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	<title>le tiers livre, web &amp; litt&#233;rature</title>
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	<description>web &amp; litt&#233;rature, &#233;dition num&#233;rique, ateliers d'&#233;criture &amp; vid&#233;o-journal</description>
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		<title>Fran&#231;ois Bon | histoire de mes librairies</title>
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		<dc:date>2024-03-31T05:30:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon, carnets perso</dc:creator>


		<dc:subject>livre, &#233;dition, librairie</dc:subject>
		<dc:subject>&#233;crivain, un m&#233;tier ?</dc:subject>
		<dc:subject>Thorel, Christian (librairie Ombres Blanches, Toulouse)</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;faire le point de sa propre histoire de lecteur pour appr&#233;hender la mutation en cours&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique48" rel="directory"&gt;autobiographies partielles&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot119" rel="tag"&gt;livre, &#233;dition, librairie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot238" rel="tag"&gt;&#233;crivain, un m&#233;tier ?&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot462" rel="tag"&gt;Thorel, Christian (librairie Ombres Blanches, Toulouse)&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton1152.jpg?1397304860' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;strong&gt;Note du 31/03/2024&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Dans le nouveau cycle &lt;i&gt;Recherches sur la nouvelle&lt;/i&gt;, on prend de le titre de cet article de 2008 pour en faire le th&#232;me de la deuxi&#232;me proposition, voir vid&#233;o ici, avec appui sur le livre en 2 (brefs) tomes de Vincent Puente, &lt;i&gt;Le corps des libraires&lt;/i&gt;.
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Note du 12/04/2014&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
&#192; reprendre ce texte &#224; nouveau, 4 ans apr&#232;s &#233;criture, 2 ans apr&#232;s r&#233;vision, comment ne pas se dire que pas grand-chose a surgi depuis pour infl&#233;chir ou rebondir ? Rar&#233;faction des achats : non parce que c'est cher (&#231;a l'est), non parce que notre biblioth&#232;que serait compl&#232;te (beaucoup de mes achats, au Livre &#224; Tours, sont des livres que je rach&#232;te), mais parce que ce qui s'invente passe plus par ici, les blogs, qu'au travers des filtres de l'&#233;dition marchande. Et, dans nos propres usages du lire/&#233;crire, le meilleur vient de l'&#233;cran. Un texte qui concerne presque alors plus l'autobiographie que la r&#233;flexion sur le m&#233;tier, et c'est la raison du changement de rubrique. &#192; rapprocher aussi de la s&#233;rie en cours &lt;a href='https://tierslivre.net/spip/spip.php?article3688' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Histoire de mes livres&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ci-dessus une image prise &#224; Madison, Wisconsin, la derni&#232;re belle librairie d&#233;couverte.&lt;br&gt;
Etrange de relire ce texte &#224; 2 ans de distance on mesure la diff&#233;rence des usages. Dans notre univers principal de lecture, le web a une place solidifi&#233;e, et &#231;a semble irr&#233;versible. Les 80 000 documents de &lt;a href='https://tierslivre.net/spip/spip.php?article2290' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Gallica&lt;/a&gt;, lus sur l'iPad, d&#233;sormais ce n'est plus renoncer au confort du livre si on privil&#233;gie son acc&#232;s r&#233;seau. L'enjeu est &lt;a href='https://tierslivre.net/spip/spip.php?article2306' class=&#034;spip_in&#034;&gt;clairement formul&#233;&lt;/a&gt; aussi pour les libraires : c'est &lt;i&gt;aussi&lt;/i&gt; dans le num&#233;rique qu'ils doivent reconstruire leur r&#244;le de conseil et prescripteur. Venir &#224; la librairie, c'&#233;tait entrer symboliquement dans le lieu physique de la tribu, on parlait, on feuilletait &#8211;- le web partage aussi ce r&#244;le, et intervient aussi dans la recommandation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une arch&#233;ologue pour soi : ma propre histoire des librairies, de l'enfance &#224; aujourd'hui. Deux ans plus tard, et encore plus avec l'iPad, la lecture num&#233;rique prend une &#233;vidence, et m&#234;me un confort (sans parler des fonctions) qui vont au-del&#224; du livre papier. Le Littr&#233;, dont je raconte ici l'achat en 1980, je l'ai directement et int&#233;gralement via les menus de mon ordinateur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Note du 30/12/2008 : &lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
Une histoire de la libraire, par la somme des usages qu'on en a eu chacun ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Recomposition &#233;ditoriale, &#231;a veut dire d&#233;placement de la totalit&#233; de ce qu'on appelait autrefois &lt;i&gt;cha&#238;ne du livre&lt;/i&gt; : pour les auteurs, finalement, c'est comme si tout cela &#233;tait de plus en plus loin de nous &#8211; lesquels, pour vivre de leurs livres ? On estime &#224; 1700 en tout, sur les 7000 r&#233;pertori&#233;s &#224; l'Agessa (sont affili&#233;s au r&#233;gime g&#233;n&#233;ral de la s&#233;curit&#233; sociale via l'Agessa, c'est mon cas, ceux dont 50% au moins des ressources consistent en &lt;i&gt;droits d'auteurs&lt;/i&gt;). L'acc&#232;s &#224; la publication se fait sur des crit&#232;res qui, en quelques ann&#233;es, se sont compl&#232;tement transform&#233;s : pr&#233;sence moyenne d'un livre en librairie 6 semaines. Alors que se pr&#233;pare la charrette des mises en vente janvier, combien &#233;tions-nous, fin octobre, &#224; survivre parmi les 660 mises en place de septembre ? Merci &#224; celles et ceux qui me l'ont permis pour mon &lt;a href=&#034;https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique41&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Led Zep&lt;/a&gt;, et le site y aura peut-&#234;tre aid&#233;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pas de raison que &#231;a s'arrange cette ann&#233;e. Les modes anciens de r&#233;gulation, biblioth&#232;ques notamment, sont devenus marginaux, ou du moins se recomposent eux aussi selon l'image sociale de la demande. Les vecteurs traditionnels de la critique litt&#233;raire fonctionnent sur le m&#234;me mode que l'&#233;conomie de l'&#233;dition : on s'occupe d'un tr&#232;s petit nombre d'ouvrages, qui, eux, se vendront beaucoup plus et bien plus longtemps. La prescription par l'universit&#233; a quasiment cess&#233;, toutes disciplines confondues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a eu quelques plaisirs : les &lt;i&gt;coups&lt;/i&gt; esp&#233;r&#233;s ou arrang&#233;s ne prennent pas forc&#233;ment, et tant pis pour l'ardoise de ceux qui prennent ce m&#233;tier pour un poker menteur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est un m&#233;tier qui souffre : &#233;diteurs (et leur syndicat, le SNE), t&#233;tanis&#233;s par la logique des drm, alors que les mod&#232;les sans drm non seulement sont les laboratoires les plus dynamiques, mais cr&#233;ent de nouveaux modes de consultation en ligne ; libraires qui n'ont pas r&#233;ussi &#224; mettre en cause le syst&#232;me parasitaire des offices, n'ont pas r&#233;ussi non plus &#224; se mettre en synergie pour un syst&#232;me commun de vente en ligne (malgr&#233; la r&#233;ussite de quelques plate-formes revenues au mod&#232;le des frais de port gratuits et indexation directe de leur stock, comme &lt;a href=&#034;https://www.ombres-blanches.fr/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Ombres Blanches&lt;/a&gt; ou Sauramps), ou leur timidit&#233; &#224; soutenir l'initiative qui aurait pu &#234;tre d&#233;cisive de &lt;a href=&#034;http://www.placedeslibraires.fr&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Place des libraires&lt;/a&gt;. Et &#233;diteurs, auteurs, libraires se rejoignant dans les mod&#232;les de d&#233;pendance &#233;tatique (pour la num&#233;risation, la labellisation, les subventions) reconduits malgr&#233; d&#233;r&#233;liction acc&#233;l&#233;r&#233;e et &#233;vidence du m&#233;pris (en 2 ans, il n'y a plus une seule DRAC pour avoir encore 2 conseillers livres, petits crimes silencieux, sabordage des partenariats &#233;ducation nationale etc)... Nous aurions souhait&#233;, avec les &#233;diteurs comme avec les libraires, aller plus vite dans la mise en place d'exp&#233;riences communes : on va heureusement pouvoir en tenter quelques-unes, prendre en charge diffusion de version ou dossier num&#233;rique de textes propos&#233;s par amis &#233;diteurs. Mais la non implication collective des auteurs dans cette bascule est encore plus surprenante : faire comme si (c'est trop compliqu&#233;, c'est pas &#224; nous de le faire, je pr&#233;f&#232;re le papier, je tente quand m&#234;me ma chance, Internet c'est pipeau etc)... Alors que les questions en balance touchent aussi bien les droits, la diffusion, que la visibilit&#233; publique de notre travail : je n'ai rien &#224; corriger de ce &lt;a href='https://tierslivre.net/spip/spip.php?article1497' class=&#034;spip_in&#034;&gt;r&#233;cent entretien&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le &lt;i&gt;livre &#233;lectronique&lt;/i&gt; balbutiant n'est pas le bouc &#233;missaire : bien trop marginal. La place m&#233;diatique qu'on lui accorde, et &#224; ses nouveaux supports, est largement disproportionn&#233;e. Quand bien m&#234;me une exp&#233;rience comme l'aventure en cours de publie-net double r&#233;guli&#232;rement de volume distribu&#233; chaque 2 mois, cela reste absolument non signifiant. Nous ne sommes pas une roue de secours pour textes en mal d'&#233;dition, mais un laboratoire pour nouveaux modes de lecture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nos usages, par contre, changent en profondeur. Sur des machines qui autorisent de mieux en mieux le rapport dense au texte (je n'ai pas dit au &lt;i&gt;livre&lt;/i&gt;), la part que nous consacrons &#224; l'information, au savoir, &#224; la correspondance priv&#233;e, mais aussi, de plus en plus, &#224; notre contact direct &#224; la cr&#233;ation -&#8211; litt&#233;raire, visuelle -&#8211;, passe par l'ordinateur, ou &lt;i&gt;les&lt;/i&gt; ordinateurs de la maison, et notamment pour les g&#233;n&#233;rations arrivantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour chacun d'entre nous, concr&#232;tement, ces 2 ans, comment a &#233;volu&#233; le budget livre ? C'est peut-&#234;tre cela dont il faut mesurer l'impact en amont, notamment pour la cr&#233;ation litt&#233;raire. Et qui &#233;videmment ne peut que s'aggraver dans un contexte o&#249; cela conditionne l'offre &#224; rebours (voyez sur site &lt;a href=&#034;https://www.actes-sud.fr/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Actes Sud&lt;/a&gt;, l'&#233;chelle de traitement entre 2 auteurs du m&#234;me &#226;ge, Paul Auster et Jean-Paul Goux &#8211; encore sommes-nous chez un des meilleurs). C'est d'une &#233;volution structurelle qu'il s'agit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, s'il s'est pass&#233; une chose pour nous autres, cette ann&#233;e 2008, c'est bien comment Internet devient, du point de vue de la cr&#233;ation litt&#233;raire, sa propre finalit&#233; -&#8211; et non plus, comme c'&#233;tait le cas encore il y a 2 ou 3 ans, une m&#233;diation compl&#233;mentaire du livre. Et les sites qui jouent malgr&#233; tout la convergence du papier et du virtuel ont bien du mal, tout comme les sites d'&#233;diteurs qui ne jouent pas &#8211;- &#224; quelques exceptions pr&#232;s &#8211; la carte web 2.0 semblent des vitrines d'un autre &#226;ge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est dans ce contexte que je remets en Une ce texte : nous sommes n&#233;s, nous devons tout ce que nous sommes au &lt;i&gt;commerce&lt;/i&gt; des livres, dans la grande &#233;tymologie du mot &#8211; et il nous faut apprendre aujourd'hui un contexte o&#249; toutes protections sont tomb&#233;es, pour tout le monde.]]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce texte a &#233;t&#233; &#233;crit le 25 janvier 2008, de 5h15 &#224; 11h45, en prolongement de ce d&#233;bat ouvert sur &lt;a href='https://tierslivre.net/spip/spip.php?article1150' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Internet et la librairie&lt;/a&gt;. Je suis revenu r&#233;cemment &#224; ce d&#233;bat avec &lt;a href='https://tierslivre.net/spip/spip.php?article3894' class=&#034;spip_in&#034;&gt;notes pensives sur l'&#233;conomie du livre&lt;/a&gt; (f&#233;vrier 2014).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;FB&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Fran&#231;ois Bon | Histoire de mes librairies&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1&lt;/strong&gt;&lt;br&gt; Ma premi&#232;re &lt;i&gt;librairie&lt;/i&gt;, c'est au sens du mot chez Montaigne : l'armoire vitr&#233;e chez mon grand-p&#232;re maternel, l'importance qu'il donnait &#224; ces livres prot&#233;g&#233;s, enferm&#233;s. La r&#233;v&#233;lation comme une cassure d&#233;finitive, en prenant ce qui me semblait le plus interdit, pas pour les gosses : tr&#232;s mince &#233;dition du &lt;i&gt;Scarab&#233;e d'or&lt;/i&gt;. Irr&#233;versible (je n'ai certainement pas dix ans). De l'autre c&#244;t&#233;, juste une &#233;tag&#232;re pr&#232;s de son &#233;tabli, o&#249; il tenait une flore , un livre sur les poissons de rivi&#232;re et un autre sur les t&#226;ches du jardinage : le livre avait partie li&#233;e au savoir, l'organisait. Plus tard, comprendre que le Rabelais Larousse en 4 tomes lui avait &#233;t&#233; offert par un copain de Verdun, sous pr&#233;texte que lui, Edouard Biraud, vingt ans en 1914, &#233;tait du pays de l'auteur : aurais aim&#233; en savoir plus sur le copain. Edition d'ailleurs comiquement expurg&#233;e. Puis le Balzac reli&#233; cuir en 18 volumes, le lui avoir emprunt&#233; l'&#233;t&#233; 1968, avoir rapport&#233; dix mois plus tard, lu int&#233;gralement, le gros carton (un carton Antar). Mes oncles et tantes se sont r&#233;partis les livres. La maison est devenue celle de mon cousin germain, on a le m&#234;me &#226;ge mais lui &#224; dix-sept ans s'engageait dans ce qui est aujourd'hui c&#233;cit&#233; totale : dans cette maison il &lt;i&gt;voit&lt;/i&gt;, bien et bon qu'elle lui soit revenue. Moi j'ai le carnet dans lequel le grand-p&#232;re, &#224; Verdun, &#233;l&#232;ve de l'&#233;cole d'instituteurs de la Roche-sur-Yon, avait recopi&#233; des po&#232;mes de Hugo, Verlaine, Rimbaud m&#234;me (plus Lamartine et d'autres). Son &#233;criture plus fine sur les po&#232;mes &#233;rotiques de Verlaine. Il est admis familialement que je suis l&#233;gitime d&#233;positaire du &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/wcam/bloc/041218.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;carnet&lt;/a&gt;, comme Jean-Claude de la maison. Je n'ai pas d'attachement aux Balzac : en ai eu plusieurs &#233;ditions int&#233;grales depuis.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;2&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
Le village de &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/wcam/0408_longeville.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Saint-Michel en l'Herm&lt;/a&gt; o&#249; nous habitons, o&#249; ma m&#232;re est institutrice et o&#249; nous avons le garage, n'est pas pour moi li&#233; aux livres. Il y a &#224; la maison les livres de prix re&#231;us autrefois par ma m&#232;re, notamment &#224; l'&#233;cole d'instituteurs de Lu&#231;on. Il y a un &lt;i&gt;Anna Kar&#233;nine&lt;/i&gt; et un &lt;i&gt;David Copperfield&lt;/i&gt;. Ce basculement vient tr&#232;s t&#244;t : j'ai onze ans ? Livres grands formats &#224; reliure illustr&#233;e. Il y a aussi Ernest Perochon, &lt;i&gt;Crabet&lt;/i&gt;, et je re&#231;ois un exemplaire du &lt;i&gt;Grand Meaulnes.&lt;/i&gt; La premi&#232;re librairie c'est donc Lu&#231;on, librairie Messe, et on y va une fois l'an pour les livres scolaires. On y retourne &#224; intervalles r&#233;guliers pour l'&#233;cole primaire. Le &lt;i&gt;Grand Meaulnes&lt;/i&gt; doit venir d'ici. Image qui reste tr&#232;s nette des mappemondes &#224; vendre (j'en aurai une minuscule, en t&#244;le fine) et des atlas. Des villes plus grandes o&#249; nous nous rendons au moins annuellement, La Rochelle par exemple, pas souvenir d'&#234;tre entr&#233; dans un magasin de livres, sauf chez Dandurand &#224; Fontenay-le-Comte : mais d&#233;j&#224;, Dandurand, c'est trop grand et trop d'argent, pas &#224; notre &#233;chelle. Mais ce sentiment d'un ailleurs recel&#233; secr&#232;tement par les livres, je l'&#233;prouve encore lorsque j'entre dans une librairie, m&#234;me tr&#232;s pauvrement fournie, de toute petite ville de province. Et quand de passage &#224; la Rochelle je ne saurais pas m'emp&#234;cher d'entrer pour voir ce qu'elles deviennent, les librairies d'autrefois, quand bien m&#234;me on aurait du mal &#224; trouver ce qu'on trouve partout ailleurs, &#244; mal d'&#233;poque.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;3&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
Quand nous d&#233;m&#233;nageons &#224; &lt;a href='https://tierslivre.net/spip/spip.php?article1123' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Civray&lt;/a&gt;, j'ai onze ans (fin de la sixi&#232;me). Sur la grande place carr&#233;e devant l'&#233;glise, deux pharmacies, un horloger, l'&#233;lectrom&#233;nager Chauveau et la librairie Baylet. Plus une autre librairie, plus sombre, en longueur, avec des empilades de livres o&#249; je ne me sens pas tr&#232;s &#224; l'aise, rue du Commerce. Chez Baylet, encore des mappemondes et des atlas, de la maroquinerie. Le livre est une extension des registres de comptabilit&#233;, des cartables de cuir. Je ne me souviens pas de titres pr&#233;cis, mais il y a en fin d'ann&#233;e les &#171; prix &#187;, qui ne cesseront qu'apr&#232;s mai 1968 : je re&#231;ois un Steinbeck et un Stendhal en 4&#232;me, &#231;a me donne les pistes, apr&#232;s je prolonge chez Baylet. La petite librairie sombre de la rue du Commerce, c'est plut&#244;t elle, par contre, qui revient dans les r&#234;ves.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;4&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
La maison de la presse &#224; la Tranche-sur-Mer n'est pas une librairie. Mais elle me fascine pour deux choses : le fait qu'apr&#232;s la saison le patron (Eveno) ferme la boutique et s'en va faire le tour du monde. Le livre donc sert &#224; cela. Mais surtout les pr&#233;sentoirs tournants, alourdis, de livres de poche. Le poche me semble encore tr&#232;s neuf, le contraire des livres de prix reli&#233;s toile verte ou rouge. Et c'est accessible : on ne m'a jamais emp&#234;ch&#233; d'acheter un livre. Souvenir d'un Jacques Laurent comme d&#233;couvrir un pan de vie impossible &#224; seulement entrevoir depuis mon territoire. Et puis, pour un dessin de Semp&#233; dans Paris-Match (deux bourgeois dans des fauteuils cuir : &#8211; Ah, nous vivons vraiment un monde kafka&#239;en&#8230; et sur ce dessin Semp&#233; a figur&#233; ce qui ne m'aurait jamais &#233;t&#233; pensable : des livres empil&#233;s jusqu'au plafond), j'ach&#232;te mon premier Kafka, puis les autres. J'ai une fascination parall&#232;le pour les pr&#233;sentoirs de lunettes de soleil, on est en plein dans la r&#233;volution pop : mais un myope, &#224; quoi cela servirait-il qu'il affecte ces lunettes m&#233;tallis&#233;es r&#233;fl&#233;chissantes ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;5&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
L'&#233;tape suivante c'est Poitiers. Le mercredi, on descend &lt;i&gt;grande rue&lt;/i&gt;. Il y a plusieurs librairies, mais la n&#244;tre c'est Vergnaud. On y va surtout pour les disques, tout au fond, et ce petit homme maigre et anguleux, en blouse, qui nous faisait d&#233;couvrir la musique am&#233;ricaine : on avait le droit d'&#233;couter. On se partageait l'argent pour acheter &#224; deux &lt;i&gt;Umma Gumma&lt;/i&gt; ou Chicago Transit Authority. Nous qui sortions de nos villages et des Rolling Stones on avait l'impression d'un pas consid&#233;rable. On achetait donc chacun sa propre collection des obligatoires : &lt;i&gt;L'id&#233;ologie allemande&lt;/i&gt; par exemple (et sa couleur orange, et le temps ensuite, pench&#233; sur les pages, &#224; l'internat, comme une langue &#233;trang&#232;re. Bozier, lui, achetait les revues de po&#233;sie et nous prenait d'un peu haut parce qu'on n'avait pas son savoir : mais il nous pr&#234;tait ses livres. Eluard, c'est pareil, apr&#232;s je l'achetais pour moi. Est-ce que la collection &lt;i&gt;Po&#233;sie&lt;/i&gt; de Gallimard existe d&#233;j&#224; ? Mais pour longtemps la fascination aux po&#232;tes vient de ce rapport &#224; la tourne des pages, et, pour moi qui ai lu avant &#231;a tout Dostoievski, Tolsto&#239; et une partie de Dickens comme j'ai lu mon Balzac et mon Stendhal, la r&#233;volution d'inaugurer le temps en lecture : la lecture peut &#234;tre le temps arr&#234;t&#233; d'une page. En tout cas c'est comme &#231;a que je tombe en surr&#233;alisme. Il y a chez Vergnaud les achats qu'on montre (&lt;i&gt;L'id&#233;ologie allemande&lt;/i&gt;) et les achats qu'on cache (Eluard, Tzara : je tombe fascin&#233; dans Tzara, et il garde pour moi cet effet-l&#224;). Apr&#232;s la terminale, je suis possesseur de livres : je pourrai d&#233;m&#233;nager autant comme autant, j'ai un sac, une r&#233;serve de livres.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;5 bis&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
Interm&#232;de : on m' a trouv&#233; un stage en Allemagne, c'est la premi&#232;re fois que je prends l'avion (d'Orly &#224; Cologne), premi&#232;re fois que seul un mois et en pays de langue &#233;trang&#232;re, perdu dans l'usine &#8211; un jour je raconterai. Au retour j'ai ma paye (pas grosse) mais surtout je suis revenu dans un camion de la Westaphalia Separator de Oelde jusqu'&#224; Ch&#226;teau-Thierry, et j'ai une demi-journ&#233;e pour marcher dans Paris. A Oelde, seul souvenir celui du marchand d'instruments de musique, une basse jaune ovo&#239;de dont je r&#234;vais et finalement ne l'ai pas achet&#233;e, mais &#224; Paris mon savoir de provincial c'est qu'il faut aller quartier latin. J'entre dans plusieurs librairies. Presque un peu d&#233;&#231;u que ce ne soit pas forc&#233;ment mieux ou diff&#233;rent de Poitiers. J'ach&#232;te un livre de probl&#232;mes d'&#233;checs (l'aurai longtemps), et le &lt;i&gt;Ch&#226;teau&lt;/i&gt; de Kafka.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;6&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
A Bordeaux, la librairie du Parti, cours d'Alsace. On n'en fr&#233;quente pas d'autre. Le temps, de toute fa&#231;on, n'est plus &#224; la lecture. Althusser probablement, mais pour faire comme tout le monde : je n'y comprends rien, en fait. Puis Angers, idem, vague souvenir d'une librairie de centre-ville, librairie bourgeoise. Probablement Brecht encore, et la po&#233;sie encore, vague sentiment que dans les manifs ou assembl&#233;es, comme on fume des Boyard et des Camel selon les mois, c'est bien d'avoir un livre &#233;corn&#233; de po&#232;mes dans la poche.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;7&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
L'histoire de la librairie commence donc en arrivant &#224; Paris, mais cette fois pour y vivre. J'aurai pour la premi&#232;re fois, non pas dans la chambre partag&#233;e rue Lafayette, mais la premi&#232;re que j'occupe rue de Tr&#233;vise, une &#233;tag&#232;re &#224; livres (belles planches sombres r&#233;cup&#233;r&#233;es d'un magasin en travaux, plus bas dans la rue). Rue du Faubourg-Poissonni&#232;re, sous l'Humanit&#233;, il y a une librairie : les gens n'y font pas grand-chose. J'y ach&#232;te principalement la collection Int&#233;grale du Seuil (premi&#232;re fois que me rach&#232;te Balzac), percussion Lautr&#233;amont puisque c'est sa rue et son quartier, je lis dans les lieux m&#234;mes et au cimeti&#232;re. Pour la po&#233;sie je vais rue Saint-Andr&#233; des Arts, j'aime bien parce qu'on peut rester longtemps &#224; feuilleter, et qu'immanquablement les types qui entrent pour discuter avec le libraire , on finit assez vite, par recoupement, &#224; savoir que ce sont eux qui &#233;crivent dans Action Po&#233;tique et quoi. C'est la premi&#232;re fois que je vois des &#233;crivains en vrai. Pas pour &#231;a qu'on leur parle, d'ailleurs les petits gribouilleurs de province on aurait &#233;t&#233; re&#231;us, faut voir. C'est l&#224; que commence pour moi la grande &lt;i&gt;remont&#233;e&lt;/i&gt;, c'est ce mot qui me vient, j'&#233;tais tomb&#233; sur un entretien Ristat-B&#233;n&#233;zet et donc je lis Ristat et B&#233;n&#233;zet, B&#233;n&#233;zet parle de Bernard No&#235;l et donc je lis Bernard No&#235;l, Bernard (que je n'aurais pas appel&#233; par son pr&#233;nom) parle de Maurice Blanchot alors me voil&#224; dans Blanchot, et Blanchot je lis un par un, en trois ans, tous les livres dont il parle. C'est lui qui me m&#232;ne &#224; Rilke, &#224; Thomas Mann et Hermann Hesse, &#224; Malcolm Lowry et ainsi de suite. A la limite, plus besoin de libraires, ou plut&#244;t : une librairie se d&#233;finit par la libre disposition des livres que je viens chercher parce qu'&#233;voqu&#233;s dans Blanchot. D&#233;couvre aussi Danielle Collobert, qui vient de mourir.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;7 bis&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
Pourquoi je cale &#224; Proust ? Pendant plus d'un an je tourne autour, j'essaye de lire, je ne comprends pas. J'ai quand m&#234;me vingt-six ans, mais je n'ai pas les cl&#233;s. Peut-&#234;tre il me manque l'&#233;chelon Flaubert, l'&#233;chelon Nerval. Grande crise Flaubert, profonde. Et puis n'y plus revenir : comme un bon copain, content de le revoir mais on n'est plus sur la m&#234;me route. Nerval et Balzac, oui. J'ai des trous &#233;normes. J'ai bascul&#233; au lyc&#233;e dans le surr&#233;alisme, mais Baudelaire et Rimbaud connais pas. Je d&#233;couvre enfin Baudelaire via Benjamin. L&#224; aussi, je vais lire au cimeti&#232;re, &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/krnk/spip.php?article145&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;cul sur la tombe&lt;/a&gt;. Trente ans plus tard, j'y retourne au moins une fois l'an. Rimbaud je le lis &#224; Prague, printemps 1978. J'ai la cl&#233;. Je suis pr&#234;t pour Marcel Proust, mais sans savoir pourquoi il fallait ces cl&#233;s. Je lis Proust &#224; Bombay en trois semaines jour et nuit. Souvenir tr&#232;s particulier : non pas de librairie (encore que j'ai image tr&#232;s pr&#233;cise de librairie dans la ville, ne pas s'emp&#234;cher d'y entrer, toujours trouver quelque chose &#224; acheter, m&#233;thode de maharathi, carte g&#233;ographique), mais marchant sur un trottoir au long d'un &#233;ventaire de livres &#224; m&#234;me le sol, l'id&#233;e folle d'avoir vu des mots fran&#231;ais. Demi tour, je cherche, et tombe effectivement sur une anthologie am&#233;ricaine de po&#233;sie fran&#231;aise du XIX&#232;me si&#232;cle. Comme je n'ai que Proust (et Gramsci, mais je ram&#232;nerai Gramsci sans l'avoir ouvert, et apr&#232;s ce sera l'&#233;poque Adorno), j'ach&#232;te le lourd bouquin reli&#233; toile &#8211; je l'ai toujours. J'y retrouve mes &lt;a href=&#034;http://www.publie.net/tnc/spip.php?article6&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Illuminations&lt;/a&gt;, et la r&#233;v&#233;lation c'est Mallarm&#233;. Est-ce encore un &#233;pisode de cette histoire de la librairie ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;8&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
C'est une p&#233;riode o&#249; je n'ai pas d'argent, et des besoins de lecture devenus consid&#233;rables. Pour la premi&#232;re fois de ma vie, j'entre dans une biblioth&#232;que municipale (9&#232;me arrondissement), les Pl&#233;iade sont dans une vitrine ferm&#233;e &#224; cl&#233;, je leur demande de l'ouvrir parce que c'est ceux-l&#224; que je veux lire. Parall&#232;lement, le 9&#232;me et le 10&#232;me grouillent de minuscules bouquinistes : on descend dans des caves sous les boutiques, les livres sont en tas. C'est deux ans o&#249; je rattrape ce qui n'est pas venu &#224; moi et c'est consid&#233;rable, la Bible, Shakespeare, les Grecs. Comment dire cela sans affectation : &#231;a s'organise de soi-m&#234;me. Il n'y a plus de librairies.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;9&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
