droit. Les appareils crépitent. La technique s’active. Numérise en masse. Ne pas rater un pixel. Un peu de soleil en boite pour les jours sans. Au cœur de l’hiver, dans le minuscule studio, une fenêtre ouverte sur l’été. Un voyage que l’on refera. Un instant que l’on croira inoubliable et que l’on oubliera pourtant. A moins de le perdre.

Ils ne l’ont pas vu, moi non plus. J’apprendrai deux jours plus tard, de la bouche d’un ami, la découverte d’un cadavre gonflé, rongé, séjournant, dixit la police, dans l’eau depuis plusieurs jours. Poussé par les courants, il est venu se coincer entre deux rochers. Pas loin de cette fresque, cette paréidolie nichée dans un creux de falaise, image de la vierge à l’enfant que l’on aperçoit du promontoire d’en face mais mieux si l’on s’approche à la nage des blocs détachés de la paroi et dont émergent deux sommets ; deux mâchoires, havre d’infortune où le corps dérivant aura touché au terme du voyage. C’est en relevant ses casiers qu’un pêcheur l’a découvert. Un jeune homme. Un étranger. Un migrant sans doute. Retournant tard le soir, en négociant la courbe, là où deux jours auparavant des vacanciers itinérants, des baigneurs remontant de la crique mitraillaient le ciel empourpré, je me suis demandé combien d’entre-eux sauront qu’au moment même où ils cadraient l’infini dans leurs viseurs, invisible d’en haut, invisible d’en bas et difficile d’accès, un corps inerte roulait dans le ressac et contemplait le crépuscule d’ailleurs. Toutefois, un reflet, une forme dans la mer en feu des nuages et, avec le temps, qui sait, oui, c’est marrant, tu as raison, on dirait un corps, là, sous la longue trainée orange et on dirait qu’il est tenu ou non, coincé entre deux rochers, tu vois, les deux masses sombres et là, la tête. Il n’a pas l’air en forme le mec ou la nana. Non, c’est un mec qu’elle rétorque. Regarde la stature. Enfin mec ou nana, c’est une belle photo. On a bien fait de s’arrêter. Tu vois, tu ne voulais pas.

Le film n’a jamais été monté, l’histoire ne s’est jamais écrite de cet inconnu découvert au petit matin et je n’ai jamais été un crépuscule pas plus que je ne fus texte dans l’esprit d’un auteur. Cependant, à bien y regarder j’ai, lorsque j’écris, parfois dans la tête des mots comme autant d’oiseaux migrateurs venus se poser sur un fil. Possible même des mots d’auteurs, j’ignore qui, soufflés à mon esprit par je ne sais quel vent pas plus que je ne sais sous quelle tonsure, dans l’âme de quel mendiant, de quel prince vagabond auront pris vie, voici des siècles, les pensées que je recueille aujourd’hui. Ainsi, des phrases surgissent, d’autres tournent : « souvent , pour s’amuser, les hommes d’équipage… glissant sur les gouffres amers... » et cette autre parmi tant : « le simple fait d’exister est un véritable bonheur » écrite et signée de la gauche de Blaise Cendrars. Un envoi, tremblé, sur la page de titre d’un livre consacré aux peintres des années cinquante. Cadeau d’un ami. Ainsi des mots venus d’autres songes et qui respirent longtemps, très longtemps en nous Des mots donc, transitant dans mon esprit de passage certes mais qui est ce texte en moi ? Somme toute, peut-être fus-je, en dépit de tout bon sens, un crépuscule basculant dans la débauche flamboyante d’une infinité de destinées bigarrées, la tête en arrière, les cheveux dans les étoiles et peut-être ai-je un jour déclamé, face au vagues en furies, une ode au couchant laquelle, récitée vite ou lentement, dure exactement le temps que met le soleil à rouler derrière les flots.Vingt minutes trois secondes et deux dixièmes. Tout ceci cependant n’est qu’un exercice, ne l’oublions pas. Des gammes au crépuscule sinon un simple rêve au sein duquel il suffit d’être pour devenir...

 

[1Léo Ferré, Le temps des roses rouges.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 9 mai 2014
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