Temps machine | Arts et Métiers la honte

en accompagnement de « Sortie d’usine » l’usine Sciaky Vitry telle que décrite dans Temps Machine (Verdier, 1992)


1972 : je suis admis aux Arts & Métiers Bordeaux. 1976 : évincé sans diplôme de cette école d’ingénieur en mécanique.

Dans mon premier livre, Sortie d’usine (Minuit, 1982), le passage par la fiction et les rêves me coupaient de toute prise en compte de l’usine par description réelle, même si chaque image (la grève, le suicide, l’accident, les agendas porno etc.) en est délibérément extraite au couteau, sans rien changer.

Dix ans après, l’usine me hante toujours. Par images dispersées. Et pas seulement Sciaky Vitry, mais tout ce qui avait précédé, depuis les été étudiants. Les textes rassemblés dans Temps machine (Verdier, 1993, reprise numérique Raison Double, 2014), sont venus sur une période assez courte, dans l’idée que tout cela commençait à s’effacer, que j’avais à m’assurer d’une base écrite.

Ce texte, en ouverture de Temps machine, est venu comme ça : alternance de paragraphes, l’un concernant l’usine de Vitry, et l’autre le bizutage vraiment infâme qui servait de rite d’initiation dans les écoles des Arts et Métiers (toujours opérantes, et leur bizutage aussi), probablement pour s’assurer de la docilité des petits cadres de terrain dont elle fournissait les usines automobiles.

Sur les bizutages aux Arts et Métiers un quart de siècle plus tard lire ici, ou ici, ou ici, ou ici, ou ici. Pourriture absolue, et définitivement associée au nom de cette école publique.

C’est une période de ma vie que je n’ai toujours pas digérée. Et toujours pensé depuis que d’avoir été viré sans diplôme de cette école a finalement été ma grande chance. Raison de plus pour le refaire passer en Une chaque rentrée.

FB

 


- version numérique de Temps machine, édition révisée & augmentée, Tiers Livre Éditeur, collection Raison Double.

- Image en haut de page : portail de Sciaky Vitry, 2007, voir cette balade.

 

Fantômes | le début de « Temps machine »


Fantôme que la construction du train de soudure au centre du hall : non pas une machine mais leur suite organisée dans l’armature d’acier traînant les carcasses à assembler d’automobiles, cela se fabrique comme on fait d’un bateau sur cale et prenait parfois deux ans, sur six mètres de haut et trente mètres de long, des hommes le grouillement des métiers : tuyauteurs, câbleurs, chaudronniers, ajusteurs et peintres tandis que les contremaîtres en blouse grise sur leurs épaules de perroquets arpentaient les allées sans s’y mêler.

Témoignage que dès le premier matin sur les six heures cela sembla d’une horde hurlante, ils se précipitaient en criant dans les couloirs, les portes repoussées violemment contre les murs claquaient et aussitôt ils renversaient les lits, on était dans des chambres par quatre (sommiers de fer pas plus larges que le corps avec des couvertures brunes et une armoire chacun) remplissant le long bâtiment de quatre étages : eux une poignée mais hurlant et courant, meute, on était debout déjà dans le couloir alignés dos au mur, habillés vite et tandis qu’ils continuaient de hurler on acceptait de se dépouiller de ceinture et lacets, de boucler d’une ficelle la blouse grise zagrise, si l’un d’entre les alignés était pris à parler ou rire (d’abord certains avaient ri comme à un jeu tout neuf) c’étaient des pompes ou autres beautés physiques, priant à genoux le soleil ils disaient sous le déversement d’injures, s’ils n’étaient que dix c’est qu’il n’est pas donné à n’importe qui d’imposer à un autre tel abaissement (pour eux quelle belle préparation aux métiers d’usine pensions-nous dès lors), au bout des deux mois nous aussi aurions repéré lesquels des quatre-vingt-dix nôtres sauraient vêtir cette peau-là comme de s’y être de dix-huit ans préparés.

