2014.11.11 | Nantes, l’imaginaire architecte


L’an dernier, on a eu une curieuse réunion à Cergy, le Ministère de tutelle ayant missionné une agence pour une étude sur différents projets d’agrandissement, extension ou reconstruction. Vu de toute façon l’argent que ça coûte, et d’autre part que dans 5 ans ce sera fini pour moi (j’aurai été salarié 5 ans dans ma vie, c’est pas mal : l’autre jour ils nous ont bloqué notre carte de Sécu parce qu’ils croyaient à une erreur, un mec qui devient fonctionnaire à 60 balais), je regardais ça d’un peu loin – je préférerais avoir tout de suite une pièce vouée à l’écriture et qui pourrait aussi me servir de bureau pour les entretiens et travail en petit groupe plus laisser bouquins et matos mais ne rêvons pas.

Sauf que justement c’est ce qui m’est arrivé – rêver debout –, dès mis le pied dans l’école d’archi de Nantes (et merci Christian Dautel de l’accueil, vu notre proximité d’âge sûr que Stones et Dylan on a de quoi parler ensemble), c’est le choc des volumes, quand ils s’accordent à l’imaginaire et l’aident à sortir hors de son échelle anthropomorphe. C’est bizarre, dit comme ça, mais je maintiens.

Ça m’est arrivé peu de fois dans ma vie : à Göteborg en Suède, décembre 1979 (ma première passe de 4 ans salariés avant les 30 ans d’interruption), dans un chantier naval quasi désert, où on installait notre machine à réparer les coques de sous-marin, j’ai dû en parler dans une des énumérations-usines de Temps machine, avec le souvenir à la cafèt du midi de ces cargos russes sortant de la Baltique tout lestés de stalactites, merveilleux. Et puis dans les 2 bâtiments principaux d’ArcelorMittal Fos-sur-Mer, la coulée et le laminoir.

C’est d’autant plus fascinant que pour écrire j’ai toujours ce besoin de me projeter dans un espace vide, c’est aussi ce qui me faisait aimer l’écriture de théâtre dans le temps du boulot avec Charles Tordjman. Normal que de futurs architectes aient de l’espace pour leurs constructions, maquettes et folies, mais les autres écoles d’archi que j’ai visitées ce n’était pas à cette échelle. Ici, comme dans ce fameux « garage d’usines » de Montreuil, une rampe capable de supporter un camion permet par l’extérieur d’accéder à chacun des plateaux, entièrement dégagés, et les salles dites « de projet » incluses dans l’espace intérieur, ou la très belle bibliothèque, beau renversement aussi de nos habituelles catégories d’espace. Ou pour la jonction très étrange qu’établissent les rampes, descendant de plateau à plateau, avec l’étalement urbain complexe de la fière Nantes en réaménagement constant (récit des morts dans le bombardement américain de 44 par Jean Rouaud, et l’obligatoire La forme d’une ville de Julien Gracq, comme définitive rupture avec le roman).

Trop de boulot avec le groupe de 35 M1/M2 (même en binôme avec Guénaël Boutouillet, et l’implication active des enseignants, Maëlle Tessier, Martin Didier et Marie Rolland c’était dense), juste quelques photos rapides au passage, et pourtant comme on y aimerait du temps vide.

Quand est-ce qu’on créera des postes écriture/littérature dans les écoles d’archi ? Ce n’est pas une question à la légère.

Les textes des 2 jours sont en ligne, mais site sans lien, on rendra ça public une fois éditorialisé dans leur projet global Territoires traversés, paysages inventés. Je me souviens par exemple, dans un texte à partir de Calvino, de l’expression rez-de-chaussée à tous les étages, c’est peut-être ça qui dérangeait, ici, dans l’architecture. Le rituel aussi d’une photo de la salle vide, quand tous les mots y flottent encore, et finir sur cette vue de nuit face fleuve.

 



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 11 novembre 2014
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