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	<title>le tiers livre, web &amp; litt&#233;rature</title>
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	<description>web &amp; litt&#233;rature, &#233;dition num&#233;rique, ateliers d'&#233;criture &amp; vid&#233;o-journal</description>
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		<title>un mariage de Marcel Duchampou le c&#233;libataire mis &#224; nu par sa mari&#233;e m&#234;me</title>
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		<dc:date>2026-02-10T04:30:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Marcel Duchamp</dc:subject>
		<dc:subject>artistes, peintres, plasticiens</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;un &#233;tonnant portrait de femme : Lydie Sarrazin-Levassor, br&#232;ve &#233;pouse Duchamp&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot81" rel="tag"&gt;Marcel Duchamp&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot278" rel="tag"&gt;artistes, peintres, plasticiens&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/logo/duchamp.jpg?1770726288' class='spip_logo spip_logo_right' width='122' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;#txt&#034; class=&#034;spip_ancre&#034;&gt;aller directement au texte&lt;/a&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; note du 16/04/2008 : quant aux requ&#234;tes Google ayant men&#233; 2127 fois ce jour &#224; ce texte, les plus curieuses sont &#171; texte pour cinquante ans de mariage &#187;, &#171; mariage plan de table tr&#232;fle &#187;, &#171; le p&#232;re refuse le pr&#233;tendant mettre du sucre &#187;, mais aussi &#171; centre belge du caoutchouc ventouses &#187;, &#171; marcel duchamps et c'est compagnons &#187;, &#171; durcir os de seiche &#187;, &#171; mariage &#233;crivains &#187;, &#171; petit bonhomme tr&#232;fle pipe canne &#187; : on est parfois attendri de cette opini&#226;tret&#233; des internautes... mais d&#233;sol&#233; pour eux &#8211;- reste cette &#233;trange question : &#171; marcel duchamp qu'est-il devenu ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; note de novembre 2005 : J'ai &#233;t&#233; invit&#233; deux fois aux dimanches matins de Beaubourg. C'est petite salle, en bas, de 11h &#224; 12h30, pas le droit de d&#233;border. Les deux fois, j'ai &#233;t&#233; surpris de la diversit&#233; du public, et une fa&#231;on qui n'a rien &#224; voir avec les ambiances du soir. Pas de rituel. D'autre part, il s'agit d'une sc&#232;ne libre. Juste, on a le privil&#232;ge de pouvoir se faire apporter, sur le plateau, l'&#339;uvre qui sous-tend notre relation &#224; l'artiste dont on se pr&#233;occupe. La premi&#232;re fois, c'&#233;tait lors de l'exposition H&#233;lion organis&#233;e par Didier Ottinger : j'avais entrem&#234;l&#233; un monologue fictif du peintre devenu aveugle &#224; des extraits de ses &lt;i&gt;Carnets&lt;/i&gt;. Cette seconde fois, Marc Archambault m'avait sollicit&#233; pour Duchamp.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;premi&#232;re introduction (novembre 2005)&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Duchamp est au centre de tout notre rapport non seulement &#224; l'art, mais &#224; la perception du r&#233;el. Une telle confrontation ne s'&#233;vite pas. Mais Duchamp est un syst&#232;me. Difficile de trouver la posture en amont ou &#224; c&#244;t&#233; : on est aspir&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais demand&#233; &#224; Tanguy Viel de partager cette heure, il a lu un texte de fiction, &lt;i&gt;La derni&#232;re conf&#233;rence de Marcel Duchamp&lt;/i&gt;, command&#233; initialement par l'&#233;cole des Beaux-Arts de Tours, mais qui le lui avait refus&#233; ensuite. Trop haut pour eux, probablement, mais l&#224;, devant la Joconde &#224; moustache mise en d&#233;p&#244;t par le Parti communiste (&lt;i&gt;L.H.O.O.Q.&lt;/i&gt;), &#231;a fonctionnait bien. Apr&#232;s ma propre prestation, on a lu &#224; deux une suite d'extraits des aphorismes de Duchamp, genre &lt;i&gt;Faut-il r&#233;agir contre la paresse des voies ferr&#233;es entre deux passages de trains ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste que l'invitation avait &#233;t&#233; faite six mois en amont, et qu'&#224; quelques jours de la prestation Duchamp me glissait entre les mains, tandis que la trouille montait. Le livre de Lydie Sarazin-Levassor est venu &#224; ce moment-l&#224;. Je croyais &#231;a un &#233;pisode de la vie priv&#233;e de Marcel Duchamp, et pas glorieux. Mais c'est bien plus : un v&#233;ritable portrait de femme, la construction d'une identit&#233; et d'un regard par l'&#233;criture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors j'ai simplement essay&#233; de rendre hommage &#224; Lydie S-L et son texte, tout en essayant d'y rattacher, comme d'images surgissant proches ou &#233;loign&#233;es, Duchamp artiste. Alors le lien du priv&#233; et de l'artiste, o&#249; Man Ray n'en sort pas grandi, o&#249; Desnos traverse en m&#233;t&#233;ore, o&#249; Picabia r&#233;siste in&#233;galement, devient l'intersection sur laquelle toujours on travaille (et je le dis apr&#232;s dix mois de travers&#233;e Bob Dylan), l&#224; o&#249; dans les conditions concr&#232;tes qui vous sont faites on appr&#233;hende l'arbitraire de l'art.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On m'a propos&#233; de publier ce texte, j'ai refus&#233; en disant qu'il n'&#233;tait qu'un chemin vers le livre de Lydie Sarazin-Levassor. Deux ans apr&#232;s l'exposition Dada, il n'est peut-&#234;tre pas inutile d'en dire la force, et qu'il concerne bien plus que la vie maritale provisoire et int&#233;ress&#233;es de Marcel Duchamp, qui s'attendait &#224; &#233;pouser pour ses rentes une jeune bourgeoise qui le v&#233;n&#233;rerait sans poser de question. En lisant, j'avais seulement l'impression de travailler en plasticien : organiser l'espace du texte pour que la voix, le jugement, le regard, l'histoire de Lydie S-L passe en avant, et que ce que je disposais de Duchamp l&#224; autour soit perceptible dans ses enjeux, y compris son irr&#233;ductibilit&#233; de bascule gigantesque de tout ce qui concerne l'art. La rh&#233;torique y aidait (&lt;i&gt;je pose en attendant&#8230; vous suivez l'histoire.. etc&lt;/i&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le livre de Lydie Sarazin-Levassor a &#233;t&#233; publi&#233; aux &lt;a href=&#034;http://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=419&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Presses du R&#233;el&lt;/a&gt; par Marc D&#233;cimo, auteur d'un livre remarquable sur le &lt;a href=&#034;http://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=308&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;processus cr&#233;atif&lt;/a&gt; de Duchamp, et comment cela interf&#232;re l'univers priv&#233; comme avec l'univers &#233;conomique de l'artiste, choses qui &#233;videmment n'ont rien de d&#233;pass&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On continue de recommander aussi, &#233;videmment, la biographie monument de Bernard Marcad&#233; chez Flammarion.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;txt&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;un mariage de Marcel Duchamp (&#171; rosse est la vie &#187;)&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;On est en mars 1927. Douze ans plus t&#244;t, Marcel Duchamp part &#224; New York dans les conditions qu'on sait : billet de troisi&#232;me classe, et dans ces paquebots surpeupl&#233;s de ceux qui fuient l'Europe en guerre, parce que les canots de sauvetage sont en nombre insuffisant et que les sous-marins allemands s'amusent sur ces cibles lentes comme au tir forain, les passagers de troisi&#232;me sont boucl&#233;s derri&#232;re des rideaux de fer, on ne recommencera pas le d&#233;sordre du Titanic. De ces d&#233;sordres-l&#224;, il ne restera d'ailleurs nulle trace ni histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Duchamp &#224; New York : c'est encore aujourd'hui l'impensable. Duchamp se r&#233;inventera lui-m&#234;me trente ans plus tard, en se multipliant &#224; plusieurs exemplaires, et c'est ce Duchamp futur dont nous h&#233;riterons. Pourtant, quand il arrive &#224; New York, il est bien d&#233;j&#224; Marcel Duchamp : la preuve par le porte-bouteilles achet&#233; au BHV et laiss&#233; dans l'atelier parisien. D&#232;s que les affaires commencent &#224; New York, et le scandale, et le g&#233;nie, il &#233;crit &#224; sa s&#339;ur Suzanne d'inscrire sa signature en bas, c&#244;t&#233; int&#233;rieur de la couronne m&#233;tallique : h&#233;las, Suzanne en nettoyant l'atelier a mis aux ordures le ready-made en g&#233;sine, comme elle s'est d&#233;barrass&#233;e de la roue de bicyclette dont Duchamp dit que c'est &#171; par distraction &#187; que la premi&#232;re fois il l'avait pos&#233;e fourche en bas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le myst&#232;re serait d'ailleurs dans pourquoi le retour. Pourquoi cette lassitude. Pourquoi symboliquement, c'est de Paris qu'on devait s'imposer comme g&#233;nie pour renverser &#224; New York l'ordre universel de l'art : et personne pour le contester &#224; Marcel Duchamp. Le porte-bouteilles laiss&#233; dans l'atelier, jet&#233; par Suzanne, attestant que la r&#233;volution est pens&#233;e &#224; Paris avant d'&#234;tre vendue, et par l&#224; de s'imposer symboliquement, &#224; New York.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a l'ordre &#233;conomique de l'art marchand. Il est implacable. Une des grandes col&#232;res de Duchamp : un &#233;crivain touche des droits d'auteur &#224; chaque nouvelle &#233;dition de son livre, un musicien ou un acteur &#224; chaque concert ou repr&#233;sentation, et lui, qui r&#233;ussit &#224; vendre 1500 dollars, et c'est pour lui un prodige, la suite des ready-made de New York, le porte- bouteilles, la pelle &#224; neige, le peigne et l'urinoir, quand ils sont ren&#233;goci&#233;s moins de dix ans plus tard dix fois la somme initiale, il ne touche rien : est-ce que cela, rester artiste presque pauvre &#224; New York alors qu'on fait de vous un roi, compte dans la d&#233;cision de revenir &#224; Paris ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'artiste pauvre qui revient &#224; Paris d&#233;clare &#224; la douane ramener des pierres. Ce qu'il d&#233;clare comme pierres &#224; la douane ce sont une quinzaine de Brancusi. Duchamp, le g&#233;nie, compte vendre &#224; Paris ce qui aujourd'hui, &#339;uvres du m&#234;me Brancusi, est pour les banques ou bourgeois qui en sont propri&#233;taires la marque d'une fortune colossale. Ni paris ni Chicago n'y sont pr&#234;ts : en 1927, pour survivre, Duchamp devra vendre pierre &#224; pierre, une mis&#232;re tout juste bonne &#224; rembourser le loyer et la vie de nuit &#224; Montparnasse, au marchand Roch&#233;, chacun de ses Brancusi. La loi de l'art marchand est implacable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a le myst&#232;re de Rimbaud qui &#224; vingt-quatre ans, c &#8216;est connu, arr&#234;te la po&#233;sie pour aller vendre des cartouches de fusil au Harrar : le parall&#232;le est devenu une banalit&#233;, laissons-le. Marcel Duchamp, quarante ans, a d&#233;cid&#233; d'arr&#234;ter la peinture (en fait il n'arr&#234;tera pas), et la seule validit&#233; du parall&#232;le avec Rimbaud c'est d'avoir en cours de route, dans les dix ans de New York, boulevers&#233; l'art dans sa totalit&#233; comme l'autre a secou&#233; la litt&#233;rature : on ne le comprendra que par Duchamp se revisitant lui-m&#234;me, vingt-deux ans plus tard, en 1949. Les moustaches sur la Joconde, en 1919, avant le second d&#233;part &#224; New York ce n'est m&#234;me pas une carte de visite : celle qui est reproduite dans la revue 391 et qui fait scandale, c'est Picabia qui a rachet&#233; la reproduction, redessin&#233; une moustache (la preuve, et ce qui fait la diff&#233;rence, c'est qu'il oublie la barbiche au menton) et en 1927 &#224; la jeune mari&#233;e on n'en parlera m&#234;me pas : d'ailleurs, Duchamp ne fr&#233;quente pas les mus&#233;es, Duchamp dit que la peinture chevalet ne devrait plus se regarder au bout de cinquante ans, Duchamp casse au-dessus de nous l'ic&#244;ne qu'on nous impose pour nous s&#233;parer de l'art comme risque. La Joconde de 1919 &#224; moustache (et barbiche) prouve simplement que Duchamp pense, que Duchamp ne s'invente pas au hasard, en tout cas que Duchamp ne s'invente pas par sa propre provocation construite, m&#234;me si cela ne vaut que pour quinze personnes au monde, m&#234;me si ces personnes s'appellent Francis Picabia ou Man Ray, qui sont ses proches et ses intimes cette ann&#233;e 1927. &lt;i&gt;LHOOQ&lt;/i&gt;, qui assista &#224; tant de tractations de la boutique France au-dessus du bureau de Georges Marchais, dont elle nous revient aujourd'hui, n'est Duchamp totalement que pour nous, tout de suite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Duchamp se passionne pour les &#233;checs. Autre banalit&#233;. Duchamp arr&#234;te la peinture pour jouer aux &#233;checs. Il y aura un parcours honorable, certainement. Mais le paradoxe, qui n'existe pas en 1927 et ne na&#238;tra que plus tard, c'est qu'il illustrera les &#233;checs en redevenant Marcel Duchamp : photographi&#233; jouant face &#224; femme nue, et voil&#224;, ou simplement pour la phrase : &lt;i&gt;&#171; Marcel Duchamp cesse de peindre pour jouer aux &#233;checs &#187;&lt;/i&gt; mais en 1927, il y a la persuasion pour Duchamp qu'il ne peut &#234;tre aux &#233;checs que dans le m&#234;me g&#233;nie et la m&#234;me bousculade qu'il fut en peinture, ou bien que sinon cela n'en vaut pas la peine. Duchamp travaille. Il joue chaque soir deux heures avec Man Ray. Il s'inscrit chaque ann&#233;e au tournoi de Nice, et &#224; Chamonix qui n'est pas un tournoi international, il finira sixi&#232;me. Lui, premier en art &#224; Paris et &#224; New York, au terme d'un ahurissant travail est sixi&#232;me en province, &#224; Chamonix. J'affirme sans preuve, je pose dans le d&#233;cor, laissons en attente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En tout cas, si on n'y est pas premier, on ne vit pas des &#233;checs, et le tr&#233;sor en pierres de Brancusi n'a servi &#224; rien. Si Marcel Duchamp, fils de notaire et normand de famille, a h&#233;rit&#233; deux ans plus t&#244;t de dix mille dollars, il les a r&#233;investis dans la production de son film &lt;i&gt;Anemic Cinema&lt;/i&gt;, tourn&#233; avec une cam&#233;ra offerte par l'am&#233;ricaine Catherine Dreier, je pose dans le d&#233;cor, laissons en attente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc c'est Francis Picabia, via madame, de son nom Germaine Everling, qui arrange le rendez-vous de mars 1927 avec un ami d'enfance de Germaine, Henri Sarazin-Levassor, petit-fils des Levassor de Panhard-Levassor, aujourd'hui encore fabricant d'armement et missiles, &#224; l'&#233;poque avionneur, motoriste, quelque chose comme petit-fils Dassault ou petit-fils Lagard&#232;re mais dans une &#233;poque o&#249; tout &#231;a ne vous tombait pas tout cuit dans votre bec de financier. Lydie est la fille unique des Sarazin-Levassor, h&#244;tel particulier dans le seizi&#232;me arrondissement et toute tranquillit&#233; promise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne peut &#233;prouver que du respect pour Lydie Sarazin-Levassor. Ce n'est pas une femme malheureuse : elle pratique les sports, elle a une automobile, une Citro&#235;n 5CV type Tr&#232;fle standard jaune et noir dont je reparlerai. Elle aime lire, danser. Elle dit : &lt;i&gt;&#171; On pourrait &#234;tre &#233;tonn&#233; de la na&#239;vet&#233; et de l'ignorance des jeunes filles de 1927. Il faut se souvenir que celles-ci, &#233;lev&#233;es avec aust&#233;rit&#233; pendant la guerre de 14-18, poss&#233;daient encore la candeur, l'id&#233;al de puret&#233; des g&#233;n&#233;rations pr&#233;c&#233;dentes. Ne souhaitant gu&#232;re plus que la libert&#233; de vie, l'&#233;galit&#233; dans le travail de leurs fr&#232;res. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle dit aussi, elle qui est n&#233;e en 1903, avait quinze ans &#224; la fin de la guerre, que &lt;i&gt;&#171; le choix &#233;tait restreint, la plupart des jeunes gens de cinq &#224; dix ans de plus nous &#233;tant morts &#224; la guerre, et ceux qui en &#233;taient revenus inconsciemment traumatis&#233;s par la brutalit&#233; de l'action &#187;&lt;/i&gt;. Et qu'elle a subi en 1919 la grippe espagnole, plus d'un an de convalescence difficile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Madame Picabia n'est pas s&#251;re dans son m&#233;nage, d'ailleurs, &#233;pouse d'un nomm&#233; Georges Corlin, connu dans le monde automobile comme les Levassor, elle vit en union libre, mot d'&#233;poque, avec Picabia, a eu avec lui un enfant qui maintenant a 10 ans, Lorenzo, et une jeune gouvernante suisse pour l'enfant : bient&#244;t, la gouvernante suisse sera la nouvelle madame Picabia et non pas en union libre, chose ordinaire, sinon convenue. Est-ce alors en strat&#233;gie de d&#233;fense que Germaine Everling &#233;pouse Corlin m&#232;re Picabia propose &#224; son mari en voie d'&#233;loignement les &#233;pousailles de son ami et prot&#233;g&#233; Marcel Duchamp avec la fille Sarazin-Levassor, et s'en porte garante ? Lydie a refus&#233; des pr&#233;tendants : des fils de banquiers, des fils d'hommes politiques. Elle les a refus&#233;s parce qu'elle voyait trop clair dans ce qu'ils cherchaient, et le destin qui l'attendait : il suffisait de consid&#233;rer les belles-m&#232;res. C'est ainsi qu'elle le dit. De Henri Sarazin-Levassor, ami d'enfance de Germaine Everling (leurs p&#232;res s'&#233;taient connus au si&#232;ge de Paris, francs-tireurs belges, au secours d'anonymes comme Isidore Ducasse), je ne jugerai pas. Bourgeois av&#233;r&#233;, vivant de ses rentes, les rentes de la famille Levassor. Monsieur a eu pendant huit ans une liaison avec une danseuse de l'op&#233;ra qui lui a beaucoup mang&#233; sur le dos, mais sa famille n'a rien vu. Sa ma&#238;tresse de maintenant est moins discr&#232;te : &lt;i&gt;&#171; la &#187;&lt;/i&gt; Montjovet, comme on l'appelle, est une cantatrice en vogue et souhaite le mariage. Madame Sarazin-Levassor accepte le divorce, &#224; condition qu'on ait mari&#233; Lydie auparavant. C'est clair, c'est net, et si Lydie a jusqu'ici refus&#233; les mariages c'est que cet arrangement la r&#233;volte. Vous suivez l'histoire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et donc encore plus ce mariage-ci, puisque propos&#233; par Picabia qui est un saltimbanque, non pas un peintre mais un bousculeur de la peinture, et que le pr&#233;tendant qu'il am&#232;ne, de quinze ans plus &#226;g&#233; que Lydie, ne dispose d'aucun moyen de vie av&#233;r&#233;, un coureur de dot en somme, et lui-m&#234;me &lt;i&gt;&#171; qualifi&#233; d'avant-garde &#187;&lt;/i&gt;, l'expression est de Lydie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Version de Lydie Sarazin-Levassor : &lt;i&gt;&#171; Je ne me refusais pas une entrevue qui me parut assez tentante parce que, venant d'un milieu tr&#232;s diff&#233;rent, j'&#233;tais curieuse des id&#233;es, des doctrines de ces monstres sont on ricanait autour de moi. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant m&#234;me ce premier soir, r&#233;action de la famille c&#244;t&#233; maternel : ce &lt;i&gt;&#171; monsieur sans le sou &#187;&lt;/i&gt;, ce &#8216;&#171; monsieur ramass&#233; dieu sait o&#249; &#187;&lt;/i&gt; c'&#233;tait une machination Picabia pour acc&#233;l&#233;rer le divorce. Lydie, d'apr&#232;s la famille maternelle, ne doit m&#234;me pas accepter le repas de pr&#233;sentation. Elle, elle dit : &lt;i&gt;&#171; &#201;trange, ce peintre qui momentan&#233;ment abandonnait la peinture pour jouer aux &#233;checs, cherchait &#224; stabiliser sa vie, &#224; avoir son propre foyer pour mettre fin &#224; la vie de b&#226;ton de chaise qu'il avait men&#233;e jusque-l&#224;, et laissait entendre clairement qu'il avait dans l'imm&#233;diat un petit probl&#232;me budg&#233;taire &#187;&lt;/i&gt;, je cite exactement Lydie Sarazin-Levassor. Et elle ajoute : &lt;i&gt;&#171; Je trouvais tout cela plut&#244;t sympathique. &#187;&lt;/i&gt; Et puis : &lt;i&gt;&#171; le fait de provenir du dehors, de ne pas appartenir au cercle &#233;troit des ragots dont j'&#233;tais satur&#233;e. &#187;&lt;/i&gt; Beaut&#233; du texte de Lydie Sarazin-Levassor : il n'y a pas masque ni tromperie, et seulement strat&#233;gies diff&#233;rentes. On d&#238;ne, et Picabia, qui d'ordinaire ne s'empresse pas tant pour les autres, ne cesse de poser des questions &#224; Lydie pour la mettre en valeur. Et notamment sur un certain peintre qui envoyait chaque ann&#233;e au salon une lange bretonne mauve o&#249; p&#226;turent des moutons roses, et qui &#233;tait leur b&#234;te noire, mais qu'ignore Lydie. Picabia se retourne vers Duchamp et crie : &lt;i&gt;&#171; C'est merveilleux, tout ignorer &#224; ce point : un &#339;il neuf, r&#233;ellement neuf ! &#187;&lt;/i&gt; Voil&#224; pour le gibier qu'on ach&#232;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle dit que Marcel Duchamp ce soir-l&#224; ne lui fait pas &lt;i&gt;&#171; grosse impression &#187;&lt;/i&gt; (ses mots) : complet bleu marine, chemise de soie &#224; rayures roses, cravate sombre. Elle dit : &lt;i&gt;&#171; une certaine fantaisie ne m'aurait pas surprise &#187;&lt;/i&gt;, mais ce soir-l&#224;, pour Duchamp, il ne s'agit pas de fantaisie. C&#244;t&#233; Duchamp, compte rendu &#224; Germaine Everling : &lt;i&gt;&#171; Ah, elle est tr&#232;s bien, vraiment simple, et en plus elle se coiffe avec un clou. &#187;&lt;/i&gt; C'est que Lydie &#233;tait venue avec sa Tr&#232;fle d&#233;capotable et n'avait pas pris son peigne. Elle conclut : &lt;i&gt;&#171; Ce monsieur &#233;tait tr&#232;s possible, sans plus &#187;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Permettez-moi de suivre avec un certain d&#233;tail les &#233;tapes suivantes. Il ne s'agit pas d'&#233;crire un Duchamp le petit comme il y a eu un Napol&#233;on. Si ce texte de Lydie Sarazin-Levassor m'impressionne, c'est que moi-m&#234;me je ne m'y sens pas indemne. L'articulation du travail et de la vie priv&#233;e, le besoin d'une dur&#233;e et l'autre temporalit&#233; qui est celle d'une &#339;uvre en route, ce que l'ann&#233;e 1927 d&#233;piste de fragilit&#233;, pas forc&#233;ment juste les sympt&#244;mes d'&#233;poque, chez Duchamp nous enseignent parce qu'ils sont cette carapace ou cette coque d'homme que fissure le grand verre, qui d'ailleurs n'a pas &#233;t&#233; fissur&#233; expr&#232;s. Des mariages comme celui que subit, mais bient&#244;t amoureuse, lucidement consentante, Lydie Sarazin-Levassor, des milliers ont &#233;t&#233; aval&#233;s dans le silence asym&#233;trique de notre histoire. Le manuscrit abandonn&#233; de Lydie Sarazin-Levassor, dit Marc D&#233;cimo qui le produit au jour, a br&#251;l&#233; dans l'incendie de la veille maison familiale en bois d'&#201;tretat, puisqu'on avait maison &#224; &#201;tretat. C'est une mauvaise copie qu'on restaure : ces &#233;crits-l&#224; d'ordinaire disparaissent. C'est Duchamp qui le sauve, un ready-made, voyez-vous, de la condition ordinaire des Iphig&#233;nie anonymes de l'industrie, chez les Levassor et les autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il se trouve que Henri Sarazin-Levassor est press&#233; de marier sa fille, pour &#233;pouser sa cantatrice. Il se trouve que Picabia et Duchamp ne supposent pas que se monnaierait faiblement, dans de telles conditions, l'acc&#232;s &#224; une petite part de l'empire Levassor. On conna&#238;t des &#233;crivains, des &#233;diteurs, vivant aujourd'hui d'un petit timbre-poste accol&#233; &#224; la fortune Rothschild. Le surlendemain, c'est tellement Proust, Lydie re&#231;oit &#8211; de Marcel &#8211; un pneu, et cette fois on d&#238;ne &#224; deux. &lt;i&gt;&#171; Avouons-le, dit Lydie, c'&#233;tait la premi&#232;re fois que j'allais au restaurant seule avec un jeune homme qui n'&#233;tait pas membre de la famille. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que nous l&#232;gue Lydie Sarazin-Levassor est pr&#233;cieux parce qu'elle a assez de hauteur pour ne pas s'enfermer dans une mesquinerie qui serait compr&#233;hensible, une vengeance &#224; retardement qui serait l&#233;gitime. Elle nous l&#232;gue un Duchamp d&#233;shabill&#233;, et nous le d&#233;shabillerons pour de vrai dans quelques semaines, que Duchamp, m&#234;me dans ses entretiens avec Pierre Cabanne, ne s'est jamais autoris&#233;, et qui nous permet de relire autrement sa transgression dans l'esth&#233;tique. On le d&#233;couvre dans ses amiti&#233;s professionnelles, dans son art manuel, dans une ouverture d'homme qui le r&#233;ins&#232;re dans la tradition de ce qu'est un artiste au travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, dans ce d&#238;ner &#224; deux, lorsqu'on parle des Etats-Unis d'o&#249; il revient, et qu'il parle &#8211; je cite &#8211; &lt;i&gt;&#171; de ces nombreux travailleurs dont les besognes inconnues du gros public facilitent la vie diurne, et que pour eux des restaurants et des magasins restaient ouverts pour la nuit. &#187;&lt;/i&gt; Et &#224; Duchamp, qui a toujours une fringale dans la nuit, cela lui manque ce croisement. Lydie essaye de l'int&#233;resser &#224; la tension entre ses parents, et le chantage que constitue son propre mariage : pour Duchamp, un divorce est banal. &lt;i&gt;&#171; Mes petites histoires ne l'int&#233;ressaient pas &#187;&lt;/i&gt;, dit-elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle compl&#232;te : &lt;i&gt;&#171; Nous savions l'un et l'autre dans quel but on nous avait pr&#233;sent&#233;s aussi. &#187; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je passe : on se voit d&#233;sormais tous les jours, Lydie part &#224; &#201;tretat dans la 5CV tr&#232;fle noir et jaune standard et Marcel a l'autorisation de les rejoindre. On est frapp&#233; par l'&#233;tat de ses v&#234;tements : &lt;i&gt;&#171; des chemises de soie &#224; rayures, &#224; la mode soit, mais tr&#232;s &#233;lim&#233;es, un complet assez r&#226;p&#233;, un pardessus fortement usag&#233; &#187;&lt;/i&gt;. Commentaire d'&#201;dith Nouvion : &lt;i&gt;&#171; plut&#244;t piteux ton pr&#233;tendant, je le crois vraiment tr&#232;s pauvre. &#187;&lt;/i&gt; Rien que pour l'adjectif piteux appliqu&#233; &#224; Marcel Duchamp, aux vacances de P&#226;ques 1927, quelque chose s'organise qui change la lumi&#232;re sur le porte-bouteilles, la pelle &#224; neige, le porte-chapeaux, le pliant de voyage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; On avance dans la conversation. Notamment ce d&#233;tail, qui va se r&#233;v&#233;ler important, lorsqu'on ne pourra y satisfaire : &lt;i&gt;&#171; Marcel avait nettement pos&#233; le probl&#232;me des deux appartements, l'un, son atelier, lui &#233;tant n&#233;cessaire pour travailler et m&#233;diter, et l'autre, le mien, o&#249; je r&#232;gnerai seule. Cela ne me choqua pas du tout : tout homme a son bureau &#224; l'ext&#233;rieur et pourquoi n'u passerait-il pas parfois la nuit pour poursuivre un travail, y discuter avec des amis, ou simplement s'y reposer ? &#187;&lt;/i&gt; Ainsi devient progressivement poreuse &#224; la question du travail et la figure de l'artiste le raid bourgeoisie que tente ce printemps 1927 Marcel Duchamp, assez fils de notaire pour s'y conna&#238;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Belle r&#233;flexion de Lydie : &lt;i&gt;&#171; Les femmes de docteurs ou d'avocats ne se croient pas oblig&#233;es de faire des &#233;tudes de m&#233;decine ou de droit en se mariant. L'&#233;pouse collaboratrice, cela n'est valable que si le point de rencontre est dans un id&#233;al de m&#233;tier : ce n'&#233;tait pas notre cas, et je m'en serais voulu d'empi&#233;ter sur un domaine qui n'&#233;tait pas le mien. &#187;&lt;/i&gt; On parle d&#233;sormais de prochaines fian&#231;ailles officielles, et Marcel introduit Lydie aupr&#232;s de ses fr&#232;res et s&#339;urs : la tribu Villon Duchamp ayant d&#238;ner commun le dimanche soir, avec poules, pr&#233;s tout verts et ch&#232;vre broutant, un peu plus loin que Puteaux, dans un hameau de campagne qui s'appelle la D&#233;fense. Lydie pr&#233;cise que c'est ici qu'elle d&#233;couvre la &lt;i&gt;&#171; seule &#339;uvre de Marcel que j'aie jamais vue de lui &#187;&lt;/i&gt;, en l'occurrence le Moulin &#224; caf&#233; : &lt;i&gt;&#171; qui me d&#233;concerta ne me plut pas du tout &#187;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pr&#233;sente &#224; Duchamp celle qui est l'obstacle principal &#224; son mariage : la m&#232;re de Lydie, puisque ce mariage signifiera le d&#233;part du mari. Atmosph&#232;re plut&#244;t glaciale au d&#233;but, et puis Duchamp a l'intelligence de parler de la Normandie, et la m&#232;re de Lydie, chez qui fr&#233;quentait Maupassant, se met &#224; raconter les blagues normandes de l'&#233;crivain : c'est comme &#231;a dans ces milieux-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On discute aussi religion : parce que Duchamp n'en a pas. La famille est protestante, cela va avec le nom Levassor et l'h&#244;tel particulier du seizi&#232;me, on conna&#238;t &#224; Clichy un pasteur missionnaire &lt;i&gt;&#171; tr&#232;s lib&#233;ral &#187;&lt;/i&gt;, il pr&#233;sidera au mariage, Marcel n&#233;gocie seulement qu'au mariage on &#233;changera des bracelets et non des alliances, d'ailleurs dans la c&#233;r&#233;monie, mauvaise augure, on n'arrivera pas &#224; en boucler le fermoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Pendant les semaines qui s'&#233;coul&#232;rent entre les fian&#231;ailles et le mariage, ce fut un v&#233;ritable tourbillon de courses n&#233;cessaires &#187;&lt;/i&gt;, dit Lydie, et c'est l'immense magie de notre pass&#233; simple, qui ne convient d'ailleurs qu'&#224; ce type de phrase, et la condition d'&#233;v&#233;nements sans suite malgr&#233; toutes leurs promesses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Passons sur le probl&#232;me des demoiselles et gar&#231;ons d'honneur : on ne peut les prendre dans l'entourage du mari&#233;, et une partie de l'entourage de la mari&#233;e se d&#233;file, protestant contre le divorce apr&#232;s vingt-six ans de mariage qui en est la ran&#231;on.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contrepoint sur Duchamp artiste, il fait p&#233;n&#233;trer Lydie dans l'atelier qu'il a depuis octobre 1926, entre le Jardin des Plantes et la mosqu&#233;e, au 11 rue Larrey. Crise du logement dans Paris : partout o&#249; ils visitent, on demande une reprise trop ch&#232;re, alors Duchamp sacrifie la rue Larrey : c'est l&#224; qu'on habitera, provisoirement. Contrepoint, parce que, dit Lydie, &lt;i&gt;&#171; il m'apprit &#224; appr&#233;cier la beaut&#233; des mat&#233;riaux bruts : un mur en pl&#226;tre mat et immacul&#233; est une d&#233;licate splendeur, le bois blanc est d'un grain d&#233;licatement satin&#233; qui n'a pas besoin d'&#234;tre maquill&#233; en ch&#234;ne avec du brou de noix, un tuyau de plomb peut &#233;tinceler d'un sombre &#233;clat et apporter un reflet lumineux l&#224; o&#249; on ne s'y attend pas. &#187; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autres propos de Duchamp, parce qu'ils donnent l'ambiance, et de comment avec Lydie il plaisante, et de pourquoi alors elle y croit, &#224; son Marcel. Elle vient de lui parler de l'Exposition des Arts D&#233;coratifs. R&#233;ponse &#224; l'artillerie lourde : &lt;i&gt;&#171; L&#233;zards ? Je ne connais que ceux qui se chauffent au soleil. D&#233;coratifs ? C'est quoi cette vari&#233;t&#233; ? Lard ou saindoux sculpt&#233;, chez le charcutier, est-ce du lard culinaire ou de l'art m&#233;nager ? Et pourquoi pas le gros lard militaire ? Regarde ton petit Larousse : l 'art c'est la connaissance technique d'un m&#233;tier. Les Beaux-Arts ? Tous les arts sont beaux. Celui du r&#233;mouleur est fascinant : mais c'est un artisan. Quelle diff&#233;rence ? Mon coiffeur se dit artiste et aussi le p&#226;tissier&#8230; &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On discute rideaux, Marcel veut des &#233;crans de papier huil&#233;s, qu'on pose avec une ventouse de caoutchouc. Au sol : l'hiver une peau de b&#234;te, l'&#233;t&#233; une natte de paille. Il refuse la porcelaine et les assiettes rondes. Des verres ordinaires, pour les casser apr&#232;s usage. Pour les service de table, des bacs &#224; d&#233;velopper les photos, des fourchettes &#224; deux branches, et pour carafe quelque cornue de laboratoire : finalement, on s'amuse. Lydie refuse cependant l'utilisation d'un bassin d'h&#244;pital qu'il rapporte pour servir le plat principal. Pour lit : un hamac sous de &#171; belles cordes de chanvre &#187;. Et c'est ainsi qu'un soir o&#249; Marcel fait d&#233;couvrir &#224; Lydie la mominette, qui remplace l'absinthe, et qu'on continue au pernod, puis au vin, on &#233;trennera un mois avant le mariage les douceurs de la rue Larrey : tout d&#233;sormais est irr&#233;versible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est-ce que Duchamp comptait sur Picabia ? Est-ce que Picabia comptait sur Germaine ? Comment un tel calculateur de coups d'&#233;checs, puisque telle est sa principale occupation quotidienne, n'assure pas ses arri&#232;res ? Parce que c'est trop sordide pour lui ? Mais si justement ce qui est sordide c'est la situation o&#249; il s'est mis de son propre vouloir ? Duchamp n'est pas un c&#233;libataire forc&#233;, et la ma&#238;tresse de l'ann&#233;e pr&#233;c&#233;dente, Mary Reynolds, redeviendra la ch&#233;rie en titre d&#232;s l'automne. Quant &#224; Lydie, une conscience d'elle-m&#234;me qui va se r&#233;chauffer d'une illusion, sans s'oublier cependant : &lt;i&gt;&#171; Oubli&#233;s les complexes des kilos superflus, les &#233;tudes interrompues, le vide des journ&#233;es sans but : il serait &#224; moi et je serais l'&#233;lue. &#187;&lt;/i&gt; Est-ce qu'il ne lui a pas dit que les peintres, et m&#234;me Picasso, et lui-m&#234;me via sa pr&#233;c&#233;dente ma&#238;tresse, pr&#233;f&#233;raient les femmes fortes ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; La pauvre petite, c'est navrant, elle est tout &#224; fait amoureuse, cela n'a pas d&#251; &#234;tre difficile, une proie toute pr&#234;te &#224; se faire croquer. On dit qu'il est quelque chose comme le pape des surr&#233;alistes&#8230; &#187;&lt;/i&gt; Dialogue qu'entend un jour Lydie entre sa m&#232;re et sa tante. On le leur fera savoir, tout cela, par le choix des cadeaux de mariage, genre deux cendriers form&#233;s par coquilles d'hu&#238;tre avec fausse perle au milieu, et qu'ils n'arriveront m&#234;me pas &#224; faire racheter ou &#233;changer par le marchand, les jours suivants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc Duchamp aurait compt&#233; sur Picabia qui aurait compt&#233; sur Germaine et lui, Henri le p&#232;re adult&#232;re, se gardant de toute pr&#233;cision parce qu'il s'agit de son divorce et de sa cantatrice au caract&#232;re pas facile ? Allez savoir. Lydie elle-m&#234;me n'ose pas passer les fronti&#232;res dangereuses : &lt;i&gt;&#171; J'ai su et j'ai compris par la suite qu'il avait esp&#233;r&#233; un capital qui lui &#233;tait indispensable, trop d&#233;licat il n'avait pas demand&#233; &#224; mon p&#232;re quels subsides il comptait me donner. &#187;&lt;/i&gt; Que la langue fran&#231;aise est pr&#233;cise et belle. Le nom Levassor, je vous l'ai dit, c'est comme aujourd'hui Mulliez, Lagard&#232;re ou Dassault : &lt;i&gt;&#171; Marcel n'avait pas parl&#233; de questions mat&#233;rielles et je n'avais pas &#224; prendre les devants. &#187; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Poincar&#233; a d&#233;valu&#233; le franc, la bourgeoisie de rente est sonn&#233;e : Henri Sarazin-Levassor a perdu plus de moiti&#233; de ses revenus. Il reste l'h&#244;tel particulier, il a d&#233;cid&#233; de construire sur les anciens communs des logements de rapport, et sur&#233;lever le b&#226;timent principal dans le m&#234;me but : on ne brise pas comme &#231;a le patrimoine d'un Levassor. Mais il a engag&#233; tous ses actifs dans le chantier, qui doit commencer apr&#232;s le mariage. Et puis il a achet&#233; &#224; sa dame, la cantatrice, un grand appartement de luxe, qu'il meuble : la Montjovet n'est pas du genre &#224; partager avec la belle-fille. On lui fera une rente annuelle, qui couvre les besoins d'une personne seule dans le genre de vie qu'elle a connu. Le notaire lit &#224; voix haute pour le p&#232;re, Lydie et Marcel. Que la langue fran&#231;aise est pr&#233;cise et belle : &lt;i&gt;&#171; Sa d&#233;ception se lut sur son visage, malgr&#233; les efforts qu'il faisait pour garder son calme. &#187;&lt;/i&gt; Il emm&#232;ne Lydie au Luxembourg, lui d&#233;crit leur future mis&#232;re : &lt;i&gt;&#171; il me fit un tableau s&#233;v&#232;re de notre future existence et c'est alors que je r&#233;alisai avec effroi qu'en fait il n'avait, lui, aucun moyen d'existence r&#233;gulier, en dehors de l'art auquel il renon&#231;ait &#187;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et cette belle analyse qui est une le&#231;on, celle que Duchamp de toute fa&#231;on ne pouvait comprendre : &lt;i&gt;&#171; Je fus boulevers&#233;e, non pas tellement d'un avenir &#233;conomiquement tr&#232;s m&#233;diocre, j'avais peu de besoin et n'aimais pas le luxe. D'autre part, je ne m'&#233;tais pas leurr&#233;e, Marcel n'apportait pas avec lui la grosse aisance, la vie facile de ceux qui ne comptent pas, mais une richesse autre, pouvant combler &#224; l'infini les r&#234;ves les plus audacieux. Non, ce qui me blessa, ce fut un ton d'amertume et de sarcasme, l'impression d&#233;sabus&#233;e de quelqu'un qui s'aper&#231;oit avoir fait fausse route. Je rentrai &#224; la maison an&#233;antie. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi le mariage de Marcel Duchamp avait-il fini avant m&#234;me de commencer, et l'&#233;nigme certainement dans l'impossibilit&#233; o&#249; ils sont l'un comme l'autre d'enrayer ce que Duchamp a d&#233;j&#224; pos&#233; comme impasse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marcel Duchamp dit, de cette p&#233;riode o&#249; il vivait des Brancusi : &lt;i&gt;&#171; Il faut bien faire quelque chose pour manger. Manger, toujours manger et faire de la peinture pour faire de la peinture sont deux choses diff&#233;rentes. On peut tr&#232;s bien faire les deux simultan&#233;ment sans que l'une d&#233;truise l'autre. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marcel Duchamp aime le mot &lt;i&gt;s'amuser&lt;/i&gt; : &lt;i&gt;&#171; J'aurais voulu travailler, mais il y avait en moi un fond de paresse &#233;norme. J'aime mieux vivre, respirer, que travailler. Donc, si vous voulez, mon art serait de vivre. J'ai &#233;prouv&#233; &#224; cette &#233;poque-l&#224; un petit ph&#233;nom&#232;ne d'attirance pour l'optique : j'ai fait une petite chose qui tournait, qui faisait des tire-bouchons comme effet visuel, et cela m'a attir&#233;, pour m'amuser. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et Duchamp parle de son mariage : &lt;i&gt;&#171; Ce mariage a &#233;t&#233; &#224; moiti&#233; fait par Francis Picabia qui connaissait la famille. On s'est mari&#233; comme on se marie g&#233;n&#233;ralement mais cela n'a pas coll&#233; : j'&#233;tais vraiment beaucoup plus c&#233;libataire que je ne le pensais. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui Marcel Duchamp je danse avec toi. Marcel Duchamp n'aimait pas danser, moi non plus, Marcel Duchamp ne se baignait jamais, moi non plus, Marcel Duchamp a r&#233;volutionn&#233; l'art mais dans l'impasse qu'il nous dessine lui non plus n'avait pas de place, ou bien la perdit de fait, de 1926 &#224; 1949. En 1927, &#224; quoi travaille Marcel Duchamp : rien qu'&#224; son mariage. Consid&#233;rons ses derni&#232;res &#339;uvres : des morceaux de sucre en marbre, qu'il fallut d&#233;couper, la beaut&#233; nue d'un fin thermom&#232;tre &#224; mercure, un os de seiche comme on en met pour les canaris, le tout dans une cage peinte en blanc et l'inscription &lt;i&gt;why not sneeze&lt;/i&gt; pourquoi ne pas &#233;ternuer, et sa veuve joyeuse &lt;i&gt;fresh widow&lt;/i&gt; qui est aussi une fen&#234;tre fran&#231;aise &lt;i&gt;french window&lt;/i&gt; command&#233;e pour de vrai &#224; un menuisier de New York et b&#226;tie de vitres de cuir noir &#224; cirer chaque jour comme on le fait des chaussures (Marcel Duchamp ne cirait jamais ses chaussures lui-m&#234;me et m&#234;me dans la d&#232;che le faisait faire dans la rue) pour en assurer le brillant : il n'y a pas de rupture d'ordre r&#233;el entre les &#339;uvres r&#233;centes de Marcel Duchamp et le mariage qui est son &#339;uvre sept ans, chiffre &#233;minemment symbolique pour Duchamp qui pratiquait la symbolique des chiffres, sept ans pr&#233;cis&#233;ment avant sa &#244; combien c&#233;l&#232;bre &lt;i&gt;Mari&#233;e mis &#224; nu par ses c&#233;libataires&lt;/i&gt; virgule m&#234;me, affirmons ici, le temps de cette conf&#233;rence, le mariage de Marcel Duchamp comme &#339;uvre o&#249; il s'inscrit lui-m&#234;me, et construite dans tous ses d&#233;tails.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et construite dans tous ses d&#233;tails, la preuve lorsque justement tel d&#233;tail lui &#233;chappe : on n'a pas de sou, donc Lydie emm&#233;nage rue Larrey. WC &#224; la turque sur le palier, voil&#224; pour la jeune mari&#233;e. Un tub pour baignoire, que Duchamp sur&#233;l&#232;ve sur une estrade parce que l'&#233;coulement se fait directement sur le toit, chauffage par un unique po&#234;le en fonte, un po&#234;le Godin, verri&#232;re souill&#233;e. Lorsque Duchamp a rendez-vous, il cache Lydie derri&#232;re une porte bricol&#233;e, on la met au lit et qu'elle ne fasse plus de bruit. Et lorsqu'il r&#233;fl&#233;chit, qu'on est &#224; deux dans la pi&#232;ce, il se met devant la fen&#234;tre et fume sa pipe. Pas longtemps les premiers jours, beaucoup de temps les jours suivants. Tableau. Ready made : &lt;i&gt;le c&#233;libataire mis &#224; nu par sa mari&#233;e virgule m&#234;me&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Heurt et impasse donc avant m&#234;me le mariage. Est-ce que Picabia lui avait conseill&#233; la patience, fait miroiter un peu plus de bourgeoisie, apr&#232;s ce premier temps d'essai via pension trimestrielle, et Sarazin-Levassor un peu d&#233;gag&#233; de sa cantatrice ? Ou bien m&#234;me un testament favorable, avec l'immeuble construit neuf, et que les beau-p&#232;re ne sont pas &#233;ternels ? Lydie pour ranger son linge fait transporter rue Larrey une armoire, une table de bois blanc, une malle et trois valises, Duchamp a un haut-le-c&#339;ur : il voulait la mari&#233;e nue ? Mais Lydie, qui aime les livres et la reliure, en garde quelques outils dans une bo&#238;te en laque de Chine dont elle cite pr&#233;cis&#233;ment les dimensions : 30 centim&#232;tres de long, 20 centim&#232;tres de large, 10 centim&#232;tres d'&#233;paisseur, elle appelle cela &lt;i&gt;&#171; un petit cabinet chinois &#187;&lt;/i&gt;. Elle raconte : &lt;i&gt;&#171; Je vis le beau visage que j'avais toujours connu aimable et souriant se refermer, se durcir : &#8211; Cela, au moins, aurait pu m'&#234;tre &#233;pargn&#233;. &#187;&lt;/i&gt; Duchamp a craqu&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lui, il a la totalit&#233; ses possessions dans une vieille malle, qui tient sous la table. Pour la premi&#232;re fois, il lui montre des photographies de ses toiles vendues aux Etats-Unis. Lydie : &lt;i&gt;&#171; J'esp&#233;rais qu'il m'expliquerait, car franchement je ne comprenais pas grand-chose &#224; ce que je voyais. &#187;&lt;/i&gt; Et conclusion : &lt;i&gt;&#171; Pourquoi il avait renonc&#233; &#224; la peinture ? Cet abandon ne me choquait pas tellement. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On se retrouve tous les soirs, on ne vit pas encore ensemble. On se retrouve au Flore ou aux Deux-Magots, et on monte &#224; pied &#224; Montparnasse. La Coupole n'existe pas encore, on va &#224; la Rotonde. On retrouve Man Ray. Lydie n'aime pas Man Ray : elle le trouve collant et sournois. La partie d'&#233;checs quotidienne de Man Ray et Duchamp dure deux heures, les femmes attendent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est Man Ray qui filme le mariage : preuve encore qu'il s'agit d'une &#339;uvre de Duchamp comme son film de l'ann&#233;e pr&#233;c&#233;dente, &lt;i&gt;Anemic Cinema&lt;/i&gt;. C&#233;r&#233;monie civile &#224; la mairie du 16&#232;me suivie de r&#233;ception dans les salons de l'Automobile Club place de la Concorde, oblig&#233; pour une h&#233;riti&#232;re Levassor : &lt;i&gt;&#171; J'avais une robe toute simple en cr&#234;pe de Chine bleu marine, rehauss&#233;e de garnitures de cr&#234;pe georgette blanc et, bien s&#251;r, le traditionnel piquet d'&#339;illets blancs. &#187;&lt;/i&gt; C&#233;r&#233;monie religieuse le lendemain : le p&#232;re a retrouv&#233; toute une collection d'anciens hauts-de-forme : &lt;i&gt;&#171; Cet article, indispensable avec la jaquette, &#233;tait devenu parfaitement d&#233;mod&#233; et inutilisable, personne n'en poss&#233;dait plus et chacun rechignait &#224; cet achat cher et inutile. Par un hasard bienheureux, mon p&#232;re en poss&#233;dait un certain nombre rel&#233;gu&#233;s dans un d&#233;barras et datant du temps o&#249; on les portait couramment. Selon les ann&#233;es, la forme variait en taille et en hauteur : tuyau de po&#234;le, Cronstadt, Bolivar. On ne sut jamais comment ils avaient surnag&#233; mais ils &#233;taient l&#224;, bien utiles. Ces chapeaux n'avaient pas le coiffant des t&#234;tes qui allaient les porter, mais apr&#232;s tout, les hommes ne portant pas de chapeaux &#224; l'&#233;glise, ils pouvaient s'abstenir de les mettre sur leurs t&#234;tes. &#187;&lt;/i&gt; Un sermon rapide, un solo de violon, une pri&#232;re chant&#233;e, et grand succ&#232;s public.Lydie Sarazin-Levassor, je cite : &lt;i&gt;&#171; On dit que tout Montparnasse s'&#233;tait d&#233;plac&#233;, voir Picabia en t&#233;moin d'un mariage religieux et, de plus, ce mariage &#233;tant celui de Marcel Duchamp, cela valait le coup. On s'attendait et on esp&#233;rait quelque excentricit&#233; de Marcel mais, justement, l'excentricit&#233; &#233;tait de se marier tr&#232;s classiquement, de la mani&#232;re la plus bourgeoise : Montparnasse n'en revenait pas. &#187; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est plus confus ensuite : on a command&#233; deux buffets, un buffet l&#233;ger pour beaucoup d'invit&#233;s, et un buffet plus consistant pour une trentaine d'invit&#233;s, mais le traiteur confond les horaires, et les invit&#233;s de passage mangent tout. On attend la musique, mais c'est le lendemain, &#224; l'heure dite, que les musiciens arrivent chez les Sarazin-Levassor : on leur avait donn&#233; une mauvaise date.