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	<title>le tiers livre, web &amp; litt&#233;rature</title>
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	<description>web &amp; litt&#233;rature, &#233;dition num&#233;rique, ateliers d'&#233;criture &amp; vid&#233;o-journal</description>
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		<title>autobiographie des objets | 33, deux chevaux fois qu'une</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>autobiographies partielles</dc:subject>
		<dc:subject>1960-1964</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;du gymkhana et du permis de conduire&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique69" rel="directory"&gt;2011 | Autobiographie des objets&lt;/a&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton2499.jpg?1352733450' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Est-ce que nous avons &#233;t&#233; la premi&#232;re g&#233;n&#233;ration pour laquelle l'acc&#232;s &#224; la voiture n'&#233;tait plus un seuil ? Les Am&#233;ricains, qui roulent &#224; l'&#226;ge de seize ans d&#232;s les ann&#233;es cinquante, en riraient bien. Dans les ann&#233;es cinquante, chez nous, la 4 CV Renault puis la Dauphine, la deux-chevaux chez Citro&#235;n sont des marqueurs sociaux d'&#233;vidence : nous-m&#234;mes roulons deux-chevaux pour la traditionnelle exp&#233;dition en France pendant la semaine de P&#226;ques, nous visiterons Vichy et la Bourboule, le Tourmalet et m&#234;me la fronti&#232;re espagnole &#224; la Bidassoa, une autre fois le Jura ou les Vosges et Douaumont.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne crois pas que ce soit li&#233; &#224; mai 68 : la route est encore une convivialit&#233; &#233;tal&#233;e, avec ses restaurants routiers, la travers&#233;e pleine longueur de chaque village, l'arr&#234;t boulangerie charcuterie ou terrasse sous les platanes. L'auto-stop est une pratique si commune et famili&#232;re : on a tous un mauvais souvenir en lot de partage, ou bien une nuit d'&#233;chouage impr&#233;vu, mais quitter Civray pour Poitiers, voir les magasins de disque et revenir (ou ce premier magasin de blue-jeans, malheureusement au-del&#224; de nos moyens), ce n'est pas une &#233;quip&#233;e impossible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes la premi&#232;re g&#233;n&#233;ration probablement &#224; pouvoir rouler carrosse pour une d&#233;pense de moins de mille francs. Beaucoup de copains ont des Renault 4 : elles ont facilement tendance &#224; verser sur le toit (on n'a pas de ceinture de s&#233;curit&#233;, mais la R 4 ne plie pas, on a des bosses mais on en ressort), on peut aussi s'offrir une 203 ou une 403 Peugeot d&#233;class&#233;e (la 404 les a balay&#233;es de tr&#232;s haut, surgit aussi la populaire 204 &#8211; on s'habitue &#224; ces terminaisons &#8211;, mais attention le plein d'essence). Simca entre dans la danse des grands avec sa Simca 1000. Ceux qui veulent frimer et ont les moyens de mieux passent &#224; la R 8 repeinte avec des bandes de course, m&#234;me si ce n'est pas une Gordini ou une Floride, la Renault 16 est un remarquable bijou de famille, l&#224; o&#249; Citro&#235;n attendra sa GS pour ce cr&#233;neau tout neuf de la voiture &lt;i&gt;moyenne&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela pour dire que la deux-chevaux c'est autre chose. Quatre roues sous un parapluie, c'&#233;tait le projet de base. Dans les ann&#233;es soixante elle s'en &#233;loigne, plus pimpante. Les odeurs &#224; l'int&#233;rieur sont toujours aussi r&#233;jouissantes, m&#234;lant plastique, m&#233;tal et tissu. Tout est l&#233;ger. Le moteur deux cylindres &#224; refroidissement par air est d'une &#233;vidence miraculeuse : il faut trois heures pour changer un cardan qui claque. Il n'y a pas de Delco, et le carburateur on n'a qu'&#224; souffler dedans pour que &#231;a red&#233;marre. Les portes &#224; peine une feuille de t&#244;le souple, et ainsi de suite &#8211; et comme aux heures creuses ou aux vacances je donne un coup de main au magasin de pi&#232;ces d&#233;tach&#233;es, chacun de ces &#233;l&#233;ments est associ&#233; pour moi &#224; son nom de code, &#224; commencer par la petite g&#226;che de caoutchouc qui sert &#224; fixer la vitre avant quand on l'ouvre en la repliant au dehors vers le haut.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La deux-chevaux est presque une mati&#232;re premi&#232;re : au garage, on a d&#233;coup&#233; une vieille AZU (la deux-chevaux camionnette, qui deviendra ensuite AK), transform&#233;e en pick-up et repeinte de jaune vif, avec le double-chevron Citro&#235;n en bleu. On s'en sert pour les petites courses, les transports &#224; la d&#233;charge, les petits d&#233;pannages. J'ai &#224; peine dix-sept ans quand je croise mon p&#232;re devant notre nouvelle maison, forc&#233;ment je m'arr&#234;te. Je m'attends &#224; une terrible danse, et probablement des claques. Il n'a jamais &#233;t&#233; pr&#233;vu que je conduise sans permis de conduire ni autorisation d'emprunt. Mais mon p&#232;re nous a tellement bassin&#233; de ses propres &#233;quip&#233;es sur des voitures ou motos bien avant d'avoir l'&#226;ge : il me demande d'o&#249; je viens et s'en tient l&#224;. Pas une remarque sur la conduite sans permis : avec la distance, &#224; se demander si pour lui &#231;a ne participait pas d'une aristocratie d'&#233;vidence, et transmissible &#8211; pas de r&#233;glementation civile pour nous qui &#233;tions du m&#233;tier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je crois que le fait que je rate mon permis l'&#233;tonnera ou le peinera beaucoup plus (je le passe quand je pr&#233;pare l'&#233;cole d'ing&#233;nieur au lyc&#233;e Chevrollier d'Angers, je suis interne, je n'ai jamais vu de ville avec rocades et ZUP, c'est la disposition urbaine qui me trouble plus que la p&#233;dale d'embrayage, le cr&#233;neau ou le d&#233;marrage en c&#244;te). Quand j'ai mon permis avec le p&#232;re Rigault, auto-&#233;cole &#224; Civray, aucun souvenir de l'examen - je crois qu'un moment on s'arr&#234;tait, et l&#224; l'ancien militaire vous posait les questions de code, ne pas doubler en haut de c&#244;te, garder la priorit&#233; &#224; droite, plus en g&#233;n&#233;ral une question pi&#232;ge, mon p&#232;re me remet ma premi&#232;re deux-chevaux, elle est bleue avec des si&#232;ges jaunes, toute fra&#238;che repeinte je m'en servirai des ann&#233;es, et s'il avait pr&#233;vu le nombre de collage d'affiches et de distribution de tracts des ann&#233;es &#233;tudiantes &#224; suivre, probable que le paternel aurait plus r&#233;fl&#233;chi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle ne nous a rien co&#251;t&#233; : une carte-grise et une plaque ch&#226;ssis r&#233;cup&#233;r&#233;e sur une anc&#234;tre bonne pour la casse et qui, hormis cette plaque et les papiers, y est partie pour de vrai. Je revois cette autre deux-chevaux, dont le propri&#233;taire est mort, c'est un monsieur un peu &#226;g&#233; si je me souviens bien, un de nos clients, il s'est endormi et a pris un arbre. On a redress&#233; la coque, mais sur le montant du pare-brise il y a encore le coude qui marque le choc : je roulerai toujours avec la pr&#233;sence de cet homme mort. Les assurances ont class&#233; le v&#233;hicule comme &#233;pave, dans ce cas on rend la carte-grise et la plaque ch&#226;ssis, mais on garde les pi&#232;ces. On aura bien d'autres v&#233;hicules-maison &#233;quip&#233;s de cette fa&#231;on-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'o&#249; ce souvenir du &lt;i&gt;gymkhana&lt;/i&gt; : on est dix ans auparavant. Je ne sais pas quand a cess&#233; cette mode populaire des gymkhanas. On disposait dans un champ un circuit avec des bottes de paille, tout un 24 heures du Mans miniature. Chacun s'inscrivait avec sa voiture, et chacun avait sa chance : des manoeuvres, une longue marche arri&#232;re, un parcours en slalom, et l'&#233;preuve impos&#233;e d'un changement de roue. R&#233;serv&#233; aux messieurs, mais dames bien s&#251;r admises au moins comme copilotes. Hauts-parleurs et brochettes, vin rouge dans verres Duralex.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au gymkhana de l'Aiguillon, mon p&#232;re a fait l'an dernier une d&#233;monstration impeccable des nouvelles DS 19 : m&#234;me pas besoin de cric pour le changement de roue, il s'est mis de lui-m&#234;me hors concours, c'est une sorte de publicit&#233; gratuite pour nos clients rassembl&#233;s. Cette ann&#233;e, catastrophe : le voil&#224; en haut-de-forme de clown pacotille ou de monsieur Loyal ridicule, avec pour &#233;quipier le fils Martin. &#192; peine ils sont partis que le moteur fume, mais fume... Pas moyen d'ouvrir le capot, ils l'arrachent et le jettent. Puis le coffre les ailes. Ils se rejettent la maladresse l'un sur l'autre, se poursuivent autour de la pauvre voiture : ce sont les portes qu'ils arrachent. La voiture roule quand m&#234;me et repart, mais ils ont l'air d'avoir perdu quelque chose : ils enl&#232;vent la coque tout enti&#232;re et les si&#232;ges, lancent le volant, finiront sous les applaudissements en marins du radeau de la M&#233;duse, sur leur ch&#226;ssis nu, avec juste les deux phares ronds et le ventilateur en avant, les suspensions &#224; vif, et ce volant ressoud&#233; sur tige raccourcie. C'&#233;tait un jeu, tout &#233;tait pr&#233;par&#233;, une fausse deux-chevaux toute pr&#234;te au d&#233;montage, nous avons finalement gagn&#233; quand m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l'image d&#233;finitive que je garde de la deux-chevaux, m&#234;me quand enfin je quitte Civray tout seul au volant de la mienne (mais, si je suis juch&#233; ainsi sur la seule photo qui reste du &lt;i&gt;gymkhana&lt;/i&gt;, la manipulation du Retinette Kodak &#233;tant aussi apanage paternel, est-ce pour photographier l'enfant, ou la voiture ?).&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;
&lt;i&gt;D&#233;dicace Michel Fauchi&#233;.&lt;/i&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>autobiographie des objets | 35, cartes postales</title>
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		<dc:date>2013-02-10T15:07:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Kafka, Franz </dc:subject>
		<dc:subject>photographes, photographie</dc:subject>
		<dc:subject>1960-1964</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;pas si s&#251;r d'avoir tout effac&#233;&lt;/p&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton2490.jpg?1352733441' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Re&#231;u une carte postale, cette semaine. Et devrai r&#233;pondre par m&#234;me voie, choses importantes et sensibles, en plus. La carte postale r&#233;veille une impression d'inattendu, et d'objet d&#233;positaire de temps en lui-m&#234;me. Elles &#233;taient des prouesses techniques : m&#234;me ces chats aux yeux d'or, et quand on appuyait sur le renflement de la carte au milieu il couinait. Ou ces cartes postales &#224; la surface stri&#233;e et selon l'angle on avait une image ou l'autre d'une m&#234;me ville, jour nuit par exemple et qu'on regardait longtemps, essayant de trouver le point o&#249; on pouvait deviner les deux images en m&#234;me temps. C'&#233;tait m&#234;me trop banal pour les accrocher &#224; un mur, de chambre, de placard dans la cuisine, ou comme on fait d&#233;sormais avec les petits aimants sur le r&#233;frig&#233;rateur. Les bistrots s'en glorifient, leurs clients en vacances restent leurs clients, idem &#224; l'usine ou au bureau &#8211; mais pas chez soi. On stockait la correspondance, souvent dans des cartons &#224; chaussures : les chaussures ne sont pas une d&#233;pense mineure, le carton et le papier soie &#224; l'int&#233;rieur font partie de la transaction. C'est dans le carton &#224; chaussures que les lettres sont tri&#233;es par ann&#233;es avec un &#233;lastique, les timbres pr&#233;cautionneusement d&#233;coll&#233;s pour qui les collectionne. Si le texte prime, la carte postale est parmi les lettres, mais &#224; c&#244;t&#233;s, cal&#233;es verticalement dans le carton &#224; chaussures, il y a les autres : je peux affirmer, quitte &#224; certaine na&#239;vet&#233;, qu'on les regardait pour apprendre. Ce qu'elles nous montraient, nous ne l'avions pas vu. La carte de g&#233;ographie devenait &#8211; lacunairement &#8211; un gigantesque puzzle &#224; recouvrir. Nous connaissions Nice et les montagnes, l'Italie et la tour Eiffel.&lt;br class='autobr' /&gt;
