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	<title>le tiers livre, web &amp; litt&#233;rature</title>
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	<description>web &amp; litt&#233;rature, &#233;dition num&#233;rique, ateliers d'&#233;criture &amp; vid&#233;o-journal</description>
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		<title>une apologie de Francis Cabrel</title>
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		<dc:date>2020-04-02T07:19:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Francis Cabrel</dc:subject>
		<dc:subject>autobiographies partielles</dc:subject>
		<dc:subject>musique, musiciens</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;de ce que seuls nous apprennent les chanteurs&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique68" rel="directory"&gt;le mag | rock &amp; musiques&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot84" rel="tag"&gt;Francis Cabrel&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot250" rel="tag"&gt;autobiographies partielles&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot277" rel="tag"&gt;musique, musiciens&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton1232.jpg?1352732393' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; 12 ans apr&#232;s mise en ligne initiale ! pendant pand&#233;mie de ce printemps 2020, une cha&#238;ne YouTube initi&#233;e par Cabrel lui-m&#234;me, avec juste sa guitare et son t&#233;l&#233;phone, &lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/channel/UC4sai2RKmjqqaREr8iR0Vwg&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;chapeau l'artiste&lt;/a&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; le texte &lt;i&gt;Une apologie de Francis Cabrel&lt;/i&gt; est paru pour la premi&#232;re fois dans la &lt;a href=&#034;http://pretexte.perso.neuf.fr/ExSiteInternetPr%C3%A9texte/revue/entretiens/entretiens_fr/entretiens/francois-bon.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;revue &lt;i&gt;Pr&#233;texte&lt;/i&gt;, n&#176; 7&lt;/a&gt;, en d&#233;cembre 1995.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; texte originellement d&#233;di&#233; &#224; l'ami poitevin St&#233;phane Bikialo !&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Fran&#231;ois Bon | Une apologie de Francis Cabrel&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Celui qui attend sous le d&#233;luge, / Qui couche contre la porte, / Celui qui crie, qui hurle / Jusqu'&#224; ce que tu sortes.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne le connais pas. &#192; ce jour, non plus je ne l'ai jamais vu sur sc&#232;ne et je parle dans l'estime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La ciel a m&#234;me un autre &#233;clat / Depuis toi.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; cause de ce que je cherche moi par &#233;crire, et qui concernerait le monde au plus pr&#232;s, comment attraper les objets d'aujourd'hui, l&#224; o&#249; dans la profusion globale de ce qui est ils sont une projection vibrante de nous-m&#234;mes et nous le renvoient en &#233;motion. Ce sont des &#233;nonc&#233;s tr&#232;s simples qui peuvent concerner les b&#226;timents o&#249; on vit, les routes qu'on prend, le rapport qui s'&#233;tablit d'un &#234;tre &#224; un autre &#234;tre, et enfin les projections imaginaires qu'on se fait de soi-m&#234;me dans le monde, les personnages qu'on s'est cr&#233;&#233; pour parvenir &#224; marcher, regarder et parler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Pas besoin de phrases ni de longs discours / &#199;a change tout dedans, &#231;a change tout autour.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et les phrases de Francis Cabrel depuis quinze ans surgissent sur notre chemin depuis le lieu m&#234;me de ces projections vibrantes, on marche dans une rue et d'une fen&#234;tre, le temps qu'on passe et qui est celui d'une moiti&#233; de couplet, on a reconnu la mani&#232;re de frapper la guitare et d'accentuer les mots, et le d&#233;coupage des cinq mots que le hasard vous porte est hallucinant de si &#233;troite correspondance avec cela m&#234;me qu'ici vous avez sous les yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Elle danse derri&#232;re les brouillards / Et toi, tu cherches et tu cours, / Mais y'a pas d'amours sans histoires. / Oh tu r&#234;ves, tu r&#234;ves...