Jean-Christophe Bailly | la banlieue, c’était de l’autre côté

"La phrase urbaine", nouveau livre de Jean-Christophe Bailly au coeur des problématiques de la ville, de l’architecture, du théâtre, des territoires


 

Bien des années, depuis Description d’Olonne ou Panoramiques, que chaque livre de Jean-Christophe Bailly je l’aborde avec lenteur et respect, comme Gracq autrefois, mais là en plus dur, toujours sur brèche vive entre essai et écriture.

La relation de Jean-Christophe Bailly à la ville est complexe, parce que liée à l’ensemble de ses pratiques. Il enseigne à l’école du Paysage de Blois, et ce n’est pas secondaire. Il écrit pour le théâtre, et mène avec Gilberte Tsaï une exploration où la langue peut se concentrer sur sa pleine autonomie. Mais on a appris, dans un de ses livres plus secrets et autobiographiques (ci-dessous, cliquer sur Tuiles détachées pour l’autobiographie, et Poursuites pour les croisements théâtre), son rapport d’enfance avec Monory, un de nos plus grands peintres.

Et puis, il y a 2 ans, est venu la cathédrale Dépaysement, une trentaine d’incursions langues dans des points extrêmement précis du territoire, chacun devenant une enquête où tout se mettait à trembler.

On en avait discuté en juin dernier, se croisant près de Bastille, je savais Jean-Christophe Bailly attelé à un prolongement.

Mais un prolongement qui ne pouvait être ajouter d’autres territoires sur un plan horizontal. Ici on revient à l’atelier central, celui de Panoramiques. Dans l’ouverture, Bailly explique comment ce livre s’est rassemblé sous le titre de travail La ville à l’oeuvre (un livre paru en édition limitée, dont certains des textes sont repris ici) avant de basculer dans La phrase urbaine. Et ce chapitre sur la phrase urbaine est un des plus surprenants du livre, prenant l’étymologie des mots qui signifient le passage (c’est Benjamin qui nous tous menés là, même si les villes se sont éloignées et ont rompu avec les modèles benjaminiens) dans des environnements géographiques en opposition :au Japon, à Los Angeles, dans le dédale d’une ville d’orient, dans un coin de campagne...

Un autre chapitre où on retrouve ce sens de l’échappée Bailly, dérives comme de ne rien anticiper du dépaysement conceptuel amené par le récit (mais un récit ancré sur la description précise d’un fait urbain contemporain), s’intitule la diction de l’architecture et Bailly traite rigoureusement de la diction comme énonciation vocale, rejoint l’architecture par celle des théâtres et leurs coulisses, pris comme images des villes qui les construisent et les inventent, procédant presque selon le vieux terme mathématique de rétroconvolution pour revenir des théâtres au geste immanent de l’architecture, depuis ses amplifications à blessures irréversibles des années 70, aux tentatives actuelles, mais qui forcément supposent de rompre l’ancienne enceinte de la ville, que les seventies n’avaient pas mises en cause – et c’est bien là peut-être que rompt le schéma benjaminien.

Pas demain, après un tel essai-poème, que ma vénération envers ce marcheur exigeant et discret va cesser. J’y retourne. Un petit extrait tout de suite, sur la notion de banlieue, en profonde résonance avec le texte de Dépaysement ou Jean-Christophe revenait à pied de Cachan (l’atelier Monory) jusqu’au périph.

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Jean-Christophe Bailly | Pas loin d’Arcueil


La banlieue, je me souviens, c’était de l’autre côté, on pouvait s’y rendre comme on voulait, en train, en voiture, en autobus, à pied même, mais c’était de l’autre côté et c’est toujours là-bas, ailleurs, et c’est toujours le moins lointain de tous les ailleurs, et le plus facile de tous les voyages — mais c’est ailleurs et c’est un voyage, quand on n’y vit pas, quand on n’y est pas né, quand au contraire on vit à l’intérieur du cercle, à l’intérieur de la double enceinte des boulevards des Maréchaux et de l’autoroute périphérique. Longtemps, j’ai vécu juste au bord, à quelques pas, près d’une porte, et l’espace urbain avait beau s’en aller un peu, et les cafés être assidûment fréquentés par ceux de l’autre côté, c’était quand même à l’intérieur, et justement comme ça : juste au bord, près d’une porte (d’Orléans), dans Paris. Il y a bien des faubourgs ou leurs actuels équivalents qui lancent dans la ville des axes par lesquels quelque chose de la banlieue s’infiltre, mais l’enceinte est tout de même très forte, plus forte que dans la plupart des villes, et elle se marque immédiatement, en toute violence, en toute tranquillité. C’est moins haut, c’est divisé en communes, les rues ont d’autres noms, les gens sont en moyenne plus pauvres et les vitrines moins luxueuses, il y a de grands ensembles et des pavillons en nombre infini, davantage d’arbres mais moins de parcs, il y a des zones industrielles et des odeurs qu’on ne respire pas dans le centre, les lignes d’autobus ont trois chiffres, il y a des matériaux qu’on ne voit guère dans Paris : la meulière caverneuse, le fibrociment, les tuiles mécaniques, la tôle ondulée, les parpaings. C’est vaste et cela s’en va de tous les côtés, en penchant vers les résidences ou vers les entrepôts, il y a un nord et un sud, un est et un ouest, bien distincts, comme si l’exposition par rapport à la ville avait coloré pour toujours ces espaces mis en jachère, qui changent tout le temps, où l’on construit et démolit, mais qu’une tradition cachée structure et divise. La banlieue, c’est tout ce qui est hors les murs, entre les murs et le commencement de la campagne, et c’est pourtant tout sauf un mixte de murs et de campagne, de prés et de vitrines. D’un côté, la coupure est nette, plus nette encore qu’au temps des barrières, le boulevard périphérique forme une frontière, et si efficacement. De l’autre, elle ne l’est pas, mon camarade de lycée me parlait des vaches qu’il avait encore pu voir à Billancourt, au début des années cinquante, dans une ferme oubliée. Il n’y en a plus depuis longtemps, elles sont de plus en plus loin, mais elles finissent par être là, avec des prés et des champs, avec suffisamment d’espace entre les maisons, et quand elles sont là, la banlieue est finie. Et c’est toujours quelque chose d’étrange, lorsqu’on rentre en voiture sur Paris, que de quitter les autoroutes abstraites qui s’y glissent comme des serpents pour prendre une Nationale, la 7 par exemple qui, dès Corbeil, donne à voir du tissu, du tissu qui se resserre, avec des garages, des ateliers, des marchands de meubles, des restaurants et même des restaurants chinois, des enseignes. Partout sur les côtés s’en vont de petites rues bordées de pavillons, des rues où l’on n’ira jamais, croit-on, puis, un beau jour, pour une raison ou une autre, on s’y rend. C’est le printemps, la rue est en pente et forme un coude, il y a de la glycine, des touffes d’herbe de la pampa et les chiens aboient derrière les grilles, et malgré une barre d’immeubles qui bouche l’horizon, malgré un chantier de rue dont les bandes de plastique rouges et blanches bougent faiblement, on a l’impression que rien ne changera jamais, que tout est là pour toujours — dans cet univers pourtant provisoire et où peu durablement s’établissent. Et l’on a tout connu, de la voiture sous une bâche à la sonnette rouillée, du rosier au chien des voisins, des plaques de ciment longeant un petit carré de gazon aux rideaux bonne femme d’où s’écarte une silhouette.

