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	<title>le tiers livre, web &amp; litt&#233;rature</title>
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	<description>web &amp; litt&#233;rature, &#233;dition num&#233;rique, ateliers d'&#233;criture &amp; vid&#233;o-journal</description>
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		<title>autobiographie des objets | 58, lire le journal</title>
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		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Vend&#233;e &amp; grand Ouest</dc:subject>
		<dc:subject>autobiographies partielles</dc:subject>
		<dc:subject>1968-1972</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#224; propos d'un fauteuil vide&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique69" rel="directory"&gt;2011 | Autobiographie des objets&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot144" rel="tag"&gt;Vend&#233;e &amp; grand Ouest&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot250" rel="tag"&gt;autobiographies partielles&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot621" rel="tag"&gt;1968-1972&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton2769.jpg?1352733763' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Nous aurons &#233;t&#233; des inquiets. Nous n'aurons pas su &lt;i&gt;habiter&lt;/i&gt;. Ces maisons dans lesquelles on entrait avaient leur permanence : les vies s'installaient une fois par toutes. Pour &#231;a aussi que les cassures sont si dramatiques : ils n'ont pas appris &#224; faire sans. Pour &#231;a aussi qu'un livre comme &lt;i&gt;Sans famille&lt;/i&gt; d'Hector Malot nous harponnait plein ventre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'en revois, de ces maisons : comme ces cousins pharmaciens, dans la grande rue droite qui traverse Mirambeau, la maison bien trop grande, ses pi&#232;ces inutiles et les souvenirs des voyages &#8211; eux, qui m'avaient offert &lt;i&gt;Sergent Pepper's&lt;/i&gt;, que je n'aurais eu les moyens de me procurer seul, ou bien m&#234;me je n'aurais pas os&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ou bien quand les grands-parents, une fois le garage de Saint-Michel en l'Herm vendu, comme on vendrait quarante ans pile de sa vie, s'&#233;taient &#233;tablis &#224; Lu&#231;on, quinze kilom&#232;tres, dans une maison o&#249; tout de la leur avait pu se poser armoire par armoire et chambre par chambre sans changement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au lieu de &#231;a, nous errons, &#224; peine pos&#233;s dans des villes malades.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avance ici &#224; t&#226;tons : j'avais l'image de ce fauteuil, soudain retrouv&#233; en ao&#251;t dernier, dans &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/krnk/spip.php?article1196&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;cette maison de Damvix&lt;/a&gt; o&#249; je n'&#233;tais pas entr&#233; depuis probablement vingt ans &#8211; ce n'est rien, vingt ans, quand on marche dans ses souvenirs. C'est beaucoup pour une maison : le ciment fatigue, les choses d&#233;cr&#233;pissent, elles sont rest&#233;es l&#224; pourtant, elles n'ont pas boug&#233;, m&#234;me ce d&#233;sordre de papier, dans le tiroir du milieu du buffet, on pourrait trier ce qui remonter &#224; quarante ans et plus, et porte les marques manuscrites de tant de d&#233;c&#232;s depuis lors.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et l'usure vaut pour un simple fauteuil de rotin, et son coussin maigre. Au point m&#234;me de se dire, s'il a surv&#233;cu ainsi, m&#234;me dans la pi&#232;ce &#224; vivre qu'est la cuisine, c'est qu'on ne s'y assoit pas &#8211; enfin, pas beaucoup. Les deux fauteuils &#233;taient en vis-&#224;-vis de la fen&#234;tre, pour la lumi&#232;re, la cuisini&#232;re de fonte sur la gauche, pour la chaleur, mais un petit convecteur &#233;lectrique rajout&#233;, dans leurs derni&#232;res ann&#233;es, plus immobiles. &#192; l'autre bout de la pi&#232;ce en longueur, la pendule verticale, son carillon et son tic tac : comme dans toutes les maisons fran&#231;aises, je suppose, le temps non pas pour qu'on le mesure, mais plut&#244;t pour symboliser cette vie r&#233;siduelle des lieux, que vous soyez pr&#233;sent ou pas. C'est &#224; c&#244;t&#233; qu'avait d&#251; venir le poste de radio, puis, plus tard, la t&#233;l&#233;vision &#8211; bien trop loin d'ailleurs pour que du fauteuil ils la regardent vraiment, sinon &#171; les nouvelles &#187;, assis directement &#224; la table, plus pr&#232;s.&lt;br class='autobr' /&gt;
Lorsqu'il m'est arriv&#233; de partager la maison avec ma grand-m&#232;re, dans les derni&#232;res ann&#233;es qu'elle y a pass&#233;, bien quinze ans apr&#232;s son d&#233;c&#232;s &#224; lui, pour lire le journal elle prenait son fauteuil, mais je ne me serais pas permis de prendre le vis-&#224;-vis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aucun de nous pour contester &#224; J-C. que cette maison devienne sienne : quand, &#224; dix-huit ans, il a appris qu'il aurait &#224; se passer de la vue, on a tous commenc&#233; d'en porter la question en nous-m&#234;mes. Et c'est peut-&#234;tre pour cela qu'il m'&#233;tait &#224; la fois si difficile d'y revenir, mais qu'en m&#234;me temps c'est possible : dans la maison, le fenil, le garage, le jardin et m&#234;me les conches, J-C. &lt;i&gt;voit&lt;/i&gt;. Mais ce qu'il voit, c'est probablement exactement ce que je vois moi au-dedans, incapable de pr&#233;sent. Et donc la cuisine rest&#233;e strictement &#224; l'identique : que lui importe, &#224; lui, qui voit avec les mains, et ces curieux sens de la pr&#233;sence &#224; distance qui ne nous sont pas accessibles. L&#224; o&#249; &#233;tait l'ancien placard, on traverse le mur. J'ai beau savoir qu'il s'agit d'une ouverture banale &#224; l'exc&#232;s, de ciment brut (pourquoi J-C. se pr&#233;occuperait-il de peinture, et on dirait que les siens ont int&#233;rioris&#233; cela aussi, que &#231;a fait partie du partage qu'on lui doit), je ne pourrai jamais franchir cette ouverture sans l'impression que je traverse le placard et les objets qui sont sur les &#233;tag&#232;res de bois minces, d&#233;form&#233;es par l'humidit&#233; r&#233;siduelle et le poids de ce qu'elles contiennent.