&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est sans doute parce qu'on est d'un &#226;ge, le m&#234;me. C'est sans doute pour la sym&#233;trique disposition des chemins, et qu'ils nous renvoient sym&#233;triquement aux ciels o&#249; on est n&#233; et non pas vers les m&#233;tropoles grises : qu'on reste de son pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pour devoir une fois interroger cela aussi, qui fait que cette grande masse anonyme et circulante que les villes concentrent s'approprie ces morceaux qui la d&#233;signent et semble alors le reproduire &#224; l'infini sur ses radios, dans ses boutiques, et m&#234;me au soir dans les rues, par les fen&#234;tres ouvertes. Et que cela concerne la langue fran&#231;aise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;T'as d&#251; en voir passer / Des cort&#232;ges de paum&#233;s / Des orages, des m&#233;t&#233;ores&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;sistant, on se dit parfois que ces ph&#233;nom&#232;nes, par leur amplitude m&#234;me, seront brefs, que ces marionnettes hiss&#233;es par les t&#233;l&#233;visions et serin&#233;es par les haut-parleurs, r&#233;putations de magazine, s'&#233;vanouissent bien plus vite qu'ils chantent. Mais lui, Cabrel, c'est comme d'avoir tent&#233; chaque fois d'&#233;loigner le ph&#233;nom&#232;ne aussi, tout faire &#224; contre sens, les cheveux comme la vie qu'on m&#232;ne, et l'&#233;cart entre les disques, et les chemins qu'ils empruntent. Et que le ph&#233;nom&#232;ne va le chercher et le rejoint &#224; mesure m&#234;me de l'&#233;cart que lui il a pris, et que ce qui s'y valide plus fort c'est justement l'&#233;cart, &#234;tre de province et de cet &#226;ge, avoir ces dettes &#224; ces musiques, et nommer cette part &#233;clat&#233;e du monde qui r&#233;siste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors quand il prend un mot comme ailleurs et quinze ans durant le d&#233;cline, c'est la porte pr&#234;te pour explorer soi le rapport &#224; l&#224; o&#249; on est aveugle, ce qu'on doit au monde qui nous traverse, l&#224; o&#249; la projection vibrante nous a constitu&#233; aujourd'hui &#234;tre sensible, et que c'est cela une bonne fois qu'on voudrait mettre sur la table.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;R&#234;veur, qu'est-ce que je viens de dire ? / J'&#233;tais ailleurs / J'avoue que j'&#233;tais ailleurs&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Ailleurs&lt;/i&gt;, pour &#233;prouver les mots &#224; la loi qu'ils prennent sur le monde, quand ce n'est plus le livre qui en a la charge dominante. &lt;i&gt;Ailleurs&lt;/i&gt; d'abord pour la valeur propre du mot, et l&#224; o&#249; les livres par lui nous ont emmen&#233;, et c'est une suite de noms et d'&#226;ges, et l'endroit o&#249; on les lisait et les &#233;tapes une &#224; une franchies, pour la valeur que nous ne savons plus conf&#233;rer &#224; ce qui viendrait d'ailleurs, ou serait parmi nous pr&#233;sence d'un &lt;i&gt;ailleurs&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ailleurs, mot qui prom&#232;ne depuis huit si&#232;cles, et la naissance de notre langue, la m&#234;me ind&#233;termination, ce que dit le vieux Littr&#233; : dans un lieu autre que celui o&#249; on est. Passage forc&#233; &#224; un sujet, et ce sujet reste le on pronominal, ind&#233;fini, libre &#224; chacun de s'en saisir, et la seule r&#233;f&#233;rence, n&#233;gative, rapport fait &#224; ce qu'on sait, ici, pour s'en d&#233;partir : non, ce n'est pas ici, et sans rien pr&#233;ciser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et qu'une fois dans un supermarch&#233;, dans la plus dure loi de nos ici, on a pris dans les oreilles, au milieu du bruit ambiant, sur trois accords de guitare acoustique douze cordes, une voix qui pronon&#231;ait ce mot, ailleurs, avec un l&#233;ger d&#233;placement d'accent tonique, comme un Anglais dirait outside, et comme Baudelaire &#233;crit en t&#234;te d'un de ses plus beaux po&#232;mes en prose un titre tout en anglais et le double d'une traduction fran&#231;aise d&#233;pla&#231;ant de l'int&#233;rieur les poids de la langue : &lt;i&gt;Any where out of the world / N'importe o&#249; hors du monde&lt;/i&gt;, et que ce mot-l&#224;, tel que ce jour-l&#224; on l'entendait, d'une chanson de Francis Cabrel ainsi continuant d'&#234;tre lanc&#233;e dans les haut-parleurs qui auraient forc&#233;ment ignor&#233; Baudelaire, prenaient soudain, dans l'accumulation des choses, les couleurs m&#233;diocres et les prix &#224; rabais affich&#233;s au-dessus du carrelage jaune, m&#234;me et haute valeur de po&#232;me, quand les po&#232;tes ne nous l'am&#232;nent plus jusqu'&#224; ce bord mutil&#233; mais vivant du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Je suis tout seul ce soir / J'ai les bras coll&#233;s au comptoir / J'ai les pieds en bas dans la poussi&#232;re / La t&#234;te l&#224;-haut dans le brouillard / Dans tous les couloirs&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce jour-l&#224;, il y a trois ans et par ce mot : Ailleurs, naissait l'id&#233;e qu'un texte soit possible voyageant par les mots de ce chanteur dont je ne poss&#233;dais aucun album, sauf ces &#233;chos de phrases