Les paradigmes pour moi ont chang&#233; : je lis pour &#233;crire, ou bien j'&#233;cris et lis du m&#234;me mouvement. Acquisition de la premi&#232;re machine &#224; &#233;crire &#233;lectrique : la question des outils d'&#233;criture passe d&#232;s lors sur le m&#234;me plan que la disponibilit&#233; physique des livres. Comme j'habite tout pr&#232;s, je vais voir du dehors la grande salle de la biblioth&#232;que nationale, rue Richelieu. Je n'aime pas la t&#234;te des gens qui sont l&#224;, &#231;a m'effraie. Pourtant, une fois, j'aper&#231;ois Jacques Roubaud. Je ne lui parlerai que des ann&#233;es plus tard, mais combien de fois j'ai vu et suivi Jacques Roubaud sans d&#233;ranger. A Minuit, le mardi apr&#232;s-midi quinze heures, je m'arrange pour croiser Beckett : une fois on se regarde. Donc pas de biblioth&#232;que. Je vais chez Payot pour mes Adorno, &#224; la librairie de la Sorbonne (maintenant &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article38&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Delaveine&lt;/a&gt;) pour les autres bouquins de th&#233;orie. J'ach&#232;te 800 francs un Littr&#233; 8 tomes d'occasion chez Vrin.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;9 bis&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
Mon premier livre est paru, je suis invit&#233; plut&#244;t par des biblioth&#232;ques, des comit&#233;s d'entreprise. On mesure r&#233;trospectivement la bascule qui se faisait. Exception non mineure : &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/krnk/spip.php?article154&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;La R&#233;serve &#224; Mantes-la-Jolie&lt;/a&gt;. D&#233;bat qu'on y fait avec Doroth&#233;e Letessier et &lt;a href=&#034;http://remue.net/spip.php?rubrique185&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Leslie Kaplan&lt;/a&gt;. On m'aurait dit : &#8211; Tu reviendras pour le trenti&#232;me anniversaire de la librairie, je serais parti en courant.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;10&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
Cette ann&#233;e &#224; Marseille est vitalement importante, pour le silence et l'isolement. Ann&#233;e &#224; risque. Des librairies il y en a beaucoup : d'occasion, dans cette petite rue en pente vers la Plaine. Bouquinistes aussi : l&#224; que je commence, en 1983, la collection syst&#233;matique des &#233;crits sur les Rolling Stones, ne sais pas que &#231;a m'embarque pour dix-neuf ans. On peut avoir des Pl&#233;iade vol&#233;s pour quasi rien, c'est tout un commerce. Mais surtout ces deux librairies qui meurent, librairies d'une autre g&#233;n&#233;ration. Grands &#233;tablissements d'autrefois, et vides : la Fnac a tout mang&#233;. Dans les rayons d&#233;laiss&#233;s, des collections enti&#232;res de Faulkner et bien d'autres au prix de vente d'origine. La &lt;i&gt;Correspondance&lt;/i&gt; de Lowry &#224; 15 francs, je l'ai encore. Le point de rendez-vous c'est L'Odeur du Temps : le lieu social du contemporain c'est le libraire. Aux Arsenaux, Didier Pignari me donne &lt;i&gt;Les Vies minuscules&lt;/i&gt; : &#8211; Tu le lis ce soir, si t'es content tu me payes demain ou tu me le redonnes. Je n'avais jamais entendu parler des &lt;i&gt;Vies minuscules&lt;/i&gt;, qui venaient de para&#238;tre. J'&#233;cris &#224; &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article609&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;l'auteur&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;11&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
Jamais aim&#233; les salons du livre. D&#233;go&#251;t d&#233;finitif d'&#234;tre assis l&#224; comme un imb&#233;cile, avec les queues qui se font trois m&#232;tres plus loin sur un truc de merde. Pourtant, plus souvenir des salons que des librairies : le temps n'est pas venu qu'on lise &#224; voix haute. En 1986, Alain Lance m'accueille &#224; Francfort (comme &lt;a href='https://tierslivre.net/spip/spip.php?article1089' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Chaillou&lt;/a&gt; ne supporte pas l'avion, on part &#224; quatre en trains avec lui, il nous parle toute la dur&#233;e du voyage) : en Allemagne les auteurs lisent. Confirm&#233; lors de l'ann&#233;e Berlin en 1988, et choc &#224; &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article294&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#233;couter Novarina lire&lt;/a&gt;. Pour moi, l'histoire de la librairie commence lorsqu'on va commencer &#224; y lire. Plus tard, et d&#233;finitivement, je mets au panier toutes les invitations pour salons ou f&#234;tes du livre : reste quand m&#234;me, aux 24 heures du livre au Mans (mais c'&#233;tait accueilli par le libraire de La Taupe, rebaptis&#233;e Plurielle puisqu'on changeait d'&#233;poque : James Tanneau), la rencontre avec Martin Winckler.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;12&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
A Paris, ma librairie c'est le Divan. Je ne suppose pas que les libraires me connaissent. Je farfouille, quand le libraire qui rangeait les bouquins &#224; c&#244;t&#233; me tend un tome de Saint-Simon : &#8211; Vous devriez essayer&#8230; Quand j'essaye, quatre ans plus tard, je m'en souviens parfaitement.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;13&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
C'est l'&#233;poque du groupement &lt;i&gt;L'&#339;il de la lettre&lt;/i&gt;. Jean Gattegno est directeur du livre. Comme on a fr&#233;quent&#233;, quelques ann&#233;es plus t&#244;t, la m&#234;me formation de chant classique (quel apprentissage, dont je ne devinais pas combien il m'aiderait pour la lecture), on ne parle jamais travail ensemble. Chez lui, par contre, on est quelques-uns &#224; avoir droit de puiser librement dans les livres qu'il re&#231;oit, et que nous ne saurions nous procurer. En 1986, apr&#232;s &lt;i&gt;Le Crime de Buzon&lt;/i&gt;, je suis &#224; nouveau re&#231;u par les libraires : c'est une communaut&#233;. On n'est pas toujours de m&#234;me g&#233;n&#233;ration (Pierrette Lazerges et Jean le navigateur hauturier, &#224; Vents du Sud), mais je fraternise avec tout un paquet de types qui ont mon &#226;ge &lt;i&gt;exactement&lt;/i&gt;, arriv&#233;s &#224; la librairie chacun par une histoire &#224; dormir debout : &#231;a fait dr&#244;le quand on se revoit avec nos tronches de maintenant. En fait, chaque fois, un mince local rempli de bouquins (on les reconna&#238;t), la paye d'auteur et la paye de libraire &#224; peu pr&#232;s pareil et bien plus intermittente qu'un Smig. Sous l'id&#233;e de communaut&#233;, peut-&#234;tre tr&#232;s simplement que ce qui nous rattache &#224; la litt&#233;rature emporte tout, et, qu'on soit c&#244;t&#233; &#233;criture ou c&#244;t&#233; librairie, il s'agit d'abord, sym&#233;triquement, de faire passer ce qui est pour nous valeur absolue. Je garde mon Gracq un peu secret, je d&#233;couvrirai l'essentielle et fauve Sarraute plus tard mais, proximit&#233; &#233;ditions de Minuit oblige, Claude Simon et Samuel Beckett sont des esp&#232;ces de mots de passe. Mon h&#233;ritage politique et celui du garage d'enfance font que j'aurai toujours des grosses pattes : o&#249; Echenoz l'a&#233;rien parle de Flaubert, moi je parle d'Echenoz. Le mot &lt;i&gt;agr&#233;gateur&lt;/i&gt; n'existe pas encore, mais les maisons d'&#233;dition fonctionnent de cette fa&#231;on, ainsi le cercle Minuit s'agrandit de Toussaint et Deville, Rouaud et S&#233;r&#233;na, comme POL d&#233;veloppe sa &lt;i&gt;Revue de litt&#233;rature g&#233;n&#233;rale&lt;/i&gt; (mais on ne se fr&#233;quente pas trop). Prendre conscience que c'est cela aussi qui s'est disloqu&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;13 bis&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
J'ai donc dormi tr&#232;s souvent chez des libraires. Le souvenir le plus traumatisant c'est &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/krnk/spip.php?article153&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;G&#233;ronimo &#224; Metz&lt;/a&gt; (d&#233;bats pr&#233;par&#233;s par un collectif d'amis de la librairie, mais dans la salle ils font semblant de ne pas se conna&#238;tre, les questions sont vachardes, avant, &#224; la gare, on vous a mis en condition par une r&#233;ception tr&#232;s froide mais &#231;a leur para&#238;t tr&#232;s rigolo, ensuite au resto, de vous expliquer comment c'est un coup mont&#233;, comment vos coll&#232;gues et copains s'y sont comport&#233;s : &#8211; Et on choisit le resto en fonction de comment le mec s'est tenu et a r&#233;pondu&#8230; Une Telle, on l'a ramen&#233;e &#224; l'h&#244;tel avec un sandwich en lui disant qu'&#224; cette heure-l&#224; tout &#233;tait ferm&#233;, &#224; Metz...&lt;br&gt;
Aujourd'hui je n'aime pas dormir chez des gens : insomniaque trop inv&#233;t&#233;r&#233;, au moins dans les h&#244;tels on a la wifi, et tant pis si le train est &#224; 5 heures du matin, on y dort tr&#232;s bien. A l'&#233;poque, on avait aussi encore les trains de nuit, j'en profitais souvent. Mais dormir chez le libraire ce n'&#233;tait pas comme investir un lieu priv&#233; : si la vaisselle restait dans l'&#233;vier c'est que la vie de ces types-l&#224; c'&#233;tait leur magasin et j'avais connu &#231;a dans le garage autrefois. Par exemple, le premier appartement o&#249; je dors chez &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/krnk/spip.php?article124&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Thorel &#224; Toulouse&lt;/a&gt;, j'ai souvenir d'une suite de couloirs et de portes avec des livres partout, des livres &#224; l'horizontale empil&#233;s sur les livres &#224; la verticale, et r&#233;partis par discipline selon les murs.&lt;br&gt; A Metz, G&#233;ronimo, la couche qu'on me propose est carr&#233;ment au milieu d'une pi&#232;ce sans &#233;tag&#232;re, mais les libres en pile sur la totalit&#233; de l'espace, &#224; m&#234;me le plancher et jusqu'&#224; hauteur de genoux. M'en souviens particuli&#232;rement &#224; cause d'un chat : je n'ai jamais pu supporter les chats. Aujourd'hui encore capable de faire la liste des libraires possesseurs de chats (plus qu'on croit), ce truc rempli de poils et de griffes : alors bon, ils peuvent bien me reprocher mes d&#233;fauts. &lt;br&gt;
Chez Henri Martin, &#224; Bordeaux, apr&#232;s la signature &#224; la Machine &#224; Lire, on parle chez lui jusqu'&#224; 3 heures : ce type n'a jamais envie de dormir ? Ce dont on parle : litt&#233;rature du dix-septi&#232;me si&#232;cle. Finalement, il me montre sa cabine : sous les combles, une couche monoplace avec ampoule, et &#233;tag&#232;res pour livres des deux c&#244;t&#233;s et au-dessus. Il ne dort que trois heures par nuit, lit le reste du temps. C'est le premier &#224; m'introduire &#224; l'insomnie professionnelle. J'y pense souvent, plus tard, en m'am&#233;nageant mes bulles d'&#233;criture, ordi, livres et tabouret serr&#233;s comme pour la voile solitaire. La derni&#232;re fois que j'ai dormi chez Henri, dans une autre maison, encore un chat (et beaucoup de plantes &#8211; &#233;tais parti l&#224; aussi &#224; pied le matin pour la gare avant l'aube).&lt;br&gt; Etrange que pour certaines villes (Le Mans, Nantes, Besan&#231;on) je ne sois plus en mesure de rien visualiser de l'h&#233;bergement.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;13 ter&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
Sur la longueur de route, connu beaucoup d'auteurs qui ont pris bifurcation et ne publient plus (je sais pour moi aussi, d'ailleurs, maintenant, l'existence d'un lieu de paix o&#249; &#233;crire plus besoin : je peux d&#233;j&#224;, quand je souhaite, m'y installer, et parfois pour des semaines). Mais je connais tr&#232;s peu de libraires qui se soient &#233;loign&#233;s de leur m&#233;tier. Deux en particulier. Dont Francis Geffard, fondateur de Millepages &#224; Vincennes, amoureux des Indiens d'Am&#233;rique et la litt&#233;rature qui va avec, devient &#233;diteur et laisse &#224; d'autres la conduite de la librairie : grande paix apparente, lui aussi, quand je lui en parle.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;14&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
Les librairies ont d&#233;m&#233;nag&#233; et grandi, on ne sait plus le pr&#233;nom des jeunes qui y sont employ&#233;s (&lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/krnk/spip.php?article44&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;chez Colette Kerber&lt;/a&gt;, par exemple, je n'ose pas trop les appeler par leur pr&#233;nom). L'impression, pour les libraires eux-m&#234;mes, qu'ils sont rest&#233;s viss&#233;s &#224; leur t&#233;l&#233;phone, quand les gens qui travaillent avec eux sont pass&#233;s &#224; l'ordinateur : y voir un des hiatus dans le virage actuel ? Ma chance, c'est d'avoir toujours ha&#239; le t&#233;l&#233;phone autant que les chats. Dans ce go&#251;t de l'oral, vital &#224; ce m&#233;tier de contact parmi les livres, un refus inconscient de l'&#233;criture qui est forc&#233;ment celle des autres, et fait obstacle lorsqu'il s'agit de passer au courrier &#233;lectronique ? J'ai pu garder des lettres d'auteurs (ah, ce d&#233;m&#233;nagement o&#249; j'ai jet&#233; par erreur l'enveloppe o&#249; je gardais quelques lettres de Maurice Blanchot et Claude Simon), mais je ne crois pas avoir jamais re&#231;u une lettre de libraire. Etrange de d&#233;couvrir que les libraires blogueurs sont des libraires qui ont commenc&#233; par des m&#233;tiers de l'informatique avant de s'offrir leur r&#234;ve de magasin &#224; livres.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;15&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
En 1991, sans savoir que je viendrai y habiter, pour des questions tr&#232;s rationnelles de proximit&#233; de Paris et de co&#251;t des loyers, je suis re&#231;u dans la toute jeune librairie &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/krnk/spip.php?article24&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Le Livre &#224; Tours&lt;/a&gt;. Un &#233;tablissement hybride, le patron passant une grande partie de son temps sur les routes de France, visitant les biblioth&#232;ques, vendant les livres de quelques &#233;diteurs marginaux, comme l'est encore Verdier. Un employ&#233; &#224; la librairie, toute petite, un employ&#233; &#224; l'entrep&#244;t de distribution, sous un pont d'autoroute, &#224; Saint-Pierre des Corps. Pour des raisons qu'on ne d&#233;veloppera pas ici, le syst&#232;me n'est pas fiable, mais les deux employ&#233;s, que je n'imagine pas travailler ensemble, rach&#232;tent la librairie. Ce dimanche matin, dix ans plus tard, nous, leurs clients, nous sommes collectivement rassembl&#233;s pour &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/wcam/ANC/photo38.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;la d&#233;m&#233;nager&lt;/a&gt; dans un local plus grand, &#224; cinquante m&#232;tres de l'ancien. Les deux libraires sont d'&#233;tonnants prescripteurs, l'un nerveux, l'autre calme. Je n'ai jamais &#233;t&#233; client d'une librairie unique. Je sais par contre exactement, m&#234;me des ann&#233;es apr&#232;s, et malgr&#233; les sept ou huit mille livres qui m'entourent, o&#249; et quand celui-ci je l'ai achet&#233;. C'est une singularit&#233; (je travaille en ce moment &#224; des programmes &#233;lectroniques de catalogage des fichiers num&#233;riques : lorsqu'il s'agit du livre, la t&#234;te fait tr&#232;s bien cela toute seule). Lorsque les chemins de vacances vous font passer &#224; proximit&#233; m&#234;me relative de Montpellier, Aix-en-Provence, Brest ou Bordeaux, on s'arrange pour faire l'&#233;cart. On se donne carte blanche chez Mollat ou &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article997&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Sauramps&lt;/a&gt;, quitte &#224; faire maigre apr&#232;s. Je n'ai pas besoin, dans ce cas, que le libraire me dise quoi acheter. D'ailleurs j'ai toujours eu r&#233;pugnance aux libraires qui surveillent ce que vous achetez, ou commentent vos achats (mais mes amis libraires sont devenus de fins commer&#231;ants, ils ne feraient pas erreur aussi simple : ah, le regard lointain vers le fond du magasin en passant le code-barres). J'aime acheter aussi des livres qui ne sont pas avouables. Je pratique aussi les kiosques de gare, ou le Virgin de la Part-Dieu quand on y fait transit. J'ai souvent ramass&#233; des livres dans les Fnac, mais pas les livres que je sais &#234;tre d&#233;fendus par les libraires amis, ceux-l&#224; je les prends chez eux. Retour &#224; la librairie Le Livre &#224; Tours : s'ils tiennent, eux qui mettent point d'honneur &#224; avoir en permanence &lt;i&gt;tout&lt;/i&gt; Artaud, &lt;i&gt;tout&lt;/i&gt; Bataille, &lt;i&gt;tout&lt;/i&gt; Blanchot et la po&#233;sie en milieu de magasin, c'est pour ces gens qui viennent de cent cinquante kilom&#232;tres &#224; la ronde, une fois toutes les six semaines ou deux mois, parce qu'ils savent ce qu'ici ils vont trouver. Et comme ils sont vex&#233;s, les copains, quand pr&#233;cis&#233;ment celui qu'on vient chercher est en r&#233;approvisionnement : parce qu'on voulait offrit un &lt;i&gt;Faustus&lt;/i&gt; de Thomas Mann, parce qu'on a d&#233;couvert que sa propre &#233;dition originale des &lt;i&gt;Po&#232;mes&lt;/i&gt; de Beckett a &#233;t&#233; agrandie &#224; la r&#233;impression, et pr&#233;cis&#233;ment par ce texte comment&#233; par Deleuze, et qu'il va nous falloir attendre trois jours.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;16 bis&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
La librairie Voix au chapitre de Saint-Nazaire : qu'on peut &#234;tre libraire tout seul, ma&#238;tre &#224; bord de sa boutique, avec son fax et son t&#233;l&#233;phone, la cafeti&#232;re dans le r&#233;duit sur le frigo encombr&#233; de factures, et que pourtant il a fait refaire par un vrai menuisier cet &#339;uf &#224; l'arri&#232;re o&#249; quarante personnes tiennent confortablement (&#171; Ah non, pour toi on va au th&#233;&#226;tre, il va y en avoir le double &#187;, et qu'effectivement ce soir-l&#224; il y a quatre-vingt personnes).&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;16 ter&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
Quand on s'installe dans une librairie : il a celles qui incluent, comme &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/krnk/spip.php?article151&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Dialogues&lt;/a&gt; ou Ombres Blanches, vraie salle de rencontre. A G&#233;ronimo, quand on installe le vid&#233;o-projo dans l'escalier. Aux Sandales d'Emp&#233;docle, la mini salle de th&#233;&#226;tre de 20 personnes juste &#224; c&#244;t&#233; (ou plus tard avoir lu au &lt;a href='https://tierslivre.net/spip/spip.php?article200' class=&#034;spip_in&#034;&gt;mus&#233;e du Temps&lt;/a&gt;). Les tables charg&#233;es de livres sont souvent, maintenant, sur roulettes, on fait de la place. Quelquefois on lit debout au milieu des gens. Au mois d'avril, &#224; &lt;a href=&#034;http://www.lalibrairiedesecoles.fr/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Saint-L&#233;onard du Noblat&lt;/a&gt;, le libraire a dit qu'il r&#233;servait la salle des f&#234;tes. A l'Arbre &#224; Lettres Mouffetard, une fois, cette femme qui me photographiait sans arr&#234;t &#224; un m&#232;tre et je n'osais pas la fiche dehors, jusqu'&#224; ce que je craque. L'Arbre &#224; Lettres Lille et pourquoi &#231;a a ferm&#233;, j'y pensais l'autre jour en lisant &#224; la Fnac. Les libraires qui ont tellement le trac pour vous qu'ils s'&#233;loignent d&#232;s le d&#233;but de la rencontre et &#233;coutent de loin si &#231;a se passe bien. Ceux qui ont toujours peur qu'on lise trop long. Les libraires qui ne vous invitent pas : vingt ans qu'on est copains avec Jean-Marie Ozanne, jamais fait quoi que ce soit chez lui. Les libraires qui font du hors sol : &#224; Nantes Vent d'Ouest vous propulse au &lt;a href='https://tierslivre.net/spip/spip.php?article890' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Lieu Unique&lt;/a&gt;, &#224; Montpellier Sauramps au mus&#233;e Fabre, &#224; la Drac ou dans un cin&#233;ma. Et le prix &#224; La R&#233;serve pour leurs trente ans : des tissus muraux dissimulent la totalit&#233; des &#233;tag&#232;res &#224; livre. Il reste sur les tables cinq cents livres, mais choisis par les libraires. Ils ont d&#233;cid&#233; que, ce dimanche, on ne proposerait que ceux-l&#224; : et que cinq cents livres suffisent. On pourrait m&#234;me r&#233;duire probablement : j'ai v&#233;rifi&#233;, ils avaient pens&#233; &#224; laisser un Don Quichotte.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;17&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
Librairies &#224; l'&#233;tranger. &lt;a href='https://tierslivre.net/spip/spip.php?article824' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Partout&lt;/a&gt; qu'on aille, on entre dans les librairies. On ne parle pas la langue, mais on a quand m&#234;me l'impression d'&#234;tre en famille. On regarde les traductions. On touche les papiers, la souplesse des couvertures autrement. Il est beau, le papier des Italiens. On aime autrement les romantiques, dans telle vieille galerie berlinoise. A Philadelphie, cette librairie-maison : on mange si on veut, on lit tant qu'on veut, on s'assoit aux ordinateurs (et pourquoi &#231;a ne se marierait pas : il y en a qui comprennent plus vite que d'autres). Acheter des livres dont on sait qu'ils vous seront inaccessibles. J'ai Faulkner en anglais int&#233;gral : jamais ne le lirai int&#233;gralement. Mais ce livre de photographie des objets de Raymond Carver, dentier en pl&#226;tre sur la t&#233;l&#233;vision compris. Le &lt;i&gt;How to write&lt;/i&gt; de Gertrude Stein.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;18&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
Je n'ai pas de culpabilit&#233; &#224; fouiner l'Internet comme avant les bouquinistes de Limoges (non, &#231;a c'est Bergounioux qui me le racontait l'autre jour, et ce qu'il en avait rapport&#233;). Un article de Gina Pane dans une revue avant-gardiste de 1973, et on me l'envoie d'Amsterdam. Pr&#232;s de l'&#233;cluse du canal du midi, &#224; la sortie de Narbonne, cet immense d&#233;dale de granges avec dizaines de milliers de livres : et voil&#224;, l&#224; dans mon bureau un &lt;i&gt;Enferm&#233;&lt;/i&gt; de Gustave Geffroy et &lt;i&gt;La langue de Rabelais&lt;/i&gt; par Lazare Sain&#233;an en proviennent. Pas de culpabilit&#233; &#224; se faire exp&#233;dier depuis telle minuscule officine des H&#233;brides le livre tir&#233; &#224; 350 exemplaires d'un rapport sur St Kilda. C'est peut-&#234;tre cela qui glisse : se satisfaire des ressources num&#233;riques. Michon qui m'explique l'autre jour avoir trouv&#233; un &lt;a href='https://tierslivre.net/spip/spip.php?article434' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Sainte-Beuve&lt;/a&gt; entier, vingt-cinq kilos livr&#233; &#224; domicile. Et moi je venais, les m&#234;mes semaines, de tout transf&#233;rer via Gallica.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;19&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
L'art des librairies provisoires. Pour les vingt ans des &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article38&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Temps modernes &#224; Orl&#233;ans&lt;/a&gt;, on nous demande, aux auteurs pass&#233;s tout ce temps &#224; la librairie, de choisir nous-m&#234;mes dix livres. A &lt;a href='https://tierslivre.net/spip/spip.php?article968' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Lagrasse&lt;/a&gt; (mais c'&#233;tait avant le mazout), d&#232;s 1995 la fa&#231;on dont Thorel d&#233;ploie pour dix jours un immense fantasme politique, litt&#233;rature, film (nul n'est parfait) : le trouble que j'avais eu et dont je me souviens avec pr&#233;cision, l'impudeur que j'aurais ressentie si j'avais d&#251; ainsi d&#233;ployer mes propres livres et les offrir. Y a-t-il un quelconque magasin dans ce m&#233;tier qui ne mesure pas exactement, et ce n'est pas forc&#233;ment flatteur, l'exigence que vous avez, non pas du livre, mais de ce qui le fonde ? Les libraires peuvent bien grogner s'ils veulent, on les voit comme aux infrarouges aux livres qu'ils d&#233;fendent : en tout cas pour moi, qui ai probl&#232;me terrible de reconnaissance des visages (asoprognosie).&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;20&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;Le libraire qui vous dit : &#8211; &#199;a n'a pas du tout march&#233;, ton livre.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;21&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
La librairie qu'on se ferait. Je ne sais pas. Je n'ai jamais eu envie d'&#234;tre libraire. On est au m&#234;me endroit, c'est tout. &#199;a suffit pour m'interroger grandement. On n'&#233;crit pas pour ajouter au livre. On &#233;crit pour mieux approcher les livres qu'on a d&#233;j&#224; lus. Peut-&#234;tre pour les voir de plus loin dans l'int&#233;rieur, en tout cas parfois on l'imagine (ne plus lire des quantit&#233;s de page : se surprendre &#224; rester deux heures sur trois lignes, s'en vouloir de &#231;a &#8211; ceux qui se moquent de ma capacit&#233; volontaire &#224; m'endormir sur une page, construire de r&#234;ver dedans : oui, en vingt ans, j'ai progress&#233; dans l'art du r&#234;ve page). L'intuition qu'on a d'un texte, au point parfois que l'&#233;crire n'a plus d'importance, on se met &#224; la machine et voil&#224;, et on inscrit ce qu'on a dans la t&#234;te, c'est l&#224;-dessus que des heures ou des mois on a travaill&#233;. Mais peut-&#234;tre encore plus par d&#233;fense : je veux prot&#233;ger l'endroit nu et fragile o&#249; Kafka m'est ouvert, ou bien o&#249; je sauve quelque chose du &lt;i&gt;Scarab&#233;e d'or&lt;/i&gt;, de Jules Vernes, de &lt;i&gt;Crabet&lt;/i&gt; et du Meaulnes. Et que prot&#233;ger cet endroit, oui, suppose de convoquer le monde et l'assigner &#224; la page. Qu'on lui tend comme sa carte d'identit&#233;, pile &#224; hauteur du nez et laissez passer. On &#233;crit des livres pour que &#231;a cogne, parce que nous, l&#224;, derri&#232;re, on a peur et qu'on est nu. Finalement, ce qui nous met au m&#234;me endroit que les libraires, c'est rien d'autre que l'anxi&#233;t&#233; professionnelle. &#199;a n'a rien &#224; voir avec le livre, rien du tout.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Nota : aucun des noms propres cit&#233;s ne l'est au hasard.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Rez&#233;, course de chevaux contre le cancer</title>
		<link>https://tierslivre.net/spip/spip.php?article375</link>
		<guid isPermaLink="true">https://tierslivre.net/spip/spip.php?article375</guid>
		<dc:date>2023-02-09T04:30:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>sur la ville</dc:subject>
		<dc:subject>vie quotidienne (questions sur la)</dc:subject>
		<dc:subject>Nantes, Rennes, Bretagne</dc:subject>
		<dc:subject>Rez&#233;</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Nuit de l'Ecriture &#224; Rez&#233; en 1990&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique48" rel="directory"&gt;autobiographies partielles&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot26" rel="tag"&gt;sur la ville&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot189" rel="tag"&gt;vie quotidienne (questions sur la)&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot331" rel="tag"&gt;Nantes, Rennes, Bretagne&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot1167" rel="tag"&gt;Rez&#233;&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton375.jpg?1352732157' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='149' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff375.jpg?1352731858&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
C'&#233;tait il y a exactement quinze ans. Difficile pour moi &#224; croire. Quand il s'agit d'&#233;criture, les mots qui fixent happent sur eux le temps. On revoit par eux, tr&#232;s pr&#233;cis&#233;ment, les images. Le reste, qui ne s'est pas &#233;crit, dispara&#238;t.
