<?xml 
version="1.0" encoding="utf-8"?><?xml-stylesheet title="XSL formatting" type="text/xsl" href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?page=backend.xslt" ?>
<rss version="2.0" 
	xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/"
	xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"
	xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom"
>

<channel xml:lang="fr">
	<title>le tiers livre, web &amp; litt&#233;rature</title>
	<link>https://www.tierslivre.net/spip-443/</link>
	<description>web &amp; litt&#233;rature, &#233;dition num&#233;rique, ateliers d'&#233;criture &amp; vid&#233;o-journal</description>
	<language>fr</language>
	<generator>SPIP - www.spip.net</generator>
	<atom:link href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?id_mot=925&amp;page=backend" rel="self" type="application/rss+xml" />




<item xml:lang="fr">
		<title>&#171; intoxication flaubertienne &#187; (disait Marcel Proust)</title>
		<link>https://tierslivre.net/spip/spip.php?article4147</link>
		<guid isPermaLink="true">https://tierslivre.net/spip/spip.php?article4147</guid>
		<dc:date>2021-12-12T04:30:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Flaubert, Gustave</dc:subject>
		<dc:subject>Leclerc, Yvan</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;intervention aux journ&#233;es d'&#233;tudes de Rouen, avril 2015&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique139" rel="directory"&gt;XIXe | Balzac, Maupassant, Nerval...&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot571" rel="tag"&gt;Flaubert, Gustave&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot925" rel="tag"&gt;Leclerc, Yvan&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton4147.jpg?1429274614' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff4147.jpg?1429274622&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Grand honneur d'&#234;tre invit&#233; par Yvan Leclerc (photo ci-dessus) et Sandra Glatigny &#224; cette journ&#233;e d'&#233;tudes sur &lt;a href=&#034;https://flaubert-danslaville.univ-rouen.fr/17-avril-2015-colloque-images-et-imaginaires-de-flaubert-dans-les-oeuvres-contemporaines&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Images et imaginaire de Flaubert dans les oeuvres d'aujourd'hui&lt;/a&gt;.
&lt;p&gt;&#192; la carte blanche propos&#233;e, il y avait de toute fa&#231;on rendre compte en quoi le &lt;a href=&#034;http://flaubert.univ-rouen.fr/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;gigantesque chantier de num&#233;risation critique&lt;/a&gt; lanc&#233; par Yvan Leclerc il y a bient&#244;t 15 ans a chang&#233; notre approche et notre lecture de Flaubert, et quelle r&#233;sonance dans nos propres enjeux du r&#233;cit dans l'&#233;crire num&#233;rique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous forme de fragments, petite anthropologie personnelle. Au moment de partir en impro pour 25', sans doute je ne lirai pas tout, d'o&#249; cette mise en ligne au moment m&#234;me o&#249; je lance...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;FB&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et la chance au soir de visiter la maison natale de Flaubert, y compris sa chambre &#224; l'&#233;tage priv&#233;, &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/krnk/spip.php?article1826&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;en compagnie de Jean-Philippe Toussaint &amp; Pierre Michon&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;1&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Que &lt;em&gt;Madame Bovary&lt;/em&gt; ne s'appelait pas &lt;em&gt;roman&lt;/em&gt; mais &#171; moeurs de province &#187;. Balzac avait &#233;crit des &#171; &#233;tudes sociales &#187; et des &#171; sc&#232;nes de la vie de province &#187;, et Stendhal des &#171; moeurs &#187;. Le roman dans son acception actuelle s'est constitu&#233; par autonomisation d'une forme litt&#233;raire attach&#233;e au monde, et se constituant par l'interaction du r&#233;cit sans lequel le monde ne se rend pas visible, et le non-repr&#233;sent&#233; ou l'inou&#239; du monde, dans le visible, l'&#233;conomique, la totalit&#233; des diffractions de savoir qui ne passe pas forc&#233;ment par les capacit&#233;s sensibles de l'observateur. Le coup de force de Balzac (&#233;tudes sociales), Stendhal (moeurs), Flaubert (moeurs de province) c'est d'avoir mis en avant cette interaction : on ne construit pas le r&#233;cit pour s'approprier le non-repr&#233;sent&#233;, mais le r&#233;cit, pour s'approcher de ce qui le fonde, doit enfermer la repr&#233;sentation &#233;crite de ce qu'on observe, au nom m&#234;me de l'autonomie du livre autonome. Rupture essentielle avec le XVIIIe si&#232;cle, et qui trouvera son acm&#233; avec Proust &#8211; et probablement l'ancrage de ce avec quoi nous avons &#224; nouveau rompu, la totalit&#233; de ce qui documente le r&#233;el pouvant accompagner jusque dans le livre, mais en se conservant dans sa totalit&#233; plurielle de documentation et repr&#233;sentation, liens, images fixes et anim&#233;es, s&#233;quences audio, journal de l'auteur, &#233;tapes de pr&#233;paration, le noyau autonome du r&#233;cit. Et si nous ne sommes qu'&#224; l'aube de ce fonctionnement neuf, c'est probablement pour nos probl&#233;matiques contemporaines du r&#233;cit dans sa friction au monde, prolong&#233;e jusque dans le support autonome du r&#233;cit, que nous avons &#224; relire ou r&#233;inventer Balzac, Flaubert ou Maupassant dans leur &#233;mergence m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;2&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Je te vois dans des positions atroces ; j'ai l'imagination fertile en images, tu le sais ; je compose des tableaux qui ne sont pas gais et qui me serrent le coeur. Avec ma belle imagination, je me figurais les choses les plus sinistres et, tous ces jours-ci, le facteur n'est arriv&#233; qu'entre 2 et 3 heures de l'apr&#232;s-midi ! Quand on a, comme ton vieil oncle, une sensibilit&#233; exasp&#233;r&#233;e et une imagination d&#233;plorable, on va loin dans les hypoth&#232;ses fun&#232;bres. Mais je connais ces bals masqu&#233;s de l'imagination d'o&#249; l'on revient avec la mort au coeur, &#233;puis&#233;, n'ayant vu que du faux et d&#233;bit&#233; des sottises. N'importe ; si je fais r&#234;ver quelques nobles imaginations, je n'aurai pas perdu mon temps. Peu d'imagination ; le petit bonhomme se sent us&#233; ; je r&#234;vasse, je patauge. Tout ce que j'entrevois me semble impossible ou d&#233;plorable. Et toi ? L'imagination po&#233;tique s'en m&#234;le et vous roulez dans les ab&#238;mes de douleur. Ah ! comme je vous aime pour tout cela ! Comme la pr&#233;occupation de la morale rend toute oeuvre d'imagination fausse et emb&#234;tante ! etc. Mais j'ai beau m'y exciter par l'imagination et par le parti pris, j'ai au fond de l'&#226;me le brouillard du Nord que j'ai respir&#233; &#224; ma naissance. Les d&#233;sillusions ne sont faites que pour les gens sans imagination. Monsieur vieux a une si malheureuse imagination que la vue de ton billet m'a fort troubl&#233;. J'avais peur. De quoi ? Je n'en sais rien ! Mais j'avais peur ! Je donnerai, je crois, aux gens d'imagination, l'id&#233;e de quelque chose de beau. Mais ce sera tout, probablement ? Alors, comme l'imagination est en jeu, au lieu de s'appliquer &#224; des &#234;tres fictifs, elle s'applique &#224; moi, et &#231;a recommence ! Vous pouvez traiter tout cela comme des app&#233;tits d'imagination qui ne m&#233;ritent pas de piti&#233; ; mais j'en souffre tant quand j'y pense... Cut-up partiel sur le mot imagination dans la &lt;em&gt;Correspondance&lt;/em&gt;, gr&#226;ce &#224; la lecture par le dedans qu'autorise l'&#233;dition num&#233;rique de Rouen : cela dit bien o&#249; est Flaubert, pas dans les lois du monde, et encore moins vers lui.