back to basics, 2 | autobiographie aux noms propres

avec Novarina dans la relation infinie des noms aux lieux qu’ils nomment



 

• quelques livres importants de Valère Novarina – chaque animateur d’ateliers d’écriture devrait avoir chez lui Vous qui habitez le temps

 

Rappel : les abonnés au site trouveront dans le dossier « fiches imprimables » les ressources complémentaires. Me transmettre par mail vos contributions sur l’exercice principal (si possible en fichier joint .doc .rtf .odt .pages plutôt que dans le corps du mail et jamais en pdf), elles seront insérées à la suite de la proposition (màj hebdo), l’espace commentaires étant réservé aux échanges et discussions, et non pas aux textes. D’autre part, vous écrivez à votre rythme, les contributions seront actualisées et complétées jusque fin septembre.

Précision : si vous êtes déjà abonné au site, pas besoin d’inscription ni autre formalité, il suffit d’envoyer vos contributions à mesure. Bienvenue à tous les autres si vous souhaitez nous rejoindre, pour participer ou accéder aux documents complémentaires, tout est expliqué ici.

 

Doucement, tout doucement s’écria-t-il...

Parce qu’à peine avait-il lancé sa vidéo en ligne que lui parvenaient de premières contributions à l’exercice...

Prenons un peu le temps d’en parler.

Avec cet exercice, on quitte résolument le champ formel du premier : une étape d’accès à l’atelier (je pense toujours à celles et ceux parmi vous qui animent aussi des ateliers), ou le texte nomme et recrée à distance une réalité qu’on se représente devant soi, constituée d’objets, d’espaces, de sensations et perceptions participant ensemble à ce qui définit notre rapport au réel.

Perec saura utiliser ce principe d’écriture pour créer des mondes inventés (La vie mode d’emploi, Un cabinet d’amateur) et il l’utilisera aussi pour une conquête autobiographique qui, dans son cas, est un défi majeur : c’est le sens des nombreux textes sur la rue Villin, où il est né et a habité avec ses parents de 1937 à 1942 (voir notamment dans W).

Mais nous, pour ce 2ème exercice, il n’est pas question d’aller dans ce qui, pour chacun de nous, est la suite des rue Villin de l’enfance.

L’enjeu, en se risquant une première fois dans la grande lave de la prose Novarina, c’est d’abord la question du territoire, et de la relation de la langue à un lieu qui porte nom.

Dans la vidéo, je parle de comment Proust explore avec insistance ce lien dans la Recherche, et invente un personnage (le curé de Combray) dont le seul registre de parole est cet énoncé – qu’il assumera pour lui-même en plongeant dans le nom Balbec et en sous-titrant cette première partie de la Recherche : noms de pays, le pays.

L’autre point que je développe dans la vidéo, c’est la problématique urbaine plus directement liée à ces toponymes. Ils ont de tout temps (depuis Rabelais jusqu’à Flaubert ou Céline) été structurants pour énoncer les spatialités nécessaires au roman. S’ils ne sont pas réels mais inventés, ce sera une forge des plus difficiles, mais qui nous laissera de tels souvenirs... Voyez le Grand Meaulnes.

Cette relation a été mise à mal par le développement de la ville, la normalisation d’un nombre restreint de noms propres pour baptiser les rues, les écoles, les piscines, centres médicaux, salles de spectacles etc.

Victor Hugo, Jean Jaurès, Aristide Briand, Charles de Gaulle sont premiers au hit parade. Les écrivains fournissent de lourds bataillons, mais Paul Bourget ou Anatole France nettement plus requis que Baudelaire, Lautréamont ou Rimbaud, dont la réputation s’accommode mal d’être recopiée sur une enveloppe.

Et regardez, sur n’importe quel plan de ville, ce qui préside à comment nommer l’étalement urbain généralisé. Pourquoi des lotissements avec rues à noms d’oiseaux, et noms de mammifères : rue des Pinons oui, rue des Lapins jamais.

C’est bien dans cette problématique des lieux, et non l’autobiographie comme visée, que je souhaite comme porte d’entrée. Refaire une carte, un trajet, un pays.

Ce qui est de la vie personnelle n’entrera pas ici, ce n’est pas le propos.

Mais le trajet personnel va être convoqué, avec le plus de rigueur possible, pour nommer dans cette carte, ou nommer le trajet.

Et chaque appellation, recourant au toponyme ou au nom propre (noms de rues, noms d’école, nom de la piscine ou de la salle de spectacle, et les appellations qui vont avec, « centre culturel » comme on a maintenant des « espace Rimbaud », mais aussi le nom des instituteurs et instutrices, des médecins ou des profs de musique), quand elle va venir traverser le texte, va tirer avec elle une toute petite fraction de réel, soit qui la décrit, soit qui y renvoie par un seul point sensible.

Et, c’est ça la grâce de Novarina, le nom propre, de lieu ou de personne, peut aussi se déformer, devenir à son tour création libre, fusion avec ces éléments sensibles qu’il tire avec lui et que la mémoire confond dans une même fusion. Voir les deux exemples qui accompagnent la présentation initiale de l’exercice. Voir le même exercice proposé l’an passé à des étudiants de l"école d’architecture de Nantes, d’autres exemples aussi en 2010 lors des nocturnes de la B.U. d’Angers.

« Après Villenoise ? », demande sans cesse le Chercheur de Falbala à l’Homme aux As dans la pièce de Novarina. Et le personnage répond avec parfois seulement des accumulations : « Ponçon, Ivraie, Ifaux, Verdy-le-Grand, Verdit-Petit, Monceau-Ponteau, Lubien-Serrien, Rives-du-Trou-Vrai : j’ai tout fait, j’ai fait tout, j’arrivais à rien » qui tiennent bien sûr beaucoup plus de l’incantation que de l’état-civil – mais incantation chaque fois lestée de ce que le nom propre assigne de territoire ou d’identité, celle qui à nous-mêmes bien souvent est refusée. Ou alors par des associations de fonctions (noms de métier) qui renvoient bien plus au lieu qu’au personnage : « cancre à Globeval, méritoire aux Itrans, déformiste à Jardigny, auscultier à Blangien, perdeur à Vieux-Villy, tangible aux Hauts de Lucey, réformiste aux Bas-de-Civry » (et Valère continue sur une pleine page et demie...).

La prouesse, c’est de jouer chaque fois avec ce que le lecteur projette dans le toponyme pour lui assigner réalité – nous reconnaissons, ou croyons reconnaître « embryon d’jeune à Point d’Ville, suiveur d’hommes à Brégy, empailleur à Action, garçon de gouffre à Clergy, passeur de peu dans les Débris, manducateur à Gare-l’École » et ainsi de suite, jusqu’à ce que revienne le lancinant « Après Villenoise ? »

En vous proposant cet exercice, je souhaite donc qu’on quitte la simple relation des mots à ce qu’ils nomment du premier exercice. Le point d’accès, le mécanisme déclencheur, ce sera de viser – au moins pour les années qui vont jusqu’à l’adolescence – une sorte de recensement le plus exhaustif et chronologique possible de tous ces toponymes ou noms de personne dont on se souvient, leur associant chaque fois le petit élément de concret ou de sensible par quoi ils tiennent à la mémoire.

Le reste ne regarde personne – ce sera sous-jacent, et ça donnera au texte son trouble, sa beauté, son mystère. « Puis je fus ébréché-apprenti en boucherie trois ans durant place de Bagneux à Bagneux, puis sur les lieux du crâne, où j’ai coupé tout le jour de la viande en deux », dit un peu plus loin un autre personnage de Vous qui habitez le temps, Jean du Temps.

Bien sûr attention : Novarina est un athlète, un funambule, chaque phrase est un dépôt explosif, à nous de rester à distance du simplement ludique, de la déformation pour le plaisir de déformer – c’est en posant le nom propre ou le toponyme comme mémoire et comme perception sensible que va s’écrire le texte.

À nous de chercher et d’inventer. J’ai cité quelques exemples plus haut, mais j’ai l’impression d’être seulement au bord de ce à quoi peut ouvrir cet exercice. Il s’agit bien d’une recherche et d’une exploration où c’est à nous d’inventer et défricher ensemble.

FB

Images ci-dessus : les rues et les noms, rue du Commerce à Civray (Vienne) – pour moi de 1964 à 1971. Et ci-dessous, merci Liliane Laurent, l’affiche originale de la première présentation parisienne de Vous qui habitez le temps au Bateau Lavoir par les étudiants théâtre de Paris VII, mis en scène par Claude Buchwald...

 

vos contributions



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Allemagne, Wetzlar, le diable sur un bout de papier et la clinique disparue ; Marburg, Georgstrasse, une maison jaune une voix ; Algérie, Arzew, wilaya d’Oran, toits plats pieds nus sur le béton Chevillard les mauresques et dans les tasses tachées le thé à la menthe Mostaganem le Djebel Sicloun le ravin la menace ; France, Le Cateau-Cambrésis, Nord, chez NEN dans l’ancien Caïffa l’école 22, rue Auguste-Seydoux madame Cloche rue d’En-bas la rampe d’escalier dans les portes les doigts la cuisinière à bois ; Lambersart lait sucré boîte en fer à l’étiquette bleue Pinocchio Rue du Chemin noir Roxane dans sa robe à volants ; Margival rue du Son Milou qui tourne en rond les fraises et les lapins le chemin de l’école Rue du Pont rouge les fermes la paille sur la route Petit Pierre toujours montre ses fesses aux passants Rue de Soissons vol au-dessus d’une moto ; Portes-en-Valdaine Madame Tardieu au coin d’une rue le cervelas pour étendre le linge ; Pierrelatte, cité du Rocher la piscine municipale Ursule sous la table pleure l’Elastique et le Caoutchouc la chorale et les chants russes ; Paray-le-Monial, le Ragabodot, le coq au vin près du coffre à bois le père Dargaud le téléphone en bakélite noire ; Valréas, route de Grillon le grenadier dans la cour le Tourville chemin de Piedvaurias Traverse du Petit Nice Rue des Ursulines Saint-Dominique le dortoir immense et les cœurs en béton armé les cours de danse la tour de l’Horloge à la charansole le rallye de l’école ; Saint-Paul-Trois-Châteaux, Zouzou la rue du Pialon ; Montségur-sur-Lauzon, la Gentone le chemin de Chabrol la chapelle Saint-Jean l’école l’instituteur fou les pognes à la courge Masbeuf les frères Reboul le château et la princesse morte les ossements des filles de Redon dans les ruines ; Valence la gare rue Denis Papin Institution de jeunes filles rue de la Cécile les errances dans le parc Saint-Victor aux magnolias avenue Victor-Hugo Nourredine et les baklawas…

MARLEN SAUVAGE*


clinique Saint Luc, là que démarrer
rue du Chemin vert, les branches des arbres qui passent par dessus le mur de clôture
route d’Angers, soleil d’été qui peu à peu dépasse la silhouette d’un séquoia
école du Bois Groleau, longue allée ombrée des peupliers qui la bordent
Total, piste lisse de ciment gris et bordures de béton peintes en blanc
Morellet-Guérineau, guidon frêle d’un Solex noir
lieu-dit les Pagannes, l’eau qui coule d’un tuyau d’arrosage, emplit un bac à ciment auparavant destiné à la lessive, désormais abreuvoir pour génisses – le battement de leurs cils
docteur Langeron, une cour aux pavés inégaux et la glycine qui court le long du mur
école Saint Joseph, le bruit sec du ballon sur le portail en fer, blouses
accrochées en ligne aux patères d’un couloir, la porte au fond du préau, passage vers la cour du collège
rue de l’Oisillonnette, l’élan d’un mot
salle de la Jeune France, le sol noir
quartier du Sacré Cœur, allées et venues du dimanche observées depuis une voiture en stationnement
l’abbé Pantais, doigt levé au sermon
collège du même nom que l’école, la jouxtant, de nouveau une porte au fond
du préau, celle-ci donnant sur le parking des profs et l’installation pour le grimper de corde
parc Perroteau, ce débouché, au milieu des arbres et des arbustes, sur un escalier en ciment
bibliothèque municipale Élie Chamard, sur une carte jaune plastifiée mes nom et prénom tapés à la machine
Daniel Ricordeau, livres de poche recouvert de papier kraft, nom de l’auteur et titre recopiés au Bic
Bruno Poulain, une venelle aux petites maisons mitoyennes, grille de fer forgé et jardinets, l’odeur des Gauloises
rue Michel Talot, bitume d’un trottoir qui ne voit jamais le soleil
Michelin, odeurs distinctes des pneus et des chambres à air
la Creulière, une balance romaine dans un grenier, du blé et de la poussière
les Peines perdues, le grillage des clapiers à lapins
la Simonière, un cerisier, jeu de cartes et jetons rouges bleus jaunes et verts, le frais obscur par la porte du cellier
restaurant le vieux Chouan, silhouette à la faux posée sur le trottoir
lycée Sainte Marie, larges escaliers en bois et longs couloirs souvent retrouvés la nuit
Dixie disques, en lettres blanches sur des pochettes plastique noires, le geste de faire défiler les disques dans les bacs, les autocollants Import USA
Nuaillé, une minuscule chapelle en bord de nationale
bar du Haillé, la demi obscurité du fond de la salle
Toutlemonde, doigts crispés sur les freins du vélo dans la descente
bar le Vauban, banquettes de skaï vert, tables en faux marbre et juke-box – un point de passage vers le passé
bar le Choletais, parquet d’une ancienne salle de bal où s’alignent les flippers, les baby-foot et les écrans pour Pac Man et Space Invaders, la couleur des feuilles mortes dans les verres
avenue Edmond Michelet, autrefois route d’Angers, camions qui rétrogradent avant le rond-point
Firmin Deslandes, une tête de Christ en plâtre dans le coffre d’une R12
« Piaf à ma pote », deux favoris blancs et l’accent titi parisien
« la Seille », une chemise d’été entrouverte sur une bedaine, bouton manquant ou défait

MICHEL BROSSEAU*


Arrivée dans le lit de ma mère à 10 heures place du Centenaire, j’avalai l’air et je devins. Marie-Féloche au magasin servait des ampoules de lumière et mon père et son père et son frère giroflaient des clous en bourgerons rue Jacob. J’ai glissé à califourchon sur la rampe des 28 pas et patiné sur les pavés rue Raoul de Coucy-couça. A l’école Mlle Paradis m’a dit de sortir et le jeudi Mme Dieu a pressé du jus de fruits rien que pour moi. Mais quand je suis rentrée brouzée des échappées dans la Basse-Suisse, ils étaient en fouterasie : pas de ratons, pas de rôties. Je bugnais dans la buanderie. Le dimanche dans la Juva 4, va à 6 au Sourd surquer les moutons et attraper les hannetons. L’automne, hosse les balosses et s’agrinche sur les troncs de poirier. Puis rue Brimbeuf j’eus un frère tout neuf le 26 de mes 6. Chez Peudepièce on est modeste, chez Casé on n’a rien cassé, chez Caire des pyramides de clous et d’écrous, chez Givry les gâteaux sont glacés. Où se niche le passage du Martinez, vous me direz ? avant la Poterne qui mène au Bas-Vervins. Verbinum en Thiérache dans ses remparts. Y a plus de Préau au bas des murs où ça guinchait les soirs d’été. Rue des Lisses et la ruelle aux Os et puis la rue du Pot au Lait où je suis tombée de vélo. Rue Baudelot c’était son bureau qui donne dans la rue du Vieux-Château où j’allai au collège. Le prof de maths était Cantarel natif d’Agen et le prof de musique Monsieur Marcel. Les amoureux se bécotaient rue des Soupirs derrière Saint-Joseph ou bien se posaient place Papillon. J’allais jouer rue du Gaz à deux pas du Chertemps qui n’a pas mis longtemps avant de tarir. Lescarbot eut sa rue dans le quartier neuf, le Goulet-Turpin a fermé, c’était l’heure du lycée. A moins le quart j’ai raté le car pour le grand bleu et j’ai pris le bac de 68. Puis je suis partie chez les Anglais

LILIANE LAURENT


Ai poussé en ma mère entre la rue Gustave Fabre ou la rue du Lion d’Or – mémoires sont mortes – à Narbonne et un quelque part qu’existe plus derrière le port à Ajaccio, en des temps de guerre, et puis j’ai titubé mes premiers pas sur les dalles du palais décrépit d’amis derrière l’ancienne anse du Cardo, dans la Terra vecchia, à Bastia, ou bien le jardin d’Erbalunga, il y a eu le cousin Then avec son grand burnous de lieutenant des goumiers, il y a eu un bateau, une fausse attaque de sous-marin et le port d’Alger. Des adultes et des enfants, beaucoup, et la rue Coligny avec les balcons sur le parc que l’on disait de Galland, mais lui et le fennec en son coeur les connaitrai surtout plus tard, la cour aux azulejos de La Pérouse près du cap Matifou, les cousins, mon jumeau que j’ai enfermé dans une malle pour avoir la paix, l’embouchure du Hamiz près de la ferme et les coquelicots dans les roseaux, et puis surtout les Pins Maritimes, les uniformes, un homme en jupe écossaise, un évêque de passage dont je ne veux pas embrasser la bague et mon ami et idole Mamadou, immense, qui me portait, me chatouillait les pieds pour me faire sourire, m’a envoyée une robe de Ceylan. Paris, la rue du Printemps, la suie partout des trains du Pont Cardinet, et les petites redingotes, la grande maison à Sully et la belle mariée ma tante, son appartement de la rue du Ranelagh. Alger, de nouveau, le jardin à l’abandon dans la même rue que ma première école, le cours Milly, je redescend du grand au petit jardin d’enfant, Jacqueline qui nous bat quand les parents ne sont pas là, ou qui l’a fait une fois, mais je ne l’ai pas dit, notre grande chambre parce que maintenant il y en a trois autres après moi. Toulon, le Cap Brun, chemin du Petit Bois, je crois, où sommes hébergés chez une vieille femme avec plein de chats, un immense tableau penché au dessus de mon lit, des ruines en ciment dans le jardin avec des bouts de fer qui sortent. La voiture qui traverse Brest, des ruines, le moulin de Trébabu, et la ferme à côté où on allait acheter le beurre salé et choisir le moule décoré dans lequel emporter la ration de la semaine, et puis en arrivant au Conquet, la maison, La Roseraie où il n’y avait pas de rosiers mais un hortensia devant, comme partout, et derrière, dans le jardin qui descendait vers la rivière, au bout du port, des salades et patates bordées de goémons et la cabane en planche pour faire pipi, le couvent, les chaussons dans les sabots, nos sarraux en vichy, Monsieur le Recteur, c’est le nom des curés là bas, et les histoires de korrigans, soeur Marie Rose et le piano où je joue la valse rose, Da Lebie ou Madame Lebris qui règne en riant dans la cuisine, les noyés d’Ouesant que vaus voir en cachette avec Jaquot, les pupilles de Bertheaume qui saluent en passant devant la maison, le Docteur qui devait s’appeler Mercier ou Perrier, sais plus, qui nous soignait et nous invitait à goûter avec sa fille, et les Blancs Sablons. Toulon, le groupe d’immeuble rue Mireille, près de la Rode et de la rivière des Amoureux, qui en fait s’appelait l’Eygoutier et qui était de vase, de débris et d’un peu d’eau, le bâtiment J pour les officiers subalternes, les autres pour les ouvriers de l’arsenal, Jean et sa charrette avec les pains de glace sous des serpillères, l’école primaire Sainte Marguerite dans une petite rue au début de la route du Cap Brun, la dégringolade sur le chemin de retour du raidillon caillouteux appelé avenue Médicis, la villa Ouf que nous avons failli louer, le dentiste ami des parents, moins de moi, et son voilier amarré au ponton du club nautique de la Marine, au bout du quai, là où on a construit la Préfecture Maritime, les deux médecins qui venaient à la maison que j’ai choisi d’oublier. Un an à Alger, répartis entre les oncles, moi à Icosium entre Bab-el-Oued et l’amirauté où nous allons nous baigner et où est né mon grand père, le club nautique fondé je crois par lui et le Bleuet le dernier de ses bateaux, l’école de la rue Dupont, qui ne s’appelle certainement plus ainsi, ma grande amie Aïcha qui habitait une cabane, et bien sûr la rue Coligny, La Pérouse. Récupérer les parents et Toulon de nouveau, Max le coiffeur, rue Jean Jaurès au dessus de la place d’Arme, Phyllis le professeur de danse en bas du Cours Lafayette, la construction des immeubles sur le port, la 6ème au collège, qui n’avait d’autre nom que Collège de jeunes filles, boulevard du Général Leclerc, avant de rejoindre mes soeurs et d’apprendre la curiosité et l’athéisme, au Cours Saint Dominique, près du Chemin de la Calade, tenu, logiquement, par des dominicaines, et d’y grandir entre joies et bagarres, la mer dans les yeux dans l’appartement, boulevard Jules Michelet, au dessus des plages qui n’existaient pas encore du Mourillon, la maison de mon amie Caroline, les Héliades, avenue Jean Sorel, qui était celle où ma mère s’est fiancée, les surprises parties dans les villas du boulevard du Littoral dit Littoral Frédéric Mistral, le boulevard Grignan, la rue Lamalgue ou à la Mitre, avec les jardins dégringolant vers la mer et les gloriettes au dessus du chemin des douaniers, surnommé aujourd’hui quai Belle Rive mais qui reste je crois de terre, de lentisques et de pipis de chiens, au dessus des rochers.