&lt;p&gt;A Rez&#233;, ville d'estuaire, ville portuaire, de ciel et de grand vent, avec la cit&#233; du Corbusier, Jacqueline Vergnaud (maintenant &#224; Dijon, para&#238;t-il ?) dirigeait la biblioth&#232;que municipal, un grand b&#226;timent sans fen&#234;tre : les livres qu'on trouve &#224; l'int&#233;rieur sont cens&#233;s remplacer le jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour la &lt;a href=&#034;http://www.bibliotheque.mairie-reze.fr/pages/residence.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Nuit de l'Ecriture&lt;/a&gt;, on nous h&#233;bergeait (il y avait &lt;a href=&#034;https://www.jfpiquet.com/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Jacques-Fran&#231;ois Piquet&lt;/a&gt;, je m'en souviens, et aussi Hubert Ben Kemoun) dans une &#233;trange maison bourgeoise au fond d'un parc, dont la municipalit&#233; avait fait une sorte de logement temporaire pour &#233;quipes sportives, stages ou groupes fokloriques. J'ai vaguement souvenir, non de la chambre, mais de la terrasse par laquelle on marchait jusqu'&#224; la rivi&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le principe &#233;tait qu'on &#233;tait dans la ville trois jours, et qu'on lisait, au bout, dans cette Nuit de l'Ecriture, le texte juste &#233;crit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui le pont sur la Loire est de longtemps termin&#233;, la centrale EDF de longtemps d&#233;truite. Dans l'ordinateur, depuis des ann&#233;es, j'ai un dossier marqu&#233; &lt;i&gt;Villes&lt;/i&gt; avec quelques textes comme celui-ci.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me souviens qu'alors que j'&#233;tais assis dans le cimeti&#232;re municipal &#224; prendre des notes et chercher l'&#233;tymologie des noms, la police m'avait contr&#244;l&#233;, pr&#233;venue par un employ&#233; municipal. Et que si on m'avait dit qu'un jour je ferais moi-m&#234;me des photographies j'aurais bien rigol&#233;. J'imagine aussi, &#224; 15 ans de distance, que beaucoup de ce que je d&#233;cris ici n'est plus : la quincaillerie, le caf&#233; de la Paix ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne relit pour ne pas savoir si, &#233;crire ou travailler n'importe quelle discipline d'art, c'est avancer, progresser, ou bien si &#8212; tout au d&#233;part &#8212; on contr&#244;le moins, on ose plus. Peut-&#234;tre qu'avec le temps on devient plus fort, mais sur un territoire bien plus restreint. Je ne sais pas du tout ce que j'&#233;crirais, aujourd'hui, au bout de trois jours et trois nuits &#224; Rez&#233; : peut-&#234;tre exactement la m&#234;me chose.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Rez&#233;, enqu&#234;te sur quelques mots tout pr&#234;ts d'une ville&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Course de chevaux contre le cancer avec la participation des commer&#231;ants des industriels des &#233;coles et de vous tous&lt;/i&gt; : &#224; Rez&#233; on a parfois le vocabulaire vague et &#231;a s'affichait en grand semaine d'animation &#224; chaque arr&#234;t de bus, on les attend assez longtemps en journ&#233;e pour ne pas bien saisir ce que &#231;a changeait, la semaine anim&#233;e pour le banc de t&#244;le jaune toujours vide m&#234;me si effectivement le vieux monsieur &#224; casquette au bord du trottoir, les mains joignant derri&#232;re le dos, renversait par moments sa cigarette &#224; la verticale pour regarder le ciel au lieu des voitures, une demi-heure apr&#232;s tu revenais le bus n'&#233;tait pas l&#224; encore et le bonhomme se tenait droit toujours au-dessus du bitume,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette ville en fait couverte de mots et tu t'y promenais comme dans un film muet puisque tu &#233;tais l&#224; pour &#231;a et qu'eux pour se promener allaient ailleurs, &#224; Rez&#233; dans la matin&#233;e il n'y avait que ceux qui n'ont rien &#224; faire ou presque ce n'est pas une raison pour qu'ils aiment qu'on les regarde, les chats s'installent au milieu des rues vides pour faire mentir les proverbes faciles et les nourrices dans les descentes bien trop longues promenaient les enfants par quatre : deux dans la poussette et un de chaque c&#244;t&#233;, de boulangerie dans ce quartier il n'y en avait pas &#224; moins d'un kilom&#232;tre et &#231;a expliquait la queue &#224; neuf heures devant les portes encore noires de l'Intermarch&#233;, bient&#244;t ils ressortaient avec les baguettes envelopp&#233;es de plastique, &#224; part &#231;a rien &#224; dire : &#224; la station d'essence les bouteilles de gaz empil&#233;es refaisaient exactement les immeubles en petit, r&#233;sidence la &lt;i&gt;Cl&#233; des champs&lt;/i&gt; elle ne risquait pas de bouger de si vite et ses trois arbres sur la pelouse au coin restaient suspendus sans grandir &#224; leurs tuteurs, dominait l'odeur des diesel au feu en haut de c&#244;te et la reprise de r&#233;gime r&#233;guli&#232;re des moteurs au feu vert, l'autobus avalait la nourrice, la poussette et les gosses c'&#233;tait marqu&#233; en gros &lt;i&gt;Rez&#233; Martyrs&lt;/i&gt; o&#249; donc s'en allaient-ils,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et passer devant une &#233;cole c'&#233;tait une bouff&#233;e de bruit, de voix sinon tu n'en entendais pas, &lt;i&gt;madame Marpouche voyante extra-lucide&lt;/i&gt; &#224; quarante ans &#233;tait bien trop grosse, sortait en jupe bleue et corsage blanc v&#233;rifier qu'elle n'avait pas de courrier et juste le prospectus du Leclerc pour se consoler c'est promis elle irait mais passer devant chez elle c'est s&#251;r elle aurait pr&#233;f&#233;r&#233; que tu t'excuses, de cinq m&#232;tres en cinq m&#232;tres on rempla&#231;ait l'univers et maison suivante le chien faisait son m&#233;tier d'aboyer, la mansarde au premier s'ouvrit sur une robe de chambre &#224; fleurs pour dire &lt;i&gt;tais-toi Rex&lt;/i&gt; voil&#224; les mots qu'on te laissait, grillage suivant les nains de pl&#226;tre ne te regardaient m&#234;me pas : ce serait idiot de parler des nains de pl&#226;tre tu aurais pr&#233;f&#233;r&#233; voir la ville sans clich&#233;s pourtant il y en avait trois avec vraiment l'air idiot des nains de pl&#226;tre et un cygne en plus, la derni&#232;re maison ils avaient mis des patates,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant les noms &lt;i&gt;Eliveau Hervouet Chaumont Gautier Rouet Boulet Pairon Massiot Lozier Legal Rousselot Aubert Guezennec Daviaud&lt;/i&gt; on pouvait bien supposer que la vie dans les maisons &#233;tait partout pour chacun aussi compliqu&#233;e qu'elle doit l'&#234;tre pour un homme, tout l'appareil du th&#233;&#226;tre &#233;tait r&#233;uni par le seul d&#233;filement des heures, on retombait bien au dimanche et ils se retrouveraient m&#234;me si le matin on voyait surtout des femmes, &lt;i&gt;Denis Moreau Logeais Thebault Gravouil Chautard Payron Gobin Massa Guilbaud&lt;/i&gt;, il y avait finalement assez de caf&#233;s au bord des avenues pour servir aux amours mais ceux-l&#224; se suffisaient de l'arr&#234;t de bus, les deux couples s'embrassaient contre la cl&#244;ture en grillage sur le soubassement de ciment et ils riaient de faire la m&#234;me chose si pr&#232;s et en bonne sym&#233;trie, le bus qui arrivait par la rue perpendiculaire n'&#233;tait pas le bon et ils continuaient, le chauffeur au feu rouge les surplombait d'un m&#232;tre en les regardant s&#233;rieusement, plus loin la cabine t&#233;l&#233;phonique &#233;tait moiti&#233; cach&#233;e par un panneau publicitaire on ne voyait que deux jambes nues qui d&#233;passaient les pieds un peu &#233;cart&#233;s mais de tout ce qui se disait dans cette ville rien donc n'&#233;tait pour toi,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rien n'&#233;tait pour toi que ce qui voulait bien se proclamer par &#233;crit est-ce que cela pouvait signer le visage de la ville en &#233;clat&#233;, les rues toutes en courbe avec ces maisons qui n'en finissaient jamais et tellement discr&#232;tes (pourtant ce n'est pas vrai jamais il ne s'agissait d'un HLM &#224; l'horizontale), certaines rues un simple couloir de ciment suffisait &#224; faire pousser des roses et partout les rideaux aux cuisines avaient chaque fois la courbure qu'il fallait, les garages par deux avec leurs portes basculantes en racontaient bien plus qu'ils ne le croyaient, c'&#233;tait la troisi&#232;me fois depuis le matin qu'on se croisait avec l'infirmi&#232;re des soins &#224; domicile on en &#233;tait venu &#224; se sourire,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des mots dans cette ville ils en collaient : imperm&#233;abilisant surpuissant antimite efficace trois ans promotion toile cir&#233;e motifs centr&#233;s &lt;i&gt;en vente ici alcool pour lampe Berger verres de lampe pigeon bouchons du portugal souricide foudroyant tapette &#224; souris sourici&#232;re deux trous verre &#224; vitres aff&#251;tage pour d&#233;truire fourmis le tube Sovilo tuyau gaz &#224; la coupe promotion charbon de bois artifices ballons&lt;/i&gt; et tout &#231;a donc &#233;crit avec le prix sur la m&#234;me quincaillerie rue &lt;i&gt;Michel Dupr&#233; Villaine premier maire de Rez&#233;&lt;/i&gt; o&#249; il passe moins de voitures au mois que la vitrine n'affichait de mots : les &#233;tiquettes au feutre une image donc de la ville dispers&#233;e et sans voix, on se rajoutait m&#234;me des souvenirs puisque le sac de calots s'appelait encore sac de calots et ne valait que six francs, et quinze francs la toupie &#224; ficelle &#231;a rattrapait bien le silence du reste,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Silence oui des rues si chaque jardin autour ne sert qu'&#224; mieux se tourner le dos, en journ&#233;e c'&#233;tait vide et pourtant ces m&#234;mes jours &lt;i&gt;Franck Merlet pompiste et Natacha Sicard t&#233;l&#233;prospectrice Michel Piffeteau menuisier et Marie-Claire Charrier agent de voyages Georges Guilbaud &#233;lectricien monteur et Fran&#231;oise Baulieu caissi&#232;re Jacques Chaigneau employ&#233; de banque et Maryvone Eveillard secr&#233;taire Michel Poret aide m&#233;canicien et Muriel Caill&#233; sans profession Franck Ren&#233; Jaumairt&#233; conducteur de chantier et Marie-Pierre Durand secr&#233;taire commerciale Herv&#233; Raymond Andr&#233; Vand vendeur et Nadine Liliane Claudine Maisonneuve aide-comptable&lt;/i&gt; publiaient leurs bans de mariage,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui n'emp&#234;chait pas et justifiait bien au contraire sur d'autres panneaux au sous-sol de la dalle de b&#233;ton (c'&#233;tait para&#238;t-il fait expr&#232;s ces tribunes d'un stade abandonn&#233; au-dessus la mairie comme inachev&#233;e) d'afficher sans distinction &lt;i&gt;permis de construire permis de d&#233;molir autorisation de lotir&lt;/i&gt; ils continuaient toujours, le pr&#233;fet n'oubliait pas sur les pi&#232;ces officielles d'indiquer qu'il &#233;tait chevalier de la L&#233;gion d'Honneur pour fixer la &lt;i&gt;dose de strychnine accept&#233;e dans les vers de terre imbib&#233;s qui servent d'app&#226;ts aux taupes&lt;/i&gt; (le travail &#224; Rez&#233; de monsieur Julien Beauvis, sp&#233;cialiste) ou pr&#233;ciser au sous-sol du b&#226;timent anciennement futuriste que &lt;i&gt;la vente des boissons alcoolis&#233;es est interdite dans les stations-service de 22H du soir &#224; 6H du matin&lt;/i&gt; comme s'il ne savait pas que pour ces choses-l&#224; on ne restait pas &#224; Rez&#233; mais qu'on allait &#224; Nantes : les pavillons de Rez&#233; quand ils ferment leurs volets on ne sait pas si quelqu'un y habite ou personne, au moins au Ch&#226;teau dans les alignements on pouvait compter vers minuit l'extinction des fen&#234;tres et v&#233;rifier avant que les &#233;clats bleus des t&#233;l&#233;s variaient en m&#234;me temps, monsieur le pr&#233;fet la ville en gros est calme et la joie des mots proclam&#233;s visait encore &#224; en augmenter le sommeil : &lt;i&gt;nouveau et exclusif mal de dos et probl&#232;mes vert&#232;bres les sommiers modulaires lattes convexes bois massif &#233;tudi&#233; par sp&#233;cialiste venez le voir et m&#234;me l'essayer ici sans engagement Maurice Ehouarn&#233; en face la gendarmerie&lt;/i&gt; tout &#231;a sur un m&#234;me bandeau rouge &#233;crit dans l'ordre &#224; Rez&#233; si on dort ce n'est donc pas toujours si bien, en tout cas la nuit tu traversais seul la ville pour pousser la grille lourde du parc d&#233;sert avec vraiment l'impression qu'il aurait d'abord fallu secouer tout &#231;a pour les voir un peu vivre,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les noms encore &lt;i&gt;Br&#233;ant Fruchaud Rousseau Grave Tessier Borotin Le Dour Gourby Aubin Cavalin Riteau Lancelot Plisson Artaud Tille Clavel Closier Boju Halgand Retailleau Lebreton Burgaud Raphalen L'Held&#233; Chagneau Chauvelon Brangeon Viaud Solgrain Kerv&#233;gan&lt;/i&gt;,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et la quantit&#233; de panneaux &lt;i&gt;propri&#233;t&#233; priv&#233;e entr&#233;e interdite r&#233;serv&#233; aux riverains&lt;/i&gt; jamais tu n'en avais vu tant, y r&#233;pondaient sur la zone des proclamations bien plus &#233;tranges &lt;i&gt;entr&#233;e r&#233;serv&#233;e aux enl&#232;vements stationnement r&#233;serv&#233; aux citernes soci&#233;t&#233; industrielle de diffusion aire de chargement priorit&#233; aux &#233;l&#233;vateurs&lt;/i&gt; : on vivait par blocs et de bloc &#224; bloc on roulait sans s'arr&#234;ter, peut-&#234;tre m&#234;me &#224; pied ceux du Ch&#226;teau vivaient comme &#231;a, chacun au sortir du bus une voiture dans la t&#234;te puisqu'ils roulaient &#224; droite dans l'all&#233;e pi&#233;tonne devant l'Intermarch&#233;, leur lunaire &lt;i&gt;caf&#233; de la Paix&lt;/i&gt; c'&#233;tait si bizarre au milieu de la place cette pi&#232;ce carr&#233;e et ces hommes eux immobiles viss&#233;s &#224; leurs verres quand tout autour se d&#233;pla&#231;ait,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et ils s'appelaient &lt;i&gt;Agaisse Ogereau Monceau Allaire Rouaud Dejoie Pabois Viollin Chaptois Brochard Pineau Perrocheau Scouarec Chenais Fauberteau Girard, vivaient rue Pequin Fiollin&lt;/i&gt; ou &#224; la Marterie et la ville sur les plans aux carrefours ressemble &#224; l'Afrique puisqu'ils mettaient du blanc autour, l'Apartheid aux Sorini&#232;res et une Lybie aux Martyrs, &#231;a faisait le Sahara &#224; Jean-Perrin et la Mauritanie au cimeti&#232;re en face du scanner, Trocardi&#232;re en Guin&#233;e et Sahraouis dans la mairie, le Nil &#233;tait cette rue comme un fil Ragon Pont rousseau par l'avenue de la Lib&#233;ration (oui &#224; pied d'un bout &#224; l'autre on avait le temps d'&#233;crire) tout au bord de l'avenue &#224; trente m&#232;tres un pont enjambait des rails et la cahute entre les grillages plus hauts qu'elle s'appelait &lt;i&gt;Centre de Jeunesse SNCF&lt;/i&gt; s&#251;r c'est ce qu'il y avait de plus vieux dans le quartier (madame Aubert assistante sociale y vient &lt;i&gt;tous les premiers jeudis du mois de 14H &#224; 15H30&lt;/i&gt; &#231;a expliquait les volets ferm&#233;s et le reste d&#233;cr&#233;pi, le beau jardin calme &#233;tait presque sauvage et personne ne se serait arr&#234;t&#233; l&#224; il y a comme &#231;a des respirations mais qui donc consultait madame Aubert), plus loin on pouvait marcher au long de la voie, les maisons vues par derri&#232;re livrent tout un bric &#224; brac et les immeubles m&#234;me ont l'air de jouets tranquilles, les l&#233;zards s'enfuyaient &#224; mesure sur les traverses et les papillons jaunes des touffes d'herbe on ne pouvait savoir si cela vous rassurait ou devait contribuer &#224; l'&#233;tranget&#233;, et venait jusqu'ici le claquement des camions au passage &#224; niveau comme la remont&#233;e r&#233;guli&#232;re du bruit au feu vert,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui aura jamais compt&#233; les fen&#234;tres du Corbusier la nuit &#231;a avait l'air bien b&#234;te cette masse sombre avec ses trois ampoules tout au-dessus, le jour c'est comme un morceau de ciel en moins et remplac&#233; par un trou ils &#233;taient habitu&#233;s sans doute,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le transformateur en tout cas ronronnait tranquillement son &lt;i&gt;Danger de mort&lt;/i&gt;, &#224; Rez&#233; m&#234;me quand le ciment y appelle il y a peu de graffiti ont-ils si peu d'int&#233;r&#234;ts pour ce qui s&#233;pare l&#224; o&#249; ils se rendent de l&#224; dont ils reviennent, pas de haine donc envers les parkings et les distances tant mieux &#231;a les regarde, sous le Corbusier les pigeons volaient &#224; l'horizontale, le courant d'air dans les pilotis c'est un artifice des vieux contes fantastiques, &#231;a soufflait comme dans une tuy&#232;re et il leur fallait supporter &#231;a tous les jours, les portes s'ouvraient toutes seules en bas sur cette station de m&#233;tro sans m&#233;tro peinte en jaune avec m&#234;me un bureau de poste mais pourquoi mise l&#224; devant les ascenseurs,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enqu&#234;te sur les mots tout pr&#234;ts l&#224;-bas c'&#233;tait encore pour les pi&#233;tons ce qui ailleurs valait pour les voitures : &lt;i&gt;sont interdits dans l'immeuble le d&#233;marchage le porte-&#224;-porte les visites non-accompagn&#233;es&lt;/i&gt; du reste &#231;a changeait quoi si ce besoin d'interdire ne vient que de l'impossibilit&#233; de le faire respecter : les v&#233;los bien s&#251;r avec les Mobylette &#233;taient gar&#233;s devant la porte en plein sous le panneau stationnement interdit v&#233;los motos (avaient pourtant &#233;t&#233; pr&#233;vus pour eux ces deux hangars de t&#244;le ondul&#233;e au pied de l'immeuble, de la fente de la porte ferm&#233;e par une cha&#238;ne on voyait dans une lumi&#232;re de mus&#233;e, sur le ciment presque vide, quelques scooters et des v&#233;los sans roues ou pendus par le guidon),&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est la faillite totale de ce syst&#232;me, expliquait la gardienne &#224; des visiteurs,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Samedi rendez-vous dans le hall vente de g&#226;teaux pour la sortie de fin d'ann&#233;e zoo de Branf&#233;r&#233;&lt;/i&gt; le Corbusier c'&#233;tait f&#233;minin pour &#233;crire &lt;i&gt;le Corbusier maternelle&lt;/i&gt;,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'est tromp&#233; en urbanisme mais c'&#233;tait un grand architecte, expliquait la gardienne, je ne sais pas comment vous r&#233;agissez,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et les poubelles faisaient, je pensais, un bruit de tonnerre quand on les tirait du monte charge et que claquaient les portes coupe-feu,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la fois on est admiratif et &#224; la fois c'est insupportable, disait la gardienne &#224; ses visiteurs,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et les griffes des chiens ripaient sur le carrelage, du petit ascenseur il en sortait des &#233;normes : &lt;i&gt;mieux &#234;tre pour vivre bien madame mademoiselle monsieur vous sentir dynamique mais calme vous pouvez y parvenir gr&#226;ce &#224; la nouvelle di&#233;t&#233;tique faites le premier pas&lt;/i&gt;, lisais-tu dans le hall noir,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s tout disaient-ils on vit peut-&#234;tre mieux dans ces b&#226;timents tout &lt;i&gt;d&#233;labreux&lt;/i&gt; (et donc tordant m&#234;me les mots pour y appliquer leurs choses) il y a de l'ambiance dans les &#233;tages affirmaient-ils du Corbusier comme de leur lyc&#233;e, en traversant la cour et le voyant dans les flaques Jean-Perrin on aurait dit un train, &#231;a l'arrangeait un peu de le regarder &#224; l'envers et suspendu ainsi sur le ciel de pluie, le bruit des sonneries en tout cas ne change pas &#224; vingt ans de distance ni le bruit des voix &#224; la sortie des cours, ce qui r&#233;sonnait l&#224; soudain d'une gare qui manquait &#224; la ville : apr&#232;s le portail ils se dispersaient mais c'est vrai qu'entre-temps on entendait des rires &#231;a changeait des rues &#224; maisons (certaines heures le parking du Leclerc plus rempli que la ville, au contraire du lyc&#233;e on y est ensemble sans l'&#234;tre, c'&#233;tait peut-&#234;tre plus visible au Leclerc que dans les immeubles puisqu'ils ne promenaient pas leur appartement avec eux et juste on se croisait derri&#232;re ces chariots carr&#233;s o&#249; c'est quand m&#234;me un peu de la vie en image qu'on installe : les courses &#231;a comptait dans la semaine mais trouvez le moyen de faire autrement), &#224; Jean-Perrin ces rideaux rigides de crasse derri&#232;re les vitres des classes &#231;a faisait plut&#244;t (comme eux le disaient) la honte,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La faiblesse du Corbusier c'est la finition&lt;/i&gt;, disait la gardienne &#224; un groupe de visiteurs, &lt;i&gt;ce qui est tr&#232;s difficile c'est l'&#233;tanch&#233;it&#233; du b&#226;timent mais c'&#233;tait un visionnaire&lt;/i&gt; (repensant cet instant &#224; cette voiture du mus&#233;e Dali, visionnaire aussi, dans laquelle il pleut &#233;ternellement m&#234;me sous ciel grand bleu),&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus loin devant le tout petit cimeti&#232;re, sur ce champ &#233;gar&#233; de mara&#238;chers (et oui tout au fond il y avait leur camion bleu vieux comme eux et deux silhouettes pench&#233;es), les carr&#233;s travaill&#233;s semblaient sur la terre l'immense reflet de l'immeuble on aurait pu d'abord pour s'en d&#233;barrasser le coucher l&#224;, derri&#232;re le mur d'o&#249; passaient des croix comme de vieux l&#233;gumes mont&#233;s en hiver et d'ailleurs &#224; Rez&#233; les cimeti&#232;res sont plein de jardiniers on avait dans le journal ce matin-l&#224; l'&#233;cho de cette profanation (mais pour manifester aussi on franchissait le fleuve et on allait &#224; la ville-m&#232;re), le cimeti&#232;re encore avec ses carr&#233;s minuscules semblait inviter l'immeuble, cent m&#232;tres plus loin ils pr&#233;paraient d&#233;j&#224; le champ de fouilles o&#249; bien plus tard on red&#233;couvrirait peut-&#234;tre ce t&#233;moin de l'orgueil (mais se moquer de leur faillite n'excuse pas de ne pas savoir quoi mieux faire aujourd'hui et le cancer des lotissements en tout cas ne rattrapait rien du b&#233;ton-vanit&#233;), rue &#201;mile-Zola de l'autre c&#244;t&#233; du cimeti&#232;re et m&#234;me si les maisons de bois avaient l'air bien coquettes les r&#233;verb&#232;res sur le trottoir r&#233;pondaient exactement &#224; l'alignement de croix sans qu'on sache quels cadavres ils marquaient et &#233;clairaient encore dans le plein jour sur le ciel gris comme eux, les coffres de granit des tombes r&#233;pondaient aux conteneurs plastiques &#224; roulettes pareillement align&#233;s des ordures et les trains passaient tout pr&#232;s on sentait le sol trembler c'&#233;tait Rez&#233;,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Famille Dupont Le Ridan Jean Roche de Yopougon Lyliane Barloteau Paul Piret Ren&#233; Bruneau Jacques Legart&lt;/i&gt; les noms qu'on apercevait &#233;taient bien les noms de la ville, de l'autre c&#244;t&#233; pour compl&#233;ter la perspective les garages &#233;taient correctement align&#233;s eux aussi, dans les villes &#233;tal&#233;es on peut tout mettre en ordre, leurs voitures ici c'&#233;tait commode pour les morts (dans cette eau noire sous le grand immeuble du Corbusier, un oiseau &#224; pourrir, la t&#234;te sous l'aile et les plumes tremp&#233;es),&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y avait bien loin de ce &lt;i&gt;Ch&#226;teau des pauvres Noir de crasse et de sang / Aux r&#233;voltes pr&#233;vues aux r&#233;coltes possibles&lt;/i&gt; tu te souvenais d'&#201;luard, sans la crasse ni le sang Rez&#233;-Ch&#226;teau soir et matin ou surtout le dimanche on s'y promenait comme au village, ils s'asseyaient pour fumer dans les portes et tout en haut un homme tr&#232;s gros accoud&#233; semblait plus large que sa fen&#234;tre, dans cette ville &#233;tal&#233;e au rouleau &#224; p&#226;tisser appeler Ch&#226;teau leur Z.U.P. c'&#233;tait la marque d'un beau respect et non pas du seul hasard, au pied des immeubles l'odeur de goudron qu'on r&#233;pand aurait presque donn&#233; faim, au coin du mur on d&#233;couvrait qu'ils le montaient sur le toit, au bout d'une corde, dans une marmite fumante, levant vers le ciel leurs casques de plastique bleu pour la suivre et se r&#233;pandant donc le bitume sur la t&#234;te,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui vraiment alors Ch&#226;teau comme d'en avoir &#233;crit au sol une &#224; une les lettres mais en braille pour un g&#233;ant explorant de la terre la ruine avec le doigt et pour raconter comment &#224; cette &#233;poque on ne savait rien faire de ce monde &#224; nous donn&#233;, en tout cas rien de mieux que cette &#233;criture en gros b&#226;tonnets o&#249; tant de gens en profitaient pour vivre dans les lettres, par une fen&#234;tre ouverte Renaud chantait &lt;i&gt;Soci&#233;t&#233; tu m'auras pas&lt;/i&gt; : &#231;a devait aussi vouloir dire quelque chose la musique en rideau jet&#233;e si fort de l'immeuble calme, le bruit en plus d'une cocotte minute &#224; feu doux n'allait pas si mal avec : &lt;i&gt;UN SPECTRE HANTE L'EUROPE&lt;/i&gt; sur une affiche d&#233;chir&#233;e coll&#233;e l&#224; sur un pyl&#244;ne les mots semblaient incarner pour toujours ce qu'on avait de toute fa&#231;on manqu&#233;,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si on partait du Ch&#226;teau vers ce qui te semblait toujours le nord mais c'&#233;tait le contraire, on suivait l'indication &lt;i&gt;D&#233;chetterie&lt;/i&gt; le mot faisait propre jusqu'&#224; &lt;i&gt;Sauve-qui-peut Marine&lt;/i&gt; apr&#232;s &lt;i&gt;Number One Auto-&#201;cole&lt;/i&gt;, on dirait toujours que cette ville o&#249; elle ne bute pas sur l'eau s'&#233;tale sans que rien puisse l'arr&#234;ter : les Sorini&#232;res pas plus qu'un autre quartier m&#234;me si eux disaient que c'&#233;tait une autre ville, le journal ramassait tout &#231;a dans Sud-Loire comme eux ramassaient tout ce qu'ils ne savaient pas appeler autrement dans leur &lt;i&gt;Atout Sud&lt;/i&gt;, heureusement tous ces paquets de t&#244;les sur la vase remblay&#233;e des anciens lits du fleuve seraient balay&#233;s plus vite que le Corbusier, au Leclerc on &#233;tait quinze &#224; prendre de l'essence comme au d&#233;part d'une course et la ville ensuite &#233;tait plus rassurante, &#224; mesure qu'on approche de l'eau tout est enfin un peu de travers et d'abord les escaliers de fer, les maisons s'appuyant les unes sur les autres quand les pavillons m&#234;me s'ils se touchent n'y arrivent pas,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et &#224; Trentemoult les noms continuaient &lt;i&gt;chez Paulette caf&#233; Jupiter&lt;/i&gt; et personne ne s'&#233;tonnait du collage, au coin &lt;i&gt;Tout se loue de la b&#233;tonni&#232;re &#224; la petite cuill&#232;re&lt;/i&gt;, les panneaux bleus des impasses se succ&#233;dant o&#249; partout paraissait la coul&#233;e noire de l'eau entre ses pilotis qui justement aurait permis de s'&#233;chapper, &lt;i&gt;rue du Passage&lt;/i&gt; &#231;a aurait pu &#234;tre le nom de toutes les rues de la ville il fallait arriver &#224; celle-ci pour y penser et chaque mur tendait pour toi des mots comme &#224; un concours dont tu serais le juge : &lt;i&gt;soci&#233;t&#233; nantaise d'agr&#233;gats sable de Loire ou pris sous tr&#233;mie livr&#233; &#224; domicile&lt;/i&gt; c'&#233;tait bien commode pour les gens sans doute puis &lt;i&gt;d&#233;coupe traitement sciage rabotage ouvert &#224; tous&lt;/i&gt; rue de l'Houmaille &#231;a effrayait un peu, le plaisir qu'on a apr&#232;s les immeubles &#224; venir tra&#238;ner au pays des camions mais c'&#233;taient les m&#234;mes sans doute qui le soir descendaient en groupe des bus au Ch&#226;teau,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On roulait sur les lani&#232;res de fer qui maintiennent les grumes d&#233;bit&#233;es cela claquait sous les roues (tandis qu'ils vous portaient au-dessus de la t&#234;te ces b&#226;tons magnifiques), le Port au bois avec ses &#233;talements, quartiers et empilements ressemblait bien s&#251;r &#224; la ville mais c'&#233;tait le contraire : les deux ports coexistaient celui des pavillons et celui des grumes, avec leurs gros engins c'&#233;tait un jeu d'enfant, la nuit quand ils en avaient fini du bois, de venir changer les maisons de place : cela expliquait autant et autant de pavillons si c'&#233;tait tellement rigolo de se d&#233;couvrir au matin de nouveaux voisins,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin dans la ville sans rep&#232;res et disloqu&#233;e il y avait donc quand m&#234;me un bout du monde, quand on lisait &lt;i&gt;Bois des trois ports&lt;/i&gt; c'&#233;tait enfin le d&#233;part du voyage et &lt;i&gt;rue de la Californie&lt;/i&gt; pour y atteindre ce n'&#233;tait pas mal choisi, &lt;i&gt;North House&lt;/i&gt; c'&#233;tait &#224; cause de Dickens bien s&#251;r et de la Tamise comme &lt;i&gt;Dubigeon&lt;/i&gt; en face qu'on aurait pu croire tout sorti d'un tr&#232;s ancien r&#234;ve, assemblage en tout cas de l'eau, des briques et des hangars dont on aurait pris connaissance tellement longtemps avant de le d&#233;couvrir maintenant (tout un soir tu avais regard&#233; tomber les lumi&#232;res) et voil&#224;, ces r&#234;ves construits, ce qu'une ville laisse &#224; l'abandon au profit des pavillons gras ah gardez donc tout en l'&#233;tat on finissait par buter, sur l'eau d'abord et le cul-de-sac ensuite, les derniers mots tout au bout c'&#233;tait &lt;i&gt;Ralentir entrez lentement attention chiens en libert&#233;&lt;/i&gt; tout &#231;a comme d'habitude sur le m&#234;me panneau c'est le mot &lt;i&gt;Libert&#233;&lt;/i&gt; qui g&#234;nait : il s'agissait de garder d'immenses bonbonnes crasseuses ce n'&#233;tait ni du p&#233;trole ni de l'essence mais du vin, peut-&#234;tre un tuyau souterrain les reliait au &lt;i&gt;caf&#233; de la Paix&lt;/i&gt;, expliquait et les hommes si longtemps immobiles dans la salle si sombre le soir, et cet amour des grands mots convoqu&#233;s l&#224;-bas et ici pour le pinard : &lt;i&gt;il faut boire pour le croire&lt;/i&gt; &#233;crit sur le plus gros silo et c'&#233;tait tr&#232;s s&#233;rieux mais personne &#224; Rez&#233; ne faisait mine de l'avoir jamais remarqu&#233;,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin le pont toujours qui tendait ses bras inachev&#233;s au-dessus de la grande centrale thermique et la d&#233;signait comme le compl&#233;ment exact mais r&#233;ussi du Corbusier qu'on apercevait encore, la centrale et l'immeuble tendant l'un vers l'autre leurs deux blocs noirs et sym&#233;triques comme le double &#233;lancement du b&#233;ton si haut sur le fleuve : et c'est peut-&#234;tre parce que le pont n'arrivait pas &#224; se rejoindre que tout prenait soudain son &#233;vidence, la centrale qu'attendaient-ils pour en faire la cath&#233;drale magnifique o&#249; rassembler leur quatre &#233;glises affreuses et trop basses pour percer la toile indiff&#233;rente des maisons (le Ch&#226;teau seul vivant sans clocher) : la centrale ce soir &#233;tait belle, avait m&#234;me morte des airs d'un Beaubourg imposant, massif de silence o&#249; quelque part dans l'immense biblioth&#232;que qu'elle recelait s&#251;rement &#233;tait la r&#233;ponse &#224; la question g&#233;n&#233;rale, il aurait suffi de chercher mais on ne vous laissait pas rentrer j'ai essay&#233;, sur une &#233;tag&#232;re dans le grand b&#226;timent on aurait m&#234;me pu ranger le Corbusier c'&#233;tait le troisi&#232;me moyen de s'en d&#233;barrasser : &lt;i&gt;radieuse&lt;/i&gt; vraiment l'image du pont (bien s&#251;r ils le laisseraient inachev&#233; &#224; jamais comme il &#233;tait ces jours-ci, deux bras qui voudraient s'&#233;treindre comme dans les films par dessus les rives) quand, le soir &#224; sa fin, la boule rouge du soleil semblait rouler sur son arche manquante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rez&#233;, juin 1990.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Jean-Claude Biraud, portrait de loin</title>
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		<dc:date>2020-07-04T08:35:25Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Biraud, Jean-Claude</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;postface au livre de Jean-Claude Biraud et sa m&#233;thode : &#171; &#202;tre, &#233;nergie, fr&#233;quences &#187;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique48" rel="directory"&gt;autobiographies partielles&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot1017" rel="tag"&gt;Biraud, Jean-Claude&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton4921.jpg?1593851680' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff4921.jpg?1593851687&#034; /&gt;
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&lt;p&gt;&lt;i&gt;vid&#233;o personnelle, juillet 2016&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_6934 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L205xH320/jcb_couv-kindle-min-e2ef7.jpg?1750553019' width='205' height='320' alt='' /&gt;
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&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; on peut se procurer le livre de Jean-Claude Biraud &lt;a href=&#034;https://www.amazon.fr/dp/B08C8Z8L1Y/ref=tmm_pap_swatch_0?_encoding=UTF8&amp;qid=&amp;sr=&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;ici sur Amazon&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; important : visiter son site &lt;a href=&#034;http://www.biraud-posture.com&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;www.biraud.posture.com&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; sa r&#233;alisation a &#233;t&#233; collective, transcription des chapitres depuis dictaphone par Caroline B., photo de couv Nicolas B., la couv elle-m&#234;me (merci &lt;a href=&#034;https://www.perrinemartinot.com&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Perrine Martinot&lt;/a&gt;), relectures et corrections (merci Annick D.) et certains des praticiens form&#233;s par J-C. (merci notamment Ga&#235;lle G.), pour ma part, souvenir de nos s&#233;ances t&#233;l&#233;phoniques du matin pendant toute la dur&#233;e du confinement, puisque 200 km nous s&#233;paraient...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; diff&#233;rents liens dans mon journal images, dont les plus r&#233;cents &lt;a href=&#034;https://www.tierslivre.net/krnk/spip.php?article2201&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;ici&lt;/a&gt; et &lt;a href=&#034;https://www.tierslivre.net/krnk/spip.php?article2202&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;ici&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Jean-Claude Biraud, portrait de loin&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;UNE MEME MAISON grand-paternelle, son jardin, ses greniers, le labyrinthe de ses conches et rivi&#232;res du marais poitevin, bien avant l'&#226;ge touristique. Pays habit&#233;, pays de tradition aussi, o&#249; parler aux morts n'est pas une aberration notable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant &#224; &#233;galit&#233; d'&#226;ge, deux enfances sym&#233;triques : ils &#233;taient les cousins de la ville, le fr&#232;re et la s&#339;ur, mais qui s'installaient pour toute la dur&#233;e des vacances dans la vieille maison familiale, en savaient bien plus que nous, qui ne vivions qu'&#224; l'autre bout du marais, plus pr&#232;s de la mer, mais dans un village bien semblable, et ne venions en visite chez ces grands-parents-l&#224; qu'une fois par mois, dans le lourd rituel du dimanche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais on savait leur faire visiter aussi le petit garage automobile qui &#233;tait notre terrain de jeu, ou aller nager dans les vagues : une enfance si banale, en somme, dans cette bascule des ann&#233;es cinquante, avec encore les ombres de deux guerres pas loin, et rien qui laisse pressentir les grandes furies qui allaient se saisir du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je crois que Jean-Claude et moi-m&#234;me sommes profond&#233;ment, malgr&#233; nous ou pas, enracin&#233;s dans cet avant, qu'il est ou a &#233;t&#233; aussi notre chance. La figure patriarcale d'&#201;douard Biraud, n&#233; en 1893, le p&#232;re de Jean, c&#244;t&#233; Jean-Claude, et de Madeleine, du mien, y est tut&#233;laire. Fils d'instituteur, mari&#233; &#224; une fille d'instituteur, il sera &#224; Verdun dans les batailles du front de la Premi&#232;re Guerre. Instituteur en monde rural, parce qu'il sait lire et &#233;crire il y sera vaguemestre, avec la responsabilit&#233; d'un &#226;ne pour porter plis, colis et courriers dans la boue et la mort. Les futurs surr&#233;alistes, souvent &#233;tudiants en m&#233;decine, devront leur survie eux aussi &#224; ces hasards : on les mettait brancardiers. J'ai le droit d'en parler : j'ai, dans mon tiroir des affaires secr&#232;tes, un petit carnet o&#249; le grand-p&#232;re avait recopi&#233; &#224; la main, de 1909 &#224; 1914, ses po&#232;mes pr&#233;f&#233;r&#233;s, o&#249; Verlaine tient la meilleure part. Le dernier po&#232;me recopi&#233; est de Victor Hugo, avec mention de la caserne de La Roche-sur-Yon o&#249; il est mobilis&#233;, puis ensuite les pages sont d&#233;chir&#233;es. Je sais aussi que, lorsque dans l'armoire vitr&#233;e o&#249; &#233;taient les livres et la collection de timbres-poste, j'ai d&#233;couvert et lu son &#233;dition Larousse de Rabelais, il m'a dit qu'un ami du front, sachant qu'il venait de vers Fontenay-le-Comte, le lui avait offert. Il y avait aussi Balzac, et Perrochon, et Verlaine bien s&#251;r. Moi, c'est &#224; cette armoire vitr&#233;e que je tiens ma route. Dans le garage, de l'autre c&#244;t&#233; de la cloison, l'&#233;tabli, les filets de p&#234;che, et une trappe pour acc&#233;der &#224; un grenier o&#249; l'instituteur agricole itin&#233;rant, ce qu'il avait &#233;t&#233; longtemps, avait accumul&#233; tous les savoirs, conservait tous les objets : il m'a toujours sembl&#233; que Jean-Claude, qui tient de lui aussi son visage, avait trouv&#233; sa route de ce c&#244;t&#233;-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis ce coup de foudre, en tout cas ce que j'ai ressenti comme tel. C'&#233;tait l'&#233;poque du lyc&#233;e, en plein chamboulement de mai 68 : le monde s'ouvrait aux couleurs, aux voyages, au bruit insidieux de radio et t&#233;l&#233;vision. Peut-&#234;tre que c'&#233;tait un coup de foudre pour moi (et Annick sa s&#339;ur, et Pierre, mon fr&#232;re, mon autre fr&#232;re et nos autres cousins &#233;taient plus jeunes) encore plus que pour Jean-Claude : au moment m&#234;me d'entrer en terminale, d'acc&#233;der &#224; ce passeport pour l'ind&#233;pendance, la lente sculpture du devenir, l'annonce qu'il allait irr&#233;versiblement et totalement perdre la vue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Moi j'&#233;tais myope aussi, jamais les yeux n'ont &#233;t&#233; mon fort. Je crois que toute ma vie j'ai v&#233;cu, comme une ombre permanente, parall&#232;le, la c&#233;cit&#233; de mon presque fr&#232;re. Je me revois faire des exercices de marche dans le noir, ou comment &#231;a pouvait &#234;tre de jouer &#224; colin-maillard dans le plus ordinaire et quotidien de la vie courante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jean-Claude voyait encore : et il me faut cette postface, l&#224; dans sa propre maison (et lui occup&#233; &#224; ses bateaux tout aupr&#232;s) pour que j'ouvre en moi cette porte. Ce qu'il y avait de terrifiant dans cette maladie, comme le dernier regard de Michel Strogoff dans nos Jules Verne, c'est qu'elle s'annon&#231;ait comme in&#233;luctable, que d&#233;j&#224; le centre de la r&#233;tine &#233;tait noir, mais que tout le reste de l'&#339;il lui laissait encore pratiquer tous les exc&#232;s qu'en pareil cas on veut pour soi-m&#234;me. La course, le v&#233;lo, le bateau, comme un infini &#233;puisement de soi-m&#234;me qui &#233;tait d&#233;j&#224; sa marque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est-ce que je savais ce que je voulais ou pouvais faire, de quoi j'avais envie que soit pour moi la vie, en terminale ? Certes non. Pour Jean-Claude, c'&#233;tait comme un exercice impos&#233; : tu ne verras pas, donc tu seras kin&#233;, parce que kin&#233; on n'a pas besoin d'y voir. Cet oukase, on n'en a jamais parl&#233; face &#224; face, mais je crois qu'il r&#233;sonne dans ce livre : ce qu'il faut de r&#233;sistance int&#233;rieure, ou de d&#233;passement, pour accepter &#224; dix-sept ans (&#171; On n'est pas s&#233;rieux &#224; dix-sept ans &#187;, &#233;crira au m&#234;me &#226;ge le po&#232;te fugueur de Charleville) qu'on vous dessine une vie qui en rajoute encore sur la condamnation subie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et pourtant c'est ce qu'il a fait. Est-ce qu'on se voyait souvent ? Non. Est-ce qu'il y a eu une seule p&#233;riode de notre vie o&#249; nous ne nous soyons pas vus, dans la m&#234;me densit&#233;, la m&#234;me aventure d'enfance qui s'ouvre d'un claquement de doigts, comme lorsqu'il me soigne une contracture qu'il a lui-m&#234;me fait appara&#238;tre, on l'a v&#233;rifi&#233; encore hier soir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je revois Jean-Claude &#233;tudiant &#224; Paris, dans son &#233;cole de kin&#233;, la joie qu'il avait &#224; la grande ville. D'accord, il portait ces lunettes fum&#233;es, disait que le monde passait progressivement en noir et blanc, mais que lui importait. Alors pour moi aussi c'&#233;tait moins grave.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Moi j'ai err&#233;, pass&#233; plusieurs ann&#233;es dans des routes de traverses, pas toutes gratifiantes. Lui, pendant ce temps, ouvrait un cabinet &#224; Reims, tout en pratiquant ses soins &#224; l'h&#244;pital : oui, kin&#233; c'&#233;tait un m&#233;tier comme un autre, mais &#231;a semblait lui convenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s ce moment, je revois Pauline, comme si elle ne l'avait jamais quitt&#233;, depuis le lyc&#233;e m&#234;me. Que Pauline avait donc toujours &#233;t&#233; pr&#233;venue de la non-voyance de son amoureux. De ces ann&#233;es, et pour longtemps, ils deviennent indissociables dans le souvenir. Et les deux enfants qui na&#238;traient, un tout petit peu avant les miens. Et que la furie du gar&#231;on, champion de patinage de vitesse (aujourd'hui c'est la moto), mais qui partirait en tour du monde sur les destroyers de la marine, tenait bien de son double h&#233;ritage, comme l'attirance pour la montagne, les longues aventures en ski de fond de sa s&#339;ur en &#233;taient le versant sym&#233;trique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce go&#251;t du sport comme un risque ou une limite &#224; tout le temps rejoindre, cela m'est rest&#233; &#233;tranger, alors &#231;a m'amusait de les voir : en tandem, en d&#233;riveur ou en kayak, ou le Jean-Claude partant faire le marathon de New York.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Souvenir d'un soir de brusque coup de vent sur la c&#244;te vend&#233;enne, Jean-Claude parti sur une minuscule coque de noix, et que lui comme nous savait bien qu'&#224; cinq cents m&#232;tres au large il n'&#233;tait plus en possibilit&#233; de deviner la ligne du rivage. Au vent, oui. Mais quand il se met &#224; souffler en d&#233;sordre. Il ne revenait pas. Le soir tombait. Puis la nuit. On allait se d&#233;cider &#224; appeler les secours, dans les bourrasques la plage restait vide, et puis finalement il &#233;tait de retour. Il n'avouait rien, mais on sentait bien qu'un myst&#232;re &#233;tait l&#224;, qui ne concernait que lui et lui seul.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Paradoxalement, je crois que c'est cette m&#234;me journ&#233;e, ou le lendemain, que toute son image de kin&#233; ordinaire s'est pour moi &#233;croul&#233;e tout d'un bloc. On &#233;tait dans ma maison d'enfance &#224; moi, et dans le fond d'un placard il y avait un jouet, sous l'embl&#232;me Michelin, qui tra&#238;nait l&#224; depuis des ann&#233;es : une sorte de portion de sph&#232;re en plastique bleu et rouge, sur laquelle on devait tenter de se tenir en &#233;quilibre. Et Jean-Claude de tomber fascin&#233;, nous demandant l'autorisation de l'emporter : &#231;a pouvait l'aider &#224; soigner ses patients en gu&#233;rison d'entorse. Ah bon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant il le fut, et compl&#232;tement, kin&#233;. L'&#233;t&#233;, il nous racontait le tournoi de Roland-Garros vu depuis les coulisses, et comment ces stars qu'on voyait &#224; la t&#233;l&#233;vision se comportaient avec lui, une fois sur la table de massage. Puis l'aventure du stimulateur &#233;lectrique, un simple bo&#238;tier portable et sa prise 220 volts, avec des &#233;lectrodes au bout d'un fil. Dans le cabinet de Reims, les espaliers, les poids, &#233;lastiques et appareils rel&#233;gu&#233;s dans une pi&#232;ce. Et, dans la petite salle o&#249; il soignait, juste de quoi s'asseoir, et lui devant. Il n'a jamais fait marche arri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant &#224; voir, c'&#233;tait bien fini (provisoirement peut-&#234;tre, c'est &#233;voqu&#233; dans le livre : il y a eu ce soir o&#249; il m'avait t&#233;l&#233;phon&#233; en pleurant, parce qu'il venait de r&#233;apercevoir ses mains, et l'&#233;criture du livre et son projet sont en partie venus de l&#224;). Jean-Claude, dans le monde non-voyant, les championnats handisport, les mat&#233;riels qui facilitent la vie urbaine, s'est impliqu&#233; avec la m&#234;me rage : comme si ce type-l&#224; ne s'&#233;tait jamais appartenu lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jean-Claude racontait maintenant ses rencontres avec des podologues, et tout le myst&#232;re qu'on pouvait remonter depuis la vo&#251;te plantaire. Ou ses rencontres avec des acupuncteurs, et tout le myst&#232;re que comportaient ces m&#233;ridiens qu'il apprenait, l&#224; o&#249; ne savions rien. Sauf qu'il racontait aussi tellement d'histoires de soin : non pas le patient, ni la pathologie, mais ce qu'il avait appris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment lui &#233;tait apparu ce que depuis si longtemps il aurait d&#251; &lt;i&gt;voir&lt;/i&gt;, mais qu'il n'avait pas vu (le verbe voir a toujours &#233;t&#233; pr&#233;sent dans son vocabulaire). Je le revois une autre fois, un peu plus tard, dans cette p&#233;riode o&#249; avec Pauline ils partaient dans de longues exp&#233;ditions avec leur petit camping-car Toyota, le tandem et les kayaks, un d&#233;riveur en remorque : c'&#233;tait l'&#233;poque que nous, ses proches, appellerons &#171; l'&#233;poque des petits scotches &#187;. Ces rouleaux de scotch &#224; pansement tout minces, qui se d&#233;chire entre deux doigts : un scotch ici, un scotch l&#224;. Tu te retrouvais avec six ou sept petits bouts de scotch sur le front ou le coude ou le bout du doigt, et qui aurait compris ou expliqu&#233; &#224; quoi &#231;a pouvait servir ? Simplement voil&#224;, le r&#233;sultat &#233;tait l&#224; : gu&#233;ri, plus mal. Les proches comme ces clients qui peu &#224; peu se bousculaient pour ses services.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ou cette mani&#232;re qui lui est venue peu &#224; peu de se passer m&#234;me de cabinet : l&#224;, &#224; Damvix, dans la maison familiale, il soignait. De passage chez tel ou tel, ou dans son Jura d'adoption, il soignait. Mais c'en &#233;tait bien fini de ce qu'on nomme encore parfois &#171; masseur-kin&#233;sith&#233;rapeute &#187;. Il continue, para&#238;t-il, dans ses formations ou pour certaines pathologies, d'utiliser les petits scotches. Mais c'&#233;tait cette phase qui m&#232;nerait &#224; ce que les gens qu'il forme nomment &#171; m&#233;thode Biraud &#187; qui s'ouvrait &#8212; le soin qui peut m&#234;me s'exercer &#224; distance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et comment nous-m&#234;mes aurions pu le mettre en cause, quand il nous disait son propre &#233;tonnement &#224; ce qui progressivement se r&#233;v&#233;lait ? Un jour il me demande de trouver, en moi, l'image qui serait affectivement la plus dense, la plus profonde et nette &#233;motionnellement. Je n'ai aucun mal &#224; la trouver. Il me demande de la lui transmettre et qu'il va, lui, y d&#233;poser un objet. Je pose cette image sur la table, c'est ce qu'il m'a demand&#233; de faire, puis je la reprends : on va cr&#233;er, puis supprimer de nouveau, une douleur, un souvenir. Il y a maintenant plusieurs ann&#233;es que j'ai pu me familiariser avec ces &#233;l&#233;ments si myst&#233;rieux de soi-m&#234;me, oh, juste une toute petite partie. J'en ai retrouv&#233; t&#233;moignage dans des th&#232;ses et recherches tr&#232;s savantes sur le chamanisme sib&#233;rien ou amazonien, ou les pratiques de respiration telles que d&#233;velopp&#233;es par le bouddhisme et m&#234;me, mais plus universellement, dans les chemins du r&#234;ve, mais laissons : je m'en vais souvent rejoindre cette image int&#233;rieure, qu'il m'a aid&#233; &#224; faire na&#238;tre, et parfois je l'y trouve assis qui m'attend. Ce n'est pas cela qu'on trouvera dans ce livre, mais certes le chemin que s'est ouvert lentement Jean-Claude n'est pas &#224; son terme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'est vou&#233; &#224; soigner, comprendre l'infinie complexit&#233; du corps, mais dans le but de soulager, affronter des pathologies qui restent si &#233;nigmatiques quant &#224; ce qui les d&#233;clenche, et ce qu'il peut y avoir de si injuste quant &#224; qui elles choisissent pour victimes. Du chemin int&#233;rieur qui y m&#232;ne, il n'est que tr&#232;s peu fait mention ici : l'humilit&#233; des grands.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, et nous sortons &#224; peine de ce deuil, l'irr&#233;versible maladie de Pauline, sa compagne, la m&#232;re de Nicolas et Caroline, et qui a partag&#233; avec lui l'ensemble de ce chemin. La petite maison de Reims bouscul&#233;e pour l'accompagnement de cette maladie. La rage &#224; la vaincre, et puis un jour, de retour &#224; la maison familiale du marais poitevin, nous accompagnions Pauline pour un autre voyage : &#171; les morts aussi &#233;mettent des fr&#233;quences &#187; dira sous le grand ciel qui recouvrait la tombe un lutteur qui ne se r&#233;signait pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La maison des grands-parents, dans ce labyrinthe des marais qu'il parcourt sans jamais se tromper, un jour on a d&#233;cid&#233; (je crois, et sans en parler, comme d'une &#233;vidence), l'ensemble de la communaut&#233; familiale, qu'elle serait la maison de Jean-Claude. Aujourd'hui encore, il y reste des traces de l'enfance, des outils, et l'air m&#234;me est celui qu'on a en partage, mais dans cette maison il voit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l&#224; qu'on a termin&#233; ce livre qu'il a dict&#233;, qu'ensemble on a relu et travaill&#233;, puisqu'il m'a donn&#233; cette chance-l&#224; de l'y accompagner : le coup de foudre de nos dix-sept ans, il se r&#233;sout dans cette paix, ou ces nouveaux myst&#232;res. Une vie selon son choix, et qui nous a donn&#233; &#224; tous.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>de la vie de l'auteur avant Internet, reportage </title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>audio &amp; video</dc:subject>