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ainsi, dans ce qui &#233;tait leur chambre, et l&#224; o&#249; je l'ai vu pour la derni&#232;re fois, le salut qu'on fait aux morts, le front froid qu'on embrasse et ce curieux visage qu'on ne reconna&#238;t pas&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pourquoi on n'enterre pas les morts avec leurs lunettes ? Moi je trouverais (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, presque enfant et r&#233;tr&#233;ci, les m&#234;mes tableaux sont rest&#233;s aux murs, et pareille la fen&#234;tre qui semble d&#233;sormais enterr&#233;e par la route sans cesse exhauss&#233;e, maintenant que Damvix est devenu une &#233;tape touristique dans le marais &lt;i&gt;mouill&#233;&lt;/i&gt;. Ils ont cass&#233; la cloison et ils ont bien fait : d'ailleurs, &#224; d&#233;couvrir par la trace au plafond quelle en &#233;tait l'&#233;paisseur, &#231;a n'a pas d&#251; &#234;tre difficile. L'armoire aux livres, qui est le terme de celui-ci, mais qu'il n'est pas temps de rejoindre encore, &#233;tait ici, o&#249; il y a de vagues &#233;tag&#232;res et un journal. Ici aussi le t&#233;l&#233;phone, et comme c'&#233;tait le seul aux Bourdettes, le nom du lieu-dit, le 6 &#224; Damvix servait au voisinage, pour les v&#234;lages notamment. L'armoire aux livres est partie au grenier, on devait aller la voir, et puis j'avais ma dose d'intensit&#233;, on a gard&#233; &#231;a pour plus tard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans son fauteuil, mon grand-p&#232;re lisait &lt;i&gt;le journal&lt;/i&gt;. J'en revois les vieux cartons, c'&#233;tait &lt;i&gt;L'&#201;clair&lt;/i&gt;, ou &lt;i&gt;L'Ouest-&#201;clair&lt;/i&gt; avant que &#231;a devienne &lt;i&gt;Ouest-France&lt;/i&gt; &#8211; peut-&#234;tre parce qu'&#224; notre visite mensuelle nous les rapportions, les journaux du mois. Dans un garage c'est une marchandise qui a bien de l'utilit&#233;, pour prot&#233;ger un tapis de sol de voiture (il n'y avait pas encore ces housses de nylon qu'utilisent maintenant les garagistes, et pour isoler aussi les pi&#232;ces de carrosserie &#224; repeindre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'aurait pas laiss&#233; se perdre du papier comme &#231;a, le grand-p&#232;re. Les enveloppes re&#231;ues par le courrier &#233;taient d&#233;coll&#233;es &#224; l'eau dans une bassine, pendues au fil &#224; linge pour s&#233;chage, et recoll&#233;es &#224; l'envers pour le prochain envoi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s son d&#233;c&#232;s, le journal continue d'arriver, de la m&#234;me fa&#231;on, &#224; la m&#234;me heure. Parfois, dans ces quelques mois (au retour de la Villa M&#233;dicis), o&#249; je m'h&#233;berge &#224; Damvix, je romps avant elle la bande brune. Elle le lira apr&#232;s son repas. Je n'ai plus souvenir de comment ils le lisaient, sur les deux fauteuils, &#224; tour de r&#244;le ou en se passant les pages.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que je sais, c'est que l'id&#233;e du journal quotidien s'est prolong&#233;e selon nos usages de la ville. P&#233;riodes o&#249;, reprenant le train pour Tours, le soir, j'achetais &#224; la gare Montparnasse le &lt;i&gt;Monde&lt;/i&gt; et l'heure de train &#233;tait exactement le temps de la lecture int&#233;grale, n&#233;crologies et annonces de th&#232;se compris. Est-ce que je passe moins de temps aujourd'hui &#224; me renseigner sur le bruit du monde ? Pas moins de toute fa&#231;on, m&#234;me si je n'ai jamais d&#251; acheter de journaux ni magazines au format papier depuis presque une dizaine d'ann&#233;es. C'est la fa&#231;on de faire qui a chang&#233;, on peut aussi glisser vers des sources bien plus sp&#233;cialis&#233;es, et les journaux n'ont plus le monopole de la r&#233;flexion &#233;crite, pas plus que les livres imprim&#233;s le monopole de la litt&#233;rature.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; On parle de toi dans le journal &#187;, d&#233;p&#244;t aussi de l'autorit&#233; symbolique : les accidents ou les prouesses. Peut-&#234;tre que plus tard, dans ma propre famille, un bout d'article dans &lt;i&gt;Ouest-France &lt;/i&gt; (y compris dans celui o&#249;, apr&#232;s inversion de ma photographie et de celle de Leslie Kaplan, les critiques des deux livres &#233;taient invers&#233;es aussi) valait pour preuve bien mieux que le livre lui-m&#234;me &#8211; mais il fallait qu'il s'agisse d'un journal l&#233;gitime sur le territoire m&#234;me, le &lt;i&gt;Monde&lt;/i&gt; par exemple n'op&#233;rait pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La permanence serait dans ce rapport au verbe &lt;i&gt; &lt;i&gt;habiter&lt;/i&gt; &lt;/i&gt; : l'isolement o&#249; on est, comment le relier &#224; la communaut&#233;. Les lettres et le courrier postal l'accomplissent pour le domaine priv&#233;, le &lt;i&gt;journal&lt;/i&gt; s'en fait la m&#233;diation pour le domaine public. Il se trouve que pour nous d&#233;sormais les deux instances en gros se rejoignent, sans pourtant se confondre. Le temps de veille que j'organise est &#233;videmment variable, n'est plus conditionn&#233; par la source unique du journal parce que c'est celui-ci dont on se saisit gare Montparnasse, ou bien qui vous arrive par la poste. Le matin, vers 5h, dans ma rue, j'entends le bruit de la Mobylette qui d&#233;livre &#224; quelques personnes &lt;i&gt;La Nouvelle R&#233;publique du Centre-Ouest&lt;/i&gt;, que pour ma part je ne lis pas &#8211; n'&#233;tant pas d&#233;pendant du territoire d&#233;partemental ou r&#233;gional pour mes activit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand l'heure de lecture &#233;tait finie, ma grand-m&#232;re avait pour autre rituel de partir chez Blanche, la voisine, et lui porter le journal lu, en rapportait le journal de l'avant-veille, parce que Blanche &#224; son tour avait pass&#233; celui de la veille &#224; sa voisine, qui ne conna&#238;trait jamais la vie du monde autrement qu'&#224; un jour de d&#233;calage. Presque une propagation de liens pour nous aujourd'hui, partageant les articles rep&#233;r&#233;s, selon les diverses communaut&#233;s qui sont les n&#244;tres, et chacun ses intersections propres de communaut&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'approche progressivement de l'armoire aux livres, qui sera mon terme, dans la pi&#232;ce d&#233;sormais sans cloison o&#249; je revois le front dur et blanc du grand-p&#232;re mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au mois d'ao&#251;t dernier, j'ai revu ce fauteuil, comme &#224; la fois surpris qu'&#224; &#233;cart de vingt ans, en rotin fragile, il ait pu ne pas s'&#233;loigner de la fen&#234;tre avec la lumi&#232;re, et du petit convecteur &#233;lectrique, &#224; la fois dans la certitude que c'&#233;tait normal. Peut-&#234;tre que J-C., propri&#233;taire d&#233;sormais de la maison, utilise le fauteuil pour cette l&#233;gitimit&#233; m&#234;me. Moi j'y revoyais le moment, apr&#232;s repas, qui &#233;tait r&#233;serv&#233; &#224; la lecture du journal : l'identification qu'on a &#224; l'information quand elle est li&#233;e &#224; celui de votre communaut&#233;, qui &#233;tait d'abord celle d'un pays, la commune, le canton, le d&#233;partement &#8211; puisque ainsi &#233;tait construit le journal &#8211;, pour eux qui savaient encore &lt;i&gt;habiter&lt;/i&gt;. Ce ne l'est plus pour nous.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Pourquoi on n'enterre pas les morts avec leurs lunettes ? Moi je trouverais normal d'&#234;tre enterr&#233; avec les miennes.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>autobiographie des objets | 13, sous cadenas</title>