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;3&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'on voit de la ville de Rouen dans &lt;em&gt;Madame Bovary&lt;/em&gt; : deux fois elle vient battre jusqu'au livre. La premi&#232;re fois c'est le fiacre au rideau tir&#233;, et &#224; l'itin&#233;raire hors toute sa rationalit&#233; de fiacre, mais rideau clos et donc aveugle, la deuxi&#232;me fois c'est la grande mont&#233;e pour quitter la ville : et en haut on est face &#224; l'aveugle. Balzac nous ouvre la ville, Baudelaire l'aiguise, Rimbaud l'illumine, Flaubert l'ignore, sinon les quelques sc&#232;nes de r&#233;volution dans &lt;em&gt;L'&#233;duc Sent'&lt;/em&gt; : mais c'est encore la foule qui l'int&#233;resse, pas la ville. 31 occurrences du mot &#171; ville &#187; dans toute la &lt;em&gt;Correspondance&lt;/em&gt;, y compris &#171; je rote encore les rues de ma ville natale &#187; &#8211; ce n'est rien, une mis&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;4&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Est-ce que je me souviens de Flaubert autrement qu'en pointill&#233; ? Ce n'est pas faute de l'avoir relu souvent. Si je relis, je retrouve mes phrases et mon chemin, si j'en suis loin, je ne retrouve que ces &#233;clats s&#233;par&#233;s. Ainsi bien s&#251;r l'op&#233;ration du pied-bot, que je souhaite ne plus jamais relire, mais souvenir avec pr&#233;cision irridescente. Pourtant je n'ai pas m&#233;pris de Homais, comme il est de bon ton d'en avoir : j'en ai trop vu, de ces lieux, de ces fioles, de ces dur&#233;es et ces visages. Homais est paradoxalement ce qui me relie &#224; mon pays disparu. Je lis Flaubert en pointill&#233;, parce qu'il remplit trop.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;5&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;J'ai lu Flaubert tard. Lu parce qu'il fallait le lire, j'avais lu Stendhal d'abord, puis tout Balzac, puis Zola. L'art pour l'art me tenait &#224; distance. Je n'ai commenc&#233; &#224; lire Flaubert que lorsque j'ai commenc&#233; d'&#233;crire. Ce que j'y ai trouv&#233;, c'est d'&#234;tre tra&#238;n&#233; &#224; ras de l'&#233;criture m&#234;me, et des questions qu'elle pose. La question fut donc : lire Flaubert en entier, puis passer &#224; l'&#233;criture m&#234;me, donc aux lettres. J'ai toujours tr&#232;s difficilement support&#233;, hors Proust et Genette, les auteurs ou savants qui me disent comment lire Flaubert.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;6&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Et pourtant, la machine Bovary. Ce premier chapitre sans rien de flaubertien avant la c&#233;l&#232;bre casquette &#224; boudins et poils de lapin. Du corps, debout, assis, mis en avant et subissant les boulettes de papier. Du bruit, les cris de la classe, la voix qui perce de l'instituteur, le nom enfin cri&#233; et repris en choeur par les autres. Puis portrait de femme au destin manqu&#233;, Mme Bovary m&#232;re, mais qui n'est jamais nomm&#233;e sous cette appellation, celle du titre. Enfin Charles Bovary s&#233;chant ses cours de m&#233;decine qui devient comme un Fr&#233;d&#233;ric Moreau en cinq lignes : et si Flaubert d&#233;couvrait &#224; la fois le roman et lui-m&#234;me, lorsqu'en apprenant les dominos Charles offre &#224; l'auteur de &#171; taper sur des tables de marbre de petits os de moutons marqu&#233;s de points noirs &#187;, mais quel zoom ensuite : &#171; en entrant, il posait la main sur la poign&#233;e de la porte avec une joie presque sensuelle &#187;. Ce changement de focale n'aurait pas &#233;t&#233; possible &#224; Balzac, mais devient possible en po&#233;sie avec Rimbaud. Il est la base m&#234;me de la technique de Proust. On ne conna&#238;tra pas le pr&#233;nom de la m&#232;re, seulement que plus tard, se confrontant avec Emma qui n'embrasse plus son mari, &#171; d'un petit fr&#233;missement de l&#232;vres, chacune lan&#231;ant des paroles douces d'une voix tremblante de col&#232;re &#187;. On conna&#238;tra le pr&#233;nom de la premi&#232;re &#233;pouse de Charles seulement apr&#232;s qu'Emma ait r&#233;v&#233;l&#233; le sien &#8211; elle s'appelle H&#233;lo&#239;se. Quand Flaubert est contraint de la nommer, longtemps apr&#232;s son mariage avec Charles, il dit : &#171; la veuve Dubuc &#187;. Notons qu'au retour &#224; Tostes, au surlendemain du mariage, on dit &#171; monsieur et madame Charles &#187;. Notons qu'au d&#233;but du chapitre VI l'enfance enfin d&#233;roul&#233;e d'Emma a pour incipit &#171; elle avait lu Paul et Virginie &#187; et est donc d'abord une cr&#233;ature livresque. Et qu'au chapitre VII, quand on dit que &#171; la conversation de Charles &#233;tait plate comme un trottoir de rue &#187; (rare bribe d'imaginaire urbain chez Flaubert) et qu'appara&#238;t la premi&#232;re mention textuelle &#171; madame Bovary &#187; il s'agit encore de la belle-m&#232;re. Mais ce qui m'&#233;merveille plut&#244;t c'est la toute fin du chapitre II, quand Charles revient de l'enterrement d'H&#233;lo&#239;se veuve Dubic, et qu'il a cette double exclamation, dont la deuxi&#232;me par phrase nominale : &#171; Elle &#233;tait morte ! Quel &#233;tonnement ! &#187; Flaubert a compris son outil.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;7&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Si on me demande mon livre pr&#233;f&#233;r&#233; de Flaubert, je r&#233;ponds sans h&#233;siter &lt;em&gt;Par les champs et par les gr&#232;ves&lt;/em&gt;. Jusqu'&#224; revoir les chapitres, la visite &#224; Belle-&#206;le o&#249; sont les bagnard Barb&#232;s et Blanqui, les ossuaires qu'aujourd'hui on ne donne plus &#224; voir, ou la visite du ch&#226;teau de Combourg abandonn&#233; aux poules. L'&#233;criture du r&#233;el vaut aussi sans aucun dispositif narratif ou fictionnel qui l'accompagne. C'est Gracq avant l'heure, le Gracq des &lt;em&gt;Lettrines II&lt;/em&gt;, aussi imperm&#233;able &#224; Flaubert qu'&#224; Proust.