		<dc:subject>Bergounioux, Pierre </dc:subject>
		<dc:subject>web, &#233;crans, r&#233;seaux</dc:subject>
		<dc:subject>Michon, Pierre</dc:subject>
		<dc:subject>Gracq, Julien </dc:subject>
		<dc:subject>Novarina, Val&#232;re </dc:subject>
		<dc:subject>librairie, biblioth&#232;que</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;archives &#034;Qu'est-ce qu'elle dit Zazie&#034; ou comment ranger ses livres (en 1994)&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique48" rel="directory"&gt;autobiographies partielles&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot581" rel="tag"&gt;librairie, biblioth&#232;que&lt;/a&gt;

		</description>


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&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;
Impossible de reprendre cette vid&#233;o sur ma cha&#238;ne YouTube, l'INA bloque les droits. Je l'ins&#232;re donc &lt;a href=&#034;https://www.patreon.com/posts/54716721&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;dans l'espace Patreon de mon site&lt;/a&gt;, au moins l&#224; ils ne peuvent pas acc&#233;der.
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;C'est toujours un exercice difficile de se regarder ou s'entendre soi-m&#234;me &#224; distance, mais l&#224;, vingt ans (sais plus de quand date cet enregistrement, mais on a quitt&#233; cette maison en ao&#251;t 94) il y a prescription.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La voix qui m&#232;ne l'entretien, celle de Jean-Baptiste Harang, toujours critique &#224; Lib&#233;ration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;mission : la fabuleuse et inventive &lt;i&gt;Qu'est-ce qu'elle dit Zazie ?&lt;/i&gt;, cr&#233;&#233;e par Jean-Michel Mariou. Voir aussi sur Tiers Livre &lt;a href='https://tierslivre.net/spip/spip.php?article856' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Les nouveaux malfaiteurs&lt;/a&gt; avec Pascal Quignard, Jean Echenoz, Pierre Michon, Pierre Bergounioux. Une fa&#231;on d'appr&#233;hender autrement la litt&#233;rature et d'en parler. Temps glorieux de la t&#233;l&#233;vision publique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gr&#226;ce &#224; l'INA, ces archives sont librement consultables (mais pourquoi l'INA, organisme public, nous contraint &#224; supporter 1 pleine minute de publicit&#233; de m... avant chaque visionnage ?). Je n'en aurais pas parl&#233; si ne me frappe pas que ce sont mes derniers mois de la vie d'avant Internet. Des tas et tas de choses ont chang&#233;. On s'&#233;tait install&#233; l&#224; parce qu'on avait fond&#233; &#224; Montpellier - La Paillade la &lt;i&gt;Boutique d'&#233;criture&lt;/i&gt;, qui existe toujours, de la m&#234;me fa&#231;on que je pratique toujours l'atelier d'&#233;criture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ordinateur, c'&#233;tait mon deuxi&#232;me &#8211; le premier, un Atari 1040, servait justement &#224; la Boutique d'&#233;criture o&#249; il sera vol&#233; l'ann&#233;e suivante. L&#224;, on aper&#231;oit ce qui &#233;tait pour moi une r&#233;volution : le PowerBook 145 d'Apple qu'on appelait encore MacIntosh. Monochrome, disque dur 45 Mo et &#231;a me semblait tellement grand que je l'avais appel&#233; Oc&#233;an (je ne donne plus de nom &#224; mes disques durs depuis longtemps). La r&#233;volution du PowerBook 145, avec ses 40 minutes de batterie, c'&#233;tait de disposer d'un objet au format d&#233;j&#224; proche de celui des carnets.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je l'aper&#231;ois parce que je sais ce que c'est : j'avais d&#233;j&#224; un modem Olitec 56k qui servait de fax/r&#233;pondeur/modem (le &lt;i&gt;protocole X-modem&lt;/i&gt; par lequel on parvenait &#224; s'envoyer des fichiers...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s : le temps passe (on aper&#231;oit la poussette sur le seuil, &#231;a c'&#233;tait film&#233; sans mon autorisation).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les livres, les m&#234;mes que ceux dont je parle, je les ai toujours. J'ai aussi les m&#234;mes planches et &#233;tag&#232;res (ci-dessus), celles avec des briques le long du mur du garage &#8211; un autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma surprise &#224; ma propre biblioth&#232;que, ce n'est pas que j'y aie moins recours, c'est qu'elle est moins bien rang&#233;e aujourd'hui, m&#234;me si beaucoup plus de bouquins entass&#233;s (sur deux &#233;paisseurs au lieu d'une) tout simplement parce qu'un % consid&#233;rable de ma (mes ?) lecture (s ?) pass&#233; dans le support num&#233;rique. M&#234;me les contemporains, chaque fois que possible, histoire de disposer au moins du moteur de recherche et de la transportabilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les principes de rangement, par sortes de &lt;i&gt;solos&lt;/i&gt;, coin des livres de et sur Proust, de et sur Michaux, ou Baudelaire, ou Rabelais, ou Artaud etc, principe de rangement qui continue de pr&#233;-valoir et pour la biblioth&#232;que papier, et pour le disque dur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne sais pas si j'aurais le culot aujourd'hui de faire visiter ma biblioth&#232;que (longtemps que je n'accepterais plus l'id&#233;e qu'une t&#233;l&#233; vienne tourner chez moi, mais aussi il n'y a plus &lt;i&gt;Zazie&lt;/i&gt;), par contre, beaucoup &#224; parler sur comment on organise et pratique ses ressources num&#233;riques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; noter que des auteurs dont je parle, Novarina avait d&#233;j&#224; un PowerBook 100 (le vrai mini anc&#234;tre des ordis portable), Bergounioux un Mac chez lui depuis 1984 (mais juste pour recopier) et Pierre Michon &#224; l'&#233;poque un Amstrad. Julien Gracq certainement pas d'ordinateur, mais quand je l'ai visit&#233; quelques ann&#233;es plus tard un lecteur DVD devant sa t&#233;l&#233;, avec t&#233;l&#233;commandes pour ses docus d'histoire ou ses enregistrements d'op&#233;ra.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma premi&#232;re connexion &#224; Internet s'effectuerait en septembre 1996, je crois que c'&#233;tait avec mon troisi&#232;me ordi, un PowerBook 800 (toujours avec &#233;cran monochrome) et un modem Olitec 92k.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rectif de politesse : j'avais abr&#233;g&#233; pour la t&#233;l&#233;, mais l'anecdote cit&#233;e de Kafka et Stendhal disant &#224; propos du Quichotte presque la m&#234;me phrase (&#171; Il faut relire Don Quichotte tous les ans pour l'un &#187;, &#171; Il faut relire le Don Quichotte &#224; chaque &#233;tape de sa vie &#187; pour l'autre) est vraie &#233;videmment.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>voyages | de quoi je me souviens de Bhaktapur ? </title>
		<link>https://tierslivre.net/spip/spip.php?article4123</link>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>autobiographies partielles</dc:subject>
		<dc:subject>Asie &amp; Japon</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;N&#233;pal, 1979 : d'une transaction qui ne s'est pas faite&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique48" rel="directory"&gt;autobiographies partielles&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot250" rel="tag"&gt;autobiographies partielles&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot333" rel="tag"&gt;Asie &amp; Japon&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton4123.jpg?1427356751' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff4123.jpg?1427356760&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; 25/04/2015 : tremblement de terre &#224; Katmandu, pens&#233;es pour le N&#233;pal.
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; une premi&#232;re version de ce texte a &#233;t&#233; &#233;crite pour l'exp&#233;rience web et livre &lt;i&gt;Tumulte&lt;/i&gt; (Fayard, 2006), &#224; partir des souvenirs d'un bref voyage effectu&#233; au N&#233;pal en avril 1979, sans pratique photographique associ&#233;, et carnets d&#233;truits (je le regrette parfois) en 2003 ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; photographies ci-dessus &#169; Google Earth reprises LightRoom.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;De quoi je me souviens de Bhaktapur ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;tais depuis deux mois &#224; Bombay, j'avais droit &#224; un aller retour France et une semaine de cong&#233;s, au retour je me ferais tancer par les amis de mon service, qui disaient qu'avec des pratiques comme les miennes l'usine pourrait tr&#232;s bien dire que termin&#233;, les retours chaque deux mois dans les s&#233;jours longs &#224; l'&#233;tranger : moi, j'avais pr&#233;f&#233;r&#233; partir au N&#233;pal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De l'aller je n'ai pas souvenir, ni de Delhi o&#249; probablement j'avais chang&#233; d'avion, ni de comment j'avais rejoint le centre de Katmandu. Je n'avais pas pris d'h&#244;tel, mais pos&#233; mon sac tr&#232;s ordinaire dans un de ces h&#233;bergements collectifs, un dortoir pour huit ou dix personnes : de cela non plus, pas vraiment souvenir, sauf l'int&#233;rieur de la pi&#232;ce et des lits une place align&#233;s, aucun visage, aucune voix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les d&#233;ambulations dans la ville sont pr&#233;cises. La t&#234;te vous renvoie encore des g&#233;om&#233;tries de rues, les visages de rues : apr&#232;s deux mois &#224; Bombay, on quittait la pauvret&#233; nue. Du soir, je revois les empilements des toits de pagode.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais beaucoup march&#233; le second jour. J'&#233;tais accoutum&#233; d&#233;j&#224; de me v&#234;tir non pas &#224; l'indienne, mais probablement sur le blue-jean europ&#233;en de ces chemises achet&#233;es pour rien &#224; Bombay, doubl&#233;es d'un gilet sans manche. Ils en avaient &#233;t&#233; bien surpris, les ouvriers du centre nucl&#233;aire, o&#249; les contrema&#238;tres et ing&#233;nieurs tenaient &#224; honneur de se v&#234;tir fa&#231;on occident, et la premi&#232;re fois m&#234;me les grands chefs &#233;taient venus jeter un &#339;il, &#231;a ne plaisait pas vraiment mais j'avais ces sandales taill&#233;es sur le trottoir dans un pneu de camion directement au contour de votre pied, et mon travail &#233;tait fait. Du second jour, je me souviens avec pr&#233;cision de deux moments immobiles et d'une travers&#233;e, un d&#233;placement. L'un de ces moments &#233;tait en surplomb d'une rivi&#232;re et d'un pont, c'&#233;tait un lieu de pratiques fun&#233;raires, j'&#233;tais rest&#233; longtemps assis avec un carnet. J'avais en grippe toute id&#233;e de photographie, et il me semble que je me souviens avec pr&#233;cision des couleurs, des mouvements et des sons parce que j'&#233;tais l&#224; &#224; noter et d&#233;crire, j'en faisais un exercice, et me disais que cela devait &#234;tre bien b&#234;te, d'en pr&#233;tendre capter une image par des moyens m&#233;caniques et chimiques (je ne crois pas, d &#8216;ailleurs, avoir connaissance des textes de Baudelaire sur la photographie, dont je r&#233;illustrais l'erreur). L'autre moment immobile c'&#233;tait dans une cour ext&#233;rieure de temple, des moines chantaient et s'accompagnaient de percussion, c'&#233;tait un moment tr&#232;s lent et r&#233;p&#233;titif infiniment. J'&#233;tais accoutum&#233; par Bombay &#224; demeurer assis au sol et entendre ces musiques. Du moment mobile, je me souviens parce que c'&#233;tait &#224; l'&#233;cart de la ville, je revois une longue descente et de l'herbe, le fonds plus pr&#233;cis des montagnes, puis les visages aux yeux une fente plus accentu&#233;e dans un trait plus circulaire des exil&#233;s tib&#233;tains : une ville &#224; l'&#233;cart de la ville, les Tib&#233;tains. Et puis ces trois coupoles, dont j'avais lentement fait le tour : des coupoles blanches, &#224; l'ovale se hissant peu du sol, mais surmont&#233;es d'oriflammes lourdes. Autour, dans la paroi blanche, les moulins &#224; pri&#232;re us&#233;s de tant de mains. A la troisi&#232;me j'avais os&#233; moi aussi, et fait tourner le bronze. Du soir, je reparlerai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain j'avais cherch&#233; comment me rendre &#224; Bhaktapur. Un jeune type, &#233;quip&#233; d'une voiture, m'avait propos&#233; ses services. La r&#232;gle &#233;tait de n&#233;gocier, mais ces n&#233;gociations m'ont toujours r&#233;puls&#233;, j'ai d&#251; le regarder pour qu'il comprenne cela, que je m'en fichais un peu, mais que ce n'&#233;tait pas une raison pour m'escroquer. Je ne crois pas qu'il m'ait escroqu&#233;, il m'a propos&#233; une somme &#224; peine sup&#233;rieure &#224; sa premi&#232;re proposition, celle que je me contrefichais de n&#233;gocier, et m'a dit que pour ce prix il voulait bien me promener toute la journ&#233;e, m'emmener &#224; des endroits o&#249; les gens ne vont pas. Je lui ai dit que d&#233;j&#224;, la veille, j'&#233;tais dans des endroits o&#249; je n'avais pas vu beaucoup de touristes : de fait, ils s'&#233;loignaient peu du quartier des pagodes et des &#233;choppes, nul &#171; rose &#187; dans la ville tib&#233;taine. On est parti.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me souviens qu'avant Bhaktapur on &#233;tait sur un chemin de montagnes, on passait dans les exploitations minuscules, et qu'il s'&#233;tait gar&#233; &#224; quelques centaines de m&#232;tres d'un hautain monast&#232;re &#224; flanc de pente, m'avait dit qu'il attendrait. J'ai d&#251; y passer une bonne heure. Ensuite nous &#233;tions &#224; Baktapur : je me souviens d'une rue en pente &#233;troite et peupl&#233;e, et d'&#233;choppes sombres. J'avais achet&#233; une toile peinte, rapport&#233;e roul&#233;e et qui m'a accompagn&#233; longtemps, dans les chambres, ensuite. Je ne l'ai plus. J'ai souvent regard&#233; depuis des photographies de Bhaktapur : je ne reconnais pas. Ma m&#233;moire auditive est plus pr&#233;cise que ma m&#233;moire visuelle, il me semble associer &#224; Bhaktapur sans voiture quelque chose d'ouvert, circulant et limpide, o&#249; s'effa&#231;ait le grand bruit de Bombay, un peu comme en occident nous avons Venise pour lac&#233;rer et ouvrir le bruit de la ville. J'ai souvenir qu'au cr&#233;puscule le jeune type avec la voiture, qui parlait facilement, m'avait montr&#233; d'autres lieux, d'autres temples, et qu'au soir j'avais rajout&#233; une somme, de mon propre gr&#233;, &#224; la somme initialement convenu : j'&#233;tais plus riche, et de beaucoup. J'ai toujours gard&#233; grande dette &#224; cette journ&#233;e particuli&#232;re, et pourtant, &#224; vingt-six ans de distance, voil&#224; le peu que j'en conserve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est probablement ce soir-l&#224; que j'&#233;tais tomb&#233; sur ce type, un Anglais. J'avais faim de deux jours &#224; se ravitailler au hasard, sans vraiment m'arr&#234;ter (j'ai vingt kilos de plus que ce que je pesais &#224; ce premier retour d'Inde), j'avais d&#251; entrer dans un restaurant pour de vrai. Le type &#233;tait &#224; la table voisine. Il y avait deux mois que l'anglais &#233;tait ma langue quasi exclusive, on avait &#233;videmment &#233;chang&#233;. Il s&#233;journait beaucoup &#224; Katmandu, restait &#233;vasif sur ses activit&#233;s. Il ne semblait pas li&#233; &#224; ces types &#233;maci&#233;s qui vivaient d'opium. Il semblait chasseur, mais je n'avais pas crainte. Il m'avait propos&#233; de marcher dans le Katmandu de la nuit : sensation de rues en cascades, d'un monde &#233;troit et rempli d'angles, aux lumi&#232;res rares, o&#249; je ne serais pas all&#233; seul, et qui reste obsessivement pr&#233;sent dans les r&#234;ves. Puis nous buvions de la bi&#232;re dans un &#233;tablissement d&#233;sert. Il avait sorti d'un sac de cuir qui ne le quittait pas (moi aussi j'avais un de ces sacs viss&#233; au corps, avec le passeport, l'argent et mon carnet &#224; &#233;crire) un tissu duquel il avait extrait une forme ovo&#239;de et l&#233;g&#232;re, me proposant de la soupeser : objet &#233;trangement lisse, objet dou&#233; de rides plus &#233;tranges encore. J'ai compris que simplement il souhaitait me le vendre. Si la conversation s'&#233;tait si facilement engag&#233;e ce soir, si on avait d&#233;ambul&#233; dans ces rues et traverses o&#249; Katmandu trouvait fascination ancestrale, c'&#233;tait pour me vendre son tr&#233;sor, et pas rien. J'ai souvenir de cette conversation, qu'il pr&#233;tendait que son tr&#233;sor valait bien cinq mille dollars &#224; New York, o&#249; lui-m&#234;me se rendrait le mois prochain pour le vendre, mais qu'&#224; Londres ou Paris on en tirerait all&#232;grement quatre mille, mais si moi j'avais confiance, si moi je voulais embarquer la chose et la n&#233;gocier en Europe, il me la laissait &#224; deux mille : lui pour cette somme vivait quatre mois &#224; Katmandu, et largement, et y n&#233;gocierait d'ici l&#224; d'autres de ces objets dont les Tib&#233;tains avaient pr&#233;f&#233;r&#233; accompagner leur exil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il m'a dit qu'il s'agissait pour eux d'objets v&#233;n&#233;r&#233;s de longtemps. Que les kystes et tumeurs trouv&#233;s chez les tr&#233;pan&#233;s &#233;taient gard&#233;s dans les temples. Que la tr&#233;panation &#233;tait attest&#233;e depuis un mill&#233;naire et plus, et que ces objets pouvaient avoir cet &#226;ge, c'est en Europe qu'on me le dirait, alors je pourrais en tirer encore bien plus cher. J'ai compris qu'il avait certaine habitude de ces passages en douane, et que les types comme lui &#233;taient plus surveill&#233;s, il me l'affirmait, que ceux qui en &#233;taient comme moi &#224; leur premier voyage. Bien s&#251;r l'objet qu'il me proposait &#233;tait interdit de commerce et d'exportation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux mille dollars c'&#233;tait quand m&#234;me une somme. Depuis vingt-six ans je m'interroge. J'ai un souvenir tr&#232;s pr&#233;cis de la l&#233;g&#232;ret&#233; et du contact de ce qu'il me pr&#233;sentait comme un vieux kyste ou tumeur issue d'ancienne tr&#233;panation. Objet infiniment fragile, et ces rides qui dessinaient presque en transparence un myst&#233;rieux langage. Il me semble que si j'avais accept&#233; la n&#233;gociation avec lui, dont je ne sais m&#234;me pas le nom (il me l'avait recopi&#233; sur mon cahier ver, le cahier d&#233;truit, de fa&#231;on &#224; ce que je puisse le retrouver le lendemain, quand j'aurais d&#233;cid&#233;), je ne l'aurais pas revendu. Je l'aurais gard&#233; enroul&#233; dans ce tissu, je l'aurais gard&#233; &#224; proximit&#233; de ma table d'&#233;criture. Il me semble, et j'avance chaque mot en le soupesant comme je me souviens de ma main droite soupesant l'objet, et de la paume gauche en effleurant les rides, que je ne serais pas diff&#233;rent aujourd'hui de ce que je suis : je me vois au m&#234;me endroit, prof&#233;rant les m&#234;mes mots. Tout autour de moi, les enfants, les villes, les livres est identique. Il me semble que peut-&#234;tre une autre pr&#233;sence se serait instaur&#233;e, et que si je l'ai manqu&#233;e, ce que j'ai manqu&#233; m'est inaccessible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai pour ami &#224; Kiel un chirurgien sp&#233;cialis&#233; dans ces interventions. Il y dispose d'une clinique tr&#232;s moderne, parle cinq langues, et m'explique &#224; chaque visite, ou lorsque les Mehdorn passent en France, ce qu'il en est des progr&#232;s de sa sp&#233;cialit&#233;, la plasticit&#233; du cerveau, ou ces nouvelles op&#233;rations qu'il effectue sans anesth&#233;sie, tandis qu'un assistant interroge sans cesse le patient sur d'&#233;l&#233;mentaires op&#233;rations logiques. Parfois il nous fait rire : admirant la pratique chinoise d'anesth&#233;sie par acuponcture, et disant l'&#233;tonnement r&#233;ciproque de confr&#232;res chinois, parce que lui, le chirurgien Mehdorn, amateur de voitures rapides et de voyages lointains, est parfaitement ambidextre et peut manier les baguettes du repas de la main droite comme de la gauche. Depuis des ann&#233;es, il se rend deux fois par an &#224; Archangelsk. Est-ce que je sais o&#249; est Archangelsk ? Oui, je le savais par Simenon, dont un roman se passe sur un bateau qui se rend l&#224;-haut, par del&#224; le cercle arctique. L&#224;-bas, il op&#232;re sans machine ni informatique. Il m'a montr&#233; sa trousse. Il aime aussi collectionner les anciens outils de chirurgie, et surtout ceux qui t&#233;moignent d'une utilisation pour le cerveau. C'est une trousse de beau cuir patin&#233;. Il dit qu'elle ne date que des ann&#233;es cinquante, mais que tout l&#224;-bas dans l'h&#244;pital en est rest&#233; aux ann&#233;es cinquante. Il dit que deux semaines l'an il va &#224; Archangelsk et op&#232;re avec ces instruments-l&#224;. Il y a une scie pour l'os de la t&#234;te. Mon effroi le fait rire. Il dit simplement que c'est important, pour eux chirurgiens, de ne pas oublier cela, ce m&#233;tier, et il montre ses deux mains. Je lui ai parl&#233; de l'&#233;trange objet qu'on m'avait propos&#233; ce soir-l&#224;, au Nepal : il m'a dit qu'il me l'aurait volontiers achet&#233;, lui, et bien plus cher encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J''ai encore pass&#233; deux jours &#224; Katmandu, dont toute une journ&#233;e dans ces camps d'exil&#233;s du Tibet, o&#249; on vous accueillait favorablement, sans &#234;tre choqu&#233; de votre curiosit&#233;. Le dernier jour, j'ai march&#233; des kilom&#232;tres, en direction des montagnes, mais les montagnes &#233;taient loin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque je suis reparti, un tout petit avion &#224; h&#233;lice d'une quarantaine de places attendait pour Calcutta. On s'est envol&#233; avec quatre ou six heures de retard. On survolait les glaciers, les pr&#233;cipices, c'&#233;tait visuellement hypnotique. Les trous d'air, secousses, d&#233;crochements, une exp&#233;rience &#233;videmment qu'on ne renouvelle pas deux fois dans sa vie, du moins volontairement. Je m'&#233;tais mentalement abandonn&#233;. Il y avait eu cette journ&#233;e &#224; Bhaktapur : c'&#233;tait une r&#233;compense suffisante, un aboutissement peut-&#234;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; Calcutta, mon avion &#233;tait parti &#233;videmment, et les suivants remplis, les listes d'attente elles-m&#234;mes cons&#233;quentes. Je n'avais plus d'argent, et pas moyen de m'en procurer : les a&#233;roports, cette fin des ann&#233;es soixante-dix, n'&#233;taient pas les villes parfaites qu'ils sont aujourd'hui. J'avais pu envoyer un t&#233;l&#233;gramme au Bhabha atomic research center : retour d&#233;cal&#233; de vingt-quatre heures, pas d'inqui&#233;tude. Aucun des gens avec qui je travaillais &#224; Bombay n'avait voyag&#233; au N&#233;pal. De fait, j'aurais plut&#244;t souhait&#233; le Kashmir : la situation politique ne s'y pr&#234;tait pas. Le mot Kashmir m'est toujours rest&#233; comme un r&#234;ve, une incompl&#233;tude.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai parl&#233; de ces vingt-quatre heures sans sommeil ni repas, dans l'enceinte hors temps et hors heures de l'a&#233;roport qui est ma seule connaissance de Calcutta : j'avais &#233;crit, beaucoup &#233;crit, &#233;crit sans discontinuer, et c'est probablement ce cahier vert, termin&#233; l&#224;-bas, dont je regrette le plus la destruction, &#224; Marseille, l'hiver 1983. Pas un regret franc, ou int&#233;ress&#233;, plut&#244;t, &#224; distance, une curiosit&#233; : ce que j'y avais &#233;crit du N&#233;pal, dans la secousse de ce voyage pr&#233;caire, et l'Himalaya survol&#233; en avion &#224; h&#233;lice, j'aurais aim&#233; une fois, &#224; distance, le relire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai crois&#233; bien souvent depuis lors des voyageurs, de vrais voyageurs, et pas forc&#233;ment baroudeurs ; tel biblioth&#233;caire timide, tel administrateur culturel de mairie, des escaladeurs de Kilimandjaro, des &#233;veilleurs de cit&#233;s anciennes au d&#233;sert ou dans les replis des Andes, qui chaque &#233;t&#233; s'envolent pour les lointains avec un sac maigre. Pour moi, j'ai v&#233;cu depuis lors dans cette incompl&#233;tude que r&#233;veille le nom Kashmir, et cette journ&#233;e de Bhaktapur qui fut comme l'extr&#233;mit&#233; de toute route possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste l'&#233;trange objet d&#233;pli&#233; du tissu, par ce type dont je revois vaguement la p&#226;leur du visage et le profil en couteau, la langue anglaise que nous avions provisoirement en partage et l'odeur sombre des lampes &#224; p&#233;trole qui &#233;clairaient la nuit, les bi&#232;res aval&#233;es dans l'attente pour lui de la transaction, dans l'aventure pour moi d'un franchissement soudain mat&#233;rialis&#233; : myst&#232;re disponible de la t&#234;te entrouverte.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>la sc&#232;ne est &#224; Buthrot (id&#233;e pour un film)</title>
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		<dc:date>2017-08-07T03:30:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Racine, Jean</dc:subject>
		<dc:subject>Gr&#232;ce, M&#233;diterran&#233;e</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;de l'imaginaire des lieux dans les vers de Racine&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot505" rel="tag"&gt;Gr&#232;ce, M&#233;diterran&#233;e&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton942.jpg?1459631402' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='150' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff942.jpg?1459631407&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; ce 7 ao&#251;t 2017, il y a juste 10 ans de ce voyage...