si reconnaissables dans les bruits ambiants, et quelques &#233;l&#233;ments d'une biographie &#224; l'&#233;cart, &#233;l&#233;ments restreints, mais que la discr&#233;tion cultiv&#233;e ne permet pas d'&#233;largir, &#224; partir de ce que chante Cabrel, si c'est nous-m&#234;mes qui nous sentons ainsi pris de fouet par telle image lacunaire, et que c'est &#224; la seule force du mot, et sa justesse, que tient la pr&#233;cision du fouet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;T'as personne devant / La m&#234;me nuit que la nuit d'avant / Les m&#234;mes endroits deux fois trop grands / T'avances comme dans des couloirs T'entends &#224; chaque fois que tu respires / Comme un bout de tissu qui se d&#233;chire / Et &#231;a continue encore et encore / C'est que le d&#233;but d'accord, d'accord...&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et d&#232;s qu'&#233;crire son nom pourtant sur la page de titre commence la rudesse de l'exercice : une masse d'obstacle l&#224;, parce que du nom rien ne permet de d&#233;river, de glisser par l'&#233;tonnement des lettres ou telle qualit&#233; extraordinaire et sonore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'italien Cabrelli avait &#233;t&#233; raccourci en Cabrel d&#233;j&#224; avant l'arriv&#233;e en France de la famille, et cette image des &#233;migrants italiens dans le sud-ouest de la France est d&#233;j&#224; l'exercice : on vient &#224; pied ici par la surface de la terre, et rien, pas d'aide ni de choses offertes, que ce qu'on gagne par soi-m&#234;me dans l'affrontement rude o&#249; est l'homme de sa propre condition, que l'exil sans doute d&#233;cortique et laisse nu. C'est dans les ann&#233;es vingt, d&#233;but de si&#232;cle et celui-ci, du Frioul sous Naples, se nomme Cabrel Prospero, sans que rien de Shakespeare y e&#251;t contribu&#233;, et le voil&#224; en Gascogne avec six enfants dont le p&#232;re du chanteur, pour travailler une terre moins s&#232;che que celle de son pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'enqu&#234;te pas. Je me contente d'&#233;l&#233;ments pris sur la place publique (avoir entre autres achet&#233; d'occasion un livre cartonn&#233; de la collection &lt;i&gt;Club des Stars&lt;/i&gt;). Je n'ai pas cherch&#233; &#224; rencontrer celui qui est n&#233; la m&#234;me ann&#233;e que moi, ni &#224; percer l'&#233;cran de protection qui lui est forc&#233;ment n&#233;cessaire. Je ne lui soumettrai pas non plus ces pages, puisque c'est moi d'abord qu'elles concernent, n&#233; six mois juste avant lui, ayant travers&#233; m&#234;mes ann&#233;es et m&#234;me suite de villes, du village &#224; la ville moyenne en passant de l'&#233;cole au lyc&#233;e, et puis acc&#233;dant &#224; des villes plus grandes encore et finalement nous retrouvant, c'est son cas comme le mien et nous avons m&#234;me &#226;ge, dans un m&#234;me repli qui nous s&#233;pare, la couleur du ciel au-dessus du canton natal d&#233;terminant la place o&#249; on se met et on reste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parce que je n'enqu&#234;te pas, c'est ce qui me parvient que j'examine, et que je lis avec mes propres outils. Je n'irai pas &#224; Astaffort, ni voir l'entrep&#244;t de chaussures o&#249; lui, petit-fils de Prospero Cabrel, travaillait &#224; dix-neuf ans, chantant le samedi soir dans les bals les mi&#232;vres chansons convenues des autres, mais pas d'autre mani&#232;re d'apprendre. J'ai eu moi aussi, vers mes quatorze ans, une premi&#232;re guitare, mauvaise, et dont je n'ai su quoi faire. Et moi aussi je disposais un peu plus tard, d'une guitare meilleure et me confrontais aux m&#234;mes &#233;coutes qui nous venaient de cette m&#233;canisation soudain popularis&#233;e des musiques par nos &#233;lectrophones Teppaz et les disques jusque dans les magasins d'&#233;lectrom&#233;nager de nos villages. Les livres que j'ai trouv&#233;s, c'est dans les supermarch&#233;s parce que c'est cela aussi que j'interroge, que ce qui impose la voix passe par les pires lieux de la consommation raval&#233;e et rabaiss&#233;e et y garde ce noyau r&#233;sistant qui parmi l'&#233;tendue de bruit traversant encore ce monde au rabais ceux-l&#224; nous semblaient chaque fois le plus haut contre-exemple, et de cela ici on s'expliquera.