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;8&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Que ma grande d&#233;couverte en lisant la &lt;i&gt;Correspondance&lt;/i&gt; fut le fractionnement au quotidien de l'&#233;criture d'un livre. La grasse mat'. Puis la vie partag&#233;e avec la vieille maman et la ni&#232;ce h&#233;rit&#233;e. Et puis, quand la nuit vient et que ces dames sont endormies, vers 22 heures, monter &#224; la chambre avec la table pour trois heures, et tenir ses trois heures sur une dur&#233;e de six semaines environ, puis cet arr&#234;t de deux mois o&#249; se constitue la documentation. Dans les p&#233;riodes de finition ou de labour, il attaque l'&#233;criture &#224; 14h30, refait un somme d'une heure en fin d'apr&#232;s-midi et reprend &#224; 21h, mais toujours avec ce rituel des lettres &#233;crites en phase de d&#233;compression, entre 2 et 3 heures le lendemain matin. Je ne sais pas si autant de documentation est n&#233;cessaire, probablement bien moins que l'interruption en elle-m&#234;me, et cette toute premi&#232;re r&#233;daction de la nouvelle prise d'&#233;criture, appel&#233;e chapitre. Puis l'art de recopier en boucle, avec un peu plus de temps pris &#224; chaque copie. &lt;em&gt;Bouvard et P&#233;cuchet&lt;/em&gt;, c'est aussi la t&#226;che de l'auteur dans son propre processus. Enfin, pendant 1h30 en moyenne le temps mis &#224; &#233;crire les lettres, entre 1 heure et 3 heures du matin, comme de continuer sur son inertie. L'&#233;criture qui fouille, mais libre, n'a plus &#224; s'occuper que d'elle-m&#234;me. La Correspondance alors en tant que telle l'oeuvre la plus singuli&#232;re de Flaubert et l&#224; o&#249; l'oeuvre culmine : pour sa r&#233;currence et son fractionnement m&#234;me, qui sont les m&#234;mes processus que ceux du roman. D'o&#249; cette c&#233;l&#232;bre phrase une fois prononc&#233;e : &lt;em&gt;Mademoiselle Leroyer de Chantepie c'est moi-m&#234;me&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;9&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Souvent l'id&#233;e que chez Flaubert les choses vont par trois. Ainsi, les trois &lt;em&gt;Tentations de Saint-Antoine&lt;/em&gt; : le d&#233;lire de la derni&#232;re, quand on aurait renonc&#233; &#224; tout, et qu'on revient &#224; ce qui vous meut en chaque ligne, dans chaque livre, qu'il n'y a d'autre r&#233;alit&#233; que le fantasme qu'on en a. Les trois contes et l'immobilit&#233; et le socle sur quoi il les dresse, au point que les stations dans la procession sont comme une m&#233;taphore de l'oeuvre m&#234;me. Mais aussi la trilogie fractale &lt;em&gt;M&#233;moire d'un fou&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;Novembre&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;L'&#233;ducation sentimentale&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;10&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Comment serait-il possible d'aimer &lt;em&gt;L'&#233;ducation sentimentale&lt;/em&gt;, quand ce qu'il y a de mou et d'insuffisant et de non r&#233;solu chez Fr&#233;d&#233;ric Moreau c'est la partie vaincue de nous-m&#234;mes ? Non pas que nous soyons d&#233;pendants de l'identification au personnage pour que le livre nous d&#233;chire au dedans. Pour le roman, Lucien de Rubembr&#233; vaudra toujours mieux que Daniel d'Arthez. Et on ne peut pas plus s'identifier &#224; ce ben&#234;t de narrateur de la &lt;em&gt;&#192; la Recherche du temps perdu&lt;/em&gt;, que tous ses amis et rencontres disent si intelligents. Le g&#233;nie de Proust, c'est que le narrateur, dont tout le monde admire la conversation, ne parle quasiment jamais dans le livre. C'est le livre en lui-m&#234;me qui est notre maison. Je ne sais pas si on peut disposer de cette affinit&#233;-l&#224; avec &lt;em&gt;L'&#201;ducation sentimentale&lt;/em&gt; : J'aime que le moteur &#224; vapeur du bateau, poussant la roue &#224; aubes, mette le paysage en mouvement, et que le regard qui foudroie l'un et l'autre, madame Arnoult et Fr&#233;d&#233;ric, soient dans cette circularit&#233; bruyante des pistons encore neufs (en litt&#233;rature, je dis) et de cette lin&#233;arit&#233; d&#233;filante du paysage. J'aime que le deuxi&#232;me paragraphe de L'&#233;ducation sentimentale accumule les mots &lt;em&gt;barriques, c&#226;bles, corbeilles de linge, tambours, tapage, cloche&lt;/em&gt;. Il y a vingt paragraphes exactement de l&#224; au fameux &#171; Ce fut comme une apparition &#187;. Mais il n'y a qu'&#224; la toute fin du livre, avec le blanc qui casse le r&#233;cit avec l'immense pass&#233; simple : Il voyagea, qu'on retrouve une audace du m&#234;me ordre.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;11&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La &lt;em&gt;Correspondance&lt;/em&gt; comme infiniment modulable : chaque anthologie la recr&#233;e. Dans le titre P&lt;em&gt;r&#233;face &#224; une vie d'&#233;crivain&lt;/em&gt;, l'&#233;crivain ce n'est pas Flaubert, c'est le lecteur m&#234;me. Ce qu'on en garde chacun comme des embl&#232;mes, par exemple lorsque Flaubert crie &#224; cause de &#171; deux qui dans une page &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;12&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;On ne peut pas demander &#224; une &#233;poque de sortir de ses propres habits. Baudelaire en est capable avec &lt;em&gt;Le peintre de la vie moderne&lt;/em&gt;, et reprend les voeux oripeaux rigides dans son texte sur la photographie. Flaubert est lecteur de Rabelais, ce que Proust ne sera pas, mais lecteur principalement de &lt;em&gt;Gargantua&lt;/em&gt;, qu'il a &#8211; on le sait &#8211; ce rituel de relecture avant d'ouvrir l'&#233;criture du prochain livre. La phrase qu'il cite, sa pr&#233;f&#233;r&#233;e de Rabelais dit-il : &lt;em&gt;Comme s&#231;avez qu'Africque apporte tousiours du nouveau&lt;/em&gt;. Et ce qu'ajoute Flaubert : &#171; j'y vois des hippopotames et des girafes &#187;. &lt;em&gt;Gargantua&lt;/em&gt; ne contient pas de r&#233;alit&#233;, il la suscite et l'invente. Et comment change notre mode de lecture de la &lt;em&gt;Correspondance&lt;/em&gt;, depuis le pari fou d'Yvan Leclerc : je prends un mot li&#233; &#224; mon intuition vague, je lance la &lt;a href=&#034;http://flaubert.univ-rouen.fr/correspondance/conard/outils/annuels.html&#034;&gt;recherche d'occurrences&lt;/a&gt; sur le site qui la propose en ligne. Une autre correspondance appara&#238;t, fil simple parcourant la masse. J'accumule une dizaine de ces nappes partielles comme autrefois je relisais quatre ou dix lettres au hasard (je n'ai jamais refait l'int&#233;grale dans l'ordre, comme je l'ai faite &#224; d&#233;couverte, en 82-84). Personne ne disposera jamais (ce serait possible informatiquement) du livre que constituent arbitrairement toutes ces consultations partielles. Mais si je cherche Rabelais, je trouve. Si je cherche &#171; plume &#187; dans la &lt;em&gt;Correspondance&lt;/em&gt; je trouve 28 occurrences, dont les fameux &#171; Je suis un homme-plume &#187;ou &#171; Personne, depuis qu'il existe des plumes, n'a tant souffert que moi par elles &#187;, mais des choses plus bizarres, associ&#233;es &#224; la vitesse du bras, comme &#171; Autrefois la plume courait sur mon papier avec vitesse ; elle y court aussi maintenant, mais elle le d&#233;chire. je change de plume &#224; toute minute, parce que je n'exprime rien de ce que je veux dire &#187; et, juste avant le d&#233;part en &#201;gypte, &#171; mes deux cents plumes taill&#233;es et l'art de s'en servir &#187; sa col&#232;re contre ceux qui sont pass&#233;s &#224; la plume de fer, crime contre la sensibilit&#233; de l'&#233;criture.