BRIGITTE CÉLÉRIER*


Nhà Thương Grall, Sài Gòn, Việt Nam, j’y suis née. Phát Diệm 87, Quận 1, Sài Gòn. J’y ai vécu et suis revenue des décennies après. Après 1975, même lieu mais désormais il faut dire au taxi : 87, Trần Đình Xu, Quận 1, Sài Gòn. Seul le chiffre est resté inchangé, les maisons n’ont pas bougé. Pas de construction ni de démolition. Phát Diệm, nom d’un haut lieu du catholicisme vietnamien. Trần Đình Xu, nom d’un combattant de la libération. Đoàn Thị Điểm, magasins de couture sur mesure pour femmes, hommes et enfants. Nom d’une poétesse du XVIII. Une école, nommée Cầu Kho. Comptines d’enfant entendues de la ruelle. Au bout de la rue, un cinéma, le Khaỉ Hoàng. Diffuseur de westerns et de films indiens mélos. Une fugue. Un film était à l’affiche : Fort Alamo. Jamais vu la fin. Les parents étaient à la sortie. Jamais eu envie de connaître la fin même longtemps après. Des cyclos devant. Une école nommée Colette, avec à côté sur la place, la statue du bonze immolé avec ses flammes de bronze. L’école Marie Curie, avec ses arbres sur la rue, tamarins, bougainvilliers blancs et rose fuschia. Vendeurs de glace pilée et de bánh cuốn chả lụa sur la rue. Si bons mais pas le temps d’en manger avant d’aller en classe. Cercle Sportif Saigonnais. Piscine, tennis, judo, ping pong, grande salle de danse. Nager même à l’époque de la mousson pour ne pas avoir le sentiment d’être mouillée par la pluie. Des cyclos devant toujours. Taxis portes ouvertes encore. Chaleur moite. Cinéma Rex et ses miroirs mis en abîme. Cầu Ông Lãnh, Phạm Ngũ Lão, des bars, des restaurants tout le long du trottoir et puis des conversations, des cris venus d’une voiture qui passe. Phở 79, la meilleure adresse de Phở Sài Gòn. Ils ont migré à Paris dans le XIIIème. Petit restaurant, portant le même nom. Même soupe chaude, odorante, parfumée, lanières de boeuf cru, aromates. Pas chère. Bon plan. Avec le sentiment victorieux que la soupe était plus chère à Sài Gòn proportionnellement au niveau de vie. Trouve plus leur adresse. Un jardin public, Vường Bồ Rô. Déformation de la prononciation vietnamienne de Peugeot. Lông Haĩ, Nha Trang, Plages de vacances, une poupée Bella rangée dans une boîte avec un dessin d’avion sur le dessus, le magasin n’avait plus de boîte pour poupée. Poupée cadeau de Noël, si humaine car savait pleurer quand on la retournait. Egratignure sur bras droit de la poupée. Vaccins subis, répétés sur Bella. Des rochers en équilibre sur la plage. Nha Trang toujours. Yersin là pour l’éternité. La bibliothèque est à son nom. Đà Lạt montagne, fraîcheur, pluie et sensation de froid à 25 degrés le soir. Tout le monde sort son cache col, son bonnet de laine et son manteau. Tombeau de Nguyễn Hửu Hảo, marches en pierres rouges parmi les pins et sculptures dans la montagne. Chemin si long si haut et revenue cette fatigue d’enfant dans les jambes. Hồ Thang Thở, pause photos, la photo est restée dans la salle à manger. Ankroet et les mọi, les montagnards et puis les chevaux, photos dans la salle à manger à côté de la précédente....Cần Thơ, Mỹ Tho. Familles. Cimetières. Entretiens des pierres tombales. Photos émaillées. Visages souriants. Avec des dates parcourant les guerres du XXème siècle. Repas votifs. Mékong encore, encore, encore, l’ont-ils asséché ? Nhà lá. Cousin éloigné dans sa maison de feuilles. Cousins ayant réussi et leurs grosses voitures luisantes. Repas votifs encore. Plus faim. Chợ Nổi, marché flottant, fruits du verger de grand-père, mangues, pamplemousses, bananes, chôm chôm. Chợ Lớn, pagode : chùa bà, et ses bâtonnets d’encens. Lire l’avenir mais seulement juste avant le départ. Rouges sont les bateaux peints au fronton de la pagode, ils traversent une mer de tempête aux vagues bleues et blanches, toutes en relief, du ciment peut-être. Tremblements de la main de ma mère dans laquelle était ma main. Cônes d’encens renversés. Poussière qui tombe. Toux safran. Les bonzes assis le long du mur lisent le destin. Devant le marché. Juste avant le départ

LAN LAN HUE*


Origine Donaueschingen, la source du Danube tout de même, sinon rien / Hôpital Robert Piqué, le parc, la chapelle, le dépôt d’armes, fracas sourd des patins à roulettes sur la piste bétonnée, vision panoramique depuis la cime du sapin du jardin des Lalague, oh la la les Lalague / école pluie de roses, pluie de coups au bout des doigts, tableau noir, calcul, P majuscules, Mlle Graciette, MADEMOISELLE GRACIETTE, grassouillette et pas gracieuse / hôpital des enfants malades / Madame Mabon, strabisme, mettre le lion dans la cage, regarder les reliefs de la mouche / route de Toulouse longue toute droite à pied ou en autobus / le Pradau, le bassin rond avec les poissons rouges / Pauline perdue Pauline à l’eau/ La tour de Gassies, ne pas sauter sur le lit / kermesses à Mussonville, danser crépon/ / Vernet, Pyrénées vacances, les bâtons sculptés à la main en spirale/ La Baule vacances, marcher sur les rochers au bord de l’océan, jusqu’à la nuit tombée/ Hyères vacances au maillot rouge / hôpital Sédillot, traces de pas au matin sur le toit enneigé de l’appentis / rue du sergent Blandan, la boulangerie, garder la monnaie du pain, les nounours, têtes de nègre, bâtons de coco si rouges au bout on gagne / école Charlemagne, une enfant intelligente/ Lycée Frédéric Chopin, la passerelle qui traverse la rue du Sergent Blandan / Sion, douleur des orteils gelés / Olivia / Les Invalides, corridors et escaliers, panier de crabes, l’infirmière chef est une vipère, boulevard des Invalides, longer les murs, l’été en manteau à col rond et boutons dorés / avenue de la Bourdonnais, chambre de bonne au sixième étage sans ascenseur, sachets de champignons noirs séchés / gare Versailles Chantiers- Gare Saint Lazare, trajets mornes et gris, désespérance/ rue Leverrier, les Kahn au dessous, les Mandelbrot au-dessus, les fractales et la femme de ménage portugaise / boulevard Montparnasse, descente en solex waouh / pont Alexandre III , Cécile sur le porte-bagage, lâché de guidon.

BÉATRICE DUMONT


A Vielmur je pointe le bout de mon nez, bercée par les accents rocailleux et chantants de l’occitan. Deuxième accouchement du très jeune docteur Belleville. M’a pas trop raté ! Mais son œil de verre, accident de chasse, dit-on plus tard, me terrifie, plus grande. Mort centenaire. Rue Marti, à jamais la maison de mamé, soirées chaleureuses autour d’elle, conteuse invétérée pour enfants du quartier. Un jour je réhabiliterai ta langue, petite fille humiliée. A Zanthé, cris et odeurs mêlés, marchand d’huile d’olive à domicile, pain de glace pour glacière, oignons odorants de La Cèbe, ménagères en tablier de La Redoute, cheveux en bataille, bigoudis sur la tête, le verbe haut, l’accent toujours, les commérages. A Gustave Flaubert, ruelle étroite et pavée moyenâgeuse, petite rue pour grand écrivain, lacets en débandade. A Gustave Flourens, « Libre penseur », l’autre moitié de la maison vigneronne, large avenue où la marelle a tous les droits, les voitures peu nombreuses et bruyantes ont bien le temps de s’arrêter. Rue du Catet, le martelet dans escaliers tortueux pour bambins culottés. Festival du Catet, l’insolite prend sa revanche. Le Pech populaire et le Pech défendu : des pins de tous âges, soleil ardent, goûters excessifs, les bonnes joues sont de rigueur, parties de cache-cache, les mères tricotent, pas de temps à perdre. Autorisation paternaliste du « maître » des lieux, pensez donc un Juge Batigne, partie prenante dans affaire Dominici. Attention respecter consignes : pas jouer dans Pech défendu. A Réals, c’est l’été. Et au milieu coule une rivière et au-dessus un pont en fer, façon Eiffel, l’eau fait des « trous », chaque année un accident, si paisible en apparence pourtant. Il faut se méfier de l’eau qui dort… Les vacances à domicile, la rivière, les corps qui se transforment, les maillots de bain se font plus sexy, les corps se dénudent. Ecole Louis Prunet, pas de prunes au dessert. Non c’est un homme austère mais c’est le maire et l’instituteur. Le savoir, le respect, l’autorité. Mais l’école, c’est le bonheur, c’est le savoir, c’est l’émerveillement, le monde de tous les possibles, j’aime mes instits. Ma préférée, Mme Fabre, un nom qui sent bon le Midi, un visage flou, des cahiers bien tenus, écriture des pleins et déliés, orthographe pour la vie, les récitations, la littérature, les maths attendront, ils attendent encore. Les pains de Pinana, les croissants au beurre, tresses au vent, toute seule sur le chemin de l’école, un air de liberté. Cros, la notable du village, la pharmacienne à l’air sévère, aujourd’hui centenaire, joutes de l’esprit pour gamine avide de découvertes. Le Peyrou, domaine familial, vendanges festives, pour toujours odeurs de raisins sucrés, de chants mêlés français, occitan, espagnol de nos vendangeurs immigrés le temps de la saison. Rue de l’égalité pour accéder au cimetière avec vue imprenable sur la plaine. Rue Jean Moulin : point de Résistance, point de violence, mais le centre Du Guesclin pour écouter Les Beatles, Françoise Hardy, les disques sur tourne-disques. Robe vichy. Serre-tête assorti. Discothèque, dancing, boite de nuit, variation sur rock, musique et paroles guimauves. Les héros aussi ont le droit de s’amuser. Les seventies approchent, la Ville Rose me happe, le futur soudain a un goût amer. Paris enfin comme l’aboutissement d’un désir.

LÉA GUERCHAN


Ça a dû commencer comme ci comme ça : un hiver parmi ce janvier vers un blotissement dans les bâtiments de la Grange aux dîmes mais vous dire comment, ça ? Et puis très vite, tout en haut l’escalier verni des pluies, des neiges, vers un passage tout protégé du bout de ma vie avenue de Serbie, avenue je ne suis pas venue, pas attendue sans doute, mais là, c’est là, angle de la rue Isidore Berthet, un mur un stop, dans le panneau, un jour j’y suis rentrée, en mobylette mais c’est bien plus après le long de ma vie bien après la cour toute entilleullée de l’école Pringolliet par l’avenue de la Libération, défilions zen rangs arrivant pleurant récitant tables et chaises repartant morveux teigneux pas bien beaucoup aimé mais l’obligatoire que c’était, heureusement y’avait la neige et le Boob avenue des Fontaines où les grands déglissaient sur des luges ou bien par l’avenue Ernest Perrier de la bathie – on disait sans respirer ni rien comprendre de qui bien on causait : ernestperrierdelabathie avec de temps en temps promenade à Pierre-Martine jusqu’à son gros caillou de diable et la retenue d’eau bien turbuleuse sous nos jupes quant on s’asseyait lirecauser sur le ciment ou par la Montagnette mais pas souvent, qu’est-ce qu’on pouvait y faire ? quand même tout en bas la rue Paul Proust jeter un œil, les deux impossible, à travers les fentes vieilles planches du vieux cimetière fermé enterré sous les fleurs ébouriffées et en herbe que tout était mangé et quand même la prière la communion gnon rien que le Dimanche vers le matin à l’église rue de l’Eglise au Chef-lieu alors qu’un peu plus loin rue de l’Hôtel de ville ça reniflait fromages et primeurs, poissons et volailles du marché et plus loin l’avenue Jules Bianco montais chez les grands, à l’école en bordure avec la vue et tout, les portes en bois claquaient quand on redescendaient à toute volée derrière la cloche par la rue des Acacias et le P’tit bois, sa vieille toute vieille petite et tordue rambarde en fer vert, le Nant Pugin que pourquoi y accrocher une majuscule puisque jamais rien n’y roulait sous le pont ? Jamais, jamais rien vu d’eau, jamais, le long du stade, courant rouges pour éviter aux garçons qui sortaient de l’école Mont-Roux, qui s’en fichaient bien de moi trop petite, fumeux boutonneux, je filais doux le long du « 84 » vers la chapelle en ciment jaune du caté de la rue Chantemerle, chantaient surtout les voyous, petits et teigneux cogneurs et voleurs de vélo et puis chercher le lait en équilibre sur le vieux mur aux orties de la grange à Dîme, tous les jours, et puis le pain chez V et parce que c’était des fois Dimanche on allait dire bonjour à l’autre cimetière chemin de Pierre Cordier, l’après-midi à grimper en vélo la rue Isidore Berthet jusqu’au pont du Nant Trouble et la piscine l’été chemin du Bavelin qu’arrive à la Route d’Annecy et même que le soir, mais fallait plus rien avoir de travail pour se donner ce bon temps-là alors si oui, on allait en famille ramener la nuit à pieds jusqu’à la Route des Vignes, mais attention, pas plus loin : de l’autre coté dans l’ombre c’était Outre-Chaise autre chose et déjà la frontière avec les gens de la Haute. Plus tard, plus grandie, partie à la ville, la vraie où je fais mes débutantes rue Doppet le long de la grande enseigne aux néons verts je dois dormir, le jour j’école dans la rue Paul Bert – école d’application où jamais n’entendra la règle de trois - en traversant le jardin du Vernay balançoires et la rue Waldeck-Rousseau où j’aurais collage tous les jours de collège, rue Marcoz avec les grands qui fument près des cabinets, ont des gueules de tout savoir craignant même pas les portes mal fermées gondoleuses ou les chasses d’eau sans prévenir t’éclaboussaient culottes et chaussinettes chaussures, que j’osais pas jamais y dire même bonjour, je passais reluquer envieuse les arcades vides de la cour c’était grand et plein de futurs proches comme au cinéma rue du Théâtre près des 4 sans Q quelqu’un peinture les affiches tous les mercredis et y’a piscine, patinoire et cheval à Buisson Rond où les jumelles écuyères gueulent sur moi sur nous pauvres débiles de la sciure plein les dents et plus jamais remonter sur la bête, jamais plus entendre parler hennir je voudrais patins à roulettes le mardi soir en rond dans la cour carrée du palais de justice, et les jeudis avant qu’ils soient devenus des mercredis de tout l’hiver le ski en bus, on s’en allait promener nos vomis dans les virages et tunnels de la route de la Féclaz, en agrandissant, on pouvait faire théâtre toutes les semaines et même plus où j’avalais tout Planchon, The Art Ensemble of Chicago, Beckett, Musset tout, avec mes doigts tricotés aux siens on révisait à deux les tables toujours toiplusmoiégalnous et dans la rue du Larith, sortie secrète de l’appartenant donnant donnant Denfert-Rochereau, tombant presque direct sur la caserne Curial vers le cours de Danse poser des sauts de chat tutu rue Jean-Pierre Veyrat où habitait M, en face du marchand de bonbons qui remplissait mes poches pour rien qu’un franc, j’en ai longé des cafés sous les arcades œillades de la Rue de Boigne mais surtout c’est Chez Fo que j’ allais et retour par la rue du Sénat, sangliers crins et poils odeur de peur pendus perdus sanguinolents dans la sciure, homards et langoustes au fond des aquariums toutes créatures à grand remueméninge d’antennes qu’on ne comestiblait pas encore, rue de la Trésorerie on échangeait nos livres, et montais voir H ma meilleure depuis Paul Bert, Faubourg Reclus chez ses maman-papa dans un presque taudis tant le père, routier grand soiffeur acculait les faux-cols, et puis tant pis je le dis mais il y aura encore tous ces pauvres jours des grandes semaines de longues saisons à l’hôpital du faubourg Maché, après l’accident où la mort t’avait, H, attrapée par la jambe un soir vers seize heures quarante trois fois et trainée le long du mur murmures cris, noire la moto, blanches les étincelles et puis plus rien pendant un moment que je pourrai jamais dire, j’en avais éparpillé toutes les couleurs et sur des murs de fumée noire avec les autres on a continué à tracer des cœurs de nous, avec M, la moins rigolote qui aimait le foot comme nous les livres rue du théâtre, avec F avenue jean-Jaurès, on allait quand même à la piscine au bout de l’avenue du Comte Vert et le bureau de ma mère rue Claude Martin d’où on descendait vers les antiquaires de la Rue Saint-Réal qui boire leur pastis avec un glaçon mais sans eau, je me stoppe au parking où on garait la 2CV, de l’autre côté de la rue de la République, dans une impasse qui ne sait plus dire son nom.

FRANÇOISE DURIF



image Mathilde Roux

A la Maternité des Lilas aller tout droit, regarder la nuit neige pousser la soeur qui dit pousse à 4. En rue du coq crier ; tête à langue qui part.
Arriver à Gagny, traverser de la rue Henri Maillard 6 à la rue Henri Maillard 3. Henri Maillard inconnu au bataillon. Du trou noir 2ème à l’arête de poisson 3ème en face qui double à 4 dans l’HLM des 3 Vallées.

Repérer les « y » alentours : la Dhuys, Le Raincy, Bondy, Noisy le Sec et le Grand, Neuilly sur Marne et Plaisance, Clichy sous bois. N’existent pas dans la VilleMomble et le MontFermeil.

Prendre à droite l’Ecole Jean de la Fontaine séparer toutes les particules : cuillère en bois à tête de bois cheveux laine, laisser couler madame Violette - Guillaume Godin blond - MariePierre en bouche de taureau - Tata Martin pour l’haché de cheval.

Rue Henri Maillard jusqu’au Monoprix visiter l’arête de poisson : pincer de l’index et du pouce la peau tendue entre l’index et le pouce serrer fort, Mamie Vera ou pas, yougoslave ou serbe ou croate ou pas Mamie Vera où ne pas mordre. Chez Picard la boucherie Picard du haché Monsieur Picard catacloper cru avec ou sans Vico.

En bas de l’arête, continuer sur l’Ecole Paul Laguesse et ingurgiter du « y » : Madame Poireau pour ne pas écrire picsine, Hamed Gaffar déglutir Hamed Gaffar, Moussa voir d’un verre à l’oeil, Monsieur Sorro sans Z et Richard Regginioli aux quatre I et trois R claquent la chance, pliée en deux.

De la rue Henri Maillard descendre l’arête de poisson vers le Caravaning des 4 vents : s’échapper de Lapère en Point P à Leroy Merlin, regarder par la fenêtre 505 Peugeot de la banquette arrière comment c’est loin tout en Brie : à Brie-Comte-Robert l’Obélisque en rond point de repère par la forêt, Lahoussaye s’arrêter t’as des piles t’as pas des piles, tourner à Crèvecoeur, ouvrir le vert aux 4 vents.
Contourner Monsieur Leroi pédaler raide comme la justice gris salopette gris clope au bec attends v’là si j’t’attrape.
Désosser le Poussin tout tordre brûler poussière musique ciel étoilé, herbe grasse danser minuit, nuit bougies noir, pas d’heure jamais d’heure détaler.
Jamais prier le lait frais de la ferme du Père Constant et les légumes du Prieuré Frère André.
Jouer au jeu des cent familles : derrière les Magrini dénoiseter les coccinelles et Linda avec ses trois langues hachées à cheval, à côté des Rault, autour de Madame Camille, les Montieil Pascal et Frédéric frères et fils, les Micovic Dragan Miranda et Lara, plus loin de l’autre côté Armelle-petit-Jésus tonton mais aussi les Martin près de la piscine, les Ronco dans la même allée que les Fer au milieu les Zuber.

En haut de l’arête poursuivre le collège Sévigné et ruminer du « y » : rue Contant Les Grands Coteaux parc Courbet chemin des Bourdons l’annexe du collège puis le bâtiment principal rue Léon Bry grilles qui montent les gars des Bosquets. Au bout de l’impasse le gymnase Bernard Vérité. Monsieur Bazin pourquoi 4 ans ? Effet Joule à vie. Lire le latin Rome devant La Machine à Ecrire.

Aux coins de la rue Henri Maillard grandir l’arête de poisson : cinéma-théâtre André Malraux, Bibliothèque municipale Georges Perec, Place du Baron Roger dénommée pour Place du Général de Gaulle, Chez Chimères fouiller, le Cabinet du docteur Jany, la pharmacie de Madame Odile et courir la forêt de Bondy, le stade Jean Bouin.
Eviter la cité des Fauvettes, des Dahlias et de Maison Rouge, passer le plateau des 7 îles tendues vers Clichy-sous-bois les cités du Chêne Pointu et des Bosquets sur Montfermeil ; apprendre à grogner.

Traverser le périphérique les premières nuits à Paris Zuber : aux Olympiades compter les dalles, le long du Disque la rue le 7 repérer, au Centre Commercial Galaxie bâfrer les rouleaux. Dire « Seine-Saint-Denis ».
Métro Jourdain déménager ? rue Henri Maillard rester.

Migrer Gare de l’Est-Aquaboulevard Gare de l’Est-Jaurès Garde de l’Est-rue Henri Maillard.
Faire une boucle à Drancy cité Danton cité Gaston Roulaud rue Roger Salengro carrefour des 6 routes rue Alphonse Daudet.
Estiver jusqu’à 6 au Camping La Pinède parce que Cavalaire la Plage de Bonporteau sur le chemin de bambous.
Penduler la Bretagne la Normandie Touques-Trouville-Deauville.
Transfront-aller en Yougoslavie Dubrovnik, en Tunisie, en Bulgarie Sofia Veliko Tarnovo Shumen Varna. Transfront-aller en Turquie Istanbul Hôtel Akdeniz Pamukkale Ephèse Cappadoce, en Grèce Athènes Parthénon canal de Corinthe théâtre d’Epidaure à la Porte de Mycènes le trésor de laiton ; Crète Corfou Chypre Nicosie mur murer mur. Aux Canaries et Baléares château trésor. Transfront-aller l’Atlantique Québec, Montréal, Tadoussac, les Laurentides, New-York, route 66, Denver, Colorado, Texas, Nouveau Mexique, Louisiane, Nouvelle Orléans.

Lycée Gustave Eiffel s’éloigner de la rue Henri Maillard depuis l’Avenue à l’Allée en Chemin : République-Renardière-Des Trois Noyers. Une ascension très technique, avec L depuis peu, régurgiter le « y » : avec Madame Corre-Goudot se mettre Tacite en joie de Méduse, prendre l’Enéide par le chant VI en bouche les croissants péchés dans le Léthé. Arêter le poisson.

NATACHA MARGOTTEAU*


Saint-Eutrope, dans la Commune de Plougonven, finistère nord, en bordure extrême des Monts d’Arrée. Beaucoup de rues ont été nommées après de nombreuses années d’anonymat. Alors les adresses sur les cartes postales et les lettres ont changé. Dans la rue Woas Kam, il y a les restes de l’ancienne école, abandonnée dans les années 1990. Celle-là était habitée par des familles qui se garaient sous le préau. La raser n’a pas changé grand chose puisqu’il y a à la place des logements. Sauf qu’il y en a plus, la cour est elle aussi habitée maintenant. À quelques pas, se déploient des champs en jachère. Parmi eux, il y a celui qui est traversé d’un talus, couvert de hautes herbes jaunes. Pas très loin, il y a ce que personne ne connais mais que tout le monde soupçonne. Le terrain de jeu, est un terreau d’histoires.

La nouvelle école, place de l’église, possède ce que l’autre n’a pas : un nom, celui d’un homme encore vivant à l’époque de son inauguration, Jacques-Yves Cousteau. Les fenêtres triangulaires, comme la plaque ornée de vagues sur la façade de l’école maternelle. Dans la bibliothèque, il y a encore Cousteau. Un pan de mur entier est vitré mais il ne donne pas sur l’extérieur. Il s’ouvre sur un patio et quelques plantes.

Plougonven ne s’achève pas là. Trovoas touche presque Morlaix, mais pas tout a fait. Le quartier conduit à la ville de deux manières. On pénètre dans l’urbanité par la route de Callac ou la voie de chemin de fer transformée en chemin de randonnée. Sans les rails. Cette dernière emprunte le Pont Noir. Lui non plus n’existe plus. Mais on ne l’a pas déplacé, on l’a remplacé par son autre, celui qui n’est pas en métal et qui ne vibre pas lorsque que les vélos le traversent, sur lequel ils ne font pas de vagues. À Morlaix, il y a des maisons bizarres avec des ponts, des rivières et des chemins tordus pour y accéder, connus des seuls initiés, même pas de ceux qui y habitent. Eux-mêmes ignorent qu’ils habitent ces bâtiments si étranges.

Des gares elles aussi désaffectées sillonnent le chemin quand y pédale vers Carhaix. À Coatelan, elle est devenue dans le désordre un restaurant, un bar, un bar, un restaurant, rien, un bar, rien, un restaurant. Vers le Kermeur, où une autre école a vécu, se succèdent plans d’eau, champs, bois, ruisseaux, rivières, où se croisent d’autres chemins, d’autres routes, on s’évade vers l’inconnu, vers le milieu, le centre, la terre. Et une autre gare. La Gare du Kermeur, où rien ne laisse supposer qu’on s’y intéressera un jour. Sa cave ouverte sur l’obscurité, les fantômes, les impacts louches sur les murs. Aussi la mort rôde, les enfants ne sont pas épargnés. Aucun n’a succombé aux mystères de la cave, mais elle a quand même été bétonnée, bien des années après.

Au bout de la route de Callac, il y a un rond point. Longtemps un feu rouge a fait la circulation avant de se faire griller la politesse. À gauche, il faut monter la rue des Brebis, puis prendre à droite au bout de deux ou trois cent mètres une côte encore plus pentue pour atteindre le collège du Château et son parc avec sa tour, ses odeurs de papier toilette mâché et ses fumeurs de cannabis en culotte courte. Au lieu de prendre en voiture la raide rue, les parents et le car déposaient et peut-être encore, les adolescents à l’entrée du rue piétonne, un peu plus haut sur la rue des Brebis. Le collège a brûlé. Alors on l’a semé de préfabriqués et d’accès interdits aux élèves. Des murs ont été livrés pendant au moins quatre ans, ont été assemblés, peints, coiffés, et égayés d’enseignants. Les mêmes que dans l’autre. Pour une fois, ce ne sont pas les vivants que l’on change, mais la pierre et le béton. Ça ne dure qu’un temps. Combien ont survécu à la substitution ? Les murs peuvent vieillir, les gens ont repris leur place.