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le coin des rues comme des fronti&#232;res / Et toujours penser &#224; se taire / La ville encercl&#233;e sous le gel / Sous le pas lourd des moiti&#233;s d'homme / Les mains ferm&#233;es sur leur col&#232;re / Les yeux comme priv&#233;s de lumi&#232;re&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; bient&#244;t trois ans que j'en ai le projet sans l'oser. Que le pas que j'ai franchi ce matin, en me procurant les disques (il suffit du supermarch&#233; o&#249; on va pour le lait, l'eau et les p&#226;tes, avec l'indication &lt;i&gt;Prix sp&#233;cial&lt;/i&gt; et on est propri&#233;taire de quatre albums, douze ans de travail, sous cellophane transparente avec pastille magn&#233;tique antivol ind&#233;collable), je n'avais m&#234;me pas os&#233; jusqu'ici le faire tant il m'aurait sembl&#233; d&#233;roger &#224; ma propre biblioth&#232;que et les musiques que j'y &#233;coute, et que tous ces livres paraissent suffisamment, mais fragilement rempart contre cela, les supermarch&#233;s et la cellophane, pour souhaiter ne pas m&#233;langer ni confondre. Ce n'est pas un projet vraiment, tout d'abord, c'est juste la perception d'un hiatus, quelque chose o&#249; pourrait s'impliquer toute une symbolique du monde, tenue haut par l'assemblage de cinq mots et qu'on s'y incline, parce que l&#224; est le meilleur de notre travail et qu'on sait comme il est dur d'y atteindre et comme on y est maladroit. Je crois, juste &#224; cette combinaison si simple de mots, sans message ni col&#232;re : &lt;i&gt;Juste une aventure / Qui commence sur le si&#232;ge arri&#232;re d'une voiture&lt;/i&gt;, et de cela on s'expliquera.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trois ans ou bien plus. Quand on est n&#233; de la m&#234;me ann&#233;e, &#224; six mois d'&#233;cart jour pour jour, on peut s'interroger comme cela tout du long du fil parall&#232;le. Il y a des coups de gong. &#192; quel moment pr&#233;cis on prend soi-m&#234;me conscience du nom, puisque bien &#233;videmment au d&#233;but on ne sait pas, que dans l'entrep&#244;t de chaussures d'Astaffort quelqu'un de votre &#226;ge, qui avait d&#251; commencer de s'escrimer sur une guitare au m&#234;me moment que vous le faisiez vous, affirmait maintenant sa propre mani&#232;re d'enfoncer la corde. Le nom et les chansons sont venus s&#233;par&#233;ment, on a d&#251; rep&#233;rer sur ces couvertures de magazines qu'on n'ach&#232;te pas un gros titre comme &lt;i&gt;Cabrelmania&lt;/i&gt; (&#231;a je l'ai vu &#233;crit, puisque &#231;a m'est rest&#233;, que m&#234;me maintenant, d&#232;s lors que je d&#233;plie les lettres du nom, Cabrel, c'est l'autre qui vient en sous-titre, &lt;i&gt;Cabrelmania&lt;/i&gt;, alors m&#234;me qu'il m'est possible ici de travailler parce qu'il n'y a plus ce ph&#233;nom&#232;ne de l'engouement gamin, que des marchandises bien autrement frelat&#233;es ont pris la place sur la couverture &#224; racoler des magazines), et puis chez ces gens qui nous sont proches mais dont on ne partage pas le go&#251;t, dont on consid&#232;re qu'ils sont plus perm&#233;ables que nous &#224; ces marchandises produites pour &#234;tre consensuelles, voir tra&#238;ner pr&#232;s du poste de t&#233;l&#233;vision, au-dessus de la machine &#224; disques, un album de Cabrel, qu'on ne fait pas mine de s'y int&#233;resser, et que sur la couverture du disque tout &#224; peu pr&#232;s nous d&#233;pla&#238;t, nous semble un signe de soumission claire &#224; ces lois du march&#233; de masse : ce disque, tel que je le revois, et qui s'appelait pourtant &lt;i&gt;Chemins de traverse&lt;/i&gt;, pr&#233;sente un homme accroupi de trois-quarts, mains sur les genoux, chevelure longue bien peign&#233;e et moustache fournie mais du type que dix ans avant les Beatles avaient enseign&#233;, des habits propres et trop bien repass&#233;s, des chaussures &#224; la mode et le nom en encart dans le coin sup&#233;rieur en graphisme sage, comme un pseudonyme pour chanteur de musette, quelque chose qui daterait, de venu par hasard l&#224; o&#249; on cherche d'autres &#233;motions, plus venimeuses. Je ne crois pas qu'alors le nom de Francis Cabrel ait pu correspondre pour moi &#224; quoi que ce soit d'entendu, sinon une vague id&#233;e de la chanson fran&#231;aise telle qu'on la saisit aux radios de hasard, celles qui vous sont impos&#233;es jusque dans les bureaux de poste. Et donc rien, pas contenu sous le nom, sauf &#224; se dire que ce nom on le mettait dans le tiroir o&#249; se succ&#233;daient et vieilliraient ceux qu'on avait pu soi-m&#234;me accumuler bien plus t&#244;t, dans l'ordonnance familiale et parce que le t&#233;l&#233;viseur on avait pu ces ann&#233;es-l&#224;, celles de sa splendeur, le rencontrer et y voir bouger des Adamo ou arriver des Lavilliers, mani&#232;res lisses d'exercer le m&#233;tier de chanteur en se revendiquant du genre vari&#233;t&#233;, quand les disques qu'&#224; la sortie du lyc&#233;e nous &#233;changions avaient des couleurs plus sombres et des pochettes plus provocantes, et qu'on y scandait la langue anglaise. Avant m&#234;me Astaffort, et que lui soit exclu du lyc&#233;e d'Agen, s'escrimant dit-on sur une seule corde de sa guitare, parce que d'apprendre seuls nous faisait la consid&#233;rer