Fantôme que le hall où on marchait tous les jours tandis que grandissait au centre et tout du long le premier assemblage des structures, les lourdes têtes ensuite des soudeuses à pince et puis ces bras qui manieraient les éléments défilant des automobiles, à quoi se rajoutait la longue suite d’armoires électriques et transformateurs perchés au-dessus, enfin tuyauteries sous pression pour les mouvements d’automatismes mécaniques et vérins, on entrait dans l’armature complexe et si longue comme dans un tunnel d’enchevêtrements où chaque pièce de fer participait déjà d’un usinage et d’un travail, Sciaky Vitry on était douze cents encore vers 1979 pour la construction des navires sans coque.

Témoignage que ce premier matin on nous fit tous descendre (les quatre-vingt-dix) dans une salle rectangulaire et nue, qu’au milieu sur le carrelage les dix continuaient de hurler, qu’on nous fit courir en rond au long des murs rideaux tirés sous l’éclairage violent des lampes et puis marcher à genoux et ramper, arracher aussi ce qui restait de boutons et peindre au dos de la blouse le numéro d’ordre, au bout d’une seule heure répondant déjà sans réfléchir à son propre appel et bien sûr on avait beau être puceaux celui qui était 69 au concours d’entrée en subit plus qu’aucun des quatre-vingt-neuf autres jusqu’à ne plus dire que 68 bis. Ecole Nationale Supérieure des Arts et Métiers ça faisait si beau de le dire en entier, c’était à Bordeaux en 1972 puis Angers deux ans plus tard ils m’avaient fait redoubler, dans leurs usines ils fêtent donc aujourd’hui leurs quarante ans, les hurleurs comme ceux qui en blouse grise se traînaient ce premier matin dès six heures à genoux sur le carrelage, dispersés maintenant, et ce qui nous semblait une si vaste formation d’individus absorbée sans reste par le conglomérat plus général du travail (bien rare que j’en croise, aucune idée d’où la vie les a mis, sauf Papillon qui fait dans les machines d’emballage luxe, Pegeon qui a monté un restaurant, Blédine je sais son cimetière et Ravitsky parti en bateau. Reste Quintard mécanique des fluides à Bordeaux et un nommé Agasse que j’avais revu en intérim, embauché dans une sous-filiale Philips banlieue sud bonheur à lui).

Et non pas fiction que dans ce que nous appelions laboratoire, au bout des allées poussiéreuses après le hall de câblage nous travaillions à ces machines dont l’appellation le premier jour ne m’évoquait rien et qui prennent ensuite le volume entier du crâne : machine à souder par faisceau d’électrons d’abord une odeur, ces allées et leur crasse, le bruit des meules et le métal brûlé, les robots qu’on essayait ne marchaient pas encore vraiment comme il faut mais c’était curieux déjà dans la pièce noire ce bras tordu bougeant à trois mètres son électrode mobile tandis que le clavier et l’écran affichaient des suites opaques de nombres et codes que nous apprenions à manier.