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et pourquoi cela ne marcherait-il pas ? On s'organise rue Larrey, c'est le printemps. On sort le soir d&#238;ner de grenouilles aux Buttes-Chaumont, de pieds de moutons &#224; la gare d'Austerlitz, d'entrec&#244;tes &#224; la Villette, de rognons grill&#233;s et d'eau-de-vie de framboise &#224; la porte d'Orl&#233;ans, ou bien d'un couscous &#224; la Mosqu&#233;e toute proche. &lt;i&gt;&#171; Il va sans dire que le plaisir et la facilit&#233; de ce mode de vie m'&#233;taient tr&#232;s agr&#233;ables, bien que disproportionn&#233;s par rapport &#224; nos possibilit&#233;s financi&#232;res. &#187;&lt;/i&gt; Qu'importe, on a la premi&#232;re rente trimestrielle : elle sera &#233;puis&#233;e en six semaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De ce bonheur auquel Duchamp condescend puisque mari&#233; il est, de la tribu Levassor d&#233;sormais il participe, il y a ce r&#233;cit &#233;tonnant, ce signe dans le ciel : le 21 mai 1927, &#224; dix heures du soir, tout Paris retentit d'une clameur : Lindbergh, parti d'Am&#233;rique, survole la ville et atterrit au Bourget. Et Duchamp comme les autres est &#224; la fen&#234;tre, on se tasse &#224; quatre ou six dans la 5CV tr&#232;fle, on veut suivre l'avion, mais les embouteillages sont tels, et la ville en tel d&#233;sordre, avec les klaxons et les lampions, qu'on est bloqu&#233; &#224; Maubert. Qu'en pense Duchamp, sinon que c'est son moteur avec les spirales cin&#233;tiques, une de ses machines impossibles, qui transcende ce soir-l&#224; le r&#233;el et pas moyen d'y coller une moustache ? Son commentaire : &lt;i&gt;&#171; Si nous &#233;tions &#224; New York, dit-il, il y aurait en plus la neige des papiers d&#233;chir&#233;s des annuaires de t&#233;l&#233;phone. &#187;&lt;/i&gt; Souvenir peut-&#234;tre, mais la figure est belle, qui met Lindbergh et toute la f&#234;te d'une ville dans la coupole d'une petite bo&#238;te &#224; neige. Et aujourd'hui ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais quelles semaines. On s'aime bien s&#251;r. Marcel est enti&#232;rement &#233;pil&#233;, &#231;a amuse Lydie. Il la fait proc&#233;der elle aussi &#224; une &#233;pilation totale, au point, dit-elle, qu'elle en garde l'odeur de soufre au moins quarante-huit heures. Duchamp ne lui parle pas, sinon elle nous le redirait, de ce qui en 1920 fut son premier film, d&#233;j&#224; en duo avec Man Ray : le rasage pubien film&#233; de la baronne Elsa von Fretyag-Loringhoven, c&#233;l&#232;bre pour &#234;tre l'incarnation de Dada &#224; New York, en particulier pour ses chapeaux d'o&#249; pendent carottes et betteraves. Le film, que Duchamp et Man Ray projetaient de nommer &lt;i&gt;Obscenema&lt;/i&gt; est d&#233;truit par une fausse man&#339;uvre lors du d&#233;veloppement. Se croisent encore une fois, au plus intime, ce que Duchamp revendique comme &#339;uvre et la mari&#233;e telle que son c&#233;libataire la met &#224; nu. &lt;i&gt;&#171; Ce fut une s&#233;ance m&#233;morable &#187;&lt;/i&gt;, dit Lydie, Duchamp n'a pas os&#233; demander &#224; Man Ray de venir filmer. &lt;i&gt;&#171; J'&#233;tais trop jeune mari&#233;e, du Lydie Sarazin-Levassor : pornographie, &#233;rotisme, obsc&#233;nit&#233;, tout cela n'&#233;tait point de mon domaine et me paraissait lourd et vulgaire. &#187;&lt;/i&gt; Mais Duchamp, il en pense quoi ? Lorsqu'on descendra &#224; Mougins pr&#232;s de Cannes, rejoindre les Picabia au d&#233;but de l'&#233;t&#233;, et qu'il faudra trouver une chambre d'h&#244;tel &#224; Orange o&#249; toutes les chambres sont prises parce qu'il y a op&#233;ra dans les ruines, voil&#224; ce que dit Lydie de leur vie intime, et c'est encore portrait au vif de l'artiste &#224; quarante ans, quand le propri&#233;taire leur propose une salle o&#249; ont &#233;t&#233; install&#233;s &#224; la va vite trois lits de deux personnes, sans lavabo ni cuvette : &lt;i&gt;&#171; Je protestais et Marcel surench&#233;rit, sachant bien que je ne serais pas dispos&#233;e &#224; avoir des t&#233;moins &#224; nos d&#233;bats amoureux, ni &#224; nous en passer. &#187;&lt;/i&gt; Alors Duchamp loue les trois lits, tant pis pour la rente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et ce voyage de trois jours pour descendre de Paris &#224; Cannes dans la 5CV tr&#232;fle jaune et noir nous vaut aussi la lecture ensemble, un soir dans l'h&#244;tel &#224; Valence, du catalogue de la Manufacture d'armes de Saint-&#201;tienne, o&#249; Duchamp repara&#238;t dans sa stature : lui et sa s&#339;ur Suzanne avaient feuillet&#233; ce catalogue toute leur enfance : cannes &#224; p&#234;ches, hame&#231;ons, mouches, fusils, carabines, cartouches si joliment colori&#233;es, bicyclettes, selles et harnais, casseroles, marmites, et m&#234;me casque colonial.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'aime, dans le r&#233;cit de Lydie Sarazin-Levassor, sa rencontre avec Robert Desnos, c'est &#224; la Closerie des Lilas :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; J'avais beaucoup de sympathie pour ce jeune po&#232;te aux yeux &#233;tranges, dont le regard toujours trouble m'impressionnait. Je ne savais si c'&#233;tait la drogue ou l'alcool, mais il y avait quelque chose d'insolite dans cet aspect qui ressemblait &#224; un d&#233;doublement. Jamais Marcel ne me renseigna positivement et je ne pus savoir si c'&#233;tait l&#224; son &#233;tat normal ou accidentel. Bien qu'envelopp&#233; d'une sorte de brouillard, Desnos par ses propos donnait une impression de droiture, de sinc&#233;rit&#233;, de virilit&#233; inattendue, contrastant avec cet aspect nuageux et flou. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il demande cependant &#224; Man Ray le portrait de Lydie. Le voici.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Je ne comprenais pas ce qu'il y avait de g&#233;nial en Man Ray, qui me paraissait un petit bonhomme assez plein de lui-m&#234;me, insidieux et utilitaire. Il avait offert &#224; Marcel de faire mon portrait et je m'&#233;tais rendue dans son atelier &#224; heure fix&#233;e, oubliant la recommandation de ne pas me maquiller. Man Rey fit une grimace peu polie, lorsqu'un visiteur s'annonce. Man Ray me fit monter dans la soupente, me demanda de me tenir bien tranquille, de ne faire aucun bruit et de rester bien cach&#233;e. Intrigu&#233;e, je parvins tout de m&#234;me &#224; voir quel &#233;tait ce visiteur importun et si important qu'il fallait se dissimuler : je reconnus facilement Charles de Noailles, que j'avais rencontr&#233; dans le monde et je connaissais sa femme, Marie-Laure. Sans &#234;tre vraiment en relations, nous avions &#233;chang&#233; quelques mots et je me vexais d'&#234;tre mise &#224; l'&#233;cart comme un mod&#232;le, une femme qu'on ne pr&#233;sente pas. Sans doute Man Ray avait-il esp&#233;r&#233; une vente ou une commande qui ne se fit pas, car il &#233;tait de fort mauvaise humeur lorsqu'il vint me chercher. Il manifesta son m&#233;contentement au sujet de mon maquillage, refusa de me procurer de quoi le faire dispara&#238;tre, et me photographia de mauvaise gr&#226;ce, sans m&#234;me me permettre de rectifier le col de ma guimpe qui appara&#238;t toute chiffonn&#233;e sur cette mauvaise photo que je d&#233;teste. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi encore pour ces repas chez Brancusi, qui cuisine lui-m&#234;me, &#224; la roumaine. On accepte Lydie sans vergogne : &lt;i&gt;&#171; Les intimes de Brancusi s'appelaient entre eux Maurice. N'&#233;tait pas Maurice n'importe qui et il fallait livrer le fond de soi-m&#234;me, un fond tr&#232;s pur, pour &#234;tre un Maurice. J'avais &#233;t&#233; tr&#232;s flatt&#233;e lorsque, apr&#232;s deux ou trois rencontres, Brancusi me qualifia de Maurice : &#8211; Tu es tr&#232;s bien, tout &#224; fait d&#233;sophistiqu&#233;e, solide et apte &#224; tout. C&#339;ur et intelligence, &#234;tre soi : pas plus, pas moins. Savoir chasser l'acquis, &#234;tre libre de sa pens&#233;e, ne jamais s'embrigader, toujours agir avec son instinct et non sa raison : voui voui, tu peux &#234;tre un vrai Maurice, et il me dit quelques mots chaleureux sur Maurice Marcel, son d&#233;sint&#233;ressement, sa solidit&#233; en affection et amiti&#233;, son g&#233;nie artistique et f&#233;licitait une fois de plus Maurice Lydie d'&#234;tre la compagne &#233;lue, choisie. &#187;&lt;/i&gt; Mais c'est chez lui aussi, d&#232;s cette fin juin 1927, la premi&#232;re rente du premier trimestre pas encore finie, que s'arr&#234;te et bascule le mariage : Catherine Dreier, que Marcel Duchamp appelle sa cliente, est revenue. C'est le seul nom que Lydie Sarazin-Levassor ne peut prononcer sans aigreur. Catherine Dreier, membre de la Soci&#233;t&#233; Anonyme cr&#233;&#233;e par Duchamp et Man Ray, n'est pas la ma&#238;tresse &#224; laquelle reviendra ensuite Duchamp, elle est seulement une collectionneuse, une commanditaire, et celle qui lui a offert sa premi&#232;re cam&#233;ra quand il lui a vendu son ultime toile, la &lt;i&gt;Tu m'&lt;/i&gt; qui ne veut pas forc&#233;ment dire tu m'emmerdes (commentaire Duchamp : &#171; Vous y mettez ce que vous voulez &#187; mais c'est la seule fois que dans tout son r&#233;cit Lydie laissera part &#224; une jalousie physique : &lt;i&gt;&#171; La possibilit&#233; d'une liaison entre Miss Dreier et Marcel ? J'en riais. Elle paraissait de plus de dix ans l'a&#238;n&#233;e de ma m&#232;re. Pour moi, cette personne &#233;tait presque de la cat&#233;gorie des grands-m&#232;res, en tout cas, des vieilles dames. Et mon fringant &#233;poux aurait un lien physique avec une telle antiquit&#233; ? S'envoyer une vieille dame, cela me paraissait monstrueux et je ne pouvais imaginer qu'une douzaine d'ann&#233;es auparavant, Marcel vingt-neuf ans et elle une bonne quarantaine, elle ait pu avoir assez de charme, de gr&#226;ce, pour s&#233;duire mon beau Marcel. Et puis les gens pauvres qui avaient une aventure avec des vieilles dames riches, cela portait un nom, un vilain nom. &#187;&lt;/i&gt; Exceptionnel d&#233;ball&#233; chez Lydie Sarazin-Levassor : quoi en penser sinon que Catherine Dreier, la cliente, faisait paravent commode &#224; Mary Reynolds, l'amante d'avant, l'amante d'apr&#232;s, qui est une proche de Catherine Dreier et dont Lydie n'entendra jamais parler ? Apr&#232;s ce d&#238;ner chez Brancusi avec les clientes, Duchamp passe toutes ses journ&#233;es avec les Am&#233;ricaines, sur l'argent de la rente Sarazin-Levassor : c'est que pour ses clientes, il est le peintre, l'avant-garde m&#234;me, l'incarnation de tout scandale, en tout cas c'est pour &#231;a qu'&#224; New York on le paye.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fin de tout cela est rigide et froide, nous renseigne peu sur le Duchamp qui nous importe. Aussi bien, lisez le beau r&#233;cit de Lydie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a cet &#233;t&#233; &#224; Mougins, o&#249; on vit chez les Picabia, on y est rejoint par les Brancusi, et Duchamp invente avec Brancusi, &#224; partir d'un tournebroche bricol&#233;, ce qui serait le premier barbecue, le mot n'existant pas encore. Puis par Man Ray et sa Kiki de Montparnasse : dr&#244;le de c&#244;te d'Azur, on va &#224; la plage priv&#233;e (photographie de Marcel Duchamp enti&#232;rement habill&#233; sous canotier, quand sa s&#339;ur, son beau-fr&#232;re, Picabia madame et l'enfant sont en tenue de bain) et Man Ray qui pr&#233;tend se baigner &#224; Cannes sans payer, n'a pas compris que tous les &#233;gouts de la ville passent &#224; la mer, il avale un &#233;tron et cela fait bien rire tout le monde, malgr&#233; le d&#233;but de typho&#239;de. Duchamp passe ses journ&#233;es &#224; Nice aux &#233;checs, Lydie est seule et s'ennuie : c'est surtout qu'elle a compris. Elle regarde Picabia peindre, assis au ras du sol, bougeant sans arr&#234;t les jambes et pr&#233;parant ses couleurs (tr&#232;s peu, parce qu'il utilise les tubes bruts) &#224; m&#234;me le plancher, et commence sa journ&#233;e, comme faisait aussi Paul Klee, par une esquisse librement venue des r&#234;ves de la nuit, d'une fiction ou du ciel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis Duchamp s'en va seul &#224; Chamonix : au bout de trois ans, un rendez-vous essentiel : s'imposer pour la premi&#232;re fois aux &#233;checs. Lydie le rejoint &#224; la fin du tournoi. Elle voyage trois jours seule, passant les cols de la route Napol&#233;on d&#233;serte. De belles et rares sc&#232;nes, si loin des voitures de Proust ou de celles de C&#233;line, plus proches des pages les plus &#233;tranges de Giraudoux, qui met toujours aussi ses romans en voiture (et j'esp&#232;re que vous les lisez, les romans de Giraudoux, ils renseignent aussi sur Duchamp et le grand inconscient d'un &#226;ge qui doit rompre). Lydie Sarazin-Levassor alors est simplement et humblement &#233;crivain :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Quelque part sur la route, sur un terrible pont, une sorte de passerelle suspendue au-dessus d'un profond pr&#233;cipice. Je fus prise de vertige. J'avan&#231;ai &#224; dix &#224; l'heure de quelques m&#232;tres, la t&#234;te me tourna, je n'eus que le temps de faire marche arri&#232;re. Su le sol ferme, j'esp&#233;rais que cela passerait. Je me raisonnai, j'essayai &#224; nouveau. Rien &#224; faire, mon regard &#233;tait attir&#233; par le vide, j'&#233;tais &#233;tourdie et dus encore une fois retourner en arri&#232;re. Le temps passait, j'&#233;tais l&#224;, clou&#233;e. Le ciel se couvrait,un orage mena&#231;ait et l'angoisse me gagnait. C'est idiot, me disais-je. J'essayais de traverser &#224; pied. Impossible. Tout dansait devant mes yeux. Je ne sais combien de temps s'&#233;coula lorsqu'un camion bruyant et de vigoureux coups de klaxon me tirent de ma prostration. Je descendis de voiture, expliquai mon vertige au chauffeur qui se mit &#224; rire. &#8212; Si ce n'est que cela, ma petite dame, mon compagnon va vous passer la voiture. Le compagnon s'approcha, bien aimable. Il avait chaud, le compagnon. Tr&#232;s chaud. Une forte odeur de sueur ammoniaqu&#233;e me saisit aux narines et op&#233;ra le m&#234;me effet que les quelques gouttes d'ammoniaque que l'on donne aux ivrognes pour retrouver leurs esprits. Le vertige s'&#233;vanouit et j'assurai mon camionneur que s'il voulait bien passer tr&#232;s lentement, je le suivait facilement en fixant mon regard sur les roues.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On est en France, en 1927, et une jeune fille de vingt-trois ans seule sur la route. Elle vomit et tremble, et quand elle arrive &#224; Chamonix, Duchamp l'informe qu'il lui a r&#233;serv&#233; une chambre d'h&#244;tel seule, parce que le tournoi n'est pas fini.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Retour. &lt;i&gt;&#171; Route &#233;troite, pente importante, tournant en &#233;pingle &#224; cheveux n&#233;cessitant fr&#233;quemment une marche arri&#232;re sur le vide du pr&#233;cipice. La petite 5CV s'essoufflait, l'eau bouillait, il fallait s'arr&#234;ter, laisser refroidir, attendre qu'un petit berger arrive avec un arrosoir d'eau, qu'il vendait au prix d'un tonneau de champagne. Je crois que Marcel avait autant le vertige que moi, car il &#233;tait tout p&#226;le. &#187; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et il n'a &#233;t&#233; que sixi&#232;me au tournoi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; A cette &#233;poque, dit Lydie Sarazin-Levassor, on lisait encore beaucoup : les gens n'&#233;taient pas absorb&#233;s par la radio et la t&#233;l&#233;vision. &#187;&lt;/i&gt; Elle propose &#224; son p&#232;re de lui acheter une petite librairie, o&#249; elle serait log&#233;e &#224; l'&#233;tage. Mais cela aussi c'est trop cher, le p&#232;re a ses propres d&#233;penses, et sa cantatrice. Rue Larrey, on se tourne le dos. Duchamp a une chambre d'h&#244;tel, o&#249; il part &lt;i&gt;&#171; travailler &#187;&lt;/i&gt; : &#224; quel travail ? On n'a pas d'argent, on doit rogner sur tout. Duchamp trouve pour Lydie un deux pi&#232;ces, au-dessus d'un garage, une rue d&#233;serte le soir, avec des terrains vagues : rue Boussingault, pr&#232;s du parc Montsouris, vers Glaci&#232;re. Sixi&#232;me &#233;tage sans ascenseur, un papier peint d&#233;labr&#233; et tr&#232;s sombre qu'on recouvrira de buvard rose. Un transporteur prend rue Larrey les affaires de Lydie, Duchamp pose des &#233;tag&#232;res. Ce premier soir, rien n'est install&#233;, Lydie revient naturellement rue Larrey : toutes ses traces ont &#233;t&#233; enlev&#233;es, l'atelier est rang&#233;, nettoy&#233;, elle comprend que Duchamp comptait y passer sa premi&#232;re nuit seul : &lt;i&gt;&#171; Tu es install&#233;e, tu n'as plus besoin de moi. &#187; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est lui qui trouve un avou&#233;, prend le rendez-vous chez le juge. Il faut attendre dans un couloir parmi tous les autres couples en instance de divorce. &#171; Regarde ce que j'ai trouv&#233; sur les quais, en attendant l'heure de la convocation &#187;, dit Duchamp. C'est un recueil qui s'intitule Les 100 meilleurs devinettes pour petits et grands, qui inclut quelle diff&#233;rence y a-t-il entre un kilo de plumes et un kilo de plomb ou quelle est la couleur du cheval blanc d'Henri IV et il lui lit &#231;a &#224; voix haute, en riant. Elle dit : &#171; On aurait qu'il r&#233;alisait ce que le sacrifice avait pu me co&#251;ter et d&#233;sirait m'entourer de sa sollicitude. Je sentais bien que je le perdais &#224; jamais, je n'&#233;tais plus du tout celle qui raisonne, qui essaie de comprendre les causes de son &#233;loignement, j'&#233;tais de nouveau l'amoureuse qui guette et esp&#232;re un geste affectueux, je l'&#233;coutais, je r&#233;pondais, mais une boule me serrait la gorge : je me sentais frustr&#233;e de mon d&#251;. &#187; Il n'y aura plus qu'une autre rencontre, &#224; Hy&#232;res, o&#249; elle est chez une amie, et lui dispute &#224; Antibes un tournoi d'&#233;checs : au matin, il vient frapper &#224; sa porte, elle croit qu'ils vont enfin parler, s'expliquer, qu'elle va comprendre. Non, il a faim, peut-elle lui pr&#233;parer deux &#339;ufs sur le plat ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Maintenant que tu as un chez toi, tu es libre, avait dit Duchamp &#224; l'&#233;pouse : surtout, ne te crois pas oblig&#233;e &#224; la fid&#233;lit&#233; conjugale, rien n'est plus ridicule. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas ce que Lydie souhaite entendre : &lt;i&gt;&#171; La gentillesse avec laquelle Marcel me faisait cette monstrueuse proposition, &#224; moi sa femme, amoureuse de lui, ne me la fit pas prendre au s&#233;rieux. M&#234;me, je ris de bon c&#339;ur : &#8211; Rassure-toi, tu es celui que j'aime et moi, je ne pourrais jamais me donner qu'avec un sentiment &#224; la cl&#233;. &#8211; Dommage, quelques exp&#233;riences te feraient du bien. &#187; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peu de fa&#231;on d'en finir plus radicalement avec un raid &#233;conomique manqu&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Marcel Duchamp vendra en 1927 une seule &#339;uvre : &lt;i&gt;La porte de la rue Larrey&lt;/i&gt;, ce paravent bois double face qui permettait de s&#233;parer la salle de bain et le lit de l'atelier, en isolant la mari&#233;e : elle lui est redevenue inutile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Commentaire au culot du tr&#232;s riche Marcel Duchamp en 1966 : &lt;i&gt;&#171; elle ne demandait pas de pension alimentaire, cela s'est donc pass&#233; aussi simplement que possible &#187;&lt;/i&gt;. Et pas question d'un pourcentage de droits d'auteur sur &lt;i&gt;La mari&#233;e mise &#224; nu par ses c&#233;libataires, m&#234;me&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Commentaire de Lydie Sarazin-Levassor : &lt;i&gt;&#171; Rosse est la vie &#187;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Gaston Chaissac | hommage au vice-pr&#233;sident du club des &#233;chapp&#233;s de la vie moderne</title>
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		<dc:date>2020-09-18T17:27:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Vend&#233;e &amp; grand Ouest</dc:subject>
		<dc:subject>Gaston Chaissac</dc:subject>
		<dc:subject>artistes, peintres, plasticiens</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;dans la collection &#171; Recherches &amp; cr&#233;ation &#187; de Tiers Livre, un volume d'hommage &#224; Gaston Chaissac&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique66" rel="directory"&gt;arts&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot144" rel="tag"&gt;Vend&#233;e &amp; grand Ouest&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot190" rel="tag"&gt;Gaston Chaissac&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot278" rel="tag"&gt;artistes, peintres, plasticiens&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton706.jpg?1352732232' class='spip_logo spip_logo_right spip_logo_survol' width='114' height='150' alt=&#034;&#034; data-src-hover=&#034;IMG/logo/artoff706.jpg?1352731900&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;https://www.librairie-tiers-livre.store/collection-tract/gaston-chaissac-peintre-amp-crivain&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Gaston Chaissac, peintre &amp; &#233;crivain&lt;/a&gt;, se procurer le livre, le glisser dans votre sac, en faire un tapi de souris ou l'offrir...