Cela aussi semblait une donn&#233;e &#224; jamais p&#233;renne. Nous aussi, lorsque plus tard nous avions l'&#226;ge d'aller seuls dans les villes, prenions deux heures le dernier jour pour s'astreindre &#224; l'envoi des cartes postales, et combien de cartes d'amis post&#233;es de chez eux au retour mais l'honneur est sauf. Il y a le texte arch&#233;type &#8211; comme Perec l'a si bien d&#233;tourn&#233;, et les images arch&#233;types : mais ces images nous ne les connaissions pas d'avance et puis, surtout, elles attestaient pour le destinataire que l'envoyeur &#233;tait &#224; jamais d&#233;positaire de l'exp&#233;rience m&#234;me. Celui qui vous avait envoy&#233; la carte connaissait Venise par ses souliers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est-ce que l'&#232;re de la carte postale est d&#233;finitivement close ? Plus tard, nous changions de fa&#231;ons : on achetait comme cartes postales neuves des reproductions de vue anciennes, et dans les mus&#233;es on passait chercher (on le fait encore), de minces reproductions d'oeuvres (on ne trouve jamais celle qu'on cherche, m&#234;me au MOMA) qui nous semblent t&#233;moigner de l'originalit&#233; de notre propre regard. On a plaisir comme malgr&#233; soi, dans les brocantes, &#224; effeuiller ces cartes vendues d'occasion, class&#233;es selon le d&#233;partement et le canton, et chercher &#224; quoi ressemblaient, avant, les lieux qui fondent votre pr&#233;sent. Qu'on l&#232;ve les yeux de sa table de travail, on en retrouve aupr&#232;s : celle-ci, o&#249; Kafka est accompagn&#233; d'Ottla, depuis combien d'ann&#233;es surplombe-t-elle le bureau ? Les images qu'on stocke dans le disque dur n'ont pas la validation symbolique du geste marchand, de la transaction effectu&#233;e sur le lieu m&#234;me d'o&#249; l'image est prise. Quelques amis s'obstinent &#224; son usage : comment leur en vouloir, m&#234;me si on ne r&#233;pond pas ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et si, de la ville travers&#233;e, du mus&#233;e o&#249; nous sommes en arr&#234;t, nous risquons un bref message t&#233;l&#233;phonique incluant une image, qu'est-ce qui survit l&#224; de la carte postale ? Ceux qui ont grandi dans l'&#226;ge de la carte postale sont eux-m&#234;mes, dans leur g&#233;ographie int&#233;rieure, comme une sorte d'album (on vendait des albums de cartes postales comme on vendait des albums de timbres, mais la diff&#233;rence de taille &#8211; et donc de l'&#233;chantillonnage inclus &#8211; n'a jamais donn&#233; aux premiers le prestige, voire la magie des seconds). Dans ce que je porte de villes, de noms, de temps, suis-je s&#251;r d'avoir d&#233;punais&#233; en moi, pour une autre carte, les anciennes cartes et ce qu'on y glissait de texte ?&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>autobiographie des objets | 19, flore portative Bonnier</title>
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		<dc:date>2013-02-10T15:06:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Vend&#233;e &amp; grand Ouest</dc:subject>
		<dc:subject>autobiographies partielles</dc:subject>
		<dc:subject>1960-1964</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;d'un livre gris, et des &#226;nes dans les tranch&#233;es&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot250" rel="tag"&gt;autobiographies partielles&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot616" rel="tag"&gt;1960-1964&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton2460.jpg?1352733397' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='81' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;La &lt;i&gt;Flore compl&#232;te portative de France, Suisse et Belgique&lt;/i&gt; de &lt;a href=&#034;http://fr.wikipedia.org/wiki/Gaston_Bonnier&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Gaston Bonnier&lt;/a&gt; se vend toujours, ainsi que sa version en cinq tomes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On est pass&#233; de l'autre c&#244;t&#233;. Non pas la c&#244;te comme horizon, mais le marais dit mouill&#233; parce qu'on y vit directement entre conches et rivi&#232;res. Comme c'est tout notre territoire, quand on y va le dimanche, une fois par mois, &#231;a nous semble une travers&#233;e du monde tout entier : il faut dire qu'il n'y a pas de route nationale, qu'on va de village en village, qu'on les traverse presque comme d'entrer dans les maisons. Lorsque j'ai fait r&#233;cemment le chemin, en contournant par Fontenay-le-Comte, avec les ronds-points, j'&#233;tais tout surpris d'y &#234;tre si vite. Mais la vue depuis le pont, en arrivant &#224; Damvix, est la m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'&#233;poque on traversait encore la rivi&#232;re sur un pont de bois, de grosses planches serties dans des poutres m&#233;talliques, qui faisaient un bruit d'enfer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai pas connu mon grand-p&#232;re, celui de Damvix (m&#234;me comme adjectif, le mot &lt;i&gt;maternel&lt;/i&gt; serait d&#233;plac&#233;) pendant ses ann&#233;es d'instituteur, puis de formateur post-scolaire agricole itin&#233;rant &#8211; &#224; bicyclette, initiant de village &#224; village &#224; la culture des bl&#233;s hybrides, aux techniques de greffe, puis aux engrais, invention neuve &#8211; il sait aussi pratiquer l'arpentage et le bornage, dispense des conseils en apiculture et est membre de la Soci&#233;t&#233; nationale de mycologie. J'entrevois quelque chose de rigide, comme les architectures des &#233;coles la&#239;ques successives, Ch&#226;teau d'Olonne, Couex, exer&#231;ant chaque fois cette fonction qui inclut le secr&#233;tariat de mairie, la classe unique tous &#226;ges, avec pr&#233;paration au certificat d'&#233;tudes pour les meilleurs, et que pour nourrir les cinq enfants la r&#233;mun&#233;ration de l'&#201;tat ne suffisait pas &#8211; ajoutons les ann&#233;es d'occupation, en zone sensible puisque les sous-marins tout aupr&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce garage avec une fen&#234;tre sur la conche et le portail de t&#244;le c&#244;t&#233; rivi&#232;re, qui &#233;tait son habitat r&#233;el, est-ce qu'il ne l'avait pas con&#231;u comme salle de classe : en tout cas l'&#233;tabli &#233;tait sur une estrade, et tout rang&#233; derri&#232;re lui par ordre de taille d&#233;croissant, il n'aurait pas fallu que nous les gosses on touche sans permission. Avant l'incendie, les deux pi&#232;ces minuscules au-dessus, auxquelles on acc&#233;dait par une trappe, &#233;taient royalement encombr&#233;es de sa vie d'instituteur. L&#224; aussi on visitait, mais avec lui. Les livres de classe sur l'&#233;paisseur d'un demi-si&#232;cle, avec le tampon &#171; sp&#233;cimen &#187; qui &#233;tait toujours notre privil&#232;ge puisque ma m&#232;re &#233;tait &#224; son tour institutrice (et lui-m&#234;me, le grand-p&#232;re, ayant &#233;pous&#233; une fille d'instituteurs).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette pi&#232;ce avec acc&#232;s par la trappe, les livres qui correspondaient aux activit&#233;s de l'instituteur retrait&#233; &#8211; ou du paysan instituteur, puisqu'il n'avait pas attendu la retraite pour cette &#233;conomie compl&#233;mentaire des deux jardins et de la p&#234;che nourrici&#232;re. Il y avait donc des livres sur les poissons, avec des brochets et des sandres en illustration couleur, parfois sur double page, leurs habitats et leurs moeurs. Il y avait des almanachs pour le jardinage, le semaisons en fonction des lunes, les t&#226;ches en fonction du gel ou du soleil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis la flore portative Bonnier. C'&#233;tait un petit livre gris broch&#233;, &#233;pais et aust&#232;re, assez petit pour tenir dans la poche. Celui du grand-p&#232;re &#233;tait corn&#233; et jauni, lest&#233; de bribes v&#233;g&#233;tales collect&#233;es, d'annotations et de dates. Il avait aussi constitu&#233; un herbier : qui &#233;tait en fait un processus, incluant une bo&#238;te de fer blanc cylindrique avec petite porte &#224; crochet et sangle de cuir pour le ramassage, des buvards sous un presse-papier de fonte d&#233;di&#233; pour le s&#233;chage, un album &#224; feuilles intercal&#233;es de cellophane, et lignes dessin&#233;es sous la plante pour le lieu, la date, le nom savant, la description. En tant que l'a&#238;n&#233; des petits enfants, je crois que si j'ai eu droit &#224; ma flore Bonnier, c'&#233;tait pour le souhait de me voir entreprendre &#224; mon tour un herbier, apr&#232;s tout on collectionnait tous aussi plus ou moins les timbres-postes, m&#234;me si pour ma part j'arr&#234;terais bien avant la dislocation compl&#232;te de toute correspondance postale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est un livre qui autorise le r&#234;ve : moins aux illustrations qu'&#224; ces termes latins abscons de botanique &#8211; les mots qui d&#233;finissent ce qui existe peuvent se dispenser d'histoire, voire de lisibilit&#233;. Mais comment j'aurais pu m'int&#233;resser &#224; un herbier ? Peut-&#234;tre aujourd'hui, quand je lis des articles sur ces plantes rares d&#233;couvertes &#224; Nantes ou La Rochelle dans l'ancienne enclave des zones portuaires mortes, ou ce qui se r&#233;veille de v&#233;g&#233;tation dans les ronds-points ou sur les toits m&#234;me parfois des zones urbaines denses, comme en Seine Saint-Denis. Mais pour aimer les plantes il faut les cultiver.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste la flore Bonnier, qui faisait tant autorit&#233;, et en m&#234;me temps susceptible de cette diffusion populaire. Nous cliquons sur Internet pour des renseignements bien plus pr&#233;cis et sp&#233;cialis&#233;s, l&#224; o&#249; le petit livre et sa synth&#232;se nous &#233;taient indispensables. Il me reste, ce modeste livre gris, comme probablement le seul cadeau que je puisse relier &#224; cet homme aust&#232;re, n&#233; en 1893 (avoir vingt ans en 1914, quel horoscope), qui aura pass&#233; toute sa vie en Vend&#233;e &#8211; mais dans douze villages successifs, recens&#233;s dans la biographie que lui consacrera son fils a&#238;n&#233; &#8211;, titulaire de l'&#201;cole normale d'instituteur de la Roche-sur-Yon en 1912, titulaire ensuite du Brevet agricole, et plong&#233; de 1913 &#224; 1919 dans six ans qui incluent travers&#233;e d'enfer &#8211; sa myopie lui vaut d'&#234;tre plac&#233; dans les infirmiers qui ramassent les presque morts et les grands bless&#233;s sous la mitraille de la Marne qui continue, et comme instituteur affect&#233; ensuite comme vaguemestre (ou parce qu'on ne ramasse plus les morts et les bless&#233;s ?), la guerre de 1914-1918 se gagne avec un r&#233;giment d'&#226;niers, des bestioles assez petites pour circuler dans les boyaux et tranch&#233;es, et transmettre courrier, ordres, plis administratifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aust&#232;re : quand on attribue &#224; l'ancien militant des Comit&#233;s r&#233;publicains de 1930 les Palmes acad&#233;miques, mais pour sa retraite, en 1952, il les renvoie &#224; l'exp&#233;diteur, consid&#233;rant que c'est pendant ses ann&#233;es d'activit&#233; qu'on aurait d&#251; s'en pr&#233;occuper.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai plus ma flore portative Bonnier. J'ai seulement (avec autorisation de la famille) ce carnet noir qu'il a emport&#233; &#224; Verdun, et dans lequel il avait recopi&#233; des po&#232;mes, dont certains po&#232;mes &#233;rotiques de Verlaine. Une &#233;poque a fini, elle nous laisse l'ombre des guerres, tout aupr&#232;s, quand on la croyait &#233;loign&#233;e, et il reste peu, probablement, de cet ancien lien de l'&#233;cole primaire avec les vieux savoirs encyclop&#233;diques, et ce sentiment d'en &#234;tre d&#233;positaire (Pierre Bergounioux, de tous mes proches, probablement le seul &#224; l'illustrer encore). Mais toute sa vie il a conserv&#233;, donc, ce carnet de ses vingt ans, et la po&#233;sie, tenue dans la poche, assez forte pour repousser la totalit&#233; obscurcie du ciel et de la terre, tandis qu'on pousse son &#226;ne dans les morts et la boue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Image de la silhouette droite et l&#233;g&#232;rement pench&#233;e du vieil homme, quand un court-circuit a d&#233;truit son garage, avec l'&#233;tabli en bas et la pi&#232;ce avec les livres au-dessus de la trappe. Dans la cendre nous exhumons ces pages noircies et d&#233;form&#233;es. Certains des livres r&#233;cup&#233;r&#233;s en portent encore l'odeur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Image de ce mois d'avril 1974, je suis aux Arts et M&#233;tiers de Bordeaux, je s&#232;che les cours, suis dans la chambre d'un nomm&#233; Jo&#235;l Harnais qui avait un banjo cinq cordes et m'en laisse l'acc&#232;s, quand le surveillant me retrouve et me transmet le t&#233;l&#233;gramme : il est mort. Et il me restait tant &#224; apprendre.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_1976 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L321xH480/bonnier-27d58.jpg?1750904005' width='321' height='480' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>autobiographie des objets | 17, la caisse aux grenouilles</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>autobiographies partielles</dc:subject>
