70 | Corfou, été

tags : Grèce, Corfou, 2004, Arvo Pärt, Jean-Bernard Vray


Ce texte est un fragment d’un travail en cours, amorcé le 20 décembre 2020 et non destiné à publication hors site (pour l’instant).

Le principe est d’aller par une phrase par lieu précis de remémoration, et d’établir la dominante sur la description même, si lacunaire qu’elle soit, du lieu — donc public, puisque bar, bistrot, resto — de la remémoration.

La rédaction ni la publication ne sont chronologiques, restent principalement textuelles, et la proposition de lecture s’appuie principalement sur la navigation par mots-clés depuis la page des index lieux, noms, dates.

Point régulier sur l’avancée de ce chantier dans le journal #Patreon.

 

70 | Corfou, été


Est-ce qu’être venu souvent est la condition pour qu’on se le remémore avec précision, indépendamment de la distance temporelle : je ne suis allé qu’une fois sur l’île de Corfou, je crois qu’on y est resté trois semaines, et par l’ami de Saint-Étienne, qui depuis deux décennies y rafistolait une cabane de montage, on avait pu trouver un logement deux pièces plus bout de cuisine en bord de plage, le vieux patron ne s’en occupait plus beaucoup, et tout au nord de l’île les touristes allemands ou scandinaves préféraient ces camps retranchés avec piscine et boîte de nuit non merci, plutôt les Slovènes qui se risquaient dans le tourisme maintenant à eux permis, et l’après-midi, dans cette heure creuse, les enfants fourbus de mer préférant l’ombre, rejoindre le village avec ce café désert lui aussi face à la mer immobile mais sitôt à l’intérieur plus rien qu’un demi-jour, de longues tables mais j’y étais régulièrement le seul client, ici ils avaient la wifi et dans la résidence non (à l’époque, ce n’était pas si commun, et de toute façon à peine besoin de cette veille prétexte), c’était moins pour se connecter que cette heure devant un café glacé — et le goût de ces cafés glacés dans la salle semi-obscure tandis que le jour dehors était de plomb — le ronronnement des ventilateurs ou des frigos mais rien de gênant, pas de musique mais le patron (pas le même que celui de l’hôtel, mais la même génération ou la même catégorie de ceux qui s’en fichent un peu de s’adapter aux plaisirs du jour, laissent un peu filer tant que ça reste dans cet équilibre de ce qu’ils avaient construit dix ou vingt ans plus tôt), décrire plus n’aurait pas de vrai sens : ce sont des lieux où on reconnaît tout d’avance parce que tout à sa fonction et tout est comme mille fois on l’a vu ailleurs, sinon une photo du Pantocrator on y montera, sinon une statuette religieuse décorée et sa guirlande deNoël allumée pour faire comme si mais dans un monastère des montagnes, un soir, on serait merveilleusement accueilli et nourri, avant le prêtre orthodoxe nous ramène à notre voiture en contrebas dans un 4x4 puissant et rutilant, cahotant en souplesse sur le chemin de terre, avec du Arvo Pärt dans son lecteur de CD et tout surpris de découvrir qu’un an durant à Berlin on avait été les voisins immédiats du musicien, au retour je lui en avais envoyé d’autres disques : tout cela, ombres et lumières, routes de montagnes avec l’odeur si douce et prégnante des oliviers en mûrissement, ou se découpant sur le ciel les ossatures de béton de maisons jamais finies pour je ne sais quelle astuce fiscale, ou bien, entrant dans ce monastère perdu au bout des chemins rocailleux des montages ce moine qui nous convierait à rester et partager leur dîner, et puis le vent salé de la mer par les baies ouvertes du petit logement de ciment et carrelage, tout cela relié à ce qui serait la description précise de la salle demi-sombre où, dans l’heure creuse du début d’après-midi, tu viens sous prétexte de te connecter et puis, absorbant lentement le café glacé, sur l’ordinateur portable ouvert (je crois, ces premiers petits Mac blancs) juste laisser venir des notes en souplesse et désordre.

 


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1ère mise en ligne et dernière modification le 25 janvier 2022
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