Cerisy à soi tout seul

écriture et Internet, suite


Tous les amis du Net littéraire sont à Cerisy, invités par Patrick Rebollar et Michel Bernard : pour moi la période ne convenait pas, période d’isolement de longtemps prévu, et retrouver ses enfants dans une autre relation que le jour après jour de l’année intendance. Je lis les compte-rendus, c’est une façon d’être avec eux. Se réenfoncer dans le travail personnel, c’est prendre un peu écart avec la logique du Net et ce qu’elle suppose, évidente pour aucun d’entre nous : regard accepté sur sa table, voire par dessus son épaule, et si l’outil nous semble évidememnt suffisamment vertigineux pour en accepter l’expérience, on y avance à tâtons, dans un contexte toujours mouvant et se déplaçant à mesure qu’on l’alimente. Interactivité, pas interactivité ? Garder ce qu’on écrit pour soi, et quel risque à les exposer sur le site en temps réel ? Les bizarreries (hier, une pointe à 762 consultations d’une récente chronique sur le livre de Bob Dylan chez Fayard), et ainsi de suite.

Chaque retour, c’est l’occasion aussi d’un regard un peu différent sur l’équilibre plastique, la navigation, on se force à chambouler ses propres cartes pour que l’expérience reparte, ainsi la fusion des trois titres, puisque les 3 noms de domaine séparés m’aident à laisser les démarches plus autonomes. Chaque fois un déplacement à rebours sur mon propre statut d’auteur, sur la frontière où se positionne l’écriture, entre le carnet et l’article publié, entre l’intime qui traverse et l’intervention d’humeur, ne disons pas "militante"...

Donc une part de la nuit, comme tous les accros du web, à corriger quelques lignes de css, refaire une bannière, changer les liens internes ou telle police ou nuance de gris d’un titre : vous croyez qu’on sait pourquoi ?

Et, pour le retour de ce journal, an II, les réflexions ci-dessous qui sont plutôt destinées à tumulte, des lignes écrites après quelques heures vraiment denses au nouveau musée Paul Klee de Berne, dans l’étrange équilibre découvert du travail au quotidien et du passage à la toile, le rapport blog/livre comme anticipé, invisiblement, par cet immense forçat du visible...

Donc, notes en vrac. C’est aussi notre privilège du Net : introduire des pages sur son propre site non pas d’abord pour qu’elles soient lues, mais pour se pousser soi-même un peu ailleurs dans cet inconnu.

Cerisy à soi tout seul (un peu tristement, d’accord), parce que l’Internet littéraire on n’a pas le temps de le penser qu’il est déjà derrière, on s’enfonce à mesure qu’on le bâtit. Et que le seul repère qu’on garde, finalement, c’est la permanence du littéraire. Quelque chose de bien ancien, et bien en amont de toutes techniques et outils. Vous savez, ce qu’en disait Rabelais dès le Baisecul et Humevesne du Pantagruel de 1532, quand soudain émerge le temps et le matériau de l’écriture : qu’il n’est tel que de faucher en esté en cave bien garnie de papier & d’encre & de plumes & de ganyvet de Lyon sur le Rosne tarabin tarabas...

Ci-dessus un Paul Klee parmi des centaines (celui-ci de 1929).


une révision du projet

tumulte, le projet, version 6

Ce qui se confirme : le goût pour ces œuvres de grande dimension à entrées multiples, et qui se révèlent tout entières dans l’approche même extrêmement locale du fragment donné à lire. Ainsi le Journal de Kafka, les Œuvres complètes de Borges ou Gracq, mais aussi mes vieux volumes Pléiade de Maupassant, Edgar Poe ou Montaigne.

Le principe d’avancer en explorant : l’écriture quotidienne contraint à inscrire ce qui resterait sinon une intuition vague, qui disparaît à mesure qu’on entame un autre travail. La volonté autobiographique : à pointer un après l’autre les nœuds, les tensions, les glissements, on évacue progressivement les plus confortables, ceux qui sont à distance du risque principal de soi-même. C’est à palper et frôler ce risque qu’on sent la fiction émerger, se dresser. Les fragments purement autobiographiques qui ne convoquent pas ce marteau de fiction vont plutôt se réfugier dans d’autres rubriques, prenant le masque d’acteurs. Ce n’est pas l’écriture dramatique qui m’est nécessaire, c’est que l’écriture puisse être portée par autre voix et autre corps.
Ce qui me fascine chez Maupassant, c’est la possibilité, même au bout de vingt ans de lecture (je lis par ce que je nomme mes « cures », périodes de deux ou trois semaines où je reviens à tel auteur, et qui me permettent, sur un cycle plus vaste - deux ans par exemple-, d’avoir relu une bonne masse de Stendhal, Balzac ou Proust, comme je relis aussi régulièrement Jules Verne ou Julien Gracq), lorsque donc je réouvre l’un ou l’autre de mes deux tomes usés de Maupassant, la difficulté, voire l’impossibilité, de retrouver avec rapidité et précision l’histoire que je cherchais, mais qu’au passage se réenclenche ailleurs la lecture, qu’elle commande un nouvel itinéraire dans les deux tomes de nouvelles, et qu’à nouveau la lecture remplace le monde. Est-ce qu’on peut s’appuyer volontairement sur une telle lecture pour construire, erratiquement, par l’écart, une œuvre fragmentée qui reste narrative, ou bien c’est forcément un effet rétrospectif d’une condition d’écriture arbitraire, comme pour Maupassant la livraison quotidienne des nouvelles au Gaulois une nécessité parfois uniquement d’intendance ?