		<dc:subject>1960-1964</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;pas seulement une question animale&lt;/p&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton2457.jpg?1352733395' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='118' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;On ne vivait pas dans des espaces limit&#233;s. Il y avait des granges, des buanderies, et &#224; Damvix le &lt;i&gt;fenil&lt;/i&gt;. Les outils n'y &#233;taient pas forc&#233;ment rang&#233;s, mais on savait o&#249; les retrouver. Chaque fonction avait son outil, quand bien m&#234;me on ne l'utilisait qu'une fois par an : il y a un nom, pour ce qui sert &#224; cueillir les asperges, comme une gouge la lame qu'on glisse sous terre le long du pied, pour le casser au plus profond de la butte sableuse ? C'est sur la terre battue, avec le bois de chauffage, et j'ai du mal &#224; retrouver le d&#233;tail (la vieille moto de Brocq y est encore). Par contre, les yeux ferm&#233;s &#224; toutes ces ann&#233;es de distance je soul&#232;ve le b&#226;ti de bois de la caisse &#224; grenouilles, avec les deux grillages &#224; maille fine sur le c&#244;t&#233;, et la trappe &#224; ressort sur le dessus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ensuite on est dans la barque, c&#244;t&#233; conches, un &#224; l'arri&#232;re &lt;i&gt;pigouille&lt;/i&gt; lentement sur l'eau recouverte de lentilles, et sur la planche du plat-bord avant, c&#244;te &#224; c&#244;te, on s'allonge avec appui sur la poitrine, les deux mains en avant le plus loin possible, effleurant ce contact grumeleux de l'eau v&#233;g&#233;tale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y avait certainement un &#233;quilibre entre les ressources qu'offrait le marais et ceux qui en usaient &#8211; chaque maison avait sa barque, et le tr&#233;mail pour la rivi&#232;re. Et les conches donnaient sur les jardins que chacun y entretenait. On s'y perdait facilement, mais cette lenteur faisait de l'errance elle-m&#234;me un prolongement des vieilles l&#233;gendes d'ici, et chaque ruine ou chaque arbre avait une histoire. C'&#233;tait bien longtemps avant qu'on draine les conches au tracteur, que le marais s'appauvrisse, hors le petit mouchoir de poche r&#233;serv&#233; au tourisme r&#233;gional. Les grenouilles, les escargots, les n&#232;fles et quoi d'autre : ce sont les nourritures du peuple dont Rabelais atteste d&#233;j&#224;, ce qu'on ramassait librement, m&#234;me sous le r&#233;gime f&#233;odal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors on rep&#233;rait les yeux dor&#233;s, qui sont le seul signe par quoi on la reconna&#238;t. Elle est l&#224;, verte, lourde, elle ne rep&#232;re pas la masse g&#233;ante qui la surplombe. On a brusquement referm&#233; la main l&#224; o&#249; brillaient les yeux dor&#233;s. On sent dans la paume que &#231;a se gonfle et se crispe pour sauter, mais on tient bien. Le corps est gros comme la main qui le prend. On se redresse, la caisse aux grenouilles est pos&#233;e sur le fond de la barque, on la pousse par la trappe. Dans ces deux heures de l'immobilit&#233; chaude d'apr&#232;s-midi, en voil&#224; quelques douzaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne crois pas que ma grand-m&#232;re maternelle ait jamais t&#233;moign&#233; d'une once de m&#233;chancet&#233; envers quiconque, et jusqu'au terme de sa vie &#8211; une vie simple (mais ce titre est d&#233;j&#224; pris). Dans un des encastrements parmi les vieilles pierres du mur ext&#233;rieur du fenil, un clou ancien, rouill&#233;, &#233;norme. C'est l&#224; qu'on pend les lapins, une ficelle accroch&#233;e aux deux pattes arri&#232;re : le sang &#233;goutte en bas dans une cuvette, puis on arrache la peau tout net, ils &#233;mergent roses, devenus consommables. La peau on la s&#232;che. Dans un autre coin on a la r&#233;serve de charbon, boulets et anthracite, et dans le carr&#233; o&#249; on d&#233;pose tout ce qui pourra faire compost on a un coin avec du sable, deux seaux de sable, parce que c'est le seul moyen de se saisir des anguilles qu'une nasse fournit r&#233;guli&#232;rement &#8211; bien curieux de les voir s'agiter m&#234;me apr&#232;s avoir &#233;t&#233; coup&#233;es en tron&#231;ons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y avait pas de cruaut&#233; inh&#233;rente &#224; ces modes d'organisation, o&#249; chacun disposait de ressources pour sa propre consommation. Mais lorsqu'on remettait la caisse aux grenouilles &#224; ma grand-m&#232;re, on pr&#233;f&#233;rait quand m&#234;me ignorer, et regarder de tr&#232;s loin. Il lui fallait du temps. On revoyait les yeux dor&#233;s, la d&#233;tente brusque du corps mou sous la paume qui serre. Elle, elle les prenait une &#224; une, passant la main par la trappe, les appliquait sur un billot de gros bois, et tranchait au hachoir. Les longues pattes arri&#232;re &#233;piaut&#233;es dans une passoire, le reste dans une bassine en zinc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand je repense &#224; la caisse aux grenouilles (qui doit y &#234;tre encore, il n'y a aucune raison que mon cousin Jean-Claude, propri&#233;taire de la maison, ait rien touch&#233; au &lt;i&gt;fenil&lt;/i&gt; qui fait notre enfance), je ne sais pas bien ce qu'il faut y associer de la m&#233;canisation agricole, qui a fait tant de mal au marais, ou &#224; son ass&#232;chement provoqu&#233;, la polyculture &#224; &#233;chelle familiale remplac&#233;e par les terres &#224; bl&#233; ou l'&#233;levage. On trouve dans les &#233;tals des brochettes de cuisses de grenouilles, mais import&#233;es en g&#233;n&#233;ral de Roumanie ou Hongrie : je n'en ach&#232;terais pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne faisait pas d'elles, les yeux dor&#233;s, un repas ordinaire : elles &#233;taient f&#234;t&#233;es par le plat pr&#233;par&#233;, la quantit&#233; respective distribu&#233;e &#224; chacun. On remerciait l'animal et le marais, comme on faisait pour un sandre ou un brochet livr&#233; par la rivi&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Restait la lourde bassine en zinc. On sortait par le garage, on traversait la route, et en bas du pont, on la vidait c&#244;t&#233; rivi&#232;re, o&#249; on avait l'autre embarcad&#232;re, pour la barque de rivi&#232;re, plus lourde, o&#249; il &#233;tait encore fr&#233;quent, ces temps, de croiser les agriculteurs y convoyant une vache, ou toute une famille en balade. La masse morte coulait, &#224; vingt m&#232;tres d'o&#249; on les avait prises, mais dans une eau qui n'&#233;tait pas la leur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On en pla&#231;ait une partie dans les nasses : la semaine suivante, les anguilles et &#233;crevisses n&#233;crophages feraient &#224; leur tour le plat familial.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Photo : cale en marais poitevin, &#169; Claude Pauquet.
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>autobiographie des objets | 11, le mot Dodge</title>
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		<dc:date>2013-02-10T14:59:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>autobiographies partielles</dc:subject>
		<dc:subject>1960-1964</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;du camion comme territoire&lt;/p&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton2445.jpg?1352733382' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Dans cette distance, ce qui me frappe c'est la masse de temps accord&#233;e &#224; l'enfant solitaire. Sans doute ceux d'aujourd'hui se d&#233;brouillent aussi pour y faire leur niche. Mais elle est rong&#233;e par la vie urbaine, les sollicitations du dehors : notre dehors &#233;tait infini et sage. J'enviais et n'enviais pas le contexte des copains de classe o&#249; le foin, les granges, les animaux autorisaient d'autres labyrinthes. D'ailleurs, pour les deux gar&#231;ons Richardeau, les deux filles Boisseau, ou chez les Ferchaud ce n'&#233;tait pas la ferme, et le rapport &#224; cette construction de l'imaginaire, dans la dur&#233;e et sous le ciel ouvert, dans le contexte quasi immuable du bourg, &#233;tait le m&#234;me que pour mon fr&#232;re et moi, m&#234;me sans les camions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il me faut relire &lt;i&gt;Sans famille&lt;/i&gt;, pourtant &#233;crit bien plus t&#244;t, ou &lt;i&gt;Le grand Meaulnes&lt;/i&gt;, cinquante ans plus t&#244;t aussi, pour retrouver ce contexte de permanence et variations : j'ai encore souvenir d'un montreur d'ours, qui passait chaque hiver, et comment on nous laissait regarder, le nez &#224; ras de la fen&#234;tre de la salle &#224; manger donnant sur la rue, pi&#232;ce que pourtant on ne faisait que traverser, pour l'apercevoir. Le &lt;i&gt;spectacle de rue&lt;/i&gt;, comme on dit aujourd'hui, suppose le spectateur dehors, lui et sa b&#234;te placide jouaient pour les maisons &#8211; et ce n'&#233;tait pas forc&#233;ment de l'ours que venait l'inqui&#233;tude, plut&#244;t du genre de vie que cela supposait pour son ma&#238;tre. J'ai souvenir aussi que plusieurs fois par an un camion venait installer &#224; la salle des f&#234;tes un projecteur de cin&#233;ma, mais si j'ai assist&#233; forc&#233;ment aux s&#233;ances &#231;a ne m'a pas marqu&#233;. Le premier souvenir de cin&#233;ma date d'une visite &#224; Paris en 1961, je crois que c'&#233;tait &lt;i&gt;Le jour le plus long&lt;/i&gt;, o&#249; je retrouvais le r&#233;cit familial, en version augment&#233;e mais selon les m&#234;mes sch&#232;mes. Le cin&#233;ma est venu bien trop tard pour moi, et ce n'est pas un art pour les myopes, jamais su le recevoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y aurait donc ce fil &#224; suivre, pour les Bordin ou les Macaud, ou les Boisseau et Richardeau, de comment l'initiation qu'est toute enfance se construisait &#238;les, grottes et refuges. Et cela les enfants d'aujourd'hui le savent &#233;videmment toujours &#8211; pour mon fr&#232;re et moi, c'&#233;tait principalement le Dodge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les voitures des clients &#233;taient des lieux habit&#233;s et personnalis&#233;s. On y entrait juste pour voir, on ouvrait la bo&#238;te &#224; gants, plus tard viendrait le temps des Gauloises vol&#233;es &#8211; on testait l'autoradio. Chaque voiture a une odeur, Aronde ou Versailles, ou la fine Panhard 24, on savait les reconna&#238;tre. La Jeep r&#233;cup&#233;r&#233;e des surplus militaires am&#233;ricains &#233;tait plus amusante, mais ne constituait pas une coquille. Le dimanche matin, on accompagnait mon p&#232;re ou mon grand-p&#232;re pour rituelle s&#233;ance de