STEWEN CORVEZ*


- quand j’étais au lycée de Belfort (territoire de Belfort), où mes parents étaient profs tous les deux, un jour j’ai ramassé un mégot dans la cour de récréation et que j’ai dû essayer de sucer, alors plus tard je me suis retrouvé dans un sanatorium de Megève – dont je garde un souvenir d’air pur et de « monitrices » adorables – pour cause de maladie pulmonaire ;

- quand j’ai habité le lycée Henri Wallon (Nord), dont l’appartement de fonction de mon père donnait sur le boulevard Froissart – il avait écrit notamment sur ce chroniqueur du Moyen-Âge ] un jour j’ai vu devant le café algérien juste au coin que l’on balayait d’immenses flaques de sang, la nuit avait crépité (c’était à l’époque des « événements d’Algérie »), un règlement de comptes à nouveau entre le FLN et le MNA disait le lendemain « La Voix du Nord » ;

- quand j’ai habité le lycée Gérome de Vesoul (Haute-Saône) où mon père, après Valenciennes où il était censeur et surnommé alors « Caton », avait été nommé proviseur, je retournais directement le soir au lycée au lieu de rentrer, comme mes copains, « à la maison ».

- quand mon père est mort, nous avons dû quitter le lycée et nous sommes allés dans une maison, dans le quartier des Rêpes, elle nous attendait rue des Roses. J’ai passé mon permis de conduire, je me suis acheté une 2 cv, puis une Panhard qui sentait trop l’essence, puis une Chevrolet d’occasion pour aller en fac de lettres à Besançon (Doubs), rue Mégevand.

- quand nous avons été chercher un chien-loup à la SPA (on avait un petit jardin avec un bassin que nous avions construit, mon frère et moi, en forme de poisson carrelé), on l’a baptisé « Django » car on faisait de la musique (et de la photo en labo) dans le sous-sol : je suis allé au festival de jazz d’Antibes/Juan-les-Pins en moto, Yves en avait acheté une bien avant moi et m’avait emmené comme passager. Je me souviens de Coltrane sur scène, c’était en 1965, il y a une paille.

DOMINIQUE HASSELMANN*


Evian, une enfance de health club, vraiment, comme sur les bouteilles.
Fraicheur des Pré-Alpes alentour, Dent d’Oche, pic multiplié par 3 des étiquettes circulant dans le monde entier, mais aussi Les Cornettes de Bise, La Forclaz, Les Lindarets, roches sévères et herbe vert fluo, les balades, les balades les jours d’été.

Surtout Le Léman, la grande platitude devant soi, parfois on s’y mêle à la nage, souvent on rêve de voir ceux d’en face. « Lake Geneva », connais pas (comme Alesia), en tout cas à l’époque car plus tard j’ai su, Smoke on The Water, c’était là : « We all came out to Montreux / On the Lake Geneva shoreline… ». Montreux, petite ville de stars avec sa tour de 29 étages au bord de l’eau qu’on voit de si loin, la classe. Puis Lausanne, au bout du bateau blanc, le Savoie, le Simplon, le Rhône, le Mont-Blanc, le Franco-Suisse selon les horaires, elle, plus grande et plus ensoleillée mais « Evian, Lausanne, ça monte et ça descend comme San Francisco » disait mon père, sans y être allé (à San Francisco).

Justement, les rues en pentes d’Evian, Rue des Sources, Rue du Lac, Rue du Port qui devient Place du Port, elles ont à peine des noms. Si bien qu’on disait plutôt la Première, la Deuxième, la Troisième rue ; de toutes façons elles conduisent toutes au Lac et c’est tout. De même, les routes qui partent vers la Suisse ou vers Thonon, le long de la côte, Avenue de Grande Rive, Avenue de la Plage, littéralité contagieuse, défilent les enseignes des bars, hôtels et restaurants, Hôtel des Cygnes, La Voile, La Corniche, Les Pêcheurs ou plus typiquement lac & montagne, Le Chalet du Port.

Seule nommée au quotidien, la Rue Nationale, celle qui traverse la ville à mi-hauteur dans sa longueur entière, LA Rue, rendez-vous main street au 68, chez moi. D’autres noms ? Jamais entendu parlé, ils ont dû être inventés par Google Earth. Quoiqu’aux confins du Centre Nautique, il y a quand même l’Avenue Anna de Noailles : des syllabes brillantes comme des cailloux mouillés, quand j’avais dix ans.

V.M.


Ça a commencé rue Jean Vigo, à Nice.

Aucun souvenir,
bien sûr, seul le nom, et la surprise en Terminale, à la cinémathèque, de savoir que le gars faisait du film pas dégueu. Drôle d’effet d’y être repassé, façon pèlerinage, y a quelques mois, et voilà comment c’est crado. Difficile de savoir si c’est décevant ou pas,
si ça construit et où.
(Vigo, c’est vigueur)

Ça construit rue Lépante.

Là encore,
un nom associé à la tristesse du sol, pas droit, d’une crèche, penchée, à grimper par centaines de. Avec la chambre partagée, les billes qui coursaient au carrelage. Et le cours primaire terrible, les dictées infaisables, la sale gueule de l’autre, maîtresse.
Lépante, pas chouette.
(Lépante, ça penche)

En fait, entre Vigo et Lépante, y a la Côté d’Ivoire.

Mais ces noms font groupe.
Même quatre ans sautés. Et comment l’affectif mange la chronologie.
Ville de Korhogo, donc, mais sans rue signée au souvenir, entre Vigo et Lépante. « Quartier des médecins », on disait, je crois. Avec les blancs, et les noirs qu’ont des ronds. Juste l’espace formidable d’un jardin que le vélo n’épuise jamais. Pas de nom donc, juste un coin, comme une exclave territoriale, pour moi qu’étais
plus français que métis.
(Korogho, c’est chaos dans l’identité)

Nice, avenue de Fabron ça va mieux.

Après.
Après « l’entre ». Sans doute que c’est parce qu’y a pas de bonhomme signifié dans l’adresse : Fabron c’est personne, et qu’on peut se faire un nom enfin. Ou un début d’existence. On y passera pas mal d’années, même que
les vieux y vivent encore.
(Fabron, c’est bras, c’est front, c’est bas front, ça dit fais)

Ensuite, avec la fac et les arrachements successifs, tous les noms sont bons, de la rue de l’Aiguillerie à la Cabanel, en passant par La Rochelle ou L’Opéra. Ailleurs pour je.

Avoir son nom bien accroché, et courir sur ceux qui nomment.

STEPHEN URANI*


Là, oui là, ce lieu inscrit sur les papiers officiels délivrés par l’administration, les fiches d’état civil, cartes d’identité, passeport et autres cartes Vitale-s… c’est là, oui, c’est bien là que ma vie a commencé, par une belle nuit de mai, m’avait-on raconté, il faisait chaud, très chaud, l’été était précoce… la vie m’avait fait une place dans cette ville dont je répète le nom à chaque demande de l’administration ou d’organismes habilités à me le demander, la Sécurité sociale, la banque, Pôle emploi.. c’est comme un refrain, une antienne, une chanson douce, tout avait bien commencé, ce jour-là, ou plutôt cette nuit-là, dans cette ville au nom composé de trois ou quatre syllabes, trois si on mange la fin [c’est drôle, manger la f(a)i(m)n], quatre, voire cinq si on prononce chacune d’elles distinctement… dans cette ville, les gens ont un accent, pendant longtemps, j’ai parlé avec cet accent, et puis un jour, à l’école, on m’a conseillé de le gommer… de le faire disparaître… car c’était un obstacle… je ne m’en rendais pas vraiment compte, et pourtant si… si je réfléchissais un peu… mon père parlait avec cet accent… et il avait bien du mal à gagner sa vie… alors… alors sans doute… cet accent… c’est comme les noms… il y en a de beaux, de moins beaux, de franchement laids… dites un peu que vous habitez dans une cité, que vous êtes né dans telle banlieue… regardez la tête de votre vis-à-vis pendant l’entretien d’embauche, si vous avez la chance d’en avoir un, parce que… l’obstacle, il est là… vous n’êtes même pas convoqué… le nom de la ville où vous êtes né ne sonne pas bien… et vous, vous le prononcez d’une façon qui plaît encore moins… alors… alors, dans ces cas-là, on fait du surplace… on est parfois convoqué au commissariat de police… celui du quartier où l’on habite… et parfois, on a un petit boulot au supermarché du coin… bien content de l’avoir… mais on ne dépasse pas le coin de la rue… normal avec un accent pareil, on se ferait trop repérer !… Les noms balisent l’espace et indiquent la place à occuper… pas de quartier !… enfin, façon de parler, car le quartier, on ne le quitte plus… avec ses noms de musiciens, de peintres… rue Mozart… rue Ingres… ou d’aviateurs… centre culturel Guynemer… ses noms de poètes aussi… collège Rimbaud… rien que le nom donne envie d’aller voir ailleurs !… seulement voilà, c’est la destinée… on reste… on arpente le territoire du quartier, on le balise, on se met aussi à distribuer des places… un tel a des droits sur telle barre, sur telle entrée… mais pas sur celle d’à côté… et tant pis pour les resquilleurs… pas de pitié… les représailles sont féroces… on est comme des bêtes fauves… comme des lions en cage… dans nos cages d’escaliers…

FRANÇOISE GÉRARD*


Clinique Pujos, rue Victor Hugo la demoiselle de Rochefort, années pastel.
Pont transbordeur, rue Cochon Duvivier, place Picpus, rue Denfert Rochereau, cours Roy Bry, rue Pierre Loti, place Colbert sa fontaine et sa mairie, bureau du papy, récits de vie de ceux qui étaient là avant, noms de lieux sonnants et trébuchants pour la petite fille qui imagine des choses, qui fait chanter les noms de lieux d’un autre temps, du temps où elle n’était pas encore là.

Chemin aux chèvres emprunté pour aller chercher des fromages, forcément. A côté, la base aérienne 721, les petits avions au sol, le défilé des militaires au 14 juillet sur le boulevard Pouzet devant la cité château Gaillard. Chemin des cagouilles, à explorer avec un panier percé après les orages de juillet, le reste du temps c’est seulement le chemin du Coop qu’on prend avec un filet à provision et le chien Popeye.

Villa Colette coquette, proprette, sur le chemin du marché.

Fouras, plage de l’espérance, plage sud, plage Napoléon, perdu une tongue dans la vase à marée basse, grosse frayeur d’enfant, peur d’être aspirée, de ne plus revenir. Port des Barques, île Madame, on y accède à marée basse seulement par la passe aux bœufs, marcher sur les coquillages, puits des insurgés, la casse aux prêtres. Rêver d’aller sur l’Ile d’Aix un jour...

A 600 km de là.

Le Pelleru, 3 bâtiments de sept étages disposés en épis, construction encore récente dans les années 70, intérieur d’ascenseur Roux et Combaluzier fraîchement tapissé de papier peint gaufré soleil doré, fascination.

Dans le ravin des Frères, on y vole des cerises qui font mal au ventre après en avoir trop mangé sûrement.

Petit bois traversé, le Capot parcouru pour arriver à l’école, André Marie Ampère, accentuer chaque syllabe. Eviter Madame Molina professeur de gym psychopathe conflit permanent, complexe à vie, respect pour Mr Collas instituteur en blouse grise, cheveux blancs, lunettes à monture argentée obsolète déjà, impeccable. Madame Thomas directrice à mi temps, Madame Desbois et son fils jambe appareillée dans la classe à côté.

Montée des forts toute proche et l’île Barbe au bout, le club des jouteurs sauveteurs entre les deux, l’usine Rivoire et carré un peu plus loin en remontant les quais. Montée des soldats, Montée Castellane pas loin, le Mammouth planqué derrière.

En passant s’arrêter à Caluire Bourg et payer tribut au corps médical chaque année à la rentrée, Monsieur puis madame Viannès, au mur tapisserie gravure ancienne d’un arracheur de dents dans la salle d’attente, Docteur Terrisse. Tout va bien merci.

Montessuy, collège Charles Sénard, Piscine Elie Vignal de longueur en longueur, même la nuit, éclairage bleu sous marin magique. Compétitions, mal au ventre, nausées, jamais, jamais plus.

VALÉRIE BERGE*


Maison-Blanche qui n’était pas blanche. Ouargla, pour Ghardaïa et Hassi Messaoud, dans leur univers de sable. Pornic et Joinville-le-pont sans transition, plutôt Joinville au numéro 4, avec l’école Pasteur, la Marne et Gravelle avec un parachute-jouet à aller chercher dans les arbres et les nuages à l’autre bout de la Terre.

Athis-Mons : Athis, un coteau et Mons ; le coteau formait frontière. À coté l’aéroport d’Orly protégé de barrières.. Athis-Mons avec dedans la Cité de l’Air pour vivre. École primaire, barrière coteau, collège Mozart. Et vers Juvisy et Paray-Vieille-Poste des Euromarché et Leclerc. Les vacances la Vendée, le Troussepoil, Le Givre, La Tranche, Les Moutiers-les-Mauxfaits (Les Moutiers), Angles et Longeville pour aller à la mer ; aussi Luçon, ni plage, ni campagne, ni ville ; ça serait comme Juvisy. Entre Athis et Le Givre, une route-calvaire, un calvaire frontière ; Le Mans, le plus horrible, La Roche-sur-Yon, début de la rédemption.

Angleterre, Allemagne, Écosse, Ben Nevis, Norvège, Oslo, parc Vigeland, Sognefjord, Lofoten, Cap Nord, Rambouillet, Épernon, Maintenon, Gallardon patapon. Et Paris et ses débrouilles de jeunes en rade.

L’Allemagne pour l’armée, puis Chartres, Angers et re-Paris. Belle époque maritime à Paris. Le principe : Concarneau, Granville, la Trinité, Golfe, Hoedic, Bréhat, Jersey, Wright, l’infini, le rail (pour initiés), Blanchard, Scilly, Paimpol, Trieux, la Manche, Saint-Malo, Cork, Galway, cap Lizard, Copenhague, Le Havre, Aran, Oban, La Rochelle, Cherbourg, Camaret, Ouessant, Le Croisic et retour Porte de Saint-Cloud ou gare du Nord de l’Est du Sud de l’Ouest.

Ah ! la région parisienne ; ouille à Vélizy ; ouch à Massy ; bingo à Puteaux ; salade sur Meudon ; panique à Chaville ; désespoir à Aubervilliers ; embrouille à Bagnolet ; marigo à Neuilly ; jungle à Saclay ; cafard à Clamart ; galère à Asnière ; charme au Blanc-Mesnil ; fin provisoire de l’adolescence.

ISTA POUSS*


Avenue de l’Hôpital à Villefranche en Beaujolais, entre les murs verts d’eau de la maternité, j’ai commencé à comprendre que les choses allaient changer un 11 septembre à 11 heures, bien avant que les tours n’existent, à l’époque où les vendanges étaient encore une fête. Au vu des cris de mes congénères, il me sembla bien que le lieu où j’avais atterri ne serait pas une vallée de roses.
Rue Albert Camus, sous la garde de ma tante, ficelée à en étouffer dans des langes serrés comme il se devait pour que les nourrissons survivent à la morsure de l’air libre, je m’appliquais à accepter la situation et à apprendre la patience. Séparée de ma mère pendant les mois qui lui furent nécessaires pour se remettre de mon arrivée sanglante et pouvoir m’accueillir dans un lieu adéquat, ma première année de vie m’apparût plus comme une contrainte qu’un plaisir.

Montée du Lavoir à Charnay, village aux pierres dorées même les jours sans soleil, l’été suivant vit la maladresse de mes premiers pas, accrochée à la nappe de la table de famille comme Ulysse à son mât, titubant jusqu’à l’oasis des bras de maman. Après plusieurs essais ponctués d’hématomes divers, la porte de la liberté me fut ouverte et ne devait jamais se refermer jusqu’à ce jour.

Place de la mairie à Charnay, l’école communale avec son unique classe tous niveaux, me permit de comprendre que l’on apprend plus vite en imitant les grands et en écoutant ce que la maîtresse estimait réservé à leur âge. L’odeur du parquet de bois vermoulu, mêlée à celles de l’encre violette et de la craie, est restée gravée dans ma mémoire si profondément qu’en allant voter quelque vingt ans plus tard dans cette mairie-école, je me suis sentie brusquement propulsée dans l’année de mes trois ans entendant la voix du maître réciter la table de 7.

Place du Château à Charnay, on accédait à l’immense réfectoire par un escalier à vis aux fenêtres dépourvues de châssis, où les courants d’air glacés me donnaient la sensation d’être happée par les pales d’un hélicoptère. Ma mémoire n’a gardé que le souvenir de sardines et de potage de légumes et je me demande si c’était là l’unique menu distribué durant toute l’année scolaire.
Rue de la Charrière, au pensionnat Notre-Dame-de-Lourdes, les longues robes noires des sœurs enseignantes ne m’impressionnèrent pas longtemps. J’étais fascinée par le mouvement de balancier de la gomme de Sœur Claire, pendue à sa ceinture et prête à corriger les maladresses des apprenties écrivaines que nous étions. Je me souviens de son sourire à toute épreuve, de ses encouragements et de sa bienveillance.

Au théâtre de la Traverse, Rue Joliot Curie, il me semble revoir la barbe de sous-officier de La Chèvre de monsieur Seguin, texte récité lors d’une fête de fin l’année de mes cinq ans et les fous rires partagés en coulisses lors des spectacles de théâtre dans les années-collège. Je leur dois l’apprentissage de la liberté choisie, de l’acceptation de ses propres erreurs et du respect de l’autre.

Au 10 de la rue des lilas, Mademoiselle Lami, au nom musical prédestiné, m’attendait chaque jeudi après-midi pour des cours de solfège et de piano. Il m’en reste le souvenir amer d’un chignon impeccablement piqueté de barrettes noires lui donnant l’aspect d’un hérisson et d’une voix tonitruante habituée à couvrir les fausses notes en hurlant : « Double-croche » ou « Doigté » !

Avenue du Promenoir à la piscine municipale de Villefranche, les soirées d’apprentissage de la natation avaient le goût d’eau de Javel et la couleur sombre des cafards qui couraient le long du bassin en essayant de ne pas se noyer avec nous.

Avenue des Yoles à Notre-Dame-de-monts, les vacances en Vendée apportaient un peu de l’air du large à la touffeur aoûtienne. Elles m’ont donné le goût des sautes d’humeur océaniques et du vent salé. 

Avenue de la mer, je sens encore sur ma langue la saveur unique des sucettes chaudes à la violette que nous allions chercher en parcourant les rues du village à la nuit tombée. Une famille de forains les confectionnait devant nos yeux, le parfum du jour étant secret. Le spectacle du façonnage de ce long ruban de sucre coloré s’éclaircissant peu à peu lorsque le confiseur l’étirait peu à peu sur une potence, me fascinait. Les gros berlingots de sucre aromatisé débités au ciseau puis plantés sur un bâtonnet étaient distribués encore chauds pour la joie de tous les enfants présents.

Avenue Saint-Exupéry, l’arrivée au lycée de Villefranche situé à quelques centaines de mètres de la maternité où je vis le jour, préfigura l’entrée dans le monde adulte, réduisant fortement le temps consacré au rêve et à l’imagination. Il ne restait plus qu’à ranger ces précieux trésors soigneusement pour les préserver du l’usure du temps et les garder intacts pour plus tard.
Beaucoup de patience et quelques dizaines d’années après, le temps de la liberté des choix est revenu, ce qui est une autre histoire…

MARIE-CHRISTINE GRIMARD


Avenue Trudaine, rue des Martyrs, rue Cadet, notre Dame de Lorette, balises familiales, explorer le vaste monde en trottinette.

Rue Milton, école maternelle, apprendre, jouer, babiller…

Paris, Blois, 184,8 kms.

Des escaliers, un pont, un bestiaire, un château « royal », un fleuve aux rives changeantes… et encore des escaliers.

Dénivelés coriaces, une ville haute, une ville basse, rue des Hautes- Granges, rue basse des Grouëts, rue des Basses- Granges …

Et central, l’escalier – phare Denis Papin, incontournable, 121 marches inévitables. Le vaste monde rétrécit

Les grands degrés du Château, les grands degrés Saint- Honoré, les degrés Saint –Louis, les degrés du Gouffre …

Mais aussi des impasses (du « 28 Janvier », pourtant je n’y suis pas née), des sentiers (des Epinettes), des places (du marché aux veaux, du grenier à sel), des avenues (de la Belle Jardinière), des ruelles (du Point du Jour), des boulevards (de l’industrie) , des quais (de l’abbé Grégoire) , des rampes (des Trois Volontaires, des fossés du Château), des sentiers (du Presbytère) , des promenades (du Mail), une montée (de la Banque ! )

Un pont historique, XVIIIe, 283 mètres, enjambe la Loire, relie le centre-ville historique à la deuxième partie de la ville qui a longtemps préféré les cultures maraichères mais cède de plus en plus la place à une urbanisation hétérogène et dense.

Franchir le pont, c’est aussi s’échapper vers quelques ailleurs imprécis… Chemin noir, chemin de la Porte-Rouge, chemin des aventures, chemin du Petit Pont, chemin d’Espagne et bien d’autres encore

Rue de la chocolaterie, souvent empruntée, odeur familière…

Porc-épic, salamandre, fleurs de lys...

Parfois, aujourd’hui, je vais au jardin des plantes voir le porc-épic, grognon et ébouriffé.

Aucun lien avec mon adolescence.

Un château, une place du château, des escaliers, encore des escaliers, des jardins, des églises, le poids de l’histoire oppresse, aliène le présent.

Rêver de liberté… Imaginer les dénivelés futurs… Explorer d’autres géographies…
Je savais déjà que mon futur serait ailleurs.

ANNICK NAY


Châteauroux sans visage bat de l’aile, Beaumont. Les Grands Champs Rue des grands-champs 3ème étage cuisine en formica on ne mange pas avec ses doigts le clown patère est un cauchemar la nuit. Suma immense pour la petite se perdre et froid. École Jean Zay et pneus Michelin pour se poser en rond dégagez de là on était avant, cri de guerre. 2 rue Pasteur l’amour de l’amitié sang échangé on joue à tout le parc est grand encre violette et machine à écrire cerises plein les doigts. École Jean Zay la grande, Mr Montpied et Mme Merle à l’écart baraques préfabriquées méthode Freinet passer rouleau sur lettres alignées l’imprimerie, journal. Échange goûter avant l’étude Nathalie Pereira m’offre du chorizo. Rue de la Victoire attendre le soir la voiture dos collé au grillage, nouveau trajet avenue du Mont Dore Boisséjour Royat amples virages jusqu’aux maisons jumelles toit de chaume scierie odeur du bois et boulangerie Vazeille le pain cuit au feu de bois mie chaude et collante de la grande tourte de seigle. La Font de l’Arbre rue des Hautes Granges maison sent le plâtre et cheminée plus tard. Tout à faire millepertuis sur talus cabanes et chats. Mon frère. Docteur Dechambre son doux visage et son marteau en caoutchouc pour taper sur les genoux. Ami 8 et GS nous trimballent. Aubigny sur Nère Route de Paris, les camions font trembler la baraque pâté de pomme de terre dentier le soir dans un verre d’eau. Les Allois du côté de ma mère poules et lapins Pinocchio dans le ventre de la baleine accordéon. La Toulzanie vacances Le Lot croquet sur l’herbe Tour de Faure chez Zézette qui sait faire la pâte feuilletée Laetitia mon amie pour la vie Grotte du Pech Merle nouveaux mots stalactites et stalagmites l’émotion de la main Gouffre de Padirac silence sur barque souffle coupé Péchignac sent la menthe la table sous le figuier et bassines pour la vaisselle Saint Martin Labouval l’unique épicerie on y chipe des bonbecs. Collège rue Renée Brut blouses obligatoires changer de salles et sac lourd. Mme Miallet prof de latin nous parle de Montaigne et Rabelais. Échappée belle invitée par les copines Pornichet beurre salé sarrazin salicornes Histoire d’O tu connais me lance un gars tout rouge je ne vois que l’eau de la mer je nage.