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Les citations de Gaston Chaissac en exergue ci-dessous sont prises de lettres &#224; Louis Battiot, l'abb&#233; Coutant, Daily-Bul, Jean Dubuffet, l'Echo de l'Oie, Otto Freundlich, Emile Gu&#233;riteau, Jacques Kober, Jeanne Kosnick-Kloss, Elie Mangaud, mademoiselle Mousset et Michel Ragon, des 21 classeurs dans le grenier, mus&#233;e Sainte-Croix aux Sables d'Olonne, pour lequel ce texte a &#233;t&#233; &#233;crit en 1993. Merci &#224; Didier et B&#233;n&#233;dicte Ottinger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plusieurs de ces ensembles de lettres ont &#233;t&#233; publi&#233;s depuis lors, ce n'&#233;tait pas le cas &#224; l'&#233;poque &#8212; m&#234;me si nous attendons toujours l'&#233;v&#233;nement consid&#233;rable que serait une correspondance compl&#232;te de Chaissac.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A voir aussi sur le Net : &lt;a href=&#034;http://www.artbrut.ch/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;mus&#233;e d'art brut de Lausanne&lt;/a&gt; _ &lt;a href=&#034;http://www.lessablesdolonne.fr/fr/rubrique-principale/menu-principal/vivre-aux-sables/musee-de-l-abbaye-sainte-croix/index.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;mus&#233;e Sainte-Croix des Sables d'Olonne&lt;/a&gt; _ dossier &lt;a href=&#034;http://www.lemondedesarts.com/Dossierchaissac.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;le monde des arts&lt;/a&gt; _ &lt;a href=&#034;http://www.museedelaposte.fr/Expositions/Gaston_Chaissac__homme_de_lettres/index.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;mus&#233;e de la Poste&lt;/a&gt; _ Chaissac ) &lt;a href=&#034;http://www.chaissac.sainteflorence.com/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Sainte-Florence de l'Oye&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Gaston Chaissac, vice-pr&#233;sident du club des &#233;chapp&#233;s de la vie moderne&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;1 - Vivre&lt;/strong&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Je resterai sans doute pour beaucoup une &#233;nigme. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt; Et de telle pr&#233;cision dans la beaut&#233; humaine qu'&#224; d&#233;cider d'exhiber le Gaston Chaissac qu'on se fabrique en soi-m&#234;me pour s'aider &#224; marcher dans le monde terne on tombe aussit&#244;t sous le coup de la distance : il valait cent, mille fois mieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les gens normaux n'ont jamais rien fait d'extraordinaire. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
L'envie d'une d&#233;n&#233;gation rassurante, on se serait nous comport&#233;s plus poliment. Mais pas si s&#251;rs, &#224; l'humilit&#233; qu'on a d'une certitude : c'est son d&#233;r&#232;glement propre qui nous apprend, autant que les taches de couleur et le rire de ses bonshommes, &#224; percevoir cette part r&#233;alis&#233;e d'extraordinaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ce matin au petit jour sur la route nationale entre la forge Villeneuve et l'ancienne gare, des cyclistes genre ouvrier des grands chantiers ont eu en me voyant des exclamations discourtoises pour m&#233;zigues. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Pour la contradiction de n'&#234;tre pas &#224; part, justement, peintre descendu au village mais homme de village et chez nous en sa terre. Sa plus grande force c'est d'avoir su n'en pas s'arracher (facilit&#233; de s'en aller dans la figure sociale du peintre et ses jeux) mais de hisser &#224; bout de bras notre monde h&#233;rit&#233;, qui aujourd'hui a cess&#233; sans m&#233;moire. L'insupportable pour eux &#233;tait en cela.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C'est malheureux d'&#234;tre pr&#233;sent&#233; comme une b&#234;te curieuse, un ph&#233;nom&#232;ne de foire. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Alors un chemin de solitude, qui l'excluait depuis ses deux bords. Et nous force nous-m&#234;mes d'emprunter un passage ou l'autre pour le rejoindre : b&#234;te curieuse encore et ph&#233;nom&#232;ne d'avoir tenu en passerelle si fragile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Et si les &#226;mes &#233;taient visibles avec nos yeux de chair nous en verrions de toutes noires, des r&#233;giments, et laides &#224; faire peur. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Que c'est cette dimension humaine de Chaissac qui impressionne et fait litt&#233;ralement du bien &#224; le lire : raret&#233; de ceux qui per&#231;oivent la machine humaine dans sa qualit&#233; morale en restant dans leurs yeux de chair. Le petit monde appara&#238;t alors plus nu et encore plus noir, mais on voit l'homme en travers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Je suis un peu d&#233;senrient&#233; et comme l'&#226;me en peine. Pourtant la place de l'&#233;glise m'est quelque chose d'infiniment familier d'avance. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Reconnaissants qu'on est &#224; ceux-l&#224; qui se portent en avant et nous laissent croire qu'ils nous y tra&#238;nent. Mais ils ne jouent pas, et c'est en soi-m&#234;me pareil travail. Pas de retrait ni fuite, mais exposition au plus proche et au plus charg&#233; : la place de l'&#233;glise &#224; Vix, et ce que nous, de ce pays, savons y &#234;tre sous le sol, de morts et de fixit&#233;, de passages refaits et de tension sous le grand ciel. Nous-m&#234;mes avons march&#233; sur cette place d'&#233;glise reconnue d'avance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Et l'isolement me fait voir ainsi pour m'en sauver. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Nous projetant nous-m&#234;mes dans l'isolement n&#233;cessaire &#224; voir et se penser, dont on ne d&#233;cide pas soi-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mon p&#232;re, ma m&#232;re, pauvre victime de l'&#233;goisme, de la cupidit&#233; des hommes, ce sont eux qui parle en moi. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Que ses lettres, parce qu'elles sont d'un grand bonhomme, sont pose au sens qu'en peinture un mod&#232;le monte sur un socle et prend posture. Mais Chaissac, grand bonhomme, dans l'exhibition ne triche pas. Il se fait porteur et c'est tout une &#233;norme couche de temps qui recouvre alors ses &#233;paules : le temps de ceux qui ne parlent pas, qui ne font pas trace. La posture humble de Chaissac attire &#224; lui une grande force qu'il nous est encore difficile de percevoir &#224; sa valeur : que l'acc&#232;s &#224; la parole ne le d&#233;tourne pas de son monde, mais qu'il reste l&#224; et nous le tend tout entier dans ses bras. Quand Chaissac redessine une fois de plus dans une lettre le trac&#233; de vie de son p&#232;re ou de sa m&#232;re, on voudrait une &#233;coute de concert, on re&#231;oit un don fait sur la paume tendue de la main.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cher ami, ma femme f&#251;t une pauvre gosse ; elle avait bien une pauvre poup&#233;e mais sa m&#232;re lui refusait le moins chiffon pour l'habiller. &#034;&#199;a servirait.&#034;&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;br&gt;
La pudeur pourtant de cet homme, vie construite on dirait pour rester l&#224;, homme parlant, dou&#233; d'image, et voir ce que devient parler et faire image quand c'est d'ici, de ce m&#234;me trac&#233; de la vie pauvre qui fut celle de son p&#232;re et sa m&#232;re, qu'on parle et qu'on peint. De celle qui ne se moqua pas, qu'il suivit dans ses postes d'institutrice la&#239;que, un t&#233;moignage rare, o&#249; frappe dans chaque lettre non pas un bonheur, mais une certitude pourtant du bon endroit, du h&#226;vre, dans le chemin banal d'homme la place trouv&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;De fa&#231;on d'&#233;viter qu'elle r&#226;le. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Parce que chez ce bonhomme c'est comme &#231;a qu'on dit l'amour, peut-&#234;tre le seul moyen pour que la parole aussi soit &#224; la hauteur de comment &#231;a compte.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;
&lt;strong&gt;2 - Peindre&lt;/strong&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J'esp&#233;rais pouvoir avant repiquer de la salade et faire une s&#233;rie de tableaux.&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;br&gt;
Et qu'il faut prendre au s&#233;rieux l'ordre des choses tel que le signifie Chaissac, homme de raison et de poids. Si repiquer de la salade est du m&#234;me ordre et passe avant l'affrontement m&#234;me d'une toile, c'est qu'un geste est l&#224; de la vie pr&#233;caire et du rapport pr&#233;serv&#233; &#224; une condition naturelle qui est l'affrontement primordial, que reprend le geste de peindre maintenu en-de&#231;a de sa division sociale. Et cela vaut encore, et annihile une approche de Chaissac qui pr&#233;tendrait soit liquider la peinture parce qu'elle est le fait d'un repiqueur de salade (l'art brut) soit liquider l'homme parce qu'il peignait hors de la figure sociale de la chose (le na&#239;f).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La vague de froid de ces temps derniers a fait bien du mal aux choux &#224; vaches qui nous entourent. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
La syst&#233;matique de telles phrases, comme si pour Chaissac il aurait &#233;t&#233; tellement plus facile de reconduire m&#234;me la plus minime fronti&#232;re, mais non : se forcer, chaque jour, par les lettres envoy&#233;es de l'autre bord (sont d&#233;lib&#233;r&#233;ment artistes, au contraire, les lettres envoy&#233;es aux amis locaux), &#224; dissoudre toute protection qui viendrait donner &#224; un quelconque des deux termes une autonomie m&#234;me pr&#233;caire, qui lui aurait &#233;t&#233; pourtant ou parfois si confortable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ce matin, j'ai simplement vu la camionnette des Boileau en stationnement devant la scierie Durand.&lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Que cette posture alors s'avoue : c'est un homme de vision qui parle, n'exhibe qu'une vision simple, mais telle que le monde nu l'impose et occulte peu &#224; peu la facult&#233; vitale de s'&#233;tonner, voire l'effroi. D'autres sur le grand march&#233; de la peinture ont mieux r&#233;ussi leur coup, qui ont adopt&#233; le m&#234;me principe de vision plate pour le quotidien de la vie am&#233;ricaine ou parisienne. La tr&#232;s grande hauteur de Chaissac est son principe d'immobilit&#233; devant ce qui nous est livr&#233;, m&#234;me grand comme un jardin &#224; Vix. S'il nous importe ici mieux que ceux de la vie parisienne, c'est pour nos morts. Les objets en rang sur la chemin&#233;e photographi&#233;e des Chaissac &#224; Vix sont ceux de mes grand-parents &#224; Damvix et la maison d&#233;sormais est vide, un rail de s&#233;curit&#233; isole la maison de la rivi&#232;re, la route est sur&#233;lev&#233;e et il n'y a plus, &#224; Damvix, que Mme Marie-Jeanne Tableau pour aller chaque matin au cimeti&#232;re et m'en rapporter parfois : &#034;Votre grand-p&#232;re m'a dit ce matin...&#034; Pour nous les voix se sont tues, avant que nous sachions. La voix de Chaissac nous importe parce que voici ce qu'elle a sauv&#233; de nos morts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le village ne sera jamais trop hauss&#233; &#224; la hauteur d'une institution. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Que personne ne prendra jamais Chaissac en d&#233;faut d'intelligence : la vision m&#234;me n'est pas r&#233;ception neutre, m&#234;me si elle oblige chaque fois de proc&#233;der au grand lavage en soi, mais repr&#233;sentation. Le plus simple est toujours construction sociale &#233;labor&#233;e, o&#249; chaque rouage prend valeur. Les visages des tableaux de Chaissac &#233;mergent de ces constructions bris&#233;es en nous disant le prix social d'un sourire reconquis le temps de l'&#233;change. Les villages ne sont plus (traversez donc Vix un apr&#232;s-midi de semaine) mais le principe d'institution convoqu&#233; d&#233;borde largement la contingence qui nous a lanc&#233;s sans pr&#233;paration dans le monde que lui avait choisi de refuser.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;
&lt;strong&gt;3 - &#233;crire&lt;/strong&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#201;crivain et chroniqueur avant tout et fid&#232;le &#224; ce que je vois de ma fen&#234;tre, ma vision se brouille. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
C'est cette revendication qu'il faut porter &#224; &#233;galit&#233; de charge, comme sur un tableau ces &#224;-plat o&#249; tout compte. Avant tout, porter parole et la porter dans ce face-&#224;-face le plus direct du monde, o&#249; la violence de l'exclusion sociale est prise en compte avec une conscience jamais en d&#233;faut : c'est de cette exclusion qu'on parle, et la plus profonde raison, jusqu'au profond du corps malade, qu'on a de rester ici en cet endroit, cette fen&#234;tre, se pr&#233;occuper de faire langage de sa vision, et toute une vie prend sens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Aussi inathendu qu'&#233;ph&#233;m&#232;re.&lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Magie, qui n'a rien d'un art brut de l'&#233;criture, qu'une lettre transf&#233;r&#233;e d'un mot sur un autre qui l'anticipe prouve un m&#234;me travail de la p&#226;te et du pigment. Ce ne sont pas des mots plaqu&#233;s &#224; la surface de ce qu'on voit. Chaissac &#233;crivain r&#233;ussit ce &#224; quoi il pr&#233;tendit, &#224; force de reconstruction interne de la vision par la langue qui la dit, langue parce que travaill&#233;e dans sa mati&#232;re m&#234;me, &#224; la lettre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A la sortie de l'&#233;cole les enfants ont longtemps stationn&#233; aux vitrines des boutiques car les &#233;talages de No&#235;l y sont. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Une capacit&#233; d'enfance, et de s'&#233;lever en soi jusqu'o&#249; la magie ancienne fonctionne encore, qui de nous, &#233;lev&#233;s &#224; Saint-Michel en l'Herm ou ailleurs tandis que Chaissac peignait encore ses g&#233;ants de muraille, serait capable de lire sans &#233;motion pareille phrase ? O&#249; tout tiendrait dans l'emploi du verbe &#234;tre. Enfance qui grimpe &#224; l'int&#233;rieur de nous et remet les choses en place : n'est pas dou&#233; qui veut pour ce plus haut exercice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J'ai fait un dr&#244;le de r&#234;ve dans lequel j'avan&#231;ais dans une rue bord&#233;e de boutiques arborant de belles enseignes pleines de promesses. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Alors l'expression du r&#234;ve n'est pas celle d'une d&#233;rive not&#233;e, mais du travail silencieux et terriblement arbitraire en nous de cette facult&#233; encore de voir, le temps propre d'&#233;nonciation des mots, leur ordre et leur mani&#232;re de glisser &#224; prendre comme apprentissage de ma&#238;trise, conqu&#234;te de son propre cr&#226;ne et d'avancer en soi jusqu'&#224; la peau du front : la fascination r&#233;currente de Chaissac pour les sorciers de Vend&#233;e comme perception de l'obscurit&#233; magnifique en soi, o&#249; na&#238;t l'image.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sur mon bord de route j'aurais la ressource d'expliquer en faisant sourire mes yeux du fin fond de leur cave que je suis en train de peindre mon r&#234;ve de la nuit derni&#232;re. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Et prolongement en ligne droite de cette capacit&#233; de r&#234;ve, qui par &#233;crire ou peindre se renverse &#224; nouveau en production d'image et restitution de l'homme sujet, mais sauve et la cave et la nuit. Puis ce mouvement de glisser par le seul mot de route, et toute une merveille de po&#232;me jet&#233; (mis &#224; la Poste) sans reste, ni certitude de trace. Et si c'&#233;tait l&#224; la plus belle phrase de fran&#231;ais &#233;crite pour toute une moiti&#233; de si&#232;cle ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mais le noir est quand m&#234;me une superbe couleur.&lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Seule certitude d'artisan dans un travail d'exigence, l'homme au bout. Qu'alors on peut tout dire, m&#234;me de la vie d'un p&#232;re et d'une m&#232;re, de sa vie propre et la maladie qui ronge, rien ne sera jamais mis&#233;rable.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;
&lt;strong&gt;4 - Croire&lt;/strong&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J'avais &#233;galement pris de la piperazine. Doit-on prendre de l'Yohimbine pour &#234;tre plus d&#233;vot ? &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Les quinze lettres &#224; l'abb&#233; Coutant sont des plus centrales et accomplies qu'il ait d&#233;croch&#233;es dans cette interp&#233;n&#233;tration au sang de la d&#233;rive en mots et de la frappe sur soi, renvoyant avec insistance au propre travail pictural : des ruines en plein champ &#231;a ne me fait pas &#231;a mais dans un parc trop bien bross&#233; &#231;a m'&#233;coeure, au hasard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Si notre religiosit&#233; est bien faites avec notre &#233;rotisme, on peut voir dans l'action anaphrodisiaque de l'alccol pris en abus, l'indiff&#233;rence religieuse de bien des praticants chez qui rien ne vibre plus. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
La &#034;conversion&#034; de Chaissac toute cette ann&#233;e 1950 n'est pas un accident de parcours. Plus profonde aussi qu'une incursion miroir chez le fr&#232;re ennemi. Le myst&#232;re et la force de Chaissac aussi dans ce mim&#233;tisme qui le saisit chaque fois selon son interlocuteur. Comme si l'interlocuteur chaque fois venait virtuellement occuper la place si singuli&#232;re de cet homme trop grand pour tenir dans sa carcasse, dont on le for&#231;ait &#224; contempler la vie par son petit coin, tenu ferme par la peau du cou, Chaissac alors dans un &#233;tonnement qui est ce par quoi il nous prend, et pas neutre dans cette r&#233;v&#233;lation soudain du proche. Ecrivant &#224; son abb&#233;, novice et loin (de plus, qui s'adresse &#224; lui pour des conseils de peinture), Chaissac ne pouvait consid&#233;rer son monde qu'en terme d'une religiosit&#233; d&#233;j&#224; pr&#233;sente d&#232;s lors qu'on regarde de la couleur et une forme, ou de l'humain et comment &#231;a marche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J'ai donn&#233; diff&#233;rentes versions de ma conversion et voici celle qui me semble bonne : On dit une &#226;me saine dans un corps sain et j'ai assaini mon corps en faisant une cure de raisins. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Comprendre que Chaissac est s&#233;rieux m&#234;me lorsque aussit&#244;t il pratique une nouvelle fois l'&#224;-plat de peinture sur la vision, mentale. Homme-yeux qui d&#233;cide d'aller &#224; la messe pour voir vie, village et les autres avec les yeux qu'il leur suppose. Tout ram&#232;ne &#224; une affaire de peinture et ce qu'elle exige d'un homme, jusque dans ce permanent renversement comique, comme obligatoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Je m&#232;ne une croisade pour la r&#233;surrection du druidisme et le retour des druides.&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;br&gt;
Conversion non feinte, si c'est &#224; partir d'elle que tout reprend place lentement pour oser lier au travail de peindre une pr&#233;hension de sa spiritualit&#233; d&#233;gag&#233;e en toute conscience de ses formes sociales : Dieu est pour moi un grand artiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Chaque fois qu'on m'insulte j'&#233;cris un article anti-cl&#233;rical. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
C'est le tarif. La conversion &#233;tait provisoire, son charme.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;
&lt;strong&gt;5 - Illusions&lt;/strong&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Savez vous que je suis accord&#233;oneux. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Un m&#234;me besoin de se jouer dans des identit&#233;s &#233;clat&#233;es toujours reparaissant mais comme lanc&#233;es dans le si&#232;cle, avec des noms (Gilles le fienteron, le strapasson, le barde de la Tanch&#232;re).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Je pense &#224; voyager &#224; l'&#233;tranger et cherche le moyen et la marine marchande &#224; laquelle je pourrais &#234;tre gar&#231;on de cuisine, plongeur ou bien encore m'occuper d'animaux transport&#233;s. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Et quel voyage se fit, de Sainte-Florence &#224; Vix. Seules les lettres s'en vont, projet&#233;es &#224; la pelle comme la plus s&#233;rieuse permanence, m&#234;me si destin&#233;es seulement &#224; mademoiselle Mousset directrice des Carri&#232;res &#224; Sainte-Florence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Je vous ai peut-&#234;tre dit que ces derni&#232;res ann&#233;es j'ai vraiment tent&#233; de me placer comme gar&#231;on d'&#233;curie. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Que ces identit&#233;s non plus ne sont pas du jeu, si elles sont le travail dur de se se hisser au premier point de vue sur vivre, dans la m&#233;moire qu'on a et le savoir du terrain solide et violent qu'impsoe le monde &#224; ceux-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le graffiti est d'un habillage difficile et on se cassera le nez dans l'art brut plus que partout ailleurs. J'ai peut-&#234;tre fait plus d'&#233;tudes dans mon genre qu'un prix de Rome.&lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Une telle phrase est &#224; embo&#238;ter exactement &#224; la pr&#233;c&#233;dente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A titre de p&#232;re de famille je serais reconnaissant &#224; celui d'entre vous qui publierait dans un style plus ch&#226;ti&#233; que je saurais le faire quelques lignes appropri&#233;es. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Et jeu redoublant celui des identit&#233;s qu'on r&#234;ve, celles qui s'embo&#238;tent en vous-m&#234;me en maintenant en vous leur &#233;clatement, aucune ne recouvrant totalement la machine interne et permettant enfin de s'y confiner en repos. La passion d'&#233;crire na&#238;trait des failles dans l'embo&#238;tement, avec une version pour chaque carte de la personne Chaissac : p&#232;re de famille (avec quel respect), il n'a pas &#224; sa disposition la plume qui s'y accorde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J'ai cr&#233;&#233; une petite revue : &#034;les cahiers de l'Hirsutisme&#034;.&lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Phrase qui tombe mieux sous la patte et explique l'importance que nous donnons aujourd'hui au travail d'&#233;crivain qu'il revndiquait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Je ne suis mont&#233; qu'une seule fois en bateau-mouche et j'ignore les voyages de long cours.&lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;Dit-il.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div align=&#034;center&#034;&gt;
&lt;strong&gt;6 - H&#233;las&lt;/strong&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;En jouant de l'harmonium l'id&#233;e m'est venue de dessiner un tableau avec mes deux mains &#224; la fois. J'ai l'impression que le cerveau ne se sert que d'une seule main.&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt; &lt;br&gt;
Et que le mot Passion trouve ce qui s'y associe de cheminement et de souffrance oblig&#233;e, de volont&#233; &#224; tenir. Un travail est l&#224; qui ne tient pas de la facilit&#233; ou de l'&#233;panchement. Tout Chaissac se r&#233;sumera peut-&#234;tre &#224; ces sourires qu'il fut sans doute le seul en cette moiti&#233; de si&#232;cle &#224; oser construire : le prix qu'on paye, pour peindre de l'autre c&#244;t&#233; de Bacon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Je n'ai jamais h&#233;las pu peindre qu'&#224; la sauvette. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
Peut-&#234;tre encore une phrase-cl&#233;, si on la saisit non pas comme option facile du jardinier qui s'amuse avec des pinceaux et veut &#233;poustoufler le gogo (avec quelle ma&#238;trise dans le r&#244;le), mais bien comme acceptation presque sereine de l'&#233;crasement de la peinture sous la t&#226;che d'homme, l&#224; o&#249; elle reste, au village, dans sa duret&#233; d'oirigine, qui donne force &#224; ce statut d'homme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#199;a chante toujours les poules apr&#232;s avoir pondu et sans s'occuper pour qui &#231;a vient de pondre. &lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;
C'est une d&#233;termination, comme l'&#233;nergie li&#233;e &#224; des mots comme airain, qui reste apr&#232;s n'importe quelle plong&#233;e longue dans les lettres de Chaissac, cette immense g&#233;n&#233;rosit&#233; de qui souffre. La peinture na&#238;t d'un affrontement qui le d&#233;borde, mais o&#249; il reste &#224; la place qu'il a choisie, h&#233;ritier et fid&#232;le.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les tableaux les plus beaux sont ceux que j'ai vu peints sur des man&#232;ges de tape-culs.&lt;/strong&gt;
&lt;br&gt;Voir Rimbaud...&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_503 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/CH2.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/CH2.jpg?1169317304' width='500' height='667' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>disparition de Monsu Desiderio</title>
		<link>https://tierslivre.net/spip/spip.php?article1237</link>
		<guid isPermaLink="true">https://tierslivre.net/spip/spip.php?article1237</guid>
		<dc:date>2019-10-26T08:55:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Monsu Desiderio</dc:subject>
		<dc:subject>artistes, peintres, plasticiens</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Internet n'assure pas encore la survie du patrimoine civilisationnel&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique66" rel="directory"&gt;arts&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot83" rel="tag"&gt;Monsu Desiderio&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot278" rel="tag"&gt;artistes, peintres, plasticiens&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton1237.jpg?1352732397' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='104' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tout est compliqu&#233;, avec Monsu Desiderio.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A commencer par le fait qu'on ne sait pas vraiment ce qui se passe, derri&#232;re le nom. On sait seulement qu'un jeune lorrain, Fran&#231;ois de Nom&#233;, n&#233; &#224; Metz en 1592 (cette ville o&#249; Rabelais en exil &#233;tait venu se faire m&#233;decin, en 1551, appelant parfois au secours et &lt;i&gt;buvant de l'eau claire, comme s&#231;avez qu'ai toujours faict&lt;/i&gt;), serait, vers ses 18 ou 20 ans, parti &#224; Naples pour peindre, ou apprendre &#224; peindre. De lui-m&#234;me, par passion d&#233;j&#224; de peindre, par go&#251;t de voyage et compagnonnage ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Herman Hesse a explor&#233; cette part de l'initiation, dans &lt;i&gt;Narcisse et Goldmund&lt;/i&gt;, et tellement de r&#233;cits de genre. Moi, l&#224;, je travaille sur les publications de voyage d'un pi&#233;ton de l'&#233;poque, Martainn a'Bhealaigh, dit Martin Martin, mais lui c'est les H&#233;brides qu'il arpente. Je serais &#233;crivain, j'&#233;crirais le voyage de Metz &#224; Naples d'un jeune apprenti peintre, vers 1612 ou 1615...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fran&#231;ois de Nom&#233; reste &#224; Naples. En tout cas, sa pr&#233;sence y est attest&#233;e jusqu'en 1634. Meurt l&#224;-bas, revient &#224; Metz ? En 1640, le comte Aloys Thomas Raymund von Harrach (vice-roi de Naples de 1728 &#224; 1733) l&#232;gue cinq tableaux qu'il lui avait achet&#233;s, paysages avec ruines.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_656 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/desiderio_fantastic.jpg?1207478524' width='500' height='345' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Complication parce que Nom&#233; ne signe pas ses toiles. Et cela aussi, &#224; cause de quoi, dans sa t&#234;te ? Parce que, au lieu de faire du baroque &#224; ornements comme c'est la mode pour tous ceux de son &#226;ge, et c'est &#231;a qui se vend, il s'obstine &#224; ses constructions monochromes, sur fond de catastrophe ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Complication aussi parce que Nom&#233;, arrivant &#224; Naples, trouve Barra : Didier Barra a deux ans de plus que lui, vient de Metz aussi, mais Barra a un atelier, Barra s'est sp&#233;cialis&#233; dans les &lt;i&gt;vues&lt;/i&gt; (vue de Naples, vues de Venise, paysages avec villes) et les deux travaillent ensemble : Nom&#233; intervient dans les toiles de Barra, Barra probablement &#233;bauchant les &#171; mythologies &#187; qu'on lui commande, Nom&#233; et d'autres assistants y ins&#232;rant le d&#233;tail de ces architectures d&#233;truites ? Ou simplement parce que Nom&#233; travaillant dans l'atelier de Barra, participant &#224; la r&#233;alisation des toiles de commande, Barra en retour l'aide &#224; vendre son travail personnel, ces r&#233;alisations fantastiques sans origine ? Ind&#233;m&#234;lable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ou bien m&#234;me Barra, qui &#233;tait &#224; Naples bien avant Nom&#233;, revenant &#224; Metz, emmenant avec lui au retour un ami d'enfance, ou l'invitant parce qu'ayant appris qu'il savait peindre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fin de l'histoire. Les deux hommes n'auraient jamais eu la bonne id&#233;e, un dimanche matin, comme je le fais &#224; parler d'eux, de poser leurs chevalets l'un en face de l'autre et de se peindre. Ou d'envoyer une fois par an aux archives royales une lettre attestant de ce qu'ils ont fait, peint, vendu, leurs inqui&#233;tudes, leurs fr&#233;quentations, leurs col&#232;res. Et pourquoi, pour Nom&#233;, l'obsession du noir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis oubli. Oubli jusqu'&#224; Breton. Fichu Andr&#233; Breton, qui ressuscite Lautr&#233;amont, Rimbaud, Forneret, ach&#232;te des petites cuill&#232;res en bois, ramasse des galets du Lot, rapporte des masques indiens, et nous r&#233;invente Monsu Desiderio.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai d&#233;couvert Monsu Desiderio, nom convenu d&#233;sormais pour l'oeuvre fantastique de Nom&#233; et Barra, lors de mon s&#233;jour &#224; la villa M&#233;dicis en 1984. La Villa M&#233;dicis, &lt;a href='https://tierslivre.net/spip/spip.php?article1238' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&#231;a sert &#224; &#231;a&lt;/a&gt;. A l'&#233;poque, on trouvait un peu partout un livre &#233;crit en 1961, mais les livres d'art &#233;taient de rotation lente. Les livres d'art &#233;taient chers, je l'ai feuillet&#233; bien souvent en biblioth&#232;que ou en librairie, et ne l'ai pas achet&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_655 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/desiderio_martyridon.jpg?1207478497' width='500' height='339' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Tous les vingt ans environ, quelqu'un s'y colle. Apr&#232;s ce livre de 1961, rien moins que Pierre Seghers, en 1981. Puis Michel Onfray, &#233;dit&#233; par la librairie Mollat, en 1995.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je viens de v&#233;rifier : amazon, abebooks, chapitre, rarebook et tous les autres. Indisponible, &#233;puis&#233;. Un exemplaire du 1961 est pass&#233; dans eBay, parti &#224; 26 euros le 25 mars... Il n'existe plus, hors biblioth&#232;que, en anglais, italien ou fran&#231;ais une seule monographie consacr&#233;e &#224; Monsu Desiderio. Pourtant, le Onfray, &lt;i&gt;M&#233;taphysique des ruines&lt;/i&gt; allait bien plus loin que le peintre : &#231;a ne s'&#233;puise pas en quinze ans, ce genre de travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis Internet. Tout est sur Internet. Google pour &#034;monsu desiderio&#034; : 7300 occurrences. Mais chaque fois 10 lignes et au revoir. Les m&#234;mes sempiternelles 10 lignes avec variation. Pour une expo, pour un curieux du fantastique. Des images ? Quelques-unes, des vignettes. Basse r&#233;solution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parce que Fran&#231;ois de Nom&#233; m'a toujours accompagn&#233;. Et surtout cette image, qui pour moi symbolisait tellement bien l'Internet : rue ouverte avec trav&#233;es transverses, passages &#224; diff&#233;rents niveaux. Pays qui n'existe pas et qu'on invente.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_654 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/desiderio_orleans.jpg?1207478169' width='500' height='313' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s mon premier site Internet, cette image en a &#233;t&#233; le fond, l'embl&#232;me je m'en servais graphiquement pour les diff&#233;rentes parties du site. Je n'ai d&#233;couvert que tr&#232;s r&#233;cemment qu'elle &#233;tait au mus&#233;e des Beaux-Arts d'Orl&#233;ans, &#224; 120 kilom&#232;tres de chez moi.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_657 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/desiderio_eglise.jpg?1207478695' width='500' height='366' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Vers 1998-2000, un Japonais avait construit tout un site sur Monsu Desiderio : il y avait 18 grandes planches, on naviguait de l'une &#224; l'autre. J'avais recopi&#233; les 18 planches sur mon disque dur, dans un dossier du r&#233;pertoire /images/ nomm&#233; /peintres/ o&#249; j'avais Hopper, Rothko, Daumier, Friedrich, Munch, bien d'autres, des photographes aussi. J'allais souvent voir ce dossier. En 2003 j'ai achet&#233; un premier appareil num&#233;rique, et progressivement le dossier /images/ est devenu plus volumineux : il fait plus de 40 Go maintenant. Alors, de mon pr&#233;c&#233;dent ordi, j'ai enlev&#233; le dossier /peintres/ et l'ai mis sur le disque dur de secours. Puis j'ai chang&#233; d'ordi, me suis assur&#233; d'un second disque dur pour synchroniser les archives en alternance. A quel moment j'ai effac&#233; mon dossier /peintres/ ? Vers octobre, probablement. Il n'est sur aucun de mes 3 supports en activit&#233;. Le vieil ordi, confi&#233; aux enfants, marche impeccablement, mais on l'a reconfigur&#233; le mois dernier : effacement et d&#233;part &#224; neuf. J'ai pu retrouver ce matin ces housses noires avec inserts transparents o&#249; on stockait les CD-ROM : un vrai cimeti&#232;re, applications, d&#233;fragmenteurs, archives dat&#233;es, scrupuleusement report&#233;es sur CD &#8211; mais j'y retrouve les sites Internet et les documents, puis les photo num&#233;riques, mais le dossier /peintres/ rien. Donc voil&#224; : je ne suis plus en possession, dans mes archives num&#233;riques, de Monsu Desiderio que j'aimais feuilleter plein &#233;cran. Et le site japonais a disparu depuis longtemps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout &#231;a parce qu'hier, une fois de plus, on m'a demand&#233; quelle &#233;tait cette image, en haut de la page forum... L'id&#233;e simple de mettre en ligne ces 18 planches de l'ordi, et s'apercevoir qu'ici aussi, Desiderio passait son destin posthume &#224; balayer ses traces.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_646 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L420xH329/monsu6-ca3fd.jpg?1749154845' width='420' height='329' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_649 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L486xH304/monsu16-cc7a9.jpg?1749154845' width='486' height='304' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_647 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L420xH555/monsu8-e17b3.jpg?1749154845' width='420' height='555' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_653 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L469xH545/Monsu_babel-df2e9.jpg?1749154845' width='469' height='545' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Gina Pane, pour m&#233;moire</title>