d&#233;marrage du camion de pompier qui semblait d'un rouge tr&#232;s sombre dans ce hangar qui sentait le cuir des vestes, le caoutchouc des tuyaux, mais celui-ci &#233;tait une sorte d'ic&#244;ne religieuse, bien plus impressionnante que ce que le triste catholicisme proposait &#224; l'admiration &#8211; si on montait timidement pour s'installer derri&#232;re le volant, on redescendait vite. Le Dodge par contre nous appartenait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'agissait d'une ancienne ambulance militaire, venue avec le d&#233;barquement de juin 1944, et la poche de r&#233;sistance de La Rochelle avait d&#251; accumuler ici le mat&#233;riel : on allait au moins une fois l'an &#224; cette casse sur la route de Rochefort, pour les bo&#238;tes de vitesse ou cardans ou treuils des Jeeps reconverties &#224; l'entretien des digues &#8211; et c'est maintenant seulement que je d&#233;couvre combien la distance temporelle entre ces ann&#233;es-l&#224; et la guerre est bien moindre que ce qui me s&#233;pare d'elles aujourd'hui. La partie arri&#232;re du Dodge avait &#233;t&#233; transform&#233;e en plateau &#224; ridelles, avec une grue de d&#233;pannage. Les roues &#233;taient dures et &#233;normes, les marche-pieds &#224; l'am&#233;ricaine d'une &#233;paisseur de t&#244;le qui aurait fait plier le monde. La cabine par contre relativement &#233;troite, un double pare-brise un peu opaque, une banquette de simili cuir vert arm&#233;e un peu fatigu&#233;e, peut-&#234;tre m&#234;me du crin par endroits qui fuyait. L'odeur avec un fond d'huile br&#251;l&#233;e, de graisse noire. On poussait &#224; la main les deux essuie-glaces depuis un levier dans la t&#244;le, et arceaux de fer qui prot&#233;geaient les phares le rendaient indestructible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le bas du garage, il &#233;tait gar&#233; dans le m&#234;me angle, on ne le sortait que pour les d&#233;pannages, souvent le dimanche matin puisque les quatre-chevaux Renault plongeant dans les foss&#233;s du marais c'&#233;tait plut&#244;t les retours de bal. Le treuil principal sur le plateau arri&#232;re, un autre treuil en bascule sur l'avant, et deux leviers de vitesse, un pour l'avant et un pour l'arri&#232;re, ce qui me fascinait dans cette cabine, et encore plus quand on roulait, c'est qu'&#224; ces interstices des leviers de vitesse elle ouvrait directement sur la route qu'on voyait d&#233;filer dessous &#8211; j'ai aussi souvenir de cette vibration qui vous prenait l&#224;-dedans en roulant, et qu'il fallait crier pour s'entendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; quoi on occupe les heures qu'on passe enfant dans un camion immobile ? Ce sont des r&#234;veries actives. Un des jeux consistait &#224; sortir de la cabine et passer dans le plateau &#224; ridelles sans poser pied &#224; terre, ou contourner l'immense capot moteur par les rebords, jusqu'&#224; la calandre avant, et revenir par l'autre porti&#232;re. Il a d&#251; nous arriver aussi de monter sur le dessus de la cabine &#8211; je me revois perch&#233; l&#224;, mais seulement quand on &#233;tait assur&#233;, les dimanches midis en fin de repas, d'&#234;tre sans surveillance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est au point que dans le garage suivant, donc entre mes onze et seize ans, le gros Citro&#235;n jaune qui servait de d&#233;panneuse 4 x 4, lui aussi avec fl&#232;che arri&#232;re et treuil avant, servait aussi de rep&#232;re du dimanche, pour de longues heures calmes, d&#233;sormais avec livre. Mon fr&#232;re r&#233;cemment m'a dit que ce camion, trop lourd et plus du tout aux normes de s&#233;curit&#233;, il n'avait m&#234;me pas trouv&#233; de ferrailleur pour l'&#233;vacuer, et avait d&#251; le scier lui-m&#234;me en quatre au chalumeau. &#199;a m'a amus&#233;, j'en aurais bien r&#233;cup&#233;r&#233; un morceau, la grosse calandre arrondie. Le mot Dodge suffit encore &#224; m'&#233;merveiller, comme l'an dernier lorsqu'on est all&#233; de Qu&#233;bec &#224; Toronto dans une Dodge de location, d'ailleurs bien plus instable en conduite sur route que les Chevrolet ou Toyota qu'on louait habituellement. Et si grimper dans un camion arr&#234;t&#233; est encore aujourd'hui un exercice pour moi de grande tension imaginaire, je dois en conclure quoi, pour moi-m&#234;me ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
1965 : fin du garage de Saint-Michel en l'Herm, Pierre devant le Dodge. &lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>autobiographie des objets | 41, &#233;tincelles dans la nuit</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>1960-1964</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;de ces petites roues &#224; lumi&#232;re qu'on faisait cr&#233;piter en courant dans le noir, e des fonds d'&#233;cran fournis par nos ordinateurs&lt;/p&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton2624.jpg?1352733596' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='103' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Quel autre jouet pour susciter autant le sentiment de merveille, et m&#234;me d'un &lt;i&gt;hors du monde&lt;/i&gt; &#8211; le n&#244;tre, tout du moins. D'ailleurs, &#224; mesure que se recompose tr&#232;s lentement un peu du flou autour, je l'associe &#224; ce voyage &#224; Paris, en 1961, la ville noire (les rues &#233;taient r&#233;ellement noires &#224; l'&#233;poque, beaucoup plus que maintenant, et grondant aigre des moteurs &#224; essence, tandis que la tr&#233;pidation des m&#233;tros agitait les trottoirs &#8211; un Paris que je n'en finis jamais de rechercher et ne retrouve jamais). Probablement parce qu'on avait visit&#233; un &lt;i&gt;grand magasin&lt;/i&gt; comme on avait visit&#233; les autres monuments, et qu'on nous avait laiss&#233;s, mon fr&#232;re et moi, choisir un souvenir. J'en &#233;tais donc propri&#233;taire, mais on l'utilisait &#224; condition d'&#234;tre seul.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une roue m&#233;tallique &#224; double face, large comme la paume de la main et peinte en rouge sombre. La premi&#232;re face fixe et doubl&#233;e d'une toile &#233;meri fine, la seconde mobile &#233;quip&#233;e de deux picots minces. Rivet&#233;e &#224; roue fixe, une cr&#233;maill&#232;re &#224; ressort provoquait, entre le pouce et les deux doigts, une rotation de la roue. Les picots sur l'&#233;meri induisaient un cr&#233;pitement de Mobylette, et arrachaient des &#233;tincelles que sur la tranche, quand on faisait tourner l'appareil pour soi, &#233;taient aussi claires que toutes les &#233;tincelles. Mais sur la face mobile de la roue on avait d&#233;coup&#233; des petites fen&#234;tres obtur&#233;es de feuilles plastiques selon les couleurs primaires (enfin, du rouge, du bleu, du vert).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et donc, quand on courait dans la nuit en levant haut la petite roue et poussant la cr&#233;maill&#232;re en continu, jaillissait pour les spectateurs &#233;ventuels un arc de couleurs vives &#224; proportion du cr&#233;pitement induit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais que c'&#233;tait bien plus int&#233;ressant de s'en servir pour soi seul, la nuit, dissimul&#233; sous les draps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je l'ai conserv&#233; longtemps, avec le m&#234;me respect pour toute cette complexit&#233; technique, et le myst&#232;re qu'un tel appareil puisse g&#233;n&#233;rer mouvement, bruit, feu et lumi&#232;re. Il faut tr&#232;s, tr&#232;s longtemps pour que l'usure des picots et de l'&#233;meri ne provoque plus qu'un raclement alors infini (plus d'usure) mais o&#249; la production d'&#233;tincelles soit al&#233;atoire et rare, et le cr&#233;pitement un souvenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y a pas de nom pour ces roues &#224; lumi&#232;re, que je sache. Et rares sont les objets sans nom. Peut-&#234;tre en retrouverait-on sur le catalogue d'un grossiste en jouets. Cela se fabrique encore : je crois m&#234;me en avoir achet&#233; une, une fois, pour un de mes propres enfants. Mais c'&#233;tait de la petite t&#244;le fine et pliable, les &#233;tincelles pas grand-chose, et c'&#233;tait dans une bo&#238;te en carton avec des centaines d'autres pareilles, fabriqu&#233;es en Chine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le m&#234;me genre de sensation aussi &#8211; mais l&#224;, pas besoin de Paris pour se le procurer &#8211; &#224; ces kal&#233;idoscopes perpendiculaires bon march&#233; dont fatalement chaque No&#235;l on h&#233;ritait. Mais dans la commode vitr&#233;e ferm&#233;e &#224; cl&#233; chez mes grands-parents il y en avait un cylindrique, de carton dur aussi, mais aux opercules de bak&#233;lite pour en scruter dedans les merveilles &#8211; et celui-ci rang&#233; dans un &#233;tui peut-&#234;tre de cuir. Les trois faces de carton &#233;taient doubl&#233;es &#224; l'int&#233;rieur d'aluminium r&#233;fl&#233;chissant, et tout au bout, entre deux fines lamelles de verre circulaires, des p&#233;pites color&#233;es de mica (dans un liquide ?). On secouait, les grains de mica formaient de lents arrangements multicolores, que le triple miroir, &#224; condition d'&#234;tre favorablement orient&#233; face &#224; la lumi&#232;re, d&#233;multipliait en figures g&#233;om&#233;triques. C'est de cette multiplication purement g&#233;om&#233;trique que naissait la fascination. Je me souviens d'en avoir d&#233;cortiqu&#233; au moins un pour en disposer des &#233;l&#233;ments premiers, mais &#8211; comme pour un de ces vieux r&#233;veils-matins qu'on d&#233;montait aussi sans jamais pouvoir les reconstituer, les &#233;l&#233;ments premiers mis tous ensemble ne disposent pas de la magie de l'appareil en lui-m&#234;me. &#192; voir si dans &lt;i&gt;Sens unique&lt;/i&gt; Walter Benjamin n'&#233;voque pas lui aussi un kal&#233;idoscope.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De chaque jouet on peut extraire une part magique et transitionnelle, puisque c'est celle que lui conf&#232;re notre imaginaire, et que c'est cela, l'imaginaire, qu'on tente de d&#233;crypter en les d&#233;crivant. Mais de la petite roue &#224; lumi&#232;re et du kal&#233;idoscope de carton, le signe secret de la mutation du monde. Mai 1968 l&#233;gitimerait les habits en couleur : le monde &#233;tait monochrome, autant que silencieux. Les appareils &#8211; l'autoradio, le train d&#233;sormais sous cat&#233;naires &#8211;, la science (les spoutniks et Gagarine, ce qu'on nous disait des &#233;toiles, voire de la bombe atomique fi&#232;rement lanc&#233;e dans les nuages d'Alg&#233;rie puis des atolls du Pacifique en notre nom &#224; tous), la vitesse m&#234;me, nous &#233;taient inaccessibles, ou bien stricte propri&#233;t&#233; des parents. Avec la roue &#224; lumi&#232;re nous disposions d'un d&#233;p&#244;t personnel de ce qui symbolisait la mutation commen&#231;ante des temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;merveillement para&#238;t aujourd'hui bien m&#233;canique, et aussi fascinant qu'un &lt;i&gt;ouvre-bo&#238;te&lt;/i&gt;. En cherchant un &#233;quivalent &#224; sa part d'imaginaire, j'y trouve la mobilit&#233; &#233;clatante des jeux vid&#233;os (que je ne pratique pas), et par induction ces fonds d'&#233;cran livr&#233;s nativement avec l'ordinateur. Ils ne me passionnent pas : je devine en gros les algorithmes de codage qui les ont provoqu&#233;s, l'histoire des fractales (et la mort l'an pass&#233; de Mandelbrot) me fascine plus. D'ailleurs, je trouverais usant de les voir reprendre possession de ma machine au moindre temps d'inaction prolong&#233;. Je configure moi-m&#234;me l'apparence du &#171; bureau &#187; de l'ordinateur par une image suffisamment abstraite (en ce moment, un enchev&#234;trement de rails sur sol gris quelque part vers Buffalo), et j'utilise un de mes diaporamas comme &#233;conomiseur. Mais la fonction d'un jaillissement al&#233;atoire de couleurs et de mouvement, je sais qu'elle garde ici sa symbolique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et si l'ordinateur cessait de garder capacit&#233; d'&#233;merveillement, bien au-del&#224; de ses &#233;conomiseurs d'&#233;cran qui en sont le premier h&#233;ritage, comme la petite roue &#224; lumi&#232;re longtemps gard&#233;e dans l'enfance, probablement que l'&#233;criture je la transf&#232;rerais ailleurs.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>autobiographie des objets | 43, salle des f&#234;tes</title>
