Stones, 14 | It should be you, la signature Jagger-Richard

50 histoires vraies concernant les Rolling Stones – un légendaire moderne


Bien sûr la date est approximative : le 22 novembre 1963, c’est le jour où John Kennedy se fait assassiner à Dallas, premier événement mondialement retransmis (en noir et blanc) par le filet de téléviseurs qui désormais recouvre les villes et campagnes, avec le décalage dans le son et l’image dû aux liaisons par satellite.

Mais il est avéré que c’est dans les jours qui suivent, avec l’assassinat d’Oswald par Ruby, qu’un autre événement considérable a lieu Mapesbury Road, l’appartement où vivent ensemble Andrew Loog Oldham, Mick Jagger et Keith Richards, et que le premier enferme soi-disant les deux autres dans la cuisine en leur disant qu’il ne les libèrerait qu’une fois leur première chanson écrite.

Il y a une histoire avant, elle est complexe, et une histoire après, finalement plus simple.

Avant, il faut combiner au moins trois histoires :
- ils ont appris de Phil Spector lui-même la leçon concernant la face B des 45 tours, puisqu’il s’en vend autant que de face A, signer du nom du groupe même si c’est du remplissage vous assurera autant de droits d’auteur sur les ventes que ce qu’il tombera dans la poche de l’auteur du titre principal, face A. Ce sera l’invention de la signature Nanker-Phelge, on sait faire.
- une autre signature est déjà devenue célèbre, ce qui veut dire argent et grosses voitures, il s’agit de Lennon-McCartney. Les Beatles alimentent eux-mêmes la grosse machine qu’ils sont devenus, et les Rolling Stones ne le pourraient pas ?
- et un événement qui les a laissés baba, mais que je devrais réserver pour quand je n’aurai plus assez de sujet pour ce feuilleton, ce moment où les Stones sont littéralement en panne pour choisir leur deuxième 45 tours après Come On, que tout le monde a fait toutes les reprises, qu’on est au bord de s’engueuler, au point qu’Oldham quitte le studio et là, paraît-il, miracle une grosse voiture s’arrête, hey Andrew qu’est-ce qui va pas, Andrew ramène Lennon et « Mac » dans le rudimentaire studio ou l’arrière du Ken Colyers Club il faudrait vérifier, attrapent une guitare et une basse (Mac est pourtant gaucher) et leur griffonnent le thème de I wanna be your man. Il paraît qu’alors ils demandent aux Stones de sortir trois quarts d’heure pour qu’ils écrivent le bridge et les harmonies, résultat en une heure les Stones ont leur deuxième disque, sauf que... sauf que les royalties seront pour leurs copains.

Ajoutons un autre élément dans le contexte : Andrew n’a rien compris. Il a piqué les Stones à Gomeslki (autre sujet pour quand je n’en aurai plus), mais n’a pas pigé que ça devrait être les Stones et rien d’autre. Andrew va tout perdre, parce qu’il veut jouer pour lui seul. Il se conçoit comme entrepreneur de variété, lanceur de tubes et de groupes, et du coup les perdra. Donc il ramasse (voir avec Marianne Faithfull : t’as de beaux yeux, tu dois bien savoir chanter quelque chose), rassemble quelques musiciens à tout faire (Jimmy Page y contribuera allègrement, John Paul Jones aussi) et l’affaire est pliée, on en sort dix, il y en aura bien une pour faire tinter le compte en banque. Quand Marianne Faithfull dit qu’elle sait surtout chanter Les feuilles mortes (Autumn Leaves), il lui fera enregistrer Les feuilles mortes et déclarera paroles et musiques Andrew Loog Oldham sans que personne y trouve à redire.

Disons quand même que Jagger (et probablement Keith aussi, mais dans cette période fait confiance à Mick) a le même genre de lucidité aiguisée qu’Oldham – il lui prendra tout et le laissera sur le trottoir –, pour comprendre l’enjeu. Keith vient de s’acheter, grand luxe, sa première Gibson acoustique, ils sont dans la cuisine avec du thé à volonté et un cendrier, trois heures plus tard ils feront entendre à Andrew It should be you – vous vous souvenez de It should be you ?

Non, bien sûr, personne ne se souvient de It should be you. Pendant les quatre mois à venir, Jagger et Richards vont devenir les principaux fournisseurs de variété de l’entreprise Andrew Loog Oldham, et ce ne sera pas une école inutile :
- d’une part, parce que savoir écrire est une technique qui n’a rien à voir avec celle du groupe et de la scène, Keith en parle très bien dans Life, c’est une projection mentale, une construction abstraite, et dès le tout début ils conçoivent ce savoir comme un métier à part de celui des Rolling Stones. À preuve que Brian ne saura pas l’acquérir.
- d’autre part, parce qu’ils apprennent à maîtriser ce qui va avec, l’arrangement, la direction, le mixage. Ainsi, leur premier grand succès (relatif, mais pas pour leur petit budget de groupe encore inconnu), sera That girl belongs to yesterday, qu’enregistre une célébrité (relative) américaine, Gene Pitney, qui leur rendra la monnaie de leur pièce le jour où lls enregistreront Not shade away (histoire à raconter quand je n’aurai plus de sujets) qui sera une autre étape du décollage. Et qu’ils sont bien contents (ils ont eux-mêmes timidement sollicité Gene Pitney, dans les loges, un soir où ils passent ensemble à Thank your lucky star, avec une première chanson, My only girl, et si Pitney accepte l’expérience c’est parce qu’il pense qu’à cause de chansons trop américaines il n’a pas en Angleterre le succès qu’il mérite (il le méritera toute sa vie et ne l’obtiendra jamais).

Et l’après ? bien sûr parce que Mick ou Keith ou les deux sont présents chaque fois qu’Andrew joue les grands patrons en lançant un nouveau succès sur le minois d’une inconnue qui le restera, que leurs noms n’apparaissent quasiment pas, pas plus que Max C. Freedman et Jimmy De Knight ne sont aussi réputés que Bill Haley alors que c’est eux les auteurs de Rock around the clock, et que parfois une de ces inconnues s’appelle Marianne Faithfull, dix-sept ans, et que toute l’histoire des Stones bifurque – la chanson s’appelle As tears go by, et tellement mieux que Les feuilles mortes que les Stones la reprendront eux-mêmes.

Insister sur le fait (très parallèle à Dylan, mais je ne crois pas qu’ils aient déjà entendu parler de Dylan) que les deux métiers coexistent longtemps, y compris lorsque les Stones auront commencé à jouer du Jagger-Richard. D’un seul coup, comme ça ? Que non. On est aux Amériques, on doit envoyer à Andrew une maquette pour ses ouailles, on demande à Bill Wyman et Charlie Watts de donner un petit coup de main, pendant une heure ou deux, pour mettre sur bande ce que Mick et Keith ont écrit à l’attention d’Andrew. Qui, là, retrouvera son rôle de producteur : eh, les mecs, mais ce truc-là on pourrait le garder sur le disque des Stones, non ?

Ainsi, il enregistreront (Tell me, Grown up wrong et Congratulations, comme une sorte de matériau anti Rolling Stones, qui déplaît à Stu, qui leur aliène Brian – radicalement opposé à l’idée de variété –, avant d’avoir un premier succès des Rolling Stones avec un titre Jagger-Richard : The last time, juste avant Satisfaction (mais j’ai déjà raconté l’histoire).

Quant à it should be you, c’est George Bean, qui l’a enregistrée. Qu’on s’en souvienne – et qu’on la réécoute : c’est pas si mal, non ?

 

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1ère mise en ligne et dernière modification le 25 juillet 2012
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