&lt;p&gt;&#8226; et ici la &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/krnk/spip.php?article135&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;balade photo&lt;/a&gt; &#224; Butrint, Albanie, &#233;t&#233; 2007.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans la biblioth&#232;que irr&#233;ductible, ces quelques textes dont nous sommes faits, et sans lesquels nous ne serions pas dans la contrainte d'&#233;tudier, d'&#233;crire, simplement pour leur pr&#233;sence, le sentiment qui s'y forge de la langue, sa musique et son rythme, sa lumi&#232;re propre aussi, bien s&#251;r le nom de Baudelaire, mais partout, et comme Proust ou Claudel ou Giraudoux (sans doute le meilleur analyste de Racine) et jusqu'&#224; Sarraute cette &#233;l&#233;vation de Racine. Et c'est totalement irrationnel : une forme aussi ferm&#233;e, cinq actes, entr&#233;es et sorties r&#233;gl&#233;es, mont&#233;e western &#224; la fin (mais toujours racont&#233;e, dite par celle ou celui qui en revient effray&#233;), et puis douze ans de sa vie, douze pi&#232;ces et au revoir (je ne vais pas v&#233;rifier, qu'on refasse le compte en pi&#232;ces et en ann&#233;es, en comptant Esther et Athalie ou pas : Racine s'absente, Racine s'oublie, et quand il revient avec ces d&#233;monstrations d'&#233;l&#232;ve pour Mme de Maintenon, il est encore Racine &#8211; celui qui compte, et pas le bourgeois de cour d&#233;crypt&#233; dans Saint-Simon).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et tant de myst&#232;res. Voir article &lt;i&gt;oui&lt;/i&gt; dans &lt;i&gt;Quelques-uns&lt;/i&gt; de Camille Laurens : pourquoi quatre pi&#232;ces de Racine commencent-elles par &lt;i&gt;Oui&lt;/i&gt;, et qu'est-ce qui s'en induit d&#232;s l'incipit pour le tragique ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le myst&#232;re Racine, aussi, ces lignes qui pr&#233;c&#232;dent la pi&#232;ce : voil&#224; l'argument, voil&#224; o&#249; je l'ai pris, voil&#224; comment j'en fais une fiction en m'&#233;loignant et de ma source litt&#233;raire et de mes sources historiques. On nous donne l'&#233;nigme pli&#233;e avant de nous aspirer dans le d&#233;pli, l'architecture de ce qui tient en trois lignes (ou une seule : le &lt;i&gt;dimisit invitus invitam&lt;/i&gt; de &lt;i&gt;B&#233;r&#233;nice&lt;/i&gt; en &#233;tant le sommet&#8230;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais aussi le myst&#232;re du lieu : relire Giraudoux (&lt;i&gt;Essais sur le th&#233;&#226;tre&lt;/i&gt;, en Folio), relire Claudel (ses &lt;i&gt;Conversations sur Racine&lt;/i&gt;, &#224; propos du &lt;i&gt;coup d'archet&lt;/i&gt; de Racine et sous l'&#233;branlement de d&#233;part : mais &#224; quoi pense l'acteur qui ne dit rien pendant la tirade de son coll&#232;gue ?). Racine n'a pas de g&#233;ographie, sinon celle de la sc&#232;ne et des mouvements qui la traversent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les mouvements d'apparition et disparition, mots qui conviendraient presque mieux qu'entr&#233;e et sortie, organisent seuls l'espace stable qui est le territoire &#8211; non pas de la parole &#8212;, mais de la relation de la parole &#224; nous, qui l'entendons dans son d&#233;ploiement : son adresse. Alors l'imaginaire est ouvert, et dans &lt;i&gt;Andromaque&lt;/i&gt; ce qui revient dans le texte, c'est un mot tissu, un mot nappe, un mot presque ind&#233;fini par sa rime f&#233;minine : &lt;i&gt;l'&#201;pire&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;Je sais que pour r&#233;gner elle vint dans l'&#201;pire&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Mais au d&#233;but d'&lt;i&gt;Andromaque&lt;/i&gt;, il s'agit d'un nom plus rocheux, et une localisation bien pr&#233;cise :&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;La sc&#232;ne est &#224; Buthrot, ville d'&#201;pire.&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Alors voil&#224;, nous y sommes, &#224; Butrint, et c'est changer de monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'avais jamais ouvert une carte pour relire Racine. L'&#201;pire &#233;voquait des montagnes, et les bateaux venaient jusqu'aux palais, puisqu'&#224; tout palais on arrive en bateau de guerre et qu'ils doivent en permettre d&#232;s l'acte IV la fuite rapide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une c&#244;te montagneuse sur des centaines de kilom&#232;tres. Et puis, l&#224;, dans ce coude qui verrouille l'Adriatique (les V&#233;nitiens l'avaient bien compris), un marais entre un lac int&#233;rieur et un presque estuaire. Une poche refuge, ouvrant sur une plaine inond&#233;e. Le canal qui remonte de la mer &#224; l'antiquit&#233;. Au bout est l'&#238;le.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour traverser le canal il y a ce bac : c'est peut-&#234;tre lui, d'abord, qui fait changer de monde, un radeau sur f&#251;ts de 200 litres tir&#233; par un treuil, il y a le m&#234;me dans une nouvelle de Tolsto&#239;, et aussi je crois dans &lt;i&gt;La Maison des morts&lt;/i&gt; de Dostoievski. Sur le bac, s'empilent les Mercedes troisi&#232;me main dont l'Albanie, dans son d&#233;nuement et la fa&#231;on dont l'Europe lui tourne le dos, semble s'&#234;tre fait le d&#233;positaire international et unique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De l'autre c&#244;t&#233;, la pierraille de Kwamil, avec son b&#233;ton plant&#233; dans la caillasse, les chantiers ind&#233;finis et ce petit centre commercial en vitrine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Butrint est une &#238;le, reste une &#238;le. Les fouilles, depuis 1928, en ont exhum&#233; &#224; peine un tiers. Alors on d&#233;ambule dans ce qui ne d&#233;pend pas des guerres ni des hommes : le ciel, les arbres, la poussi&#232;re. L'ombre de ce qui est mauvais, et qui est partout sous-jacent dans (Andromaque&lt;/i&gt;, la fin d'une guerre et ce qui ne finit pas apr&#232;s la guerre :&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;Mais que ma cruaut&#233; survive &#224; ma col&#232;re ?&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Je laisse le point d'interrogation, mais lire imp&#233;rativement Georges Forestier sur son absence dans l'&#233;dition originale, la ponctuation de Racine notant l'inflexion vocale et non pas la s&#233;mantique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et les derniers occupants permanents de Butrint furent les soldats de Mussolini qui y install&#232;rent une base, voir le &lt;i&gt;D&#233;sert des Tartares&lt;/i&gt;, pour ajouter un alin&#233;a de plus &#224; l'histoire des d&#233;pe&#231;ages de la Gr&#232;ce.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc nous voici au travail : ici, l'&#233;paisseur des pierres et leur technique d'assemblage signe leur &#226;ge. Il y a la ville de Pyrrhus, et la ville grecque plus tardive. Puis les &#233;poques romaines, militaires ou commerciales, les temples reconvertis. Les chr&#233;tiens ensuite, et leurs basiliques. Puis la forteresse des V&#233;nitiens, et celle de Soliman Pacha : ville des morts. Et, dans ce marais, on dirait qu'elle s'enfonce, l'eau est partout dans les ruines. On marche sur des planches.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un lieu en particulier les incarne tous : la porte monumentale de la ville sur le canal. Et l'autre porte aussi, celle que cite Virgile, dans l'argument que reprend Racine en t&#234;te de sa pi&#232;ce : les blocs de pierre superpos&#233;s ont quelque chose de titanesque, d'un d&#233;finitivement immobile que rien ne saurait d&#233;faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si donc on tourne ici Andromaque en d&#233;cor r&#233;el, que risquons-nous de perdre de Racine ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y a pas de naturalisme possible. Le lieu auquel on revient sans cesse, c'est le th&#233;&#226;tre m&#234;me. L'autel o&#249; meurt Pyrrhus, il est l&#224; au chevet du th&#233;&#226;tre. L'all&#233;e o&#249; para&#238;t le roi, pour &#234;tre sur le chemin d'Oreste, c'est ce pavement o&#249; on devine du marbre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les conciliabules pour la vengeance d'Hermione, il leur faut l'ombre de ce plus vieux rempart o&#249; la ville est encore dans la terre. Ici, on doit s'enfoncer de notre surface de maintenant pour descendre vers le sol antique : on marche sur le toit d'une ville souterraine inaccessible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant &#224; Andromaque : elle passe. Sur les chemins de l'&#238;le, sur les &#233;chapp&#233;es donnant sur le canal antique, sur l'horizon bleu des montagnes, Andromaque court ou marche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non, on ne filmera pas Andromaque parmi des ruines, sous pr&#233;texte que l&#224;, dans Butrint, est situ&#233;e l'action de la pi&#232;ce.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est encore une fois la conjonction du langage et du monde qu'il faut ouvrir : &#224; prononcer les mots dans la lumi&#232;re de maintenant, sur cette sc&#232;ne que je touche de la main et qui &#233;tait d&#233;j&#224; le lieu des rituels au temps de l'apr&#232;s Troie (non, le th&#233;&#226;tre semble dater du IV&#232;me si&#232;cle d'avant notre erre, mais le peuplement n&#233;olithique atteste d'une occupation permanente depuis longtemps), c'est poser la question m&#234;me de ce qui nous entoure, g&#233;ographiquement, temporellement, dans ce que nous ouvrons de la langue terriblement lumi&#232;re de Racine :&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt; Captive, toujours triste, importune &#224; moi-m&#234;me&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Alors la question est aussi au vieux bac et son treuil, et ce qu'il devient dans Tolsto&#239;, la question est au b&#233;ton sur la roche de Kwamil, et l'odeur d'&#233;chappement des vieilles Mercedes albanaises, puisque nous sommes &#224; Butrint.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le film d'&lt;i&gt;Andromaque &#224; Butrint&lt;/i&gt;, nous ajoutons &#224; nos rep&#233;rages ces h&#244;tels g&#233;ants que les banques grecques semblent d&#233;poser pour un futur encore indatable : l'avenir de ces c&#244;tes n'est-il que pour y huiler les touristes ? Il semble que le Club Med ait revendu &#224; prix d'aujourd'hui ses possessions us&#233;es et trois fois rentabilis&#233;es sur Corfou pour s'installer ici. Nous jouerons Hermione sur ces terrasses : elles appellent l'&#233;clat d'acier des phrases d'Hermione :&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt; Et ne voyais-tu pas, dans mes emportements,&lt;br&gt;
&lt;p&gt;Que mon coeur d&#233;mentait ma bouche &#224; tous moments ?&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;L'Unesco a inscrit Butrint &#224; son inventaire du patrimoine mondial, o&#249; elle rejoint St Kilda et la Loire &#224; Chinon, pr&#232;s de la centrale nucl&#233;aire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Racine se l'approprie : &lt;i&gt;la sc&#232;ne est &#224; Buthrot, ville d'&#201;pire&lt;/i&gt;, et nous y viendrons tourner, faire entendre cette langue o&#249; la porte monumentale donnait sur le vieux canal, et le front pos&#233; contre les moellons antiques, pour mieux entendre, et Andromaque mobile dans les escaliers, avec cette eau noire qui sourd du sol pour envahir la ruine et enfin la fondre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais nous filmerons &#224; Kwamil sur les &#233;tages nus de b&#233;ton, et, si ce n'&#233;tait pas si d&#233;risoire ou facile, Oreste pr&#233;parerait l'enl&#232;vement d'Hermione, et sa propre fuite &#224; la fin (quelle &#233;trange fin celle d'&lt;i&gt;Andromaque&lt;/i&gt;, quand il faudrait fuir et que toute fuite semble pourtant paralys&#233;e, d&#233;j&#224; condamn&#233;e : pourtant Racine ne savait pas la distance de l'&#238;le &#224; la mer par le canal sans &#226;ge, Oreste aurait une de ces Mercedes increvables, qu'un nuage de poussi&#232;re pr&#233;c&#232;de.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est Yalta qui a d&#233;cid&#233; que ce rebord des montagnes deviendrait la frange sud de l'Albanie, et serait retir&#233;e de l'&#201;pire. Tant mieux, sans doute : Enver Hodja a laiss&#233; l'abandon prot&#233;ger ce qui sinon serait devenu une attraction parmi les autres. Nous avons eu la chance de visiter Butrint.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Yalta &#233;tait d&#233;finitivement imb&#233;cile, jusque dans un d&#233;tail comme Butrint.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai appris aujourd'hui le vieux mot &lt;i&gt;Buthrot&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_548 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/ANDR3.jpg?1186564898' width='500' height='375' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>autobiographies partielles | avant la couleur</title>
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		<dc:date>2016-10-15T12:24:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Poitiers, Civray, Charente</dc:subject>
		<dc:subject>Terradillos, Jean-Luc </dc:subject>
		<dc:subject>Cogn&#233;e, Philippe</dc:subject>
		<dc:subject>Civray (Poitou-Charentes)</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;retour sur l'irruption progressive de la couleur dans le monde des ann&#233;es 60&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique48" rel="directory"&gt;autobiographies partielles&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot252" rel="tag"&gt;Poitiers, Civray, Charente&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot637" rel="tag"&gt;Terradillos, Jean-Luc &lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot832" rel="tag"&gt;Cogn&#233;e, Philippe&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot890" rel="tag"&gt;Civray (Poitou-Charentes)&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton4211.jpg?1439641407' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff4211.jpg?1439641414&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Rituel du num&#233;ro d'&#233;t&#233; sp&#233;cial d'&lt;a href=&#034;http://actualite-poitou-charentes.info/2015/07/lactualite-poitou-charentes-n109-face-a-la-couleur/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Actualit&#233; Poitou-Charentes&lt;/a&gt;, concoct&#233;e par Jean-Luc Terradillos, avec le m&#234;me art d'une invitation faite &#224; plasticiens, auteurs, scientifiques et c'est beau comme un vrai livre, &#231;a &#233;clate dans tous les sens. Je crois que tous les vieux routiers de cette incroyable revue, Claude Pauquet, Marc Deneyer, Claude Margat, Gilles Cl&#233;ment, et bien s&#251;r Denis Montebello, on a &#224; coeur de chercher ici un &#233;cart, une fronti&#232;re. En ouverture, un fort entretien avec Michel Pastoureau sur l'historicit&#233; de la perception des couleurs : &#171; La couleur est d'abord un ph&#233;nom&#232;ne de soci&#233;t&#233; &#187;. La fid&#233;lit&#233; &#224; des travaux de plasticiens souvent crois&#233;s ici &#8211; Monique Tello, Jacques Villegl&#233;, &lt;a href='https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot287' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Koichi Kurita&lt;/a&gt;, ou bien qu'il &#233;tait n&#233;cessaire de nous adjoindre, comme Philippe Cogn&#233;e. Noter aussi un entretien avec Pierre Bergounioux, pourtant non-poitevin : &lt;i&gt;Sortir du gris&lt;/i&gt;), et un &lt;i&gt;Tombeau de Opalka&lt;/i&gt; sign&#233; Jacques Roubaud.
