autobiographie des objets | 47, bateaux à voile

écrit comme ça, dans le fond du bateau retour d’Ouessant, avec voix de poètes à l’arrière

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Les mytiliculteurs et ostréiculteurs chez qui j’accompagnais mon père et mon grand-père, comme les Perrault à l’Aiguillon, pour les interventions sur le gros monocylindre graisseux du bateau à fond plat, ou le changement des treuils après réparation chez Fumoleau à La Rochelle, n’étaient pas des hommes à considérer l’eau autrement que comme élément de travail. Henri, le père d’Alain Perrault (générations qui se succédaient comme nous dans le même métier) avait plusieurs sauvetages à son actif, y compris pendant la guerre, sans avoir jamais su nager.

Côté maternel, souvent dans l’album des photos de plage, au Veillon le plus souvent, la nappe tirée sur le sable pour le pique-nique puis le pantalon ou la jupe remontés à mi-mollets pour tâter la mer.

Nous étions une côte sans ports : et les deux ports, Les Sables au nord et la Rochelle au sud, étaient des lieux comme tous les autres, voués d’abord à leur utilité. Je ne sais pas comment est venu le rêve du bateau à voile. Probablement par ce livre sur les navigateurs solitaires, Gerbault, Le Toumelin, Kon Tiki et les autres, relayés par contre, dans cette première bascule des années soixante, par l’apparition du bateau de plaisance.
Le Corsaire ne s’éloignait pas des côtes, c’était pour les Bretons du Morbihan et des Glénans. Puis arrive le Muscadet, retour aux Charentes : taillé en contreplaqué à coups de serpe, il ne coûtait presque rien. Mais d’une solidité vérifiable. Et ceux qui se l’appropriaient, montraient en détail les magazines de voile, aménageaient les réserves de nourriture et d’eau douce, lestaient la quille (ne pas oublier, si tu veux traverser l’océan, de préalablement lester ta quille), renforçaient les bordures, les winches et les drisses. Et le Muscadet roulait autour du monde, quand bien même à peine cinq mètres de proue à poupe. Au-dessus vinrent l’Arpège et les autres modèles qui peu à peu encombrèrent tous les ports délaissés par la pêche, et la fin du rêve sous la prolifération du plastique.

Moi qui n’ai jamais su dessiner, je dessinais toutes sortes de coques et gréements, mais en revenant toujours à l’idéal du Muscadet. Il y avait la même chose en dériveur : le Moth Europe, une voile sans foc, qu’on barrait seul et qui d’occasion se négociait pour le prix d’un été de station-service. Un peu plus tard arrivèrent les planches à voiles : trop tard pour moi.
Entre temps, j’aurai été un qui regarde la mer, sans y étarquer de voile claquante. À La Tranche-sur-Mer, deux étés, je fais un stage dériveur : Caravelle puis 420. On ajoute le goût du sel sur les lèvres, l’épuisement physique à maintenir le bateau au près, corps sorti de coque, fesses au rappel qui trempent sur la vague qui file.

On déménage, la mer est plus loin, et de vacances il n’en est plus question. La mer se replie où elle était, dans la tête.

C’est dans le grenier de Civray que je construis ce bateau de bois. De la nature des bois je ne me préoccupe pas : celui que j’ai en quantité, c’est du sapin d’emballage, qui rigidifie les caisses de carton dans lesquelles on reçoit les pare-brises de rechange. Ce que j’ai en quantité aussi, c’est les restes de pots de peinture – avant l’ère des mélangeurs – qui servent à repeindre les éléments de carrosserie reçus noirs.

Je construis un trimaran : pas loin de soixante-dix centimètres de long. J’ai perceuse et vis, le poids ne compte pas. J’affine au couteau, puis peint couleur voiture de course. Un mât proportionné, et pour les voiles et focs du tissu que je coudrai moi-même.

Il est prêt, je l’emporte à la rivière, heureusement seul et en secret, je le pose sur l’eau : il coule. Je comprends immédiatement et définitivement le principe d’Archimède. Dans les semaines suivantes, j’ai scié la coque (et les flotteurs) en deux parties symétriques évidées puis recollées : séparer le poids du volume d’eau déplacé. J’arrive à un nouvel équilibre. Je retente la rivière, ça flotte juste, mais ça flotte. Seulement, à la première eau qui touche les voiles en vieux tissu, elles se mouillent et voilà, deuxième naufrage. Je n’avais seulement pas pensé à les imperméabiliser, ou utiliser plutôt des chutes de nylon.

Du deuxième naufrage, probablement en classe de cinquième, date ma séparation définitive d’avec le monde des choses, et préférer celui des livres. J’en garderai une culpabilité, un sentiment d’impuissance quant à la réalisation concrète. L’usine m’en guérira plus ou moins, mais comme si je cachais un défaut rédhibitoire.

À nouveau, cette vie idéale qui était partir de l’autre côté des mers, la même que nous voyions des arbres du jardin, ou tout l’été sur la plage, mais sans y entrer plus que nos grands-pères, se lovait dans la tête et l’imaginaire.

Bien plus tard, à Bordeaux, il y eut Ravitsky, qui partait du même prédicat intérieur, mais s’était tenu à le réaliser. Deux ou trois fois par an, je continue d’avoir de ses nouvelles, et où est son bateau d’aujourd’hui. Je l’ai vu jeté violemment sur un quai d’Halifax par une tempête, je l’ai suivi en Guyane ou à Cuba.

Michel Ravitsky avait décidé de construire son premier bateau en tôle soudée. On revenait à l’idéal du Muscadet, avec les réserves de nourriture pour l’autre bout du monde, et la quille soigneusement lestée. Il y avait dans la périphérie de Bordeaux un marchand de métal au poids. La nuit précédente on visitait un chantier, on lestait la deux-chevaux de parpaings et tout ce qu’on trouvait. La voiture était pesée à l’entrée et à la sortie, les parpaings qu’on éjectait dans le désordre de la casse représentaient quelques kilos de tôle en plus.

Vers Pessac, dans une sorte de terrain vague, il s’était joint à d’autres constructeurs solitaires. Les autres utilisaient le béton. Je me souviens d’un grand huit mètres ou douze mètres, tout sculpté de double grillage, et que tout un week-end, parce qu’il fallait aller vite, on s’était rassemblé à une grosse dizaine pour couler la coque. On en était revenus les mains rongées à vif. Ce bateau-là aussi, avec sa coque de ciment, a dû rejoindre ensuite les tempêtes et les soleils.

Les ports, les rivages, gardent pour moi la même force d’évocation et de requête intérieure. Je ne regarde plus que rarement les bateaux dans les ports de plaisance, mais les vieilles coques à l’abandon je m’y arrête. Le rêve du Muscadet n’a pas terni.

Il y a toujours en moi le double naufrage du trimaran : je sais définitivement que les mots et les rêves sont supérieurs aux gestes et aux actes.

LES MOTS-CLÉS :

françois bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 26 août 2011 et dernière modification le 10 février 2013
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