[hors série] Adorno, arracher des images mythiques à la modernité dans ce qu’elle a de plus moderne

Chez Proust, le rapport du tout au détail n’est pas celui d’un projet architectural global à sa réalisation spécifique : c’est justement contre cela, contre le mensonge autoritaire d’une forme subsumante, venant coiffer le tout, que Proust s’est révolté. De même que la pensée inhérente à son oeuvre défie les idées traditionnelles du général et du particulier et accrédite, sur le plan de l’esthétique, avec la théorie tirée de la Logique de Hegel, l’idée que le particulier est le général et inversement, qu’ils (...)


Chez Proust, le rapport du tout au détail n’est pas celui d’un projet architectural global à sa réalisation spécifique : c’est justement contre cela, contre le mensonge autoritaire d’une forme subsumante, venant coiffer le tout, que Proust s’est révolté. De même que la pensée inhérente à son oeuvre défie les idées traditionnelles du général et du particulier et accrédite, sur le plan de l’esthétique, avec la théorie tirée de la Logique de Hegel, l’idée que le particulier est le général et inversement, qu’ils se déterminent mutuellement, de même le tout se cristallise, dépouillé de tout contour abstrait, à partir de présentations isolées imbriquées les unes dans les autres. Chacune renferme en elle-même des constellations de ce qui finit apparaître comme l’idée du roman. Certains grands musiciens de l’époque, comme par exemple Alban Berg, savaient que la totalité vivante n’est produite qu’à travers une prolifération végétale semblable à celle des plantes grimpantes. La force qui produit l’unité est identique à l’aptitude passive à se perdre dans le détail, infiniment, absolument. Mais la composition formelle de l’oeuvre de Proust, qui semblait si allemande aux Français de l’époque, et pas seulement à cause de ses longues phrases obscures, possède, malgré ses qualités essentiellement visuelles, et sans aucune analogies faciles avec le travail du compositeur, une impulsion musicale. La preuve la plus frappante en est ce paradoxe, que le grand projet de sauver l’éphémère passe par l’éphémère lui-même, par le temps. La durée, sur laquelle l’oeuvre s’interroge, se concentre dans d’innombrables instants, isolés les uns des autres de bien des manières. Il arrive à Proust de célébrer les maîtres du Moyen Âge, qui auraient placé des ornements dans les cathédrales à des endroits si cachés qu’ils devaient forcément savoir que personne ne les verrait jamais. L’unité n’est pas faite pour le regard humain, mais c’est en étant invisible au milieu de la dispersion, et seulement pour un observateur divin, qu’elle se manifesterait. C’est en songeant à ces cathédrales qu’il faut lire Proust, en restant obstinément attaché au concret et sans vouloir saisir trop vite ce qui ne se donne qu’à travers ses mille facettes, et non pas immédiatement. C’est pourquoi je ne veux ni simplement renvoyer à de prétendus sommets ni présenter une interprétation de l’ensemble, qui dans le meilleur des cas se contenterait de répéter les intentions que l’auteur a mises de lui-même dans son oeuvre. Mais j’espère, en me plongeant dans le fragment, faire apparaître un peu de l’éclat de ce contenu qui ne tire son caractère incomparable de rien d’autre que de la couleur du hic et nunc. En procédant ainsi, je crois être le plus fidèle à l’intention de Proust que si j’essayais d’en tirer la substance.

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Une des formulations qui peuvent saisir à caractériser Proust pourrait bien se trouver dans son oeuvre, qui se reflète elle-même comme dans une galerie des glaces : né en 1871, il voyait déjà le monde par les yeux d’un homme né trente ou cinquante ans plus tôt ; et donc, se trouvant ç une étape nouvelle de la forme romanesque, il représenterait aussi celle d’un mode nouveau d’expérience du réel. Voilà qui place son oeuvre, qui joue avec tant de modèles de la tradition française, comme par exemple les Mémoires de Saint-Simon ou La Comédie humaine de Balzac, à proximité immédiate d’un mouvement antitraditionnel dont il devait connaître tout juste les débuts, le surréalisme. Cette affinité contient toute la modernité de Proust. Pour lui comme pour Joyce, le contemporain devient mythique. Des actions subversives surréalistes, comme celles de Dali qui se rendit à une soirée en costume de scaphandrier, auraient pu parfaitement trouver leur place, sous le couvert de la métaphore, dans une description comme celle de la grande soirée de la princesse de Guermantes dans Sodome et Gomorrhe. Toutefois, le caractère mythologisant de Proust ne veut pas réduire le présent à du très ancien ou à de l’éternellement semblable ; ce n’est certainement pas la quête avide d’archétypes psychologiques qui le produit. Mais il est surréaliste dans la mesure où il arrache des images mythiques à la modernité dans ce qu’elle a de plus moderne ; il est proche en cela de la philosophie de Walter Benjamin, qui fut son premier grand traducteur.

 

Theodor W Adorno, Notes sur la littérature, Flammarion, 1984, © traduction Sybille Muller, 2 extraits du chapitre « Notes sur Marcel Proust ».


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1ère mise en ligne et dernière modification le 23 décembre 2012
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