&lt;p&gt;De mon c&#244;t&#233;, &#224; force des ann&#233;es, une sorte de de &lt;i&gt;suite&lt;/i&gt; selon terminologie musicale o&#249; revenir &#224; nouveau croiser la petite ville d'adolescence, &lt;a href='https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot252' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Civray&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le peu de photographies dont je dispose pour toutes ces ann&#233;es 70-80, c'est celle ci-dessus que j'avais propos&#233;e &#224; Jean-Luc comme accompagnement de l'article (Civray, 1965), c'est mon portrait par Philippe Cogn&#233;e qui remplace !&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;
&lt;div class='spip_document_6617 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/fb_cognee-540.jpg?1439641212' width='500' height='608' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Sp&#233;cial merci donc &#224; J-L, c'est son insistance toujours qui nous ram&#232;ne &#224; ce chantier qui est peut-&#234;tre, sur la dur&#233;e, un des plus collectifs auxquels il m'a &#233;t&#233; donn&#233; de m'associer, avec presque 20 ans au compteur...&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Fran&#231;ois Bon | Avant la couleur&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;em&gt;
apr&#232;s y avoir d&#233;log&#233; mon dessin colori&#233; &#224; la bouse de vache&#8232;&lt;/em&gt;&lt;br&gt;Gaston Chaissac, &lt;em&gt;Hippobosque au bocage &lt;/em&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La difficult&#233; en ce que la question de la couleur est double : ce qu'il y avait de couleur dans ce qui &#233;tait notre monde ordinaire, et ce que nous &#233;tions capable d'identifier et d'apprendre comme tel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas un point de d&#233;part exag&#233;r&#233; : par exemple, je suis parfaitement capable de cerner ce que j'ai pu entendre, et les perturbations techniques successives, gros poste radio, t&#233;l&#233;viseur puis transistors, magn&#233;to &#224; cassettes, autoradios, tourne-disques qui ont chang&#233; notre environnement sonore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Y a-t-il l'&#233;quivalent pour la perception des couleurs ? J'ai le souvenir d'un monde en noir et blanc pour ce qui est des hommes, sur fond d&#233;satur&#233; ou p&#226;le de paysages naturels &#8211; la mer est-elle jamais vraiment bleue ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et m&#234;me pour les paysages naturels, la question est double : bien s&#251;r que nous avions des pierres blanches, des nuits noires (en tout cas, les villes ne les &#233;clairaient pas comme aujourd'hui), toutes les gammes de verts, des tulipes dans les jardins (mais elles n'ont commenc&#233; qu'apr&#232;s que je sache lire, les Floralies de la Tranche-sur-Mer o&#249;, pr&#233;cis&#233;ment, soudain je d&#233;couvrais que les couleurs ne se r&#233;duisaient pas &#224; l'&#233;ventail primaire de ma bo&#238;te de crayon Caran d'Ache ou les douze tubes de la bo&#238;te de gouache qu'on nous faisait acheter &#224; chaque rentr&#233;e des classes), et la mer devait avoir des gris ardoise aux jours plomb&#233;s, des bleus turquoise aux soirs d'&#233;t&#233;, des blancheurs col&#233;reuses aux temp&#234;tes. Mais la digue &#233;tait monochrome, comme la maison en ruine dite du &#171; G&#233;nie &#187; juste derri&#232;re, et noirs les bras des &#233;cluses puisque nous vivions sous le niveau de la mer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il fallait l'apprentissage ext&#233;rieur des couleurs pour savoir celles qui nous entouraient d&#233;j&#224;. Alors nous nous en saisirions peut-&#234;tre, et le monde s'&#233;brouerait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les livres de classe ? S'il s'agissait de photographies, elles &#233;taient en noir et blanc, et s'il y avait des couleurs c'&#233;tait du dessin, toujours didactique et toujours sur l'arch&#233;type d'une famille papa maman fille gar&#231;on qui ne ressemblait pas &#224; la n&#244;tre et avec laquelle je n'aurais pas aim&#233; vivre (beau passage de Perec dans W, &#224; partir de l'usage du conditionnel, sur ces arch&#233;types). Les journaux et magazines ? En 1963, pour l'assassinat de Kennedy, la Une de Paris-Match passe en couleur mais j'ai dix ans. En 1965 l'int&#233;rieur du magazine nous d&#233;voilera les pantalons mauves des Beatles, mais j'ai d&#233;j&#224; douze ans : le monde au-del&#224; du strict champ visuel perceptible est en noir et blanc, comme dans notre toute r&#233;cente t&#233;l&#233;vision au gros hublot et aux boutons dor&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les cartes de g&#233;ographie, elles, &#233;taient en couleur, pendues aux murs de la classe : est-ce que ce ne sont pas les premiers tableaux que j'ai vus ? Mes premiers mus&#233;es ce serait tellement plus tard. Et l'&#233;ducation &#224; la couleur commencerait probablement avec eux, mais lourde d'un tel handicap.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas une question de myopie : la r&#233;v&#233;lation du monde net, en sortant de chez Van Enoo, opticien &#224; Lu&#231;on, j'avais sept ans. Mais de quelles couleurs &#233;taient les v&#234;tements, les chaussures, les coiffures ? En passant &#224; la couleur, plus tard, viendrait aussi la couleur de ce qu'on portait sur son corps : il n'&#233;tait pas temps encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Probablement pour &#231;a que nous sommes d'une autre esp&#232;ce, comme les chiens qui voient si peu et sentent loin. De ce monde ancien, du monde d'avant les couleurs, je sais encore tous les bruits et toutes les odeurs. Ce que j'aime tant &#224; retrouver dans les grandes sc&#232;nes du d&#233;but des &lt;i&gt;M&#233;moires d'Outre-Tombe&lt;/i&gt; de Chateaubriand ou dans le &lt;i&gt;Sylvie&lt;/i&gt; de Nerval : mais Sylvie s'ouvre &#224; des couleurs mauves qui sont comme colori&#233;es sur le fond monochrome de l'histoire, comme ce drapeau soudain bleu blanc rouge dans le &lt;i&gt;Jour de f&#234;te&lt;/i&gt; (qui peut-&#234;tre a &#233;t&#233; &lt;i&gt;coloris&#233;&lt;/i&gt; depuis lors, comme on sait faire maintenant : c'est juste notre int&#233;rieur, qu'on n'a pas r&#233;ussi r&#233;trospectivement &#224; coloriser).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, &#224; chercher les premi&#232;res sensations de couleur qui r&#233;ellement feraient basculer le monde, ce sont les mati&#232;res neuves du plastique et du nylon qui reviennent, et donc associ&#233;es &#224; un toucher et une odeur qui pr&#233;c&#232;dent la sensation visuelle, trop neuve pour cr&#233;er sa propre r&#233;miniscence, faute de rep&#232;res associ&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, jusqu'au d&#233;but des ann&#233;es 60, les voitures sont grises ou sont noires. Les deux-chevaux tenteront des verts sombres et des bleus nuit qui ne d&#233;tonnent pas sur nos perceptions des champs et de l'eau, et pour moi ce sont les Panhard 24 qui font la rupture : voiture basse et qui casse tout d'un coup avec la notion d'utile. Ses pare-chocs inox sont recouverts d'un nylon jaune qu'il revient &#224; nous, les enfants du garage, de d&#233;coller avant livraison au client. Alors soudain les jouets ne sont plus les pi&#232;ces m&#233;talliques du Meccano ni les locomotives de bois peint, mais des plastiques o&#249; la couleur fait partie de la masse m&#234;me. Les objets de plastique seront l'irruption d'une gamme de tons qui enfin ont &#233;chapp&#233; &#224; la nature, pour s'allumer dans nos cerveaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, en 1964, j'ai onze ans et nous nous installons, au bout de 140 kilom&#232;tres d'une route toute droite pour escalader les collines de Melle, au premier &#233;tage d'un nouveau garage, &#224; Civray, dont la chance &#233;tait &#224; l'&#233;poque d'&#234;tre &#224; &#233;gale distance de ce qui pour nous &#233;tait la grande ville : Niort, Poitiers, Angoul&#234;me, Limoges, et nous contraignaient &#224; une sorte de r&#233;publique autonome. Le mardi, de la fen&#234;tre &#224; l'&#233;tage, je surplombe les toiles du march&#233; &#8211; qui joue un tel r&#244;le, pas seulement &#233;conomique, mais en tant que rendez-vous et &#233;change directement social. Je n'ai jamais vu auparavant une telle mosa&#239;que de couleurs, et elle est d&#233;finitivement associ&#233;e pour moi &#224; ces corps v&#234;tus de sombre qui d&#233;filent indistinctement, mais &#224; vitesses relatives diff&#233;rentes, permettant en trois tours qu'on ait vu tout son monde, autour de la place Leclerc, qu'on appelle encore &#171; place d'armes &#187;. La ville et la couleur, je me les approprie ensemble et pour toujours. Et si j'ai l'autorisation de me fondre &#224; ce brassage, je me plante devant le bonimenteur dont tout l'&#233;tal est de ces plastiques en couleur, au point que la plus grande de ces merveilles, ces statuettes de la Vierge qui &lt;i&gt;changent de couleur&lt;/i&gt; selon la m&#233;t&#233;o, deviennent bient&#244;t une survivance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Perception double : parce que c'est l'irruption arbitraire de ces &#233;l&#233;ments neufs de couleur qui construisent dans nos t&#234;tes le rep&#232;re (au sens math&#233;matique ou physique) mental par lequel l'existant des couleurs naturelles viendra aussi se disposer, et que nous les percevrons enfin pour ce qu'elles sont. Quel changement, dans les cuisines des maisons, quand on a choisi la couleur dans les rouleaux g&#233;ants et odorants de nouveau linol&#233;um chez Pantal&#233;on, quand on paye chez Gazonneau, rue du Commerce, un grand pot de Ripolin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je rouvre par exemple mes livres de Chaissac, &lt;i&gt;Hippobosque au bocage&lt;/i&gt; ou ses diverses compilations de lettres : l&#224; o&#249; je ne savais pas voir les couleurs, d'autres les imposaient. L'&#233;pouse de Gaston Chaissac &#233;tait institutrice la&#239;que &#224; Vix, et connaissait bien mes grands-parents, instituteurs la&#239;ques &#224; Damvix. Chaissac, qui n'aurait pu fr&#233;quenter le cur&#233; de Vix, &#233;tait ami du cur&#233; de Damvix &#8211; &#224; sa mort, on enverrait &#224; la d&#233;charge les dizaines de toiles de Chaissac qui encombraient son presbyt&#232;re &#8211;, et ma grand-m&#232;re plus tard me reprocherait l'int&#233;r&#234;t que je prenais pour ce type qu'elle consid&#233;rait comme un fou prisonnier de son non-sens. Le cordonnier Gaston Chaissac a &#233;t&#233; mis en contact avec la peinture lors de ses s&#233;jours adolescent en sanatorium, probablement qu'il ne serait pas entr&#233; sinon dans la couleur. Prenez les lettres de Van Gogh : il ne parle que de couleur. Prenez les lettres de Chaissac : il ne parle que de dessin, de mati&#232;res et de formes (et c'est d&#233;j&#224; suffisamment gigantesque).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parfois je repense au monde d'avant le bruit (il me manque), au monde d'avant la couleur. Je suis entr&#233; avec plaisir dans le bruit, je crois n'&#234;tre jamais entr&#233; dans celui de la couleur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les mus&#233;es me fascinent, les mus&#233;es sont un besoin, pour cette &#233;tranget&#233; m&#234;me. Mais est-ce que j'ai l'outil int&#233;rieur pour les percevoir autant comme couleurs que ce que je per&#231;ois des lignes, formes et g&#233;om&#233;tries, mati&#232;res ? Comment sont mes r&#234;ves : mes r&#234;ves sont rarement en couleur. Comment sont mes lectures : je sais bien o&#249; trouver le mot &#171; rouge &#187; chez Proust, je sais bien mon int&#233;r&#234;t pour le fabuleux journal d'H&#233;lion, qui d&#233;crit aussi bien les couleurs parce qu'il est conscient de perdre la vue, et qu'il doit tout &#233;crire. Je sais qu'il n'y a quasi pas de couleurs chez Michaux, alors qu'il y a tant de bruits et tant de lignes. Et moi-m&#234;me, en ai-je tant besoin, pour &#233;crire, des noms et adjectifs qui disent la couleur, sinon dans la nostalgie de ces premiers objets, ou de l'&#233;tonnement que furent, dans cette bascule des ann&#233;es 60, ces Floralies de la Tranche-sur-Mer o&#249; le prodige &#233;tait qu'on nous propose de payer pour venir &lt;i&gt;voir des couleurs&lt;/i&gt; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors on collationne, dans le fond du cerveau en noir et blanc, l'irruption brusque d'images partielles, lacunaires, mais qui contiendraient de la couleur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, vers 1964, &#224;Saint-Georges de Didonne je crois, de voir le film de Jacques Tati : &lt;i&gt;Jour de f&#234;te&lt;/i&gt; &#8211; un drapeau, au milieu de la f&#234;te de village, a &#233;t&#233; colori&#233; en bleu blanc rouge, bien s&#251;r il me reste des images du film, mais cette stup&#233;faction, pour un &#233;l&#233;ment quand m&#234;me mineur, m'est rest&#233;e toute vive (je d&#233;couvrirai plus tard comment Antonin Artaud, dans ses textes de 1934 sur le cin&#233;ma, envisageait &#224; bien plus br&#232;ve &#233;ch&#233;ance le cin&#233;ma en relief que le cin&#233;ma en couleur, dont il ne pensait pas qu'il serait un tel avantage). Ainsi, en remontant plus t&#244;t, la fa&#231;on dont &#224; Saint-Michel en l'Herm les femmes &#226;g&#233;es (il y avait beaucoup plus de veuves que de veufs, dans ces temps &#224; accidents, et puits &#224; suicide) se v&#234;taient de noir &#8211; mon arri&#232;re-grand-m&#232;re aveugle y compris. Dans l'&#233;tat blafard du monde monochrome, ce noir-l&#224; tranchait. Je me revois tourner les pages de livres, voyages en Afrique, lointains du monde, incluant des reproductions photographiques en noir et blanc, avec de toutes petites silhouettes : l'objectivit&#233; de ce qui existe &#233;tait en noir et blanc, m&#234;me si nous avions tant de mal &#224; d&#233;chiffrer les d&#233;tails d'un visage ou d'un avion. Les photographies de famille ont commenc&#233; tr&#232;s t&#244;t, dans les anciennes bo&#238;tes &#224; chaussures o&#249; nous les conservions, &#224; inclure des photos couleur, avec large bordure blanche : mais ces couleurs fondaient et s'effa&#231;aient, prenaient des verts et des roses incongrus. Elles &#233;taient une performance technique, un luxe inutile, sauf si command&#233;es chez le photographe du village, qui les signait en bas &#224; droite : les photographies de communion ont &#233;t&#233; les premi&#232;res &#224; basculer. Le monde n'osait de couleur que ce que lui en donnaient les ciels, la mer ou les marais, les draps &#224; pendre sur un fil dans les jardins, et peu &#224; peu le tranchant vif des objets de plastique. Les ampoules &#224; fil spiral&#233; luminescent, dans son enveloppe translucide, &#233;clairaient bien peu les int&#233;rieurs, en tout cas le monde des odeurs, et la pesanteur des souvenirs, &#233;tait une gamme d'outils bien plus riche pour appr&#233;hender la complexit&#233; du monde. Il m'aurait fallu lire Rimbaud, mais comment aurions-nous m&#234;me su son existence ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors oui, il est l&#224;, ce premier souvenir par lequel la couleur a envahi le monde pour de vrai, et pas seulement aux pantalons violets des Beatles dans &lt;i&gt;Paris Match&lt;/i&gt;, &#224; la guidoline tour &#224; tour rouge ou bleue dont on recouvrait nos guidons de v&#233;lo, et &#224; la splendeur lisse et odorante des scoubidous, dont la mode a r&#233;cemment reparu : on est en 1968, et c'est la gr&#232;ve. Elle a commenc&#233; en noir et blanc, &#224; la t&#233;l&#233;vision. Elle s'est prolong&#233;e encore en noir et blanc au lyc&#233;e Andr&#233;-Theuriet, o&#249; nous avions choisi la prof la plus fragile : &#171; Jeanne &#187; (s'appelait-elle vraiment Jeanne ?), la prof de physique, &#233;tait sourde &#8211; lorsque nous faisions trop de bruit, elle d&#233;branchait son appareil et continuait indiff&#233;rente ses explications sur les mol&#233;cules et solutions. On n'aurait pas fait &#231;a avec Bourron, Abadie, Dauxerre, Bobineau ou un autre : on s'est assis tous au fond de la classe, elle a regard&#233; stup&#233;faite et nous a demand&#233; ce qui se passait, puis a coup&#233; son appareil et a quitt&#233; l'&#233;cole. Cinq semaines de soleil et de kayak sur la Charente s'ensuivraient, avec quelques jours d'une br&#232;ve reprise au bout : belle ann&#233;e pour ceux qui passaient leur bac ou, comme Bernard-Marie Kolt&#232;s tr&#232;s loin d'ici, &#224; Strasbourg, avaient trop s&#233;ch&#233; leurs cours de fac.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cet apr&#232;s-midi-l&#224;, tous les commer&#231;ants de la place Leclerc ont baiss&#233; leurs stores de m&#233;tal. Au lieu de la pharmacie, l'horlogerie, les tissus Gard&#232;s, l'&#233;lectrom&#233;nager Chauveau, et nous-m&#234;mes, qui guettions par les interstices du lourd volet m&#233;tallique qu'on baissait rituellement &#224; 19 heures et le dimanche, plus rien qu'un centre-ville lisse comme un emballage de Christo. Et ils sont descendus depuis la route de Saint-Pierre d'Excideuil. L'usine, la seule usine (avec la parqueterie voisine), fabriquait des socs de charrue. On longeait sur une bonne centaine de m&#232;tres ses toits en dents de scie, ses cours assombries, et il s'en &#233;chappait des grondements, l'&#233;clat de feux et d'&#233;tincelles. Elle existe toujours, maintenant vou&#233;e &#224; fabrication de bonbonnes de gaz, dont les cylindres et sph&#232;res inox ou blancs font un &#233;trange paysage avant de retrouver la carte postale de la petite ville en cuvette. Ils &#233;taient quoi, peut-&#234;tre deux cents ? Ils &#233;taient v&#234;tus comme on l'&#233;tait alors, dans ces teintes sombres et ternes qui &#233;taient la fa&#231;on dont on s'habillait. Mais au-dessus d'eux, sur le d&#233;cor soudain abstrait de la place aux volets de fer baiss&#233;s, ils portaient des drapeaux rouges.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi est entr&#233;e la couleur, pour ceux de mon temps, dans la vie sociale m&#234;me.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>une travers&#233;e de la France d'est en ouest</title>
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		<dc:date>2016-09-17T07:36:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>sur la ville</dc:subject>
		<dc:subject>Fran&#231;ois Bon | fictions &amp; inventions</dc:subject>
		<dc:subject>lectures, performances</dc:subject>
		<dc:subject>routes, voyages</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;d&#233;but des notes cin&#233;tiques 2006-2007&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique48" rel="directory"&gt;autobiographies partielles&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot26" rel="tag"&gt;sur la ville&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot110" rel="tag"&gt;Fran&#231;ois Bon | fictions &amp; inventions&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot299" rel="tag"&gt;lectures, performances&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot350" rel="tag"&gt;routes, voyages&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton759.jpg?1352732249' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='150' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff759.jpg?1352731911&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;i&gt;note du 17.09.2016&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
On m'a demand&#233; r&#233;cemment o&#249; il &#233;tait possible de consulter ce projet achev&#233;.
&lt;p&gt;Ce projet n'ayant pas eu d'autre existence que ce texte, c'est donc ici qu'on le trouve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais est-ce que l'ensemble du site ou &lt;a href='https://tierslivre.net/spip/spip.php?article4230' class=&#034;spip_in&#034;&gt;des vid&#233;os&lt;/a&gt; n'est pas justement la r&#233;alisation permanente de ce projet ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;FB&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;en roulant donc et&lt;br&gt;
la radio dans la voiture&lt;br&gt;
la centrale nucl&#233;aire sous sa vapeur en blanc&lt;br&gt;
le comptage de l'argent aux p&#233;ages la mention affich&#233;e &lt;i&gt;pas de liquide en caisse&lt;/i&gt;&lt;br&gt;
le quai de d&#233;chargement des semi-remorques &#224; l'arri&#232;re de l'hyper mais tout cela aper&#231;u loin&lt;br&gt;
cha&#238;ne du froid pas interrompre la cha&#238;ne du froid pourquoi tu pensais &#231;a&lt;br&gt;
affiches pour le zoo : en semi libert&#233; plus vrais que les vrais&lt;br&gt;
et sur nous tu pensais&lt;br&gt;
puissances d&#233;traqu&#233;es de la terre&lt;br&gt;
les lyc&#233;es six couloirs trois &#233;tages la ville les tendait vers l'autoroute comme &#224; vouloir s'en d&#233;barrasser&lt;br&gt;
il faudrait multiplier le nombre de b&#226;timents gris&lt;br&gt;
par le nombre de villes quand on longe&lt;br&gt;
la ville comme un puits&lt;br&gt;
parcelles en rond et les points blancs les cubes o&#249; on vit&lt;br&gt;
cuisine am&#233;nag&#233;e salon appareill&#233; chambre &#224; coucher pour coucher&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;et l&#224; sur le parking tu les voyais avancer comme on flotte&lt;br&gt;
habill&#233;s de neuf Schopenhauer disait &lt;i&gt;beaux comme des statues habill&#233;es&lt;/i&gt;&lt;br&gt;
et moi, moi le tournis&lt;br&gt;
les haut-parleurs les musiques de fond les sons d'ambiance et les annonces&lt;br&gt;
bruit non bruit vibration mi&#232;vre du monde&lt;br&gt;
on s'en allait autrefois sac au dos&lt;br&gt;
on trouverait &#224; l'autre bout des montagnes des mers&lt;br&gt;
D&#233;cathlon pour vous servir&lt;br&gt;
procession des feux rouges&lt;br&gt;
scintillement des maisons&lt;br&gt;
musique energie musique ch&#233;rie et bande fm&lt;br&gt;
tous les succ&#232;s des ann&#233;es 80 que le bonheur vous accompagne&lt;br&gt;
nouvel &#226;ge et le pont sur l'autoroute&lt;br&gt;
sculptures d'aluminium au carrefour &lt;br&gt;
et tout le monde habill&#233; de neuf&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;difficile pour l'homme d'&#233;chapper tu te souvenais des conversations chuchot&#233;es&lt;br&gt;
liste &#224; faire : &#233;chapper, suite de ce &#224; quoi multiple on doit &#233;chapper&lt;br&gt;
les pi&#232;ges, les lumi&#232;res les vitrines, et r&#233;fl&#233;chir insult&#233;, marcher dans la rugosit&#233; disais-tu&lt;br&gt;
liste &#224; faire des pi&#232;ges, des douceurs, des insultes, des obstacles)&lt;br&gt;
rugosit&#233;s : l'argent, l'argent, l'argent&lt;br&gt;
les invectives, le m&#233;pris, de la marche sombre des jours&lt;br&gt;
quand ils recommencent identiques&lt;br&gt;
difficile pour l'homme d'&#233;chapper aux jours identiques&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;d&#233;vale l'autoroute&lt;br&gt;
passe pr&#232;s du cimeti&#232;re&lt;br&gt;
et le drapeau lev&#233; devant la mairie&lt;br&gt;
le passage pi&#233;ton devant l'&#233;cole&lt;br&gt;
les pyl&#244;nes pour l'&#233;lectricit&#233; les c&#226;bles pour le t&#233;l&#233;phone&lt;br&gt;
difficile pour l'homme d'&#233;chapper &#224; l'usure&lt;br&gt;
&#171; le corps comme il s'use, pire qu'une b&#234;te &#187;, dit comme &#231;a dans la nuit&lt;br&gt;
et marteaux piqueurs aux matins&lt;br&gt;
bruits des voitures toi mal de t&#234;te&lt;br&gt;
les &#233;changeurs lumi&#232;res sur les immeubles fum&#233;e fum&#233;e dans le ciel&lt;br&gt;
nous avions travers&#233; la France d'est en ouest&lt;br&gt;
nous dormions dans les h&#244;tels&lt;br&gt;
les villes s'annon&#231;aient loin, blafardes dans le ciel&lt;br&gt;
graffiti sur mur miteux&lt;br&gt;
camions au parking&lt;br&gt;
queue au bistrot et la t&#233;l&#233; au plafond qui braille&lt;br&gt;
&#171; on ira au cin&#233;ma oublier &#187;, dit comme &#231;a en red&#233;marrant&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;difficile pour l'homme d'&#233;chapper tu disais en roulant&lt;br&gt;
et la radio jouait indiff&#233;rente&lt;br&gt;
oublier qui pourrait : tout devant les yeux recommence&lt;br&gt;
on traversait la France d'est en ouest&lt;br&gt;
puissances d&#233;traqu&#233;es de la terre&lt;br&gt;
on y croyait, &#224; l'autre horizon et puis tu approches&lt;br&gt;
sortie rocade rond-point&lt;br&gt;
difficile, difficile pour l'homme d'&#233;chapper&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;alignements de publicit&#233;s mortes&lt;br&gt;
toi tu disais : tu vois l'&#233;glise, c'est la rue juste en face sur la droite&lt;br&gt;
et elle r&#233;expliquait &#224; sa copine, au t&#233;l&#233;phone&lt;br&gt;
tu vois le Mac Donald, tu passes devant et c'est la premi&#232;re rue devant&lt;br&gt;
alignements des publicit&#233;s mortes&lt;br&gt;
la vie moins ch&#232;re les rabais&lt;br&gt;
salon de l'&#233;rotisme au parc des expositions&lt;br&gt;
nouveau cr&#233;dit salle de bains &#224; refaire&lt;br&gt;
on roulait sous les panneaux de six m&#232;tres de haut&lt;br&gt;
et quoi de nous ici us&#233; quoi de nous ici d&#233;fait&lt;br&gt;
avais-tu jamais r&#233;ussi &#224; t&#8216;emp&#234;cher&lt;br&gt;
de lire un mot qui s'offre&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;puissances d&#233;traqu&#233;es de la terre&lt;br&gt;
il disait&lt;br&gt;
&#224; force de le regarder&lt;br&gt;
il disait : je hanterai ce pays&lt;br&gt;
par les vitres des trains, les hublots des avions&lt;br&gt;
d&#233;peign&#233;, disait-il, et la r&#233;tine &#233;carquill&#233;e&lt;br&gt;
je hanterai ce pays&lt;br&gt;
dans le m&#233;tro &#233;coutant, dans le bus regardant&lt;br&gt;
et &#224; pied, oui, on s'arr&#234;te on regarde&lt;br&gt;
on les photographie m&#234;me&lt;br&gt;
mais qui, hant&#233;, et qui s'en pr&#233;occupait &lt;br&gt;
que le fant&#244;me d'Allen Ginsberg regarde&lt;br&gt;
c'est la ville en retour qui nous fixe et nous hante&lt;br&gt;
nous &#233;pingle nous &#233;carquille &#233;cart&#232;le&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;puissances d&#233;traqu&#233;es de la terre&lt;br&gt;
alignements de publicit&#233;s mortes&lt;br&gt;
difficile pour l'homme d'&#233;chapper&lt;br&gt;
avais-tu jamais r&#233;ussi &#224; t&#8216;emp&#234;cher&lt;br&gt;
il disait : je hanterai ce pays &#224; force de le regarder&lt;br&gt;
puissances d&#233;traqu&#233;es de la terre&lt;br&gt;
tu roulais l'autoroute &#224; cet instant presque vide et toi&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Jacques, mon copain Jacques est mort</title>
		<link>https://tierslivre.net/spip/spip.php?article4270</link>
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		<dc:date>2015-12-11T19:50:20Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Jacques Ripault</dc:subject>
		<dc:subject>Ardouvin, Pierre</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;comment j'ai appris le d&#233;c&#232;s d'un tr&#232;s proche, Jacques Ripault&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique48" rel="directory"&gt;autobiographies partielles&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot203" rel="tag"&gt;Jacques Ripault&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot920" rel="tag"&gt;Ardouvin, Pierre&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton4270.jpg?1449863406' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='85' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff4270.jpg?1449863414&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Ecrit ce vendredi 11 d&#233;cembre 2015, de 18h19 &#224; 19h35 (il a eu du retard) dans le TGV Tours-Saint-Pierre des Corps.