		<link>https://tierslivre.net/spip/spip.php?article625</link>
		<guid isPermaLink="true">https://tierslivre.net/spip/spip.php?article625</guid>
		<dc:date>2019-01-24T09:47:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>artistes, peintres, plasticiens</dc:subject>
		<dc:subject>Gina Pane</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;pour une &#233;tymologie du mot performance&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique66" rel="directory"&gt;arts&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot278" rel="tag"&gt;artistes, peintres, plasticiens&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot279" rel="tag"&gt;Gina Pane&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton625.jpg?1352732211' class='spip_logo spip_logo_right' width='119' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;note initiale, novembre 2006&lt;/i&gt;&lt;br&gt;
On a une grande chance : la disponibilit&#233;, depuis deux ans ans seulement, de quelques textes essentiels de Gina Pane, m&#234;me si tout n'a pas &#233;t&#233; publi&#233;. Le livre hommage r&#233;alis&#233; par l'&#233;cole des Beaux-Arts du Mans, o&#249; elle enseignait, et le recueil compos&#233; par Anne Tronche et Anne Marchand, &lt;i&gt;Lettre &#224; un(e) inconnu(e)&lt;/i&gt; publi&#233; par l'&lt;a href=&#034;http://wwww.ensba.fr&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Ensba&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La lecture &#224; haute voix implique le corps tout entier. Dans ces p&#233;riodes de mutation, o&#249; le th&#233;&#226;tre public s'enfonce dans son autarcie sur fonds publics, et que les librairies sont victimes &#224; leur tour de la m&#233;diatisation caricaturale r&#233;serv&#233;e &#224; un nombre ridicule d'ouvrages, nous r&#233;apprenons &#224; nous faire les porteurs de nos signes. Ceux qui ont travaill&#233;, il y a plus de trente ans, dans cet espace singulier, Gina Pane, mais aussi Journiac, ou, plus loin, &lt;a href=&#034;http://en.wikipedia.org/wiki/Chris_Burden&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Chris Burden&lt;/a&gt;, mais tant d'autres avec eux, ont &#224; nous transmettre un savoir qui aujourd'hui nous est urgent, n&#233;cessaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et encore plus quand le mod&#232;le Internet d&#233;place en profondeur nos pratiques m&#234;mes, textes que nous lan&#231;ons vers ou contre le monde hors de toute l&#233;gitimation par droits d'auteur, mais dans notre mode de vie &#8212; y compris &#233;conomique &#8212; ces lectures &#224; voix haute comme instance de cette pr&#233;sence mat&#233;rielle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les ann&#233;es 70, ces artistes d&#233;couvraient les premiers, loin en avant du th&#233;&#226;tre, loin en avant de la litt&#233;rature (&#224; moins d'aller chercher dans les suiveurs de Ginsberg et la po&#233;sie am&#233;ricaine, d&#233;j&#224;) une intervention qui sourde organiquement d'un monde joint de textes, images, sons, et posant la question de l'&#233;tablissement d'une trace. Le mot &lt;i&gt;performance&lt;/i&gt; est dans doute trop proche de son &#233;tymologie anglo-saxonne, et l'usage courant que garde le verbe &lt;i&gt;to perform&lt;/i&gt;. Mais quand une biblioth&#232;que met sur ses affiches &lt;i&gt;lecture musicale&lt;/i&gt;, ou qu'on nous propose une xi&#232;me fois un &lt;i&gt;caf&#233; litt&#233;raire&lt;/i&gt; avec le &lt;i&gt;journaliste qui animera le d&#233;bat&lt;/i&gt; et les &lt;i&gt;extraits lus par les com&#233;diens&lt;/i&gt;, le mot &lt;i&gt;action&lt;/i&gt; propos&#233; par Gina Pane retrouve son &#034;en avant&#034; tout rimbaldien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les notes ci-dessous sont extraites d'un ensemble en cours depuis trois ans, et li&#233;es &#224; mon chantier Led Zeppelin, l'activit&#233; du groupe rock ayant &#233;t&#233; strictement synchrone de celle de Gina Pane.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voir ici &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/art/ginapane.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;documents, images, liens, bibliographie&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autres iens Gina Pane : &lt;a href=&#034;http://www.kamelmennour.com/fr/expositions/323/gina-pane.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;ici&lt;/a&gt;,&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_6226 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/gina_pane_01b.jpg?1426705233' width='500' height='642' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Death Control&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;1975. Elle appelle sa performance &lt;i&gt;Death control&lt;/i&gt; : &lt;i&gt;recouverte d'asticots, je vivais un temps posthume et frappais le sol avec mes poings.&lt;/i&gt; C'est Gina Pane. Sur la photo, elle est allong&#233;e, frappe le sol avec ses poings, c'est, dit-elle, pour &lt;i&gt;r&#233;sister et tenir&lt;/i&gt; mais cela n'affecte pas l'immobilit&#233; ni la nettet&#233; du visage (on ne voit pas les poings). Des asticots blancs, de ces vers bomb&#233;s et gras, g&#233;n&#233;reusement pondus par la mouche vulgaire et qu'on ach&#232;te au poids chez les marchands de p&#234;che, glissent dans les cuvettes de la chair, dans le recoin de l'&#339;il, l&#224; d'o&#249; sortent les larmes, dans le petit repli entre le nez et les l&#232;vres, ou le coin du nez sur la joue, elle a les narines pinc&#233;es, elle se d&#233;fend Gina Pane, la bouche est tendue parce qu'un vers blanc rampe sur la s&#233;paration des l&#232;vres closes, au milieu d'o&#249; cela s'ouvrirait s'il fallait parler, embrasser, manger sont les asticots, sept (la l&#232;vre tr&#232;s nette dans l'objectif, l'&#339;il ferm&#233; en arri&#232;re flou), comme aussi dans le recoin en creux que forment les cils au bas de la paupi&#232;re gauche, et les fines annelures des larves correspondent aux stries des l&#232;vres, &#233;trange dans la lumi&#232;re cette transparence l&#233;g&#232;re de la l&#232;vre. Les poils tactiles du vers sont visibles aussi bien, &#224; ce grossissement, que le tr&#232;s l&#233;ger duvet irr&#233;gulier au coin de sa l&#232;vre &#224; elle, immobile et couch&#233;e, les poings raclant le sol pour tenir. Sur la photo suivante, des vers sont entr&#233;s jusque dans les narines, les paupi&#232;res ont un cerne, elle a les cheveux m&#234;l&#233;s de sciure et se juxtaposent &#224; son visage, dans un moniteur de t&#233;l&#233;vision qu'elle est une des premi&#232;res &#224; associer &#224; ses &#171; actions &#187;, en gros plan, un pare-brise de voiture couvert de pluie avec le dessin du volant et puis simplement le reflet sur l'eau d'arbres en for&#234;t, tr&#232;s calme, et sur un second moniteur une f&#234;te d'anniversaire entre enfants : du quotidien le plus simple et fragile, les v&#234;tements, les couleurs et les meubles des ann&#233;es 70, et puis elle, l&#224;, par terre : pourquoi se fait-elle si mal ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Discours mou et mat&lt;/i&gt;, 1975 aussi : Gina Pane porte de grandes lunettes noires tr&#232;s opaques avec cette forme arrondie typique de nos ann&#233;es 70, avec une lame de rasoir elle s'incise la langue, le sang coule droit sur la l&#232;vre inf&#233;rieure et le menton, et sur la main gauche elle s'est tatou&#233;e les &#233;toiles du drapeau am&#233;ricain. Puis agenouill&#233;e elle se penche puis se couche sur une planche de bois blanc, il y a aussi deux gants de boxe, sur le panneau de vois du verre bris&#233;, du verre coupant, Gina Pane maintenant appuie &#224; plat sa joue et son visage sur les &#233;clats, les enfonce. Photo trois elle a tourn&#233; son visage et trouv&#233; autre appui, ainsi pour huit photos : on ne verra pas son visage entier, rien qu'ici la bouche ouverte (les &#233;clats du verre comme lev&#233;s pour entrer en elle, vers la langue et les muqueuses sombres de la bouche ouverte), blessure &#224; soi-m&#234;me inflig&#233;e, dur&#233;e de la douleur &#224; soi-m&#234;me impos&#233;e : la bouche tendue en avant on aurait dit pour embrasser et devant la bouche non pas les mains mais les deux poings, l'&#233;ternelle lame de rasoir et la langue, oui la langue non pas tendue ni exhib&#233;e mais l&#224; dans la bouche entrouverte la langue fendue qui saigne tr&#232;s doucement. Puis les mains fouaillant le verre, les mains photographi&#233;es levant le verre bris&#233; avec les rayures les &#233;corchures les blessures mais le corps ne s'ab&#238;me pas, pr&#233;tend-elle, elle fait tr&#232;s attention insiste-t-elle, elle pr&#233;pare et soigne. Sur les autres photos de son &lt;i&gt;constat d'action&lt;/i&gt;, au repos et nous ignorant, tournant le dos, une femme nue close sur elle-m&#234;me, jambe repli&#233;e dans la posture que devaient prendre les mod&#232;les pour la pose d'un bronze classique, une chevelure brune, les fesses rehauss&#233;es et sur le haut du dos les m&#234;mes &#233;toiles imp&#233;rialistes dessin&#233;es, &#224; c&#244;t&#233; d'elle sur une chaise, indiff&#233;rente on dirait, toujours avec ses lunettes opaques, Gina Pane r&#233;p&#232;te le rebond d'une raquette et d'une balle, ou bien agenouill&#233;e actionne des cymbales (mais des cymbales muettes, des cymbales en carton doubl&#233; de ouate, et le seul son qu'on entendra c'est sa respiration amplifi&#233;e par un micro), nous attirant dans le monde d'un rituel secret qu'elle seule d&#233;cide, mais o&#249; nous savons tout reconna&#238;tre de nos pulsions et nos peurs : il y a aussi le mot ali&#233;nation &#233;crit en gros sur un miroir, un autre symbole &#233;voque Van Gogh, et cela s'appelle Discours mou et mat. L'ensemble de l'action dure quinze minutes, incluant un texte lu par un des participants, r&#233;dig&#233; par Gina Pane (&lt;i&gt;Te souviens-tu des seins de ta m&#232;re ? &#8212; Oui, ils &#233;taient mous et mats comme de la neige. &#8212; Le sexe de ta m&#232;re ? &#8212; Oui, le jardin de ma grand-m&#232;re d'o&#249; j'aimais regarder la voie lact&#233;e. &#8212; Les yeux de ta m&#232;re ? &#8212; Oui, un arc-en-ciel. &#8212; Les mains de ta m&#232;re ? &#8212; Un rosier d'&#233;toffe, de fil et d'aiguille. &#8212; Les hanches de ta m&#232;re ? &#8212; C'est flou. Les genoux de ta m&#232;re ? &#8212; Oui, les pierres mouill&#233;es du fleuve&#8230;&lt;/i&gt;) et c'est cela qu'interrompait la lame de rasoir coupant la langue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Death Control&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Discours mou et mat&lt;/i&gt; sont deux performances ou &lt;i&gt;actions&lt;/i&gt; accomplies &#224; B&#226;le, Paris, ou Amsterdam en 1974 et 1975, tandis que Led Zeppelin joue &#224; Earl's Court, vingt-cinq mille personnes quatre soirs de suite pour eux, quarante personnes une seule fois pour elle, et pourtant si c'&#233;tait au regard de l'immense forme un peu hostile et sombre que dresse l'art d'une d&#233;cennie, encore trop proche pour qu'on puisse tout en saisir, la m&#234;me importance, la m&#234;me &#233;nigme ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_6227 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L356xH213/gina-pane-02-f3223.jpg?1749154845' width='356' height='213' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Action dans la nature&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Action dans la nature&lt;/i&gt;, titre Gina Pane.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De cette planche de photographies est n&#233;e, pour moi, radicale et enti&#232;re, la confiance dans Gina Pane et qu'elle est une artiste essentielle, capable de d&#233;placer notre perception du monde. Certitude, lorsqu'elle vous vient, qui est &#233;nigmatique et myst&#233;rieuse. On n'aurait pas pr&#233;tention de l'imposer aux autres : ce n'est certitude que pour soi-m&#234;me. Ce qui compte, c'est l'&#233;nigme et qu'on puisse faire chemin dans l'&#233;nigme m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et peut-&#234;tre bien, justement, parce qu'ayant r&#233;veill&#233; pour moi d'un seul geste, &#224; trente ans de distance, toutes les ann&#233;es 70.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est r&#233;alis&#233; &#224; Eco (Italie, pr&#232;s Turin) le 20 juillet 1969. Cela s'appelle Enfoncement d'un rayon de soleil. Moi je suis de passage &#224; Bordeaux, au mus&#233;e d'art contemporain, on est novembre 2002, lorsque je tombe en arr&#234;t devant la planche. Deux jours plus t&#244;t, Armstrong a &#233;t&#233; le premier homme &#224; marcher sur la lune &#8211; s'est-elle exprim&#233;e sur le lien, est-ce que c'est une r&#233;ponse, y pense-t-elle seulement, occup&#233;e &#224; pr&#233;parer le d&#233;tail de ce qu'elle nomme d&#233;j&#224; &#171; action &#187; un rep&#233;rage pr&#233;cis, savoir o&#249; on plantera l'appareil photo, les postures qu'on prendra soi, et une concentration, un recueillement presque. Action, parce que d&#233;roulement tr&#232;s bref : il s'agit de lumi&#232;re et de terre, de travers&#233;es de son corps, de ce qu'elle nomme plus pr&#233;cis&#233;ment, incluant cette lumi&#232;re et cette terre qui est celle de son lieu natal : &lt;i&gt;l'espace de mon corps&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Phrase de Gina Pane concernant &lt;i&gt;Enfoncement d'un rayon de soleil&lt;/i&gt; : &lt;i&gt;sur un terrain cultivable, j'ai enfoui un rayon de soleil &#224; l'aide de deux miroirs.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans les deux photographies du haut on la voit en plong&#233;e, pas de visage mais les cheveux, et, important, deux fois les deux mains &#8212; les mains enclosent l'espace vide de la terre, les mains sont ouvertes au-dessus de la terre.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans les deux photographies du bas, elle est en contre-plong&#233;e, le ciel occupe plus des deux tiers de chaque image, un ciel bleu d&#233;lav&#233; sans soleil (la preuve qu'il est enfoui), &#224; droite il y a encore les deux mains dans leur position ouverte qui canalise l'&#233;nergie invisible, posture sorci&#232;re, la force traversant les mains passe par son dos, par son corps une fois de plus dissimul&#233; dans une veste paysanne informe &#8211; son profil &#8211; on ne voit pas bien du visage parce qu'il est &#224; contre-jour, mais il y a cette fois tout le profil sous des cheveux ch&#226;tains tr&#232;s fins, profil aigu sous cheveux courts presque gar&#231;on. Sur la derni&#232;re photographie elle est vue par trois quarts arri&#232;re s'&#233;loignant, dans une pose de la statuaire traditionnelle (&lt;i&gt;homme qui marche&lt;/i&gt; de Rodin ?) elle s'&#233;loigne sans plus rien regarder, on n'a plus que son profil gar&#231;on &#224; contre-jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La terre labour&#233;e est faite de grosses mottes brutes. Le paysage est plat, avec une &#233;bauche de colline &#224; l'horizon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Phrase de Gina Pane &#224; propos d'&lt;i&gt;Enfoncement d'un rayon de soleil&lt;/i&gt; : &lt;i&gt;La nature comme une force po&#233;tique, comme un lieu de m&#233;moire et d'&#233;nergies.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A distance, il y a trente ans, un instant du soleil d'enfance est fix&#233; par la photographie comme li&#233; pour toujours &#224; cette terre retourn&#233;e : les ann&#233;es soixante-dix vont s'&#233;couler sur elle, elles pourront bien brasser toute leur obscurit&#233;, toute leur violence (violentes aussi les actions de Gina Pane tout au long de la d&#233;cennie &#224; venir), il y a cet instant en r&#233;serve, qui a capt&#233; le soleil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Enfoncement d'un rayon de soleil&lt;/i&gt; : alors non pas un titre, mais une r&#233;alit&#233; concr&#232;te.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Lumi&#232;re d'une double vue sur l'autre&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;1971, Los Angeles. Le corps devient lieu principal de l'art, condense sur lui l'&#233;v&#233;nement, qu'on accompagne d'images. L'&#339;uvre est l'empreinte de cet instant o&#249; c'est soi-m&#234;me qu'on met en risque : et comment cela ne rejaillirait pas sur l'univers aussi de ceux qui s'avancent sur sc&#232;ne avec le micro et la guitare ? Dennis Oppenheim dessine au feutre sur le dos de son fils et lui demande de refaire sur son propre dos, d'apr&#232;s ses perceptions, le m&#234;me dessin : symbole de l'&#233;nigme de ce qu'on cherche ici ? Vito Acconci pr&#233;sente en performance de se mordre toutes les parties de son corps qu'il peut atteindre (on est en 1970) : &lt;i&gt;Mordre autant de parties de mon corps que je peux atteindre. Appliquer de l'encre d'imprimerie dans les morsures ; appliquer les empreintes de morsures sur diverses surfaces.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Indiff&#233;rent ? Et puis celui qui se fait tirer au fusil volontairement par son ami, au bras gauche, dans son garage, et photographie la plaie. Ou, parce qu'il s'agit chaque fois d'en faire plus et c'est le drame du temps en spirale qui s'introduit dans l'art plastique comme sur la sc&#232;ne du rock'n roll, Chris Burden se fait crucifier sur le toit de m&#233;tal de sa voiture : on proteste contre les embl&#232;mes d'&#233;poque, on fait de son corps rempart contre le culte de la consommation, contre la tentation violence, et le monde &#233;crase l'artiste sans rien regarder, se d&#233;tourne d'eux comme si c'&#233;tait eux les obsc&#232;nes. En tout cas, que je sache, personne n'est jamais all&#233; demand&#233; &#224; Plant ou &#224; Page s'ils avaient crois&#233; &#224; Los Angeles Chris Burden, et s'ils le consid&#233;raient comme de leur communaut&#233;, ou participant de la m&#234;me rupture esth&#233;tique : &#224; nous aujourd'hui de le construire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'aurions-nous d&#251; plus t&#244;t apprendre de Gina Pane ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Psych&#233;, triptyque, trois photographies couleur originales, quarante centim&#232;tres sur vingt-neuf, dans un portfolio blanc lisse quarante et un sur trente. Textes &#233;crits &#224; la main (en fran&#231;ais) par Gina Pane dans la marge basse de chaque photo, &#224; l'encre noire : &lt;i&gt;Larmes de sang, lumi&#232;re d'une double vue sur l'autre&lt;/i&gt; pour la premi&#232;re, &lt;i&gt;Incision Cruciale&lt;/i&gt; pour la seconde et &lt;i&gt;Quatre lignes partant du centre du corps : le nombril moi allant vers les autres afin de r&#233;aliser la projection qui joint deux &#224; deux les points diam&#233;tralement oppos&#233;s ; aspect de centre diffusant dans les quatre directions, ramenant &#224; l'unit&#233; les points extr&#234;mes dans une synth&#232;se d'amour o&#249; s'entrem&#234;lent le temps et l'espace du cordon ombilical (jamais tranch&#233; de l'autre corps) et du cosmos reli&#233; au centre originel. La croix est une figure totalisante de haut en bas / de bas en haut&lt;/i&gt;. Le troisi&#232;me, action du 24 janvier 1974, galerie Stadler, Paris, tir&#233; &#224; vingt-cinq exemplaires num&#233;rot&#233;s et sign&#233;s par l'artiste. Prix sur le march&#233; en janvier 2005 : 1 225 euros.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces m&#234;mes jours, Led Zeppelin &#224; Stargroves, le ch&#226;teau que leur a lou&#233; Mick Jagger, avec le camion studio des Stones viss&#233; au dehors, travaille sur &lt;i&gt;Physical Graffiti&lt;/i&gt;. De son graffiti physique, Gina Pane &#233;crit : &lt;i&gt;L'autre trace, la secr&#233;tation de mon corps de femme et ses puissances internes comme le sang menstruel, la r&#232;gle de mon corps &#8212; sa mesure le lait, la nourriture de la chair trace de ma chair : l'enfant. Cette fente que j'incise sur ma peau avec une lame de rasoir m&#233;morise cette double trace. La cicatrice qui en r&#233;sulte donne la m&#233;moire du corps par la douleur qui le pr&#233;serve de sa destruction et par le temps v&#233;cu qui lui donne sa dimension. C'est la premi&#232;re fois qu'une discipline plastique a pu d&#233;voiler simultan&#233;ment la double trace &#8212; l'int&#233;rieur, l'ext&#233;rieur. La double trace colporte l'identit&#233; de soi ne laissant aucune &#233;chappatoire &#224; la question : ton corps est-il le mien ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je porte comme un secret toute mon enfance, r&#233;flexe m&#234;me sur la plage, tout petit gosse myope, d'avoir toujours sa main devant, un nombril avec cicatrice, que je devrai adulte faire r&#233;op&#233;rer : pour cela, que je recevrai l'incision volontaire de Gina Pane comme une sorte d'autoportrait par procuration ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans ces ann&#233;es 70, hors le rock, on se sent oblig&#233; de dire, avant m&#234;me le travail, son intention : &lt;i&gt;Pour moi, le modernisme devait continuer sa marche et passer par le corps.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Longtemps, quinze ans d'affil&#233;e, elle se rend en train, une fois par semaine, &#224; l'&#233;cole des Beaux-Arts du Mans o&#249; elle enseigne. Ses anciens coll&#232;gues lui offriront un livre d'hommage, ou pour une des rares fois il nous semble la voir elle, ou l'entendre. Dans les examens et les notes, ou recevant les parents, heurtant ou guidant des jeunes auxquels elle r&#233;serve le meilleur : les outils pour &#234;tre soi, apprendre &#224; l'&#234;tre. C'est bien plus tard, et &#224; Beaubourg, en 1978, qu'elle ouvrira un atelier &lt;i&gt;performance&lt;/i&gt;. Au Mans, on est en &#233;cole d'arts, on en respecte le jeu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais c'est &#224; Beaubourg, ce jour-l&#224;, que celle qui l'a le mieux connue me dit, avec son petit sourire de pleine amiti&#233; et partage, parce que nous avons pour Gina Pane m&#233;moire comme sur un socle, que dans le train pour le Mans elle &#233;crivait sans cesse. Qu'il s'agit d'enveloppes, de carnets, de papiers de hasard, de marges, de choses d&#233;coup&#233;es ou ramass&#233;es. Mais qu'elle, l&#224;, rue Quincampoix, elle a tout gard&#233;. Que rien ou tr&#232;s peu est d&#233;chiffr&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Photographies, visage : sur la multiplicit&#233; des photographies d'elle-m&#234;me au cours de ses actions, si peu son visage, son visage mais pench&#233;, d&#233;vi&#233; : c'est ailleurs qu'elle regarde. Sur d'autres photos, c'est qu'elle est au calme, hors de sa partition, du sc&#233;nario qui la montre en action &#8212; elle intitule en 1969 mon corps une planche de huit photographies noir et blanc qui sont huit vues d'un m&#234;me tas arrang&#233; de cailloux noirs &#8212; de tr&#232;s belles photographies de tr&#232;s beaux cailloux noirs &#8212; mais tranch&#233;s, mais avec ar&#234;tes et tranchures &#8211; du noir, de l'ordre, et pourtant c'est mon corps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle dit, elle &#233;crit : &lt;i&gt;La blessure rep&#232;re, identifie et inscrit un certain malaise. Elle st au centre de ma pratique, elle en est le cri et le blanc de mon discours. L'affirmation de le la n&#233;cessit&#233; vitale, &#233;l&#233;mentaire de la r&#233;volte de l'individu. Une attitude absolument pas autobiographique. Je prends mon identit&#233; en la retrouvant chez les autres, un va-et-vient, un &#233;quilibre de l'individuel et du collectif, le corps transindividuel.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est cela, la lame et la prison des ann&#233;es soixante-dix.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2&gt;Je&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Je&lt;/i&gt; : on est 1972 &#224; Bruges, place aux Oeufs. Elle est debout sur le rebord ext&#233;rieur d'une fen&#234;tre au troisi&#232;me &#233;tage. Derri&#232;re la fen&#234;tre, dans la pi&#232;ce &#233;clair&#233;e, une famille fait semblant de vivre sa vie normale comme de ne pas savoir que Gina Pane est dehors dans la nuit et les regarde. Dehors, les gens regardent Gina Pane regarder. La corniche est &#233;troite, peut-&#234;tre glissante, d'une main se retient &#224; la paroi, le risque r&#233;el. Elle fait des polaro&#239;ds, laisse tomber &#224; son assistante trois &#233;tages dessous la photographie qu'elle vient de r&#233;aliser : rien d'autre que la vie normale d'une famille de deux enfants, au troisi&#232;me &#233;tage de la place aux &#338;ufs &#224; Bruges. On a install&#233; des micros et des haut-parleurs. Dehors, sur la place, avec la petite silhouette blanche pantalon noir accroch&#233;e huit m&#232;tres au-dessus, on entend en direct les discussions et les bruits de la maison : apr&#232;s tout, rien de signifiant, rien que ce brouhaha de voix et de remarque qui sont ce qu'on entend dans un train, ou par un jour d'&#233;t&#233; en longeant des fen&#234;tres ouvertes. Le bruit de la vie, mais ce qu'on dit normalement la vie priv&#233;e. En m&#234;me temps, elle lit des extraits d'un texte d'ethnologie : il s'agit des pratiques rituelles des Indiens Kwakiutl de Vancouver. Cela durera deux jours et deux nuits, et si elle s'endort elle tombe. Reste de l'action Je trente-deux photographies en noir et blanc, choisies par Gina Pane et annot&#233;es par elle. Qu'est-ce que les pratiques rituelles des indiens Kwakiutl nous enseignent, ainsi coll&#233;es &#224; ce qu'on observe d'un soir ordinaire en famille &#224; Bruges, que nous aurions perdu ou que nous ne saurions plus atteindre ? Ce n'est pas son travail &#224; elle de nous y emmener.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par les polaro&#239;ds, par sa propre mise en danger pour cr&#233;er artificiellement le lien, elle en sugg&#232;re assez, sans doute. De cette famille qu'elle voit par la fen&#234;tre o&#249; elle est perch&#233;e, qu'est-ce qu'elle photographie ? Des parents parlent &#224; leurs enfants, regardent la t&#233;l&#233;vision ou lisent le journal : on ne va pas se risquer &#224; une dispute ni &#224; faire l'amour ou quoi que ce soit si justement on se sait observ&#233;s, qu'on sait la silhouette blanche sur le rebord de la fen&#234;tre, qu'on a accept&#233; l'exp&#233;rience, et qu'il s'agit pr&#233;cis&#233;ment de s'en tenir &#224; l'ordinaire. Ils ne se mettent pas m&#234;me en tenue de nuit quand c'est l'heure, les braves gens, continuent de lire le journal ou de regarder la t&#233;l&#233;vision instrument d'oppression, se comportent comme il est bon de se comporter, m&#234;me si les visages, les v&#234;tements, les meubles et les objets nous disent aujourd'hui venir droit de cette ann&#233;e 1971 et t&#233;moignent de bien plus, qu'on peut ainsi &#224; distance penser avoir devant les yeux tranche de vie extirp&#233;e au temps, aussi loin que les indiens kwakiutl m&#234;me, dress&#233;e comme une peinture parce que justement il ne s'y passe rien. Et la silhouette blanche sur l'appui de fen&#234;tre, lisant &#224; voix haute retransmise par haut-parleurs et micro ces passages sur la vie des indiens Kwakiutl, lan&#231;ant th&#233;&#226;tralement ses Polaro&#239;ds de la vie en famille &#224; la foule qui en bas la contemple, nous offre comme le point de d&#233;part de la d&#233;cennie qui sera celle de ses actions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;En pla&#231;ant mon corps sur le parapet de la fen&#234;tre entre deux zones, l'une priv&#233;e, l'autre publique, j'ai eu un pouvoir de transposition qui a bris&#233; les limites de l'individualit&#233; pour que le je participe &#224; l'autre&lt;/i&gt;, &#233;crit Gina Pane et cela nous renseigne aujourd'hui bien moins que la fa&#231;on de se peigner avec raie asym&#233;trique de la m&#232;re ou le pull &#224; rayures du p&#232;re, un couple jeune et pas s&#233;par&#233; de son temps, qui lit devant nous des magazines d'art moderne et dispose d'un t&#233;l&#233;viseur. Qui participe &#224; quoi de l'autre, quand on n'est plus qu'un interm&#233;diaire suspendu dans le vide, entre ce qu'on voit o&#249; il ne se passe rien, disant un texte qui ne s'applique pas &#224; ce qu'on voit, et qu'il n'en subsistera qu'une planche de trente-deux photographies dont les annotations ne sont que le constat de ce qu'on fait, de ce qu'on voit ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et si soi-m&#234;me, de ses dix-sept ans &#224; ce qu'on croyait l'&#226;ge adulte, on a travers&#233; les ann&#233;es soixante-dix sans rien voir ni vraiment comprendre, ce n'est donc pas seulement par sa propre faute, incomp&#233;tence, ou l'&#233;cart provincial ou on &#233;tait, ou sa propre timidit&#233; dans le risque (se suspendre au troisi&#232;me &#233;tage) ou les amours ? Mais s'il n'y avait pas eu cela, la performance de Bruges, de ce qui s'est &#233;vanoui avec les ann&#233;es soixante-dix serait parti d'abord tout l'ordinaire, ce rien, les fringues, la fa&#231;on de se coiffer ou d'arranger ses meubles, de se mettre droit devant une image.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Dubuffet | les gens sont bien plus beaux qu'ils croient</title>
		<link>https://tierslivre.net/spip/spip.php?article425</link>
		<guid isPermaLink="true">https://tierslivre.net/spip/spip.php?article425</guid>
		<dc:date>2013-10-09T21:25:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Dubuffet</dc:subject>
		<dc:subject>Ponge, Francis </dc:subject>
		<dc:subject>artistes, peintres, plasticiens</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Francis Ponge peint par Dubuffet&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique66" rel="directory"&gt;arts&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot191" rel="tag"&gt;Dubuffet&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot192" rel="tag"&gt;Ponge, Francis &lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot278" rel="tag"&gt;artistes, peintres, plasticiens&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton425.gif?1352732171' class='spip_logo spip_logo_right' width='109' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;strong&gt;note du 30 janvier 2011&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
Ponge r&#233;ouvert pour la reprise des cours &#224; Poitiers, reprise de cet article.