La banlieue, celle-là du moins, qui n’est pas celle des cités, des bandes et des rocades, ce sont des souvenirs de banlieue, des images de vie retirée, des descriptions de roman, c’est immobile, et la nuit il n’y a personne. C’est cela, et encore autre chose. La musique qui s’en va et qui vient de là, c’est la musique la plus triste, ce sont les notes de piano d’Erik Satie égrenées depuis Arcueil. Musique pour temps pluvieux, musique d’homme seul regardant la rue sous cette pluie, musique des pas qui évitent les flaques et du jour qui tombe. Une odeur acre, un acacia a beau secouer ses gouttes et tout reluire, c’est fini et ça recommence, le temps qui s’est arrêté, le temps des retours à la même heure, des illuminations toutes petites, au goût de biscotte, ce temps-là continue. Le populo vit ou vivait là-dedans, dans cette musique, et il y met ses chants. Il les mettait, faudrait-il dire, car il n’y en a plus et tout ce qui a reflété ce monde est parti. La valse du 14 Juillet photographiée par Doisneau, avec cette flamme blonde qui tourne en riant, c’est d’avant, c’est une image. Et les souvenirs de la banlieue ne se recueillent pas sur eux-mêmes, ils sont secoués, on les repique, on les diffuse, mais la banlieue ne peut pas être son propre musée : elle respire autrement, et on s’occupe d’elle. Dans son tissu déjà alvéolaire, de grands trous, des trouées, dans sa vie déjà trop centrifuge, des effets de désertification ou de silence, et ce qu’il faudrait tendre se relâche, et ce qu’il faudrait rassembler s’éparpille.

Il n’y a pas de banlieue idéale. Pour l’idéal, c’est un peu loin la banlieue, mais on peut rêver, et il n’y a peut-être même pas à le dire, car la banlieue ne cesse pas de rêver, de voir passer des trains de fantômes dans son sommeil. Elle ne rêve pas à la ville, ni à un devenir-ville qui lui irait comme le gant qu’elle n’a pas, elle rêve à rien, comme tous ces riens urbains, ces riens d’urbanité qui la font et qui s’allongent avec elle dans ses avenues et ses impasses, ses jardins et ses hangars. Alors, très brusquement se renverse l’image infernale et ses effets attendus : autour de la ville et de ce qui demeure la jungle, la savane par endroits s’éclaircit et dans le temps déjà si dilaté glissent des épiphanies. Telle villa aux accents nervaliens, à Vanves, mais aussi des fumées stagnant dans un ciel orange et le mystère de tout établissement humain bordé par la nuit quand le train passe au-dessus d’un vallon de lumières qui semblent les braises d’un feu éteint. Des gens qui jouent aux cartes à Saint-Denis-La Plaine, les affiches de corrida dans le foyer espagnol de la rue Christino-Garcia, les couleurs des boubous devant l’hôpital franco-musulman de Bobigny, les Quatre-Routes et les Six-Chemins, un froissement de peupliers sur la Marne, des poissons rouges dans un bassin, un bac de béton où frémissent des petites fleurs, une cheminée de brique au fond de la cour d’une fabrique abandonnée, un feu de palettes dans la boue d’un chantier, des herbes folles, des orties. Ce n’est jamais le bout du monde et c’est même ce qui ne le sera jamais, les avions qui vont au bout du monde, justement, passent au-dessus.

 

© Jean-Christophe Bailly & Les éditions du Seuil, mars 2013, La phrase urbaine. Photographies : Bobigny, 2007.


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1ère mise en ligne 10 mars 2013 et dernière modification le 15 décembre 2014
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