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;13&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;De la ponctuation comme adventice &#224; l'&#233;criture comme recopiage : les premi&#232;res versions &#233;crites avec comme seul signe diacritique le tiret long. On sait l'usage qu'en fera Val&#233;ry dans ses &lt;em&gt;Carnets&lt;/em&gt;, ou plus tard Danielle Collobert, ou comment Beckett en poussera le principe en nommant &#171; Bing &#187; et &#171; Hop &#187;, dans le texte &lt;em&gt;Bing&lt;/em&gt; justement, ces ruptures diacritiques alors prononc&#233;es dans le texte. Proust, en 1907, fait recopier &#224; la machine &#224; &#233;crire, il s'en faut d'une mince frange d'ann&#233;es pour que Flaubert ait pu b&#233;n&#233;ficier de ce pas de g&#233;ant. Mais Balzac l'anticipait avec ses feuilles compos&#233;es, et reprises le lendemain d&#232;s le temps suivant l'&#233;criture du premier jet. Le travail de &lt;a href=&#034;http://flaubert.univ-rouen.fr/bovary/bovary_6/accueil-0.html&#034;&gt;transcription des brouillons&lt;/a&gt; de &lt;em&gt;Madame Bovary&lt;/em&gt; &#8211; merci sp&#233;cial &#224; Yvan Leclerc et Danielle Girard &#8211; bouleverse compl&#232;tement notre rapport &#224; l'&#233;criture personnelle, l'&#233;criture de premier jet : ainsi l'utilisation du trait vertical et le tiret comme seule ponctuation, imaginons qu'on relise ainsi le texte final : vertical du trait, horizontale du tiret, la percussion que cela donnerait. Le livre, au XIXe si&#232;cle, ne pense pas la ponctuation. Le Rabelais que lit Flaubert n'a pas chang&#233; depuis les &#233;ditions du XVIe si&#232;cle. Fin du XIXe, et tout sera reponctu&#233;, mort. Et pas de majuscules non plus : &lt;em&gt;&#224; douze ans elle avait lu Paul &amp; Virginie et avait r&#234;v&#233; dans son coeur d'enfant TRAIT la fontaine au clair de lune la maisonnette de bambous TRAIT sous les larges feuilles des lataniers TRAIT le n&#232;gre Domino le chien Fid&#232;le mais surtout l'amiti&#233; caressante de quelque fr&#232;re &#224; cheveux noirs boucl&#233;s qui battaient sur son col nu TIRET &amp; qui va pour nous d&#233;nicher au haut d'arbres plus grands que les clochers monte cueillir pour vous des fruits plus gros que des citrouilles et qui court nu pieds nu sur le sable vous apportant un nid d'oiseau&lt;/em&gt;... La lecture qu'on peut faire du travail de num&#233;risation des manuscrits de la Bovary ne peuvent &#234;tre qu'une &lt;a href=&#034;http://flaubert.univ-rouen.fr/bovary/bovary_6/parag1/0084v-mt.html#H&#034;&gt;lecture graphique&lt;/a&gt;, mais cette lave du premier jet est un apprentissage d&#233;cisif. C'est seulement au 3&#232;me recopiage que reviennent les majuscules, virgules et points, et que disparaissent les traits et tirets. Rendre la litt&#233;rature vivante et transmissible, c'est la rouvrir par ici, par comment &#231;a s'&#233;crit &#8211; Yvan ce matin tu m'as demand&#233; : &#8211; Et tu fais toujours des ateliers d'&#233;criture ? Non seulement la r&#233;ponse est oui, mais je crois que c'est par l&#224; que le travail g&#233;ant accompli &#224; Rouen m'en donne les outils neufs.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;14&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le parall&#232;le de Balzac et Flaubert est l&#233;gitime aux gens de mon &#226;ge tant, dans les ann&#233;es o&#249; on a commenc&#233; d'&#233;crire, Flaubert et Mallarm&#233; &#233;taient sanctifi&#233;s, et parliez de Balzac on vous laissait dans vos gros sabots. On a remis un peu d'ordre dans le paysage, on n'en aime pas moins Flaubert. Il n'est pas attir&#233; par le &#171; moderne &#187;, ni en art ni en technique. Reprenons les lettres du Caire : il peste contre Du Camp, lequel passe des heures &#224; installer ses plaques de verre derri&#232;re sa lourde chambre, puis d&#233;velopper les clich&#233;s. Mais regardez les photos du Caire de Du Camp : il n'est pas un r&#233;volutionnaire comme Nadar, qui invente l'appareil-photo qu'il nomme D&#233;tective (Zola, qui n'a jamais &#233;crit sur la photo mais en laisse 7000, en poss&#233;da un), il n'est pas esth&#232;te comme Gustave Le Gray (qu'ils n'ont jamais remarqu&#233;), mais Du Camp, qui reste un &#233;crivain secondaire, s'inscrit dans les pr&#233;curseurs de la photographie moderne. Flaubert dit que l'&#233;criture sert &#224; voir, et qu'en confiant cette t&#226;che non aux mots, mais &#224; l'optique et &#224; la chimie, on la dissout. Mais ce qu'il nous donne &#224; la place, c'est Kuchuk Hamen. Je pr&#233;f&#232;re les rues du Caire, photographi&#233;s par Du Camp pendant que Flaubert s'&#233;nerve et &#233;crit ses lettres. Si &lt;em&gt;Bouvard et P&#233;cuchet&lt;/em&gt; n'&#233;tait pas d&#233;j&#224; si long, c'est cela qu'on aurait pu leur demander : pourquoi ne photographient-ils jamais, &#224; commencer par eux-m&#234;mes ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;15&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Mais Maxime Du Camp est quand m&#234;me dans les &lt;em&gt;Fleurs du Mal&lt;/em&gt; le d&#233;dicataire du &lt;em&gt;Voyage&lt;/em&gt;, et j'en connais pas mal qui, comme moi, auraient pay&#233; pour &#231;a, comme la concession au cimeti&#232;re Montparnasse que j'avais h&#233;sit&#233; &#224; acheter d'avance et occup&#233;e d&#233;sormais, sous son frigo en poussi&#232;re de granit reconstitu&#233; fabriqu&#233; en Chine, ne sait pas qu'elle voisine Baudelaire. Un des grands moments de la &lt;em&gt;Correspondance&lt;/em&gt;, quand m&#234;me, celui o&#249; le g&#233;n&#233;ral Aupick, ambassadeur de France au Liban, pour complaire &#224; son &#233;pouse qui s'ennuie invite les deux jeunes voyageurs fran&#231;ais et, comme il n'a rien &#224; dire, leur pose une question de convenance : &#171; Que se passe-t-il donc de neuf en litt&#233;rature, &#224; Paris ? &#8211; Baudelaire, monsieur. &#187; Et qu'il quittera la table avant le dessert. Marre du portrait de Flaubert clo&#238;tr&#233; dans Croisset avec gueuloir et mariniers : la litt&#233;rature n'a pas attendu le web pour &#234;tre &lt;em&gt;sociale&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h1&gt;16&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi je n'ai encore jamais parl&#233; de &lt;em&gt;Salammb&#244;&lt;/em&gt;, que j'h&#233;site m&#234;me toujours &#224; orthographier ? Livre monolithe. Il ne serait pas de Flaubert, il se serait &#233;chapp&#233; tel quel de l'histoire, avec ses ors, ses amours, ses batailles et son monstre avaleur d'innocents. Je ne relis jamais &lt;em&gt;Salammb&#244;&lt;/em&gt; en entier. Je le rouvre pour un chapitre, et je lis massivement ce chapitre. Peut-&#234;tre que Flaubert lui a seulement donn&#233; la musique. &#171; C'&#233;tait &#224; Megara, faubourg de Carthage &#187; est l'arch&#233;type de la phrase flaubertienne, 7 &#171; a &#187; en 6 mots, dont 4 &#224; pleine sonorit&#233; continue, 2 fois sourde et ferm&#233;e, Megara, 2 fois ouverte et plus claire, Carthage. Peut-on dire de &lt;em&gt;Salammb&#244;&lt;/em&gt; qu'il serait une Tentation de Saint-Antoine enfin r&#233;ussie ? D&#233;sastre de la vie d'&#233;crivain : avoir &#233;crit son &lt;em&gt;Salammb&#244;&lt;/em&gt; et devoir continuer &#224; vivre, voir son h&#233;ritage fuir, devoir gagner sa vie ou du moins ne plus en ignorer l'&#233;pargne.