Savoir où se situe, dans sa relation à l’écriture, l’instance de volonté : là où on pèse. Peser sur la volonté d’écart. Si s’installe une habitude d’écrire en deux feuillets ou trois, se contraindre à baisser la barre à quinze ou vingt lignes, voire moins (les Quatre versions de Prométhée de Kafka, moins de dix lignes, pèse autant que L’Amérique). Peser aussi sur l’écart des contenus : exercices ou contraintes sur la rubrique des vies, sur les paysages villes, et ne pas se laisser absorber par le miroir, comme ici, de l’écriture qui se regarde elle-même.

La réflexion sur, ou le désir de, concernant le fantastique : je n’aime pas ce qu’on nomme science-fiction, pas plus que le roman de genre. La sensation la plus vertigineuse du fantastique peut rester liée à la tension la plus exacte appliquée à l’écriture du réel. Chez Borges, écrire l’intention des livres crée le couloir très énigmatique où le livre devient sien (de Pierre Ménard à L’immortel). Chez Gracq, décrire avec précision la couleur de Sylvie ou la géographie de Béatrix devient comme insensiblement l’effet-lecture qui produit la même sensation du vertige fantastique. Chez Edgar Poe, quand avant-hier j’ai relu Usher, un instant j’ai eu l’impression d’une peinture presque impressionniste, faite de touches chacune monodiques et séparées, où les tentures de la chambre, le visage de Roederick Usher, les instruments de musique à cordes dont la présence est obsédante, sont chacun traités pour soi-même, et c’est seulement l’assemblage, l’élan cinétique de la première phrase, avec les nuages déplaçant le reflet de la vieille maison sur l’étang où elle s’écroulera, qui crée cette sensation de vertige et d’effondrement par quoi La chute de la maison Usher devient le texte fantastique par excellence. Ceci, je le sais bien, ne peut advenir que rarement (magnificence du Roi Cophetua chez Gracq), et indépendamment de toute volonté d’auteur : est-ce que toute cette écriture déroulée en tapis ne serait que créer la possibilité d’exister de ces ruptures ?

Le goût que j’ai de lire en public se confond de plus en plus avec l’idée d’improviser selon une durée, avec une composition de cette improvisation : ses passages repérés et précis, ses tensions, les moments où on sait pouvoir jouer sur une attente, un paradoxe, livrer un fait réflexif, et les dérives qu’on s’autorisera. Je parle d’Antonin Artaud, je sais qu’à tel moment j’improviserai sur ce que je sais de quelques recherches actuelles sur le cerveau, mais le contenu de cette digression je ne le prépare pas. Je parle des surréalistes et du rêve, je sais qu’à tel instant je parlerai des classifications du rêve, mais ne m’en refais pas la liste d’avance, de même que je citerai un certain nombre des exercices classiques concernant le travail du rêve, mais certainement n’en développerai qu’un seul en l’amenant, pour le public que j’aurai préparé, à ce que ce soit, sur quelques minutes, une pratique du rêver ensemble. En entamant ce projet, je pensais qu’il me rapprocherait de quelques cassures lyriques, que j’accueillerais tout aussi volontiers : il m’en éloigne, en cartographiant des histoires et encore des histoires. On ne nous sollicite pas assez, nous les écrivains, pour ce qui notre plus haut bonheur : lire La grande Bretèche ou lire Le Roi Cophetua en public, je suis sûr que ce faisant on partage le meilleur de ce qui nous induit à écrire. On nous demande de lire nos textes publiés, et qui sont des étapes désormais raidies dans notre propre passé, ou nous demande l’effort de parler de notre travail, quand le meilleur de ce travail est forcément ce qui s’y présente en rupture d’avec l’intention, d’avec la parole.

Il faudrait que cette expansion au quotidien rende ceci visible. J’avais pour projet initial d’arrêter cette contrainte au bout d’un an exactement, et d’en publier le résultat : peut-être s’agirait-il plutôt d’une nappe souterraine, indéfiniment prolongeable, indépendante du livre en cours, une sorte simplement de fixation mentale, contrainte sur soi à insérer dans l’écriture, ou rendre concrète par l’écriture, dès son intuition mentale, abandonnée sinon à la méditation, au regard, à la traverse, au carnet.

J’ai passé l’étape d’aspirer à une publication de ces notes, reste valide que les travailler sans aucun support matériel en ma possession, même pas de trace dans l’ordinateur, mais seulement dans la circulation précaire d’un serveur dont je n’ai même aucune idée de la localisation, soit l’outil principal de ce travail sur soi qui pourrait me permettre, à terme, intensification de mon rapport à l’écriture, dans ce que cela suppose d’erratique, d’obéissance, de déport incessant, et peut-être traverser parfois, même aussi localement qu’une histoire en trois lignes de Franz Kafka, ces failles du fantastique.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 20 août 2005
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