FRANÇOISE SZELEVENYI*


Rue Jaubert. Lieu de naissance. Dans l’album, des photos jaunies donnent à voir l’appartement. Au mur, des tapisseries art-déco étouffantes. Sur le bahut, un buste de femme à la tête enturbannée, songeuse. Et sur l’abattant de la chaise haute, la girafe Sophie.

La Plaine. Terrain de jeux sous les platanes et les magnolias. Promenade dans la carriole tirée par deux ânes paisibles. Courses en vélo. Barbes à papa rose vif, doigts poisseux. Le matin, le marché, la bousculade, les cris des marchands : ne la perdez plus votre culotte, madame, achetez ma belle élastique. Les escargots se sauvent des tas installés à même le sol. À l’aïgou sau, leï limaçoun ! N’aven dei gros e dei pichoun.

Rue d’Oran. Appartement petit mais moderne, une salle de bains, le luxe. La commode provençale accueille la crèche qui attend l’enfant Jésus. La femme enturbannée a retrouvé sa place sur le bahut. De la rue, montent les appels des aiguiseurs de couteaux, des charbonniers, des marchands de blocs de glace.

Au loin, le Vieux-Port et la mer immense.

Boulevard Longchamp. Le petit pensionnat, sévère, odeurs entremêlées de javel et de soupe de choux. Dans le hall, le tableau d’honneur avec ses étiquettes donnant le nom des bonnes élèves ; là toujours celui d’Agnès M. Le visage jauni et sec de sœur Sérafia, la face lunaire de Mademoiselle Farine, le doux sourire de Madame Bontoux. Dans le jardin, un magnolia, une statue de la Vierge.

Prières. Adoration.

Rue Bernex. Le cabinet du docteur de famille. Sur son bureau impressionnant, trône sa pipe et s’étale la cendre répandue qui grisaille les dossiers. Le jeu de la lumière à travers les vitraux des fenêtres habille les murs de lueurs folles. La chienne gratte souvent à la porte, elle s’appelle Xanthia.

Rue Espérandieu. Madame Beltramo est professeur de piano. Métronome, diapason rythment les leçons. Vociférations de colère et baguette de bois pour taper sur les doigts malhabiles. Odeur forte d’urine des chats affalés sur tous les fauteuils de la pièce. Suinte une lumière avare à travers les tentures fanées.
Boulevard de la Madeleine. L’échope-bijouterie de Louis, il trottine en blouse grise tel une souris. Tic tac des réveils. Sonneries discordantes des horloges. Dans les vitrines, des montres, des chapelets, des neuvaines, des croix d’argent et nacre, cadeaux pour premières communiantes. Cris de douleur de la fillette dont on perce les oreilles. Faut souffrir pour être belle.

Le Chapitre. Point de départ des tramways. La cloche signale leur départ. Les wattmen tirent sur les perches électriques. Le 31 est pris d’assaut. Jeunes gens en grappe sur les tampons. Le contrôleur tamponne les tickets avec sa drôle de machine. Les banquettes de bois sont raides.

Sainte-Marthe, banlieue de Marseille, Boulevard Caune : maisons des grands-parents. Un jardin fou au 38, les gaillardes l’envahissent, les lilas embaument, l’eau cascade dans les rigoles, les lapins attendent les caresses, les cerises d’être cueillies, savourées. De la maison s’échappent des odeurs de crêpes, de compotes. Un jardin sage au 28 : champ de pommes de terre, salades ordonnées, carrés de fraises, pas question de s’en approcher. Allées droites, ratissées, interdiction aux herbes folles de pointer leur nez. La chienne Coquette, follette, dénote dans ce bel ordre.

Les Catalans. Plage de sable fin. Murmure des vagues s’échouant sur le rivage. Atteindre à la nage la longue digue qui le protège. Rires d’enfants. La mer bleue, infinie, promesse de l’ailleurs, de mondes inconnus.

Boulevard de la Libération. Pensionnat Saint-Joseph. Un parc immense. Dédales de couloirs. La lumière entre à flot dans les salles de cours. La chapelle est un havre de paix. L’aumônier, le père Capiello, porte une soutane noire, lustrée, grasse comme lui, bonhomme au sourire mielleux. La mère supérieure, mère Gabrielle, ronde comme une pomme, joues rouges rebondies, triple menton, postillonne à chaque mot prononcé. Fous rires.

Rue du Loisir. Appartement rupin, miroirs, tapis, fauteuils profonds, la bibliothèque est fermée à clé, les lustres agitent leurs breloques de Murano. Interdiction de se servir du téléphone. Dans l’aquarium tournent en rond des poissons qui s’ennuient.

Désir de liberté, fuir, ailleurs...

CHRIDELL


Achrafieh. A. Aleph. Au commencement était Achrafieh. Avant d’épeler les lettres de ton pays, c’est le nom du quartier qui a marqué tes origines. Sans te douter que la question de l’origine hantera ta vie. Toujours. Par couches, toi l’arbre au tronc strié des lieux de tes exils successifs. Achrafieh. Achrafieh. « Achraf » : l’honneur, la dignité. Tu te murmures Achrafieh, Achrafieh et entends résonner dans ces sonorités des échos jamais perçus auparavant. Achraf… Achraf. Et pourtant que de fois, as-tu répété son nom ? Quartier d’enfance signé de dignité. Tu serais née sous cette injonction essentielle, mais terrible. La dignité, valeur suprême, fondatrice. Achraf Fieh. Fieh : « en moi », dans le langage de tous les jours. Fantasque étymologie qu’une langue parlée. Mais quelle étymologie nous empoigne davantage que la langue qui nous déploie au quotidien ? Y puiser ce complément d’âme pour s’emparer du sens. Le faire sien. Achraf Fieh : la dignité, en moi.

Achrafieh, tu te réfugies dans le langage pour t’épargner le souvenir et les émotions qui se pressent dans l’ombre de son évocation. Prêts à t’assiéger avec les bruits continus des ruelles de la ville de ton enfance, ses odeurs de poussière et de fleurs. Achrafieh, c’est l’avant-guerre. Depuis, Achrafieh est devenu un nom que tu t’acharnes à éviter pour ensevelir le temps dans les décombres du désastre. L’après-Achrafieh.

Hasard d’alphabet ? B pour Beyrouth. Aussitôt, la fierté. Ville capitale. Très tôt en rivalité avec le village de vos origines Kehhalé. « Je suis de Beyrouth ». Ton soulagement à pouvoir l’affirmer (n’es-tu pas née à Beyrouth ?) pour te soustraire de la lignée paysanne de la famille paternelle. Kehhalé. Tu n’en voulais pas, petite. Tu clamais haut et fort qu’il ne s’agissait que de vos origines, sans te douter de l’importance des origines dans la suite de ton histoire. Que toi, tu es de Beyrouth ! Snob depuis toujours. La première trace de ton snobisme fut dans ce mépris pour un village que tu connaissais surtout de nom. Un nom qui te répugnait avec son cortège d’images laborieuses. Il te raclait la gorge, s’enlisait en bouche. Pragmatisme âpre et sans mélodie. Tu lui préférais Beyrouth. Et pourtant tu ne peux t’empêcher aujourd’hui d’entendre résonner le nom du père : Bey. Le père, toujours. Bey. Échappe-t-on à sa lignée ? Toi, sa fille.

Lbnan. Lbnanyé. Libanaise à vie : née au Liban. Beyrouth, Achrafieh, hôpital Rizk. Établissement de renommée, au patronyme de ses fondateurs. Prestigieuse affaire familiale. Rizk, opulence, richesse en arabe. Devoir rectifier la correction automatique « risk », pour épargner la réputation de l’hôpital. Les dix premières années de ta vie sont passées dans son ombre protectrice. Tu grandissais rassurée par sa proximité, par le sérieux de sa réputation, sans le voir alors que sa bâtisse de pierre s’imposait, à deux rues de votre appartement.

Ton adresse ? Chiffre en blanc sur fond bleu roi : 27. Il se détache au-dessus du portail de l’immeuble. Mais à quoi se rattache ce 27 sans nom de rue ? Comment te localiser petite sans nommer la ruelle où se nichait cet immeuble de trois étages dont vous occupiez le rez-de-chaussée ? Relativement à. S’adosser à plus grand que soi. Une des artères principales d’Achrafieh coupe en perpendiculaire cette rue sans nom, mais rythmée de nombres : la rue de l’indépendance. À l’échelle du lieu, l’indépendance est plus qu’une rue, avec ses deux voies, l’intensité de son trafic. Tu te revois la traverser le cœur battant de braver le danger, sous le rugissement des voitures déchaînées, sans feu de signalisation. Tu courrais sans regarder, comme s’il suffisait de ne pas voir le danger pour l’éradiquer, excitée de rejoindre le jardin sauvage qui longeait l’indépendance. Une jungle plutôt, faite de ronces et de pierres. Pour les enfants, espace de liberté au plein cœur de la ville. Il avait bien un nom. Tu ne te souviens pas. Et la ville a oublié son existence, immense champ suppléé depuis par les velléités de luxe dont s’enorgueillit Achrafieh.

À d’autres moments, tu longeais l’Indépendance pour te rendre à la pâtisserie Savoie, au bout du trottoir à droite. Savoie, la France déjà. Sans rapport avec fromages ou montagnes, la France surtout. Ce jour où le propriétaire t’avait attrapée. La boîte métallique de bonbon, trop volumineuse sous ton tee-shirt. L’accusation qui a suivi, chez vous, au 27 de la rue sans nom. Toi, une voleuse ! Toi, dans le salon, ta mère et les reproches. Et le monde qui s’écroule sous ses paroles, sous son regard qui te retire tout sentiment de dignité. Achraf, sans moi.

Ces traînées de souvenirs sans liens en provoquent de nouveaux, aussi aléatoires et tu es sitôt martelée par d’autres noms. Relents de ton quartier d’enfance. Ils déboulent comme des billes enfin libérées : Sassine, Zahhar, Sioufi. Tu ne saurais pas les planter, ni dans une vision d’aujourd’hui ni sur des cartes mémorielles. Mots flottants, repères certains, mais sans topographie de support. Pour faire parler ces rescapés de langue, arabe et français se relaient en toi dans une symphonie de violence et de fleurs, par l’écoute personnelle que tu prêtes à ces trois noms surgis du passé. L’arabe est siégé par ce qui est désormais ta langue aussi. Sassine n’a rien à voir avec assassins. Et pourtant. Par absence de résonance sémantique, les phonèmes s’imposent à toi. Puis le sens reprend son hégémonie avec Zahhar qui évoque les fleurs et Sioufi les épées. Entendement commun.

Sacré cœur : ton école jusqu’à tes 10 ans. Ça parle d’amour aussi. École de religieuses où le mot « sœur » est vite devenu un nom, matronyme pour cette famille ainsi reconstituée. Sœur Emmanuelle. Sœur Thérèse. Sœur Marie... Sacrées sœurs !

Achrafieh, ta ville jusqu’à tes 10 ans. Tu dis « Achrafieh » et tu es submergée de mélancolie sans discernement. Tu invoques parole et digressions… non pour exprimer, mais pour étouffer l’occulte puissance des noms.

À tes 10 ans, elle éclata. Et tous lieux devinrent estampilles du vécu. N’est-ce pas le propre de la guerre de taillader le monde en espaces ? De renommer, pour s’approprier ce qui résiste ?

Tu as 10 ans. Samedi 6 décembre 1975. Ain el Rihané. L’œil du vent. Village des grands-parents maternels. Village des déjeuners festifs en famille, une expédition à chaque fois pour vous qui vivez dans la capitale. Vous y alliez rarement, tes grands-parents étant souvent au Togo, Lomé. C’est beau Lomé, tu aimais et aimes encore le prononcer ; Lomé, enveloppement qui laisse respirer. Pas besoin de plus. Lomé et que le reste se taise.

Captifs de l’œil du vent. Vous n’avez pas pu rentrer chez vous ce samedi noir qui marqua le début de la guerre au Liban. Un aller sans retour ; Achrafieh vous était fermé, pour votre sécurité. Depuis, vous n’y retournez qu’en visiteurs.

Puis, l’œil du vent vous a recrachés : il a fallu se résigner à l’exil et se créer une nouvelle vie et ça commence toujours par un habitat. Vous vous êtes installés à Adonis. Ville nouvelle, érigée hâtivement en contexte de guerre. Adonis, symbole de la beauté pour designer un agglomérat de laideur. Divinité en béton.

Adonis te nomme. Pour toujours nouée à l’inextinguible contradiction.

GRACIA BEJJANI


Tout a commencé, c’est sûr, un soir. Clinique Wilson, rue du Président Wilson, Woodrow pour les intimes. Il faut de grands hommes pour une maternité, au moins. Douloureusement. Puis la voiture a dû prendre la rue Michelet, le boulevard Tiers, la place Carnot, la Terrasse. Traverser les rues du Clapier ou la Grand Rue. Les rues n’avaient pas le même sens à l’époque. Difficile de savoir. Mais l’hiver, elle avait dû faire court. Forcément. Puis ce fut la route de l’Etrat, deux ans au moins. Puis comme une route finit toujours par vous mener quelque part, le village qui se trouvait au bout. Chanquartez, la Chabure, Fontanes, les prés les collines et les vaches tout autour, et le village à flan. Un cimetière. Une grande église au centre. Le Père et l’abée Combas à l’intérieur. Deux écoles encore. Sans nom. Très Une publique et privée. Celle du bas. Celle du haut. Comme à la guerre. Des boutons je veux dire. Un barrage tout au bout. Une madone, et un château plus loin. Maneval. Vallon de Maneval. Vicomte ou Baron, qui sait encore.
Si. Un autre nom. Stade Jean Gachet, salle Jean Gachet. Salle de sport pour les sport et fêtes du village les jours d’été de pluie. Là, il y avait un nom. Condelouse aussi. Puis plus tard, 1 chemin de la boucle, mais vraiment plus tard. La rue de l’avenir vers l’école du bas, qui n’avait encore de nom. La rue Pavé, la rue de Lyon, comme si Lyon était à deux pas. Et tout ça à pied à vélo en voiture, au soleil, sous la neige, les vents la pluie. Puis, avec tous ces vélos ces gens ces voitures, il a fallu trouver des noms. Alors on a en donné. Bœufs rouges, Grande Casse, Mort bleue, Sang bleu, des noms de curés, des noms de Maire, de médecins du village d’oiseaux de présidents, même des saints, des écrivains, des poètes. Ils ont trouvés Avenir, Boucle, Forez, Plaine, Lyon. Et les rues au milieu des pâquerettes et des boutons d’or se sont appelées boulevard. Mais là j’étais partie.

CENDRINE SOUTEYRAT


Le village

Ils en partiraient tous, ou presque.
Au pire rappelés brutalement avant que l’âge leur ait signifié une retraite plus moderne – plus douce ? – dans un pavillon du bourg.
Au mieux tirés vers le haut par la chance des études, secondaires puis supérieures, à une époque où quitter le canton, fuite salutaire, était perçu comme une trahison irréversible.

Quelques familles ont survécu à ces exodes, qu’elles les aient méprisés par force – manque d’enfants, de moyens, ou de désir – ou qu’elles n’aient accepté de payer qu’un tribut relatif – un seul des enfants qui s’éloigne, et encore par trop. On leur doit le maintien d’un certain ordre au milieu de maisons qui décrépissent : le bocage gagne, s’étale, tant d’efforts pour échapper à cette image de creux de maison qui leur colle à la peau depuis que l’écrivain, le Goncourt local, les a stigmatisées sans appel.

Bois-Basset a eu son heure de gloire, ses familles dynamiques et reconnues, sa petite chapelle, ses champs minuscules, ses chemins d’entredeux.
Entre deux routes, celle du bourg, et la plus prestigieuse nationale où, enfants, ils allaient compter les voitures, distraction délicieuse aux débuts de la démocratisation automobile.
C’est sur la nationale qu’ils avaient assisté au passage du tour de France, l’évènement de leur enfance.
C’est cette route qu’ils prenaient tous les jours, matin et soir, pour aller à l’école à pied, deux kilomètres dont leurs petites jambes n’auraient pas eu idée de se plaindre, et les enfants pouvaient marcher sur une route sans danger, les parents n’y pensaient pas, l’inquiétude, non ; même l’accident, une voiture au fond du ravin, sous leurs yeux, une image empreinte au fond de leurs peurs, ne changerait rien ; faire autrement n’était tout simplement pas envisageable ; l’école, c’était plus important que tout, et à la campagne, il fallait bien marcher, on n’avait pas la classe à la porte, et les cars de ramassage, ce serait pour plus tard.

L’école, c’était un choix : la Tour Nivelle, petite école isolée au bord de la route, deux classes tenues par un couple d’instituteurs, fréquentée exclusivement par ceux de leur bord, les dissidents, et quelques protestants, moins nombreux. Les autres, les catholiques, allaient à l’école des sœurs, au bourg, où ils vivaient ; ceux des villages se répartissaient à peu près géographiquement entre les deux écoles publiques, la leur et celle du bourg.
Bois-Basset, village fier d’une douzaine de maisons, se rattachait à la Tour Nivelle, moins ordinaire que l’école du bourg ; en témoigne le Musée de l’école rurale qu’elle est devenue, une fois désaffectée après avoir terminé comme classe unique.
Oh, n’y cherchez pas trace des enfants de Bois-Basset ; s’ils ont porté haut l’éducation exigeante qu’ils ont reçue à la Nivelle, leur génération ne suscite pas encore l’intérêt exotique que réclament les musées, les touristes préfèrent les blouses grises et les dictées surannées à la réalité émancipatrice de l’école des années cinquante-soixante.
Les instituteurs, qui œuvraient avec dignité pour une école juste, n’auraient même pas oser rêver que ces travaux qu’ils avaient mendiés en vain rendent un jour leur inconfortable maison coquette et accueillante alors qu’elle ne serait plus habitée.
Déplacés par la baisse d’effectifs vers le collège de la ville voisine, ils finiraient leur carrière dans l’anonymat des reclassés, ou déclassés. Ils tomberaient dans l’oubli des autres, mais pas pour leur famille, leur mère prendrait régulièrement des nouvelles et entretiendrait un respect mérité. Et même s’ils ne savaient pas ce que voulait dire communistes – c’est ainsi qu’ils les entendaient souvent appeler, un compliment à ce qu’ils comprenaient –, les enfants gardaient d’eux la marque de l’équité et de la confiance.
Prédestinés à sortir du lot par une volonté paternelle aussi inébranlable que rare dans les environs, ils sauteraient allègrement une classe pour s’inscrire, dès dix ans, au lycée de la ville, pas le CEG du canton, mais le lycée, propulsés par les recommandations du maitre : faire du latin, qui ouvrait aux études longues, et réservé au lycée de filles, que quelques garçons téméraires, ou qui n’avaient pas le choix, fréquentaient s’ils voulaient aller en classique.
Bien conscients du mal qu’auraient ces petits, dans leur ignorance des codes de la ville, le maitre leur expliquerait et répèterait le déroulement : au premier trimestre, ils seraient tous mélangés, puis on leur demanderait s’ils voulaient faire classique ou moderne, et là, il ne fallait pas se tromper, bien dire classique. Sans classique, pas de ce latin censé les élever au-dessus de leur condition paysanne et leur ouvrir des horizons plus larges que la lecture leur laissait entrevoir.

Ils en partiraient, de Bois-Basset, bien après avoir quitté leur école. La magie des noms les berçait autant que le sens leur en échappait.
À la Tour Nivelle, point de tour, quelques bâtiments en haut d’une colline qui ne donne pas l’impression d’avoir été nivelée.
À Bois-Basset, point de bois, des haies épaisses et denses, des terres argileuses où, enfants, ils s’étaient embourbés – le plus grand avait abandonné ses bottes dans la boue et couru en chaussettes chercher le secours du père –, un horizon bas, fermé, bouché, mais de bois point, et encore moins de forêts. À moins que la densité de la végétation suffise pour parler d’un bois bas, mais pourquoi être allés chercher cet adjectif si rare, basset ?

Car il n’y a rien de bas dans ce village. Ils apprendraient plus tard, dans les études, que leur lieudit aurait dû s’appeler hameau, et leur bourg village. Mais de hameau, ce mot qui fait citadin à leurs oreilles, ils n’entendraient jamais parler dans leur enfance. De village, oui, et un village qui portait haut ses couleurs, sans rien concéder à une quelconque bassesse induite ou subie. Ce village, avec ses contradictions, ses hauts et ses bas, leur façonnerait ce caractère fier et débonnaire qui les ferait traverser la vie sans se laisser atteindre.

Ils le quitteraient, leur village, comme ils avaient quitté leur école, trop isolés tous les deux. La fac, c’était loin. Être étudiant, ce serait s’émanciper, avoir sa chambre, un budget très serré essentiellement constitué de la bourse ; ce serait aussi un peu fuir l’univers clos d’une campagne rythmée par les prières et le calendrier religieux pour s’imprégner d’un monde d’idées dont ils resteraient avides. Ils y reviendraient, régulièrement, besoin d’ancrage les pieds dans la terre, besoin d’entretenir entre eux un lien lâche et solide, jusqu’à l’irréparable. Impossible après de faire comme avant, il faudrait s’éloigner de ce village qui les avait lâchés, transporter un peu plus loin leur histoire, et le garder à l’œil, le village, on ne sait jamais.

VIVIANE YOUX*


Ça commençait à Saint-Germain-En-Laye, et c’était peut-être encore la Seine & Oise avant d’aujourd’hui se trouver dans les Yvelines. N’y revenir que bien longtemps après, pour le Musée des Antiquités Nationales. Une histoire autour des boucles de la Seine, entre quartiers rupins et zones populaires, entre châteaux et pavillons de banlieue, entre champs de courses de Maisons-Laffitte et usines Dassault. En semis des premières années à Carrières sur Seine, dans la rue de Bezons, presque au bord du fleuve, à l’angle de la crasseuse rue de Seine, qui y menait. Le petit appartement dans le tout petit immeuble d’un étage, avec Mr Louis, et deux autres appartements, minuscules, occupés chacun d’une branche familiale. Je me souviens du petit rectangle de jardin au fond duquel était le cagibi-atelier du grand-père. Bezons, c’était le Pont de Bezons, passage vers Nanterre. Traverser le Pont de Bezons, connu pour ses encombrement, était l’aventure toujours racontée « J’ai passé le pont d’Bezons comme une lettre à la poste », »J’ai bien cru qu’j’y séchais, su’l’Pont d’Bezons » « Y’aller, c’est rien, c’est r’venir ! » Puis leur installation durable se fit dans le quartier des Coteaux, qui donna son nom à la boutique, à Argenteuil. Parmi les rues des fleurs, c’était dans celle des Bleuets. Il y avait alentour les Roses, les Courlis, les Lilas, les Chèvrefeuilles et la Marjolaine. Là, le bruit permanent des moteurs des frigos, les odeurs de suif, des cuissons des tripes, des rillettes. Poignées de portes graisseuses, petite porte de la cave, téléphone mural au milieu de l’escalier, ni trop descendre ni trop monter selon qu’on soit dans la boutique ou dans l’appartement. Appels sans intimité, du coup, selon l’heure du jour, du soir.Au loin les trains, triages, gare, passages, passage à niveau, sonnerie, en échos. Puis, les saints et saintes des pensionnats, St Paul à Sannois. L’odeur des cigarettes KOOL dans la voiture du gardien du stade. La veilleuse bleue dans la solitude nocturne. Les escaliers entre les parois de bois, les relents de javel du lundi matin, jour des haricots blancs, pissotières extérieures en ardoise, Crésyl. Mlle Père. Humidité, tristesse, enfance. Le Directeur, la Directrice, le piano au milieu du réfectoire. Les filles Piolot. Dudu et la fille de la pharmacie, la petite carriole pour aller chercher le pain tous les matins et gagner le droit au croissant, privilège. St Charles à Corneilles en Parisis. Le petit espace dans le bas de la cour, avec des marches, stade imaginaire de tous nos matchs. Froidure matinale hivernale des cours de math supplémentaires. Famille Grondin. Adolescence. Fénélon Ste Marie. Quartier de l’Europe. Capitale, train de banlieue, Val d’Argenteuil, ZUP, dalle, Le Stade, Bois-Colombe, Asnières, Pont-Cardinet, Saint-Lazare, rue du Rocher, rue de Naples, VIIIème. Les filles d’en face. Mr Rimbaud, prof de français, la surveillante générale qui ressemblait à Marguerite Duras. Le Bon Coin. Antoine, Claudie « On s’bise bien rue d’Edimbourg ». Chapelle intégrée aux bâtiments des classes. Entrée en bourgeoisie. Redoublements, très fort en redoublement. La Seine est loin, cette fois. Mais chaque été, loin des fleuves . Côtes-du-Nord, hameaux sans nom de rue, Langouhèdre, le Fresche Court, La Ville-Pierre, Quénequy, LaVille Hervy. St Odile, la Villeneuve. Fêtes, kermesse, émois. Sable, jeunesse, bord de mer. Chaque été, enfance, jeunesse. Chaque été.

