Naomi Fontaine | Nepi

se succéder dans les caves d’écriture, et du passage au 2ème livre, vases communicants avec "Innushkuess", fille Innu...


En septembre 2009, je commence une double session de prof invité à l’université Laval de Québec, en création littéraire, puisque là-bas ça a droit de cité à l’université.

Mon groupe est nombreux. Il s’agit majoritairement de jeunes qui se destinent à enseigner en (ce qu’on appellerait ici...) école primaire, cette session est pour eux obligatoire.

Dès je crois la deuxième séance, faisant lire à haute voix les textes, je bute sur celui de Naomi : le mot réserve qu’elle emploie, je crois que c’est une métaphore, et du coup je ne comprends pas le texte. Je ne peux pas m’imaginer la situation des Amérindiens derrière des grillages. Je comprendrai un peu lorsque nous irons à Mashteuiatsh.

Dès lors, je n’ai quasi plus à intervenir dans le travail qu’accomplit chaque semaine Naomi : il est évident que ce qui passe par l’écriture témoigne d’une explication qui n’est pas à notre échelle. C’est pour cela que j’ai la conviction, très rapidement, qu’il faut aller jusqu’au livre.

Lorsque je quitterai le Québec, en juillet 2010, une ébauche circule. Naomi se présente au programme de tutorat (encore un outil que nous n’avons pas su construire) de l’Institut canadien du Québec, et je suis très heureux de savoir que c’est Jean Désy qui prend le relais pour la suite.

Nous proposerons en janvier suivant une édition numérique de Kuessipen sur publie.net, et le livre deviendra Kuessipan lorsqu’il paraît en avril au Québec, aux éditions Mémoire d’encrier.

Et c’est ici que le paradoxe intervient : lorsque nous sommes arrivés au Québec, le même Institut canadien du Québec avait mis à notre disposition pendant 3 mois un studio d’écriture, une belle pièce en sous-sol d’une église, dans le Vieux-Québec. Lieu de silence et de concentration, adossé à une bibliothèque de quartier.

Cet été, à la suite de la parution de son livre, Naomi bénéficie d’une bourse d’écriture, et la possibilité de résider dans le même studio. Mais tous les symboles ici, le bureau de bois verni et le fauteuil de cuir, la présence même de l’ancienne église, sont des symboles à l’opposé de sa démarche, et de cette figure de l’auteur qu’il lui revient de construire, comme lorsque, au printemps dernier, elle lisait ses textes, avec d’autres écrivains innus, dans les réserves même...

Pour ce vase communicant, bienvenue à Naomi Fontaine dans Tiers Livre (c’est un retour !). Ses lignes sur son appropriation de la résidence, et un des textes qui y sont nés – attention : étape de travail, livre en forge. Le deuxième livre, étape essentielle. Témoignage d’atelier.

Et petit clin d’oeil aussi : il y a beaucoup de résidences d’écrivain en France, pourquoi ne pas l’inviter à nous rendre visite, croiser des classes, voyager dans notre géographie ?

FB

liens :
- mon propre séjour dans le studio
- l’Institut canadien du Québec
- le blog Innushkuess de Naomi Fontaine, qui accueille mon propre texte en retour – variation sur la route 138, qu’on retrouve souvent dans ses écrits.
- la tour de contrôle pour les Vases communicants, aux bons soins de Brigitte Célérier.

 

Naomi Fontaine | Nepi, précédé de "la résidence"


La résidence

J’entre par une porte située dans un racoin, derrière l’église transformée en bibliothèque, bientôt en Institut Canadien, ceux-là qui financent l’art depuis que le gouvernement est premier mécène. Dans l’entrée il y a une vingtaine de photos encadrés, des écrivains que je ne connais pas qui ont eux aussi habité la résidence. Je remarque un visage familier. Des cheveux blancs et de petites lunettes, mon professeur M. Bon. Je souris. J’ignorais qu’il y avait habité. On me fait visiter la résidence. C’est beau. C’est calme. Serein. C’est un loft. Il n’y a pas de chambre fermée, et la question qui me vient à l’esprit, où fiston dormira les soirs quand je veillerai tard.

J’aime le Vieux-Québec au mois de juillet. Les gars avec leurs shorts et les filles en robe. Tout le monde semble en vacances. En plein midi, sur une terrasse. Je mange souvent seule. J’apporte un livre, Comment je suis devenu stupide de pages. J’achète des sandales blanches parce que les miennes sont brisées. J’aime la proximité des lieux et les gens bien habillés. Je refuse de penser que si je n’avais pas d’enfant, j’adorerais vivre dans ce quartier.

Je m’assis quelques heures par jour devant l’immense bureau en bois massif qui me donne le courage dont j’ai besoin. Je ne m’étends pas trop. Ni sur les tables, ni sur le bureau, ni ailleurs dans la résidence. Tout ici est étranger. Mis-à-part mon portable. Je commence une histoire. Rien de léger ou de parfumé. Ça me perturbe un peu. La fille aux cheveux noirs. La mort. Le souvenir. Après une quinzaine de pages, je décide de tout effacer d’un clic. Je ne regrette pas l’histoire que je n’assume pas.

Je me questionne sur mon rapport à l’écriture. Est-ce que j’écris par besoin, à cause de ces histoires que j’entends, impossible à retenir. Est-ce que j’écris par devoir. Pour ces autres. Ou bien par amour. Pour divulguer les secrets de mon peuple, ou mes secrets à moi. Pour la beauté. Pour la créer. Par folie. Parce qu’il faut être fou pour croire que tout ceci vaux la peine. Si je savais pourquoi j’écris, peut-être serait-il plus simple d’enligner les belles tournures de phrases. J’ai peur de ne pas être capable.

Un ami me demande où j’en suis rendue dans mon livre. Je lui réponds que c’est difficile d’écrire. Il me dit qu’il comprend. On parle d’autre chose.
Je refuse de faire lire ce que j’écris. Même à la fin de la résidence, je garde tout pour moi. Je partage seulement à une personne qui se trouve à des milliers de kilomètres. Parce que je sais qu’il ne jugera pas le travail inachevé. Et aussi parce qu’il a été mon premier lecteur, le Monsieur aux cheveux blancs.

 


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1ère mise en ligne et dernière modification le 7 octobre 2011
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