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		<dc:date>2013-02-10T14:52:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Dominique Pifar&#233;ly</dc:subject>
		<dc:subject>Vend&#233;e &amp; grand Ouest</dc:subject>
		<dc:subject>th&#233;&#226;tre, sc&#232;ne, film</dc:subject>
		<dc:subject>1960-1964</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;arts du spectacle et vie de village, avec &#233;prouvettes et cornues, plus solf&#232;ge et orange&lt;/p&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton2625.jpg?1352733597' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='112' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Objets qu'on n'aurait pas touch&#233;s, &#224; peine approch&#233;s, et li&#233;s &#224; une lumi&#232;re jaune impr&#233;cise, leur contexte m&#234;me rest&#233; tr&#232;s vague.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La salle des f&#234;tes avait un r&#244;le important dans la vie locale, maintenant on appelle &#231;a de trente autres noms, on a droit &#224; &lt;i&gt;espace culturel&lt;/i&gt; au lieu de &lt;i&gt;salle polyvalente&lt;/i&gt;. Je suppose qu'avant l'&#226;ge des salles des f&#234;tes on se contentait des granges, d'une salle fournie par la mairie, du pr&#233;au de l'&#233;cole ou de sa version &#233;cole catholique, le &lt;i&gt;patronage&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai toujours un peu d'&#233;motion quand il m'arrive de traverser une de ces salles des f&#234;tes ancienne mani&#232;re. Les fauteuils rouges en contreplaqu&#233; repliable (avec ressort) ont fait place &#224; des fauteuils rouges toujours mais rembourr&#233;s. L'estrade est toujours trop haute, sans que je n'aie jamais compris la raison de hisser les saltimbanques plus haut que les &#233;paules de ceux qui les &#233;coutent. &#192; Saint-Michel en l'Herm le d&#233;corateur avait peint le mot &lt;i&gt;com&#233;die&lt;/i&gt; sur le panneau &#224; cour et &lt;i&gt;trag&#233;die&lt;/i&gt; sur le panneau &#224; jardin. Fonction d'abord, donc, d'accueillir du th&#233;&#226;tre &#8211; mais je n'y ai pas souvenir de th&#233;&#226;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On y avait la remise des prix &#224; la fin de l'ann&#233;e scolaire, une fois votre nom appel&#233; on marchait jusqu'&#224; la sc&#232;ne, les instituteurs Boisseau et Galipeau officiaient sans micro (ce n'&#233;tait pas encore l'&#233;poque de ces amplifications usantes), et des notables ou des parents d'&#233;l&#232;ves qu'on reconnaissait &#233;videmment vous remettaient la r&#233;compense, je redescendais avec une pile de livres reli&#233;s de rouge comme les fauteuils.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'y ai vu du cin&#233;ma. Dans le tr&#232;s vague souvenir, un camion passait deux ou trois fois l'an, on les savait d&#232;s le matin &#8211; &#224; cause du camion plant&#233; devant l'entr&#233;e &#8211; occup&#233;s &#224; leur installation. On devait nous y emmener avec l'&#233;cole dans l'apr&#232;s-midi, ou bien les familles qui s'y rendaient le soir ? Je revois aussi, l'&#233;t&#233;, une installation similaire &#224; La Gri&#232;re, pr&#232;s de la Tranche-sur-Mer, ou m&#234;me l'Aiguillon, qu'on s'asseyait sur des bancs en plein air.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peut-&#234;tre le c&#244;t&#233; euphorisant pour ceux de ma g&#233;n&#233;ration de la musique du &lt;i&gt;Pont de la rivi&#232;re Kwa&#239;&lt;/i&gt; est-il li&#233; &#224; cette d&#233;couverte des &#233;crans. J'ai parl&#233; plus haut du Jour le plus long vu &#224; Paris lors de ce voyage d'initiation en 1961, et dans &lt;i&gt;Tumulte&lt;/i&gt; de cette all&#233;e derri&#232;re le garage ciment&#233;e pour le lavage des voitures et qui servait d'issue de secours au cin&#233;ma Le Paris, porte ouverte le matin pour a&#233;rer &#8211; fantasme des salles vides avec fauteuil &#8211;, et le dimanche apr&#232;s-midi comment nous finissions par savoir par coeur la bande-son du film pass&#233; trois fois de suite et que nous ne verrions pas, qui fait qu'aujourd'hui encore, quand il m'arrive (rarement) d'aller au cin&#233;ma je pr&#233;f&#232;re fermer les yeux si je veux un peu de magie. Peut-&#234;tre, d&#232;s Saint-Michel en l'Herm, avions-nous droit &#224; &lt;i&gt;Connaissance du monde&lt;/i&gt; et leurs documentaires promen&#233;s dans les campagnes. En tout cas, d&#233;cidai-je d&#232;s lors int&#233;rieurement, si le cin&#233;ma c'est pour ceux des villes et pas pour nous, nous nous en moquerons hautement et m'en suis tenu d&#233;finitivement &#224; ce principe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La salle des f&#234;tes servait aussi au spectacle de fin d'ann&#233;e de l'&#233;cole. Des trente de la classe &#224; plusieurs niveaux, nous ne devions &#234;tre qu'un petit nombre dont les parents n'&#233;taient pas agriculteurs. Il fallait faire entendre, &#224; tel moment de la pi&#232;ce, un hennissement qui soit v&#233;ridique, et toute la classe s'&#233;tait mise &#224; faire le cheval. Dans le choeur ou le vacarme, un hennissement presque parfait survint, mais Guy Boisseau n'en avait pas identifi&#233; la source. On s'y remit : c'&#233;tait le mien. Un autre souvenir, alors assez proche, c'est d'avoir &#233;t&#233; effray&#233; &#8211; rue Basse &#8211;, par le hennissement d'un cheval au galop dans cette rue, et je m'&#233;tais perdu. Je tenais donc le r&#244;le de celui qui, en coulisse, faisait les annonces : &#171; Le palais du roi &#187; (&#231;a je m'en souviens). H&#233;las, le hennissement que je produisis ce dimanche-l&#224; pour le public n'avait strictement rien &#224; voir avec celui venu la premi&#232;re fois &#224; l'&#233;cole. Fin de mon histoire avec le th&#233;&#226;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y avait aussi un spectacle de No&#235;l, avec des prestidigitateurs ou autres artistes en tourn&#233;e. Un grand sapin d&#233;cor&#233;, et, quand on se mettait en rang, la tradition encore de recevoir une orange. Fruit &#233;videmment rare, mais quand m&#234;me devenu accessible. Je suis quasiment s&#251;r qu'&#224; notre d&#233;part en 1964 la tradition de l'orange de No&#235;l perdurait. On faisait bien des choses dans le respect alors de l'orange : la peau d&#233;coup&#233;e en spirale continue puis repli&#233;e en rose odorante, ou bien celle r&#233;serv&#233;e pour y planter des clous de girofle et soigneusement d&#233;pos&#233;e dans l'armoire &#224; linge de maison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est le jeudi que nous n'avions pas &#233;cole (la &lt;i&gt;semaine des quatre jeudis&lt;/i&gt;, bien sup&#233;rieure &#224; la &lt;i&gt;sepmaine des troys Jeudys&lt;/i&gt; &#233;voqu&#233;e par Rabelais d&#232;s 1532), et le matin on se rendait &#224; la salle des f&#234;tes pour le cours de solf&#232;ge dispens&#233; par Louis Ardouin, le quincailler et chef de musique, dont le magasin, aujourd'hui mur&#233;, &#233;tait quasiment face au garage. Quand je bats int&#233;rieurement la mesure pour me garder en rythme dans mes lectures, c'est de la &lt;i&gt;battue&lt;/i&gt; apprise ici que je me sers encore. Je revois une salle vitr&#233;e donnant sur la cour, avec des d&#233;p&#244;ts d'objets encombrants et inutiles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On entrait donc par la cour, sans traverser la salle des f&#234;tes elle-m&#234;me, une porte vitr&#233;e donnait sur un petit couloir carrel&#233;, la salle de solf&#232;ge &#233;tait &#224; gauche, et une autre vitre donnait sur cette salle en g&#233;n&#233;ral sans lumi&#232;re &#224; droite. Le long de la vitre, des &#233;prouvettes et des cornues. Est-ce que nous y avons vu une fois quelqu'un ? De toute fa&#231;on ils ne nous auraient pas laiss&#233; rentrer. Dans les marais qui nous reliaient &#224; la mer, les d&#233;g&#226;ts des mulots et autres nuisibles justifiaient ces exp&#233;riences : app&#226;ts empoisonn&#233;s. C'est l&#224; qu'on les testait. Des cages grillag&#233;es, dans un autre r&#233;duit, conservaient quelques animaux vivants, soumis &#224; ce triste destin. Dans les fioles qu'on apercevait sur les &#233;tag&#232;res hautes, &#224; l'arri&#232;re, on imaginait le danger des produits conserv&#233;s. Il me semble aussi me souvenir d'une couleuvre dans un bocal de formol brouill&#233;. Les images sont floues, parce que plus tard viendraient les cours de chimie basique au lyc&#233;e et que l'appareillage d'&#233;prouvettes, de formol et de cornues serait peu diff&#233;rent. Aussi parce que r&#233;guli&#232;rement, lors de stages d'&#233;criture dans les anciens IUFM ou &#233;coles normales (mais les stages d'&#233;critures ont aussi &#233;t&#233; supprim&#233;s depuis lors), ou bien &#224; la &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/krnk/spip.php?article1076&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;station biologique&lt;/a&gt; de Normale Sup &#224; Foljuif, j'ai souvent retrouv&#233; de telles accumulations, incluant les animaux empaill&#233;s ou en bocal. Plus tard, on trouverait une solution plus naturelle &#224; la prolif&#233;ration des rongeurs : l'installation r&#233;guli&#232;re, sur les digues, d'abris &#224; rapaces. Le vieux conte allemand avec le joueur de fl&#251;te d'Hamelin emmenant derri&#232;re lui une arm&#233;e de rats me semblera toujours, &#224; mesure des lectures, surgir de la salle des f&#234;tes de Saint-Michel en l'Herm, o&#249; la salle de musique voisinait la salle sombre et ferm&#233;e &#224; cl&#233; vou&#233;e &#224; l'&#233;limination des rongeurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est tout. Voil&#224; l'objet : contre une vitre sale, dans une pi&#232;ce obscure, une rang&#233;e d'&#233;prouvettes avec des r&#233;sidus liquides jaun&#226;tres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsqu'avec &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?mot79&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Dominique Pifar&#233;ly&lt;/a&gt; nous proposons des lectures violon et voix, quel que soit le lieu, la m&#234;me structure g&#233;n&#233;rique est impliqu&#233;e : la sc&#232;ne, un couloir, les loges &#8211; et souvent des pi&#232;ces vides, &#224; proximit&#233;, qui accueillent cours de danse ou r&#233;unions. Les objets, la d&#233;coration, la lumi&#232;re m&#234;me y sont autres. Dominique joue du Bach ou toute autre sorte de musique (il les conna&#238;t toutes, mais c'est toujours dans ce moment solitaire qu'il s'y glisse), et moi je fais des photos de ce qui qualifie ces lieux inqualifiables. J'en ai &#224; force des dizaines, des centaines. Je n'ai toujours pas trouv&#233; leur signature absolue &#8211; mais je crois bien que c'est toujours la salle des f&#234;tes de Saint-Michel en l'Herm, celle des oranges, du hennissement rat&#233;, du cin&#233;ma avec le camion, que je cherche infiniment.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;Photo de loge typique : porte-manteaux.&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>autobiographie des objets | 57, Guenute</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Vend&#233;e &amp; grand Ouest</dc:subject>
		<dc:subject>autobiographies partielles</dc:subject>