Qu’à l’école nous apprenions à commander ces premières machines où le clavier et l’écran exigeaient de procéder en soi à si étranges renversements logiques, et témoignage que pendant deux mois ils continuèrent de se lever à six heures réveillés par la meute hurlante, acceptant à tant de dizaines contre une poignée d’être ainsi à dix-huit ans bafoués, rampant ou agenouillés, apprenant ces chansons : ils nous avaient parqués, cinq sur quatre-vingt-dix qui refusions, dans la même chambre en haut (même une fois venus chier sur notre porte) alors comme maintenant avec une année terminale à Paris dans ce bâtiment au-dessus du périphérique près de la porte d’Orléans, six centres comme Bordeaux formaient donc annuellement près de cinq cents ingénieurs dits à dominante mécanique, on avait aussi essayé de nous la faire au sentiment (au nom d’une puissante paraît-il société d’anciens élèves distribuant les emplois et vous parrainant dans l’industrie comme la meute vous parrainait dans l’obéissance : comme si, plutôt que ce qu’on apprenait là, comptait surtout pour l’industrie qui allait les prendre la violence qu’on apprend à se faire pour commander aux autres au nom de principes qui ne vous appartiennent pas), machine mise au point depuis la captation par Napoléon empereur de six anciennes abbayes (sauf Bordeaux moderne) gardant même leurs cloîtres et dortoirs et donc tout au long du grand siècle industriel ceux qui sauraient, dans l’atelier même et capables de se saisir du volant des machines, tenir face aux hommes en bleu la parole de qui profitait des mains mutilées et des vies prises. Désormais bonne école de techniciens formés à devenir le dernier maillon mais vif de la plus vieille hiérarchie celle qui marche à la gueule, mais sans aucun poids maintenant les ingénieurs en mécanique devant d’autres de même âge mais directement venus d’où se transmet le pouvoir d’argent, la hiérarchie élégante et joie pourtant que c’était de pénétrer par les mains le travail de forge ou fonderie, la maîtrise à conquérir des rebonds d’un marteau de vingt tonnes sur une pièce rouge. Tant pis si sorti sans diplôme de l’école d’Angers et son cloître moisi, pourtant pas fier ce jour-là quatre ans de perdu rien dans les mains, qu’à prendre enfin le train pour Paris et pousser rue La Fayette la porte des successives officines d’intérim.

Fantômes ces assemblées régulières où nous devions paraître aux départs en retraite et les cartons de Ricard qui s’y déballaient dans les vestiaires sur des planches posées en travers des lavabos, fantômes aussi ces visages vus des ans au coin de tel établi, sur cette perceuse ou dans telle cabane où se récupéraient triaient les boulons tombés sous le navire machine en construction avec les six cents voix, visages et métiers qui s’y superposaient des mois durant. Vie provisoire où alternaient ainsi des mois seul dans une chambre d’hôtel (Moscou, Prague, Gôteborg, Bombay, Chicago et Charleroy sans oublier Vernon dans l’Eure et Corbeil et Saclay plus Charleville-Mézières) sans que des semaines on entende le son parlé de sa langue (en France même, seul sur la machine arrêtée et qu’il fallait redémarrer dans les plus brefs délais, dix heures et plus à se battre trois jours durant ou quinze jours puis comme on tombe sur le lit d’hôtel), l’immersion à nouveau brutale dans le grouillement de la cale une fois que les mêmes rails et trottoir usé vous avaient dépoté d’Austerlitz à Vitry, et qu’on avait franchi le seuil gris des vestiaires et le mur de bruit qui cognait dans le hall. Pour seule permanence ces machines qu’on retrouvait pareilles à l’autre bout du monde fidèles comme une chambre avec leurs petits défauts et confort, et le bulletin chaque deux mois qu’on retrouvait dans sa case, où on nous faisait part des retraites, vingt-cinq ans de présence (cadeau d’une montre marquée du nom de l’usine) enfin ceux qui avaient mis définitivement la blouse au vestiaire avec un petit mot des collègues pour la sympathie à la famille durement éprouvée : chaque bulletin ça se comptait par poignées de six (et celui qui à la retraite depuis un an était venu claquer à son premier banquet des anciens). Quatre ans après la rue La Fayette et que la quatrième agence d’intérim soit la bonne (Érom on retirait notre chèque chaque vendredi et à condition d’un crochet porte d’Italie en liquide on pouvait), de douze cents réduits déjà à quelques neuf cents sans que pourtant au quotidien des halls et des vestiaires la quantité de visages ait encore seulement semblé s’éclaircir (et ne parlant que dégraissage, validant contre l’empire industriel en déconfiture la capacité des mots à soulever dans ce qu’ils représentent le masque de qui les nomme).