		<link>https://tierslivre.net/spip/spip.php?article2449</link>
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		<dc:date>2013-02-09T15:17:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Led Zeppelin</dc:subject>
		<dc:subject>Rolling Stones</dc:subject>
		<dc:subject>Bozier, Raymond </dc:subject>
		<dc:subject>Poitiers, Civray, Charente</dc:subject>
		<dc:subject>1968-1972</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;l'art de vivre en casier dans les ann&#233;es de secousse&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique69" rel="directory"&gt;2011 | Autobiographie des objets&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot74" rel="tag"&gt;Rolling Stones&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot244" rel="tag"&gt;Bozier, Raymond &lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot252" rel="tag"&gt;Poitiers, Civray, Charente&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot621" rel="tag"&gt;1968-1972&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton2449.jpg?1352733386' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;L'autobiographie des objets est lacunaire, parce que les p&#233;riodes ne manquent pas, o&#249; on vit sans les choses. C'est m&#234;me sans doute l&#224; o&#249; s'ancre cette s&#233;rie : vouloir se d&#233;barrasser, s'all&#233;ger, se restreindre &#8211; on part un an &#224; l'&#233;tranger, on re&#231;oit par les yeux, la parole, l'exp&#233;rience, on revient avec aussi peu qu'on est parti mais les choses sont l&#224;, elles vous attendaient, on enl&#232;ve la poussi&#232;re, on reprend sa vie assise : non, c'est bien ce qu'on balaye du bras. On est vuln&#233;rable, &#224; ne pas assez se limiter &#224; soi-m&#234;me, et les temps sont dangereux, les n&#233;cessit&#233;s m&#234;mes, se loger, se nourrir, travailler, ne vont pas d'elles seules, sans parler de la fatigue du corps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une ann&#233;e sans objets, c'est pour moi l'ann&#233;e scolaire qui va de septembre 1969 &#224; juin 1970. &#192; distance, cela me para&#238;t une p&#233;riode de gloire, tournant de la guerre au Vietnam, meeting de Jacques Duclos et grandes manifestations (pour Angela Davis, ou c'&#233;tait juste apr&#232;s), ces albums rock de l'&#226;ge d'or, &lt;i&gt;Get Yer Ya Ya's Out&lt;/i&gt;, le premier Led Zeppelin, la transformation d&#233;sormais radicale que mai 68 avait impos&#233; &#224; notre quotidien : comme si la vie passait enfin en couleurs, et puis &#171; on &#187; avait march&#233; sur la lune.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis en terminale au lyc&#233;e Camille-Gu&#233;rin de Poitiers. Interne, j'arrive le lundi matin et repars le vendredi soir, resterai parfois aussi le dimanche. Il y a trois terminales, une dite biologie (B) qui remplissait la premi&#232;re salle d'&#233;tude, une litt&#233;raire qui accueillait beaucoup d'externes (ceux de Poitiers ville) mais peu d'internes (fait social &#224; creuser) et partageait la deuxi&#232;me salle d'&#233;tudes avec nous qui &#233;tions consid&#233;r&#233;s comme scientifiques (C), avec lourde place aux maths (je revois pourtant tr&#232;s peu le visage du professeur, il me semble une jeune femme qui avait tendance &#224; l&#233;ger b&#233;gaiement quand elle ne contr&#244;lait plus sa classe).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le centre de gravit&#233;, c'est cette salle d'&#233;tude o&#249; nous avons notre casier et notre bureau (en fait deux bureaux plac&#233;s &#224; angle droit, mais nous ne placions de cadenas que sur un seul), nous y sommes une heure chaque midi, puis en continu de 17h &#224; 21h30, avant le dortoir par boxes de six &#8211; et l&#224; aussi une armoire avec deuxi&#232;me cadenas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En tant qu'internes nous sommes astreints au port de la blouse dans l'&#233;tablissement, blanche le lundi et bien moins blanche le vendredi. L'ann&#233;e sans objets inclut dont au moins les deux blouses blanches port&#233;es en alternance, je porterai &#224; nouveau une blouse en 78-79 dans mes deux premi&#232;res ann&#233;es d'usine avant de l'abandonner. Il m'en reste une sorte de sentiment d'anonymat : que je repense blouse, et l'individuel dispara&#238;t, je ne vois plus que mouvements de groupes, de dos ou en ligne (attente &#224; la cantine, attente devant les classes, attente pour le dortoir ou en descendre).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De l'armoire dans le dortoir, cadenass&#233;e en journ&#233;e, impression qu'elle est plut&#244;t vide, quelques v&#234;tements de rechange, le sac pour le retour, la trousse de toilette. Notre vie priv&#233;e, elle est dans le casier de l'&#233;tude. Quand j'en ouvre les deux portes &#224; la perpendiculaire, elles sont tapiss&#233;es de photos de rock, d&#233;coup&#233;es j'imagine dans &lt;i&gt;Rock'n Folk&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;Best&lt;/i&gt; (on lit les deux), il y a les Rolling Stones. &#192; mesure que l'ann&#233;e passe, cette &#171; d&#233;co &#187; m'est indiff&#233;rente, mais je la garde pour ne pas me d&#233;juger. Il y a les livres scolaires, recouverts de cellophane transparente, ils sont rang&#233;e du bas et l'aura est favorable, pas d'inimiti&#233; pour ces livres, dont pourtant j'ai oubli&#233; le contenu. Les classeurs avec les diff&#233;rentes mati&#232;res sont dans le casier qui ne ferme pas, on se recopie souvent les cours et exercices les uns sur les autres. Et dans le casier &#224; cadenas, ce qu'on appellerait aujourd'hui les &#171; compl&#233;ments alimentaires &#187; : &#224; 17h on fait la queue pour les restes de pain de la cantine, on &#233;tale dessus du p&#226;t&#233; qu'on ach&#232;te par paquets de cinq bo&#238;tes le mercredi &#224; la sup&#233;rette du coin de la rue (elle y est toujours), elles s'ouvrent en ins&#233;rant l'ongle dans un oeillet de m&#233;tal et je n'oserais plus en consommer aujourd'hui. Ces compl&#233;ments sont une des raisons qui font du cadenas une utilit&#233; insuffisante : Viaud, Cardinet notamment vous font la preuve qu'ils savent ouvrir avec un trombone ou les doigts n'importe lequel cadenas, et pas seulement ceux &#224; roues chiffr&#233;es, en moins de deux minutes. Eux sont de notre &#233;tude, ils ne viendraient pas se servir dans nos casiers, mais ne sont pas les seuls d&#233;tenteurs de leur sp&#233;cialit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peu importe les bo&#238;tes