comme une sorte de trompette monodique, c'est pourtant les m&#234;mes noms d'outre-Atlantique ou seulement de Londres que lui aussi &#233;coutait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224;, ce qui est &#233;trange, c'est que la mani&#232;re qu'il a invent&#233;e de prononcer le fran&#231;ais, laissant sonner distinctement consonnes et voyelles de mani&#232;re &#224; ce que toutes soient audibles, et prenant &#224; l'anglais son accent tonique pour le transf&#233;rer tel quel dans nos mots latins, on l'a rep&#233;r&#233;e d&#232;s cette premi&#232;re chanson qui l'a fait quitter l'entrep&#244;t de chaussures pour entrer dans son m&#233;tier de chanteur. La chanson a fait sa route jusqu'&#224; nos t&#234;tes et y est rest&#233;e malgr&#233; la r&#233;ticence qu'on pouvait avoir &#224; l'image qu'on voyait se r&#233;pandre comme une fois tous les trois ou quatre ans une nouveaut&#233; de cet ordre se r&#233;pand, et s'est incrust&#233;e sans que nous y faisions attention, parce qu'imm&#233;diatement le pays tout entier se comporte comme une sorte de caisse claire de tambour o&#249; on chuchote, une r&#233;sonance qui le remplit, qui revient par les bureaux de poste, les fonds sonores de supermarch&#233; et toutes les occasions qu'on a d'entendre de la vari&#233;t&#233; diffus&#233;e quand soi-m&#234;me on s'est toujours refus&#233; &#224; poss&#233;der un t&#233;l&#233;viseur et qu'on n'&#233;coute pas non plus la radio, partout que des haut-parleurs sont dress&#233;s, comme dans une f&#234;te d'&#233;cole ou l'animation d'une rue pi&#233;tonne, au-dessus des affaires de la ville, et que malgr&#233; soi si on se dit deux mots comme &lt;i&gt;Petite Marie&lt;/i&gt; on d&#233;calera insensiblement l'accent tonique &#224; la mani&#232;re de nos gouapes hurlantes de Londres s'ils avaient eu &#224; chanter en quatre syllabes un titre qui s'appellerait &lt;i&gt;Little Mary&lt;/i&gt;, qu'on n'aurait pas su dire (mais personne jamais ne nous a demand&#233; de le dire) que ce refrain d&#232;s lors devenu rengaine de chaque haut-parleur au-dessus des affaires de la ville &#233;tait li&#233; &#224; cette proclamation de moustache sage sous le nom sage de Francis Cabrel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans doute que cela a coexist&#233; longtemps, cette s&#233;paration du nom et de chansons pourtant forc&#233;ment entendues d&#233;j&#224;, et que c'est cela qu'il faut interroger, l'appropriation par si vaste circulation anonyme du travail d'un seul. Sans doute qu'on a d&#251; trouver &#233;nervant que jusque chez son fr&#232;re on voie arriver les albums avec chaque fois une photo plus sage (chemise brod&#233;e, moustache affin&#233;e, ou ces yeux dont on dirait que les compagnies de disque veulent depuis les piles qu'ils suivent les chalands dans les all&#233;es des supermarch&#233;s o&#249; ils sont en vente), et pourtant ce qu'on prenait pour des rengaines destin&#233;es &#224; la consommation de masse on n'avait pas encore fait le rapprochement. Je ne sais pas pour quel disque et quelle chanson ce rapprochement pour moi s'est d&#233;clench&#233;. Mais je sais bien que rien n'a suffit, m&#234;me une fois le rapprochement fait, pour me provoquer &#224; un achat, ou m&#234;me &#224; juste en savoir un peu plus. M&#234;me l'entrep&#244;t de chaussures et le lyc&#233;e d'Agen, la guitare sur laquelle on s'escrime note &#224; note sur une seule des six cordes, ce n'est pas alors que je m'y serais int&#233;ress&#233; ou que cela me serait parvenu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans doute qu'un &#233;l&#233;ment pourtant avait pu s'imposer et redoubler le visage trop tenu, contrairement aux sch&#233;mas convenus de ce m&#233;tier, sur les couvertures de magazines, celles que forc&#233;ment on croise quand on se procure ses propres journaux, avec d'autres int&#233;r&#234;ts. Que la t&#234;te sage correspondait au nom duquel rien &#224; d&#233;river ou imaginer, trois voyelles, a, e, i, et double assonance du r pour ouvrir et clore trop vite les quatre syllabes, et que cela correspondait &#224; un individu que longtemps j'aurais pens&#233; plus jeune que moi, parce qu'on s'imagine que la chanson et le m&#233;tier d'&#234;tre c&#233;l&#232;bre, d'avoir son nom sur les couvertures de magazine, cela vient d&#232;s finie l'adolescence, en continuit&#233; avec les r&#234;ves qu'on exploite, tandis que moi-m&#234;me &#224; cet &#226;ge je me d&#233;battais avec bien plus lourd et peineux, des livres &#224; lire, une maladresse &#224; &#233;crire, et que la promotion si rapide d'inconnus s'il leur suffit de chanter en d&#233;calant l'accent tonique une rengaine de supermarch&#233; comme Petite Marie, cela vous repousse plus au fond encore. Mais on est heureux de savoir, cependant, que