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;note initiale&lt;/strong&gt;&lt;br&gt;
Ce texte in&#233;dit en fran&#231;ais a &#233;t&#233; &#233;crit &#224; l'occasion de la pr&#233;sentation &#224; Lausanne de la &lt;a href=&#034;http://www.beyeler.com/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;collection Beyeler&lt;/a&gt;, comportant le portrait de Ponge par Dubuffet : &lt;i&gt;Ponge feu follet noir&lt;/i&gt;, et publi&#233; dans le num&#233;ro sp&#233;cial de la revue Du, Z&#252;rich, d&#233;cembre 1997, dans une traduction de Nicola Volland. Les cinquante potraits d'&#233;crivains peints par Dubuffet n'ont plus jamais &#233;t&#233; rassembl&#233;s depuis 1947.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Ponge feu follet noir (&#224; propos des 47 portraits d'&#233;crivains de Dubuffet)&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;En 1947, une exposition rassemble cinquante portraits d'&#233;crivains par Dubuffet, premi&#232;re unique dans notre histoire d'un retour de la peinture vers la litt&#233;rature, en produisant d'elle une image collective et excessive. Cette exposition n'a jamais &#233;t&#233; reproduite ni sauv&#233;e dans son ensemble.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On croit que la peinture reste, qu'elle est de la nature des &#233;crits, et pas de l'&#233;ph&#233;m&#232;re, comme la repr&#233;sentation de th&#233;&#226;tre ou l'interpr&#233;tation de musique. Mais en se faisant &#233;v&#233;nement, en se pr&#233;sentant dans une exposition elle-m&#234;me th&#233;&#226;tre symbolique d'un geste, l'oeuvre se d&#233;tache des toiles singuli&#232;res et se constitue comme telle par cet &#233;v&#233;nement aussi &#233;ph&#233;m&#232;re que le th&#233;&#226;tre, dimension aussit&#244;t d&#233;truite simplement parce qu'en est dispers&#233;e la base mat&#233;rielle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; un portrait de Francis Ponge, et qui ne dit plus rien, avec lui (que par l'&#233;cho de son titre &#233;trange, &lt;i&gt;Ponge feu follet noir&lt;/i&gt;) de la proclamation publi&#233;e un jour d'octobre 1947 &#224; Paris : &lt;i&gt;Les gens sont bien plus beaux qu'ils croient. / Vive leur vraie figure / &#224; la galerie Drouin / 17, place Vend&#244;me / PORTRAITS / &#224; ressemblance extraite, / &#224; ressemblance cuite et confite dans la m&#233;moire, / &#224; ressemblance &#233;clat&#233;e dans la m&#233;moire de / Mr. JEAN DUBUFFET / Peintre&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'il y eut scandale n'est pas une garantie suffisante de la solidit&#233; de ce qui s'expose, et donc d'une l&#233;gitimit&#233; &#224; sauver, isoler du temps qui passe l'&#233;v&#233;nement, emp&#234;cher sa dispersion. C'est seulement ensuite qu'on s'aper&#231;oit que l'oeuvre &#233;tait dans le rassemblement autant que dans la r&#233;alisation singuli&#232;re. Peut-&#234;tre le peintre lui-m&#234;me ne put le savoir : entre la composition des portraits et l'exposition, il fait un premier voyage au Sahara, et y retourne d&#232;s l'exposition finie. Avant celle-ci, comme ensuite, il rassemble son travail dans ces boucles avec titre et proclamation associ&#233;e, puisque les portraits suivent le &lt;i&gt;Prospectus aux amateurs de tout genre&lt;/i&gt; (inclut &lt;i&gt;L'art est &#224; la port&#233;e de tout le monde&lt;/i&gt;) suivi des &lt;i&gt;notes pour les fins lettr&#233;s&lt;/i&gt; qui sont encore aujourd'hui comme de prendre une bonne douche mentale, se secouer bien la t&#234;te pour regarder neuf (&lt;i&gt;Un chien qui parle / Art et plaisanterie / La grande noce / Cong&#233; aux seins et aux fesses / Plut&#244;t pas de don / Trop d'efforts / &#192; l'homme du commun la timbale&lt;/i&gt;) tandis qu'apr&#232;s viendront les &lt;i&gt;Positions anticulturelles&lt;/i&gt; qui font pendant aux portraits puisqu'ils sont paradoxalement ceux des plus enrag&#233;s lettr&#233;s du temps (L&#233;autaud qui voudra percer la toile avec son parapluie, Henri Calet, Georges Limbour, Antonin Artaud et Henri Michaux, Andr&#233; Dh&#244;tel et bien s&#251;r Paulhan) : &lt;i&gt;Je porte quant &#224; moi haute estime aux valeurs de la sauvagerie : instinct, passion, caprice, violence, d&#233;lire [...] J'ai dit que ce qui de la pens&#233;e m'int&#233;resse n'est pas le moment o&#249; elle se cristallise en id&#233;es formelles mais ses stades ant&#233;rieurs &#224; cela [...] La peinture est langage beaucoup plus spontan&#233; et beaucoup plus direct que celui des mots : plus proche du cri, ou de la danse&lt;/i&gt;. C'est pour se rendre l&#224; que, paradoxalement, Dubuffet en appelle, pour la pose, la mati&#232;re, &#224; ceux qui se sont risqu&#233;s l&#224; par les mots plut&#244;t que le peindre (hors Fautrier), et s'y sont risqu&#233;s avec exc&#232;s. Francis Ponge, qu'on le dise &lt;i&gt;Ponge feu follet noir&lt;/i&gt; ou, sous un autre portrait, &lt;i&gt;Ponge pl&#226;tre meringu&#233;&lt;/i&gt;, c'est celui qui venait de rassembler dans &lt;i&gt;Le parti pris des choses&lt;/i&gt; des textes &#233;crits vingt ans plus t&#244;t, focalisant durement les mots sur l'objet (le cageot, le pain, le savon), continuant avec &#226;pret&#233; dans cette seule direction, mais &#233;crivant, dans &lt;i&gt;Introduction au galet&lt;/i&gt; : &lt;i&gt;Je propose &#224; chacun l'ouverture de trappes int&#233;rieures&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1947 s'obstinant dans sa recherche unique, Ponge commence un nouveau non-livre, un livre &#224; l'envers : &lt;i&gt;M&#233;thodes&lt;/i&gt; sera l'inscription &#224; rebours de tout ce qui s'interpose entre lui et le livre possible, recommencements, impasses. Les premiers textes de &lt;i&gt;M&#233;thodes&lt;/i&gt; sont dat&#233;s de Sidi-Madani en d&#233;cembre 1947 tandis que Dubuffet en ce moment est parti peindre dans le d&#233;sert touareg. Et puis une suite de jours, du 9 mars au 4 avril 1948, avec reprises en mai, ao&#251;t et septembre, dans une chambre &#224; ne rien parler d'autre, que du verre d'eau : &lt;i&gt;source bue de m&#233;moire // d&#233;salt&#232;re les sobres // translucide r&#233;ceptacle...&lt;/i&gt;, voil&#224; qui est le &lt;i&gt;feu follet noir&lt;/i&gt; (ou bien le &lt;i&gt;pl&#226;tre meringu&#233;&lt;/i&gt;) mod&#232;le de Dubuffet entre L&#233;autaud, Henri Michaux juste apr&#232;s la publication d'&lt;i&gt;&#201;preuves, exorcismes&lt;/i&gt;, Andr&#233; Dh&#244;tel avant &lt;i&gt;Le pays o&#249; l'on n'arrive jamais&lt;/i&gt;, Paulhan, Limbour et les autres, Artaud qui publie &lt;i&gt;Van Gogh suicid&#233; de la soci&#233;t&#233;&lt;/i&gt;, &#233;crit &lt;i&gt;Pour en finir avec le jugement de Dieu&lt;/i&gt; et dans cinq mois va mourir. &lt;br class='autobr' /&gt;
L&#233;autaud &lt;i&gt;sorcier peau-rouge&lt;/i&gt;, Bertel&#233; &lt;i&gt;chat sauvage&lt;/i&gt;, &#201;dith Boissonnas &lt;i&gt;d&#233;mon tib&#233;tain&lt;/i&gt;, Ponge &lt;i&gt;pl&#226;tre meringu&#233;&lt;/i&gt;, Limbour &lt;i&gt;fa&#231;on fiente de poulet&lt;/i&gt;, Tapi&#233; &lt;i&gt;grand-duc&lt;/i&gt;, Dh&#244;tel &lt;i&gt;velu aux dents jaunes&lt;/i&gt;, Fautrier &lt;i&gt;araign&#233;e au front&lt;/i&gt;, Fautrier &lt;i&gt;vieille femme&lt;/i&gt;, Michaux &lt;i&gt;fa&#231;on momie&lt;/i&gt;, Tapi&#233; &lt;i&gt;petit th&#233;&#226;tre de rides&lt;/i&gt; : l'inventaire des titres montre bien ce travail de l'instantan&#233;, et non pas de m&#233;taphore ou d'all&#233;gorie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'il y a du corps et de la danse au dedans de ceux qui pr&#233;tendent &#224; usage du mot s&#233;par&#233; de l'atonie litt&#233;raire (Ponge qui dit : &lt;i&gt;Donnez tout au moins la parole &#224; la minorit&#233; de vous-m&#234;mes&lt;/i&gt;). Et donc tant pis pour le gonflement du ventre et le nez &#224; pointe, la dissym&#233;trie chez Ponge des oreilles, la braguette ni&#233;e ou ces dr&#244;les de rides en rond sur les yeux : les dr&#244;les de nez, les grosses bouches, les dents plant&#233;es de travers, les poils dans les oreilles, je ne suis pas contre &#231;a, Dubuffet devait leur dire en face, le dire &#224; Ponge qui s'obstina vingt-quatre ans pour passer du galet au verre d'eau, leur dire que les gens qui ont une &#233;toile ou un arbuste ou une &lt;i&gt;carte de bassin fluvial au travers de la figure &#231;a m'int&#233;resse bien mieux&lt;/i&gt;, mais qu'est-ce qu'on porte d'&#233;toile ou d'arbre, de bassin fluvial quand sa figure on la noie comme Michaux ou Artaud dans l'exc&#232;s des pages, ce qui s'&#233;crit &#224; l'int&#233;rieur de la figure et qui est la danse et le corps jet&#233;s dans l'art des mots, m&#234;me transparents comme verre d'eau, m&#234;me dans l'alti&#232;re sobri&#233;t&#233; transparente de ce rien qu'on cherche : &lt;i&gt;Pour mes portraits j'aime bien donner &#224; mes personnages le plus possible un petit air de f&#234;te &#8212; ce qui m'int&#233;resse c'est leur f&#234;te propre &#224; chacun bien s&#251;r, leur sp&#233;cialit&#233; personnelle de f&#234;te&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La f&#234;te au-dedans, et cette dr&#244;le de proclamation dans Causette accompagnant l'exposition : &lt;i&gt;trouver des personnages aussi merveilleux que possible parce que &#231;a m'entra&#238;ne, &#231;a m'excite&lt;/i&gt;, mais ni Ponge, Limbour ni Michaux ne sont hommes du merveilleux, d'une aust&#232;re entreprise plut&#244;t et capable de toute radicalit&#233;, le mot &#233;trange c'est cette appropriation qui les nie, puisque elle signifie d&#233;possession commune : &lt;i&gt;&#231;a m'excite&lt;/i&gt;. Et ce n'est pas &#224; la l&#233;g&#232;re, puisque Dubuffet ajoute aussit&#244;t : &lt;i&gt;quand je n'aurai plus besoin d'excitant, alors je traiterai de petits comptables, concierges ou retrait&#233;s&lt;/i&gt;. C'est bien cela qui n'a jamais &#233;t&#233; pos&#233; comme rejointement, et que ce portrait maintenant isol&#233; de Francis Ponge oblige de rassembler : en d&#233;cidant d'affronter ce qui dans la peinture va au-del&#224; des mots (provoquer la pens&#233;e ou &#8212; si vous voulez &#8212; la voyance) , mettre sur sa sc&#232;ne de th&#233;&#226;tre, comme en Chine on a pu enterrer ainsi toute une arm&#233;e de terre cuite (&lt;i&gt;ressemblance cuite et confite&lt;/i&gt;), les plus hauts soldats des mots qui en ont accept&#233; l'exp&#233;rience, pour alors quoi sinon ce mot &#231;a m'excite ? Dubuffet n'a jamais peint de comptables et de concierges, pas besoin, puisque c'est par cette part-l&#224; aussi de l'homme ordinaire, avec les poils dans les oreilles, qu'il attrape ses mod&#232;les (Ponge dans &lt;i&gt;Ponge feu follet noir&lt;/i&gt; est manchot, pas d'autre main au po&#232;te que celle qui &#233;crit). Peut-&#234;tre alors faut-il se souvenir de cette phrase sur les petits comptables en regardant deux autres toiles plus tardives de la collection Beyeler : &lt;i&gt;Le voyageur &#233;gar&#233;&lt;/i&gt; de 1950 et &lt;i&gt;L'automobile &#224; la route noire&lt;/i&gt; de 1963 : le peintre savait d&#233;sormais marcher dans le monde ordinaire, et y garder son cri.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1947, Michaux ni Ponge n'&#233;taient trait&#233;s autrement que Dubuffet (quant &#224; Artaud, ce qu'il &#233;crit cette fin d'octobre c'est &lt;i&gt;koerman / ta / radaborsta / taborsta / radaborsta / sanda pan / Nous ne savons rien de la vie, nous&lt;/i&gt;) : scandaleux manieurs de mots, petits bonshommes aux yeux de la norme. Les portraits rassembl&#233;s ont &#233;t&#233; dispers&#233;s, m&#234;me pas un livre qui refasse le simulacre de l'exposition, avec le texte Causette en regard : &lt;i&gt;un petit b&#234;ta de yacht de r&#233;gates &#231;a ne m'int&#233;resse pas comme un sale chalutier plein de morues&lt;/i&gt;. Les &lt;i&gt;sales chalutiers&lt;/i&gt; d'&#233;crivains que Dubuffet peint en 1947 sont ceux qui forment les outils d'&#233;criture qui m&#232;nent la langue aujourd'hui, mais &#231;a ne pouvait pas se savoir. Une signification globale &#224; cette as-sembl&#233;e des portraits aurait une autre lisibilit&#233; maintenant, &#224; cinquante ans de distance, de ceux qui passent ou &#233;tablissent (L&#233;autaud, Paulhan) &#224; ceux qui annoncent et rompent (Artaud, Ponge, Michaux), qu'on les fasse en momie ou bien velu aux dents jaunes : refaire aujourd'hui l'exposition de 1947 des &lt;i&gt;portraits&lt;/i&gt; de Dubuffet, tant de grands morts, qui &#233;ditorialement s'y risquera ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le portrait de Francis Ponge intitul&#233; &lt;i&gt;Ponge feu follet noir&lt;/i&gt; doit t&#233;moigner, par l'importance de la figure maintenant tut&#233;laire du po&#232;te, de cette bascule dans l'oeuvre de Dubuffet, d'un recours &#224; ceux des mots pour conf&#233;rer &#224; son travail de peindre exc&#232;s de langage dans le territoire m&#234;me (donc d'abord signifiant) traditionnellement d&#233;volu aux po&#232;tes seuls. Cela n'a pu se dire, il &#233;tait bien trop t&#244;t, dans l'&#233;v&#233;nement que le peintre lui-m&#234;me avait d&#233;cid&#233;, l'exposition avec proclamation : &lt;i&gt;Plus beaux qu'ils veulent. Beaux malgr&#233; eux.&lt;/i&gt; Affirmer donc par la n&#233;gative que faux est pour les po&#232;tes de croire &#224; un lieu de beaut&#233; r&#233;serv&#233; pour eux hors du corps et s&#233;par&#233; de lui par ce qu'on jette sur la page : exigence qui vaut pour aujourd'hui toujours. Tableau donc qui doit aussi incarner pour nous cet effet provisoire de foule, la totalit&#233; de portraits dress&#233;e vingt-quatre jours durant, du 7 au 31 octobre 1947, de l'arm&#233;e des hommes de mots, &lt;i&gt;cuite et confite&lt;/i&gt;, pour la bascule d'un seul, qui s'en irait ensuite au d&#233;sert. La sp&#233;cialit&#233; personnelle de f&#234;te assign&#233;e &#224; Ponge pour convoquer la f&#234;te dis-parue, de tableaux qui n'auraient pas d&#251; &#234;tre s&#233;par&#233;s, pour ce que nous cherchons aujourd'hui encore dans la combinaison des mots, et ce qu'ils cherchent &#224; d&#233;signer qui toujours &#233;chappe, parce que c'est de soi-m&#234;me dans l'instant qu'il s'agit : &lt;i&gt;Ce n'est pas d'&#234;tre homme d'exception qui est merveilleux, c'est d'&#234;tre un homme&lt;/i&gt; (Dubuffet, 1946), &lt;i&gt;une certaine vibration de la nature s'appelle l'homme&lt;/i&gt; (Ponge, 1944). Nous n'aurons jamais assez de portraits, pour nous chercher nous-m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne saura jamais rien de plus de cette f&#234;te possible, par le peintre entrevue, l'&#233;ph&#233;m&#232;re rassemblement de ces portraits, deux ans d'une vie d'homme, une tentative au centre m&#234;me de la po&#233;sie, qu'elle n'a pas entendu : leurs chemins &#224; tous &#233;taient trop solitaires.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Les Passants, Daumier barbare et humain</title>
		<link>https://tierslivre.net/spip/spip.php?article624</link>
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		<dc:date>2013-09-19T05:30:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Daumier</dc:subject>
		<dc:subject>Baudelaire, Charles</dc:subject>
		<dc:subject>artistes, peintres, plasticiens</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;et de Baudelaire parlant de Daumier&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique66" rel="directory"&gt;arts&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot86" rel="tag"&gt;Daumier&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot125" rel="tag"&gt;Baudelaire, Charles&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot278" rel="tag"&gt;artistes, peintres, plasticiens&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton624.jpg?1352732211' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='109' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
&lt;i&gt;note sur le bicentenaire Daumier, f&#233;vrier 2008&lt;/i&gt;&lt;br&gt;
Bicentenaire oblige, voil&#224; Daumier enfin remis en circulation : on n'est pas si nombreux &#224; le tenir pour fondamental... Voir donc le site &lt;a href=&#034;http://www.honore-daumier.com/daumier/oeuvres/default.asp?Oeuvres-Technique=Peinture&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Amis de Daumier&lt;/a&gt;, avec bon aper&#231;u de l'oeuvre et de l'homme, qui propose le n&#176; 1 d'un &lt;a href=&#034;http://www.honore-daumier.com/cahiers/default.asp&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Cahier Daumier&lt;/a&gt;. &lt;br&gt;
Ci-dessous le texte &#233;crit il y a 2 ans pour le Daumier du Mus&#233;e des Beaux-Arts de Lyon, et qualifi&#233; &#224; l'&#233;poque d'&lt;i&gt;inachev&#233;&lt;/i&gt;. Je le compl&#232;te &lt;a href=&#034;#baudelaire&#034; class=&#034;spip_ancre&#034;&gt;ci-dessous&lt;/a&gt; des pages de Baudelaire sur Daumier dans &lt;i&gt;Quelques caricaturistes fran&#231;ais&lt;/i&gt;.