PHILIPPE GIRAULT-DAUSSAN


TGM comme un métro qui s’arrête à Hannibal continue à Présidence et Amilcar

Salammbo et les ports puniques rien à voir avec Flaubert (prénom Gustave, un petit siècle peut-être avant Klee prénom Paul en sa plage de Saint-Germain) mais le soleil et l’écume et au loin les bateaux qui croisent le vent doux qu’on appelait toujours sirocco

Si tu continues, encore un peu plus loin, tu passes à la Marsa (terminus) mais avant l’arrêt de Sidi Bou Saïd, et arrivé là commence la montée vers le village

Au loin, vers le sud, le Boukornine, en bas distinguer Hammam Lif et entre le sommet du mont et la grève de la petite ville, ne pas parvenir à discerner Montcizé et ses vignes

Créteville, le chien Dick, les odeurs de mou de raisin, le soleil vénitien au dessus des canapés blancs du salon

La station au coquillage –non c’était une station de la British Pétroléum – sur la route qui mène au lycée – la route est de la Goulette – et cette dame – la pompiste (je n’ai plus son nom) – qui offrait un vichki, son fils qui péchait, Jojo le fil enroulé sur une pince à linge

Plus bas, vers le Kram, la station de la Standard Oil

L’après-midi du lycée sur la plage

Tintin son homme à l’oreille cassée son kilt son klebs

Le rez-de-chaussée chez Djelouli, les six premiers mois de soixante

Les musiques de films, « La chose d’un autre monde » (Christian Niby et Howard Hawks, 1951) dans le cinéma de l’avenue de France

La même avenue, les arcades à la Rivoli d’ici, les glaces comme ici – mais à la violette

Les chansons des Compagnons jouées sur le Teppaz, au deuxième étage du cent quarante et un comme les disques dans l’armoire de la chambre de Joujou au Belvédère

Des lettres, des numéros, des noms, des illusions et des souvenirs

Rue de Marseille, le cabinet de l’oncle médecin, le frère de celui qui était parti de Drancy, en février quarante quatre

Celles de Mexico ou de Londres, naître en clinique, la maison des grands-parents la terrasse faite de tomettes rouges, quelque chose des villes du monde en tout cas, et se faire rapatrier

Suisse et Genève, Prague et sa Tchéchoslovaquie, Tito et sa Yougoslavie, rien d’autre que le mérite agricole

Nice aéroport Côte d’azur le Douglas DC4 probablement C54 quatre hélices, probablement le même type qui servait en Algérie à l’armée pour pacifier

PIERO COHEN-HADRIA*


Départ à Boulogne Billancourt
Av du Mal de Tass, dit le postier, avenue du Marechal de Tassigny en lettres anglaises dit le faire part de naissance. Elle longe les jardins de la voie ferrée du petit train.
Le jardin de la vieille dame aux roses disent les habitants des Immeubles de la Caisse des dépots : le melèze pour passer au 8, le figuier au 10, les marronniers au dessus de la voie ferrée.
Rue du bois de Boulogne sans les dames.
Le Passage de la rue du Calvaire, des marches d’escalier expressionnistes entre des murs bossus à monter au plus vite.
La Petite Bonne Femme Rouge, nommée par décret, alimente le quartier en stylos, dymos, étiquettes panini et bonbons.
Le Régent. On passe devant quatre fois par jour. On connait le programme et les heures des séances par coeur. Les bobines viennent du Cyrano et du Normandy.
Le centre René Huguenin, l’hopital des cancéreux entre la constellation du cancer et l’archipel du goulag.
Rue des Ecoles où cohabitent Jules Ferry et les Dominicaines du Saint-Esprit.
Le parc de Saint cloud. Royal même sans chateau. Il suffit pour ça, des marronniers, du jeu des fontaines et des bassins, des statues toutes nues.
La dame de la Passerelle refuse de quitter sa cabane et montre son cul aux passant honnêtes...
La Passerelle, la Passerelle et ses rambardes légères enjambe les immeubles, la Seine et la nuit.
Notre Dame des airs porte la lune entre ses mains alors que dans l’escalier de Lonchamps se croisent les gens de Dassault et les banlieusards. Gare du val d’or. Omnibus.
Gare de Saint Cloud ,quai A, direction la défense Paris Saint Lazare . Attention ! Quai B Versailles rive droite ou Saint Nom la Bretêche. Éloignez -vous de la bordure du quai, ce train ne prend pas de voyageur.
Métro Boulogne Pont de saint cloud- rond point Rhin et Danube direction gare d’Austerlitz.
Bus 52, 72, PC : tiercé gagnant !

Gare Montparnasse terminus Kersaint Ploudalmézeau.
Citerne en béton devant la cuisine et son microclimat.
Le Petit bois pour aller à la Ferme. On ne voit que le lait et les yeux brillants de Léonie quand on ouvre le porte monnaie.
Le bar épicerie de Nicole, avec ses portes saloon pour passer du comptoir aux bonbons qu’on mange sur le mur de l’Atlantique.
L’hotel Jaouen est une pension de famille où l’on sert du crabe dormeur un jour par semaine. Le Crabe Dormeur, j’en rêve !
Le tour de la Pointe de la Grande plage à la Gwiseiller, c’est la revue de deux mondes : du Télegramme au Monde diplomatique.
La Pendante était rouge et blanche. Elle a changé son maillot en jaune et bleu. Il faudrait revoir des codes des phares et balises , mais le bateau de Sncm est toujours rouge et vert et le large reste bleu.

HÉLÈNE BOIVIN


Naissance à Lannion, aucun souvenir, rien de tangible, état civil, point final.
Premier souvenir Lotissement de Ker Avel et son parking, océan-oasis des conquistadors à bicyclette.
Les vaccins chez le Docteur rue de la Mer et la baleine au stylo bic dessinée autour de la piqure.

Souvenir de deux grèves d’enfance : Kermagen pour la baignade, Pors Rand pour la pêche à pied.
Kermagen, la baignade, les flaques d’eau tiède entre les rochers (microcosmes, écosystèmes), le sable rare, les millions de galets et cette rampe en ciment ratissé que je m’obstinais à remonter pieds nus. Pors Rand, avant le Sillon, pêche à pieds. Parcourir des kilomètres en T-shirt, maillot de bain et vieilles tennis humides. Le panier en plastique et l’haveneau.

L’hiver, sempiternelles visites au château de la Roche-Jagu qui domine une rivière, le Trieux. Regards croisés : photo de la rivière par la fenêtre d’une tourelle (j’ai dix ans, un Kodak jetable, je suis en classe de rivière à Pontrieux) et, plus tard, le château à contre-jour sur son surplomb : mon père a oublié l’essence, le moteur du bateau est à l’arrêt, on doit remonter la rivière à la rame jusqu’au port de Tréguier. C’est l’horreur, j’ai mal aux bras et ce con de château me nargue.,

Autre souvenir. Ty Nevez, c’était le nom de la ferme. Devant la porte, frêle silhouette brune en sarrau, les yeux noirs (jamais su d’où elle les tenait), Jeanne, ma grand mère. La route se poursuit, serpente entre les arbres, vieux chemin de charrettes, brandes, talus, c’est long, surtout à pied. En haut du Méné Bré, la chapelle Saint Hervé, lieu historique, magique et sentimental (balades en famille avec les cousins). Plus tard, j’ai su que la chapelle du vieux saint aveugle servait aux messes dites de trentaine (relire Anatole le Braz et ses Légendes de la mort chez les Bretons de Basse Bretagne).

Quoi d’autre... des églises (Pleumeur Gautier ,Paimpol, Guingamp) des chapelles (Kermouster, Saint Gonnery, Goz Iliz), des cathédrales (Nantes, Quimper, Saint Brieuc), énormément.

Fin des vacances : Paimpol, quai Pierre Loti. Le claquement des drisses derrière les grilles du collège. La fin de l’enfance, le terminus.

FILEUSE DE NUIT


Vercors Chartreuse Belledonne
falaises brutales
forêts griffues
sommets pelés
où s’éboule
l’enfant

Bourbre Rhône Isère
méandres lourds
eaux sombres
remous profonds
où s’engloutit
l’enfant

Bourgoin Grenoble Lyon
béton triste
nuages gris
friches herbues
où hurle
l’enfant

JÉRÔME*


Apnée, clinique Bagatelle, tandis qu’en bas du perron, les désespoirs du peintre, rue Matteotti, s’émeuvent. Plus tard, à la piscine Monadey , d’autres apnées, gestes de grenouilles et têtards en bocal. Et rue du Mouzon, les vaches, tranquilles.

Miracle du buvard avec Mme Nimier. Bien plus drôle que Mme Galissaire et son encre rouge. Bien moins drôle que dans la cour de l’école Joliot Curie où cliquettent osselets et claquent cordes à sauter. Sur le siège arrière vélo, joue tendrement appuyée contre la veste en cuir qui pédale rue Iriquin. Salle Gambetta, crayons affutés aux natures mortes. Sur le goudron, chemin Roul, roulettes enfilées au pied. Rue Charles Gounod en petits gants de dentelle blanche, souliers vernis assortis. A reculons cours de la Libération et chez dame sans nom près du jardin coquelicot, touches d’ivoire en clé de sol. A Thouars, trouille des hommes des bois alors que rue Lafitte à hauteur des acacias, un balcon. Bar Plume la Poule, je voudrais une canette de bière s’il vous plait, bien sûr ma petite, voilà pour toi. Et rue du Mouzon, le claquement des sabots.

Equilibre sur pointe des pieds en ballerine rose rue Brémontier. Pas de course, loin de l’école Paul Lapie où l’orage danse l’apocalypse. Rires place Wilson, car les trèfles à quatre feuilles portent chance. Listen please, boys and girls, be quiet ! Debout sur l’estrade, dans la salle de classe du troisième étage donnant sur cour au lycée Victor Louis, Mme Tingaud. Salle d’attente, mur vert, couloir, porte, Docteur Estradère, porte, cabinet feutré. Echec inattendu rue Gambetta. Inévitable siège passager, rue de Trémeuge, Dr David. Rue Aldona, derrière volets marron. Et rue du Mouzon, une hirondelle, le printemps est arrivé.

ANOUK SULLIVAN


Boulevard Eugène Spuller | l’impulsion première sur les larges trottoirs et le plaisir des premières promenades tenant ta main, de retour du jardin Darcy comme chaque jour, éternité furtive partagée avec toi qui habite presqu’en face de mon immeuble sur le boulevard.

Rue de la Sablière | dans la pénombre, la douce retraite d’une grand-tante célibataire.

Rue Sambin | un nom qui souvent revient, un lieu dont je ne connais que le nom.

Boulevard de Troyes | la départementale 971 quitte la ville en longeant une zone pavillonnaire | déménagement boulevard de Troyes, nous n’habitons plus le même boulevard, nous n’irons plus chaque jour main dans la main | se replier dans le jardin privé, camouflée dans les feuillages à observer les jardins voisins.

Ecole maternelle, rue inconnue, perdu le nom des instituteurs, déjà les patronymes se brouillent, les autres enfants semblent si grands, si adroits.
Rue Paul Thénard | ta maison style années trente, les motifs de son portail noir, les craquements de fantômes dans la chambre d’ami où je reste dormir parfois, à nouveau marcher avec toi, se promener, musarder rue des Marmuzots.

Ecole primaire rue Charles le Téméraire, les hannetons emprisonnés dans des boîtes d’allumettes trouées, le ballon prisonnier, devenir moins sauvage, conter des histoires au petit groupe d’amies assis en rond.

Dimanche route de campagne, Is-sur-Tille, Til-Châtel, silence dans la forêt de Velours, Fontaine Française, Montigny-sur-Vingeanne, descendre à la rivière, tâches d’ombres et de soleil, Montigny-Mornay-Villeneuve sur Vingeanne, agglomérat de communes impuissantes devant la désertification rurale, où coule toujours la petite Vingeanne au pied des arbres.

Place Darcy | faire le tour de la place Darcy en voiture en rentrant de la gare pour remonter Victor Hugo ou descendre rue de la Liberté.

Montchapet | collège rue François Pompon, sculpteur de l’Ours blanc dont une reproduction grandeur nature surveille l’entrée du Jardin Darcy où nous n’allons plus jamais, déambuler avec des amis rue de la paix, rue Louis Devillebichot, rue Paul Langevin, sentiment de liberté, descendre l’avenue Victor Hugo pour danser chez Mme Franck, rare patronyme incrusté dans la mémoire.

Villeurbanne pour Noël, retrouvailles dans le petit appartement à l’angle de la rue Francis de Pressensé et de l’avenue Commandant l’Herminier, suivre le cours Emile Zola, la rue Anatole France pour la promenade rituelle vers les gratte-ciel avenue Henri Barbusse, le TNP et la mairie aux piliers cannelés où mes parents se sont épousés.

Transplantée au soleil avenue de Lattre de Tassigny, vie avec vue sur mer, ce rêve qui n’est pas le mien, avenue des Broussailles, rue Saint-Nicolas, Lycée Bristol, rejet massif du bleu, du bleu étincelant, des innombrables palmiers, de la fausse bonhommie, des couleurs saturées, de la rue Meynadier, de la rue d’Antibes, des boutiques chic, des boutiques moches, de tout ce bloc présent qui pétrifie, avenue du Petit Juas, blancheur des murs, déchiffrer laborieusement sous le regard aigu de Mme Dragacci, MJC Picaud, boulevard du Riou, avenue de la Croix des Gardes, les collines d’or et ce sentiment du sud qui coupe à vif, heureusement tu nous as suivis boulevard Montfleury avec Victor qui voit les rues de Dijon se superposer aux rues de Cannes, et si au bout des avenues larges comme des ruelles je retrouvais les artères de ma ville natale mais les virées en mobylette s’étirent sans mener autre part, il y a des trouées solaires aussi, boulevard Carnot, Lycée Carnot, l’humour, l’humanité de Mme Bonetti, professeur de philosophie.

MG


Portails fer de la Place des garages, murs creusés d’araignées osseuses par les rebonds, murs du château Simard, du château Sicot, du château en ruine en briques rouges, du château d’eau, châteaux qu’on connaît par les noms, par les murs verdis par où le ballon bondit comme un œil autonome et parfois contre la fenêtre de Maison Mormon,

ou roule le long du chemin Pascal noué derrière la rue Pascal, dans son dos, comme une cordelette, ou qu’on emporte sur l’îlot au milieu de la rue Chèvre résonner les containers,

ou qu’on emporte jusqu’à la Baraterie, au Sca,

ou qu’on emporte à Pignerolles cogner les blockhaus, les blockhaus enfouis sous les châtaigniers et que les entrées étaient murées on s’en souvient,
ou qu’on laisse dans le coffre pour traverser la septième allée du cimetière de l’Est, Jeanne Eckart, Yvan Lion, Paul et Raymonde Sillard, Hubert Lamoureux, et monticules de sable des morts-nés au bout, minuscules,

pour traverser galerie marchande d’Espace Anjou, hangar Market Gold face aux usines crevées avenue Montaigne, puis est-ce qu’on l’a toujours le ballon ou rebond seul, roulement seul, revenant sous le crâne, à Galilée escaliers excavés poussant vers le ciel en pleine rue, à square Puccini étoilé quarante trois années et demi de temps vécu assis sur le dossier du banc, face à rien, l’herbe et le gravier, Vingt et une années virgule 8 sur les murets Cormier et Dolto et qu’on va rue Jean Jaurès qui se termine par une église et une boucherie halal à Felix Landreau, et qu’on rêve à certains panonceaux de routes aux angles du carrefour, routes de la Pyramide, des Plaines, des Ponts de Cé, et qu’à chaque rebond du ballon, du ballon gonflé de souffle, les cartes nouvelles et concentriques apparaissent sur son globe ; parfois des portails-fer on va jusqu’à l’odeur de peau et de biscuit mous de Lebreton, jusqu’aux pierres parlantes de Corné, on visite Robert et Marthe Marchand, Famille Détriché à Cimetière Brun gratter les tombes des retombées grises.

MEHDI LOCHARD


Mon père qui allait rarement au spectacle, était rentré un soir tard avec un disque sous le bras : les Choeurs de l’Armée Rouge. Le lendemain, recroquevillé sur la moquette, j’écoutai religieusement cette chose étrange : Mmmm mmmm mmmmm mmmm, un long murmure presque inaudible, mais allant crescendo jusqu’à se transformer en une forte clameur et j’ai eu peur, j’ai vu les cosaques sur leurs montures nerveuses surgir de la grande forêt enneigée. Sur la pochette, les militaires n’ont pas l’air de rigoler, mais il y a un trublion qui est sorti des rangs et il fait un saut carpé en jouant du bandonéon. 
 J’avais douze ans. Nous habitions au cinquième étage d’un immeuble situé au 70 avenue Gaston Boissier à Viroflay, tout près de la voie ferrée. A Noël, j’ai reçu mon premier 45 Tours : On the Road again de Cannet Heat. Depuis, je n’ai jamais oublié ces premières fois où je découvrais un musicien ou simplement une chanson et j’y associais mentalement l’endroit où la rencontre avait eu lieu : rue Rieussec, le commis de mon père, pâtissier – il s’appelle Paulin – pose religieusement une galette sur son pickup. 1969, l’album Abbey Road vient de sortir. La guitare magique de George fait des vrilles dans ma moelle épinière. Au collège Jean Racine de la rue Racine, Robert Gasselin, dans la cour de récréation, commente avec volubilité le Cosmos Factory des Creedence Clearwater Revival. Au lycée Marie Curie de Versailles, Eric, deux rangs derrière moi, sort de son cartable 
Led Zeppelin II. Il me tend la pochette et dit « ça c’est du rock, mon gars ». Beaucoup d’amour (Whole lotta love) et beaucoup de bruit. Aux Feuillantines, un garçon fragile – François – me fait cadeau de l’album Fragile de Yes. A Epernay, Gilles Soulard imite à la perfection la voix de Peter Gabriel – en 1972, je n’ai encore jamais rencontré de fan de Genesis - Comme moi, il connaît par cœur les paroles de Super’s Ready and the Musical Box. Affalé dans une barque, sur la rivière Rotte en Hollande, j’écoute l’album Benefit de Jethro Tull - l’homme qui joue de la flûte sur une jambe. 
A Portobello Road, j’ai mis la main sur the Ultimate Prophecy. Dans un pavillon des Essarts-le-Roi, je me suis allongé au pied du canapé et j’ai embrassé B. au moment où elle chantait Il voyage en Solitaire. Au cinéma le Cyrano, j’ai soutenu le regard de l’homme à l’harmonica et le lendemain, j’ai reproduit fièrement le solo de guitare sur ma Gibson. A l’Action Christine, mélodie d’amour chante le cœur d’Emmanuelle. A la Fnac de la rue de Rennes, je plane, un casque sur les oreilles, les yeux fixés sur les sept lettres de PHAEDRA. Au drugstore des Champs-Elysées, je suis le premier à acheter l’album Let’s Dance de David Bowie, et je ne permettrai à personne d’en douter. Aux Lilas, rue des Châtaigniers, j’ai pleuré au commencement de l’Introït du Requiem de Fauré dirigé par Cluytens. Place d’Erlon, j’ai dansé un slow sur Say it ain’t so de Murray Head. Dans la forêt de Brocéliande, à Tréhorenteuc, dans le mystère de l’aube, retentit le son de la cornemuse du barde Ozegan. Rue Walwein, en pleine nuit et sous la pluie, Jeanne, la voix de Fip (j’ai lu quelque part qu’elle portait une veste de cuir et un jean serré) fait une annonce : vous venez d’entendre Again du groupe Archive. Je l’ai noté illico presto sur un post-it. Dans la Basilique St Denis, je marche parmi les gisants et les tombeaux des rois Capétiens tandis qu’Ibrahim Maalouf interprète son concerto pour trompette orientale, accompagné de l’orchestre de chambre de Paris. Au 17 bis, rue des Prairies, j’ai bu le thé dans l’Astrakan café en me laissant emporter par les mélopées d’Anouar Brahem. 
 Et puis, et puis, et puis, j’ai vu, oui, j’ai vu Franck Zappa au Palais des Glaces, Emerson Lake and Palmer au Palais des Sports, King Crimson à la Salle Pleyel, Kraftwerk au théâtre des Champs-Elysées, Docteur Feelgood à Pithiviers, Ange à Reims, Jack the Ripper à Melun, Robben Ford à Ris-Orangis, Buika à Nanterre, Christophe à Fontainebleau, Melody Gardot à Mantes-la-Jolie, Radiohead aux arènes de Nîmes, Bashung à l’Olympia, Johnny Winter à Bobino, les Chemical Brothers au Zenith, Eurythmics à Bercy, Manu Chao au Parc de La Courneuve, Ginzhu au Parc de St Cloud, Beck aux Eurockéennes de Belfort, Louise Attaque à la Cigale, Godspeed You ! Black Emperor au Bataclan, Death in Vegas à la Boule Noire, Cake au Café de la Danse, Joe Zawinul Syndicate à la Villette, Balkan Beat Box à la Maroquinerie, Vinicius Cantuaria au Duc des Lombards, Dhafer Youssef au théâtre du Châtelet...
 Et si après ça, vous osez croire que je n’ai pas eu une vie bien remplie, alors je vous répondrai comme Jean-Paul Belmondo dans A bout de souffle, si vous n’aimez pas la mer, si vous n’aimez pas la montagne, si vous n’aimez pas la ville, et surtout, si vous n’aimez pas la musique, il n’y a rien que je puisse faire pour vous.

GUY FAUVEL


Prologue. Mon père revient du Désert du Kalahari, le soir sa barbe est blanche.

Je suis de Johannesburg à la maternité le tiroir numéroté dos au lit de ma mère parmi toute une rangée de tiroirs comme ceux de la morgue, de l’autre côté du tiroir, la nursery, deux faces de la vie, la mienne et celle de ma mère. Il y a quelques heures, ces deux faces s’emboitaient à Françoise H. née V. Jamais je ne changerai autant que durant ces 8 mois où je n’étais qu’un seul et unique lieu.

Dans les heures qui suivent, Bernard, Marie, H. inscrit Thibaut prénom, Pierre prénom du grand-père maternel, ce Pierre-ci, André grand-père paternel, H. nom du père, sur le registre, et uniquement là, du consulat de la République Française, street or avenue, Johannesburg, France. J’habite dorénavant ainsi, sauf pseudonyme, erreur, acteur.