de p&#226;t&#233;, comment imaginer qu'on stocke alors dans le casier quoi que ce soit de personnel, &#233;criture ou cahier ? Je me revois &lt;i&gt;&#233;crire&lt;/i&gt;, je ne me revois pas &lt;i&gt;garder&lt;/i&gt;. On ne doit pas amincir la cuirasse : ce qu'on est, on le garde &#224; l'int&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, je ne crois pas que des possessions plus pr&#233;cieuses nous aient jamais &#233;t&#233; vol&#233;es : au-dessus de mes livres de classe, j'ai les lourdes pochettes de mes 33 tours vinyle, il nous arrive le midi d'aller dans une salle avec &#233;lectrophone, et le mercredi on descend chez Vergnaud, dans le centre-ville, o&#249; le disquaire &#8211; pourtant bien plus sp&#233;cialiste jazz et blues, mais nous l'ignorons &#8211; nous laisse &#233;couter &#224; volont&#233; les nouveaut&#233;s que nous n'avons pas les moyens de nous acheter. Avec Jean Arnault, mon voisin d'&#233;tude, nous achetons en commun le double album de Chicago Transit Authority et &lt;i&gt;Umma Gumma&lt;/i&gt; des Pinkfloyd : j'aurai le 1 de Chicago et le 2 des Floyd et lui l'inverse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plusieurs d'entre nous pratiquent la guitare, dont un boutonneux qui y est exceptionnel : souvent nous l'&#233;coutons nous d&#233;montrer les plans exacts de Clapton et des autres, je comprends cet automne-l&#224; que le vieux r&#234;ve entretenu dans ma toute petite ville est balay&#233; d'avance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les terminales C occupent les deux tiers de la salle, et l'autre tiers, la rang&#233;e de droite le long du mur du couloir, est occup&#233;e par les litt&#233;raires, eux en blouse grise. Ils sont cinq, dont Bozier,Savigny, Chuillet. Chuillet ne quitte jamais le lyc&#233;e de tout le trimestre, porte une ficelle en guise de ceinture, et est un remarquable joueur de clarinette, quoique je ne me souvienne plus o&#249; il l'exerce. Bozier le mercredi rapporte &lt;i&gt;L'Humanit&#233;&lt;/i&gt;, c'est le seul journal &#224; notre disposition parce qu'aucun de nous n'aurait l'id&#233;e d'en acheter, on lit donc tous &lt;i&gt;L'Humanit&#233;&lt;/i&gt; le mercredi soir et peu &#224; peu le monde se met en place, une place qui ne correspond pas &#224; ce que nous en percevions de Loudun, Saint-Maixent, Dou&#233;-la-Fontaine ou Civray. Certains tiennent &#231;a violemment &#224; distance, comme &#201;ric Pied ou Chargel&#232;gue, mais cette violence aussi m'&#233;tonne. Au contraire, Pierre Douteau ou Jean Arnault (qui vient de Paris, et plac&#233; interne &#224; Poitiers parce qu'il redouble) fondent une section UNCAL, l'onde 68 continue de se propager. Bozier est aussi celui qui nous pr&#234;te les livres : la collection &lt;i&gt;Po&#233;sie 1&lt;/i&gt; (mais peut-&#234;tre je me trompe, il doit se souvenir mieux), en tout cas &#201;luard et les &lt;i&gt;Manifestes du surr&#233;alisme&lt;/i&gt;. Il est dur avec nous, qu'il consid&#232;re avec justesse d'un monde soumis aux lois petites-bourgeoises, l'imagerie rock en &#233;tant une des composantes &#8211; s'il nous pr&#234;te ses livres, ce n'est pas pour nous appeler dans son domaine, l'&#233;criture de po&#233;sie (et cette m&#234;me duret&#233; il se l'appliquera &#224; lui-m&#234;me, bien plus tard, quand on se retrouvera &#224; voisiner sur les chemins de prose), mais au moins en saura-t-on trouver ensuite le chemin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En tout cas c'est de cet hiver-l&#224;, et donc via Bozier et Arnault, l'id&#233;e que des livres peuvent ne pas &#234;tre &lt;i&gt;lus&lt;/i&gt;, mais &#234;tre des sortes de r&#233;ceptacles qu'on ouvrira mille fois en y trouvant chaque fois une autre chose, br&#232;ve et dense, qui vous exclut vite mais vous en laisse porteur &#8211; j'identifie cette id&#233;e &#224; un Po&#233;sie Gallimard, peut-&#234;tre pas mon tout premier parce que Paul &#201;luard nous semblait le premier sur la route obligatoire, mais L&lt;i&gt;'homme approximatif&lt;/i&gt; de Tzara que j'avais trouv&#233; de moi-m&#234;me et qui serait tr&#232;s longtemps un livre f&#233;tiche, la d&#233;couverte qu'on n'entre pas dans un livre par la raison. Je ne connais d'ailleurs ni Baudelaire ni Rimbaud, tout &#231;a commencera plus tard : l'histoire de la litt&#233;rature commen&#231;ait avec le surr&#233;alisme (de m&#234;me lisait-on Robbe-Grillet) comme celle de la musique avec le &lt;i&gt;Love me do&lt;/i&gt; des Beatles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai donc, dans le casier au cadenas non s&#251;r, des livres qui relaient symboliquement nos hi&#233;ratiques 33 tours (oui, les roulements sombres du premier album de Led Zeppelin, en janvier 69, c'est bien ce qui donne la couleur int&#233;rieure, et ce janvier 70 au lyc&#233;e les feulements de &lt;i&gt;Whole Lotta Love&lt;/i&gt; qui en sont le tome 2 : nous n'aurons rien reni&#233;), et plus encore que Tzara et &#201;luard, c'est un livre &#224; couverture orange que je revois soudain : aux &#201;ditions sociales, &lt;i&gt;L'id&#233;ologie allemande&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'ann&#233;e avec blouse et mauvais cadenas fut une ann&#233;e sans objets, creusez : il y aura au moins un livre, j'avais pris possession de ma cervelle.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>autobiographie des objets | 51, du mellotron</title>
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		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>1968-1972</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;du mal m&#234;me &#224; trouver ce qui m'a mis sur cette piste-l&#224; et pourquoi&lt;/p&gt;

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		</description>


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		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Je n'ai jamais vu de mellotron. C'est juste un mot. J'ai d&#251; le voir pour la premi&#232;re fois sur un disque des Cream (la chanson &lt;i&gt;Badge&lt;/i&gt; de Clapton ? &#224; v&#233;rifier, mais c'est si facile aujourd'hui de v&#233;rifier puis corriger, envie plut&#244;t d'interroger le souvenir impr&#233;cis, laisser l'empreinte de comment il s'est d&#233;form&#233; ou embarqu&#233; sur une mauvaise piste). Il y a aussi eu du mellotron chez les Beatles (&lt;i&gt;Strawberry Fields&lt;/i&gt; puis &lt;i&gt;Revolution 9&lt;/i&gt; dans le &#171; double blanc &#187; qui faisait notre fiert&#233;, et chez les Rolling Stones bien s&#251;r c'est Brian Jones qui s'y est coll&#233;, p&#233;riode &lt;i&gt;Satanic Majesties Request&lt;/i&gt;. Pas la peine d'ailleurs d'&#233;tendre l'investigation, des noms comme Pink Floyd ou King Crimson viennent d&#233;j&#224; peupler une r&#233;miniscence lourde et vague, ou en France Ange et Magma &#8211; et d&#233;j&#224; le mot mellotron