&lt;p&gt;Visite du MacVal avec Jacques Ripault sur ce site c'&#233;tait le &lt;a href='https://tierslivre.net/spip/spip.php?article182' class=&#034;spip_in&#034;&gt;22 octobre 2005&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les personnes &#233;voqu&#233;es, lien vers site &lt;a href=&#034;http://www.pierreardouvin.com/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Pierre Ardouvin&lt;/a&gt; que je remercie doublement de son accueil et son appui cet apr&#232;s-midi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toute la journ&#233;e, j'ai enregistr&#233; des images avec mon compact, il n'&#233;tait pas pr&#233;vu que ces images enregistrent de telles traces. Viid&#233;o d'accompagnement mise en ligne ce samedi matin. &#199;a aussi, &#231;a m'interpelle : avoir eu besoin de filmer comme l&#224; j'ai eu besoin d'&#233;crire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;FB&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;
&lt;iframe width=&#034;640&#034; height=&#034;360&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/nbcuZdGa6jc?rel=0&#034; frameborder=&#034;0&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Remettons les choses dans l'ordre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut reprendre la journ&#233;e comme elle s'est pass&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais deux choses importantes &#224; faire, qui ne pouvaient se faire &#224; la va-vite entre deux autres rendez-vous &#224; Paris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re c'&#233;tait &#224; 11 heures, &#224; l'Institut Fran&#231;ais, un debrief avec les personnes responsables de la mission Stendhal : la &lt;a href=&#034;http://www.institutfrancais.com/fr/actualites/programme-stendhal-2015&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;bourse dont j'ai b&#233;n&#233;fici&#233;&lt;/a&gt; cet &#233;t&#233; pour r&#233;sider un mois &#224; Providence et travailler sur les manuscrits Lovecraft. La deuxi&#232;me, en d&#233;but d'apr&#232;s-midi, visite de l'atelier d'un ami qui compte, Pierre Ardouvin, et parler de son expo &#224; venir au MacVal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier rendez-vous (dans ma t&#234;te) est &#224; 11h, mais je prends le train de 7h43 et non celui de 8h15 : &#224; 30 minutes d'&#233;cart, il y a beaucoup moins d'embouteillages et encore quelques places de parking &#224; proximit&#233; de la gare, dans cette zone encore payante mais o&#249; toutefois les contredanses sont rares. Quant aux tarifs ce sont les m&#234;mes, la SNCF a tout pass&#233; en heures de pointe, &#231;a lui a permis une augmentation de tarif de 150 % en 5 ans, m&#234;me &#224; nous qui payons une &#171; carte Fr&#233;quence &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le train je me concentre sur le &lt;a href='https://tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique116' class=&#034;spip_in&#034;&gt;projet Fos&lt;/a&gt;, puis &#224; l'arriv&#233;e je vois que s'ouvre cette boutique de plastique sph&#233;rique qui coupe les cheveux pour 10 euros, j'entre et me fais ratiboiser, c'est mon coiffeur habituel deux fois par an, mais ils n'aiment pas trop les clients qui viennent l&#224; pour une vraie coupe et non pas un ajustement, en plus quand elle me demande mes &lt;i&gt;instructions&lt;/i&gt; je n'en ai pas. Elle me dira qu'elle n'aime pas trop parler : &#171; Nous on coupe les cheveux et hop l&#224; &#187;, et me demande o&#249; se trouve Saint-Pierre des Corps, elle travaille cinq jours par semaine gare Montparnasse depuis 2010 mais n'a jamais pris un train pour la province.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ensuite je prends un caf&#233; &#224; l'Atlantique, j'aime bien ce bref sas, &#224; c&#244;t&#233; de moi deux types &#224; peine la quarantaine, avec fort accent de sud-ouest, parlent de leurs battues au sanglier, l'argent que &#231;a leur co&#251;te, ces viandards m'&#233;nervent. Je mets mon casque et j'appelle Emmanuel Roy &#224; Marseille pour le projet Fos un bon moment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ensuite donc m&#233;tro, la 6, pour rejoindre l'Institut Fran&#231;ais, je passe devant la minuscule rue du Capitaine Scott sans la voir, d&#233;bouche sur le Champ de Mars (juste sous la Tour Eiffel dont le haut se perd dans la brume et vision distincte des grandes roues dent&#233;es tournantes du premier &#233;tage), reviens sur mes pas, d&#233;couvre que l'entr&#233;e de l'Institut Fran&#231;ais a &#233;t&#233; d&#233;plac&#233;e rue de la F&#233;d&#233;ration pour cause de Vigipirate, presque en vue de la station de m&#233;tro o&#249; j'&#233;tais descendu tout &#224; l'heure. Et quand mon interlocutrice vient me chercher, elle m'annonce que notre rendez-vous &#233;tait &#224; 16h et non pas 11h (une histoire compliqu&#233;e, le premier rendez-vous propos&#233; c'&#233;tait le mercredi 11h, j'avais r&#233;pondu que c'&#233;tait l'heure de mon cours &#224; Cergy, elle avait donc propos&#233; le vendredi et moi je n'avais pas vu que l'heure &#233;tait diff&#233;rente). Je suis accueilli cependant avec gentillesse, tous les interlocuteurs pr&#233;vus ne sont pas disponibles mais ce n'est pas grave, je reviens sur ce qui s'est pass&#233; pour moi &#224; Providence, on parle des traces conjointes de Lovecraft et de Poe. J'aurais simplement d&#251; prendre plus au s&#233;rieux le fait de m'&#234;tre tromp&#233; d'horaire, je n'ai pas entendu l'avertissement int&#233;rieur, j'ai continu&#233; comme si la journ&#233;e &#233;tait normale.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_6647 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/11_if.jpg?1449865090' width='500' height='284' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_6648 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/11_if_2.jpg?1449865090' width='500' height='279' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Je prends le m&#233;tro, j'oublie que j'aurais d&#251; prendre &#201;cole Militaire pour rejoindre ma correspondance pour la 3, je reprends le m&#233;tro &#224; Dupleix et dois changer &#224; Trocad&#233;ro pour changer encore une fois &#224; Havre-Caumartin, c'est beaucoup plus long mais encore une fois je n'entends pas l'avertissement int&#233;rieur, j'attribue le fait de m'&#234;tre tromp&#233; de m&#233;tro &#224; la confusion r&#233;sultant du rendez-vous non pas manqu&#233; mais avec cette erreur sur l'heure pr&#233;vue.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_6649 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/12_metro.jpg?1449865090' width='500' height='279' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Je rejoins cependant J. &#224; 12h50 &#224; la station P&#232;re-Lachaise, on avise une des deux brasseries du boulevard et c'est un bon moment. On en sort heureux je crois, et il m'accompagne vers la station Dumas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l&#224; qu'il faut quelques pr&#233;cisions : l'apr&#232;s-midi, &#224; 14h mais je sais que je peux arriver un tout petit peu plus tard, je rends visite &#224; Pierre Ardouvin dans son atelier. Une visite d'atelier d'artiste c'est toujours un moment privil&#233;gi&#233;, on a les &#233;bauches, la gen&#232;se, les outils. Pierre expose au MacVal en avril, c'est une r&#233;trospective importante pour son travail (r&#233;trospective ce n'est pas le mot, il y aura beaucoup de pi&#232;ces neuves) et je dois participer au catalogue. Quand on en a parl&#233; avec Pierre &#224; Cergy, dans une autre brasserie jumelle de celle dans laquelle j'ai d&#233;jeun&#233; avec J., je lui ai dit que c'&#233;tait double honneur et plaisir, outre le fait de m'expliquer par la langue avec son oeuvre, et les questions et le bonheur que me donne son travail, le MacVal &#233;tait un lieu associ&#233; pour moi &#224; un ami proche, Jacques Ripault, rencontr&#233; &#224; la Villa M&#233;dicis en 1984, et qui a beaucoup compt&#233; pour moi. C'est Ripault, dans nos marches de nuit, cet automne &#224; Rome il y a 30 ans, qui m'a litt&#233;ralement le premier appris l'architecture &#8212; et c'est lui qui a construit le MacVal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai racont&#233; &#224; Pierre Ardouvin comment, gr&#226;ce &#224; Jacques, j'avais visit&#233; le MacVal avant m&#234;me son inauguration, encore tout vide, mus&#233;e n'exposant que lui-m&#234;me, Jacques m'expliquant toutes les finesses de son architecture, le traitement des mati&#232;res, l'accueil des enfants, et m&#234;me ces deux chambres pour r&#233;sidence d'artiste qu'il avait fait en d&#233;calque m&#234;me des chambres sur la &#171; passerelle &#187; de la Villa M&#233;dicis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dimanche matin, dimanche dernier, alors que j'avais laiss&#233; s'effacer mon &lt;a href=&#034;http://nerval.fr&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;site nerval.fr&lt;/a&gt;, et la revue que j'y avais ouverte deux hivers successifs, sur un coup de t&#234;te je renouvelle le nom de domaine et l'h&#233;bergement, et annonce aux abonn&#233;s de mon site que s'ils m'aident on peut reprendre l'exp&#233;rience. Je n'y peux rien, c'est dimanche dernier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais not&#233; l'adresse de l'atelier de Pierre Ardouvin dans mon iPhone, mais c'est seulement hier soir, vers 22h, en bouclant mon sac comme chaque veille de d&#233;part, que je remarque que son atelier est juste le long du mur ext&#233;rieur du P&#232;re-Lachaise, rue de Bagnolet, &#224; quelques dizaines de m&#232;tres, je suppose, de la tombe de Jim Morrison. C'est en le d&#233;couvrant qu'avec J. nous avions fix&#233; m&#233;tro P&#232;re-Lachaise notre rendez-vous, il m'avait dit : &#171; n'importe o&#249; sur la 2 &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_6650 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/14_j.jpg?1449865090' width='500' height='283' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Et donc, quittant J. &#224; 13h50 apr&#232;s un moment vraiment vif, et un repas fa&#231;on brasserie de quartier mani&#232;re parisienne, et alors qu'il m'accompagne vers le m&#233;tro Dumas, que je lui dis vouloir prendre dix minutes pour monter jusqu'&#224; la tombe de G&#233;rard de Nerval, et faire quelques photos qui me serviront pour cette relance de mon &lt;a href=&#034;http://nerval.fr&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;site &#233;ponyme&lt;/a&gt;. On se quitte devant l'entr&#233;e principale du cimeti&#232;re, il pleuviote, je double &#224; pas vifs les groupes de touristes, faisant attention toutefois &#224; ne pas glisser sur les pav&#233;s in&#233;gaux apr&#232;s ma r&#233;cente entorse de Baltimore. D&#232;s pris l'all&#233;e circulaire sur la gauche, dans le cimeti&#232;re immense, plus de touristes en vue. Je suis venu souvent, je connais le chemin. &#192; peu pr&#232;s, &#224; peu pr&#232;s du moins. Je retrouve assez facilement le monument &#224; Casimir Delavigne, mais le cimeti&#232;re dans la brume et cette demi-pluie de l'hiver est trompeur, je prends une autre radiale, tombe sur la Transversale n&#176;1 et comprends que je suis mont&#233; trop loin, reviens par l'all&#233;e Delacroix, salue Delacroix. Pire que &#231;a, je crois que, passant devant le monument Casimir Delavigne, croyant Balzac et Nerval plus loin, j'ai photographi&#233; la tombe de Nodier au passage, mais n'ai simplement pas vu Balzac et Nerval, si peu monumentaux dans leur face &#224; face.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_6651 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/cim_1.jpg?1449865090' width='500' height='282' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_6652 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/balzac.jpg?1449865090' width='500' height='282' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_6653 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/nerval.jpg?1449865090' width='500' height='282' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Je ne veux pas &#234;tre trop en retard chez Pierre Ardouvin (il m'a mis un SMS demandant si je venais bien &#224; 14h, il est d&#233;j&#224; pas loin de 14h15 ou 14h20, je lui r&#233;ponds &#234;tre sur la tombe de Nerval &#8211; &lt;i&gt;je n'y suis pas encore&lt;/i&gt; &#8211; et que j'arrive d'ici quelques minutes).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc je veux absolument retrouver tr&#232;s vite la petite colonne mince o&#249; repose Nerval. J'entre dans le bloc 48, et &#224; travers les tombes me dirige vers le buste de Balzac que maintenant j'ai bien rep&#233;r&#233; &#8211; immanquablement je devrais tomber sur la tombe de Nerval et &lt;i&gt;je ne la vois pas&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l&#224; que &#231;a s'est pass&#233;. Si je ne &lt;i&gt;voyais&lt;/i&gt; pas la tombe de Nerval, c'est que je ne pouvais &lt;i&gt;rien&lt;/i&gt; voir. Je cherchais une tombe du XIXe si&#232;cle, modeste sous sa mince colonne. Devant moi, plaie faite &#224; la terre, un carr&#233; de ciment gris avec un nom et deux dates.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au P&#232;re-Lachaise, on peut obtenir une concession, mais on n'a pas le droit aux pierres tombales modernes. Il faut racheter aux pierriers du boulevard une pierre tombale ancienne, venue d'une concession abandonn&#233;e. Il y a beaucoup de tombes &#224; l'abandon au P&#232;re-Lachaise. On a r&#233;cemment d&#233;mantel&#233; un trafic de pierres tombales vol&#233;es en province et revendues par les marbriers du boulevard. Un tel carr&#233; de ciment gris ne pouvait &#234;tre que provisoire, je devais retrouver Nerval, qu'est-ce que c'&#233;tait rageant alors que je devais &lt;i&gt;forc&#233;ment&lt;/i&gt; en &#234;tre &#224; quelques m&#232;tres &#224; peine, et vite rejoindre l'atelier de Pierre Ardouvin pour qu'on parle de cette exposition au MacVal.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_6654 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/ripault_3.jpg?1449865090' width='500' height='289' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#201;videmment, j'ai march&#233; droit vers la plaque de ciment. J'ai avanc&#233; comme on fait, j'ai avanc&#233; malgr&#233; moi, comme une &#233;vidence et alors que &lt;i&gt;je n'avais toujours pas lu, que je ne voulais pas lire&lt;/i&gt;. Les yeux ne voulaient rien voir. La crispation &#233;tait d&#233;j&#224; l&#224;, et l'envie de vomir. Tout le repas pris &#224; la brasserie est remont&#233;. Le nom sur la dalle c'&#233;tait &lt;i&gt;Jacques Ripault, 1953-2015&lt;/i&gt;. On avait le m&#234;me &#226;ge avec Jacques, n&#233;s dans la m&#234;me poign&#233;e de jours avec Chamoiseau aussi. De la m&#234;me fa&#231;on que je suis n&#233; un 22 mai, le m&#234;me jour que G&#233;rard de Nerval et que cela aussi me relie &#224; sa tombe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et maintenant j'&#233;tais debout devant la tombe de Ripault et je d&#233;gueulais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et je ne sais pas, j'ai cri&#233;. Il y avait deux touristes avec une langue d'Europe de l'Est devant la tombe de Balzac (j'avais entendu leur langue quand je cherchais), mais quand on vient au P&#232;re-Lachaise on s'attend &#224; des choses bizarres, ils sont partis se fondre dans la brume.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Moi j'ai cri&#233;, &#231;a m'a fait du bien. Je n'ai pas chial&#233;, je n'ai chial&#233; que longtemps apr&#232;s, dans la rue, apr&#232;s chez Pierre Ardouvin, en marchant vers Nation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai tap&#233; du pied aussi sur le ciment de la tombe, je l'ai insult&#233; Ripault, j'ai dit : &#8211; Mais Ripault t'es un con, je crois que c'est un truc comme &#231;a que j'ai dit, et puis aussi j'ai pens&#233; : &#8211; C'est l'architecture la plus con que t'aies jamais faite.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_6655 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/cim_fuite_1.jpg?1449865090' width='500' height='282' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_6656 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/cim_fuite_2.jpg?1449865090' width='500' height='280' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Et puis voil&#224;. Ensuite c'&#233;tait flou. Ensuite tout tournait. J'avais gard&#233; mon appareil photo &#224; la main, le tout petit compact, je filmais des tournoiements : les tombes tournaient, tout tournait. Et &#233;videmment, la tombe de Nerval &#233;tait juste dans mon dos, quand j'ai vu le nom &lt;i&gt;Jacques Ripault&lt;/i&gt; j'&#233;tais quasiment appuy&#233; le dos sur la tombe de Nerval et c'est pour &#231;a que je ne la voyais pas. Quant au buste de Balzac il s'en fichait, je lui ai lanc&#233; : &#8211; Ta gueule les morts, toi Balzac tu t'en fiches bien, et &#224; ce moment-l&#224; pour de vrai je n'aimais que Nerval et pas du tout Balzac, il ne pouvait rien comprendre &#224; rien Balzac, sinon il m'aurait aid&#233; et il ne l'avait pas fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ensuite j'ai regard&#233; sur Internet : Jacques est &lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques_Ripault&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;sur Wikip&#233;dia&lt;/a&gt;, et comme Wikip&#233;dia est bien fait j'ai appris qu'il &#233;tait mort le 10 juillet &#8211; sur le site de &lt;a href=&#034;http://www.jacquesripault.com/ripault/atelier/studio/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;son agence&lt;/a&gt; il est toujours vivant, le Jacques mon copain. Je suis arriv&#233; cet &#233;t&#233; &#224; Providence le 3 juillet (avec la f&#234;te nationale le lendemain facile de s'en souvenir), j'ai vu la tombe de Lovecraft le 5 juillet et j'ai commenc&#233; &#224; travailler sur ses &lt;a href='https://tierslivre.net/spip/spip.php?article4208' class=&#034;spip_in&#034;&gt;carnets et manuscrits&lt;/a&gt; le 7, c'est de cela dont on parlait tout &#224; l'heure avec l'Institut Fran&#231;ais. Je me souviens aussi, dans ces premiers jours &#224; Providence, que jamais je ne r&#233;pondais quand je voyais sur mon t&#233;l&#233;phone des appels num&#233;ros inconnus, en provenance de France. Et combien de fois au printemps dernier, dans le silence de Ripault (c'est toujours comme &#231;a avec ceux qui ne sont pas trop sur Internet) je me suis dit : &#8211; Envoie un mail &#224; Ripault, ou : &#8211; Il devient quoi Ripault ? On &#233;tait comme fr&#232;re, c'est pas mon seul fr&#232;re, &#231;a concerne ces choses qu'on se donne de m&#233;tier &#224; m&#233;tier, j'ai re&#231;u de lui et je sais ma dette, dans ces cas-l&#224; on n'a pas besoin de se voir souvent et il n'y a rien qui s'&#233;teint jamais, mais l&#224; j'&#233;tais devant cette plaque de ciment r&#233;pugnante avec juste ce nom et ces dates.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand je pense &#224; comment il soignait les joints de b&#233;ton.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s je ne me souviens plus. Je marchais. Il y avait des escaliers, des marches. Je voulais trouver la porte Est pour rejoindre la rue de Bagnolet et arriver chez Pierre Ardouvin, depuis la tombe je lui avais t&#233;l&#233;phon&#233;, moi qui ne t&#233;l&#233;phone jamais &#224; personne j'ai dit &#224; Pierre : &#8211; Pierre, il m'arrive un sale truc. Puis j'ai m&#234;me d&#251; lui dire : &#8211; Dans un putain de cimeti&#232;re aussi grand et il fallait juste qu'il soit l&#224;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je marchais. J'ai pens&#233; &#224; cette folie que j'avais eue, il y a quelques ann&#233;es, quand une tombe s'&#233;tait lib&#233;r&#233;e pr&#232;s de celle de Baudelaire dans le cimeti&#232;re Montparnasse. J'avais eu la vell&#233;it&#233; de l'acqu&#233;rir, et puis non, j'avais trouv&#233; &#231;a pr&#233;tentieux. Aujourd'hui c'est une sorte de monstrueux frigo en poussi&#232;re de granit reconstitu&#233; fabriqu&#233;e en Chine, occup&#233;e par une dame seule, il n'y a pas cimeti&#232;re Montparnasse de mesure de protection comme au P&#232;re-Lachaise. Et &#231;a m'a encore fait remonter les tripes : &#231;a lui faisait quoi, &#224; Ripault, d'avoir les pieds sur la t&#234;te de Nerval et d'&#234;tre l&#224; plant&#233; sous son ciment sous les yeux m&#234;me de Balzac ? Rien. &#199;a ne lui faisait rien. &#199;a ne faisait que faire vomir les copains et j'ai encore vomi. D'autres touristes, qui montaient, se sont d&#233;tourn&#233;s mais qu'est-ce que j'avais &#224; en faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais loup&#233; la porte Est, j'&#233;tais perdu, je remontais dans des all&#233;es et des all&#233;es, et tout &#233;tait vert et pourriture et brume, j'ai retrouv&#233; la porte centrale et fait tout le crochet pour rejoindre l'atelier de Pierre Ardouvin.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_6657 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/pierre_ardouvin_1.jpg?1449865090' width='500' height='283' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il m'attendait devant sa porte, je n'avais pas &#224; lui mettre rien de tout &#231;a dans les bras mais c'est quand m&#234;me ce que j'ai fait, d'ailleurs j'avais encore le coeur comme quand je vais trop vite sur les machines de gym et je suais d'une sueur froide partout alors que dehors il faisait froid et pluie, Pierre nous a fait deux caf&#233;s comme quand on est &#224; la brasserie de Cergy puis on est mont&#233;s dans son atelier &#8211; ses pi&#232;ces sont un bonheur, un bonheur d&#233;rangeant, un bonheur ancr&#233; dans le fantastique, dans &lt;i&gt;le r&#233;el qui va de travers&lt;/i&gt;, il y avait ces inclusions avec papillons morts, il y avait ces t&#234;tes de poup&#233;e chauves et ces jouets m&#233;caniques, il y avait ces cartes postales qui renversaient l'assise du monde en cr&#233;ant des gouffres souterrains sous la vie ordinaire, mais on s'est mis dans le travail et on a parl&#233; travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par la fen&#234;tre de l'atelier de Pierre, partie gauche le bout d'une cour d'&#233;cole maternelle et les cris des enfants de la maternelle, partie gauche le mur du cimeti&#232;re et comme &#224; cet endroit-l&#224; il monte, une grimp&#233;e de tombes jusque dans le ciel.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_6658 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/maquette-2.jpg?1449865090' width='500' height='283' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Et, au centre de l'atelier de Pierre, sur la table de travail, une maquette de la grande salle du MacVal, la salle o&#249; il va exposer, et comme Pierre construit avec pr&#233;cision tout ce qu'il construit, les murs &#233;taient ceux de Jacques Ripault, les ouvertures &#233;taient celles de Jacques Ripault, l'escalier &#233;tait celui de Jacques Ripault : cet escalier je l'avais &lt;a href='https://tierslivre.net/spip/spip.php?article182' class=&#034;spip_in&#034;&gt;descendu avec Jacques Ripault&lt;/a&gt; avant que le mus&#233;e devienne mus&#233;e (je me souviens : n'y &#233;taient accroch&#233;es que les toiles de Monory, l'oncle de Jean-Christophe Bailly, tout le reste emball&#233; dans caisses et papier &#224; bulle).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur la table de travail du sculpteur, une maquette rectangulaire de la grande salle du MacVal, plus petite certainement que la fosse, mais rectangulaire pareil et lui comme moi &#224; ce moment &#231;a nous a frapp&#233;s, il a sorti le plan dont il s'&#233;tait servi, un plan sans cartouche mais forc&#233;ment un plan Ripault, et dans la maquette les oeuvres en miniature dispos&#233;es par Pierre pour son exposition &#233;taient des oeuvres de vie (comme Rabelais dit &lt;i&gt;pierres vives ce sont hommes&lt;/i&gt;) quand dans la fosse l&#224;-haut, par del&#224; la fen&#234;tre, vers o&#249; le cimeti&#232;re se fondait dans la nuit, vers les tombes de Nerval et de Balzac, l'autre rectangle ne contenait que la mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224;. Il me fallait &#233;crire cela. J'arrivais &#224; Montparnasse par la 6. J'avais besoin de m'assommer. j'ai demand&#233; une bi&#232;re au comptoir. Un gars &#224; c&#244;t&#233;, avec un chapeau (un gars un peu plus vieux que moi, n&#233; en 48 il m'a dit), m'a demand&#233; si je n'&#233;tais pas Fran&#231;ois Bon. Je n'aime pas qu'on me demande &#231;a. Et puis il s'est mis &#224; me parler de Balzac. Puis de Faulkner, puis de Claude Simon. Il m'a parl&#233; aussi de Roger Pierrot, je l'ai inform&#233; de la r&#233;cente mort de Roger Pierrot. Il buvait une bi&#232;re aussi. Quand je lui ai dit avoir &#233;t&#233; sur la tombe de Balzac quelques heures plus t&#244;t, &#231;a l'a fait rire, et m&#234;me &lt;i&gt;se plier de rire&lt;/i&gt;. On a &#233;chang&#233; nos t&#233;l&#233;phones. M&#234;me l&#224;, pendant l'heure de train o&#249; j'ai tomb&#233; ces pages, parce qu'il le fallait, il &lt;i&gt;me&lt;/i&gt; le fallait, on s'est envoy&#233; quelques SMS sur Faulkner. C'est bien la premi&#232;re fois que &#231;a m'arrive &#224; Montparnasse, une histoire pareille.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_6659 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/mtp_balz.jpg?1449865090' width='500' height='282' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Et vous aussi je vous remercie, Jean-Philippe C., qui vous &#234;tes mis &#224; me parler de Balzac et de Claude Simon comme si c'&#233;tait tout naturel, dans une gare &#224; 6 heures du soir en plein Vigipirate, de dire qu'&#233;taient bien pauvres ceux qui ne les lisaient pas, et de dire &#231;a comme si &#231;a vous faisait bien rire !&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>liste des auteurs que j'ai lus et qui sont morts avant l'&#226;ge que j'ai moi aujourd'hui</title>
		<link>https://tierslivre.net/spip/spip.php?article4243</link>
		<guid isPermaLink="true">https://tierslivre.net/spip/spip.php?article4243</guid>
		<dc:date>2015-10-28T13:48:14Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;parce que j'y pense souvent&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique48" rel="directory"&gt;autobiographies partielles&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton4243.jpg?1446040079' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Howard Phillips Lovecraft est mort &#224; l'&#226;ge de 47 ans. Charles Baudelaire est mort &#224; l'&#226;ge de 47 ans. Franz Kafka est mort &#224; l'&#226;ge de 41 ans. Danielle Collobert est morte &#224; l'&#226;ge de 38 ans. Rainer Maria Rilke est mort &#224; l'&#226;ge de 51 ans. Marcel Proust est n&#233; &#224; l'&#226;ge de 51 ans. Balzac est mort &#224; l'&#226;ge de 51 ans. Lautr&#233;amont est mort &#224; l'&#226;ge de 24 ans. Rimbaud est mort &#224; l'&#226;ge de 37 ans. Charles Dickens est mort &#224; l'&#226;ge de 58 ans. Edouard Lev&#233; est mort &#224; l'&#226;ge de 42 ans. Christophe Tarkos est mort &#224; l'&#226;ge de 41 ans. Antonin Artaud est mort &#224; l'&#226;ge de 52 ans. Bernard-Marie Kolt&#232;s est mort &#224; l'&#226;ge de 41 ans. W.G. Sebald est mort &#224; l'&#226;ge de 57 ans. Georges Perec est mort &#224; l'&#226;ge de 47 ans. Edgar Allan Poe est mort &#224; l'&#226;ge de 40 ans. Fedor Dostoievski est mort &#224; l'&#226;ge de 60 ans. Anton Tchekhov est mort &#224; l'&#226;ge de 44 ans. Georg Trakl est mort &#224; 27 ans. Thomas Bernhard est mort &#224; 58 ans. Caroline von G&#252;nderode est morte &#224; 26 ans. Henri-Alban Fournier est mort &#224; l'&#226;ge de 28 ans. Guillaume Apollinaire est mort &#224; l'&#226;ge de 38 ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[To be continued.]&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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