celui-l&#224; paye le prix de son visage trop tenu et de la moustache trop soign&#233;e, puisqu'on sait d&#233;j&#224;, peut-&#234;tre une salle d'attente de m&#233;decin ou le prisme d&#233;form&#233; d'un hebdomadaire &#224; large photo couleur (encore la chemise de soie brod&#233;e et les chaussures modes, posant en studio, et le visage lisse), que celui-ci n'a pas trouv&#233; les alouettes toutes r&#244;ties sur la table devant lui, et qu'il demeure comme vous provincial, s'est &#233;tabli adulte dans ce sud-ouest dont il provient, et qui l'a fichu pourtant &#224; la porte de son lyc&#233;e. On est attentif, non pas encore au chansons, parce qu'on serait bien en peine, dans le peu d'attention qu'on porte aux fonds sonores des bureaux de poste et des supermarch&#233;s de sa propre province, ou bien aux haut-parleurs au-dessus des rues pi&#233;tonnes ou aux musiques mises trop fort pendant la loterie des f&#234;tes d'&#233;cole, &#224; cela que dans ce m&#233;tier qu'on s'imagine un peu comme ces bretteurs d'ar&#232;ne, tout en habits brod&#233;s d'or, un des postulants s'est &#233;loign&#233; des cabarets de Paris et reste comme vous sous le ciel plus large, et les paysages plus lents, de la province qui l'a vu na&#238;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; preuve qu'on n'a pas dispos&#233; de plus d'information, longtemps on a cru que c'&#233;tait vers Toulouse, une association o&#249; on projetait l'opposition plut&#244;t radicale d'une grande m&#233;tropole et de montagnes sauvages quand bien m&#234;me non, il s'agit d'Agen &#224; mi-chemin, une ville bien moyenne entre les deux m&#233;tropoles que sont Bordeaux et Toulouse, pays de collines et les terres ordonnanc&#233;es (comme un visage lisse et soign&#233;) entre ma&#239;s et tabac, et m&#234;me pas Agen mais Astaffort &#224; dix-neuf kilom&#232;tres, o&#249; je ne suis pas all&#233; et o&#249; donc le p&#232;re s'&#233;tait install&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le p&#232;re, maintenant, on sait. Et c'est simple, ce que l'on sait, il n'y a pas &#224; l'&#233;largir et pas d'ombre, et ce sont ces vies tendues dans leur simplicit&#233; grave qui en imposent, font qu'on respecte, et qu'on projette aussi que cette m&#234;me simplicit&#233; grave que la vie enseigne forc&#233;ment il doit en rester quelque chose dans l'ordonnancement des chansons du fils a&#238;n&#233;, qu'on n'y trouverait pas ce qu'on sait y entendre s'il n'y avait pas en arri&#232;re cette rectitude et cette &#233;cole, que pourtant &#234;tre fichu &#224; la porte du lyc&#233;e d'Agen et jouer de la guitare sur une seule corde cela n'a pas d&#251; &#234;tre de grand prestige aux yeux du p&#232;re. Lui, Remiso, fils de Prospero, a neuf ans quand l'immigr&#233; du Frioul aux six enfants dispara&#238;t. Lui, Remiso qui changera son nom en R&#233;mi et nommera ses enfants Francis, Martine et Philippe pour laisser encore plus loin le Frioul en arri&#232;re, continue la terre laiss&#233;e par le p&#232;re, mais cela ne suffit pas, quand on a trois enfants &#224; son tour. C'est ce vaste mouvement qui s'amorce sur l'ensemble d'un pays et qui condense tout le tissu &#233;clat&#233; des terres en vidant les bourgs pour les petites villes, avant d'&#233;puiser les petites villes pour les plus grandes. Le p&#232;re trouve un travail &#224; Astaffort, o&#249; il y a une biscuiterie, et ce mot biscuiterie ensuite s'accroche &#224; vous quand on &#233;coute la gravit&#233; simple des chansons et qu'elles soient autant coll&#233;es au pays et aux heures. Dans l'imagerie reprise et d&#233;velopp&#233;e parce que le fils est c&#233;l&#232;bre, s'est greff&#233; le jardin familial, et les l&#233;gumes que le p&#232;re produisait hors des heures de travail. Et puis l'emploi &#224; la biscuiterie, on tente la chance de plus d'aventure, R&#233;mi se fait camionneur &#224; Marmande, qui n'est pas loin, mais qui est une ville plus grande qu'Astaffort, plus petite qu'Agen. Je me souviens de Marmande, parce qu'au m&#234;me &#226;ge exactement mon propre p&#232;re tentait pareille chance en quittant le garage de Saint-Michel en l'Herm, le marais de Vend&#233;e sous la mer, o&#249; j'avais grandi, pour le m&#234;me garage mais dans une petite ville, m&#234;me pas une sous-pr&#233;fecture, et que Marmande fut des garages qui lui ont &#233;t&#233; cette ann&#233;e-l&#224; propos&#233;s, je m'en souviens surtout parce que je l'y avais accompagn&#233;, pour les premiers contacts, et que l'image qui me reste c'est une route nationale droite au milieu des vignes, et que nous avions eux le pare-brise cass&#233; par une projection de gravier, qu'on avait roul&#233; comme &#231;a jusqu'&#224; Marmande, moins vite que la normale, le vent de printemps dans le visage, et