< Tiers Livre, le journal images : 2023.02.03 | Rome ou pas Rome, une indécision

2023.02.03 | Rome ou pas Rome, une indécision

Une semaine que je suis dans l’indécision, sans le courage même de répondre au dernier mail, me suis donné jusqu’à lundi. En 2007 je suis allé deux fois à Rome, hébergé à la Villa Médicis : arrivé le 29 novembre et reparti le 2 décembre c’était un workshop écriture à la Sapienza, grand et fort souvenir, il y avait eu aussi une lecture dans une librairie italienne, mais là m’étais fait chouraver mon téléphone (oh, rien, c’était 3 ans avant les iPhone, un Nokia je crois, mais quand même). J’avais encore ce minuscule Olympus de base, avant le Bridge Lumix qui me servirait au Québec, donc les photos sont pleines de bruit et flou : mais est-ce que je savais regarder ? C’était trop récent la liberté mentale de photographier. C’était le début de ce journal images, et donc j’en ai la trace : Rome, francesistica. Moins d’un an d’écart, mais deux années scolaires différentes, même si pareille année civile, en janvier parce que le directeur de l’époque avait confié à Olivier Rolin une programmation mensuelle d’auteurs invités (autrices invitées, mais on n’utilisait pas le terme alors), dans le grand salon comble on avait fait une sorte de happening Rabelais, et toutes mes lectures perf Rabelais sont de forts souvenirs aussi. Je découvre, à ce billet Rome, un jour deux nuits, la brièveté de ce passage, et c’est à peine si j’en avais rapporté quelques photos convenues, la ville, l’immense et mystique ville, vue de la Villa. J’ai des traces plus anciennes, ici en 2003, via cette page archive, je retrouve : août 2003, retour chez les Médicis, zone fossile du site, volontairement laissée telle. Là, on me propose une nouvelle venue à la Villa, et évidemment tout m’y pousse : mais c’est une pleine journée de voyage voiture train métro RER OrlyVal avion navette, arrivée milieu de l’aprem, et donc la journée sur place mais avec des rencontres et une parlerie (qui me fait envie, rien de ce qui se passe dans un lieu aussi fort et symbolique, celui où en 84-85 j’ai écrit mon deuxième livre — et la parlerie s’intitulerait le deuxième livre est toujours le plus difficile à écrire, mais ce serait en version non publique, juste pour les pensionnaires, donc même pas amis de la fac etc), et départ le lendemain midi ordre inverse Termini Fiumicino puis Orly et Montparnasse, Saint-Pierre des Corps au lieu de Saint-Pierre aux liens : 2 fois 80 kilos d’empreinte carbone mais ce n’est pas ça le premier problème, quoique. Rome est un corps : ces photos maladroitement faites en 2007, elles ne photographiaient pas la ville, mais des souvenirs précis qui m’en restaient de 1984-1985, 20 ans plus tôt. On rajoute 15, et je n’ai rien d’autre comme obsession en tête : retourner faire aux mêmes points, mais avec un appareil cette fois sérieux (mon S5 et son Sigma 24 1.4, basique mais qui sait ce qu’est un ciel) les mêmes images exactement. Après tout, je peux m’échapper à l’aube et faire une grosse trotte pédestre, passer quand même du temps piazza del Poppolo et les Caravage : mais ce n’est pas ça, rencontrer ce corps-ville. La brièveté : bon, mon sac ordi, l’appareil, chaussettes de rechange et brosse à dents, la fois où j’avais été à Shenzhen pour 3 nuits je m’étais déjà donné le défi d’un aller-retour sans bagage, et ça a été un voyage important. C’est plutôt, à ruminer depuis une semaine l’indécision à y aller ou pas (quand même, proposer ces conditions de voyage à un type de 70 balais, indépendamment du boulot à quoi on a consacré sa vie), l’impression que le travail initié résolument depuis le confinement de mars 2020 c’est cette capacité à voyager dans sa tête : photos ou pas, je sais voyager en densité et précision dans ces mois de 1984-1985 (je ne parle pas de se souvenir, je parle de voyage intérieur avec perceptions réelles), et les images je les vois dedans bien plus fortes qu’elles le seraient sur mon LightRoom. Et d’avoir vécu une pleine année dans cette ville, y avoir écrit ce deuxième livre, si difficile à écrire, est-ce que tout retour ne serait pas qu’une illusion sur soi-même ? Allez, encore 3 jours pour dire oui, pour dire non (attention, ami·e·s de la Villa, ce n’est pas vous qui êtes en cause). Oui, l’abîme qu’est devenu ce monde, on réfléchit autrement à nos amusements de privilégiés : mais aussi cette érosion, quand tu as connu là-bas Balthus et Moravia, et que te voilà en Easy Jet, on avait une certaine prétention à l’art, alors. Ce sera donc non.

 

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
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1ère mise en ligne et dernière modification le 3 février 2023
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