Mandela est en prison à environ 1257km, juste à côté.

Dans l’avion je suis, j’ai deux ans, j’ai ma propre place, fauteuil à côté de Jean-Pierre Rives, fin de la légende dorée.
 
Bourges, un lieu, un prénom, un mot, un objet : dans le petit passage qui relie la rue de la, trottoir d’en face, boulangerie aux roudoudous, à, au-delà, la Thomas, tomate, Tomassière, devant moi Léocadie porte un caban. Je la montre et la nomme.

Saint Germain en Laye. Le Parc aux Oiseaux et des ponts sous la Nationale - Route Nationale 13 -, la bibliothèque de Geneviève, on y reviendra, sans cesse, école Jean Moulin, entre ici la peur, Jean Moulin, les affiches d’Amnesty Internationale. Je ne sais pas faire mes lacets.

RER A. La Fnac des Halles ou la bibliothèque des enfants pied de Beaubourg. RER A.

Ascension jusqu’au conservatoire et fin de la musique.
Les vergers, le Pecq, Le Vésinet, la ZUP.
Fin de la petite enfance.
 
Enfance rue. Bordeaux : (bien articuler) moi Rosa Bonheur et Benoit Würstenberg, Naujac, Fondaudège, Mathieu Paulin, David Johnston, Matignon, Croix Seguey. Meriadec (John Ronald Reuel Tolkien est né à Bloemfontein Afrique du Sud). Je ne me souviens pas de la rue du Temps Passé (update 2015).

Toujours un peu plus loin. A la gauche du Grand Parc double bus en accordéon pour l’Ecole d’Arts Appliqués avec David Bourbaki et Stéphanie Barada, à la droite du Grand Parc, bus pour le SBUC Ferdinand de Lesseps, et fenêtre sur la Gestapo Charles de Gaulle en chemin - je serre le nœud - point.
Adieu à la Géométrie. Il pleut.

Cogniet, Carnot, Cardinet, Courcelles, Quatroux. Tous des Haussmann, putain !

Des livres, des livres, des livres, rien n’y fait.
Alors
vous sortez de la carte (You’re on your own (until the end of the world).

THIBAUT PIERRE ANDRÉ H.


Nationale dix, arbre couché sur la route, vent, pluie. Au carrefour de Pouillac il y a la grande maison. Dans la chambre au balcon, allongée sur son lit, une femme est en douleurs. Louis Jouanne, le docteur arrive à temps pour me libérer. Je suis née.

Le chemin sans nom, juste « le petit chemin » m’emmène au bout du monde derrière la grande maison. « Entrez sans frapper » c’est écrit sur la porte de La Galèze. A l’école publique Madame Dubois l’institutrice m’apprend à lire, à dire les mots à haute voix. Monsieur Dubois son mari me prépare pour l’entrée en sixième.

Il fait froid au carrefour des quatre routes de Saint-Palais-de-Négrignac, Sainte Colombe, Chevanceaux et Montlieu-Lagarde. J’ai onze ans, j’attends le car pour aller au collège à Montendre-Les-Pins.

A la Galèze Monsieur Jourdain, le poissonnier klaxonne. C’est jeudi, Paulette Ladaré achète des moules.
Sur son bureau Elie Furet garde dans un grand bocal des pastilles de menthe bleue. Elles sont collées les unes aux autres et me font penser aux vagues de la mer. Les dimanches il y a Jarnac, les virages qui font vomir, la Dordogne, Lascaux et le noir des grottes.

A Royan, j’ai douze ans et je respire l’air de l’océan

J’ai 14 ans. A Bordeaux les Navalais dans leurs beaux uniformes blancs me font rêver. J’achète la Jument verte de Marcel Aymé pour Elie Furet. Je traverse la place de la Victoire, je marche cours de Narbonne, et je frappe à l’internat, rue des sablières. La grande cour aux arbres allonge les ombres. Les robes de Soeur Michèle et Soeur Anne-Marie chantent leurs prières dans les couloirs anonymes. Madame Bertrand, professeure de français m’encourage a grandir. Le bocal aux pastilles de menthe bleue a disparu.

MARIE MOSCARDINI


Rue du Haut-Rocher, mais quand même pas le Mont Olympe, les sages-femmes m’ont accouché, déjà pas très volontaire, attendant de voir, CHU rayon maternité. Rue de l’Ermitage, ermite à quatre pattes, je découvrais le monde en commençant par la moquette. Rue Guynemer, ensuite, l’aviateur, dressé sur mes pattes arrière, j’ai levé le nez au ciel. À l’école maternelle de la rue Marcel-Cerdan, je serrais les dents, mais nous étions dans le quartier d’Hilard, ah ah ! alors je n’ai pas pris l’enfance trop au sérieux. C’est à l’école Saint-Exupéry, autre aviateur, que j’ai appris à lire, à écrire et à ne pas compter sur grand-chose. C’était place Augustine-Fouillé, « auteur du Tour du monde par deux enfants » : ces deux-là ont voyagé pour moi. L’école nous envoyait parfois prendre l’air à Noirmoutier ou au Collet d’Allevard. Les vacances se passaient à La Tranche-sur-Mer, Guérande, Saint-Malo, Pornic, La Trinité, La Baule ou Pralognan-la-Vanoise. Quartier du Bourny, rue Raymond-Garnier, « mort en déportation », j’ai continué à grandir, mais rue des Déportés, je me déportais souvent pour aller humer les livres à la librairie Siloë. C’est à la piscine du Viaduc que j’ai appris à ne pas savoir nager, et place de la Commune que j’ai construit mes barricades adolescentes. Les copains habitaient rue Pierre-Joseph Proudhon, rue Salvador-Allende ou allée Louise-Michel, mais on se regardait vieillir au collège Jacques-Monod, quartier des Fourches. Les promenades familiales se faisaient au jardin de la Perrine ou au bois de L’Huisserie, l’horizon local dépassait rarement la place du Onze-Novembre, la Porte Beucheresse ou le Leclerc de Saint-Nicolas. Au lycée Ambroise-Paré, on commençait à se cogner aux murs d’une ville-palindrome, Laval-Laval aller-retour, personne ne descend. Dans les salles d’examen du bac, au lycée Douanier-Rousseau, on espérait tous secrètement obtenir plus que la Mayenne.

RAPHAËL JULDÉ*


C’est rue des Fêtes que ça a commencé, avec la Meschigene qui empêchait de dormir à cause du balai. Rue des Fêtes ça n’a pas duré longtemps. Plus tard on y reviendra par la rue de Belleville. C’est rue de Bellefond que ça a continué, la vie de famille. Il y avait un arbre dans cette rue et c’est pour ça que ça a été là la suite avec la famille qui s’agrandit. Rue de Bellefond et la cour où on apprend à faire du patin à roulette avec Monsieur Bonhomme. Et Monsieur Bonnet qui descend des cerises par la ficelle en même temps que des injures. Les Berson qui partent un jour pour Rueil (ou Arcueil ?) et nous laissent leur appartement pour qu’on soit plus à l’aise aussi. Il y a eu les Vivant, les Mauduit et les Belle de Boisverd qu’on appelait les Ursule. Il y avait Pira, Seigneur ! On filait à Valleyre pour la piscine et la bibliothèque et les marionnettes avec Jean-Hugues, et le ciné club le samedi après-midi. On descendait au square Montholon, on montait au square d’Anvers et parfois on poussait jusqu’au square Villemin où il y avait un bateau. On sillonnait les rues par cœur. Rue de Rochechouart, rue de Maubeuge, rue Choron et rue Milton, rue Hippolyte Lebas, rue des Martyrs où allaient les petits par le grand porche en fer. On cabotait rue de la Tour d’Auvergne pour se faire remettre les dents d’aplomb par des apprentis qui apprenaient et nous on faisait les cobayes. On naviguait rue Bleue et rue Cadet où il y avait Kangourou au coin qui nous faisait briller les yeux de ses trésors d’Ali Baba. On se perdait parfois pour retrouver la cité Trévise et en passant on sniffait par les trous carrés du parking et ça donnait la nausée. On nageait aussi, dans les piscines du 9ème et de plus loin, il y avait la piscine Valleyre où on a appris et où on retrouvait les copains le dimanche matin, celle de Decour, sous le lycée, où on a nagé des kilomètres chaque semaine, la piscine Edouard Pailleron où il y avait un une coursive avec les cabines tout autour et la piscine Pontoise aussi, un peu sa sœur jumelle, la fabuleuse piscine Deligny sur la Seine où on n’a nagé qu’une fois, dans l’eau qui est dans l’eau. Et puis surtout la piscine Bernard Laffay, la piscine Georges Hermant, la piscine des Tourelles et plus loin la piscine de Noisy le Sec, la piscine de Bondy, et les piscines des banlieues tournesol, la piscine de Troyes où on allait chaque 11 novembre et la piscine de Chamonix où on nageait en regardant le Mont-Blanc. On a appris à naviguer dans le métro aussi et on descendait toutes seules à Poissonnière ou Cadet selon d’où on venait, une station après, pour apprendre. Cadet Poissonnière Gare de l’Est Chateau-Landon Louis Blanc Stalingrad Riquet Crimée Corentin Cariou Porte de la Villette, alors on allait au dragon ou sur la grande pelouse du triangle et parfois c’était le déluge et on faisait des glissades fantastiques sur l’eau qui faisait comme un lac sur la pelouse miroir. Et dans l’autre sens Cadet Le Peletier Chaussée d’Antin Opéra Pyramide Palais Royal... Entre Cadet et Palais Royal on prend les passages et on traverse un bout de Paris en secret, passage Verdeau, passage Jouffroy au bout duquel il y a le musée Grévin puis on traverse les grands boulevards et on reprend passage des Panoramas, à la fin on débouche vers la rue Vivienne où il y a la Bibliothèque Nationale et puis on peut bifurquer par le passage Vivienne avant d’arriver à la fin dans les jardins du Palais Royal où on peut toujours marcher à couvert par la galerie, là bas au bout derrière le jardin, il y a la cour où on faisait du patin à roulettes au milieu des colonnes de Buren. Les colonnes de Buren, la pyramide du Louvre, le Pont Neuf emballé par Christo et on avait gardé un bout du ruban. Le jardin des Tuileries, la place de la Concorde et l’obélisque avec à gauche les colonnes de l’Assemblée Nationale et à droite celle de la place Vendôme et si on rentre à pied on peut avoir aussi les colonnes de la Madeleine et les colonnes de Notre-Dame-de-Lorette. Alors on remonte la rue des Martyrs, on oblique la rue Hippolyte Lebas, on remonte la rue Milton, on oblique la rue Choron, on remonte la rue de Maubeuge, on traverse la rue de Rochechouart et on oblique la rue de Bellefond où on a appris le patin à roulettes avec Monsieur Bonhomme.

JULIETTE DESMOTS


5 heures du matin, une clinique dans le 4° arrondissement de Marseille

Les premiers mois Rue Maréchal Fayolle dans la chambre de mes 4 sœurs .

A 1 an, arrivée Traverse des Charmettes, endroit charmant au bout du monde, une impasse où en bas de la traverse la glace était livrée. Quartier d’Enco de Botte à Allauch . Les chênes, maison indéracinable, jardin trop grand.

2 ans jusqu’à 18 ans, École Chevreul, rue saint François de salle,

Trajet en car, tous les jours aller-retour pendant des années,

Traversée de différents quartiers, les 3 lucs, St Julien , Beaumont, St Barnabé, La Blancarde.

Mademoiselle Rey nous accueille au portail en nous soulevant par les cheveux ou par l’oreille gauche

Madame Lavigne une institutrice qui raconte des histoires contradictoires.

Mademoiselle Azalbert avec sa barbe et sa morale

Cours de récréation bitumée ombragée par des platanes, les jours de pluie le cloître

Cours Pierre Puget, en face du Palais de justice, visite à mon médecin homéopathe qui accompagne les FOI (fièvre d’origine inconnue)

Tous les dimanches, la messe, Église Ste Rita, aux 3 lucs, la sainte des causes perdues, 1960 le concile Vatican 2 passe par là et la messe n’est plus obligatoire

Des dimanches à Bru Aurillac, jeux à cloche pied sur le cours du village,

Des dimanches d’été sur la grande plage de la Ciotat ou aux bains militaires à Endoûme, chaleur, ciel bleu, mer chaude où l’on reste des heures

Des parties d’été en Corse, Cours Paoli à Corté où les grand mères qui observent la rue à travers les jalousies, où l’on se baigne dans la Restonica et surtout le Tavignano, eau gelée mais tellement agréable, plaisir de la peau douce

2 étés à Morzine, maison en bordure du village, excursion à Avoriaz

11 ans, équitation dans le quartier de la punche toutes les semaines

12 ans, tennis à Bois luzy, toutes les semaines

L’adolescence, Cinéma le madeleine où Mademoiselle Albrieux organisait le ciné club de l’école, de l’autre côté du boulevard Sakakini. Début d’un rêve d’ailleurs

ANNE TUFFELLI


Rue de La Monnaie : c’était la rue de chez les Frison, amis de mes parents ; Marcelle et son mari Gaby, l’électricien du village - La rue Denis Longuet c’était la rue de l’école derrière la boulangerie. Place du général Leclerc : on habitait cette grande place, la place du marché où l’on retrouvait une fois la semaine, quelques visages connus et, trop souvent, Marie Des Cimetières, La vieille femme en haillons noirs, la vielle vagabonde qui faisait peur aux enfants. Rue Gambetta c’était la rue du Familistère où on allait chercher plaquette de beurre ou œufs qui manquaient pour les recettes de Maman. C’était Nesle, et contrairement à ce que la mémoire recrache, il n’y a pas de « s » au bout du nom de cette petite commune de la Somme, au centre des axes Amiens /St Quentin et Péronne /Compiègne. A Ham il y avait « La Maison des enfants », le grand magasin fétiche où Maman nous achetait une fois l’an, de jolis vêtements, mais Noyon, Laon, Péronne, on ne sait pas trop ce qu’on allait y faire ou refaire , des courses ou des papiers d’identité, des documents ? La Picardie est un vague très vague quelque part d’enfance, d’où ne restent que des bouts et pas de carte. Des bouts de vert en fait, le vert des fins de semaine, celui des sentiers forestiers : forêt de Compiègne, forêt de Crécy, Rouy-le-petit avec son petit pont. La Manche était tout près, mais Berck, Dieppe, le Touquet-plage, jamais entendu parler, on n’allait pas vers l’ouest, on aimait bien ici, ça devait suffire. Mr Drasech, Monsieur et Madame Debruisne étaient les instituteurs. Il y avait aussi le Docteur Pinsonnet ; La semaine dernière, Maman m’a dit qu’il était mort. Je lui ai demandé quel âge il pouvait avoir, elle ne s’en souvient plus, mais j’ai entendu que ça lui faisait un peu mal, la mort de cet homme qui nous a vu tout gosses et qui s’est si bien occupé d’elle et de nous, avec un minimum de médicaments. A cette époque, on avait encore le temps de parler.

SMERALDINE


Une DS - une DS descend l’avenue des platanes - une DS à l’intérieur une femme et dans son ventre deux filles à naître - elle vient d’un petit lieu de ruisseaux de maisons basses elle vient d’une petite montagne Achdorf - Suzanne c’est son prénom - une DS à l’intérieur un homme avec dans la tête le corps les yeux la voix España Andalucía - Esteban c’est son prénom - il vient d’un petit lieu de place brûlante de rues blanches - Albox et autour - le chemin pour llano de los Olleres - un jour sa maison s’ écroule de l’ intérieur de l’extérieur - passé enchevêtré - des particules de prénoms dans le ciel Maria Juan Roque Angelina Leoncio Antonio Lazaro et le vent embarque les particules à Buenos Aires Madrid Barcelone Alméria et - d’ autres villes d’autres noms - c’est la guerre - un torrent violent charrie les os et entraîne tout - loin très loin sous la terre - Dieu le loue Castellum - c’est leur petit lieu - Deilauvart - Dieulewart Deilewart Deullouart Dieulowart Dieulowardt Scarpone Scarpona Dieu le ward - quinze ans dans la/cette petite ville - à pied dans la grande rue la place de guerre la route de l’ école la route du collège la grande route nationale la route de la gare - et plus haut la route de la mine - et plus loin plus tard à vélo sur la route de Griscourt Jezainville Bezaumont- et pour leur nom la rue de la Bouillante la rue des Trappiers la rue de la Quemine la rue du Bois l’ Épine- la rue du Versoir - mais je n’y vais pas - une DS - une DS descend l’ avenue des platanes puis la rue de la Chavée roule maintenant sur l’ avenue du Général de Gaulle puis traverse Belleville puis Marbache puis Pompey puis Frouard puis Champigneulles entre dans Nancy - les deux filles sont déjà nées

ANA NB*


Champagne ! Champagne, et puis voilà. Un 31 décembre, à Lisieux, dans un appartement au deuxième ou au troisième étage de la place Thiers, aujourd’hui place François Mitterrand, un immeuble situé exactement en face de la cathédrale Saint-Pierre. Champagne, et c’est quatre ans d’attente, de tests et d’examens qui sont balayés par l’ivresse. Début octobre, neuf mois plus tard à peu de choses près, clinique Juliette de Wils, au 6 de la rue du même nom, à Champigny-sur-Marne — Juliette de Wils, le nom si souvent entendu dans la bouche de ses parents qu’il croira longtemps Juliette une amie d’enfance de son père, connue à Port Said, quand le père de son père travaillait au canal de Suez — il vint au monde comme un boulet de canon, selon le mot du médecin, le docteur Avignon, qui n’eut pas même le temps d’enfiler ses gants et sa blouse ; comme un bouchon de champagne aussi, et sans doute, s’il avait connu l’histoire, aurait-il choisi cette métaphore peut-être plus raffinée.

Le baptême à l’église Saint Saturnin, 5 rue de Musselbourg. Dans sa mémoire Saturnin sonne comme le nom d’un personnage du Bois-Joli : il lit Saint Saturnin et c’est à Aglaé et Sidonie qu’il pense, Le Manège enchanté sur l’ORTF qui apparaît, Zébulon, la vache Azalée et le chien Pollux de son enfance, une enfance qui passe par l’école élémentaire Georges Politzer, rue Gaston Soufflay. Souvenirs sous forme de flashs rapides, trop rapides pour pouvoir bien les isoler, ciels bleus, les yeux plissés par le soleil, cols roulés orange, short bleu marine dans la cour de récréation bitumée, un grillage qui sépare la maternelle du primaire, un sac de billes qui se déchire, des pleurs, un genou en sang, le visage sévère d’un instituteur. La maison, rue Carnot, il s’en souvient mieux, les marches qui conduisent au couloir de l’entrée, oui, mais revus mille fois sur des photos, lui enfant, riant du chat et du chien qui tournent autour de lui, comme le salon, la chambre des parents, mais le jardin, la grille en fonte qui fait l’angle par laquelle il observe les passants, un pistolet à eau à la main, ça c’est un souvenir à lui. Champigny, Champignac-en-Cambrousse pour lui c’est pareil, il n’a pas dix ans et Spirou, comme Tintin, c’est sa fenêtre sur le monde.

Maison-Rouge-en-Brie, dont il ne verra jamais plus qu’une simple route que traverse un passage à niveau qu’ils empruntent dans l’Aronde conduite par son grand-père maternel pour se rendre dans la maison de campagne où ils passeront tous leurs étés, avec sa sœur, comme en écho à la Maison-Blanche dont il entend parler au journal télévisé, et Port Said, Le Caire, Beyrouth, les souvenirs de son père, Bruxelles, Champignac, Moulinsart et la Syldavie, le monde on le lui offre en partage, et réels ou fictifs, les lieux dont on lui parle sont les lieux de l’ailleurs, son territoire parcellaire, son aventure.

PHILIPPE CASTELNEAU*


Suis venue au monde dans la ville des rillettes et des 24 heures (tiens, c’est aujourd’hui, coïncidence) ;

Oh ! la route d’Angers… peut-être dans cette poubelle (quelque chose qui traverse la tête)

Non, dans la dernière maison de la route qui s’appelle maintenant avenue Felix Géneslay, au 276

Soudain un nom surgit, Martinet ou Martinon… z’étaient maçon de père en fils… non c’était Dumartinet BTP et Pierrot, le monsieur immense, je crois les propriétaires de la première maison de mes parents

Puis le boulevard Jean Jacques Rousseau, au 167, juste en coin de rue

Puis la rue Jules Ferry, pour les écoles du même nom, maternelle et primaire
Madame Lascoume (avant Mademoiselle, titre auquel elle tenait beaucoup) et sa reproduction des Tournesols de Van Gogh

Madame Caudan qui un jour s’endormit dans sa baignoire mais qui m’avait fait découvrir les participes passés et ses accords ;

La gare de triage, le bruit lancinant des trains et les souvenirs des bombardements que la maîtresse de CM2 nous raconta

La rue Denis Papin,

La rue Courard et la maison de mon premier amoureux,

La rue de la Collectivité où les maisons se tenaient chaud les unes les autres
Les Comptoirs Modernes, le premier dépôt où grand-père et Papa y passèrent tant d’heures, les magasins J, le rouge et le jaune, Miss Goulou ou Miss J, je ne sais plus

Puis le 4 de la rue Pierre Pavoine, Pavoine, le résistant, pas Pivoine, la fleur à la naissance de ma sœur ;

Puis grand saut vers le centre-ville et l’entrée en sixième

La rue Berthelot avec le car qui partait du Maroc, passait par la lune de Pontlieue pour le lycée du même nom (ça s’appelait lycée dans ce temps-là)

Puis le lycée Bellevue, pour le bac, plus loin dans la ville avec passage devant Montesquieu, le lycée des garçons,

La cathédrale Saint Julien et le Vieux-Mans où de nombreux films de cape et d’épée seront tournées

Mettre ses pas dans les pas de François Villon en arpentant les ruelles

Sans oublier les samedi et dimanche passés à la rue du Pavillon et la salle de basket Gouloumès

Et parfois un saut à l’Oasis pour le marché

Et la rue de la Cité et son boulodrome qui portait et porte encore le nom de mon grand-père paternel

Et toujours la fameuse route d’Angers mais un jour, jusqu’à Angers

Le lycée Chevrolier et l’extraordinaire Monsieur le Professeur Dassé et ses livres de l’armée sur lesquels nous avons commencé à découvrir le traitement de l’information

Puis… puis… puis…

Des jours, des années,

Un jour, le 33 rue de la rivière à Saint Pavace

Et retour dans la cité du Roi René

Avec pour souffler Etriché et ses peupliers, ses chats et ses chiens

Des années, le passage du TGV, le chien percuté

Après la Provence…

Et de nouveau, le Roi René

Et… et… et

Nous sommes aujourd’hui !