que la d&#233;couverte de ce garage qui remplacerait le n&#244;tre avait &#233;t&#233; tout simplement, d'abord, comme client. Et puis &#231;a n'a pas &#233;t&#233; Marmande, mais Civray, dans la Vienne en dessous Poitiers. Et puis comme j'avais ce qu'on dit &#171; un an d'avance &#187;, je n'aurais pas &#233;t&#233; dans la classe du fils du camionneur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le ventre des flippers / Et pour parler les boules d'acier / Et les z&#233;ros du compteur&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De toute fa&#231;on ils ne sont rest&#233;s que vingt mois &#224; Marmande, les cinq Cabrel, l'emploi ne tenait pas ses promesses, retour &#224; Astaffort. C'est &#224; Marmande dit-on que Cabrel re&#231;ut en cadeau sa premi&#232;re guitare, une guitare bon march&#233; &#224; sonorit&#233; &#233;troite et cordes d'acier &#224; en trouer les doigts et qu'il n'a rien su en faire, comme au m&#234;me &#226;ge j'ai d&#251; recevoir ma premi&#232;re guitare et ne rien non plus en faire (&#224; Civray, c'est le coiffeur Barr&#233;, pr&#232;s du pont, qui en tenait commerce dans sa vitrine, il avait aussi deux accord&#233;ons, et dans une armoire vitr&#233;e dont on explorait des yeux les contenus dissimul&#233;s pendant la tondeuse sur la nuque, le tablier bleu autour du cou et cette poire &#224; vaporiser qui annon&#231;ait la brosse sur les tempes et la fin de la c&#233;r&#233;monie, des bo&#238;tes en carton avec des harmonicas). De cette guitare il me reste d'abord une sensation olfactive, m&#233;lange du grenier au-dessus de l'appartement o&#249; j'allais pour mes essais, voire m&#234;me de l'odeur de vernis et de bois, dans la bo&#238;te en carton que j'avais conserv&#233;e pour la ranger (jamais eu pour celle-l&#224; de housse, et je ne l'aurais pas sortie de la maison), l'odeur qui semblait enferm&#233;e pour toujours dans l'ouverture ronde sous les six cordes, avec l'&#233;tiquette de la marque tout au fond, voire m&#234;me l'odeur tr&#232;s pr&#233;cise aussi du livret &#224; couverture plastifi&#233;e bleue avec les gros points noirs des positions de doigts pour les accords, vendu d'ailleurs avec l'instrument. Et c'est d'Astaffort que le fils a&#238;n&#233; part pour le lyc&#233;e de la grande ville, comme j'ai quitt&#233; Civray pour le lyc&#233;e de Poitiers, et qu'&#224; la fin de sa premi&#232;re on le mit dehors pour sa chance future, et ce n'&#233;tait pas tr&#232;s brillant moi non plus, comme si la d&#233;couverte de la ville avec ses profondeurs et la possibilit&#233; de s'y perdre, quand bien on ne s'y risquait pas, offrait une fascination du monde que le village nous aurait jusque-l&#224; refus&#233; et qui devenait imm&#233;diatement une justification tellement plus forte que l'exercice scolaire, le cin&#233;ma vivant de la ville anonyme et son spectacle : voil&#224; ce que plus tard il me semblerait voir surgir des chansons de Cabrel comme la porte soudainement ouverte, sans aucune transition de temps ni d'espace, &#224; cette magie de la ville lors de la premi&#232;re ann&#233;e d'internat au lyc&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette ville de p&#233;riph&#233;rie o&#249; j'habitais alors, et le lait et l'eau et les p&#226;tes c'est &#224; un Intermarch&#233; &#224; quelques centaines de m&#232;tres de l&#224; (quand on avait lou&#233; la maison, on avait m&#234;me trouv&#233; un vieux caddy de service au fond du garage pour servir aux allers retours), et j'avais travaill&#233; depuis le matin tr&#232;s t&#244;t. Il y a ces moments o&#249; on n'est pas satisfait, o&#249; on a le sentiment de quelque chose lourd et p&#226;teux dont on n'aurait pas exprim&#233; &#224; fond le jus qui s'y rec&#232;le. Qu'on est toujours dans cette fronti&#232;re que si fragilement on &#233;tablit entre la r&#233;alit&#233; d&#233;sign&#233;e et le r&#234;ve qui la fuit, parce que ce mouvement m&#234;me de la fuir, qui d&#232;s l'enfance nous a port&#233; aux livres, la reconvoque pour s'&#233;tablir et que c'est cela qu'on admire chez les grands simples de la litt&#233;rature, de Jules Verne &#224; Maupassant. Et on entre dans les mauvaises lumi&#232;res de l'Intermarch&#233;, sur le carrelage jaune qui en a vu rouler des milliers d'autres, et on passe cette armature de portillon &#224; tambour, le chariot qui passe sous une barre tandis qu'on s'enfile dans le barillet de tubes inox (la g&#233;n&#233;ralisation des portillons magn&#233;tiques a rendu obsol&#232;tes depuis ceux-l&#224;), et devant le stand de la boulangerie avec les baguettes de p&#226;te congel&#233;e r&#233;chauff&#233;es trop vite dans le four &#233;lectrique, le mental d&#233;j&#224; repousse le signal de publicit&#233; maison diffus&#233; par les haut-parleurs dans le