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;17&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Deux passages jumeaux, dans un r&#244;le pourtant invers&#233;, dont pourtant aucun des deux auteurs n'a pu avoir connaissance, venant de l'autre. Flaubert a lu Dosto&#239;evski, mais dans ces premi&#232;res traductions approximatives et lourdes : m&#234;me pas la clart&#233; de Viardot, traducteur de Tourguenev, et qui le lui a fait conna&#238;tre. Dosto&#239;evski a lu Balzac (l'a m&#234;me traduit) et Sand, probablement au moins entendu parler de Flaubert (je ne sais pas, en fait). &#192; la fin des Karamazov, lors de l'enterrement d'Alioucha, il y a cette image du p&#232;re pench&#233; sur la tombe, on croit qu'il va tomber mais le vent le retient. Dans la lettre de Flaubert &#224; Bouilhet, au soir de l'enterrement de sa soeur Caroline, il lui raconte comment, la fosse &#233;tant trop petite par rapport au cercueil, un des croque-morts s'est mis sur le rebord et a donn&#233; un coup de pied &#224; la bi&#232;re pour qu'elle s'enfonce. Je vois tr&#232;s s&#233;rieusement ces deux sc&#232;nes jumelles comme un tunnel sym&#233;trique dans la litt&#233;rature : l'enterrement d'Alioucha (Kostia ?) troue la fiction Karamazov par une sc&#232;ne &#224; teneur r&#233;elle, la lettre &#224; Bouilhet troue toute possible fiction par la force du r&#233;el, force qui n'appara&#238;t telle que parce qu'&#233;crite. Je nomme cette instance-l&#224; de l'&#233;criture, l&#224; o&#249; elle a accompli son double chemin pour s'&#233;tablir, notre propre territoire de l'invention d'&#233;criture &#8211; celui o&#249; Claude Simon le premier, plus tard, viendra installer son campement.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;18&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Et corollaire : j'ai toujours v&#233;n&#233;ration particuli&#232;re pour ce genre de parall&#232;le. Ainsi, si Kafka a port&#233; tr&#232;s haut Stendhal, au point que son premier geste lors de son s&#233;jour &#224; Paris est d'acheter la &lt;em&gt;Chartreuse de Parme&lt;/em&gt; en fran&#231;ais, mais qui n'a pu lire la &lt;em&gt;Vie de Henri Brulard&lt;/em&gt;, dira exactement comme Stendhal qu'il faut relire le Don Quichotte &#224; chaque &#233;tape de sa vie. Flaubert a une autre reconnaissance : son grand-p&#232;re lui lisait le Quichotte, l'enfant assis sur ses genoux, avant m&#234;me qu'il sache lire. Toujours penser, sous la phrase de Flaubert, &#224; cette image, non pas m&#234;me dans le rapport au Quichotte, mais comme figure corporelle : Flaubert ne nous a jamais assis sur ses genoux, et pourtant c'est aussi cela, l'origine de la litt&#233;rature. Il y a d'autres parall&#232;les semblables : ainsi Proust disant qu'il pr&#233;f&#232;re Dosto&#239;evski &#224; Tolsto&#239; trop bien rang&#233;, alors qu'il r&#233;&#233;crit des salons si semblables, et Faulkner disant qu'il pr&#233;f&#232;re Tolsto&#239; &#224; Dosto&#239;evski trop d&#233;sordre, alors que ses propres livres sont un capharna&#252;m d'architecture bien pire. Ce parall&#232;le-ci n'a rien &#224; voir ici, mais c'est la m&#234;me famille, il importe que nous ne la s&#233;parions pas. Ce qui renvoie &#224; une autre question : cette famille peut-elle encore signifier &#224; distance, tout du moins apr&#232;s ce dernier rejeton qu'en serait Claude Simon ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;19&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Une sc&#232;ne m'&#233;meut aux larmes dans Flaubert, mais je n'oserais jamais en parler dans le contexte d'une journ&#233;e universitaire. Lors du deuxi&#232;me s&#233;jour de George Sand &#224; Croisset (et quel chemin pour Flaubert, qui s'est tant moqu&#233; d'elle), ils parlent une bonne partie de la nuit, et un peu plus tard, vers 3 heures du matin (imaginer les deux chandelles, et les chemises de nuit si semblables, &#224; la taille pr&#232;s &#8212; Sand en bonnet de dentelle pour la nuit, quant &#224; Flaubert on ne sait pas s'il avait sur le chef une flanelle), tous deux &#224; la m&#234;me heure et sans pr&#233;m&#233;ditation descendant &#224; l'office pour un rabiot de poulet froid. La litt&#233;rature est cette tendresse. La litt&#233;rature est aussi ce poulet froid. Quel dommage de ne pouvoir &#233;voquer cette sc&#232;ne dans un colloque universitaire.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;20&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Qu'on ne m'accuse pas de picorer dans mes souvenirs Flaubert : le premier ch&#232;que re&#231;u des &#233;ditions de Minuit, en d&#233;cembre 1982, alors que je m'imaginais devoir reprendre tr&#232;s vite un travail industriel apr&#232;s un livre hapax (one shot en grec), je n'aurais pas voulu le gaspiller &#224; la vie ordinaire. La Correspondance n'existait pas en Pl&#233;iade, et si l'Internet litt&#233;raire existait, c'&#233;tait seulement dans cet &#233;trange texte de Georges Perec &#224; son retour des USA, en 1967. J'ai achet&#233; l'&#233;dition reli&#233;e cuir en 16 volumes du Club de l'Honn&#234;te Homme des oeuvres compl&#232;tes, parce qu'elle incluait la Correspondance. J'y ai d&#233;couvert aussi Par les champs et par les gr&#232;ves, et le travail de carnet et sc&#233;nario. C'est la premi&#232;re fois qu'un auteur pour moi n'&#233;tait plus r&#233;ductible &#224; la somme de ses oeuvres, mais impliquait une perception en &#233;cosyst&#232;me, avec strates (les sc&#233;narios), r&#233;currences (de &lt;em&gt;M&#233;moire d'un fou&lt;/em&gt; &#224; &lt;em&gt;Novembre&lt;/em&gt;, et de &lt;em&gt;Novembre&lt;/em&gt; &#224; l'&lt;em&gt;&#201;ducation sentimentale&lt;/em&gt;), les lettres et les voyages, l'iconographie m&#234;me mince qu'on peut y adjoindre, le travail critique (la casquette de &lt;em&gt;Charbovary&lt;/em&gt; magistralement d&#233;crite par Genette, ou m&#234;me &lt;em&gt;L'idiot de la famille&lt;/em&gt; qui m'a tellement &#233;nerv&#233; au bout de 30 pages que je l'ai volontairement jet&#233; dans une bouche d'&#233;gout parisien) constituent un ensemble aux fronti&#232;res ouvertes (la &lt;em&gt;Correspondance&lt;/em&gt; Pl&#233;iade serait plus compl&#232;te que celle que j'achevais de lire, et l'&#233;dition num&#233;rique de l'universit&#233; de Rouen une &#233;tape d'une nouvelle r&#233;solution encore), donc