vous a emmen&#233;s vers d'autres fonds de paysages, routes en voiture, pochettes de disque, chambres o&#249; on les &#233;coutait. Avais-je d&#233;j&#224; ici convoqu&#233; Ange et Magma ? Ou, tiens, Jethro Tull et Black Sabbath : le premier disque que j'ach&#232;te de Black Sabbath c'est pour moi, &#224; quarante ans de distance, le changement de maison et la couleur beige du mur juste repeint, mes affaires l&#224;-dedans comme si elles flottaient sur le carrelage sans comprendre, et le petit &#233;lectrophone Teppaz avec haut-parleur dans le couvercle pour un son si gr&#234;le dans le milieu de la pi&#232;ce (mais en se le collant &#224; l'oreille on les comprenait quand m&#234;me, les Black Sabbath). Il y a peut-&#234;tre du mellotron aussi dans le &lt;i&gt;Kashmir&lt;/i&gt; de Led Zeppelin, o&#249; la batterie joue en deux temps tandis que Page et Jones jouent en trois temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'est-ce que je sais d'autre du mellotron ? Que c'est un instrument &#224; clavier, et donc nous l'imaginions comme un piano droit de salon ou plut&#244;t comme ces orgues Hammond derri&#232;re chacun de nos chanteurs en anglais. Peut-&#234;tre qu'&#224; l'&#233;poque, dans Best ou un autre journal, j'ai quand m&#234;me vu sur une photo m&#234;me loin d'&#234;tre parfaite &#224; quoi ressemblait un mellotron &#8211; un court clavier de deux octaves et &#224; gauche une suite de gros potentiom&#232;tres qui donnaient du myst&#232;re. Les synth&#233;tiseurs viendraient bient&#244;t, le Moog, l'Oberheim, proclamant que le son est une construction, l&#224; o&#249; le mellotron se contentait de faire son march&#233; dans ce qui existe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mellotron comme &lt;i&gt;electronics melodies&lt;/i&gt;, avec deux &lt;i&gt;L&lt;/i&gt; : on quittait le monde de l'&#233;lectricit&#233; &#8211; la p&#233;dale wah-wah et autres circuits d&#233;j&#224; invent&#233;s par ce technicien de la marine anglaise, Roger Mayer, qui fut le pr&#233;curseur &#8211; pour celui d'un mot encore trop neuf pour le pr&#233;senter sans camouflage, &#171; l'&#233;lectronique &#187; susceptible de remplacer le musicien m&#234;me ? On sait que le mellotron est une sorte d'&#233;l&#233;phant fragile, que m&#234;me les meilleurs musiciens ne peuvent vraiment ma&#238;triser, c'est lourd et &#231;a ne peut pas se transporter sur sc&#232;ne, c'est juste pour l'usage studio. Alors nous aussi on s'imagine qu'on saurait en jouer, s'il n'y a qu'&#224; pousser vaguement au hasard ces touches dont chacune d&#233;clenche la boucle de huit ou dix secondes d'une bande magn&#233;tique pr&#233;par&#233;e, prise &#224; d'autres musiques, des musiques recopi&#233;es &#8211; on dit &#233;chantillonn&#233;es. Il para&#238;t qu'on peut avoir sous les doigts cinquante ou soixante de ces boucles, qu'on peut m&#234;ler, superposer, ou bien, en appuyant sur toutes les touches ensemble, rejoindre dans une p&#226;te indistincte de bruit g&#233;n&#233;ral. Le mellotron &#233;tait un instrument extr&#234;mement cher, fabriqu&#233; &#224; seulement &#224; quelques dizaines d'unit&#233;s, et l'inclure dans un disque prouvait que vous n'&#233;tiez pas le premier groupe venu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y avait d'autres instruments bizarres sur les sc&#232;nes neuves du rock : l'antenne du Theremin pr&#232;s de laquelle Jimmy Page joue &#224; mimer d'&#233;tranges gestes de faux sorcier (mais il y croit peut-&#234;tre, sait-on) dans le milieu de &lt;i&gt;Whole Lotta Love&lt;/i&gt;, et aussi ces guitares qui prennent d'&#233;tranges formes, en goutte d'eau, double pointe des Gibson Firebird ou m&#234;me transparence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors c'est cela qui reste, &#224; distance : que le nouveau peut s'amorcer par des monstres, qui ne survivront pas &#224; l'&#233;merveillement induit par leur surgissement, lequel nous emporte dans un monde o&#249; d&#233;j&#224; nous n'avons plus besoin d'eux. J'imagine la pr&#233;paration des cinquante boucles de bande magn&#233;tique sur leur minuscule bobine, et celui qui les installe dans le corps obscur du mellotron, coin&#231;ant la bande dans les roues d'aluminium lisse qui la fera passer en continu devant une des cinquante t&#234;tes magn&#233;tiques align&#233;es, et je me dis que cela ferait une magnifique machine &#224; souvenirs : ils sont ainsi, nos souvenirs, petites boucles extraites de musiques dont nous ne savons plus rien d'autres, qui incluaient des chambres, des voix, des visages, des trajets, et &#8211; dedans &#8211; des mondes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et comment, alors que je termine cette page sur une mince machine, sur ma tablette de train filant dans la brume du matin vers Bruxelles, je ne verrais pas toutes ces masses de plastiques accumul&#233;es et essay&#233;es ces derni&#232;res ann&#233;es comme des mellotrons sans nom (encore que je n'ai jamais vu &lt;i&gt;mellotron&lt;/i&gt; employ&#233; au pluriel), et sans plus d'avenir que cet appareil, &#224; qui au moins les rockers avaient conf&#233;r&#233; cette noblesse ? Et de nos pages m&#234;me, &#224; les &#233;crire ici, m&#234;lant en boucles toutes autres paroles lues et &#233;chang&#233;es dans le quotidien de notre socialit&#233; virtuelle, comment ne pas voir Internet comme le plus gigantesque mellotron jamais construit, chacun affair&#233; &#224; sa propre et minuscule boucle de huit secondes sur bande magn&#233;tique, et tout cela destin&#233; &#224; &#234;tre vite aspir&#233; par la bascule m&#234;me que nous induisons ?&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>autobiographie des objets | 39, la revue Le Haut-Parleur</title>
		<link>https://tierslivre.net/spip/spip.php?article2619</link>
		<guid isPermaLink="true">https://tierslivre.net/spip/spip.php?article2619</guid>
		<dc:date>2011-07-23T15:02:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Poitiers, Civray, Charente</dc:subject>
		<dc:subject>historicit&#233; du num&#233;rique</dc:subject>