DANIELLE MASSON*


expulsion Clinique St Jean rue du Marais centre Bruxelles soleil de juin, constatation être gémeaux

installation obligée 34 avenue Van Beesen commune de Jette, très commune et paisible entité de Bruxelles non loin de Molenbeek la décriée un demi siècle plus tard

panades, biberons, siestes deuxième étage appartement deux chambres entre Lydia mère hollandaise employée à Compagnie Générale de Signalisation Lumineuse et Raoul père moitié français (région Reims si mémoire fiable) représentant en matériel électrique pour je sais plus qui

poussette, courses à superette avenue Giele à 100 mètres ou quartier du Miroir (tous commerces) ou encore épicerie tenue par monsieur Piret, si peu épicier et si pédophile, passons

balançoire au jardin d’enfant avenue Woeste toujours à Jette, garderie privée dirigée par Paulette Gustin avec puéricultrice Miette je sais plus comment dont chouchou dixit ma mère, griffe de chat sur paupière toujours là

dimanches chez grand-mère Angèle avenue Jacques Sermon commune de Ganshoren contiguë à Molenbeek aussi, gâteaux, cakes et bavardages entre français, flamand et hollandais

vacances régulières en Suisse au bord du Lac Léman à La Tour-de-Peilz chez Yvonne soeur de ma mère devenue marraine, batifolages en piscine de Vevey et rencontre le samedi matin au marché avec vedettes dont noms connus bien plus tard, David Niven James Mason, mari de la marraine copain avec Géraldine Chaplin enfin c’est ce qu’il prétend, tout ça entre 0 et 15 ans ne veut rien dire
vacances encore à La Panne dernière station avant la France ou en Drôme à Dieulefit ou Poët-Laval ou Sanari au bord de la Méditerranée et que le soleil comme souvenir évidemment les photos ne sont faites que ces jours-là
mercredi après-midi auprès voisine de palier, plantureuse africaine madame Merlin, nom enchanteur dites-le et devant sa télé découverte de Belle et Sébastien (plus la suite avec identification complète dont toujours pas remis), Zorro, La Piste aux étoiles avec Roger Lanzac et Pierre Etaix ou je me trompe
immersion dès six ans au Collège du Sacré-Coeur, rue Louis Delhove commune de Ganshoren encore derrière Basilique de Koekelberg où première et seconde communion comme ça c’est fait, madame Gignon comme première institutrice et tout roule en enfant modèle

tentatives de clubs sportifs comme football à Anderlecht avec célébrité nationale Paul Van Himst d’où horreur du foot (toujours pas remis non plus), comme judo en dépassant pas ceinture jaune salle de l’Institut de la Sagesse, école voisine pleine de filles (la mienne pleine de garçons, toujours pas remis rebelote)

visites trop régulières au docteur Jamez, impressionnant moustachu qui hospitalise à la Clinique Molière, comment échapper au théâtre après ça, seule période où amaigrissement inexpliqué à l’entrée de l’adolescence et heureusement compensé largement depuis

immersion petit à petit catastrophique dès 12 ans à l’Institut Saint-Louis rue du Marais centre Bruxelles juste en face de Clinique Saint-Jean où naissance on s’en souvient, d’où attrait pour les marais en général (on dira toujours pas remis), parcours en chute libre jusqu’à 19 ans, préférence pour café du Botanique où flippers interminables et tous déjà scotchés à Lio qui étudie au lycée voisin Institut Gatti de Gammond mais chante déjà Banana Split, plus vieille d’1 an mais on a bien ri (si si remis pas de souci)

fascination pour la forêt grâce à caravane achetée par parents et installée à Nassogne dans les Ardennes belges pas loin de Marche-en-Famenne à l’orée de la forêt de Saint-Hubert, années miracles à découvrir heure de l’apéro des adultes, pétanques sous le soleil (à l’époque régulier) et amourettes inavouées pour Nathalie et sa soeur Sylvie venues de Namur avec René Loutz leur père professeur de mathématique et Arlette la mère esthéticienne ou pédicure ou comptable enfin je sais plus

fascination aussi pour acteurs de cinéma qui s’affichent au Festival de Bruxelles juste à côté de l’Institut Saint-Louis dans le Passage 44 boulevard du Jardin Botanique et premier autographe de Bruno Crémer et année suivante de Bernard Giraudeau

vacances scolaires à occuper comme enfant unique et journées entières à accompagner boulot du père Raoul qui vend sa marchandise dans toute la Wallonie, conséquence vu Charleroi, La Louvière, Liège, Mons, Soignies, Ath, Gembloux, Spa, Verviers, Waremme, Arlon, Ciney, Genappes, Peruwez, Couvin, Jodoigne, Eghezée, Huy on ne va pas tout citer mais kilomètres bouffés à qui mieux mieux

si pas sur les routes paternelles rester avec Lydia au boulot maternel sur commune d’Ixelles avenue des Mélèzes et lire les bandes dessinées (tout Spirou, Tintin et discrètement avec argent de poche Fluide Glacial, A Suivre, Métal Hurlant, Charlie Mensuel, Circus) genre par ailleurs appris durant deux ans à l’académie de Saint-Gilles avec Eddy Paape dessinateur de Luc Orient jusqu’à ce que planches montrées au dessinateur Hermann, admiré pour Comanche, et qui sans pincette descend en flamme et dégoûte à jamais (remis et sans rancune)

après adulte c’est bon merci

CLAUDE ENUSET* *


Clinique Mauriceau, jamais su où c’était, mais elle n’existe plus

Cité Daste 4 R+8, c’était haut, au + 6

Jean Claude Prager habitait dans le R + 8 en face, jamais plus revu. Larmes.

Au RDC du R + 6 à gauche, Blek le Roc, Kit Carson, ils ont disparu.

Avenue de l’URSS (morte le 26 décembre 1991) avec son école normale qui a disparu, remplacée par les services administratifs de l’IUFM.

Sur le chemin de l’école le cinéma Saint Agne, rue Niel (en face de la caserne de parachutistes qui s’est volatilisée). Le serviteur de Dracula avait conservé ses cendres, il égorge un promeneur imprudent, le sang coule sur les cendres, Dracula renaît pour le deuxième épisode, pas mauvaise idée.

Caraman, les vacances à la ferme, on égorge le poulet, le sang coule sur l’ail et le persil, on fait cuire, ça s’appelle la sanguette, très bon mais jamais remangée.

Rue des Martyrs de la libération, toujours en hauteur lancer de noyaux d’abricots dans les jardins du siège de la Gestapo (aucun risque, en 1961, les gestapistes s’étaient évanouis).

Rue des Iris, il a fallu mettre des Iris dans le jardin, sinon y en avait pas. Pop’s OK également dans le jardin. Longtemps qu’ils sont partis.

Et alors ?

Et alors on continue, comme Dracula.

GÉRALD GALTIER*


Hurlement à l’hôpital La Grave première bouffée d’air avaler de travers Miracle rue Matabiau Françoise lâche les mains de son fils Mathias le regarde émerveillé comme s’il marchait sur l’eau

Pénis rue Roquelaine l’exhibitionniste du quartier ouvre son imperméable beige à Françoise qui éclate de rire

Cri strident dans le quartier de Jolimont les gros doigts poilus du pédiatre

Nouillant décalottent violemment le gland du prépuce de Mathias

Les rêves prennent la parole rue du Taur les patients du docteur Ly poussent sa porte en bois brun tel un taureau trainant derrière lui un martyre

Scandale à l’école Sermet madame Devaux tire au sort le nom des élèves à fesser en fin de classe ça tombe sur Mathias, le docteur Ly furieux hurle sur l’institutrice menace de l’enfermer à l’asile Gérard Marchant là où Chantal la schizophrène s’est un soir immolée par le feu

Chuchotement devant la fresque murale de la chapelle des Carmelites « — jadis des dieux habitaient le ciel » dit l’ami Saïd camarade peintre d’un tableau bleu-nuit troué d’étranges spirales

Déchirement : Paul Confavreux n’habite plus rue des lois, sa famille déménage subitement à Sète, ville d’une plage où repose Brassens chanteur moustachu qui passe sa mort en vacances

Romance à la bibliothèque du Périgord, Anne Aïgoun envoie Marine Jorda dire à Zoher qui répètera à Mathias qu’elle est amoureuse de lui au grand désespoir d’Audrey Ribet

Confidence rue de Rémusat sur le chemin de l’Entrecôte Mathias serre le poing et confie honteux à son père son angoisse pour les choses sexuelles
Rires à Ramonville, le docteur Ly laissera-t-il Mathias conduire sur ses genoux la R5 rouge délavé à l’entrée du Hameaux des Sorbiers à l’insu des voisins le barbu monsieur Michard sa chienne Cora le glacial monsieur Pissard au 51 Ly sonne faux dans le quartier des noms qui finissent en -ar même au cimetière Latécoère il y a des monsieur Renard des madames Guyomard et Ly Kiet au milieu d’eux disparu sous une dalle de marbre droit comme un I dans son plus beau costume lui que l’on a connu qu’en peignoir orange dans ses mains les vers de Po Chu Yi, Li Po et autres poètes chinois

Exception Boulevard d’Arcole "moitié ne prend pas de e" écrit Anne Delon au feutre rouge

Fou rire au collège Pierre de Fermat, Julien Lopez écrit dans sa dictée "le matin, il se levait de bonheur"

Faute de frappe à la galerie des pénitents gris, le docteur Thang n’est pas fino mais sino vietnamien, il peint à l’aube dans la cuisine avant le réveil de Mathias et Pierre Emmnauel rue Saint Pantélon dans un appartement aux murs noirs vernis

Politique rue des filatiers boutique Filasie Mathias et Pierre-Emmanuel passent l’après-midi à dessiner des moustaches sur la photo d’un certain Jean Marie Le Pen

Accident capillaire place de la trinité Jean Pierre le coiffeur alcoolique rate la mèche à la Marc Paul Gosselaar de Mathias qui s’en va en pleurant

Tremblement sous kimono rue Bayard monsieur Bruce demande un volontaire pour démontrer une clef de bras

Palais des sports John Mac Enroe se plaint à l’arbitre d’entendre la sonnerie d’un téléphone venu des bureaux We’re supposed to play in that noise ?

Tennis aux Pont Jumeaux Mathias change son geste au service pour ressembler à celui d’Agassi

Foi rue Saint Sauveur derrière une porte entrouverte Mathias surprend la prière de Zoher le musulman à côté de son père tous deux agenouillés

Humiliation rue Gambetta un type d’une classe dit à Mathias en riant : tu es une fille ou garçon ?

Mensonge à Esquirol Mathias prétend être sortie avec une fille nommée Tessa aujourd’hui morte

Conservatoire de danse rue Larrey le baiser de Sandra a le goût d’un autre

Trahison dans une cité de Jolimont, Wally passe aux aveux

Intervention à Arnaud Bernard, Mathias menotté à une fenêtre taira l’identité du dealer qui vient de bien le servir

Freestyle au Jaures DJ King Size et trois jeunes Mc du THC crew enchainent punchlines et rimes multisyllabiques

Doute au Besame malgré ses dix-huit ans le videur demande à Mathias sa carte d’identité

Ennui avenue Honoré Serres amours et amitiés ont perdu leur goût

Madame Edwarda de Georges Bataille dit tout bas l’adolescent au libraire d’Ombre Blanche

Silence à l’université du Mirail Mathias lit de plus en plus et parle de moins en moins

Solitude au bout du village de Lussan-Adheillac Mathias retrouve son vieux chevalet d’enfance et peint son autoportrait

Sur la route de Seysses, Mathias rencontre Léo Ferré dans sa voiture

Nuit Blanche rue Ritay, Mathias lit d’une traite Lol V Stein

Disparition place de L’Europe Barnard dit à demain et ne rappellera plus jamais

Chez sa mère réfugié Mathias lit écrit ne parle plus du tout

Vol 256 Aéroport de Blagnac quelques livres dans un sac Mathias quitte

Toulouse sur un coup de tête et ne reviendra plus.

ANH MAT*


La rue Notre-Dame a des pavés de granit gris, ronds comme les galets de la plage de Roscoff, et qui donnent le même son creux quand on les heurte, Madame Balandras, qui a un visage rond et un chignon sur le haut de la tête, vend du jambon rose dans sa charcuterie, une peinture sur verre comme on faisait au début du siècle montre un grand pré où des moutons et des vaches paissent, à l’intérieur d’un cadre d’or fait de minuscules feuilles de laurier. Elle et son époux en tablier, tels deux caryatides, saluent le chaland depuis le seuil de leur boutique. Ils font face au proche de la cathédrale et à la petite librairie, vieille bâtisse à pans de bois où l’on peine à croire que jadis séjourna la Duchesse Anne. Toutefois, la librairie porte son nom et fourbit sa plaque commémorative. Voie romaine de Rostrenen, Loc Maria, le bois de Kerbescon, la Naugée, Châtellaudrin, Loc-Envel, Callac, Bullat, Kergrist, Plouguernevel, Maël-Pestivien, là où personne jamais n’a dit jamais qu’elle est passée, c’est de là pourtant que ces bois, que ces pierres viennent.

Le portail de la cathédrale Notre-Dame de Bon Secours, dans le porche, des plaques votives de marbre, et des cierges qui brûlent, durant le pardon, je chante, dans les bras de mon grand-père, Yves Morvan : ‘J’aura, j’aura, j’aura du nougat… » en écho de l’Ave Maria, sous les oriflammes de velours qui flottaient dans le vent, comme la procession s’ébranlant, sortait en foule dévote sur le parvis. La famille est pliée de rire. Une autre fois, descendant la rue Notre-Dame vers la place du centre où se trouve la plomée, la fontaine de cuivre vert sombre en forme de vasque que portent quatre néréides, à la Saint-Jean, je me balance portée d’une main par ma mère et de l’autre par Raphaël, il est revenu du Pays de Galles où il est étudiant, avant, il était l’un des petits chanteurs à la Croix de Bois du château de Crépy-en-Valois dans l’Oise, où mes parents travaillaient.

L’on remonte vers l’église par une ruelle en tournant avant la pâtisserie Pasquier où le père d’une camarade, Virginie, nous avait laissé pénétrer dans les vastes cuisines où flotta jadis un enivrant parfum de crème pâtissière et de raisins de Corinthe. J’aimais par dessus tout ce gâteau en forme de pèche, une brioche coupée en deux, fourrée d’une crème jaune, très légèrement gélatineuse, le tout sous la scintillante pourprée d’un onguent de sucre rose et surmonté d’une fragile petite queue de carton où tremblait une minuscule petite feuille de pâte d’amande verte gravée de six rainures, dont une centrale. J’aimais aussi les glaces à l’italienne, jaunes et roses, qui coulait d’une machine ventrue, telles de glorieux flambeaux baroques, la dame qui la servait je la nommais inexplicablement Ombline, car je baptisais alors l’univers d’une pléiade de noms imaginaires.

J’aimais que mon père vint-là, dans cette maison de dame Tartine, acheter un pain au chocolat qui me semblait toujours bien gros pour mon quatre heures, et qu’il ramena ma pèche et sa Polonaise le dimanche, posées sur leur carton dans leur triangle de papier au bout d’une ficelle rouge tandis qu’il dissertait sur les mérites comparés de Martinet et de Pasquier, statuant invariablement pour la légèreté moderne de Pasquier, visible notamment dans ses crèmes et ses mousses, par opposition à la crème pâtissière au beurre à l’ancienne des gâteaux compacts de chez Martinet, jugés un peu désuets, mais respectables car n’était-ce pas jadis où la famille le Parquier au grand complet, nos aïeux, se fournissait dimanches et fêtes ? S’ensuivait le couplet paternel (pédagogique et républicain) sur la nécessité de se méfier de l’étouffe-chrétien, ce gâteau que la bourgeoisie guingampaise achète après la messe car elle a un estomac durci par le fanatisme et l’hypocrite ragot, et sur la nécessité absolue de lui préférer le savoir et la science, qui supposent toutes deux de prendre soin de son estomac. Bon mot de Canguilhem ou livre de Nietzsche arrivaient à l’appui du propos. Lors de ses passages, allumant de vertueux contrefeux, ma grand-mère, Andrée Pennec, m’offrait de petits anges de massepain et des sucres de pomme de chez Martinet en me racontant l’histoire de Joseph et ses frères, que je préférais aux autres, et concluait en imitant Jonas dans le ventre de la baleine. Au fond du cairn de Gavrinis, sur cette petite île aux parois de pierre tracés de lignes et de sillons tels de grands tambours maoris, je me suis vue devenir ce Jonas.

Ma mère tenait à la vie saine, la vie non pâtissière. Ce credo ne tenait pas devant un gâteau, aussi insistait-il d’avance, pour ne les voir que derrière une vitrine, à l’exception du Paris-Brest de son anniversaire. Elle achetait régulièrement de ce pain au levain biologique qui avait un arrière-goût de cuivre, dans la boutique située à l’angle de la place, plus bas, boutique de convertis, rarement ouverte, qui se trouvait près d’un immeuble étroit et médiéval où mes parents avaient une maison en indivision, je pensais alors que leurs locataires, les Lapin, qui tenaient une succursale pour une maison d’assurance, étaient en réalité un espèce particulière de gens, du fait de l’étroite de cette maison tordue, j’oublie peut-être le nom de ces gens mais peut-être aussi leur nom-même m’avait-il inspiré cette croyance. Je n’imaginais pas qu’ils puissent utiliser seulement le rez-de-chaussée pour leur activité professionnelle et vivre ailleurs, je croyais donc qu’ils devaient obligatoirement passer aux étages une fois leur journée terminée et donc diminuer de taille pour y vivre, comme dans des livres que j’avais alors dans ma bibliothèque, les Petits hommes du Gros Hêtre, la Famille Fenouillard et les Chapardeurs. Je n’osais pas vraiment poser de questions à ce sujet car dans la famille l’on racontait que mon oncle enfant avait dit, en sautant au cou d’un homme de petite taille qui passait dans la rue : « Mon nain » et avait voulu l’emmener avec lui de force ce qui semblait, dans le discours adulte, un épisode à la fois héroïque et humiliant illustrant la condition des enfants qui n’avaient pas atteint l’âge de raison. Aussi passais-je en marchant vite ces environs, où se trouvait aussi le palais de justice, imposante bâtisse de granit gris.

D’une ruelle humide où se trouve le presbytère, l’on descend dans un escalier en colimaçon à deux coude, en granit blond, qui longe l’ancien château, une grande demeure surmontée d’une girouette qui donne la direction du vent conduit à la place du Champ au Roy où une petite fille blonde nommée Marion, qui portait de ces sandales chinoises de tissu à boucle et, vers la fin des processions de la fête dieu, après la fête foraine, s’était enfoncé un clou dans le pied, qui avait percé la fine semelle de caoutchouc, et maman l’avait portée jusqu’à la maison de sa grand-mère rue du Grand-Trotrieux car elle se tenait là, un pied en l’air, en larmes, au milieu de la grand place jonchée de bris de verre, de tickets de loto et de pétards brûlés, après le départ des gitans.
Descendant vers la rue Ruello et le Trieux, dont les rives abritèrent plus tard notre maison, l’on tombait sur la maison de la famille, maison de granit gris, assez grande, où je m’étonnais de ne pouvoir aller jouer, non plus que dans le verger qui descendait, en contrebas, vers chez nous, et que je voyais tous les jours depuis la lucarne de ma chambre. Je m’attendais à y retrouver le voile de communiante de la petite sœur Louise, la poupée cassée de Jeanne-Charlotte, Mamie, mon arrière-grand-mère, enterrée par ses frères dans le jardin, les insignes républicaines de son père le libre-penseur de l’école des ponts-et-chaussée qui était si distrait qu’en croisant Mamie dans la rue, il soulevait son chapeau en lui disant : « Bonjour mademoiselle », les tissus et les broderies que, pour leur trousseau, les deux sœurs cousaient dans leur chambre, les pansements et la charpie qu’elles préparaient pendant la guerre. Je ne trouvais trace de cela qu’en suivant la route de Bourbriac et de Callac, partant pour Rostrenen, à plus d’une heure de route, dans la 4L paternelle. Nous passions toujours, en partant, par le moulin des Salles et en face, ce magasin de tapissier où ma mère avait fait refaire ses fauteuils d’acajou. Pour me distraire, le tapissier m’avait montré du crin de cheval et de grands rouleaux de bois blond, comme des anglaises, qui étaient dans son atelier. J’aimais aussi les embrasses des rideaux, ses grandes cordes brillantes, végétales comme des lianes, et qui se terminaient comme des cordons de militaires soutachés, en glands, en pompons et en franges. Je caressais leurs petites têtes rondes comme j’aurais fait de chatons ou de chiots et je me roulais dans les plis somptueux, voiles, velours et satins des rideaux de lampas.

Mais nous ne sommes pas descendus au moulin des salles ni à l’ancienne scieries des grands oncles, Louis, Charles et Henri, frères de Mamie, un peu en contrebas de là, vers Bourbriac. C’est un lieu de promenade que je crains un peu, passé le pont de bois qui s’effondre en son milieu, c’est un bois touffu où l’on entend parfois les coups de fusil des chasseurs, au lointain du château des Salles. L’on voit parfois garée là, comme jadis il eût laissé son fidèle destrier, la Porsche rouge du Marquis. Je reste dans la rue de mon enfance, au coin de l’escalier qui y descend, venant du centre ville, lorsqu’on évite la descente à pic de l’autre bout de la rue, celle qui passe devant l’ancien verger du couvent des sœurs (des centaines de pommiers rarissimes abattu pour construire la nouvelle école où je ne me plus jamais) et la petite maison du champion consacré au concours du plus grand mangeur de boudin. Comment se nommait donc cet homme, qui ne me semblait jamais assez gros pour son exploit ? Il sortait souvent un tout petit roquet noir et blanc à poil ras. Je ne reviens pas sur mes interrogations concernant la nature de ce concours (s’agissait-il, en terme de performance, de juger l’ingestion en termes de quantité ou de débit, je veux dire de rapidité ? Il ne m’est jamais venu à l’idée que j’aurais pu poser la question à ce monsieur, à l’époque, au lieu de le scruter comme je le faisais en me posant toujours cette même question qui reste à ce jour sans réponse même si je suppose qu’il s’agit probablement d’une combinaison, le concours ayant lieu en une occasion et durant une période limitée de temps afin que les spectateurs aient loisir de l’observer et d’encourager les participants alignés à une table devant leur assiette. Il ne s’agit que d’une supposition).

Avant l’escalier donc, autre accès vers la rue du Petit Trotrieux, en bordure de rivière, escalier souvent tapissé de nombrils de Vénus et de liserons car le mur était creusé à même le granit, ou bien très vieux, fait de pierres collées par de la terre crue, des lézards se nichaient aussi dans les interstices, avant de passer devant chez le meunier Bébert qui avait une banane de rocker, des épingles à nourrice un peu partout, et entretenait (disait-on) un grand élevage de rats dans ses farines ainsi qu’un chien qui se jetait contre le portail qui s’étranglait de hurler au paroxysme de la rage quand l’on s’avançait à moins de quinze pas, se trouvait « le bistrot des souls », de triste réputation, d’où sortaient vacillant et sentant l’alcool des hommes, ombres sans visage, goules remontées de la rivière, qui me terrifiaient. Un jour, prise d’une crise d’éthylisme aigüe, une vieille femme avait remonté sa jupe en riant aux éclats et esquissé un geste obscène dans ma direction, qu’il me semble avoir compris, tant l’horreur médusée m’en revient encore.

Et puis je passe la porte de la maison de ma mère. Voilà qu’elle se referme sur moi, en silence.

ELEN RIOT


En cheval ! A travers les pentes de la vallée de la Selle.
Certains disent « à le », mais ceux qui lui sont intimes disent encore « au ».

Au Cateau-Cambrésis, le clocher de l’Eglise Saint Martin s’écarte et s’élance depuis les cordes tressées et tortillées. Ça balance dans la courée.

Charles et Auguste se sont confondus. Sont-ils frères ? Peut-être jumeaux ? Auguste plus fréquentable même si Charles c’est juste au-dessus. Auguste Seydoux, c’est la rue, mais c’est aussi l’école jaune et c’est doux aussi, parce que madame Deloffre sentait bon le beurre sucré. Madame Deloffre c’était la dame au chignon, c’était madame pipi en plus gentille, c’est la dame qui ne vieillit plus.

Une 205 grise sortant de la belle Résidence rue des corbeaux, Mamé Degrémont, cheveux courts couleur du véhicule transporte des passagers Pierrot au caramel qui finissent leur course rue d’En Bas. Quand le temps municipal rebaptisera la rue, Louise Michel, les caramels laisseront leur place aux cartes postales en chocolat - de Carnac.
L’immortalisation de la tête blonde soulevant des œufs de pâques sur les rives du Flaquet-Briffaut. Vingt ans plus tard, la tête moins blonde mais des souvenirs frais d’échappées dominicales au Bois-l‘Evêque.

Mains agitées et bidons vides rue du Bois Monplaisir. Fontaine de Montay et bidons pleins. Les transporteurs se croisent quand, rue du Faubourg de Cambrai les barattes se remplissent de lait.