Témoignage qu’au soir de ce premier jour se traîner à genoux dans la salle rectangulaire avait recommencé, se mêler et courir et à l’ordre gueulé se retrier selon les numéros, bizutage donc et pour les derniers arrivés, devant tous les autres, séance d’humiliation à genoux ça forme le tempérament (autant pour eux les derniers que pour nous arrivés à temps : apprendre la jungle). La nuit vite tombée d’octobre commençant dans le brouillard coutumier à l’estuaire qu’est Bordeaux, nous à la file et la meute au bord. Cour et couloirs, escaliers, puis cessation de toute lumière, un cheminement en se tenant d’une main à l’épaule de qui précédait, il pouvait être sur les dix heures, traversant une suite de salles minuscules à l’odeur de chimie, puis reconnaissant à la sonorité changée l’espace plus vaste d’un amphi (le même amphi de prestige où quelques semaines plus tard nous subirions du directeur de l’école une officielle conférence sur le mariage : ne pas se marier durant les études ni surtout lors du premier emploi mais attendre les premières marches franchies de l’escalier social la théorie avait duré ses deux bonnes de sourires rondouillards genre je vous connais si bien tout ça dit presque en clair pour petits cadres à cravates sages, l’obsession de ce qu’ils disent « monter »). La meute hurlante encore, une mise en rang et les lumières alors braquées, ils étaient deux cents debout au-dessus de nous par cercles, en uniforme et visière baissée brillante, tous alors hurlant, nous les quatre-vingt-dix obligés de courir dans les escaliers sous les injures tandis qu’ils nous poussaient cela se prolongea jusqu’à plus de minuit, revenant au bâtiment de quatre étages c’était pour le découvrir vidé entièrement jusqu’aux matelas, nos affaires personnelles en entier entassées sur le sol de la salle rectangulaire, montagne qu’il fallut le reste de la nuit à séparer et trier.

Et non pas fiction le temps arrêté et immobile, l’usine comme maison chaude et la bouffée qui vous en prenait après les sas de plastique dans le premier hall celui pourtant du formage et l’odeur au bleuissement de la tôle, le râpement des presses et le rebond calculé des marteaux, après le train et la rue (cette odeur blanche qui remonte et pique le matin à sept heures) peut-être même qu’on ralentissait le pas (soumis pourtant encore à pointeuse et au double clac du carton sali à passer du tableau de droite à celui de gauche), l’idée bizarre à vingt-cinq ans malgré trois usines déjà essayées de se dire on y est pour trente ans, quarante si on veut, l’ancienneté soignée et eux parlant déjà retraite certainement le plus effrayant et où un peu de dernière force pouvait se prendre pour dire j’échappe et sauter.

Non pas fiction l’amphithéâtre et les deux cents types debout dans leurs uniformes noirs visière baissée dans une immobilité de cire non mais quels clowns tu t’étais dit ces jeux on les a trop vus mais eux ne savaient pas, deux heures après on s’était trouvés, la poignée qui refuseraient (Mamadou Dia Sénégalais, Bernard Jousse Breton de Saint-Brieuc, Hauguet un grand Lillois marié à gestes secs et Ravitsky qui devait partir sur ce bateau en tôle qu’on l’a aidé à fabriquer) les autres se verraient bientôt proposer l’uniforme qui servirait chaque année à trois bals gadz’arts comme à se venger l’an prochain de l’humiliation subie, voire de la peur peut-être parce que vraiment ce déploiement impressionnait.