		<dc:subject>1968-1972</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;autre indicateur sismique d'une mutation alors ind&#233;celable&lt;/p&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton2619.jpg?1352733591' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Du mal &#224; situer quand j'ai commenc&#233; &#224; lire r&#233;guli&#232;rement la revue &lt;i&gt;Le Haut-Parleur&lt;/i&gt; et quand j'ai cess&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r, les magazines avaient une fonction pr&#233;cise : la t&#233;l&#233;vision ne cr&#233;ait ses communaut&#233;s qu'&#224; &#233;chelle nationale &#8211; les grands deuils avec Zitrone, la s&#233;rie Intervilles et le boucher du coin au tir &#224; la corde, Thierry la Fronde comme Robin des Bois mais &#224; la fran&#231;aise, etc. Les radios nous venaient la nuit, lointaine, avec leurs musiques secr&#232;tes. Quand &lt;i&gt;Rock'n Folk&lt;/i&gt; puis &lt;i&gt;Best&lt;/i&gt; sont arriv&#233;s, l'achat repr&#233;sentait exactement la part symbolique de notre acc&#232;s &#224; la communaut&#233; qu'ils d&#233;signaient, qu'on marquait ensuite par le poster d&#233;tach&#233; et punais&#233; dans la chambre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;piauter ces appareils avec &#233;lectronique a commenc&#233; sit&#244;t leur apparition. Ces merveilles avaient la mort l&#233;g&#232;re. Alors nous, qui n'avions pas droit &#224; l'appropriation, nous laisserions passer une chance de les ranimer ? Mais qu'est-ce qui faisait que cette vieille radio &#233;tait muette ? (&lt;i&gt;Les secrets de la radio et de la t&#233;l&#233;vision expliqu&#233;s aux d&#233;butants&lt;/i&gt;, c'&#233;tait un des num&#233;ros sp&#233;ciaux phares qui ont fait la fortune du &lt;i&gt;Haut-Parleur&lt;/i&gt;, que je d&#233;couvre avoir &#233;t&#233; cr&#233;&#233; d&#232;s 1941...).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors on a appris ce vocabulaire. &lt;i&gt;Le Haut-Parleur&lt;/i&gt; offrait chaque mois des sch&#233;mas &#224; tout faire. Fabriquer un circuit imprim&#233; n'&#233;tait pas &#224; ma port&#233;e, mais un des copains s'en &#233;tait fait la sp&#233;cialit&#233;. On achetait en vrac la planche recouverte d'une fine couche de cuivre et d'une couche isolante, on la coupait aux bonnes dimensions, on collait au dessus le dessin du circuit et on versait de l'acide. Le cuivre que prot&#233;geait le dessin pr&#233;sentait d&#232;s lors les routes et contacts pr&#233;vus. Il fallait enficher dans les trous pr&#233;par&#233;s &#224; intervalles r&#233;guliers les r&#233;sistances, selon leur code manifest&#233; en traits de couleur larges ou serr&#233;s, les condensateurs et les diodes, &#233;ventuellement, plus tard, un de ces petits transistors sur trois hautes pattes, comme un hybride entre ch&#226;teau d'eau miniature et bizarre insecte m&#233;tallis&#233; &#224; grosse t&#234;te.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_2219 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L160xH215/hp1-c1476.jpg?1750806873' width='160' height='215' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;On avait toujours quelques alimentations de r&#233;cup&#233;ration en stock (j'en ai toujours, jamais jet&#233; un appareil &#233;lectrique sans r&#233;cup&#233;rer l'alim, ou le ventilo, ou ce qui pouvait &#234;tre d&#233;mont&#233;). On pouvait construire avec le &lt;i&gt;Haut-Parleur&lt;/i&gt; des alarmes &#224; distance, des talkies-walkies, des amplificateurs et tiens, si j'en trouvais dans une brocante, je me d&#233;brouillerais &#224; les feuilleter pour pr&#233;ciser la liste. Pendant ce temps, en seconde au lyc&#233;e (qui finirait par mai 68), on nous apprenait l'interrupteur va-et-vient et le sch&#233;ma de la sonnette &#233;lectrique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'aurais seulement bien plus tard, dans mes attributs professionnels, un oscilloscope &#8211; la machine &#224; voir l'&#233;lectricit&#233;. Mais au garage on avait un ohmm&#232;tre, cela suffisait pour v&#233;rifier si le courant passait et si les r&#233;sistances &#233;taient au bon emplacement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai toujours, dans la pi&#232;ce o&#249; je travaille, un fer &#224; souder, des pinces et un tournevis. Le fer &#224; souder me vient de ma br&#232;ve p&#233;riode d'usine, donc trente ans que je le tra&#238;ne. Quand j'ai l'opportunit&#233; de m'en servir, j'entends toujours la voix de Roland Barbier me dire : &#171; Mouille ton fer &#187;, frotter la panne sur une planche de bois pour qu'elle soit nette, puis y faire fondre une goutte d'&#233;tain. Alors, ce n'est plus le fer qu'on applique sur le circuit &#224; r&#233;parer, mais une fusion d'&#233;tain &#224; &#233;tain, qui permet de poser rapidement le brin du composant et &#233;loigner le fer de quelques millim&#232;tres suffira &#224; ce que la soudure prenne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a encore peu d'ann&#233;es, je me vois d&#233;monter et souder encore dans un de mes ordinateurs (j'ai les tournevis adapt&#233;s &#224; leur d&#233;montage) il y a peu d'ann&#233;es, avec le r&#233;flexe de d&#233;brancher le fer avant de l'appliquer sur les circuits, et leur &#233;viter le 50 hertz de la r&#233;sistance chauffante. Mais allez d&#233;monter un ordinateur r&#233;cent, ou rec&#226;bler une alim secteur esquint&#233;e. On rach&#232;te et c'est tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fer &#224; souder continue d'avoir usage pour changer les potentiom&#232;tres de l'ampli de guitare &#233;lectrique, ou r&#233;guli&#232;rement dans les guitares elles-m&#234;mes, mais il faut bien reconna&#238;tre que je pourrais m'en passer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand on se lan&#231;ait dans la fabrication d'un des r&#234;ves propos&#233;s par le Haut-Parleur, il fallait commander les composants. La revue comportait des pages enti&#232;res de listes avec sp&#233;cifications et prix, publi&#233;es par les quatre ou cinq fournisseurs en concurrence, et on se lisait &#231;a int&#233;gralement, comme si &#8211; le temps de la lecture &#8211; la merveille &#233;lectronique nous appartenait en propre. Ensuite on passait &#224; l'acte, avec mandat postal inclus dans la commande, c'&#233;taient finalement de toutes petites sommes. On d&#233;ballait quelques jours plus tard de tout petits sachets transparents brillants avec les composants neufs, et comme entre temps l'id&#233;e avait &#233;t&#233; remplac&#233;e par une autre, ou bien que finalement &#231;a se r&#233;v&#233;lait trop compliqu&#233;, au lieu de continuer les devoirs c'&#233;tait arranger devant soi (souvenir que le dessus de mon petit bureau &#233;tait recouvert d'une plaque de verre l&#233;g&#232;rement teint&#233;e) ces composants comme autant d'entit&#233;s &#233;nigmatiques et vivantes.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_2221 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L390xH455/hp5-5d823.jpg?1750806874' width='390' height='455' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;En terminale, au lyc&#233;e de Poitiers, ce serait la grande bascule : ceux qui lisaient le &lt;i&gt;Haut-Parleur&lt;/i&gt; avaient leur salle et leur club, construisaient des choses compliqu&#233;es et je n'y avais pas ma place. Ceux qui jouaient de la guitare se rassemblaient le midi dans une autre salle d&#233;di&#233;e et je n'avais pas le niveau. On trouve une formule interm&#233;diaire, on s'invente soi dans une somme de renonciations superpos&#233;es, on essaye de se faire &#224; l'id&#233;e qu'on ne suivra pas les pistes extr&#234;mes. Il faudrait bien longtemps encore pour que je sente un sol plus solide sous les pieds, mais les ricanements y seraient toujours aussi grin&#231;ants. C'est juste plus facile, la litt&#233;rature, parce que ce sont les morts, qui grincent. Alors on les garde &#224; grincer et ricaner tout aupr&#232;s, c'est cela qu'on emm&#232;ne avec soi, ils sont fraternels &#224; proportion.&lt;br class='autobr' /&gt;
