Éric Faye contre Edogawa Ranpo

"Nagasaki" d’Éric Faye : leçon d’énigme pour la littérature fantastique



- Note du 28/10/2010 : à l’instant, remise du Grand Prix de l’Académie française à Eric Faye, pour Nagasaki...
- A lire aussi : la lecture de Guénaël Boutouillet sur remue.net.
- Sur publie.net, par Eric Faye, Nuit du verdict – un bref récit fantastique avec l’ombre de Kafka écrivant.
- Photo ci-dessus : 250 photos de la même fenêtre, par Anne Collongues (beaucoup d’autres choses dans son site).
- Ce billet a été initialement publié sur Tiers Livre le 10/08/2010. Fier d’avoir été le premier à en parler sur le web.

Me revient en mémoire un récit d’Edogawa Ranpo dans lequel un homme vit en clandestin à l’intérieur d’un canapé.

C’est par cette phrase, page 61 de Nagasaki d’Éric Faye (chez Stock, fin du mois), que j’ai appris l’existence de l’écrivain Edogawa Ranpo, qui a choisi son pseudonyme parce que tels sont les idéogrammes qui permettent d’écrire, en japonais, Edgar Allan Poe.

L’histoire qui sert de trame à Éric Faye aurait pu exister en version française. J’en ai un exemple par un ami auteur (je ne dis pas qui, peut-être connaît-il Éric Faye ou bien l’histoire a-t-elle circulé, l’autre Éric, celui de l’Autofictif aurait d’ailleurs pu en l’occurrence en être un maillon...) : il loue pendant plusieurs mois, dans la ville où il habite, une chambre de bonne pour y travailler. Il y va le matin, s’installe avec son ordinateur, repart le soir. Au bout de quelques semaines, il découvre – sans traces pourtant perceptibles – que la chambre est occupée la nuit par quelqu’un qu’il ne connaît pas, mais qui connaît suffisamment ses propres habitudes. Cela dure plusieurs semaines, mon copain auteur (je vous assure que ce n’est pas moi, l’ordi me paraît un retirement suffisant pour le travail, et peu m’importe – au contraire, même – de le garder dans l’environnement familial, les livres, les bricoles, le temps même) est tenté d’intervenir, laisser un billet, faire changer la serrure, rester surveiller, et finalement choisit de n’en rien faire. Au bout du compte, il rendra la chambre louée, mais parlait de cette sensation étrangère, et comment cela doublait en fantôme celui qu’on est quand on écrit. Une page, à la limite, dans ces conditions – je dis bien la page qu’il écrivait – aurait pu être écrite par les deux, celui qui venait dans la journée, et celui qui venait dans la nuit.

Ah, tant mieux si elle vous intéresse, ma petite histoire (vraie, absolument vraie). C’est ce genre de glissement dans lequel nous embarque Éric Faye – pas sa première incursion dans le fantastique, mais le plus strict du fantastique, celui qui s’inaugure dans le plus près du réel ordinaire, sans vous permettre de rien mettre en cause de ce qui est dit.

Son histoire à lui, je ne la raconte pas. Je crois, lisant son Nagasaki, que ce qui m’a en partie fasciné c’est qu’il puisse ainsi, non pas s’approprier le Japon (il faudrait pour cela y vivre, et encore), mais nous replacer à cet endroit précis de dérangement intérieur lorsqu’on est lecteur de la fiction japonaise. Ou des films, je ne sais pas, je suis nul en films.

Par exemple Kobo Âbé, et son homme-boîte. Ou bien, et là vous me rendriez un grand service : il y a une dizaine d’années, revenant de mon premier voyage au Japon, j’avais lu une nouvelle d’une auteur contemporaine, 80 pages environ, ce format bref à peu près semblable au Nagasaki d’Éric Faye, où tout tournait et reposait sur une photocopieuse, ces grosses photocopieuses de bureau, abandonnée sans explication sur le quai du métro de Tokyo. J’ai lu cette histoire, puis j’ai perdu ou prêté ou rendu le livre, et n’ai plus jamais retrouvé ni l’auteur ni l’histoire.

Ou bien – même sans lien direct – ce surgissement dans la présence du proche qui fait la puissance d’Oszamu Dasaï (Cent vues du Mont-Fuji – voir livre de Philippe Adam il y a quelques années).

Bon, reprenons ma petite histoire, celle arrivée à l’auteur ami. Le livre d’Éric Faye fascine très vite, parce qu’il superpose deux lieux, un bureau à la Bartleby, la vie terne d’un homme sans visage, qui fait ses heures, dans le monde des ordinateurs, des réseaux, de la vie sociale salariée avec ce qu’elle impose de collectif, et l’appartement où il vit, qu’il va relier à l’ordinateur de son bureau par une webcam.

Le décalage fantastique fascine alors, de façon très subreptice, parce que le réel le plus ordinaire, la cuisine d’un employé de bureau célibataire, devenant image fixe sur l’écran d’ordinateur, laisse elle-même prise à la fiction – en cela, l’ordinateur accédant à son statut de générateur de fiction.

C’est plus compliqué que ça, avec Éric Faye, même en 107 pages. Un autre être va surgir de l’image, sans plus de visages, et même sans plus de nom (ah si, le premier personnage, alors, est doté d’un nom par ses interlocuteurs, police notamment : Shimura).

Mais le plaisir de cette lecture, à la japonaise, d’une traite mais lente, comme ritualisée dans le saut des paragraphes, des séquences, des figures, et la pièce vide (rappelez-vous, dans Espèces d’espaces de Georges Perec, le passage central sur l’importance d’une pièce vide dans le roman fantastique, et rapprochez-le de la réponse d’Éric Faye...), c’est qu’on a ça sous les doigts : depuis un bureau avec écran d’ordinateur, une pièce d’une habitation privée sous caméra, et bien sûr rien ne s’y passe. Mais lorsque vous revenez de prendre un café, qui vous prouve qu’il ne s’est pas passé ce que, justement, vous redoutiez ?

Merci Éric pour cette lecture – envie de repartir dans les fictions japonaises, celle de la photocopieuse ou d’autres. À lire aussi, son approche d’un autre fantastique, celui de Kafka, dans La Nuit du verdict sur publie.net (avec extrait, si vous voulez l’air de la phrase d’Éric) : cette tentative systématique dans son travail fictionnel, il faut nous en saisir nous tous. Offrez-vous ce livre, puis, ensuite, offrez-le : ça doit être comme pour la phocopieuse, ensuite, de revenir à cette histoire uniquement avec ce qui en sera doucement mais fortement rémanent, la pièce vide, l’écran, et l’étrange basculement monologue contre monologue, à un moment précis du texte, comme dans les Axolotls de Cortàzar, du premier narrateur sans visage au second.


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1ère mise en ligne 10 août 2010 et dernière modification le 28 octobre 2010
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