&lt;p&gt;&lt;i&gt;introduction initiale, 2004&lt;/i&gt; &lt;br&gt;
On porte chacun un mus&#233;e &lt;i&gt;imaginaire&lt;/i&gt;, Daumier fait de longtemps partie du mien, enracin&#233; o&#249; sont Balzac et Baudelaire. On nous a propos&#233;, &#224; quelques auteurs, un exercice comme on aimerait faire plus souvent : choisir un tableau parmi ceux du mus&#233;e des Beaux-Arts de Lyon, et &#233;crire. J'ai choisi Daumier, et d&#233;couvert que le tableau &#233;tait qualifi&#233; d'inachev&#233; dans le catalogue existant. L'occasion de r&#233;ouvrir le texte visionnaire que Baudelaire consacre a celui qui a &#233;t&#233; consid&#233;r&#233; comme caricaturiste en France, et peintre et sculpteur dans le reste du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Passants&lt;/i&gt; a &#233;t&#233; publi&#233; en 2004 aux &#233;ditions &lt;a href=&#034;http://www.arald.org/cgi-bin/aurweb.exe/arald/voiredi?nom=aedelsa&amp;aur_offset_rec=1+&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Aedelsa&lt;/a&gt; (Lyon), en collaboration avec le mus&#233;e des Beaux-Arts de Lyon, coordination &#233;ditoriale Pierre Zancarini, avec la participation de Charles Juliet, Micha&#235;l Gl&#252;ck, Michel Le Bris, Brigitte Giraud, Jean-Bernard Pouy, Tiphaine Samoyaut, Jane Sauti&#232;re, Claude Burgelin, Guy Walter et d'autres.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Les Passants : Daumier barbare et humain&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;La modestie de Daumier lui a fait du mal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voyons, qu'est-ce qu'un peintre qui se contente de nous pr&#233;senter ce reflet de nous-m&#234;mes : passants, wagons de troisi&#232;me classe, salle d'attente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Encore est-ce brumeux, ombr&#233;, les silhouettes se fondent dans le noir, comme si nous, humains, n'&#233;tions que bref surgissement depuis rien, fonds opaque en brume et bleu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Passants : l'homme devant est sombre et muet, ils sont serr&#233;s les uns contre les autres comme si derri&#232;re on les serrait tous ensemble &#224; la ceinture, l'humanit&#233; un paquet, des &#233;clats qui tranchent o&#249; plus rien qu'une caricature, des cols, des poils, les bouches comme si l'haleine, vous imaginez l'haleine et puis. Juste ce raclement de mati&#232;re, l'image comme creus&#233;e dans la toile sombre plut&#244;t que les couleurs pos&#233;es sur elle. Cela se d&#233;fait au bord, c'est un r&#234;ve. C'est vous quand vous vous souvenez de la rue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rencontre de l'&#233;ph&#233;m&#232;re : il n'y a pas eu dur&#233;e, juste l'imparfait du regard. Ce qui fait que la vision est nette, c'est le travail ult&#233;rieur du mental, vingt-quatre fois par seconde, il d&#233;crypte ces images et les assemble. Pas plus, sinon au cin&#233;ma &#231;'aurait &#233;t&#233; bien plus compliqu&#233;. Chaque image est ce brouillage et ce d&#233;tail per&#231;u qui tranche l'int&#233;rieur des &#234;tres. Mettez-en vingt-quatre dans une seconde, et vous saurez marcher dans la rue parmi eux, vous retrouverez les fa&#231;ades et l'orientation, c'est le cerveau qui vous donne l'impression de la r&#233;alit&#233; nette, et pas les yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand Daumier peint, c'est encore une nouveaut&#233;. La ville est mouvement, on doit contraindre l'art &#224; l'instant, aux formes pauvres et arbitraires qui restent quand on enl&#232;ve la dur&#233;e, mais qui remettent l'artiste en prise avec le monde au plus proche, et la capacit&#233; d'arracher cette taie qui est ce que le r&#233;el occulte de sa propre instance de v&#233;rit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La rue assourdissante autour de moi hurlait&lt;/i&gt;, &#233;crit Baudelaire, c'est cette s&#233;paration de l'int&#233;rieur des sens et du gigantesque dehors des hommes qui pr&#233;lude &#224; la s&#233;paration de l'instant. &lt;i&gt;Moi, je buvais, crisp&#233; comme un extravagant&lt;/i&gt;, ce retournement sur soi qui est la condition pour l'ex&#233;cution. &lt;i&gt;Un &#233;clair, puis la nuit, fugitive beaut&#233;&lt;/i&gt;&#8230; L'instant ne para&#238;t que li&#233; &#224; cette nuit faite, qui est la dur&#233;e et la continuit&#233; et que le mental seul reconstruit depuis la perception visuelle, celle que nous restitue ensuite &#224; l'identique le r&#234;ve, avec ses d&#233;formations, ses gros plans et ses trou&#233;es de lumi&#232;re, ces regards mena&#231;ants qui surgissent depuis le second plan, ou bien cette fa&#231;on de fuite qu'ont ceux qui vous tournent le dos. &lt;i&gt;Car j'ignore o&#249; tu fuis, tu ne sais o&#249; je vais&lt;/i&gt; : non pas d'ordre, mais le visage erratique des hommes dans la ville, leurs parcours browniens et ce que cela change &#224; nos formes, &#224; la phrase qui toujours est le temps, le temps mati&#232;re de la litt&#233;rature comme il l'est de la musique, devient soudain ici expression aussi du peindre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Daumier a compl&#233;t&#233; Balzac &#187;, &#233;crit Baudelaire, mais il a rassembl&#233; les dynamiques internes de Balzac dans ce soudain du regard, et c'est cela dont se saisira au vol Baudelaire pour sa propre mati&#232;re po&#232;me, la mati&#232;re ville de ses po&#232;mes. D'o&#249; l'importance pour nous de Daumier, o&#249; en germe se lisent Munch et Bacon. Une affaire de distorsion. Mais une distorsion saisie &#224; la fronti&#232;re du monde, l&#224; o&#249; &#231;a le racle, et qui nous donne &#224; voir ni le sujet ni le paysage, mais bien ce moment o&#249; on traverse, o&#249; on percute la peau du monde, &#233;clat grossissant et d&#233;form&#233;, &#233;clat sans dur&#233;e ni r&#233;alit&#233;, mais qui est notre appr&#233;hension mentale du monde, et l&#224; o&#249; lui-m&#234;me nous d&#233;forme et nous quitte de nous-m&#234;mes pour faire de nous le passant anonyme de sa ville.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il peint le dedans des trains, Daumier, quand le train est tout neuf. Pas de gare chez Balzac ni chez Baudelaire. A peine chez Flaubert (encore, est-ce celle du bateau &#224; vapeur de &lt;i&gt;L'Education Sentimentale&lt;/i&gt;), pourtant tous ont pratiqu&#233; cette incroyable rupture du monde qu'est le surgissement de la locomotive. Balzac, qui mettait douze heures pour venir de Paris &#224; Tours, n'en met plus que six. Il en parle dans Un d&#233;but dans la vie, mais bizarrement, quand il s'assigne comme th&#232;me cette rupture, en quoi la compression du temps modifie le dedans des &#234;tres et leur rapport &#224; l'espace, apr&#232;s trois pages sur la locomotive il superpose trois fois le m&#234;me voyage en diligence &#224; dix ans d'intervalle. Etrange r&#233;cit, du point de vue formel. Par la distorsion lui aussi.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_479 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/3class.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/3class.jpg?1166888786' width='500' height='356' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ce qui a fait mal &#224; Daumier, c'est un brouillage qui vaut encore pour aujourd'hui. On se dit, puisqu'il s'agit de la vie de tous les jours, qu'elle a gomm&#233; la vision de l'artiste. C'est pris &#224; l'ordinaire, donc c'est la repr&#233;sentation du r&#233;el. Si le sujet est artiste, on regarde le travail d'artiste. Si le sujet c'est une laveuse, on ne voit que la laveuse. C'est pourtant la m&#234;me opacit&#233;, la ville telle que la dira Baudelaire : &lt;i&gt;Une atmosph&#232;re obscure enveloppe la ville&lt;/i&gt;&#8230; Les laveuses aussi sont sculptures, celle qui court dans la rue avec son enfant, celle qui plie sous le fardeau. Et dans la voiture de troisi&#232;me classe partout ces enfants, ces coiffes, ces v&#234;tements : la seule ombre est dans ces yeux qui noirs vous fixent. Une accusation ? Un d&#233;sarroi, un appel ? Daumier ne r&#233;pond pas. Il &#233;tablit le regard par quoi on est pris, par quoi l'autre nous appelle. A nous de savoir, &#224; nous de prolonger, d'entrer dans la toile si on veut : on ne sera jamais que de l'autre c&#244;t&#233; de sa propre porte, dans l'interrogation la plus &#233;l&#233;mentaire, la plus prenante, sur notre propre nature d'homme mais c'est maintenant, c'est ici.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et dans combien de textes sur Daumier, dans les encyclop&#233;dies, les catalogues et m&#234;me les mus&#233;es, on a cette phrase qui r&#233;vulserait Baudelaire : &#171; Daumier nous montre les pauvres avec compassion &#187;, affirme-t-on, conscience fonctionnaire et tranquille ou mieux &lt;i&gt;he shows us with great compassion&lt;/i&gt; dans toutes les langues des pays qui ont accueilli ses toiles puisque nous n'avons pas su (sauf exception, comme ces &lt;i&gt;Passants&lt;/i&gt; au mus&#233;e des Beaux-Arts de Lyon) les retenir. Non, pas de compassion puisque c'est nous-m&#234;mes qu'on lit, et l'ombre o&#249; nous sommes, et la vanit&#233; &#233;l&#233;mentaire de notre condition. Ce n'est pas l'autre, la laveuse, le passant, ou le mort (le fusill&#233;), c'est nous et seulement nous : troisi&#232;me classe du monde, parce que nous y portons notre mental, notre corps, nos cha&#238;nes, notre d&#233;sir de l'autre et notre terreur au destin fragile des jours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Tribunal gothique &#187;, dit Baudelaire, de Daumier. &#171; Chambre des tourmenteurs &#187;, dit Baudelaire, de Daumier. &#171; Visages animalis&#233;s &#187;, dit Baudelaire, o&#249; &#171; tout est dessin&#233; et accentu&#233; largement &#187;. Mais &#171; quand il est navrant ou comique, ajoute Baudelaire, c'est sans l'avoir voulu &#187;. Encore : &#171; Toutes figures dans un mouvement &#187;, dit Baudelaire, de Daumier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tromperie, ceux qui disent des Passants ou des autres, d'un ton protecteur : &#171; tableau inachev&#233; &#187;. Ils n'oseraient pas le dire de Munch ou de Bacon, mais justement c'est cela ici qui s'invente, et peut-&#234;tre &#233;tait d&#233;j&#224; dans Goya, ou sous d'autres biceps : ce qu'on focalise de net appara&#238;t l&#224; o&#249; on m&#232;ne le regard, et tout le reste est pris dans des dur&#233;es diff&#233;rentes, des masses qui ne concordent pas. Que voit-on, quand on arrive en voiture &#224; un carrefour du centre-ville ? Elles sont nettes, les perspectives des rues et des enseignes ? Sommes-nous dans le flou pour autant, nous qui rembrayons en premi&#232;re apr&#232;s le feu, avons vu en une fraction de seconde le profil du passant, le regard de la fille sur son v&#233;lo, l'affiche sur le magasin, tout en doublant maintenant l'autobus et prenant la bretelle pour l'autoroute souterraine ? Cette vision concr&#232;te du quotidien, il a fallu quelques visionnaires pour nous y &#233;duquer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut lire Baudelaire parlant de Daumier, quand il d&#233;crit l'image de ce pauvre ramen&#233; chez lui apr&#232;s l'&#233;meute, fusill&#233; &#224; balles par les tenants de la loi, ou bien de cet homme post&#233; pr&#232;s du canal, une pierre viss&#233;e &#224; son cou (&#171; D&#233;cid&#233;ment, on n'a pas le courage d'en vouloir &#224; ce pauvre diable d'aller fuir sous l'eau le spectacle de la civilisation &#187;), quand il dit que &#171; beaucoup de gens ont accus&#233; de barbarie les peintres dont le regard est synth&#233;tique et abr&#233;viateur &#187; quand pour lui, Baudelaire, il y a de fait une &#171; barbarie in&#233;vitable, synth&#233;tique, enfantine &#187;, mais c'est celle qui &#171; reste souvent visible dans un art parfait (mexicaine, &#233;gyptienne ou ninivite) , et qui d&#233;rive du besoin de voir les choses grandement, de les consid&#233;rer surtout dans l'effet de leur ensemble &#187;. Bien avant qu'on parle de ces &#171; arts premiers &#187; aujourd'hui &#224; la mode, Baudelaire r&#233;f&#232;re Daumier &#224; ces pouss&#233;es primitives de l'art, au nom de la cin&#233;tique, de la ville, de cette n&#233;cessit&#233; qu'on &#171; marque avec une &#233;nergie instinctive les points culminants ou lumineux d'un objet (ils peuvent &#234;tre culminants ou lumineux au point de vue dramatique) &#187;. Pour finir : &#171; Le spectateur est ici le traducteur d'une traduction toujours claire et enivrante. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_480 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L450xH480/20051212022639-daumier-honore-das-drama-9701165-9854d.jpg?1751262392' width='450' height='480' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ainsi cette formidable disjonction des s&#233;ries sur le th&#233;&#226;tre. L'homme qu'on figure assiste &#224; la repr&#233;sentation de th&#233;&#226;tre, donc &#224; la repr&#233;sentation de lui-m&#234;me. Et sur sc&#232;ne, des saltimbanques comme Daumier si souvent les a dessin&#233;s ou peints. C'est une mise en ab&#238;me, o&#249; nous-m&#234;mes, qui sommes spectateurs de la toile, r&#233;p&#233;tons de dos (orient&#233;s comme eux et non face &#224; face) les spectateurs du th&#233;&#226;tre. Le m&#233;lodrame sur la sc&#232;ne est une exag&#233;ration, une caricature, l'amant, le mari, la femme. La sc&#232;ne, au double sens du terme. Mais dans la salle on se tord les mains, on se l&#232;ve en poussant le voisin, on crie ou on proteste : sc&#232;ne face &#224; la sc&#232;ne. Ce qu'on interroge alors, n'est pas le th&#233;&#226;tre, mais cette vieille curiosit&#233; de l'homme face &#224; ce qui le repr&#233;sente lui-m&#234;me, donc la posture m&#234;me du peintre. Et toujours, le r&#244;le (sur la sc&#232;ne), l'anonymat (dans la salle), l'instant et le mouvement (volontaire sur la sc&#232;ne, erratique dans la salle). Et toujours ces jeux d'ombre et de lumi&#232;re que le peintre combine avec ceux du r&#233;el. La toile est &#224; Munich : je m'y suis rendu pour la voir. Il y a aussi la version plus sage, o&#249; on retrouve le face &#224; face, mais en sch&#233;ma triangulaire : le peintre regarde les spectateurs, qui ont la t&#234;te tourn&#233;e pour voir ce qui se passe sur la sc&#232;ne. Et monsieur et madame, bourgeois de Paris, dans leurs habits du soir, ont emmen&#233; toute leur simple humanit&#233;, lourdeur du menton, pli de la bouche ou du front, comme si la nettet&#233; focale du regard n'avait concern&#233; que ces deux personnes et aucun des autres, justement en ce qu'ils nous renvoient &#224; nous-m&#234;mes. Ou plus &#233;trange encore, celle qui s'appelle Sortie du th&#233;&#226;tre, parce qu'il n'y a plus que des masques. Personnages r&#233;els, repartant dans la ville, dans cet &#233;trange instant o&#249; apr&#232;s l'encombrement d'une porte on s'&#233;parpille, mais emportant &#224; l'int&#233;rieur d'eux-m&#234;mes toute cette fiction qu'ils portent chacun sans lien comme un monde : de quoi s'est-on lest&#233;, ou agrandi, dans ce partage communautaire, et qu'on trimbale ensuite dans l'exercice humble de vivre (celle-ci est &#224; San Diego en Californie, un jour j'irai rien que pour la voir) ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est-ce le mot caricature qui a r&#233;tr&#233;ci Daumier ? Son &#339;uvre est un tunnel gigantesquement d&#233;cor&#233; d'ombres, toutes fuyantes, parfois toiles, souvent seulement dessins, et son gagne-pain (mauvais, il est mort pauvre). Dans Balzac il y a ainsi 2500 personnages, c'est le profil de Gobseck, la rondeur de Gaudissart, le front du marquis d'Espard, la mollesse du sculpteur Steinboch ou le bras si blanc de madame de Mortsauf. Ils sont litt&#233;rature parce qu'&#233;mergeants brutalement de ce vrombissement lourd de la narration, m&#234;me s'ils n'ont pas pour eux la r&#233;manence d'un Rubembr&#233;, d'un Pons, d'un Goriot.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pour Daumier, comme il s'agissait de presse, et d'exag&#233;ration, on a fait de la caricature une sorte de demi art, ce qu'elle est peut-&#234;tre devenue. Mais c'est une fresque, un tableau global, l'exp&#233;rience m&#234;me de cette saisie distordue de l'instant par quoi on construit notre rapport au monde dans la ville assourdissante et complexe. Avocats, juges, journalistes, le roi et les bourgeois, c'est un exercice de violence, par quoi appara&#238;t nu l'ordre m&#233;chant du monde, et comment ce qui en lui devrait &#234;tre abstrait, hors passions humaines, d&#233;pend de la digestion du juge, de la sieste du d&#233;put&#233;. La caricature est au sens propre une charge. Mais c'est une charge aussi contre sa propre ma&#238;trise &#224; tenir le trait, &#224; capter le monde et l'instant, l'instauration dans l'harmonie du geste d'art de l'accident, de l'erratique. En tout cas, c'est bien le vocabulaire qu'emploie Baudelaire : &#171; Plus l'artiste se penche avec impartialit&#233; vers le d&#233;tail, plus l'anarchie augmente. Qu'il soit myope ou presbyte, toute hi&#233;rarchie et toute subordination disparaissent, c'est un accident&#8230; &#187; Et c'est par cela m&#234;me qu'on arrache &#224; la ville ce qu'elle conditionne de nous. &lt;i&gt;Tr&#233;buchant sur les mots comme sur des pav&#233;s&lt;/i&gt;, chez Baudelaire, il y aurait donc l'&#233;quivalent pour le peintre ?&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_481 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/saltimbanques.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/saltimbanques.jpg?1166889954' width='500' height='659' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;On a m&#233;pris&#233; Daumier en le cantonnant &#224; ses succ&#232;s de presse. On a ni&#233; le sculpteur. Pour les toiles, on n'a rien voulu savoir : avait-il un chevalet, sur ce quai de gare ou ce boulevard ? Crayonnait-il l&#224;, sur sa manche, invisible parmi les autres silhouettes, et comme Edward Hopper qui se voulut son disciple, reprenait-il ensuite dans l'atelier les &#233;bauches dessin&#233;es pour les fondre dans la toile qui n'est pas leur synth&#232;se, mais plut&#244;t leur oubli, un d&#233;pouillement, une d&#233;cantation ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'en parle parce que dans une toile il y a toutes les toiles, que dans les Passants sont l'ombre et l'arbitraire du wagon de troisi&#232;me classe, du juge et de l'avocat, des th&#233;&#226;tres avec leurs saltimbanques et leurs bourgeois en goguette, du suicid&#233; et des laveuses, tout cela qui fait l'anonymat de la grande ville et que nous cherchons, nous, &#224; voir le peintre &#224; travers la totalit&#233; de ces &#233;clats qu'il laisse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand je suis venu &#224; Lyon voir les &lt;i&gt;Passants&lt;/i&gt;, j'&#233;tais accueilli un peu plus tard dans une m&#233;diath&#232;que (comme on dit) des bords de ville, tout au bout du tramway. On s'imagine que la vie s'est retir&#233;e de ces zones d'immeubles au carr&#233;, et d&#232;s entr&#233; dans le petit monde des livres on voit le gamin qui feuillette par terre un album, l'adolescent qui choisit ses disques, le d&#233;sordre du bureau des biblioth&#233;caires o&#249; on marque la pr&#233;f&#233;rence qu'on a pour tel auteur, tel monde. Et puis, marchant dans les rues adjacentes, on voit par la fen&#234;tre les silhouettes qui attendent au poste de police, et la vo&#251;ture des dos, l'&#226;pret&#233; des profils. On est dans la demi ombre du bar, ou un instant &#224; la boulangerie, et c'est tout Daumier qui vous revient, dont vous avez besoin pour faire le lien.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_482 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/daumier.jpg?1166889210' width='500' height='374' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt; Cette humanit&#233; n&#244;tre, il l'a transmise. Mon train du retour &#233;tait &#224; 22h40, on nous a avertis &#224; 22h55 heures qu'un incident de moteur bloquait la locomotive &#224; Lyon Perrache. Vers 23h20, que le retard &#233;tait d&#233;sormais du type dur&#233;e ind&#233;termin&#233;e. Vers 23h40, qu'on nous informerait bient&#244;t si le train partirait ou non. Et vers 23h50 qu'on avait requis une nouvelle locomotive, elle serait l&#224; vers 0h20. J'aime la gare de la Part-Dieu parce qu'elle est une plaque tournante, que j'y passe souvent, sur le chemin de la Suisse ou de Marseille (j'habite Tours), ou pour une lecture &#224; Grenoble ou Chamb&#233;ry, sans m&#234;me entrer dans la ville. C'est pour moi, comme sans doute pour tant de non Lyonnais, comme une entit&#233; s&#233;par&#233;e du monde. Nous &#233;tions quoi, soixante-dix, ce soir-l&#224;, pendant une heure trente, dans les lumi&#232;res blafardes du quai, &#224; ne pas savoir si le train finalement nous emporterait, ou bien s'il faudrait improviser que la nuit soit ici ? On ne se conna&#238;t pas, on ne se parle qu'&#224; peine, je lisais un roman debout adoss&#233; &#224; un panneau d'affichage o&#249; une dame d&#233;nud&#233;e lisait avec moi mon livre, au moins m'&#233;clairait-elle. Il y avait des touristes japonaises, des jeunes avec deux chiens et qui avec elles ont partag&#233; leur bi&#232;re. On reste inconnu les uns aux autres, l'attente commune et l'arbitraire du quai de gare nous fondent dans notre curiosit&#233; r&#233;ciproque et le destin commun, fusionnel. Le train une fois parti, on retrouverait nos vies. Daumier, c'est cela, et je pensais ce soir-l&#224; que les &lt;i&gt;Passants&lt;/i&gt; &#233;taient &#224; leur place dans cette ville. La salle d'attente, voil&#224; ce qu'il savait d&#232;s alors qu'il lui fallait peindre, &#224; Daumier (celle-ci est &#224; New York).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peindre ce qui passe, en le laissant passer. Ne garder que l'homme, mais radicalement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;baudelaire&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_483 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/passants_2.jpg?1166889816' width='500' height='252' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Charles Baudelaire | De quelques caricaturistes fran&#231;ais&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Je veux parler maintenant de l'un des hommes les plus importants, je ne dirai pas seulement de la caricature, mais encore de l'art moderne, d'un homme qui, tous les matins, divertit la population parisienne, qui, chaque jour, satisfait aux besoins de la gaiet&#233; publique et lui donne sa p&#226;ture. Le bourgeois, l'homme d'affaires, le gamin, la femme, rient et passent souvent, les ingrats ! sans regarder le nom. Jusqu'&#224; pr&#233;sent les artistes seuls ont compris tout ce qu'il y a de s&#233;rieux l&#224;-dedans, et que c'est vraiment mati&#232;re &#224; une &#233;tude. On devine qu'il s'agit de Daumier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les commencements d'Honor&#233; Daumier ne furent pas tr&#232;s &#233;clatants ; il dessina, parce qu'il avait besoin de dessiner, vocation in&#233;luctable. Il mit d'abord quelques croquis dans un petit journal cr&#233;&#233; par William Duckett ; puis Achille Ricourt, qui faisait alors le commerce des estampes, lui en acheta quelques autres. La r&#233;volution de 1830 causa, comme toutes les r&#233;volutions, une fi&#232;vre caricaturale. Ce fut vraiment pour les caricaturistes une belle &#233;poque. Dans cette guerre acharn&#233;e contre le gouvernement, et particuli&#232;rement contre le roi, on &#233;tait tout coeur, tout feu. C'est v&#233;ritablement une oeuvre curieuse &#224; contempler aujourd'hui que cette vaste s&#233;rie de bouffonneries historiques qu'on appelait la Caricature, grandes archives comiques, o&#249; tous les artistes de quelque valeur apport&#232;rent leur contingent. C'est un tohu-bohu, un capharna&#252;m, une prodigieuse com&#233;die satanique, tant&#244;t bouffonne, tant&#244;t sanglante, o&#249; d&#233;filent, affubl&#233;es de costumes vari&#233;s et grotesques, toutes les honorabilit&#233;s politiques. Parmi tous ces grands hommes de la monarchie naissante, que de noms d&#233;j&#224; oubli&#233;s !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette fantastique &#233;pop&#233;e est domin&#233;e, couronn&#233;e par la pyramidale et olympienne Poire de processive m&#233;moire. On se rappelle que Philipon, qui avait &#224; chaque instant maille &#224; partir avec la justice royale, voulant une fois prouver au tribunal que rien n'&#233;tait plus innocent que cette irritante et malencontreuse poire, dessina &#224; l'audience m&#234;me une s&#233;rie de croquis dont le premier repr&#233;sentait exactement la figure royale, et dont chacun, s'&#233;loignant de plus en plus du terme primitif, se rapprochait davantage du terme fatal : la poire. &#171; Voyez, disait-il, quel rapport trouvez-vous entre ce dernier croquis et le premier ? &#187; On a fait des exp&#233;riences analogues sur la t&#234;te de J&#233;sus et sur celle de l'Apollon, et je crois qu'on est parvenu &#224; ramener l'une des deux &#224; la ressemblance d'un crapaud. Cela ne prouvait absolument rien. Le symbole avait &#233;t&#233; trouv&#233; par une analogie complaisante. Le symbole d&#232;s lors suffisait. Avec cette esp&#232;ce d'argot plastique, on &#233;tait le ma&#238;tre de dire et de faire comprendre au peuple tout ce qu'on voulait. Ce fut donc autour de cette poire tyrannique et maudite que se rassembla la grande bande des hurleurs patriotes. Le fait est qu'on y mettait un acharnement et un ensemble merveilleux, et avec quelque opini&#226;tret&#233; que ripost&#226;t la justice, c'est aujourd'hui un sujet d'&#233;norme &#233;tonnement, quand on feuillette ces bouffonnes archives, qu'une guerre si furieuse ait pu se continuer pendant des ann&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout &#224; l'heure, je crois, j'ai dit : bouffonnerie sanglante. En effet, ces dessins sont souvent pleins de sang et de fureur. Massacres, emprisonnements, arrestations, perquisitions, proc&#232;s, assommades de la police, tous ces &#233;pisodes des premiers temps du gouvernement de 1830 reparaissent &#224; chaque instant ; qu'on en juge :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Libert&#233;, jeune et belle, assoupie dans un dangereux sommeil, coiff&#233;e de son bonnet phrygien, ne pense gu&#232;re au danger qui la menace. Un homme s'avance vers elle avec pr&#233;caution, plein d'un mauvais dessein. Il a l'encolure &#233;paisse des hommes de la halle ou des gros propri&#233;taires. Sa t&#234;te piriforme est surmont&#233;e d'un toupet tr&#232;s pro&#233;minent et flanqu&#233;e de larges favoris. Le monstre est vu de dos, et le plaisir de deviner son nom n'ajoutait pas peu de prix &#224; l'estampe. Il s'avance vers la jeune personne. Il s'appr&#234;te &#224; la violer.