Et témoignage qu’Yvetot, dit Dodo, après quinze ans d’usine était un ajusteur fantastique, ce nom qu’on lui avait collé de longtemps pour sa capacité très singulière à dormir de Clignancourt à gare du Nord et se rendormir de Nord à Austerlitz, dormir encore dans le train d’Austerlitz à Vitry, inversement le soir au retour. Pendant trois semaines venu à Moscou pour des réglages, il n’aura connu de la ville que l’hôtel et le restaurant trop long, le midi à Tupolev il s’appuyait sur une chaise pour la sieste. Yvetot (son nom donc celui d’une ville de Normandie comme pour ajouter, sous sa gentillesse, l’anonymat d’une foule : un nom qui ne pouvait appartenir à un homme seul) avait pour seule passion mais décidée les armes et remettre en état de fonctionnement les armes de guerre ou de collection légalement vendues percuteur et canon obstrués et soudés. D’Yvetot dit Dodo, et Yéyé dit Casque d’or qui mettait point d’honneur chaque jour travaillé à être le premier au vestaire sans défaire sa mèche permanentée, et Paillard Jean-Claude sur qui un contremaître cracha, et Berty qui la nuit patronnait au service de garde du Colonel-Fabien et de soixante ajusteurs dits hautement qualifiés qui faisaient réputation au matériel Sciaky de quels métiers vivent-ils (Casque d’or est représentant en vin et prendre un café-tabac c’était après tout pour n’importe quel d’entre eux si beau rêve), quels entrepôts remplacent l’art en voie d’être perdu que des surfaces planes, cylindriques ou en queue d’aronde, à l’état de surface comme d’un cuir corroyé. Eux glissant ou coulissant avec une douceur de main leur grattoir, triangle métallique sur un manche de bois et affûté, une craie bleue pour voir les durs et le pied à coulisse dans la poche qui servait plutôt à tout et n’importe quoi voire se gratter le cou, qui après eux nous le transmettra encore.

Fantôme que l’école, alignement des laboratoires de chimie et métallurgie, salles d’informatique et plus haut les dortoirs où maintenant la meute, deux mois passés, leur fichait la paix, compensant l’initiation et l’humiliation par cette intégration à une fausse république de privilèges, le sentiment d’une réussite définitive déjà jouée par l’abaissement d’abord accepté à cette comédie des visières, des deux cents hurlant leurs insultes et les tours à genoux sur le carrelage de la salle nue, mais le goût pris peu à peu des séances de cinq heures à composer sur épure d’une machine ou le calcul d’engrenages, l’écriture obligée de copies rendues noires pour exprimer même ce dégoût où on était de l’organisation sociale qu’on vous forçait d’ingurgiter par le détail gestion des stocks, rentabilité et cette notion tout aussi calculable de travail masqué (on fouillait parfois dans les anciens dortoirs des moines pour lire les copies calligraphiées d’il y a un siècle, rien n’avait été jeté).

Et témoignage que dix ans après exactement on descend du train par le même quai au-dessus de la rue, que les bars y sont dans le même ordre et qu’on tourne à droite rue du Port-à-1’Anglais pour suivre le même mur pareillement muet et que tout au bout le portail vert de tôle épaisse a été régulièrement repeint. Par là c’était fermé mais dans la rue derrière on chargeait toujours des camions, la surprise était d’abord qu’il n’y avait plus de gardiens, les cahutes étaient vides, comme vide l’atelier vitré où avant se faisaient les emballages des expéditions, la grande allée du hall était marquée de bandes jaunes mais nul ne s’y promenait plus il n’y subsistait plus qu’un monde de choses, les grosses coquilles fixes (cages d’acier épais résistant au vide qu’on y faisait, et dedans les mécaniques quatre axes sur rails et plateaux qui amenaient sous le faisceau bleu et mince des électrons les éléments d’avion : ça vous perçait dix centimètres de métal comme rien) des machines donc.
Fantôme que les deux cents mannequins visière baissée dans la nuit de l’amphithéâtre, et que les autres qui couraient ce jour-là dans les cris aient procédé l’année suivante, raides et en uniforme, à leur tour, à l’humiliation. Initiation censée valoir pour toute une carrière, barrière de honte franchie et comment ils faisaient reluire la récompense ingénieur Arts et Métiers sur la carte de visite c’était une question d’âme et pas de technique assimilée, fantôme que cela quinze ans après perdure avec visières, agenouillement, la meute et les bals.

