autobiographie des objets | 12, quoi faire d’une hélice d’avion

il n’y a plus de greniers que dans nos têtes

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découvrir un objet au hasard !
(rafraîchir la page si mise en boucle...)

Parce qu’en gros on avait acheté le garage avec tout ce qu’il y avait dedans. Je me souviens même d’une sorte non pas de terreur, mais comme d’un examen grave, à notre arrivée avec le camion de déménagement, de ces trois jours qu’il avait fallu pour l’inventaire, meubles de bureau, stocks de pièces détachées et cartons d’huile, machines et outils (le tour on l’avait apporté de Vendée, il n’y en avait pas sur place, je revois la douzaine d’hommes requis pour le déplacer). L’appartement où on s’installait, juste au-dessus du porche d’entrée, était lui parfaitement vide, mais le grenier au deuxième parfaitement encombré.

Trois fenêtres empoussiérées qu’on n’aurait pu ouvrir. Un plancher inégal, avec des lattes manquantes. Au milieu, les éléments de carrosserie, ailes de deux-chevaux, capots de DS, pare-brises et portières. On y défilait sans toucher, comme parmi une armée morte. Mais le père Chagnaud avait laissé, par paresse, un tas de croûtes diverses auxquelles mon père avait interdit qu’on touche, mais le temps passant il fallut bien se faire à l’idée que ce n’est pas leur propriétaire qui nous en débarrasserait.

Ainsi, une large hélice d’avion que je vois en bois noir, une hélice à deux pales hélicoïdales, lourde, posée là au fond par terre. Ainsi, une suite de cuves pour développement photographique, et des restes de produit dans des bocaux fermés, je ferai quelques expériences avec, et puis nos livres, sur des étagères : les livres n’avaient pas vraiment droit de cité dans l’appartement, de toute façon c’était trop petit, ici ils se déployaient mieux.
Bizarre comme je peux refaire à distance le détail de ce désordre : en Vendée nous n’avions pas de grenier, le mot lui-même déjà presque une survivance. Les poutres de bois de la vieille maison sentaient la poussière. Dans un recoin fermé par une porte, d’autres étagères gardaient des pièces de voitures elles-mêmes disparues, bougies, roulements à billes, moyeux ou engrenages dans leur cire brune durcie. Ailleurs, un ensemble disparate de verreries dont je me suis toujours demandé la provenance. Deux masques à gaz dans leur étui d’aluminium. De vieilles revues d’ameublement. Des diplômes et trophées, chasse ou rallye automobile, à la gloire de celui qui les avait abandonnés là.

Dans un carton, les registres toilés noirs avec les archives de la comptabilité du garage avant nous. Au bout, il restait souvent des pages blanches, j’y ai eu mes premières expériences d’écriture – des débuts de roman. Ça n’allait pas loin, mais comme il y avait autant de registres que je voulais, je les replaçais avec le récit en panne, j’en commençais un autre dans le suivant.
Autant que je me souvienne, un siège arrière de deux-chevaux avait échoué là. La rumeur de la petite ville nous parvenait faiblement (j’associe encore mon frère à ces heures de grenier), la température sous le vieux toit d’ardoise amplifiait soit le froid, soit le chaud du dehors. J’étais assis sur ce siège arrière de deux-chevaux, il y avait à proximité ce carton avec les registres toilés noirs dépositaires de mes romans futurs (vague souvenir aussi de récits cryptés, suite à la découverte du Scarabée d’or d’Edgar Poe), les après-midis duraient comme une année.

Parmi les livres, ma mère avait osé installer sur une des étagères ceux qui lui appartenaient : avec cachet encreur de l’École normale d’instituteurs de Luçon, c’étaient ses prix obtenus juste après la guerre (son premier poste au Mazeau, dans le Marais poitevin, doit dater de 1951, son mariage lui vaudrait un prochain poste à l’Aiguillon-sur-Mer, et après ma naissance enfin sur place Saint-Michel en l’Herm). De ces livres grand format à reliure cartonnée rouge illustrée, je me souviens de titres comme Anna Karénine et David Copperfield, l’étrangeté aussi d’un Dostoïevski. Lire Anna Karénine est définitivement lié pour moi à ce siège de deux-chevaux accoté à un des poteaux de la charpente, dans le silence de ce grenier encombré par les éléments de carrosserie.

Mais l’objet qui demeure le plus vif, c’est cette hélice de bois noir à deux pales. Dans mon souvenir, je la vois très grande, pas sûr qu’elle soit aussi large. Je l’associe au mot Bréguet, mais sans preuve. De sa provenance, de sa raison d’être ici, aucun renseignement. On est restés là cinq ans : ce qu’elle est devenue quand tout cela a été vidé, en 1969, tandis qu’une supérette investissait le garage, aucune idée non plus.

Si je déplace la main en fermant les yeux, je reconnais la forme hélicoïdale des pales et leur bord d’attaque. Plus tard, en école d’ingénieurs, on aurait de méchants exercices d’aérodynamique avec intégrales sur des objets similaires.

J’appartiens à un monde disparu – et je vis et me conduis au-delà de cette appartenance. C’est probablement le cas pour tout un chacun. La question, c’est l’importance et la rémanence matérielle d’un tel objet, parfaitement incongru, parfaitement inutile, dans le parcours personnel.


françois bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 28 février 2011 et dernière modification le 10 février 2013
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