Un jour je me d&#233;ciderai &#224; ne plus avoir d'outils &#224; bricoler l'&#233;lectronique sur ma table de travail. Mais dans l'ann&#233;e Qu&#233;bec, je n'ai pas manqu&#233; de pr&#233;textes pour m'en fournir de quelques-uns chez Hart (c'est tellement mieux en Am&#233;rique que chez nous, tous ces trucs-l&#224;). Dans les rues des villes, parfois, quelque poussi&#233;reuse boutique proposant des composants &#233;lectroniques ou circuits imprim&#233;s le ventre ouvert. Je m'arr&#234;te, je regarde, comme je me suis toujours arr&#234;t&#233; regarder les vitrines d'instruments de musique, quand bien m&#234;me ne proposant comme souvent que des succ&#233;dan&#233;s industriels fabriqu&#233;s en Asie, et non pas ces Fender Telecaster &#233;raill&#233;es ou ces SG &#224; l'&#233;l&#233;gance d&#233;vast&#233;e qu'on honore chez Manny's &#224; New York.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la relation que j'ai avec l'appareil sur lequel je frappe ce texte, appareil ind&#233;montable, que je prendrai probablement la pr&#233;caution de revendre avant son obsolescence pour m'en procurer un nouveau, mais avec lequel j'entretiens probablement une relation &#233;quivalente que ce que j'aime &#224; constater, quant &#224; son instrument, chez l'ami violoniste (toutes proportions gard&#233;es, puisque d'ailleurs lui-m&#234;me &#224; un ordinateur pareil au mien, pour un usage pourtant tr&#232;s diff&#233;rent), l'id&#233;e subsiste de ces composants &#233;l&#233;mentaires qu'il d&#233;tient. Sur les &#233;tag&#232;res de mon bureau, je garde depuis longtemps un disque dur cram&#233;, d'un de mes anciens ordinateurs &#8211; incluant le myst&#232;re de ce que contenait ce disque dur au moment de la panne, et qui n'avait pas &#233;t&#233; sauvegard&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si je n'arrive pas &#224; me d&#233;barrasser de mon fer &#224; souder, de mes pinces et tournevis, ce n'est pas pour leur &#233;ventuel usage, c'est simplement en ce qu'ils sont d&#233;positaires des pages de listes avec sp&#233;cifications et prix, et des sch&#233;mas abstraits que proposait la revue mensuelle le &lt;i&gt;Haut-Parleur&lt;/i&gt; dans nos &#226;ges lyc&#233;ens. L'&#233;lectronique comme promesse individuelle, et non pas les lourds bulldozers des grands groupes qu'elle est devenue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au fait, quand est-ce qu'elle a elle-m&#234;me disparu, la revue &lt;i&gt;Le Haut-Parleur&lt;/i&gt; ?&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>autobiographie des objets | 22, r&#232;gle &#224; calcul</title>
		<link>https://tierslivre.net/spip/spip.php?article2468</link>
		<guid isPermaLink="true">https://tierslivre.net/spip/spip.php?article2468</guid>
		<dc:date>2011-03-13T16:08:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>autobiographies partielles</dc:subject>
		<dc:subject>1968-1972</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;de comment le pied &#224; coulisse est devenu calculette &#233;lectronique&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique69" rel="directory"&gt;2011 | Autobiographie des objets&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot250" rel="tag"&gt;autobiographies partielles&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot621" rel="tag"&gt;1968-1972&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton2468.jpg?1352733408' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='112' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Un objet pr&#233;cieux appartenait au patrimoine familial et on le cachait en proportion de sa valeur : on a retrouv&#233; ainsi des louis d'or, apr&#232;s le d&#233;c&#232;s de ma grand-m&#232;re, c&#244;t&#233; garage. &#192; titre personnel, la possession d'un objet pr&#233;cieux supposait son utilit&#233; n&#233;cessaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peut-&#234;tre que la voiture, et m&#234;me le v&#233;lo, la motocyclette, avaient pr&#233;par&#233; le champ &#224; des objets &#224; haute valeur symbolique, mais qui &#8211; par d&#233;finition &#8211; ne pouvaient &#234;tre ainsi s&#233;questr&#233;s sous les empilements d'un &lt;i&gt;trousseau&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peut-&#234;tre aussi que le statut social &#233;ventuel de la possession d'un bijou (dans Balzac, dans Maupassant), est li&#233; &#224; ce qu'on puisse justement lui faire quitter la cache et s'exhiber soi-m&#234;me comme corps symbolique. Pour l'univers masculin, peut-&#234;tre aussi que les signes ext&#233;rieurs li&#233;s au travail avaient m&#234;me fonction pas seulement utilitaire mais symbolique : le panneau Citro&#235;n sur le devant du garage imposant au p&#232;re et au grand-p&#232;re de s'en faire pareillement le corps symbolique ? &#199;a emm&#232;ne trop loin (mais il y en a tellement, comme cela, qui se prennent pour des &#233;crivains parce qu'ils en exercent la posture).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il &#233;tait donc exclu pour l'enfance, mais aussi pour ma m&#232;re -&#8211; des bijoux, elle n'en avait pas &#8211;, qu'une possession personnelle puisse disposer d'une intersection avec n'importe quel objet qu'on aurait pu qualifier de pr&#233;cieux, et qui participaient alors du patrimoine commun.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et parce que cet univers m'&#233;tait tr&#232;s &#233;tranger (puisque les voitures avaient boulevers&#233; l'ancienne donne, mais aussi parce que l'exp&#233;rience des livres me semblait d&#233;j&#224; de longtemps infiniment plus pr&#233;cieuse que celle des choses),je l'ai d&#233;couvert r&#233;trospectivement : quand j'ai acc&#233;d&#233; &#224; mon &#233;cole d'ing&#233;nieur, le bagage obligatoire incluait un &lt;i&gt;pied &#224; coulisse&lt;/i&gt;. On s'en servirait d'ailleurs bien peu, m&#234;me dans les cours d'usinage et machines-outils on en &#233;tait d&#233;j&#224; pass&#233; &#224; la microm&#233;trie, avec les &lt;i&gt;palmers&lt;/i&gt; par exemple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai le souvenir d'abord du poids de l'outil &#224; t&#234;te rectifi&#233;e de haute pr&#233;cision, densit&#233; du m&#233;tal avec sa r&#232;glette permettant de visualiser le dixi&#232;me de millim&#232;tre et appr&#233;cier le centi&#232;me. Souvenir aussi de son contact, puisqu'il supposait