autobiographie des objets | 35, cartes postales

pas si sûr d’avoir tout effacé

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Reçu une carte postale, cette semaine. Et devrai répondre par même voie, choses importantes et sensibles, en plus. La carte postale réveille une impression d’inattendu, et d’objet dépositaire de temps en lui-même. Elles étaient des prouesses techniques : même ces chats aux yeux d’or, et quand on appuyait sur le renflement de la carte au milieu il couinait. Ou ces cartes postales à la surface striée et selon l’angle on avait une image ou l’autre d’une même ville, jour nuit par exemple et qu’on regardait longtemps, essayant de trouver le point où on pouvait deviner les deux images en même temps. C’était même trop banal pour les accrocher à un mur, de chambre, de placard dans la cuisine, ou comme on fait désormais avec les petits aimants sur le réfrigérateur. Les bistrots s’en glorifient, leurs clients en vacances restent leurs clients, idem à l’usine ou au bureau – mais pas chez soi. On stockait la correspondance, souvent dans des cartons à chaussures : les chaussures ne sont pas une dépense mineure, le carton et le papier soie à l’intérieur font partie de la transaction. C’est dans le carton à chaussures que les lettres sont triées par années avec un élastique, les timbres précautionneusement décollés pour qui les collectionne. Si le texte prime, la carte postale est parmi les lettres, mais à côtés, calées verticalement dans le carton à chaussures, il y a les autres : je peux affirmer, quitte à certaine naïveté, qu’on les regardait pour apprendre. Ce qu’elles nous montraient, nous ne l’avions pas vu. La carte de géographie devenait – lacunairement – un gigantesque puzzle à recouvrir. Nous connaissions Nice et les montagnes, l’Italie et la tour Eiffel.
Cela aussi semblait une donnée à jamais pérenne. Nous aussi, lorsque plus tard nous avions l’âge d’aller seuls dans les villes, prenions deux heures le dernier jour pour s’astreindre à l’envoi des cartes postales, et combien de cartes d’amis postées de chez eux au retour mais l’honneur est sauf. Il y a le texte archétype – comme Perec l’a si bien détourné, et les images archétypes : mais ces images nous ne les connaissions pas d’avance et puis, surtout, elles attestaient pour le destinataire que l’envoyeur était à jamais dépositaire de l’expérience même. Celui qui vous avait envoyé la carte connaissait Venise par ses souliers.

Est-ce que l’ère de la carte postale est définitivement close ? Plus tard, nous changions de façons : on achetait comme cartes postales neuves des reproductions de vue anciennes, et dans les musées on passait chercher (on le fait encore), de minces reproductions d’oeuvres (on ne trouve jamais celle qu’on cherche, même au MOMA) qui nous semblent témoigner de l’originalité de notre propre regard. On a plaisir comme malgré soi, dans les brocantes, à effeuiller ces cartes vendues d’occasion, classées selon le département et le canton, et chercher à quoi ressemblaient, avant, les lieux qui fondent votre présent. Qu’on lève les yeux de sa table de travail, on en retrouve auprès : celle-ci, où Kafka est accompagné d’Ottla, depuis combien d’années surplombe-t-elle le bureau ? Les images qu’on stocke dans le disque dur n’ont pas la validation symbolique du geste marchand, de la transaction effectuée sur le lieu même d’où l’image est prise. Quelques amis s’obstinent à son usage : comment leur en vouloir, même si on ne répond pas ?

Et si, de la ville traversée, du musée où nous sommes en arrêt, nous risquons un bref message téléphonique incluant une image, qu’est-ce qui survit là de la carte postale ? Ceux qui ont grandi dans l’âge de la carte postale sont eux-mêmes, dans leur géographie intérieure, comme une sorte d’album (on vendait des albums de cartes postales comme on vendait des albums de timbres, mais la différence de taille – et donc de l’échantillonnage inclus – n’a jamais donné aux premiers le prestige, voire la magie des seconds). Dans ce que je porte de villes, de noms, de temps, suis-je sûr d’avoir dépunaisé en moi, pour une autre carte, les anciennes cartes et ce qu’on y glissait de texte ?


françois bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 29 mai 2011 et dernière modification le 10 février 2013
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Messages

  • survit un peu, dans ma bulle, par le soin que tous les voyageurs de la famille ont de m’informer de leurs déplacements (je finis par ne plus connaître que cela d’eux) - et finissent leur vie dans des livres où elles ont suivie mon avancée, mon petit voyage à moi

  • Bien que votre texte ne s’y prête pas vraiment, il me refait penser aux cartes postales que ma grand-mère m’avaient offertes en secret, elles venaient toutes d’un temps où on lui envoyait de tous les coins de l’Europe des messages codés, signé x. Jamais, il ne m’est venu à l’idée de soupçonner un anonyme d’écrire des banalités. Il ne m’était pas difficile de broder des histoires d’amour, des histoires sans complot qui faisait de moi la complice de la jeune femme qu’avait été ma grand-mère. N’était-ce pas à sa manière, une belle façon de me dire qu’elle avait le cœur tendu vers moi ? Qu’elle comprenait mes moments sans en tirer la leçon de morale que son rôle aurait dû lui faire jouer ? Depuis, toutes les cartes postales me parlent, toutes les apparences sont à interroger. On peut trouver aux choses les plus anodines une utilité passée, une histoire faite de convenances ennuyantes mais inévitables. On peut les repousser dédaigneusement du dos de la main, sans jamais secouer le tapis de poussière qu’ont fini par former avec notre lâche complicité, les habitudes qu’on a toujours refusées d’interroger.