		<dc:subject>1960-1964</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;du cin&#233;ma comme pratique individuelle&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot250" rel="tag"&gt;autobiographies partielles&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot616" rel="tag"&gt;1960-1964&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton2767.jpg?1352733761' class='spip_logo spip_logo_right' width='112' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Cela aussi pour cet &#233;tonnement o&#249; je suis d'&#234;tre si vide de souvenirs concernant cin&#233;ma ou film. Est-ce que c'est une ligne de fronti&#232;re r&#233;elle entre gamins des villes et gamins des campagnes ? Le cin&#233;ma est d&#233;j&#224; une pratique populaire quand Kafka s'y rend pour la premi&#232;re fois, et quelles sc&#232;nes celles de Fellini dans &lt;i&gt;Roma&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Moi, &#224; Saint-Michel en l'Herm, je ne vois rien. Je vois un camion qui se gare parfois devant la salle des f&#234;tes, je reconnais le camion, je sais que la c&#233;r&#233;monie est r&#233;guli&#232;re, le type descendra le projecteur et installera son &#233;cran, et nous viendrons voir avec l'&#233;cole. De ce qu'on nous montre, rien qui soit rest&#233;. Ou alors aval&#233; par les r&#233;miniscences ult&#233;rieures ? Le monde devenait visible, on inventait le documentaire : mais pas Wiseman, plut&#244;t les Mahuzier, et ce qui s'exportera plus tard des Mahuzier dans le mod&#232;le &lt;i&gt;Connaissance du monde&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je cherche, je me laisse glisser vers cette id&#233;e d'un &#233;cran tendu o&#249; il se passerait quelque chose. D'autres &#233;crans surgissent progressivement : c'est l'&#233;t&#233;, pr&#232;s de la Tranche-sur-Mer et dans les pins, en plein air, il y a des bancs, un film. Impossible encore ramener l'id&#233;e de ce que &#231;a pouvait &#234;tre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les souvenirs de t&#233;l&#233;vision ne s'y m&#234;lent pas, j'y vois &#8211; dans ce noir et blanc sautillant et d&#233;form&#233; par le hublot encore presque rond &#8211; des choses infiniment s&#233;rieuses et graves, comme le g&#233;n&#233;rique grondant de &lt;i&gt;Cinq colonnes &#224; la Une&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai pas d'&#233;l&#233;ments non plus pour dater ce voyage offert par mes grands-parents paternels, &#224; mon fr&#232;re et moi, pour nous faire d&#233;couvrir Paris. On loge chez la soeur de mon p&#232;re, rue Ordener, dans le XVIIIe : Paris est une ville &#224; l'&#233;poque tr&#232;s noire, presque uniform&#233;ment noire. Il m'arrive encore aujourd'hui, &#224; certaines stations de m&#233;tro, de retrouver soudainement, un instant, ce qui &#233;tait l'odeur du m&#233;tro dans ces ann&#233;es-l&#224;, et la fa&#231;on dont &#231;a brinquebalait, avec les portes en bois &#224; glissi&#232;re et petit verrou de bronze, le wagon des premi&#232;res au milieu de la rame. Cette odeur reste pour moi un des principaux rep&#232;res de l'urbain &#8211; et la nuit il faisait r&#233;guli&#232;rement trembler le plancher de l'immeuble, quatre &#233;tages au-dessus de la rue. Les grands-parents nous avaient offerts un tour de Paris dans ces bus &#224; &#233;tages, &#233;videmment beaucoup trop pour tout retenir, ou diff&#233;rencier les Invalides de l'Op&#233;ra etc., surtout que tout &#224; la fin la grand-m&#232;re s'est aper&#231;ue que j'avais d&#233;r&#233;gl&#233; les boutons de l'audio-guide, pour lequel on avait pourtant pay&#233; suppl&#233;ment, et que j'avais tout &#233;cout&#233; en anglais &#8211; mais &#224; ne rien comprendre au d&#233;ferlement de la ville, est-ce que ce n'&#233;tait plus logique, que la langue aussi soit devenue brutalement &#233;trang&#232;re ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On &#233;tait donc all&#233; au cin&#233;ma, c'&#233;tait sur les Champs-&#201;lys&#233;es, puisqu'ils faisaient partie du programme et qu'&#224; l'&#233;poque il gardaient ce c&#244;t&#233; populaire, les salles avaient de grandes enseignes et les titres de films &#233;taient c&#233;l&#232;bres. Je sais qu'il s'agissait du &lt;i&gt;Jour le plus long&lt;/i&gt; (ce qui veut dire qu'on &#233;tait en 1962), et que ce qui &#233;tait racont&#233;, si cela ne tenait pas au documentaire fa&#231;on Mahuzier, passait par l'histoire et la reconstitution, n'&#233;tait pas une fiction &#8211; la guerre, les Allemands, le D&#233;barquement &#233;taient aussi de l'histoire strictement familiale. Dans la pr&#233;cision du souvenir, ne s'inscrit pas la dur&#233;e du film, mais la taille de l'image : j'ai peur de la taille de l'image, l'image n'a pas &#224; &#234;tre si grande, l'image n'a pas &#224; occuper tout un mur. Et puis nous sommes &#224; un balcon, comme suspendus au-dessus d'une foule, dans le velours rouge d'une salle close et &#233;teinte, autour de nous, devant et derri&#232;re, des gens et des gens. Je crois que mon aversion &#224; l'id&#233;e m&#234;me du cin&#233;ma s'instaure en une fois ce soir-l&#224; et qu'elle est irr&#233;versible, d&#233;finitive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'est pas possible pourtant que je n'aie pas vu de films, m&#234;me si me reste cette r&#233;pulsion pour les salles o&#249; on s'enferme en foule &#8211; qui m'emp&#234;chera toujours aussi d'aimer quoi que ce soit du th&#233;&#226;tre, sinon l'exploration de la sc&#232;ne vide &#8211; de cette ann&#233;e du voyage &#224; Paris jusqu'aux tentatives plus r&#233;solues d'accompagner les copains au &#171; cin&#233; club &#187;, le mercredi, dans nos sorties d'internes au lyc&#233;e, se faire peur avec la &lt;i&gt;Nuit des morts vivants&lt;/i&gt;, tenter de comprendre ce qu'il pouvait y avoir d'int&#233;ressant &#224; &lt;i&gt;Th&#233;or&#232;me&lt;/i&gt; de Pasolini, et finalement repartir tranquillement pour quinze ans d'abstinence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les images, si elles sont mobiles, je ne les retiens pas. J'ai m&#233;moire des lieux, des paysages, des pages lues, des histoires entendues, mais rien pour les films.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus tard, de 1964 &#224; 1967, il y aurait l'imbrication &#224; Civray du cin&#233;ma Le Paris et du garage, nous vivons au premier &#233;tage, et le dimanche l'espace ciment&#233; en devient notre terrain de jeu. L'issue de secours du cin&#233;ma donne sur ce que nous nommons &#171; le passage &#187;, une all&#233;e ouverte sur l'arri&#232;re pour faire passer les camions et laver les voitures au jet, ferm&#233;e c&#244;t&#233; rue Louis XIII par un portail de fer, qui r&#233;sonne avec un bruit de gong lorsqu'on fonce dessus en v&#233;lo, un jeu qu'on aime bien. Donc, mon fr&#232;re aussi, on s'arr&#234;te l&#224;, sur nos v&#233;los, et on entend la bande-son. C'est une bribe d'histoire, et comme le film dans l'apr&#232;s-midi repasse trois fois, on est vite capable de reconstituer toute l'histoire. J'apprends le cin&#233;ma par les films du dimanche au cin&#233;ma Le Paris &#224; Civray, mais c'est sans jamais voir les images qui sont associ&#233;es aux voix, et m&#234;me maintenant, s'il m'arrive par hasard d'avoir &#224; regarder un film dans une salle, j'en profite bien mieux en fermant les yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les deux derni&#232;res ann&#233;es &#224; Saint-Michel en l'Herm ont &#233;t&#233; prosp&#232;res : mon p&#232;re est sans arr&#234;t en client&#232;le, et place une DS 19 apr&#232;s une autre. On a vendu des camions &#224; la laiterie coop&#233;rative (mot depuis toujours pr&#233;sent dans mon environnement), et la deux-chevaux est dans sa splendeur, arrive l'Ami 6. La photographie est une tradition pass&#233;e de mon grand-p&#232;re &#224; mon p&#232;re, il y a toujours, dans une armoire du premier &#233;tage, tel vieux Kodak 6x9 &#224; soufflet, l'appareil st&#233;r&#233;oscopique et ses plaques de verre, un appareil d'avant-guerre mais presque miniature, et mon p&#232;re est pass&#233; aux diapositives avec sa Retinette Kodak.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#224; aussi &#231;a passe par l'odeur : la lampe br&#251;lante du projecteur crame la poussi&#232;re que le ventilateur rejette, les parois ext&#233;rieures sont faites de bois recouvert d'un genre de tissu coll&#233;. Si je retiens moins les diapositives que les photographies noir et blanc (la m&#233;moire visuelle tiendrait donc &#224; la capacit&#233; de manipuler l'objet-image ?), j'entends avec pr&#233;cision le d&#233;clic du petit chariot par lequel nous poussons la suivante devant la lampe, tandis que le panier de plastique transparent avance d'un cran. Il y a donc c&#233;r&#233;monial, regarder ensemble le voyage dans les Vosges ou le Massif Central, et avec le projecteur est venu l'&#233;cran : on tire les trois pieds, on soul&#232;ve la glissi&#232;re carr&#233;e, on d&#233;roule le tissu brillant qu'on accroche tout en haut. Les diapositives, nous les avons num&#233;ris&#233;es : elles &#233;chappent peu aux typologies pr&#233;visibles. Elles honorent la voiture, qui conditionnait de toute fa&#231;on l'ensemble.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et donc, ce m&#234;me moment, l'arriv&#233;e d'une cam&#233;ra Bolex-Paillard, compacte et lourde dans son &lt;i&gt;gainage vulvanite&lt;/i&gt;, avec sa poign&#233;e ba&#239;onnette et sa dragonne : une m&#233;canique &#224; ressorts, les r&#233;glages DIN et ASA, le petit objectif avec r&#233;glage des diaphragmes. C'est du film seize millim&#232;tres qu'on expose d'abord moiti&#233; gauche, puis moiti&#233; droite apr&#232;s retournement, d'o&#249; l'objectif (Berthiot Cinor) l&#233;g&#232;rement d&#233;cal&#233; sur le c&#244;t&#233;. Souvenir diffus, mais c'est probablement l'opticien Van Eenoo de Lu&#231;on (tiens, le magasin existe toujours), qui devait s'int&#233;resser plus &#224; ses Kodak qu'&#224; nos lunettes de mioche, qui la lui avait fournie : les films, on les ferait nous-m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et donc, si bien s&#251;r on regardait en famille la bobine apr&#232;s retour du d&#233;veloppement, l'irruption d'un banc de montage tr&#232;s sommaire, deux roues &#224; manivelles, un petit guide au milieu avec massicot, et &#224; nouveau une odeur : le dissolvant qui permettait de recoller, en biais, un bout de film &#224; l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors ce fut son jour de gloire : les pompiers volontaires &#233;taient astreints, une fois l'an, &#224; une s&#233;ance d'exercice. Je suppose que le repas qui suivait &#233;tait une &#233;preuve plus cons&#233;quente. Mon grand-p&#232;re et mon p&#232;re avaient de plus la charge du Citro&#235;n 23 rouge &#224; gros nez rond, dont on allait d&#233;marrer et laisser tourner une dizaine de minutes le gros di&#233;sel chaque dimanche matin, dans l'obscurit&#233; de sa remise (odeur encore : les vestes de cuir, m&#234;l&#233;es du parfum de caoutchouc des tuyaux pendus &#224; la verticale). Cette ann&#233;e-l&#224;, mon p&#232;re filme l'exercice. Et, &#224; la prochaine f&#234;te des pompiers, projette son film. Le public n'est plus celui anonyme de la salle des Champs &#201;lys&#233;es : ceux qui sont dans la salle sont ceux qui sont sur l'&#233;cran. Et miracle : au milieu de la bobine, voil&#224; que tous ils acc&#233;l&#232;rent &#8211; en muet bien s&#251;r. Et Guenute, le brave Guenute, pendant une minute trente fait tout &#224; reculons. Impossible ! L'image ne reproduit plus le r&#233;el, elle l'inverse. Plus tard, le camescope et le magn&#233;toscope feront passer le traitement de l'image individuelle directement dans l'espace de la t&#233;l&#233;vision.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La distance est moins grande du &lt;i&gt;R&#233;table des Merveilles&lt;/i&gt; de Cervant&#232;s &#224; Guenute, qu'elle l'est de Guenute &#224; nous-m&#234;mes. Difficile de savoir ce qu'en pensait mon p&#232;re, hors ce bonheur des appareils, des lampes br&#251;lantes et leur f&#226;cheuse habitude de claquer au mauvais moment, la pr&#233;paration du spectacle et la f&#234;te qui en r&#233;sulta. On doit avoir ces films quelque part, mon fr&#232;re (l'autre) disait qu'on devrait les faire num&#233;riser : je n'en suis pas s&#251;r.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;loignement est plus favorable, comme pour le &lt;i&gt;R&#233;table des Merveilles&lt;/i&gt;, par lequel Cervant&#232;s invente l'&#233;cran, les images en mouvement, et l'illusion du vrai sortant de l'&#233;cran.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>autobiographie des objets | 56, petites fen&#234;tres &#224; voir</title>