d'&#234;tre tr&#232;s l&#233;g&#232;rement huil&#233; ou graiss&#233;, entour&#233; dans un tissu bleu comme on fait pour les violons, et d&#233;pos&#233; dans l'&#233;tui noir &#224; doubles crochets de laison pour la fermeture, et rembourrage int&#233;rieur. Le pied &#224; coulisse n'aurait jamais d'autre utilit&#233; pour moi que celle des cours de forge et fonderie (que j'ai aim&#233;s) &#8211; et c'est &#224; cette &#233;poque que mon grand-p&#232;re m'a pr&#233;sent&#233; le pied &#224; coulisse, le sien, qui l'avait accompagn&#233; toute sa vie, ainsi que le pied &#224; coulisse offert &#224; mon p&#232;re, et c'&#233;tait juste pour ses seize ans l'ann&#233;e m&#234;me de la guerre, au d&#233;but de son apprentissage de m&#233;canicien &#224; La Roche-sur-Yon puis La Rochelle, et mon p&#232;re avait lui aussi gard&#233; ce pied &#224; coulisse toute sa vie. Alors moi, l&#224; aujourd'hui, dans le fatras de mon bureau (oui, l&#224;-haut sur l'&#233;tag&#232;re) j'ai gard&#233; la bo&#238;te de bois noir avec dedans (mais en vrac) son pied &#224; coulisse nickel&#233; avec mesure des ext&#233;rieurs comme des int&#233;rieurs (la petite pointe invers&#233;e du haut), deux diamants &#224; verre dont je ne me savais pas d&#233;positaire et qui permettraient de jouer ais&#233;ment les Ars&#232;ne Lupin cambrioleur, comme d'ailleurs ce jeu de limes de pr&#233;cision, des gabarits angulaires et ce jeu de lames FACOM qui doit avoir un nom (et j'ai d&#251; savoir ce nom), j'en avais un aussi lorsque je travaillais &#224; l'usine chez Sciaky, jeu de dix-huit lames dont l'&#233;paisseur descend jusqu'au vingt centi&#232;mes de millim&#232;tres pour mesure des jeux. L'odeur d'huile m&#233;canique utilis&#233;e pour leur entretien et lors de leur usage me colle d&#233;sormais aux doigts apr&#232;s les avoir d&#233;ball&#233;s puis &#224; nouveau rang&#233;s. Il est d'ailleurs &#233;vident que cette bo&#238;te en d&#233;sordre n'avait pas pour mon p&#232;re le m&#234;me statut que son propre pied &#224; coulisse avait pour l'ajusteur qu'&#233;tait mon grand-p&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais je peux facilement palper (puisque appareils de palpation) ce qu'ils repr&#233;sentaient, si je me concentre sur l'arriv&#233;e de la &lt;i&gt;r&#232;gle &#224; calcul&lt;/i&gt;. C'est &#224; l'entr&#233;e en terminale qu'on nous imposait d'en disposer : une r&#232;glette de plastique de section trap&#233;zo&#239;dale coulissant en mortaise dans celle qui lui sert de support. Le d&#233;calage des deux graduations, lin&#233;aire en bas, logarithmique en haut, permet en d&#233;calant la r&#233;glette des calculs num&#233;riques d&#233;cimaux &lt;a href=&#034;http://www.lac.u-psud.fr/experiences-optique/calculette/principes.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;de grande pr&#233;cision&lt;/a&gt;. C'est la premi&#232;re fois qu'on m'accorde (hors les cadeaux de No&#235;l &#233;voqu&#233;s, comme le globe terrestre ou le microscope, qui sont des objets li&#233;s &#224; l'univers priv&#233; et non l'univers social) la possession d'un objet &#8211; relativement, tr&#232;s relativement &#8211; pr&#233;cieux. Du moins, il l'est par son &#233;tui de plastique rigide (la r&#232;gle &#224; calcul de mon p&#232;re, qu'il a conserv&#233;e comme son pied &#224; coulisse, est dans un &#233;tui rigide cartonn&#233;, l'&#232;re mat&#233;rielle a chang&#233;), et par la fragilit&#233; inh&#233;rente &#224; sa pr&#233;cision et &#224; sa fonction. Cela n'emp&#234;che pas qu'&#224; l'internat, en disposant la r&#233;glette par-dessus son logement, on puisse la faire vibrer en soufflant et improviser collectivement de beaux concerts de trombone &#224; coulisse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque je rentre &#224; l'&#233;cole d'ing&#233;nieur, je dois passer au mod&#232;le sup&#233;rieur : il y a encore une r&#233;glette coulissante, entre les deux graduations fixes traditionnelles, mais elle est dot&#233;e d'un curseur transparent &#224; lignes rouges de lecture incrust&#233;e qui reste &#224; quarante ans exactement de distance un &#233;merveillement majeur, un dispositif optique de grande r&#233;manence, alors qu'&#233;videmment je ne saurais plus du tout m'en servir. En fin de troisi&#232;me ann&#233;e, dans le cours de b&#233;ton arm&#233;, pour le calcul des poutres et des &#233;paisseurs, de l'&#233;lasticit&#233; des dalles, et des sp&#233;cifications du fer &#224; b&#233;ton, nous n'aurions toujours droit qu'&#224; la r&#232;gle &#224; calcul : &#224; supposer qu'on passe, pour nos r&#233;sultats, &#224; la calculette &#233;lectronique, un b&#226;timent de b&#233;ton pourrait s'effondrer comme un ch&#226;teau de cartes. Ces probl&#233;matiques de transition se rejouent sourdement dans les r&#233;ticences &#224; l'usage du livre num&#233;rique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, c'est d&#232;s la fin de la terminale qu'on nous demande de nous procurer ces premi&#232;res petites calculettes &#224; pile, passant enfin &#224; l'usage populaire (une machine &#224; calculer, Japy comme la machine &#224; &#233;crire, capable d'op&#233;rations complexes comme la division et le pourcentage, j'en ai toujours connu au garage, et beaucoup pratiqu&#233;, dans la solitude du bureau vide le dimanche matin, sauf en p&#233;riode de caisse ou d'inventaire, un usage tr&#232;s libre pour impression en rouleau de chiffres consid&#233;rables et myst&#233;rieux). La calculette Hewlett-Packard HP-21, puis HP-45 dispose d'un petit affichage lumineux et d'une fonction m&#233;moire, mais elle n'est pas autoris&#233;e lors des examens. Aucun de nous pour s'imaginer tenir dans les mains un appareil r&#233;volutionnaire, ni que les fonctionnements rapides et silencieux, complexes, qui permettaient d'afficher le mot &lt;i&gt;DEBILE&lt;/i&gt; en chiffres si on regardait &#224; l'envers et qu'on montrait &#224; son voisin, puisse en quoi que ce soit rejoindre le haut univers des livres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne crois pas avoir jamais consid&#233;r&#233; avec &#233;motion ou admiration ou quelque affect que ce soit &#8211; contrairement &#224; &lt;a href=&#034;https://cafcom.free.fr/spip.php?article274&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;ceux qui viendraient apr&#232;s&lt;/a&gt; &#8211;-, une machine &#233;lectronique, m&#234;me mes ordinateurs, plus tard, autant que ce qu'a &#233;t&#233; la prise de possession de chacune de mes deux &lt;i&gt;r&#232;gles &#224; calcul &lt;/i&gt; successives.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_1983 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/regle2-2.jpg?1300008940' width='500' height='375' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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