mouvant dans le temps, et ce que nous appelons la lecture n'est pas la quantification des livres, mais se hisser soi-m&#234;me &#224; cet ensemble ouvert et mouvant, mod&#232;le qu'on sait d&#233;sormais ma&#238;triser pour Baudelaire, Rabelais ou Kafka, mais qu'on n'a pas pris le temps encore de produire pour un flaubertien pourtant d&#233;cisif, Maupassant. &#192; quand, Yvan, le chantier d'un Maupassant par ordre chronologique, repla&#231;ant en avant le s&#233;quen&#231;age du billet quotidien, &#233;crit de 22h30 &#224; minuit, qu'un coursier aussit&#244;t vient prendre pour le &lt;em&gt;Gaulois&lt;/em&gt; du lendemain matin, quand les recueils de &#171; nouvelles &#187;ne gardent de cette r&#233;currence au quotidien que ce qui appartient &#224; la fiction, alors que l'&#233;criture qu'on dirait aujourd'hui &#171; non-fiction &#187;, voyage, vari&#233;t&#233;, conversation, souvenir, est pr&#233;cis&#233;ment la construction &#224; &#233;galit&#233; de la fiction qui surgit ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;21&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Flaubert et Sand, les deux &#233;crivains en chemise, dans l'office &#224; 3 heures du matin, d&#233;cortiquant entre eux le reste du poulet de la veille au soir, piochant avec la main dans la miche de pain, alors quelque chose comme ce qui relie Bouvard &#224; P&#233;cuchet, et le contraire. Y a-t-il un incipit plus haut dans la litt&#233;rature ? &#171; Longtemps je me suis couch&#233; de bonne heure &#187; c'est si simple et facile, compar&#233; &#224; &#171; Comme il faisait une chaleur de 33&#176;, le boulevard Bourdon se trouvait absolument d&#233;sert. &#187; Flaubert n'est m&#234;me pas pr&#233;sent dans cet incipit, qui tient juste du constat. L'artisan Flaubert continue d'installer son d&#233;cor, le canal, l'eau, la double &#233;cluse. Puis un point-virgule, et l'auteur para&#238;t, dans son inimitable syncope, initi&#233;e par le &#171; et &#187; : &#171; et tout semblait engourdi par le d&#233;soeuvrement du dimanche et la tristesse des jours d'&#233;t&#233; &#187;. Si l'auteur est l&#224;, alors le roman &#224; son tour peut para&#238;tre, pour le roman il faut un pass&#233; simple, celui-l&#224; m&#234;me qui avait arr&#234;t&#233; et trou&#233; L'&#233;ducation sentimentale : &#171; deux hommes parurent &#187;. Et la preuve qu'on est dans le roman, c'est qu'on passe &#224; l'action, mais l'action repr&#233;sent&#233;e, construite pour &#234;tre repr&#233;sentation dans la t&#234;te et le temps du lecteur : arriv&#233;s au niveau du banc, ils s'y assoient tous deux simultan&#233;ment, avec ce culot qui d&#233;ploie le temps dans une expression courante pourtant contradictoire avec cette simultan&#233;it&#233; : &#171; &#224; la m&#234;me minute, sur le m&#234;me banc &#187;, dur&#233;e (tout ce que dure une minute de silence) annul&#233;e par le pass&#233; simple m&#234;me : &#171; s'assirent &#187;, et la maestria de l'auteur en ce que nul n'a besoin de demander son nom &#224; l'autre, le nom Bouvard figurant dans l'int&#233;rieur de son chapeau pos&#233; &#224; l'envers, comme le nom P&#233;cuchet figure sym&#233;triquement dans la casquette du voisin. Autre pass&#233; simple c&#233;l&#232;bre : &#171; Alors ils se consid&#233;r&#232;rent. &#187; (Ce n'est pas une phrase, c'est un paragraphe, apr&#232;s quoi Flaubert reviendra 7 ou 8 autres paragraphes plus loin, non pas dans l'artisanat de la sc&#232;ne, mais pr&#233;cis&#233;ment ces phrases musicales purement d&#233;tach&#233;es du r&#233;cit, s'amor&#231;ant au-dessus de lui par une &#233;tranget&#233; de grammaire qui le laissent accomplir sa propre dur&#233;e en parall&#232;le, comme on tournerait les pages d'un livre sans y penser, et trouveront leur r&#233;manence &#224; cette sonorit&#233; et cette syncope qui se maintiendront alors qu'on aura repris le fil du dire : &#171; Un bruit de ferraille sonna sur le pav&#233;, dans un tourbillon de poussi&#232;re. &#187; Avec une irruption que Baudelaire et Rimbaud ont pratiqu&#233;, mais qui n'aurait pas &#233;t&#233; accessible &#224; Balzac : l'irruption du son dans le livre, et que ce tourbillon de poussi&#232;re n'est apr&#232;s tout que l'effet de dispersion du son (ce bruit de ferraille) dans l'ordre ancien du roman. &#171; Chaque fois je lis Shakespeare, il me semble que je d&#233;chiqu&#232;te la cervelle d'un jaguar &#187;, disait Lautr&#233;amont que Flaubert n'a pu conna&#238;tre, chaque fois que je lis Flaubert il me semble voir la syntaxe d&#233;chirer l'ordre du langage, et une page de Bouvard et P&#233;cuchet peut alors remplacer toute votre biblioth&#232;que.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;22&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Au point de poser une autre question : cet art de la syncope, et de la phrase lanc&#233;e par dessus la strate du roman, dans ce chant int&#233;rieur qui seul porte l'&#233;paisseur du monde, et s&#233;pare Flaubert de toute notion de r&#233;alisme, qu'il en ma&#238;trise l'art au point que les improvisations de la Correspondance en sont et le permanent atelier, et la constante surprise, dans quel ordre le consid&#233;rer : le roman comme n&#233; de cet art quotidien et s&#233;quenc&#233; de l'improvisation, ou l'atelier des lettres comme le constant exercice de l'instrument m&#234;me, avant reprise dans la sc&#233;nographie du roman ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;23&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Syncope, suite, Proust, je cite : D'ailleurs les adverbes, locutions adverbiales, etc. sont toujours plac&#233;s dans Flaubert de la fa&#231;on &#224; la fois la plus laide, la plus inattendue, la plus lourde, comme pour ma&#231;onner ces phrases compares, boucher les moindres trous. M. Homais dit : &#171; Vos chevaux, peut-&#234;tre, sont fougueux. &#187; Hussonnet : &#171; Il serait temps, peut-&#234;tre, d'aller instruire les populations. &#187; Les &#171; apr&#232;s tout &#187;, les &#171; cependant &#187;, les &#171; pourtant &#187;, les &#171; du moins &#187; sont toujours plac&#233;s ailleurs qu'o&#249; ils l'eussent &#233;t&#233; par quelqu'un d'autre que Flaubert, en parlant ou en &#233;crivant. &#171; Une lampe en forme de colombe br&#251;lait dessu s continuellement. