13.10.01 | la mort en boule (et en carton)

"Rest In Pets : Biodegradable cardboard" – Source : Packaging Design Served


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1 _ COMPRESSION

D’un point de vue marketing, excellent. On laissait les chiens, ânes, chevaux et tout ce qui, pesant plus de 30 kilos, était susceptible de tomber sous la loi de l’incinération obligatoire. On se concentrait sur le petit : le chat, le rat, le lapin, le poisson si vous vouliez (prévoir plastique préalable). Ce n’était pas triste. On vous le vendait brut ou décoré. Et puis surtout humain : toutes ces bêtes ont des yeux si humains, il ne leur manque que la parole. Les petits cercueils étaient donc anthropomorphes, comme on avait toujours dessiné les cercueils (souvenir du Tandis que j’agonise de Faulkner, où on dépose la mère sens tête aux pieds pour ne pas froisser sa robe de mariage). Et sous le couvercle un petit espace décoré et ligné où vous pouviez recopier un poème, une pensée, ou juste dire au revoir avec les signatures de toute la famille. On insistait bien que tout cela était biodégradable, comme ce qu’on mettait dedans. Après, faites-en ce que vous voulez. Reste que pour les chats ce n’était pas commode : ces bêtes-là, figurez-vous, meurent en boule. Alors tant pis pour l’anthropomorphie, on avait inventé ce petit cercueil hexagonal, et on avait encore doublé la fortune.

 

2 _ RENVERSE

Repose en paix, ô animal chéri qui était mon miroir en mieux. On n’aurait jamais dû laisser se disperser tous ces cercueils de carton sans collecter sur le site web de la maison toutes les épitaphes que leur adjoignaient les clients : on aurait même pu leur faire payer un supplément pour en faire un livre d’or, une mémoire éternelle ? Repose en paix, avec tes quatre pattes, ton poil et ta merde, ô toi qui nous aimas mieux que jamais ne sut l’humanité indifférente. Mais tout avait vraiment commencé avec cercueil hexagonal, ce cercueil boule : les momies péruviennes, ces enfants sacrifiés tout au haut des montagnes gelées, endormis puis assommés d’une pierre, n’était-ce pas dans cette position qu’on les avait retrouvés ? Que c’était triste, ces murailles de plaques et d’urnes dans les empilements près des incinérateurs. Une fois qu’on eut appris à replier les humains en boule – il fallait juste s’y prendre dès le décès, et à l’hôpital on vous faisait ça pour rien, on estimait le gain de place à 62,3% : on vous repliait les gens en boule, mais avec affection : on appelait les morts "nos boulets", et tout le travail du deuil commençait comme on roule une pierre. Plus faciles à superposer, plus faciles à honorer. On en arrivait aussi à reconditionner les vieilles tombes, reconditionner la fonction paysagère des cimetières urbains. Avec la mort en boule, tout avait réellement changé. Le fabriquant avait pris un brevet d’exclusivité, sa fortune concurrençait celle des marchands d’ordinateurs ou de publicités : on aurait juste aimé que l’entreprise, avec ses nouvelles fonctions, change son appellation – "Rest in Pets", ça ne faisait pas respectueux de l’humain, mais ça ne semblait gêner personne : ne mourait-on ainsi comme ces chats, dont on avait si joyeusement dispersé les images dans nos réseaux et albums ?

 

3 _ SOURCE

SOURCE


françois bon © Tiers Livre Éditeur, tous droits réservés
1ère mise en ligne et dernière modification le 1er octobre 2013
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