		<link>https://tierslivre.net/spip/spip.php?article2762</link>
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		<dc:date>2013-02-09T15:14:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>1960-1964</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;d&#233;plier la r&#233;alit&#233; commence avec les lames de rasoir ou &#224; travers une carte postale &#8211; plus notez que cette page est interactive&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique69" rel="directory"&gt;2011 | Autobiographie des objets&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot616" rel="tag"&gt;1960-1964&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton2762.jpg?1352733756' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='80' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Ils passent au lointain, on les tient un instant en m&#233;moire comme on les aurait dans la main, poids, taille, consistance, m&#233;moire tactile qui est aussi le biais d'&#233;criture. On h&#233;site &#224; pousser la porte presque transparente qu'ils rec&#232;lent : les visages en arri&#232;re sont ceux de tes morts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On sait qu'il faudrait, qu'ils rec&#232;lent eux aussi un fragment mince et diaphane de ce qu'on poursuit intentionnellement ici, touche &#224; l'imaginaire, l&#224; o&#249; il exigeait &#224; la fois l'exp&#233;rience du r&#233;el (quand bien m&#234;me si retreinte, par l'enfance, par l'&#233;poque, par l'isolement) et l'exp&#233;rience imaginaire, celle des livres et peut-&#234;tre plus largement de ce qu'on lit &#224; m&#234;me les signes du monde, et les mots et lettres qui nous forment sont loin de se restreindre &#224; ce qu'on trouve dans les livres, qui en &#233;taient &#224; la fois le premier d&#233;p&#244;t et la cl&#233; d'acc&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors on les garderait ici, sans d&#233;velopper forc&#233;ment, pour rassembler aussi, ne pas rendre r&#233;p&#233;titive la d&#233;marche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, de ta collection de &lt;i&gt;Tout l'Univers&lt;/i&gt;. &#199;a a commenc&#233; avec la sixi&#232;me. Une recherche imm&#233;diate m'informe que la collection avait &#233;t&#233; lanc&#233;e en 1963, et s'adressait aux jeunes de 12 &#224; 17 ans. En 1964 j'en avais 11, mais je rentrais dans les clients possibles (aussi bien, j'avais cette &lt;i&gt;ann&#233;e d'avance&lt;/i&gt; &#224; l'&#233;cole, qui m'a fait si durement buter en terminale, quand il aurait fallu un peu de maturit&#233; suppl&#233;mentaire pour appr&#233;hender le brusque durcissement de la ville). C'&#233;tait distribu&#233; par Hachette, mot qui n'avait pas la consonance qu'il a prise aujourd'hui : on retrouvait le m&#234;me mot sur les anciens livres de prix. C'&#233;tait un fascicule mince et souple, aux couleurs en quadrichromies tr&#232;s vives : je suppose r&#233;trospectivement qu'une des cl&#233;s de leur succ&#232;s c'&#233;tait d'imprimer en couleurs mais &#224; prix relativement bas, d'o&#249; ce contraste et ces coloris. Mais c'&#233;tait surtout les th&#232;mes. Chaque mercredi, je me revois d&#233;chirer la bande blanche avec l'adresse, et que la couverture &#233;tait d&#233;j&#224; un programme : l'&#233;nonc&#233; des th&#232;mes d&#233;pliait le r&#233;el, en quelque point qu'il le touche, histoire et arch&#233;ologie, guerres et monde contemporain, physique et chimie, vie des savants et bien s&#251;r l'astrophysique et la conqu&#234;te de l'espace. Ce sont les grandes rubriques telles que je les vois d'aujourd'hui, elles n'ont pas forc&#233;ment boug&#233; tant que &#231;a.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_2441 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L420xH280/ToutLUnivers-fccb6.jpg?1750904005' width='420' height='280' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Plus tard, et longtemps dans l'&#226;ge adulte, j'ai lu le magazine &lt;i&gt;La Recherche&lt;/i&gt; parce que j'y retrouvais cette arborescence : la culture de l'&lt;i&gt;honn&#234;te homme&lt;/i&gt; s'est de toujours ancr&#233;e sur cette &lt;i&gt;enqu&#234;te&lt;/i&gt; concernant la r&#233;alit&#233; complexe dont nous sommes un &#233;l&#233;ment, et triste une &#233;poque qui ne cesse de placer des cloisons autour d'un soi-disant domaine litt&#233;raire qui en serait coup&#233;. Je n'ai pas souvenir de difficult&#233; particuli&#232;re pour lire les textes : l'&#233;poque &#233;tait tonique, la t&#233;l&#233;vision naissante nous emmenait aussi sur des pistes neuves de vulgarisation scientifique. Mais pas de texte particulier en m&#233;moire, alors que les livres lus m&#234;me avec tant de distance laissent des souvenirs pr&#233;cis. Souvenir plut&#244;t de ces images et comme elles d&#233;multipliaient le r&#233;el. Les &lt;i&gt;Tout l'Univers&lt;/i&gt; surtout parce qu'on les gardait. Et tous les trois mois (avec un petit suppl&#233;ment, mais ma m&#232;re n'y avait jamais rechign&#233;), on recevait la &lt;i&gt;reliure&lt;/i&gt; cartonn&#233;e d'un bleu profond qui les transformait en livre &#233;pais, num&#233;rot&#233;, hi&#233;ratique. Le processus n'&#233;tait pas compliqu&#233;, mais demandait soin et attention. Je ne sais pas si je relisais souvent les articles, mais je rouvrais souvent les tomes pr&#233;c&#233;dents. En arrivant &#224; la seconde, et &#224; mai 68, les reliures occupaient une belle &#233;tag&#232;re d'honneur dans la chambre en partage, m&#234;me s'il me semble qu'&#224; ce moment c'&#233;tait plut&#244;t mon premier fr&#232;re qui avait pris le relais. J'ai un ultime souvenir concernant les &lt;i&gt;Tout l'Univers&lt;/i&gt; : on est bient&#244;t quarante ans plus tard, ils sont en vrac dans un carton lourd et &#233;pais, ma m&#232;re d&#233;m&#233;nage et on doit &#233;liminer beaucoup &#8211; le carton part dans ce qu'on &#233;limine. Les reliures &#233;taient rest&#233;es du m&#234;me bleu profond et brillant, la collection devait &#234;tre compl&#232;te (on avait rachet&#233; les volumes de la premi&#232;re ann&#233;e) pour 1963 &#224; 1970.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne sait pas pourquoi passe soudain l'image d'un tel objet, aussi modeste. Je cherche vraiment le moment o&#249; il m'est r&#233;apparu. On a le nez sur des &#233;crans de diverses tailles, peut-&#234;tre cela suffit pour qu'en changeant de taille mentalement vers l'enfant on change aussi de taille son t&#233;l&#233;phone ou autre : mais j'ai subi aussi, ces jours-ci, dans la suite des lieux communs qui veulent tenir &#224; distance l'id&#233;e que &#8211; justement &#8211; on puisse lire sur &#233;cran, un type infatu&#233; qui rapportait &#231;a aux rasoirs &#233;lectriques. Dans l'&#233;pop&#233;e des ann&#233;es 60, avec le s&#232;che-cheveux et le Babyliss pour les boucles (qui auraient voulu remplacer les &#171; rouleaux &#224; permanentes &#187; qu'on aper&#231;oit encore quand dans les rues on passe devant un coiffeur pour dames ?), le rasoir &#233;lectrique se voulait un net progr&#232;s, renvoyant au pass&#233; les coupe-choux &#224; lame effil&#233;e et le lissoir de cuir sur lequel on affinait son dernier tranchant. Philips matraquait sur toutes les publicit&#233;s le passage du premier rasoir &#233;lectrique, &#224; t&#234;te rectangulaire fixe, &#224; un autre disposant de trois t&#234;tes orientables mobiles, pour la souplesse du rasage. J'ai &#233;t&#233; propri&#233;taire d'au moins un de ces appareils : ensuite on d&#233;cliquetait la t&#234;te, on soufflait pour enlever le r&#233;sidu organique. C'est associ&#233; pour moi (m&#234;me sans en avoir jamais employ&#233;) &#224; ces eaux de toilette pour hommes qui rendent si d&#233;sagr&#233;ables au premier matin les voisinages forc&#233;s du train ou du m&#233;tro. Une odeur de repr&#233;sentant de commerce, une peau lisse de repr&#233;sentant de commerce. Personne n'utilise plus de rasoir &#233;lectrique (les marchands de lames ont repris le dessus, avec leurs rasoirs jetables encore plus aptes &#224; stabiliser leurs b&#233;n&#233;fices), mon interlocuteur y voyait une preuve de l'&#233;ventuelle r&#233;versibilit&#233; et de la fragilit&#233; de la lecture sur appareil num&#233;rique. Mais donc ayant int&#233;rieurement suscit&#233; chez moi image pr&#233;cise de la lame Gillette rectangulaire avec sa d&#233;coupe d'emboutissage au milieu ? La lame de rasoir avait mille usages dans le quotidien &#8211; et aussi probablement un consid&#233;rable outil &#224; suicide r&#233;ussi, le premier apr&#232;s la ceinture ? &#8211; , dans nos trousses d'&#233;tudiants elle &#233;tait toujours pr&#233;sente, en dessin industriel pour racler doucement d'un calque l'encre d&#233;pos&#233;e par le Rotring. Et donc cette petite bo&#238;te rectangulaire bleue o&#249; les lames Gillette &#233;taient vendues par cinq, bo&#238;te bi-face qui permettait de ranger dessous les lames us&#233;es (on ne se pr&#233;occupait pas encore de r&#233;cup&#233;ration). En tout cas la petite bo&#238;te bleue n'avait rien d'une raret&#233;, facile de s'en procurer. Et si on avait une vieille lame avec encore mieux, on d&#233;coupait une bande de papier pile de la m&#234;me largeur. On la faisait passer &#224; vide derri&#232;re la petite fen&#234;tre et on faisait un premier dessin, on tirait l&#233;g&#232;rement sur la gauche et on en faisait un deuxi&#232;me, etc. : en faisant repasser la bande enti&#232;rement dessin&#233;e &#224; vitesse continue dans la petite bo&#238;te bleue on avait un dessin anim&#233;, et quelques-uns de l'internat devenaient de grands sp&#233;cialistes. Qui n'aurait &#233;t&#233; capable d'imaginer un sc&#233;nario pour dessinateur simple ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est cette id&#233;e de fen&#234;tre &#224; voir qui finalement est peut-&#234;tre suffisamment importante pour se d&#233;gager de la suite d'objets qui la mat&#233;rialisent. Pas de maison sans kal&#233;idoscope plus ou moins pr&#233;cieux, ancien, ou perfectionn&#233; &#8211; outil &#224; r&#234;ve : t&#233;lescope sur une nuit aussi infinie et diverse que la vraie, mais qui reste contenue &#224; l'int&#233;rieur du tube. Il faut dessiner ou mat&#233;rialiser le cadre pour traverser le visible proche, et rendre enfin le r&#233;el &#224; sa d&#233;mesure. Ce n'est pas neuf : plus beaucoup de touristes pour s'&#233;loigner de trois pas, &#224; Rome, des ruines du forum et monter place Piranese o&#249; ce trou de serrure c&#233;l&#232;bre depuis trois si&#232;cles encadre juste le d&#244;me de Saint-Pierre, pourtant tr&#232;s loin dans la ville, et invisible de partout ailleurs sur la m&#234;me place. On nous rapportait en souvenir de voyages (les voyages que nous n'avions pas faits) des porte-plumes avec dans le manche une toute petite lentille incluant la tour Eiffel ou autre &#233;tranget&#233; lointaine, celle qu'on trouvait dans les bo&#238;tes &#224; neige (j'en connais qui en font collection, elles ont pourtant bien perdu de leur exotisme : c'est l'id&#233;e de la transparence qui prend toutes les formes, gr&#226;ce au plastique, qui en faisait la nouveaut&#233; ?), cette m&#234;me id&#233;e d'une vue miniature incluse dans l'objet principal valait aussi pour certaines cartes postales devenues non plus image transmissible &#224; distance mais objet en soi, que validait l'envoi &#224; distance : cartes aussi o&#249; des chats miaulaient quand on appuyait. &#199;a existe peut-&#234;tre encore, je ne suis pas all&#233; v&#233;rifier (depuis combien d'ann&#233;es je n'ai pas achet&#233; de carte postale, m&#234;me si pendant une p&#233;riode c'&#233;tait devenu un rituel quand on sortait d'un mus&#233;e, et &#231;a faisait un souvenir ?), mais apparemment le m&#234;me genre de gadget s'est aussi transf&#233;r&#233; dans le virtuel, on peut s'envoyer par mail des chats qui miaulent en vous souhaitant bonne f&#234;te ou bonne ann&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;
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&lt;div class=&#034;info&#034;&gt;