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;24&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Et Proust alors peut-&#234;tre le premier qui donnerait r&#233;ponse. Ce que je consid&#232;re comme la plus haute et belle phrase jamais &#233;crite concernant ce que nous apporte &#224; jamais Gustave Flaubert : &#171; Mais nous les aimons, ces lourds mat&#233;riaux que la phrase de Flaubert soul&#232;ve et laisse retomber avec le bruit intermittent d'un excavateur. &#187; Proust sait ce que c'est qu'un excavateur : ces gigantesques machines ont &#233;t&#233; invent&#233;es dans les ann&#233;es 1870 pour le creusement du canal de Suez, et en d&#233;blayer les sables. La fortune de la famille Proust en d&#233;coule directement. Mais c'est le mouvement cyclique : d'un seul coup, la lin&#233;arit&#233; du r&#233;cit n'est plus que le m&#233;tronome de ce qui, par dessous, enfle et vient rompre, mais ne concerne pas le signifiant (le bruit est la forme non organis&#233;e des sons), s&lt;em&gt;oul&#232;ve et laisse retomber / soul&#232;ve et laisse retomber avec le bruit intermittent / soul&#232;ve et laisse retomber avec le bruit intermittent d'un excavateur&lt;/em&gt;. Et remontons enfin au d&#233;but de la citation de Proust, en col&#232;re apr&#232;s le critique de la NRF qui dit Flaubert &#171; peu dou&#233; pour &#233;crire &#187;. Proust, qui conna&#238;t tant Racine, S&#233;vign&#233;, Saint-Simon, Balzac, Baudelaire est int&#233;ressant en tant que son article d&#233;c&#232;le aussi les limites de sa lecture de Flaubert. Ce texte n'est pas une brique essentielle de sa propre construction, comme son &#233;tude sur le r&#244;le de la couleur mauve chez Nerval. ou bien quand il s'&#233;tonne de la &#171; m&#233;diocrit&#233; &#187; (son mot) de la &lt;em&gt;Correspondance&lt;/em&gt;, alors que... Plus &#233;tonnant cette charge qu'il fait contre Flaubert, disant que &#171; ses images sont g&#233;n&#233;ralement si faibles qu'elles ne s'&#233;l&#232;vent gu&#232;re au-dessus de celles qu'auraient pu trouver ses personnages les plus insignifiants &#187; : mais si la force de Flaubert &#233;tait ici, justement, dans cette ad&#233;quation de l'image au personnage, loin de l'auteur, et qu'ici commen&#231;ait le Flaubert &lt;em&gt;mati&#232;re&lt;/em&gt; ? Cherchez les occurrences du mot &#171; phrase &#187; dans le moteur de recherche de l'&#233;dition num&#233;rique de la &lt;em&gt;Correspondance&lt;/em&gt; ici &#224; Rouen : c'est que mes phrases se heurtent comme des soupirs, les phrases toutes faites sont rares, je continue &#224; faire mes phrases comme un bourgeois, o&#249; sont-ils ceux qui trouvent du plaisir &#224; d&#233;guster une belle phrase ? &#8211; Proust l'a compris. Mais il nous contraint pour nous amener l&#224; &#224; quitter le roman : &lt;em&gt;les lourds mat&#233;riaux que la phrase&lt;/em&gt;... Flaubert nous aurait apport&#233; ceci : la litt&#233;rature &lt;em&gt;mat&#233;riau&lt;/em&gt;. Et qu'ainsi avons-nous re&#231;u ce que Proust nomme l'&lt;em&gt;intoxication flaubertienne&lt;/em&gt;, et bien fier d'en &#234;tre.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>dans ma biblioth&#232;que | Rabelais, le Tiers Livre</title>
		<link>https://tierslivre.net/spip/spip.php?article4171</link>
		<guid isPermaLink="true">https://tierslivre.net/spip/spip.php?article4171</guid>
		<dc:date>2015-05-23T20:33:20Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Rabelais, Fran&#231;ois</dc:subject>
		<dc:subject>Leclerc, Yvan</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;de pourquoi garder dans sa biblioth&#232;que un livre qu'on ne lira plus jamais&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique144" rel="directory"&gt;s&#233;rie | dans ma biblioth&#232;que&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot163" rel="tag"&gt;Rabelais, Fran&#231;ois&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot925" rel="tag"&gt;Leclerc, Yvan&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton4171.jpg?1432411174' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff4171.jpg?1432411182&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;En choisissant chaque fois un livre pour le photographier, c'est la typologie de leurs r&#244;les aussi qu'on explore. Ainsi, un livre aussi important que le Tiers Livre de Rabelais, au point d'en nommer ce site, la lecture la plus dense que j'en ai eu c'&#233;tait certainement dans cette &#233;dition Droz. Mais ce n'&#233;tait pas ma premi&#232;re lecture du Tiers Livre, puisque j'avais la vieille &#233;dition Pl&#233;iade de Plattard, et que depuis 1992, donc plus de 20 ans, je n'ai pas rouvert cette &#233;dition Droz, et ne m'en suis jamais s&#233;par&#233; pourtant (je compte pas loin d'une trentaine de volumes dans ce coin Rabelais, en haut &#224; droite des &#233;tag&#232;res du bureau).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deuxi&#232;me lecture, donc, et pour aller plus loin qu'avec ce Plattard obsol&#232;te (le nouveau Pl&#233;iade de Mireille Huchon ne viendra qu'en 1995, avec toute une nouvelle &#233;dition de livres de poches enfin respecteux, dont l'&#233;dition Pochoth&#232;que de G&#233;rard Defaux), j'avais achet&#233; l'ensemble des 5 volumes Droz.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et pourtant, quel massacre : Rabelais reponctu&#233;, surcharg&#233; de tirets et guillemets, et massacre typographique aussi : aller chercher la langue de Rabelais, son flux, son charroi, ses transparences et ses fracas, quand il y a parfois sur la m&#234;me page plus de notes que de texte, et que tout &#231;a est emball&#233; comme un sandwich au jambon dans une d&#233;dicace en latin &#224; l'&#233;pouse du transcripteur et son &lt;i&gt;index verborum&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est en 1988 que j'ai fait cette lecture, quasi ligne &#224; ligne, puisque lors de cette invitation &#224; Berlin (Berliner K&#252;nstlerprogramm du DAAD, cette ann&#233;e o&#249; log&#233;s &#224; Storkwinkel, en haut du Kurf&#252;rstendamm, on aurait comme voisin du dessous Arvo P&#228;rt et voisin du dessus Norman Manea), Michael Nerlich m'inviterait &#224; faire une s&#233;rie de 6 cours &#224; la Technische Universit&#228;t et avait suivi ma proposition que ce soit sur Rabelais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je crois que c'est l&#224;-bas que le Tiers Livre s'est progressivement r&#233;v&#233;l&#233; &#224; moi dans ses ses enjeux et sa force. J'ai aussi &#233;t&#233; aid&#233; par ma lecture de &lt;i&gt;grands&lt;/i&gt; rabelaisiens, et principalement le livre &lt;i&gt;Les langages de Rabelais&lt;/i&gt;, chez Droz aussi, le XI des &lt;i&gt;&#201;tudes rabelaisiennes&lt;/i&gt;, le premier &#224; inciter &#224; lire dans les contradictions m&#234;mes de Rabelais l'histoire en creux de sa gen&#232;se narrative &#8211; o&#249; l'immense Lucien Febvre, son &lt;i&gt;Incroyance de Rabelais&lt;/i&gt;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au retour on &#233;tait en Vend&#233;e, dans les lieux m&#234;mes de Rabelais, l'Hermenault, Maillezais, la Dive, Olonne... On &#233;tait bien loin d'Internet encore, mais c'est l'hiver o&#249; j'ai achet&#233; mon Atari 1040. Comment avoir acc&#232;s &#224; la lointaine BNF ? C'est Yvan Leclerc (il doit s'en souvenir) qui m'a propos&#233; de demander pour moi une photocopie &#8211; et j'ai d&#251; batailler pour que je le rembourse &#8211; des manuscrits originaux. Ces photocopies, je dois toujours les avoir dans une chemise quelque part.