autobiographie des objets | Etienne Arlot, invité d’honneur

routes croisées, chemins frères

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Là je termine la reprise de cette Autobiographie des objets pour publication au Seuil en septembre. C’est difficile, je récris beaucoup. J’ai du mal à m’y mettre. Sur le blog, c’était comme garder ça chez moi.

J’avais mal compris le message d’Étienne Arlot il y a quelque sjours, j’avais compris qu’il allait m’envoyer un texte. En fait il était là, sur mon site, PDF en pièce-joint liée à commentaire.

Étienne était un peu notre chef de bande, si on avait été une bande. Privilège de l’aîné, du grand frère, pas seulement par sa grande taille. Celui qui conduit. Cela a duré tout l’âge du lycée et même au-delà.

J’ai toujours pour lui ce rapport mêlé de respect et de gratitude, celui qui en fait un peu plus que les autres, et va droit.

Grande responsabilité aussi il a eu dans les chemins du rock, sa chambre en sous-sol était un peu notre capitale.

Curieux, pour l’adolescence, comme une différence d’âge très minime, les 2 ans 1/2 qui nous séparent, peuvent être, en période de transition, un décalage de monde tout entier.

Je connais tous les noms qu’il évoque, les noms de lieux, les noms de personne. J’ai mes morts comme il a les siens, ceux qu’il nomme ici.

Grand sentiment de fraternité, à ces morts même. Autres noms qui reviennent. Et le pacte d’amitié qui se prolonge à 40 ans de distance...

Etrange par exemple de penser, aujourd’hui, que je n’ai strictement aucune photo de cette période, et donc aucun de nos visages.

FB

Photographies : accidents de la route, Civray, 1964-1965. Et ci-dessous, hommage à André A.

 

Etienne Arlot | entre Romansac et la Blanchisserie


Je me souviens de la présentation de la DS au Salon de l’Auto 1955.

Je me souviens de mon père me montrant la première DS à Civray en 1956, orange à toit noir.

Je me souviens qu’il finit par garder pour lui-même la Traction 11 légère dont le propriétaire, monsieur Chauvineau, lui avait confié la vente en 1956.

Je me souviens que mon oncle Jean m’a conduit chez le médecin à Sommières avec sa 4 CV quand je me suis fendu le front chez pépé Baptiste en 1957.

Je me souviens de la mort d’Albert Camus en 1959, de la photo dans Paris Match de la FacelVega écrasée contre un arbre.

Je me souviens de ma grand-mère Elise alitée après un accident de voiture en 1959, mon père montrant sa jambe bleuie et lui caressant le front.

Je me souviens du journal relatant l’accident mortel entre la 403 de monsieur Jouvanneau et la Dauphine du couple Foucher, près de Sommières en 1959.

Je me souviens que mon oncle Paul, frère et beau frère des époux Foucher, conduisait vite sa Dauphine et que ma mère n’était pas rassurée quand parfois il nous emmenait.

Je me souviens que déjà en 1960 Johnny Hallyday chantait « souvenirs, souvenirs, je vous retiens dans mon cœur ».

Je me souviens de la 2 CV camionnette de mon père, nous les trois frères assis à l’arrière sur un petit banc en bois qui glissait dans les virages. L’hiver elle nous tirait dans la neige sur une luge entre Romensac et la Blanchisserie.

Je me souviens que Léopold Paradot avait l’habitude de garer son corbillard noir à pompons à l’emplacement de la future maison Dupré quand il y avait deux enterrements le même jour.

Je me souviens de l’effroi que m’inspirait la vision de ce frêle corbillard hippomobile.

Je me souviens du maçon François, construisant la maison Dupré, invectivant rigolard Léopold : « i’ s’ra rendu avant toi l’mort ! ». Le croque mort avait pris du retard, le glas de l’église sonnait et la jument Margot arrachait le corbillard noir à pompons.

Je me souviens que le jour de ma communion en 1963 fut endeuillé par la mort de plusieurs membres de la famille Gallot dans l’accident de leur DS.

Je me souviens de la mort de John F. Kennedy le 22 novembre 1963, abattu dans sa Ford Lincoln décapotable à Dallas par Lee H. Oswald.

Je me souviens que mon oncle Jean nous avait prêté sa 403 pour aller à Villefranche-surSaône, ville natale de grand-mère Elise, à l’été 1964.
L’année suivante, la même Peugeot nous conduisait dans les Pyrénées et nous chantions à tue-tête « que la montagne est belle ». e me souviens que mon prof de maths, Marcel Rogeon, disait en 1966 que « même les 2 CV roulent maintenant à plus de 100 à l’heure ».

Je me souviens qu’à cette époque des premiers émois adolescents, je n’ai pas osé inviter sa fille Michelle à danser un slow à la boum du foyer des jeunes.