toit, parmi les gaines de ventilation, et sur corni&#232;res les c&#226;bles d'alimentation &#233;lectriques (tout se fait par le toit et descend), et puis il y a cette chanson avec le d&#233;placement d'accent tonique qui fait qu'imm&#233;diatement on reconna&#238;t celui qu'on a fini par identifier, et c'est cela le refrain : &lt;i&gt;Un samedi soir sur la terre&lt;/i&gt;, avec la triple assonance sur le s et l'accent sur les e muet que Cabrel aime un peu plus que les autres, &#224; cause de celui de son nom peut-&#234;tre, et cette voiture qui tourne, avec son si&#232;ge arri&#232;re pour accueillir le mot &lt;i&gt;aventure&lt;/i&gt;, et puis ce faux alexandrin tout aussi bien bas&#233; sur une &#233;lipse du e muet : &lt;i&gt;Elle rel&#232;ve ses cheveux, elle esp&#232;re qu'il devine&lt;/i&gt;. Ce qui vous trouble alors, les deux mains sur le guidon rappelant qu'on est chez Intermarch&#233; et pas chez Leclerc ou Continent ou Auchan qui pourtant diffusent sur leurs haut-parleurs la m&#234;me rengaine &#224; cette heure, c'est bien cette que cette distance soit trouv&#233;e, parce que la r&#233;alit&#233; qu'il convoque, lui Cabrel, c'est bien celle-ci qu'on traverse, et qu'on comprend : il suffit d'un seul &#233;l&#233;ment mat&#233;riel, pourvu que ramass&#233; en cinq mots avec assez de pr&#233;cision, pour que tout de la fronti&#232;re soit en place donc ce double mouvement qui aussi bien fait la fuir vers les r&#234;ves et c'&#233;tait la vertu soudain de ce &lt;i&gt;si&#232;ge arri&#232;re d'une voiture&lt;/i&gt;, la place inalt&#233;rable du pronom ind&#233;fini et que voiture on n'en sache pas plus, et la non ma&#238;trise que cela suppose de laisser vide la place de qui conduit, voiture alors en route sans chauffeur sur toute la surface du monde et l'int&#233;rieur qu'on veut &#233;pouser en soi-m&#234;me devenu cet habitacle o&#249; on accueille. Et puis ces mots greff&#233;s autour comme une dense lente et vague pour que seuls surgissent les &#233;l&#233;ments de la fronti&#232;re : &lt;i&gt;Elle rel&#232;ve ses cheveux, elle esp&#232;re qu'il devine&lt;/i&gt; et plus loin &lt;i&gt;C'est juste une aventure Qui commence sur le si&#232;ge arri&#232;re d'une voiture&lt;/i&gt;. La fille a &lt;i&gt;des yeux de figurine&lt;/i&gt;, parce que tel est bien le rituel qui les rapproche dans les conventions du monde qui est le n&#244;tre comme le leur, ou bien le mot &lt;i&gt;ordinaire&lt;/i&gt; : &lt;i&gt;Une histoire ordinaire, pas la peine que je pr&#233;cise&lt;/i&gt;, ou encore &lt;i&gt;Il pr&#233;pare ses phrases&lt;/i&gt;, ou s'il faut rappeler que ces &#233;l&#233;ments transgresseurs on en a la ma&#238;trise, on dit : &lt;i&gt;Le verre qu'elle accepte&lt;/i&gt;, mani&#232;re d'affirmer que la langue dont on dispose est en relief, qu'il suffit de cinq mots pour dessiner un monde, et puis le refrain, tandis que vous transf&#233;rez dans le chariot deux packs de lait et passez plus loin &#224; l'eau min&#233;rale, le refrain qui fait de toute la plan&#232;te un &#233;tant-l&#224; que simplement la loi d'o&#249; vous &#234;tes rassemble parce que c'est l&#224;, que cela existe, et que dans cette loi des choses vous trouverez l'&#233;vidence de la v&#244;tre, la conjonction &#233;ternelle d'un lieu et de l'instant, par une r&#233;p&#233;tition d'adverbe : &lt;i&gt;On est tout simplement, simplement Un samedi soir sur la terre&lt;/i&gt;. Et j'ai port&#233; ce moment, et gard&#233; ce rythme o&#249;, l&#224;, le e muet de samedi ne peut produire d'ellipse, un rythme en cinq plus trois et l'album est dans le tiroir de l'appareil et c'est la chanson num&#233;ro quatre que seule je passe et repasse, je n'ai pas &#233;cout&#233; les autres, je rep&#232;re lentement les fonctionnements et au plus simple celui par lequel en une ligne on cr&#233;e l'histoire en nommant sa propre mani&#232;re de se faire : &lt;i&gt;Il arrive, elle le voit&lt;/i&gt;, l'insistance sur l'opposition des deux pronoms, masculin et f&#233;minin, triangul&#233;s par le jeu du narrateur, celui qui les chante (&lt;i&gt;Pas la peine que je pr&#233;cise&lt;/i&gt;), et j'ai du mal &#224; retrouver, ici parmi les livres, la sensation si lourde et trouble en poussant le chariot grin&#231;ant sur le carrelage jaune mais pourtant tout est l&#224;, Cabrel c'est &#231;a et rien de plus : cette force qui vous prend parce que dans la r&#233;alit&#233; que vous traversez, qu'il nomme, soudain on la tient &#224; distance en reconnaissant, mais avec une pr&#233;cision que chacun on est capable de charger avec ses propres images du plus int&#233;rieur, les &#233;l&#233;ments mat&#233;riels qu'on met &#224; la fronti&#232;re pour sauver le r&#234;ve.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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