&lt;i&gt;le chat miaulera selon les mouvements de la souris, essayez, c'est &#231;a qu'est fort avec l'informatique&lt;/i&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Et pareil, alors que depuis 1962 les postes de t&#233;l&#233;vision amor&#231;aient leur expansion de masse (l'ann&#233;e o&#249; nous avions re&#231;u le n&#244;tre, facile de s'en souvenir via les ultimes images d'Alg&#233;rie et l'attentat du Petit-Clamart : l'expression m&#234;me, &lt;i&gt;attentat du Petit-Clamart&lt;/i&gt; r&#233;veillant ce savoir obscur qu'on l'a vu en images, donc une perception plus directe de la r&#233;alit&#233; en dehors de notre environnement sensible, ici &#224; vue de mer, sous la digue, et chaque visage ou silhouette de Saint-Michel en l'Herm parfaitement identifiable et pr&#233;visible (ou &#224; peu pr&#232;s, voir ci-dessus la question des suicides : il y avait encore dans chaque maison un puits). Et que puis-je remonter de cette r&#233;alit&#233; soudain bouscul&#233;e : si je regarde les images d'archives, si facilement accessibles pour un tel &#233;v&#233;nement, c'est le d&#233;bit et l'intonation de la voix du journaliste qui m'&#233;meut, venue droit de la radio &#224; l'image, et puis tous ces d&#233;tails qu'instantan&#233;ment de retrouve de fa&#231;on quasi tactile aussi quant aux voitures qu'on aper&#231;oit, la Dyna Panhard, l'Estafette Renault, une Simca P 60, la DS 19, un fourgon Citro&#235;n Type H...&lt;/p&gt;
&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;
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&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Et donc difficile de savoir quand apparaissent ces postes-t&#233;l&#233;vision miniatures, devenus par exemple taille-crayon... Il faudrait, tiens, un article complet sur l'art des taille-crayons : mini globes terrestres, animaux ou voitures. C'est simple : on achetait de l'utile, li&#233; &#224; certain sentiment de devoir &#224; accomplir, cahiers, r&#232;gles, compas et gomme, prot&#232;ge-cahiers, buvards et intercalaires, et le taille-crayon &#233;chappait &#224; la r&#232;gle des objets n&#233;cessit&#233;, comme la d&#233;coration de la trousse ou du &lt;i&gt;plumier&lt;/i&gt; (je ne crois pas avoir eu de trousse avant le coll&#232;ge, cette m&#234;me ann&#233;e 1963-1964, tout le primaire c'&#233;tait le plumier, et au CM2, maintenant que &#231;a devenait s&#233;rieux, le plumier &#224; double &#233;tage), on nous laissait choisir le taille-crayon vari&#233;t&#233;, petits taille-crayons avion, taille-crayons pots d&#233;cor&#233;s, et toujours &#224; la fin quand c'est bien rempli (quitte &#224; le remplir expr&#232;s en sacrifiant le crayon de couleur jaune moutarde qu'on n'aime pas), renverser les mini copeaux spiral&#233;s (avec leur bord de la couleur ext&#233;rieure du crayon) pour en sentir dans la paume l'odeur, taille-crayons &#224; deux orifices petit et gros, taille-crayon deux-chevaux ou cul d'un chat. Et, pour l'utilit&#233;, il y avait sur le bureau du ma&#238;tre un taille-crayon &#224; manivelle aussi solide qu'une machine &#224; d&#233;couper le jambon, et c'est l&#224; qu'on avait les r&#233;sultats les plus pointus.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour ces postes de t&#233;l&#233;vision r&#233;duits &#224; deux centim&#232;tres sur trois, une petite plaque plastifi&#233;e &#224; section en V comme le toit des usines. Dessous, une petite feuille imprim&#233;e o&#249; s'entrela&#231;aient deux images : orienter les V dans un sens, on voit une image, bouger l'appareil on voit l'autre image, alternez rapidement et vous aurez l'impression du mouvement, comme Charlie Chaplin qui enl&#232;ve et remet &#224; l'infini son chapeau... J'en ai assez d&#233;mont&#233; pour savoir comment c'&#233;tait fait. Aurait-on l'id&#233;e de faire la m&#234;me chose avec un ordinateur miniature ?&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Stones, 24 | l'annonce faite &#224; Dick Rowe</title>
		<link>https://tierslivre.net/spip/spip.php?article3035</link>
		<guid isPermaLink="true">https://tierslivre.net/spip/spip.php?article3035</guid>
		<dc:date>2012-08-04T03:30:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>1960-1964</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;50 histoires vraies concernant les Rolling Stones &#8211; un l&#233;gendaire moderne&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique99" rel="directory"&gt;s&#233;rie | 50 histoires vraies pour les 50 ans des Rolling Stones&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot616" rel="tag"&gt;1960-1964&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Ce qui est fascinant, dans l'&#233;criture d'une biographie, ce n'est pas la succession des faits. C'est reconstituer pour chaque fait de quelle cha&#238;ne arbitraire il proc&#232;de, faire remonter cette cha&#238;ne le plus loin en arri&#232;re, ce qui d&#233;busque d'autres faits et relations. &lt;br class='autobr' /&gt;
Alors le pr&#233;sent prend sa charge et son sens : m&#233;lange composite de hasards et de points durs, incontournables, o&#249; les identit&#233;s vont venir heurter et se transformer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, on pourrait se contenter comme point de d&#233;part qu'en ce printemps 1963, alors que &lt;i&gt;Love Me Do&lt;/i&gt; est sorti en octobre 1962, et que la machine Beatles tourne et s'amplifie avec une r&#233;gularit&#233; de percuteur, Dick Rowe est consid&#233;r&#233; chez Decca, pour toute sa hi&#233;rarchie, comme &lt;i&gt;l'homme qui a rat&#233; les Beatles&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais en soi c'est toute une cha&#238;ne &#224; d&#233;plier. Apr&#232;s Hambourg, les Beatles se produisent &#224; Liverpool dans un mini club en sous-sol et enfum&#233; (zeugme ?), The Cavern. Le public y est entass&#233;, ce sont essentiellement des gar&#231;ons et que la mode est aux v&#234;tements de cuir, qu'on danse. C'est pour cela qu'un type qui a quasiment le m&#234;me &#226;ge que les musiciens, homosexuel alors qu'ils ne le sont pas, Brian Epstein entre un soir au Cavern et re&#231;oit un choc. Brian a fait de vagues &#233;tudes d'art, mais a compris que ce n'&#233;tait pas pour lui, et sagement pris le chemin du magasin de papa. D'ailleurs, l'&#233;lectrom&#233;nager commence son irr&#233;sistible ascension, et ils ont la principale affaire de Liverpool. Et donc, sont aussi marchands de disque, et distributeurs de Decca. O&#249; auriez-vous sinon &#233;t&#233; acheter un disque ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Brian Epstein, convaincu de l'&#233;nergie des Beatles, d&#233;cide de se faire leur agent artistique. Il est entre deux mondes, la perspective d'une vie &#224; vendre des machines &#224; laver sera moins douloureuse. Comment Decca refuserait une audition &#224; celui qui les distribue dans la grande ville du Nord ? On ne va pas le d&#233;cevoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ainsi que Dick Rowe, un beau matin, se retrouve dans un des studios de Decca &#8211; plut&#244;t par politesse, parce que sa propre hi&#233;rarchie lui a demand&#233; de faire ce geste. Ce &#224; quoi il assiste n'est pas brillantissime, hors le sourire et la politesse et l'ardeur de Brian Epstein, qui veut absolument faire enregistrer ses poulains. Et encore, il y avait eu une premi&#232;re &#233;tape : le 13 d&#233;cembre 1961, Decca, &#224; la requ&#234;te de Brian Epstein, avait envoy&#233; un de ses commerciaux, nomm&#233; Mike Smith, &#233;couter les Beatles au Cavern. Son rapport est &#233;logieux, c'est ce qui vaut aux Beatles d'avoir &#233;t&#233; convoqu&#233;s ce matin-l&#224;, le 1er janvier 1962. Ils ont roul&#233; toute la nuit dans une camionnette charg&#233;e de leurs instruments et amplis, sont arriv&#233;s &#224; l'aube &#224; l'h&#244;tel, ont dormi deux heures et sont l&#224;, frigorifi&#233;s et pas r&#233;veill&#233;s. Et puis tout s'apprend : Brian Epstein commet deux erreurs graves. La premi&#232;re, au lieu de jouer et d'enregistrer plusieurs prises de deux ou trois morceaux qu'ils connaissent bien, il leur fait enfiler en une heure, comme au Cavern, quinze morceaux d'affil&#233;e. Deuxi&#232;me erreur : pour ne pas effrayer Decca, il met en avant la capacit&#233; des Beatles &#224; faire des reprises jazz, comme &lt;i&gt;The Sheik Of Araby&lt;/i&gt;. L'ampli de McCartney ne marche pas, il se branche sur le tout petit ampli de Lennon, &#231;a ne leur fait chacun qu'une moiti&#233; de son. Qu'aurait pu faire Dick Rowe ? D'ailleurs, les Beatles ne lui en veulent pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est bien ce que George Harrison dit &#224; Dick Rowe, ce 15 avril 1963, assistant &#224; ce tremplin de jeunes groupes, quelque chose comme : de la fa&#231;on dont on a jou&#233; ce jour-l&#224;, comment on pourrait t'en vouloir ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On sait l'histoire. &#192; Liverpool, le magasin des Epstein distribue aussi, &#233;videmment, les disques EMI, il obtient de la m&#234;me fa&#231;on une audition, ils sont re&#231;us par George Martin, dont le groupe s'appelle The Four Tune Teller, et qui comprendra illico sa propre chance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste que, pour Dick Rowe, la vie professionnelle est depuis lors sous un gros, gros nuage. C'est comme &#231;a ces bo&#238;tes &#224; fric, m&#234;me si aucun de ses coll&#232;gues n'aurait fait mieux ou d&#233;cid&#233; autre chose en la circonstance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;George Harrison a toujours &#233;t&#233; un gentil. Je souffre beaucoup &#224; la fa&#231;on dont ses derni&#232;res ann&#233;es furent imm&#233;rit&#233;es, ce cingl&#233; qui le zigouille &#224; coups de couteau, entra&#238;nant sa mort pr&#233;matur&#233;e. Les Beatles sont all&#233;s &#224; Londres, et, en premi&#232;re partie de leur passage &#224; &lt;i&gt;Thank You Lucky Star&lt;/i&gt; (il y a pourtant peu d'&#233;toiles pour pr&#233;sider &#224; ces destins naissants, sinon le boulot, sinon cette guerre des uns aux autres, sinon l'endurcissement, sinon la brutalit&#233; m&#234;me du hasard), d'un groupe de rythm'n blues qui commence &#224; faire parler de lui, joue le dimanche apr&#232;s-midi au Station Hotel Richmond, et les ont re&#231;us dans leur bauge d'Edtih Grove, tout au bout de Chelsea, qu'on a plus moins fraternis&#233;, de la fa&#231;on que des c&#233;l&#233;brit&#233;s naissantes, les Beatles de Liverpool, peuvent fraterniser avec des amateurs inconnus, The Rollin' Stones, sauf qu'on &#233;coute les m&#234;mes disques et qu'on a les m&#234;mes valeurs. De toute fa&#231;on, quand on est de province on n'aime pas les types de la capitale et les privil&#232;ges dont ils b&#233;n&#233;ficient, en tout cas moi &#231;a a toujours &#233;t&#233; &#231;a.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et donc, ce samedi 15 avril 1963, George Harrison demande &#224; DIck Rowe s'il ne s'est pas rendu un dimanche au Station Hotel Richmond, o&#249; jouent ces types de... Il se retourne, Dick Rowe n'est plus l&#224;. Il n'y a qu'un train, le samedi soir, pour les 7 heures qui le s&#233;parent de Londres, et il court pour l'attraper, histoire d'&#234;tre d&#232;s le lendemain &#224; Richmond.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ainsi que Decca sera pour les Rolling Stones ce qu'EMI aura &#233;t&#233; pour les Beatles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ah tiens, d'ailleurs, sur la photo ci-dessous une conversation qu'il faudrait avoir avec Keith, &#224; propos d'une erreur dans &lt;i&gt;Life&lt;/i&gt; : il dit que la sp&#233;cificit&#233; des Beatles par rapport aux Stones tient au fait que McCartney est gaucher, et donc qu'il peut partager le micro avec Lennon pour les harmonies &#224; deux voix, ils n'ont pas le probl&#232;me des manches de guitare qui se croisent. Non, Keith, non : tu verras que si Lennon chante solo (et qui ne doit strictement rien y voir sans ses lunettes), Mac fait les harmonies avec George, et qu'ils peuvent tr&#232;s bien faire &#231;a, m&#234;me avec les guitares qui se croisent. En voil&#224; d'une affaire.&lt;/p&gt;
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