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ensuite tout s'est encha&#238;n&#233; : la recopie page apr&#232;s page, en reprenant directement depuis ces premi&#232;res &#233;ditions, des 4 livres sans rien changer &#224; la ponctuation. Et quand mon premier travail est paru, &lt;i&gt;La folie Rabelais&lt;/i&gt;, chez Minuit en 1990, toute l'institution bien pensante m'est tomb&#233;e dessus, la pire hypocrisie venant des nantis, je me souviens d'un article puant dans le Monde sign&#233; d'un type appel&#233; de Ceccati, 25 ans apr&#232;s ce serait toujours parfait qu'il ne se mette pas sur mon chemin &#8211; pauvres types et leur gloriole de crimes minuscules. Enfin bon, &#231;a vaccine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pire &#233;tant qu'une poign&#233;e d'ann&#233;es plus tard, lors du cincentenaire, et alors que POL avait eu le courage d'accepter pour sa collection &lt;i&gt;La Collection&lt;/i&gt; ces 4 volumes avec chacun une longue introduction (1992-1996), tout ce petit monde vienne d&#233;fendre le retour &#224; la ponctuation d'origine. C'&#233;tait l'&#233;poque o&#249; la version &#171; bilingue &#187; (horreur m&#234;me de l'id&#233;e) sign&#233;e au Seuil par un Maurice Rat, croyait rendre service &#224; la langue fran&#231;aise en proposant &#171; du couscous dans une marmite &#187; l&#224; o&#249; Rabelais &#233;crivait &#171; du coscosson dans un bourrabaquin &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Tiers Livre : un chemin dans la parole, ou tous les &#233;tats de la parole, celle des livres, celle de ceux qui en font m&#233;tier, la voyante, l'astrologue, le po&#232;te, puis ceux qui sont hors de ses r&#232;gles, comme le muet, ou ceux qui en tirent pouvoir, comme le m&#233;decin, le philosophe, le pr&#234;tre, le juge et bien s&#251;r pour finir &lt;a href='https://tierslivre.net/spip/spip.php?article278' class=&#034;spip_in&#034;&gt;le fou&lt;/a&gt;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc, depuis l'avoir recopi&#233; (en 1993, &#224; Stuttgart) sur mon Atari, je n'ai plus jamais lu Rabelais que dans cette version num&#233;rique sans triche, beaucoup plus physique, plastique. Et tant de lectures &#224; voix haute, aussi : de 1994 &#224;, disons, 2010 (de Moncton &#224; Kyoto, dans des &#233;coles, des lyc&#233;es, &#224; la villa Gillet, &#224; la villa M&#233;dicis, ou sur la cale d'Ouessant au cr&#233;puscule &#8211; et bien s&#251;r chez Rabelais lui-m&#234;me, &#224; la Devini&#232;re), j'ai pu proposer des lectures de Rabelais comme une respiration &#224; moi n&#233;cessaire, vitale. On ne nous demande plus rien, maintenant. Mais la fiert&#233; que certaines de ces lectures soient d&#233;sormais charg&#233;es dans les audioguides de la Devini&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En tout cas, &lt;i&gt;La Collection&lt;/i&gt; ayant bouillonn&#233; &#8211; quelle belle id&#233;e c'&#233;tait pourtant &#8211;, d&#232;s 1996 je proposais ces textes en ligne sur le site Athena, fond&#233; &#224; Gen&#232;ve par Pierre Perroud et ce serait mon initiation &#224; l'&#233;dition num&#233;rique... Tout cela toujours disponible, avec les intros incluses, des r&#233;visions permanentes, soit dans les &lt;a href='https://tierslivre.net/spip/spip.php?article3608' class=&#034;spip_in&#034;&gt;pages abonn&#233;s&lt;/a&gt; du site, soit sur la librairie du site...&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;&lt;div class='sevenswitch-sell-box sevenswitch-sell-box-cover'&gt;&lt;a href='https://www.7switch.com/fr/ebook/9782814510807/from/francoisbon' class='sevenswitch-sell sevenswitch-sell-small'&gt;Acheter&lt;/a&gt;&lt;/div&gt; &lt;script src='https://www.7switch.com/assets/widget.js' type='text/javascript'&gt;&lt;/script&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Alors ils sont l&#224; en pile horizontale sur l'&#233;tag&#232;re du haut, tous mes livres de et sur Rabelais, et je n'ouvre plus jamais les Droz, dont le temps est fini.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'objet mat&#233;riel que repr&#233;sente le livre, celui qu'on ne lit jamais plus, c'est donc seulement la mat&#233;rialisation de cette toute premi&#232;re lecture, la vraie premi&#232;re lecture page &#224; page, cet hiver 1988 &#224; Berlin, avec sous le plancher les accords d'Arvo P&#228;rt quand le soir vers 19h, et que tout se faisait silence, il recommen&#231;ait ce qui nous semblait si immobile, mais variait constamment et lentement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus aucun souvenir de quand et comment s'est faite cette d&#233;chirure dans les premi&#232;res pages, et curieux de retrouver ce post-it avec la r&#233;f&#233;rence du fac-simile photocopi&#233; qu'Yvan Leclerc s'&#233;tait charg&#233; d'obtenir pour moi &#224; la BNF...&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_6477 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/tierslivre-01.jpg?1432410304' width='500' height='333' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_6478 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/tierslivre-02.jpg?1432410304' width='500' height='333' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_6479 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/tierslivre-03.jpg?1432410304' width='500' height='333' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_6490 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/tierslivre-dedicace.jpg?1432413372' width='500' height='333' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_6480 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/tierslivre-04.jpg?1432410304' width='500' height='333' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_6481 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/tierslivre-05.jpg?1432410304' width='500' height='333' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_6482 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/tierslivre-06.jpg?1432410304' width='500' height='333' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_6483 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/tierslivre-07.jpg?1432410304' width='500' height='333' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_6484 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/tierslivre-08.jpg?1432410304' width='500' height='333' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_6485 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/tierslivre-09.jpg?1432410304' width='500' height='333' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_6486 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/tierslivre-10.jpg?1432410304' width='500' height='333' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_6487 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/tierslivre-11.jpg?1432410304' width='500' height='333' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_6488 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/tierslivre-12.jpg?1432410304' width='500' height='333' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_6489 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/tierslivre-13.jpg?1432410304' width='500' height='333' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>



</channel>

</rss>