Témoignage que ce type en blouse bleue qui bégayait, du temps de l’usine il y a dix ans me fascinait à ce que nous partagions date commune d’anniversaire, nés même année le même jour et lui tirant dans les halls les pièces détachées sur un chariot bruyant à roues de métal dit transpalette : il fallut que ce soit lui, dix ans après, qui me hèle (et se tutoyer ne prouve pas qu’il m’eût reconnu), toujours sur un fond de bégaiement et en blouse bleue, commandant maintenant à ce qui était autrefois une ronde de camions mais n’était plus que le chargement quotidien sur le fond de cette perspective vide du hall : Sciaky Vitry ça continue dit-il mais à moins de trois cents (douze moins trois, soit neuf centaines d’hommes qu’il fallait cet après-midi de soleil imaginer défilant ensemble dans la rue déserte et si longue, mains nues cheminant vers quoi, où chaque visage que le souvenir ajoutait trouvait place pour le grossir) mais l’usine aussi grande dans ses murs et les mêmes longueurs pour les vieux halls, la même prolificité de recoins même s’ils n’étaient plus chaque fois le repère d’une silhouette et ses habitudes : pas plus de trois cents, me dit-il, deux ans après le dépôt de bilan témoignant d’une mort assourdie, et fantôme la formidable concentration là autrefois du travail de l’acier, tous métiers mêlés pour ces machines qui en étaient la quintessence : on vendait à Rolls-Royce comme on vendait à Lada et fiers de ça nous tous plus que le vieux Mario Sciaky qu’on voyait une fois le mois faire son tour des établis, fantômes les neuf cents (comme alors on disait un « cent » d’écrous de huit) câbleurs, tuyauteurs, ajusteurs, chaudronniers, dessinateurs, tout aussi de ce qui les entourait de professions mineures, magasiniers aux doigts mutilés, pointeaux et ramasseurs de copeaux, il y avait même un photographe attaché à l’usine pour faire mémoire des machines neuves et deux infirmières.

Et non pas fiction (pour nous cinq, Dia, Jousse, Hauguet, Ravitsky qui refusions), le retour en écho que ces rites quinze ans après sont à nouveau contestés, mais simplement parce qu’ils ne coïncident pas avec l’image que voudrait se donner la vieille école et son appellation d’ingénieurs contrôlés : on leur apprend désormais le maniement d’argent et la vente, la hiérarchie n’a plus besoin de maillon vif et rien là qui s’en prenne à l’humiliation ni aux uniformes.

Non pas fiction ce qu’ils nomment orgueilleusement « Projet Manhattan » d’une nouvelle Défense sur quai de Seine, il s’agirait entre Vitry et Choisy de raser gratis les usines de briques et la vieille centrale thermique où ils restent là quelques centaines à surveiller les turbines et le déchargement du charbon, et construire des bureaux à la place d’Air Liquide.

Non pas fiction que ce mois d’octobre à nouveau dans les écoles de Bordeaux, Chalon, Cluny, Angers, Aix et Lille ils seront quatre cent cinquante un soir après tourner dans la salle nue à voir s’allumer l’amphithéâtre sur deux cents visières hautaines, quatre cent cinquante en juin comme tous les ans formés à l’organisation du travail, la gestion des stocks et l’art de vendre à sortir diplômés de Paris et non pas fiction ce mois d’octobre les portails fermés des vieilles usines de brique entre Ivry, Choisy et Vitry, les bâtiments éventrés devenus fantômes.

Témoignage qu’il n’y a pas à souhaiter de retour, que l’industrie automobile simplifie ses fabrications et remplace dans ses carrosseries la tôle par du plastique, l’âge d’or est fini et c’est merveille de voir travailler la tête chercheuse des robots, tant mieux bien sûr si la même ligne de métro rapide soude désormais les mondes toujours disjoints pourtant, en liaison directe vingt minutes pour rejoindre Passy-La Muette depuis Vitry : tout va bien de par le monde sans doute qu’il s’améliore.



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1ère mise en ligne 19 septembre 2011 et dernière modification le 8 septembre 2014
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