Je me souviens que mon cousin Jean-Pierre Dupré commenta laconiquement, par un après midi pluvieux dans la salle des Ondines, assis sur un tapis de gym, la mort du jeune Daniel Dardillac écrasé par une 203 juste devant chez lui en 1966 : « ce pauvre Doudouille est mort… ».

8 juillet 1967. Je me souviens que ce matin là avec Jean Pierre, dans l’atelier où il peint des placards métalliques, il est question de la première compilation des Rolling Stones, du tube de Procol Harum, du programme spacial Apollo, de son départ le soir en vacances à La Palmyre.
Assis sur la selle biplace de la mobylette d’un des ouvriers, je ne sais pas que c’est notre dernier tête à tête. Le 10 juillet 1967 le corbillard noir à pompons l’emmène sous le soleil d’été au cimetière. Deux jours plus tôt la Simca 1500 de ses parents a été percutée par une autre voiture à la sortie de Civray.

Je me souviens d’Odile Berton, allongée dans l’herbe près du plongeoir au bord de la Charente, me décrivant avec détachement son passage sur les lieux juste après l’accident, son émotion sans doute contenue par le fait que sa propre sœur, Mireille, venait de périr écrasée contre un mur par une voiture folle, quinze jours plus tôt à Ruffec.

Je me souviens qu’en cette année 1967 la route fut fatale aux actrices Françoise Dorléac et Jane Mansfield, que les astronautes américains White, Grissom et Shafee périrent carbonisés lors d’un essai au sol de leur capsule Apollo, qu’en novembre le chanteur Otis Redding disparut dans un accident d’avion.

L’été suivant, juste après les évènements de mai 1968, Michel François, fils du maçon, sortait de la route avec sa Simca 1000 et mourait avec son copain Jean Marie Faugeroux. Je me souviens avoir vu ce dernier quelques jours avant, assis à une terrasse de bar à Sauzé-Vaussais alors même que nous accompagnions Guy et Mauricette Dupré, encore convalescents, à
l’habituel séjour d’été à La Palmyre. Guy, conduisait, sous les conseils de mon père, sa nouvelle voiture : une DS.

EA 18 mars 2012

 


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1ère mise en ligne 4 avril 2012 et dernière modification le 5 septembre 2012
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Messages

  • Jean-Pierre : je découvre aujourd’hui le prénom de ce fils Dupré dont les parents avaient eu la gentillesse de me confier le hautbois quelques années après, et la responsabilité que c’était pour le gosse de 8 ou 9 ans, cet instrument du fils mort.

    Je me souviens du père, Guy, échauffant son sax alto, toujours la même phrase dooooooo la sol mi ré do.

    Je me souviens de la première guitare électrique vue dans la chambre du petit frère, Philippe, qui avait aussi deux ans de plus que moi et avec qui je partageais la passion des couleuvres. Une demi-caisse de marque Eko sans doute achetée chez le coiffeur Barré, avec cette échancrure pour les aigus que je n’avais jamais vue avant sur une guitare. C’est drole, je viens juste de m’en racheter une du même genre.

    Je me souviens des Ondines, de la Charente que l’on disait profonde à cet endroit, du peintre clochard La Liche (je croyais que c’était son nom) qui squattait l’ancienne guinguette.

    Je me souviens de la source en bas de la maison Arlot et le mystère de ce trou noir circulaire dans la pierre blanche.

    Je me souviens de ces ammonites décoratives dans le mur de la ferme voisine que j’avais sans succès essayé de desceller une nuit, et la trouille d’être pris sur le fait.

    Je me souviens du chevet de l’église romane que l’on apercevait derrière les arbres, de l’autre coté de la rivière.

    Je me souviens des peintures indiennes sur les rochers derrière votre maison.

    Tout un monde lointain.

    Voir en ligne : Cafcom

  • L’âge maintenant avancé de mes parents m’a fait écrire à la fin de l’été ce récit de réminiscence de la mort de mon grand père que j’ai appris une dizaine de jours après. Comme les tiens mes deux grands pères ont connu la guerre 14-18. Si nous sommes là c’est bien qu’ils y ont survécu. Je garde moi aussi d’eux quelques objets.
    De Jean-Baptiste Moreau, outre les souvenirs bien vivants, il me reste ses équerres en bois fin de tailleur avec cette autre curieuse pièce de bois courbée qui servait à tracer les revers de costumes. Et aussi ce tableau d’un atelier de tailleur qui était justement accroché dans son atelier.
    De Louis Arlot, le mécanicien compagnon du tour de France, j’ai encore des coquetiers en cuivre faits de sa main que mon récent déménagement a égaré dans un carton et cette boîte de bougies KLG qui servait à ma mère à ranger les boutons. Ils y sont encore, mais on ne recoud plus les boutons aujourd’hui...