Une chute du haut du pont de la rue des Digues mais en XXL. Les poissons argentés de La Selle ont disparu et il n’y a plus de pièces d’argent non plus… Patauger dans un marécage…Ouvrir les yeux, encore le même rêve.

Avenue de la République, monter… jamais… aimer descendre chez Madame Lâffut qui collait ses pansements- réglisse à un franc avant les violents allers-retours de ce prof dégénéré. La masse gluante, blanchâtre, étalée sur le trottoir de la même rue qui saisira dans ses tentacules, les jambes de l’affreux jogging vert qui les portait, les gluait… la honte.

Les rosiers Desjardins au bout de la ruelle des Loups suspendus aux croches et doubles croches d’une flûte traversière qui t’accroche au passage d’une gamme. Un, deux, trois quatre répétait madame Gamet dans les locaux de l’Amicale.

Bouquins rime avec crottin. Ça sentait l’écurie ! L’univers livresque cloisonné entre le club équestre et une ferme qui a fermé depuis. La bibliothèque municipale toujours rue du marché aux chevaux.

La paille rappelle les granges, convoque les fermes et l’odeur du fumier mais c’est aussi l’immersion artistique, Place du commandant-Richez. La femme en bleu du Musée Matisse qui cherchait ses yeux. « Est-ce que, quand on est nu, on est bleu » ? et, « est-ce que, quand on est triste, on est nu » ? Premier dialogue avec Dieu, les fesses sur un tapis de paille irritant.

Un troisième jalon rue des Remparts avec la projection du premier film sur grand écran et puis, une fenêtre qui s’ouvre sur un chemin qu’aucune carte ne situe encore. Place du Trois septembre 1944, coincée dans un pyjama géant, un personnage pour le Lycée Camille Desmoulins.

Parcourir l’espace en le nommant, nommer le souvenir par le lieu et un voyage qui arrive à point nommé.

ALINA MAMISTIF


C’est Laval où Jane ne veut pas être institutrice comme ses parents, ni professeur comme son père l’espère…

C’est Rennes où Jane se marie avec Bernard pour fuir ses parents… par dépit… pour…

C’est Paris où Jane veut aller, où elle les emmène, elle, Bernard et l’enfant…

C’est Paris où Jane, Bernard et Charles travaillent dans la même boîte…

C’est Juvisy-sur-Orge, où Charles trouve deux appartements dans le même immeuble, années d’après-guerre, babyboom, crise du logement. C’est là qu’ils s’installent, Jane et Bernard et l’enfant au premier, Charles, sa femme et leurs deux enfants venus de Montpellier au quatrième.

C’est Villiers-sur-Marne où Jane et Charles, voyage professionnel, lâchent leurs couples respectifs et en inventent un autre, et un enfant, toi…

C’est Etampes, où Jane et Charles se retrouvent un soir de décembre : on les tue ? on les quitte ? on laisse nos enfants, toi les deux moi le mien… on part tous les deux et l’enfant à venir ?

C’est Brétigny, la maison des parents de Jane, qui ont fini par accepter… tu y passes beaucoup de temps, souvent malade, enrhumée… et puis Jane au sana plus d’un an…

C’est Antony, la naissance d’une petite sœur et c’est Wissous, Charles quoi… folie… maladie… et Jane… ne voit rien, ne sait rien, ne dit rien et tes six ans, tes sept ans, tes huit, tes neuf, tes dix, tes règles il s’éloigne… ta vie… silence…

BRIGITTE SYLVAINE


Cartes : Cassini ; Cité de l’Essertot et « Par date de construction » In « Les cités ouvrières des Mines de Blanzy : 1837-1939 de Frédéric Lagrange ; Google Earth.

Jusqu’à mes six ans presque et demi, époque à laquelle est né mon jeune frère, le queulot de la famille, j’ai habité à Chez l’Ecuyer, un nom qui reste pour moi plein de mystères.

Ensuite, j’ai grandi dans une cité minière. Quand je dis ça, on pense tout de suite au Nord. Eh bien non, j’ai grandi en Bourgogne, en Saône-et-Loire, près de Montceau-les-Mines, à Saint-Vallier plus exactement, dans la Cité des Gautherets.

Elle n’existait pas du temps de Cassini. Ma grand-mère qui est née à la ferme de l’Essertot, d’en bas ; il y avait aussi celle d’en haut où habitait son frère et ses neveux, l’a vu construire à partir des années 1920.

Au début, elle accueillit surtout des immigrés d’origine polonaise qui venaient travailler dans les mines où trouver de la main-d’œuvre était difficile suite aux pertes de la Première Guerre mondiale. Les puits portaient des noms de saints : Claude où se trouve aujourd’hui le Musée de la Mine de Blanzy, Louis, Barbe -si elle est connue pour être la patronne des sapeurs-pompiers, elle est aussi celle des mineurs, Elisabeth ; celui des lieux où ils étaient aussi. Le dernier à fermer, en 1992, fut celui de Darcy. Il ne resta alors, pendant quelques années encore, à Saint-Amédé ce qu’on appelait « la découverte » c’est-à-dire la mine à ciel ouvert.

Dans ma tête et mes jambes, je l’ai tant parcouru aussi bien à pied qu’à vélo, la Cité dessine un escargot entouré par le boulevard de Verdun dont la cité ne débordait pas trop.

Les rues portent presque toutes des noms de découvreurs et d’inventeurs : Jacquard, Pasteur, Arago, Lavoisier,… avec quelques exceptions littéraires : Molière, La Fontaine, Corneille et quelques rappels des origines polonaises de ses habitants : Varsovie, Koscuiszko, Sobieski, Copernic, Rybnick. Et puis, la rue de l’Essertot, le chemin de la Verrerie et l’avenue de la Marne qui fait triste écho au boulevard de Verdun.

La ligne, un chemin à peine carrossable, qui conduisait au stade de Saint-Amédé, parallèlement à l’avenue de la Marne et dont j’ai découvert il y a peu de temps qu’il s’appelait Allée des Charmilles.

Moi, j’habitais la rue Nièpce, c’était facile pour indiquer le chemin à ceux qui venaient nous rendre visite puisque c’était celle de la chapelle. Cela permettait au béotien de se repérer dans ces rues et dans ces maisons le plus souvent jumelles qui lui paraissaient toutes identiques.

Le nombre de pièces et la disposition des logements étaient très variables. Nous en habitions un avec une annexe cela faisait un 4 pièces ; en haut deux chambres, en bas, en-dessous, la cuisine et la salle à manger et puis la fameuse annexe distinctive… des autres types de logements.

Dans la Cité, deux frontières. La première est plutôt floue ; en effet, la Cité s’étend pour un tiers sur la commune de Sanvignes, le reste sur celle de Saint-Vallier dont les habitants qui s’appelèrent longtemps les Saint-Vallériens sont devenus les Vallérois il y a quelques années, laïcité oblige sans doute.

Et puis il y a celle qu’on appelle « la Grande route » qui sépare la cité en deux. C’était la GRANDE ROUTE où se concentraient les principaux commerces et trois cafés dont un seul existe encore aujourd’hui, celui de l’Olympia qui jouxtait le cinéma du même nom.

L’affiche du dernier film à avoir été projeté resta longtemps sur la façade : « Deux hommes dans la ville » avec Jean Gabin et Alain Delon, souvenir d’un temps révolu.

La grande route, c’est l’avenue Max Dormoy du côté Saint-Vallier qui se prolonge par l’avenue de la République sur Sanvignes.

Enfant, je franchissais rarement la limite de la grande route sauf pour aller à l’école de filles ; c’est aujourd’hui la seule école primaire qui reste dans le quartier ; l’école de garçons étant devenu un lieu- que se partagent différentes associations et un espace communal. Elle porte aujourd’hui le nom de professeur, trop tôt disparu, de français et d’histoire-géo au collège Nicolas Copernic.

Il suffisait aussi de la traverser pour faire des courses et se rendre chez le médecin qui partageait un grand bâtiment, l’ancienne « Goutte de lait » avec les sœurs et le dispensaire où nous allions pour les petits bobos voir le Valomi, c’est ainsi que nous appelons l’infirmier, et la sœur Warsova.

Dans les années 1970, seront construites la route express dont le nom véritable est RCEA (Route Centre-Europe Atlantique), elle passera juste derrière les deux fermes de l’Essertot, on entend depuis la Cité le flot presque continu de la circulation et la cité du Bey, les premiers immeubles que connaîtront Les Gautherets. Là, les noms des rues sont ceux de femmes célèbres du 20ème siècle : Berthe Morisot, Colette, Maria Montessori, Hélène Boucher, Sarah Bernhardt.

Au-delà, la rue des Puits, où il n’y en a plus, est aujourd’hui le seul chemin pour se rendre directement à l’hôpital tout proche ; pour ce qui est de son nom à lui, il a varié dans le temps et l’usage que chacun en fait dépend souvent de son âge : Hôpital de Galuzot ou Hôpital Jean Bouveri mais aujourd’hui son nom officiel est Hôpital de Montceau alors qu’il est sis sur la commune de Saint-Vallier. C’est dans un de ses bâtiments aujourd’hui presque abandonnés que je suis née ;il y avait dans ce qu’on appelait « le petit château » qui fut l’ancêtre de la maternité qui aujourd’hui a été regroupé avec celle de l’Hôtel-Dieu du Creusot. Tout cela est une autre histoire.

MARIE-NOËLLE BERTRAND*


La Salamandre, esprit de l’eau se cache dans le Rantin de la petite Rome – Romorantin – La Sologne des forêts de chênes et de bouleaux t’appelle. Viens t’allonger près des bondes des étangs, là sur la chaussée. Courmin, Bezard, Queue de Loup, Les Landes, Mariné

Nous irons à Longueval nager dans la Sauldre sous les petits ponts près du moulin. Viens, te dis-je, nous nous nourrirons de la Nature ; carpe farcie ou faisan aux girolles, des asperges en entrée et des fraises au dessert. Tout est là, au bout de ta main, Aux Granges ou à Loreux.

Le soir, par une nuit sans lune, je t’emmènerai avec les copains à la chasse au Dahut dans les bois de Theillay. N’ai pas peur, nous sommes à tes côtés… Et demain, nous pêcherons l’étang de Batarde que mon grand-père a vidé cette semaine. Pendant qu’il jettera son filet, nous grillerons des tranchettes d’anguille en buvant le vin rouge qui rend fou.

Viens, petit Raboliot, allons relever les collets. En passant dans le faubourg Saint-Roch on va peut-être croiser Mimoun, ce géant perché sur son vieux bicloune et qui crie « Ah ! Ces sacrée bon Dieu de fumelles ! »

Viens voir mon paradis, mon pays, mon Combray.

PASCALE SANDRÉ


Rue de la Fontaine au Clerc sapin qui colle aux doigts des cailloux de couleur Brissac M. Chevaux Carine Clara le docteur Georgin l’Aubance qui coule sous le pont les ricochets la salle de danse sous le cerisier Rue du Château très haut Quincé farafadet écrasé sur la paroi du pont rue nationale mosaïque secrets derrière la haie école Robert Desnos ou école des Jardins doigts dans la terre La Ferté/Bernard la maison-perroquet le carrelage dans la chambre tout laisser tout laisser derrière soi rue Joliot Curie faire comme si comme si on était bien ici collège Val d’Huisne dureté les bancs le sol de la cour où on n’ose plus courir pourtant plus turbulent que l’école des jardins le docteur Prieur doit se baisser pour ne pas cogner sa tête au chambranle de la porte Mme Guet celle-là pas gaie du tout M. Labbé sa voix flûtée la danse à l’Escal t’es pas assez pas assez Zicmu 2000 Pascal lycée Robert Garnier les bâtiments en préfabriqué la cafète des capuccino au Daim le docteur Pechmajou Patrick tant de cheveux sur le visage et chantes si mal en plus Laurent la salle des fêtes de Saint-Aubin des Courday confidences à une guitare électrique le Marais-café avec Charly la porte Saint-Julien l’Huisne qui à côté le kebab de la rue couverte l’Huisne qui passe au milieu qu’on voit par des vitres la rue couverte qui fait comme un pont sur la rivière il y a un lien entre tout ça il y a un lien où il est le lien est-ce que c’est l’Aubance et l’Huisne qui se ressemblent est-ce que c’est ça que tous les ponts se ressemblent celui par lequel on s’entraîne à ricocher ne reste que l’impression floue mais heureuse d’avoir réussi une fois sur dix à faire rebondir la pierre six fois presque sept et le reste un gros plouf et c’est tout c’est drôle ça y est je suis la meilleure parce que je réussi une fois sur dix mais on s’en fout alors quoi il est où le lien dans tout ça parce qu’on peut pas faire des ricochets sur l’Huisne j’ai même pas essayé mais je le sais parce que l’Huisne elle file trop vite elle est pas assez calme elle articule des glous glous turbulents et les grenouilles viennent pas se poser sur les nénuphars de l’Huisne parce qu’il y a pas de nénuphars et même si c’est beau c’est pas possible de jeter des pierres dans la rivière si on la voit par une vitre il faudrait déjà briser la vitre avant de s’amuser y jeter des pierres qui feraient toutes plouf question d’inclinaison si on est trop haut penché sur la rivière c’est juste pas possible de faire des ricochets comme ça à un mètre ou deux de la rivière c’est juste pas possible il faut être au bord presque à la même hauteur qu’elle sinon ça rebondit pas peut-être en branchant la guitare à l’ampli bidouillant un peu au hasard on arrivera à trouver un son qui soit un peu fluide et doux comme celui de l’Aubance sous les nénuphars à l’ombre et qui ne dit rien juste fredonne.

CLARA MELQUIAD


Autobiographie toponymique ; topo-autobiographique mimé, miné ; jambages, traits, courbes dans la mémoire d’endroits de nos jours à l’envers.
Marcher dans le temps ; remonter des rues les noms, de places en places vides, tordues dans la crispation de l’éclair.

Suspendues les images de l’enfance aux enseignes repeintes ; les portes de la cité se referment sur l’hiver et froid mais l’hiver n’a pas de rue à son nom ; ni le vent, le soleil, la pluie, les gouilles, les rivières noyées sous la brume de novembre quand je me dis que tout l’eau va à la Samaritaine croisée un jour de Pentecôte dans un recueil d’Apollinaire et gamin j’ignorais que sous le pont Mirabeau peine la Seine mais les ponts de Paris, je savais par une chanson de Montand qu’ils existaient.

Le temps autoritaire s’est enfuit ; les cartes des orientations brouillées ; l’espace a pris une gamelle ; s’est vautré dans le vertical concentrationnaire mégapolitain ; retourner d’où je viens ; refaire le parcours des maisons gorgées de vécu ; de cris, de rires, larmes, drames, pelotages, copulations, miroirs, fards, secrets, musique à fond, chansons de salles de bains, de cuisine reprises à capella dans les étages, grincements de parquets, claquements de portes, de fenêtres au vent, tapis tapés, chasses d’eaux, bruits de luttes, fracas, vaisselle, talons sur le carrelage, la cloche de l’horloge, celle du laitier, conversations de paliers, potins, commérages, marmaille en pagaille quand le silence mais pas un silence silencieux un silence bourdonnant bleuté dans les chaumières et sur le toit, une grille reliait leur esprits, leurs yeux captivés, alignés, en demi-cercle au salon, à l’Objet du Culte.

Il arrivait qu’il bave toute la journée ; seul sans interruption.

Présence approximativement cubique et bavarde ; dedans ça bouge mais pas elle ; le non-vivant boit le vivant et non seulement on entendait mais on voyait ; le cinéma à domicile et faudrait, dans le grand massacre universel, que je retourne ma veste et chez moi pour y récupérer des toponymes qui ne diront rien à personne vu que chez moi c’est ailleurs, ici en l’occurrence ; et faudrait -par quel bizarre renvoi du hasard ?- encore aller fouiller les décombres des souvenirs histoire de dénicher un tesson, un manche de casserole, ressort de sommier, fauteuil défoncé, un truc, un sorte de madeleine qui se serait passée là ; pas ici mais là-bas ; loin, sur le continent, plus loin encore, dans le temps où il faudrait que je m’aventure au risque de m’y perdre et pas fini ; faudrait relier ces évènements extirpés de mon enfance, de celle que j’aurais pu vivre, de celle que je n’ai jamais vécu, de celle que je vivrai dans mille ans, de celle que j’ai vécu sans la vivre, de celle sans sel ni cheval, de celle pas la mienne, de celle de papier, de celles que je vis partout en même temps -mais les faire défiler me prendrait largement dix mille fois celle-ci à laquelle je ne trouve ni début ni fin - car la fin n’en est pas une sauf la faim et le début pas un cependant des buts qui nous entrainerait à relier ces évènements extraits du sommeil de l’enfance aux ruelles étroites d’une coquette citée médiévale ; en Suisse, années soixante où l’on verrait un petit gars de l’épaule droite sinon d’un coup sec de la paume gauche ouvrir et disparaître dans le Ventre des Vieilles collées l’une à l’autre, tricotant aux carreaux des fenêtres des chandails pour les volets glacés plaqués contre des murs que le terreux Soleil d’hiver ne réchauffe pas et l’enfant ressort du Ventre des Vieilles au déclin la renaissance italienne mais pas en Italie, en Suisse, en plein calvinisme chuchotent les seuils ; sous son bras droit, le tas de prospectus a légèrement diminué, faire des ronds, du blé ; de l’oseille un peu dans des rues sans nom pour lui qui les connaît comme sa poche même certains escaliers qu’il grimpe afin remettre de la main à la main, des pubs déplaçant dans l’air du dernier étage une odeur de papier mou, grasse d’encre fraîche quand du palier en vieux chêne un parfum de cire butinait les narines ; les locataires, un couple d’anciens sans boite aux lettres, ne quittaient pas la cage ; donc le môme montait ; faisait son boulot, que les dieux des promos adoucissent les veillées des vieux amants.

Les rues s’appelaient « Rue de la Maison De » ; Près De Chez ; En Face De ; Au Début De ; A Côté De ; Plus Haut Que ; Plus Bas Que ; A Gauche De ; Celle A Droite Après la grande bicoque bleue en haut de la ville ; au 18, la rue Juste En Dessous des Trois tonneaux ; La Petite Rue Avant la Laiterie ; Devant La Fontaine du Sanglier ; Sous Lopital, la Rue où Travaille Papa, celle du Docteur Untel, celle du Boulanger, de chez Machin, celle de la Blanchisserie, du Boucher du Bas, du Fleuriste, l’Inter pour Grand Hôtel International, (un phare au confluent de deux rivières) ; rue de la Grosse Banque, de la Gare, de l’Église, de la Poste, de Derrière la Pharmacie, la Route Quiva au Cimetière, La Menant à la Piscine Passant Devant une Veille Église aux Siècles des Siècles, celle Avant de Longer l’Été Suant, un Interminable Mur Blanc ; la Place du Cirque, la rue De la crèche, le Chemin Vers le Petit Pont ; l’autre pont portait le nom de l’affluent qu’il enjambait ; topographie patronymique.

Autobiographie infra-rouge, sale, blême, bistre, cristalline, beige, arc-en-ciel, brune, rousse, ivoire, ébène azurée, ultra-violette, ondulatoire, essence cristallisation, devenir mais quoi dans ce monde rempli de vide ? l’autre d’un autre devenu autre pour ne plus être soi : réplique d’une réplique répliquée repiquée au hasard des champs de bataille ronflants dans la salle de classe où son regard file par la fenêtre fermée rejoindre au terme d’une matinée volée, la Bosse et la neige et la luge, lourde glisse bien sur les archives en pente.

En ville les bouches fument de froid ; sous le bras du presque ado le paquet de pub a fondu tant qu’on ne le reconnaît plus ; rue de la Cigogne, un bistrot ; en se rapprochant on pourrait lire dans les yeux du gosse une étrange malice, la joie sur son visage et aussi l’entendre inlassablement reprendre le refrain d’un tube de Polnareff « sous quelle étoile suis-je né ».

Une question ? Ou chantait-il simplement un voyage dans le temps perdu ?

LAURENT SCHAFFTER


A tous ceux qui n’ont rien demandé et surtout pas à venir au monde, étalage de beauté et de faux semblants.

Tout Chatou la Résidence et son lâcher de ballons. Melchior le cabanon pour t’entraîner à rentrer dedans et sortir dehors. Allée des noyers. Ça colle des aphtes et pédaler à fond , ça t’allonge les oreilles. Escalier A premier étage en face de l’école. Paul Bert et première tentative d’évasion, non tu n’a jamais rien vu. Déchaînement de Fumius. Pas exprès. Alors que, impasse Sous-Bois jusqu’à l’école maternelle de Dame Halkerman, les dieux aient son âme et ses Sylvain-Sylvette, avait si bien ouvert le monde malgré le doigt en moins ; Andrée, mal, pas cette main mangée par lapin de Garenne, Colombes de la campagne, et Maréchal Foch, droit dans ses bottes, pour la défense de M.C ZIROLDO les réfugiés déjà ? Silence et bagarre pour elle.

Rue des écoles. Carrés mis les uns dans les autres. A l’est maternité, un nouveau petit frère dans le tiroir de la clinique Bonneville, à l’Ouest, rue Malpertuis, passer tout droit devant l’imper vert. Sans broncher.

Autre tentative d’évasion : église, lécher les vitraux : Saint Marcelin gardien de moutons et toute l’équipée sauvage sur le mont Golgotha. Paul terrassant le dragon de la Sainte Victoire et à côté Ange Gabriel y allant de son annonciation. La Sainte Famille, chenillant sous les bombes en chewing-gum de Georges rue Haut et fort de son plus bel entourage, noir.

Escapade cinq. Au moins ; herbiers de toutes les couleurs, forêts de Saint Cucufa, de Saint Germain, de Saint Marly et de Saint Versailles. Vers d’autres sentiers. Marronniers Chênes Boulots Pleureurs Hêtres de sensibilité revêtue. Loup y es-tu ?

Escapade réussie, Lucy, chaque année la cure de toute les vaines cours goudronnées d’où Passy flore n’émergerait pour rien au monde chic. Vaches empilées se dandinant gaiement, Rosamonde, Marcelle, Babeth, Fanchon, Marguerite et à ne pas confondre avec Julius qui course les petits imprudents fils de fer derrière pas encore électrifiés et partout les bouses fraîches marquant la carte avide d’explorations . Arcy, Bessy, tenez-vous le pour dit.

Chacun sa grotte, ses vers Menton de terre à cibler, cannibales de ruisseau furieux allée Crevisse à bon dieu et plus au sud, rapine de vipères à têtes triangulaires. Sinon, suivre le chemin d’Émile de Foin comme à Paris celui du 136 Émile Zola, le coucou à jamais du bas de l’immeuble gris. Et le matin, ferme des Boireau, panneau en gros, juste à l’odeur, le lait. Rentre n’aie pas peur, Mathilde et Pierre ça sent jusque dans l’anti- monte en l’air le lait et colle partout les mouches en dentelles noires au plafond.

Ferme des Veniger, tu peux tâter le pis doux aller les doigts qui s’enfoncent c’est mou et chaud mais chou et mots qui tanguent, vomis. Plutôt évader les porcs si mère la truie. Trop vive la vie. Silence.

Escapade six. Retour au bercail. Rue des Landes, descente à La Belle Honnie à fond, siffle le vent pour se laisser emporter sans s’arrêter et bing, clinique Brimont pour la couture du corps volant sous les mains estampillées Gosse.

Escapade sept. Angleterre. Piscine et chemins de traverse. Aphrodite et Melesina. Pelouse interdite.

Escapade huit. Bibliothécaire suédoise, Chahuneau et Reynaud veillent au grain : Céassaut et toutes les Folcoche La Chocolaterie et LES IBIS louées soient les oies derrière les arbres signes d’ALAIN. Chut, tais toi. Et écoute, vlà les Little help from my friend. Et tout le bois en stock. Champ boule TOUT.

CATHERINE LESAFFRE



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 12 juin 2016
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