&lt;br /&gt;&#8212; Avez-vous fait vos pri&#232;res ce soir, Madame ? &#8212; C'est Othello-Philippe qui &#233;touffe l'innocente Libert&#233;, malgr&#233; ses cris et sa r&#233;sistance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le long d'une maison plus que suspecte passe une toute jeune fille, coiff&#233;e de son petit bonnet phrygien ; elle le porte avec l'innocente coquetterie d'une grisette d&#233;mocrate. MM. un tel et un tel (visages connus, - des ministres, &#224; coup s&#251;r, des plus honorables) font ici un singulier m&#233;tier. Ils circonviennent la pauvre enfant, lui disent &#224; l'oreille des c&#226;lineries ou des salet&#233;s, et la poussent doucement vers l'&#233;troit corridor. Derri&#232;re une porte, l'Homme se devine. Son profil est perdu, mais c'est bien lui ! Voil&#224; le toupet et les favoris. Il attend, il est impatient !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici la Libert&#233; tra&#238;n&#233;e devant une cour pr&#233;v&#244;tale ou tout autre tribunal gothique : grande galerie de portraits actuels avec costumes anciens. &lt;br class='autobr' /&gt;
Voici la Libert&#233; amen&#233;e dans la chambre des tourmenteurs. On va lui broyer ses chevilles d&#233;licates, on va lui ballonner le ventre avec des torrents d'eau, ou accomplir sur elle toute autre abomination. Ces athl&#232;tes aux bras nus, aux formes robustes, affam&#233;s de tortures, sont faciles &#224; reconna&#238;tre. C'est M. un tel, M. un tel et M. un tel, - les b&#234;tes noires de l'opinion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans tous ces dessins, dont la plupart sont faits avec un s&#233;rieux et une conscience remarquables, le roi joue toujours un r&#244;le d'ogre, d'assassin, de Gargantua inassouvi, pis encore quelquefois. Depuis la r&#233;volution de f&#233;vrier, je n'ai vu qu'une seule caricature dont la f&#233;rocit&#233; me rappel&#226;t le temps des grandes fureurs politiques ; car tous les plaidoyers politiques &#233;tal&#233;s aux carreaux, lors de la grande &#233;lection pr&#233;sidentielle, n'offraient que des choses p&#226;les au prix des produits de l'&#233;poque dont je viens de parler. C'&#233;tait peu apr&#232;s les malheureux massacres de Rouen. - Sur le premier plan, un cadavre, trou&#233; de balles, couch&#233; sur une civi&#232;re ; derri&#232;re lui tous les gros bonnets de la ville, en uniforme, bien fris&#233;s, bien sangl&#233;s, bien attif&#233;s, les moustaches en croc et gonfl&#233;s d'orgueil ; il doit y avoir l&#224;-dedans des dandys bourgeois qui vont monter leur garde ou r&#233;primer l'&#233;meute avec un bouquet de violettes &#224; la boutonni&#232;re de leur tunique ; enfin, un id&#233;al de garde bourgeoise, comme disait le plus c&#233;l&#232;bre de nos d&#233;magogues. A genoux devant la civi&#232;re, envelopp&#233; dans sa robe de juge, la bouche ouverte et montrant comme un requin la double rang&#233;e de ses dents taill&#233;es en scie, F. C. prom&#232;ne lentement sa griffe sur la chair du cadavre qu'il &#233;gratigne avec d&#233;lices. - Ah ! le Normand ! dit-il, il fait le mort pour ne pas r&#233;pondre &#224; la Justice !&lt;br class='autobr' /&gt;
C'&#233;tait avec cette m&#234;me fureur que la Caricature faisait la guerre au gouvernement. Daumier joua un r&#244;le important dans cette escarmouche permanente. On avait invent&#233; un moyen de subvenir aux amendes dont le Charivari &#233;tait accabl&#233; ; c'&#233;tait de publier dans la Caricature des dessins suppl&#233;mentaires dont la vente &#233;tait affect&#233;e au payement des amendes. A propos du lamentable massacre de la rue Transnonain, Daumier se montra vraiment grand artiste ; le dessin est devenu assez rare, car il fut saisi et d&#233;truit. Ce n'est pas pr&#233;cis&#233;ment de la caricature, c'est de l'histoire, de la triviale et terrible r&#233;alit&#233;. - Dans une chambre pauvre et triste, la chambre traditionnelle du prol&#233;taire, aux meubles banals et indispensables, le corps d'un ouvrier nu, en chemise et en bonnet de coton, g&#238;t sur le dos, tout de son long, les jambes et les bras &#233;cart&#233;s. Il y a eu sans doute dans la chambre une grande lutte et un grand tapage, car les chaises sont renvers&#233;es, ainsi que la table de nuit et le pot de chambre. Sous le poids de son cadavre, le p&#232;re &#233;crase entre son dos et le carreau le cadavre de son petit enfant. Dans cette mansarde froide il n'y a rien que le silence et la mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce fut aussi &#224; cette &#233;poque que Daumier entreprit une galerie satirique de portraits de personnages politiques. Il y en eut deux, l'une en pied, l'autre en buste. Celle-ci, je crois, est post&#233;rieure et ne contenait que des pairs de France. L'artiste y r&#233;v&#233;la une intelligence merveilleuse du portrait ; tout en chargeant et en exag&#233;rant les traits originaux, il est si sinc&#232;rement rest&#233; dans la nature, que ces morceaux peuvent servir de mod&#232;le &#224; tous les portraitistes. Toutes les pauvret&#233;s de l'esprit, tous les ridicules, toutes les manies de l'intelligence, tous les vices du coeur se lisent et se font voir clairement sur ces visages animalis&#233;s ; et en m&#234;me temps, tout est dessin&#233; et accentu&#233; largement. Daumier fut &#224; la fois souple comme un artiste et exact comme Lavater. Du reste, celles de ses oeuvres dat&#233;es de ce temps-l&#224; diff&#232;rent beaucoup de ce qu'il fait aujourd'hui. Ce n'est pas la m&#234;me facilit&#233; d'improvisation, le l&#226;ch&#233; et la l&#233;g&#232;ret&#233; de crayon qu'il a acquis plus tard. C'est quelquefois un peu lourd, rarement cependant, mais toujours tr&#232;s fini, tr&#232;s consciencieux et tr&#232;s s&#233;v&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me rappelle encore un fort beau dessin qui appartient &#224; la m&#234;me classe : La Libert&#233; de la Presse. Au milieu de ses instruments &#233;mancipateurs, de son mat&#233;riel d'imprimerie, un ouvrier typographe, coiff&#233; sur l'oreille du sacramentel bonnet de papier, les manches de chemise retrouss&#233;es, carr&#233;ment camp&#233;, &#233;tabli solidement sur ses grands pieds, ferme les deux poings et fronce les sourcils. Tout cet homme est muscl&#233; et charpent&#233; comme les figures des grands ma&#238;tres. Dans le fond, l'&#233;ternel Philippe et ses sergents de ville. Ils n'osent pas venir s'y frotter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais notre grand artiste a fait des choses bien diverses. Je vais d&#233;crire quelques-unes des planches les plus frappantes, emprunt&#233;es &#224; des genres diff&#233;rents. J'analyserai ensuite la valeur philosophique et artistique de ce singulier homme, et &#224; la fin, avant de me s&#233;parer de lui je donnerai la liste des diff&#233;rentes s&#233;ries et cat&#233;gories de son oeuvre ou du moins je ferai pour le mieux, car actuellement son oeuvre est un labyrinthe, une for&#234;t d'une abondance inextricable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Dernier Bain, caricature s&#233;rieuse et lamentable. - Sur le parapet d'un quai, debout et d&#233;j&#224; pench&#233;, faisant un angle aigu avec la base d'o&#249; il se d&#233;tache comme une statue qui perd son &#233;quilibre, un homme se laisse tomber roide dans la rivi&#232;re. Il faut qu'il soit bien d&#233;cid&#233; ; ses bras sont tranquillement crois&#233;s ; un fort gros pav&#233; est attach&#233; &#224; son cou avec une corde. Il a bien jur&#233; de n'en pas r&#233;chapper. Ce n'est pas un suicide de po&#232;te qui veut &#234;tre rep&#234;ch&#233; et faire parler de lui. C'est la redingote ch&#233;tive et grima&#231;ante qu'il faut voir, sous laquelle tous les os font saillie ! Et la cravate maladive et tortill&#233;e comme un serpent, et la pomme d'Adam, osseuse et pointue ! D&#233;cid&#233;ment, on n'a pas le courage d'en vouloir &#224; ce pauvre diable d'aller fuir sous l'eau le spectacle de la civilisation. Dans le fond, de l'autre c&#244;t&#233; de la rivi&#232;re, un bourgeois contemplatif, au ventre rondelet, se livre aux d&#233;lices innocentes de la p&#234;che.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Figurez-vous un coin tr&#232;s retir&#233; d'une barri&#232;re inconnue et peu passante, accabl&#233;e d'un soleil de plomb. Un homme d'une tournure assez fun&#232;bre, un croque-mort ou un m&#233;decin, trinque et boit chopine sous un bosquet sans feuilles, un treillis de lattes poussi&#233;reuses, en t&#234;te-&#224;-t&#234;te avec un hideux squelette. A c&#244;t&#233; est pos&#233; le sablier et la faux. Je ne me rappelle pas le titre de cette planche. Ces deux vaniteux personnages font sans doute un pari homicide ou une savante dissertation sur la mortalit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Daumier a &#233;parpill&#233; son talent en mille endroits diff&#233;rents. Charg&#233; d'illustrer une assez mauvaise publication m&#233;dico-po&#233;tique, la N&#233;m&#233;sis m&#233;dicale, il fit des dessins merveilleux. L'un d'eux, qui a trait au chol&#233;ra, repr&#233;sente une place publique inond&#233;e, cribl&#233;e de lumi&#232;re et de chaleur. Le ciel parisien, fid&#232;le &#224; son habitude ironique dans les grands fl&#233;aux et les grands remue-m&#233;nages politiques, le ciel est splendide ; il est blanc, incandescent d'ardeur. Les ombres sont noires et nettes. Un cadavre est pos&#233; en travers d'une porte. Une femme rentre pr&#233;cipitamment en se bouchant le nez et la bouche. La place est d&#233;serte et br&#251;lante, plus d&#233;sol&#233;e qu'une place populeuse dont l'&#233;meute a fait une solitude. Dans le fond, se profilent tristement deux ou trois petits corbillards attel&#233;s de haridelles comiques, et, au milieu de ce forum de la d&#233;solation, un pauvre chien d&#233;sorient&#233;, sans but et sans pens&#233;e, maigre jusqu'aux os, flaire le pav&#233; dess&#233;ch&#233;, la queue serr&#233;e entre les jambes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici maintenant le bagne. Un monsieur tr&#232;s docte, habit noir et cravate blanche, un philanthrope, un redresseur de torts, est assis extatiquement entre deux for&#231;ats d'une figure &#233;pouvantable, stupides comme des cr&#233;tins, f&#233;roces comme des bouledogues, us&#233;s comme des loques. L'un d'eux lui raconte qu'il a assassin&#233; son p&#232;re, viol&#233; sa soeur, ou fait toute autre action d'&#233;clat. - Ah ! mon ami, quelle riche organisation vous poss&#233;diez ! s'&#233;crie le savant extasi&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces &#233;chantillons suffisent pour montrer combien s&#233;rieuse est souvent la pens&#233;e de Daumier, et comme il attaque vivement son sujet. Feuilletez son oeuvre, et vous verrez d&#233;filer devant vos yeux, dans sa r&#233;alit&#233; fantastique et saisissante, tout ce qu'une grande ville contient de vivantes monstruosit&#233;s. Tout ce qu'elle renferme de tr&#233;sors effrayants, grotesques, sinistres et bouffons, Daumier le conna&#238;t. Le cadavre vivant et affam&#233;, le cadavre gras et repu, les mis&#232;res ridicules du m&#233;nage, toutes les sottises, tous les orgueils, tous les enthousiasmes, tous les d&#233;sespoirs du bourgeois, rien n'y manque. Nul comme celui-l&#224; n'a connu et aim&#233; (&#224; la mani&#232;re des artistes) le bourgeois, ce dernier vestige du moyen &#226;ge, cette ruine gothique qui a la vie si dure, ce type &#224; la fois si banal et si excentrique. Daumier a v&#233;cu intimement avec lui, il l'a &#233;pi&#233; le jour et la nuit, il a appris les myst&#232;res de son alc&#244;ve, il s'est li&#233; avec sa femme et ses enfants, il sait la forme de son nez et la construction de sa t&#234;te, il sait quel esprit fait vivre la maison du haut en bas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Faire une analyse compl&#232;te de l'oeuvre de Daumier serait chose impossible ; je vais donner les titres de ses principales s&#233;ries, sans trop d'appr&#233;ciations ni de commentaires. Il y a dans toutes des fragments merveilleux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Robert Macaire, Moeurs conjugales, Types parisiens, Profils et silhouettes, les Baigneurs, les Baigneuses, les Canotiers parisiens, les Bas-bleus, Pastorales, Histoire ancienne, les Bons Bourgeois, les Gens de Justice, la journ&#233;e de M. Coquelet, les Philanthropes du jour, Actualit&#233;, Tout ce qu'on voudra, les Repr&#233;sentants repr&#233;sent&#233;s. Ajoutez &#224; cela les deux galeries de portraits dont j'ai parl&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai deux remarques importantes &#224; faire &#224; propos de deux de ces s&#233;ries, Robert Macaire et l'Histoire ancienne. - Robert Macaire fut l'inauguration d&#233;cisive de la caricature de moeurs. La grande guerre politique s'&#233;tait un peu calm&#233;e. L'opini&#226;tret&#233; des poursuites, l'attitude du gouvernement qui s'&#233;tait affermi, et une certaine lassitude naturelle &#224; l'esprit humain avaient jet&#233; beaucoup d'eau sur tout ce feu. Il fallait trouver du nouveau. Le pamphlet fit place &#224; la com&#233;die. La Satire M&#233;nipp&#233;e c&#233;da le terrain &#224; Moli&#232;re, et la grande &#233;pop&#233;e de Robert Macaire, racont&#233;e par Daumier d'une mani&#232;re flambante, succ&#233;da aux col&#232;res r&#233;volutionnaires et aux dessins allusionnels. La caricature, d&#232;s lors, prit une allure nouvelle, elle ne fut plus sp&#233;cialement politique. Elle fut la satire g&#233;n&#233;rale des citoyens. Elle entra dans le domaine du roman.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Histoire ancienne me para&#238;t une chose importante, parce que c'est pour ainsi dire la meilleure paraphrase du vers c&#233;l&#232;bre : Qui nous d&#233;livrera des Grecs et des Romains ? Daumier s'est abattu brutalement sur l'antiquit&#233;, sur la fausse antiquit&#233;, - car nul ne sent mieux que lui les grandeurs anciennes, - il a crach&#233; dessus ; et le bouillant Achille, et le prudent Ulysse, et la sage P&#233;n&#233;lope, et T&#233;l&#233;maque, ce grand dadais, et la belle H&#233;l&#232;ne qui perdit Troie, et tous enfin nous apparaissent dans une laideur bouffonne qui rappelle ces vieilles carcasses d'acteurs tragiques prenant une prise de tabac dans les coulisses. Ce fut un blasph&#232;me tr&#232;s amusant, et qui eut son utilit&#233;. Je me rappelle qu'un po&#232;te lyrique et pa&#239;en de mes amis en &#233;tait fort indign&#233;. Il appelait cela une impi&#233;t&#233; et parlait de la belle H&#233;l&#232;ne comme d'autres parlent de la Vierge Marie. Mais ceux-l&#224; qui n'ont pas un grand respect pour l'Olympe et pour la trag&#233;die furent naturellement port&#233;s &#224; s'en r&#233;jouir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour conclure, Daumier a pouss&#233; son art tr&#232;s loin, il en a fait un art s&#233;rieux ; c'est un grand caricaturiste. Pour l'appr&#233;cier dignement, il faut l'analyser au point de vue de l'artiste et au point de vue moral. - Comme artiste, ce qui distingue Daumier, c'est la certitude. Il dessine comme les grands ma&#238;tres. Son dessin est abondant, facile, c'est une improvisation suivie ; et pourtant ce n'est jamais du chic. Il a une m&#233;moire merveilleuse et quasi divine qui lui tient lieu de mod&#232;le. Toutes ses figures sont bien d'aplomb, toujours dans un mouvement vrai. Il a un talent d'observation tellement s&#251;r qu'on ne trouve pas chez lui une seule t&#234;te qui jure avec le corps qui la supporte. Tel nez, tel front, tel oeil, tel pied, telle main. C'est la logique du savant transport&#233;e dans un art l&#233;ger, fugace, qui a contre lui la mobilit&#233; m&#234;me de la vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand au moral, Daumier a quelques rapports avec Moli&#232;re. Comme lui, il va droit au but. L'id&#233;e se d&#233;gage d'embl&#233;e. On regarde, on a compris. Les l&#233;gendes qu'on &#233;crit au bas de ses dessins ne servent pas &#224; grand'chose, car ils pourraient g&#233;n&#233;ralement s'en passer. Son comique est, pour ainsi dire, involontaire. L'artiste ne cherche pas, on dirait plut&#244;t que l'id&#233;e lui &#233;chappe. Sa caricature est formidable d'ampleur, mais sans rancune et sans fiel. Il y a dans toute son oeuvre un fonds d'honn&#234;tet&#233; et de bonhomie. Il a, remarquez bien ce trait, souvent refus&#233; de traiter certains motifs satiriques tr&#232;s beaux, et tr&#232;s violents, parce que cela, disait-il, d&#233;passait les limites du comique et pouvait blesser la conscience du genre humain. Aussi quand il est navrant ou terrible, c'est presque sans l'avoir voulu. Il a d&#233;peint ce qu'il a vu, et le r&#233;sultat s'est produit. Comme il aime tr&#232;s passionn&#233;ment et tr&#232;s naturellement la nature, il s'&#233;l&#232;verait difficilement au comique absolu. Il &#233;vite m&#234;me avec soin tout ce qui ne serait pas pour un public fran&#231;ais l'objet d'une perception claire et imm&#233;diate.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Encore un mot. Ce qui compl&#232;te le caract&#232;re remarquable de Daumier, et en fait un artiste sp&#233;cial appartenant &#224; l'illustre famille des ma&#238;tres, c'est que son dessin est naturellement color&#233;. Ses lithographies et ses dessins sur bois &#233;veillent des id&#233;es de couleur. Son crayon contient autre chose que du noir bon &#224; d&#233;limiter des contours. Il fait deviner la couleur comme la pens&#233;e ; or c'est le signe d'un art sup&#233;rieur, et que tous les artistes intelligents ont clairement vu dans ses ouvrages.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;in Charles Baudelaire, Curiosit&#233;s esth&#233;tiques&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Qu&#233;bec, adieux | 4, je ne serai pas all&#233; au Nunavik</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>Place, Fran&#231;ois </dc:subject>
		<dc:subject>artistes, peintres, plasticiens</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Fran&#231;ois Place &#224; l'&#233;cole de l'art inuit&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique66" rel="directory"&gt;arts&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot186" rel="tag"&gt;Place, Fran&#231;ois &lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot278" rel="tag"&gt;artistes, peintres, plasticiens&lt;/a&gt;

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		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
S&#233;rie Qu&#233;bec adieux :
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/krnk/spip.php?article953&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Qu&#233;bec adieux : 1, la fac&lt;/a&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/krnk/spip.php?article954&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Qu&#233;bec adieux : 2, for&#234;ts&lt;/a&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/krnk/spip.php?article956&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Qu&#233;bec adieux : 3, Nord imagination&lt;/a&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article2172&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Qu&#233;bec adieux : 4, je ne serai pas all&#233; au Nunavik&lt;/a&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/krnk/spip.php?article959&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Qu&#233;bec adieux : 5, une d&#233;molition&lt;/a&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article2176&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Qu&#233;bec adieux : 6, &#034;peuple ais&#233; &#224; dompter&#034;&lt;/a&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/krnk/spip.php?article960&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Qu&#233;bec adieux : 7, Montr&#233;al infiniment&lt;/a&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le Qu&#233;bec m&#233;rite-t-il son Nord ? Si peu &#224; simplement y &#234;tre all&#233;s, m&#234;me s'il y a des Jean D&#233;sy, ou ce blog que je suis r&#233;guli&#232;rement, anim&#233; par le directeur de l'&#233;cole de Quaqtaq, &lt;a href=&#034;http://lebarbareerudit.wordpress.com/2010/06/12/laissons-les-images-parler/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Le Barbare &#233;rudit&lt;/a&gt;. R&#233;alit&#233; &#233;vidente, aller &#224; Paris ou &#224; Rome est moins cher et presque moins loin que d'aller sur la baie James. Et le Qu&#233;bec n'a pas compl&#232;tement r&#233;gl&#233; son probl&#232;me avec ceux qu'il nomme les &lt;i&gt;peuples premiers&lt;/i&gt;, on le voit bien &#224; la situation des &lt;a href='https://tierslivre.net/spip/spip.php?article2073' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Innus&lt;/a&gt; &#8211; &#231;a peut m&#234;me aller jusqu'&#224; &lt;a href=&#034;http://lebarbareerudit.wordpress.com/2010/06/02/centre-dhebergement-pour-inuits-%C2%ABon-nen-veut-pas-dans-notre-cour%C2%BB-martin-croteau-et-catherine-handfield-montreal/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;x&#233;nophobie&lt;/a&gt; que j'aurais cru seulement et tristement une sp&#233;cialit&#233; fran&#231;aise...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au mus&#233;e des Beaux-Arts de Qu&#233;bec, la &lt;a href=&#034;http://www.mnba.qc.ca/Quelques_oeuvres_inuit.aspx&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;salle r&#233;serv&#233;e &#224; l'art Inuit&lt;/a&gt; est puissante, magnifique, nettement plus que son &#233;quivalente de Montr&#233;al, la vraie capitale du Qu&#233;bec. C'est tout en haut de l'ancienne prison, en g&#233;n&#233;ral il n'y a personne, on peut rester longtemps, et revenir souvent (c'est gratuit, si on ne vient que pour les salles permanentes).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fran&#231;ois Place dessine depuis toujours &#8211; aussi bien Rembrandt, &#224; 14 ou 16 ans, que d'apr&#232;s les r&#233;cits de voyage. Lorsqu'il est venu &#224; Qu&#233;bec, en avril, le rendez-vous avec l'art Inuit &#233;tait obligatoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour moi, c'est en revenant souvent. Maintenant, les noms me sont familiers, et j'essaye de comprendre un peu mieux cette duret&#233; brute du basalte, ou cet animisme des sorciers volants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ci-dessus photo d'une sculpture intitul&#233;e &lt;i&gt;Le sculpteur au travail&lt;/i&gt; (autoportrait ?), de &lt;a href=&#034;http://images.google.ca/images?q=barnabus%20arnasungaaq&amp;oe=utf-8&amp;rls=org.mozilla:fr:official&amp;client=firefox-a&amp;um=1&amp;ie=UTF-8&amp;sa=N&amp;hl=fr&amp;tab=wi&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Barnabus Arnasungaaq&lt;/a&gt;, voir aussi &lt;a href=&#034;http://www.spiritwrestler.com/exhibitions/barnabus_home.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;ici&lt;/a&gt;. Mais il y a d'autres artistes aussi puissants : &lt;a href=&#034;http://www.spiritwrestler.com/catalog/index.php?artists_id=329&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Lucy Tikiq Tunguaq&lt;/a&gt; ou &lt;a href=&#034;http://www.spiritwrestler.com/catalog/index.php?artists_id=444&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Sileas Qayaqjuaq&lt;/a&gt;, bien d'autres &#8211; voir Tiers Livre, &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/krnk/spip.php?article860&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Petit Journal, le 8 janvier 2010&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A son retour en France (Taverny), Fran&#231;ois Place m'a fait un beau cadeau : des scans de ce qu'il avait saisi ce jour-l&#224;, trait rapide, silhouette et ligne. Les voici, avec son assentiment &#8211; en passant par l'ami (et pas d'aujourd'hui, l'amiti&#233;) non pas t&#233;moigner de ce que j'ai re&#231;u du Qu&#233;bec, mais la fa&#231;on dont &#231;a nous d&#233;place au dedans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur Fran&#231;ois Place au travail, voir &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article1091&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;L'invention du livre d'images&lt;/a&gt;. Sur Fran&#231;ois Place en plein croquis au mus&#233;e des Beaux-Arts de Qu&#233;bec, voir &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/krnk/spip.php?article912&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Petit Journal, le 8 avril 2010&lt;/a&gt; (avec photo preuve !). Ci-dessous mon texte d'acompagnement : &lt;i&gt;Voir est un travail&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir est un travail. Voir s'apprend avec des m&#233;diations concr&#232;tes. Dans le (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une des choses les plus puissantes du paysage canadien, d&#232;s qu'on s'&#233;loigne un peu de Qu&#233;bec, c'est cette &lt;a href='https://tierslivre.net/spip/spip.php?article1956' class=&#034;spip_in&#034;&gt;sensation&lt;/a&gt; qu'il n'y a plus d'occupation humaine entre soi et le grand Nord. C'est &#224; cela que je dois dire adieu, aussi.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_1723 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;45&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/francois-place-art-inuit-01.jpg?1276997065' width='500' height='277' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;&#169; Fran&#231;ois Place, croquis d'apr&#232;s art Inuit
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_1724 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;45&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/francois-place-quebec-art-inuit-02.jpg?1276997072' width='500' height='278' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;&#169; Fran&#231;ois Place, croquis d'apr&#232;s art Inuit
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_1725 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;45&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/francois-place-quebec-art-inuit-03.jpg?1276997081' width='500' height='278' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;&#169; Fran&#231;ois Place, croquis d'apr&#232;s art Inuit
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_1726 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;45&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/francois-place-quebec-art-inuit-04.jpg?1276997088' width='500' height='280' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;&#169; Fran&#231;ois Place, croquis d'apr&#232;s art Inuit
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir est un travail. Voir s'apprend avec des m&#233;diations concr&#232;tes. Dans le travail avec les &#233;tudiants, souvent on s'embarque dans ces zones : utiliser la p&#233;riph&#233;rie r&#233;tinienne, savoir analyser son propre chemin de perception de l'image. Il y aussi, sans doute, &lt;i&gt;m&#233;diter&lt;/i&gt; en tant qu'activit&#233; de l'extr&#234;me, et on est si humble dans ce qui tr&#232;s lentement y m&#232;ne (tiens, &lt;a href=&#034;http://pagesperso-orange.fr/jacques.ancet/jenuiobs.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Jean de la Croix&lt;/a&gt; ?) Pour cela que nous avons besoin, comme de la lecture, du &lt;i&gt;mus&#233;e&lt;/i&gt;, o&#249; qu'il soit - et l&#224; aussi le chemin qui y m&#232;ne fait partie du regard (comment accepter, de Londres et Paris, la non restitution de ce qui a &#233;t&#233; pill&#233; en &#201;gypte et en Gr&#232;ce, puisque c'est d'actualit&#233; ?). Qu&#233;bec est une petite ville de (belle) province, le contraire de l'exub&#233;rante et violente Montr&#233;al. Un des lieux qui servent d'antidote, c'est cette salle toujours quasi d&#233;serte du mus&#233;e des Beaux-Arts, consacr&#233;e aux artistes du Nunavuk. Il faut y attendre, &#224; revenir on per&#231;oit encore diff&#233;remment. La derni&#232;re fois, j'avais relev&#233; les noms dans mon carnet (oui, j'ai un carnet dans la poche, dans les mus&#233;es, toujours) : n&#233;cessaire pour retrouver ensuite sur le web &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/krnk/spip.php?article860&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Barnabus et les autres&lt;/a&gt;. Mais celui qui, dans le mus&#233;e, au lieu de placer des mots dans son carnet, redessine : que se joue-t-il de m&#233;moire dans la main elle-m&#234;me, en quoi cela d&#233;place-t-il son regard par rapport au mien ? Dans ces salles o&#249; l'appareil-photo est interdit, qu'emporte-t-il de ce que d&#233;place, en soi-m&#234;me, ce qu'on regarde &#8211; et qu'on nomme art ? Pas eu la r&#233;ponse de &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article1091&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Fran&#231;ois Place&lt;/a&gt;, on est parti en le laissant seul, dans la p&#233;nombre, dessiner encore.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_1727 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;88&#034; data-legende-lenx=&#034;xx&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/arton912.jpg' width=&#034;420&#034; height=&#034;280&#034; alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Fran&#231;ois Place et son carnet de croquis, salle Inuit du mus&#233;e des Beaux-Arts de Qu&#233;bec
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Proust | un degr&#233; d'art de plus</title>
		<link>https://tierslivre.net/spip/spip.php?article2173</link>
		<guid isPermaLink="true">https://tierslivre.net/spip/spip.php?article2173</guid>
		<dc:date>2010-06-19T21:23:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>_ tiers livre, grandes pages</dc:creator>


		<dc:subject>photographes, photographie</dc:subject>
		<dc:subject>Proust, Marcel </dc:subject>
		<dc:subject>artistes, peintres, plasticiens</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;d'une &#233;ventuelle diff&#233;rence entre photographier un monument, une ville ou un paysage, ou de photographier l'oeuvre du peintre qui les repr&#233;sente&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique1" rel="directory"&gt;le mag | grandes pages&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot78" rel="tag"&gt;photographes, photographie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot182" rel="tag"&gt;Proust, Marcel &lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot278" rel="tag"&gt;artistes, peintres, plasticiens&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton2173.jpg?1352733045' class='spip_logo spip_logo_right' width='116' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;mini&#034;&gt;
Quiconque pratique &lt;i&gt;&#192; la Recherche du temps perdu&lt;/i&gt; sait que la photographie (comme le t&#233;l&#233;phone, l'&#233;lectricit&#233;, l'ascenseur, la voiture automobile) y est un &#233;l&#233;ment g&#233;n&#233;rationnel de la fiction.
&lt;p&gt;La premi&#232;re occurrence &#233;tant probablement ce bref passage om Fran&#231;oise ach&#232;te 5 sous, sur un trottoir, une photographie du pape, tandis que le petit narrateur ach&#232;te un portrait de son actrice culte, la Berma : la fixit&#233; et les attributs du pape garantissent que la photographie le repr&#233;sente &#8211; mais pour l'actrice, qui est toute mobilit&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; r&#233;cente lecture me suis aper&#231;u que je n'avais pas pr&#234;t&#233; attention &#224; cette autre figure impliquant la photographie : la grand-m&#232;re du narrateur ne lui offre pas des &lt;i&gt;vues&lt;/i&gt; de Venise ou autre, mais des photographies de toiles d'artistes... &lt;i&gt;Un degr&#233; d'art de plus&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour m&#233;moire et prolongement, donc. Ci-dessus : la cath&#233;drale de Chartres, par Corot.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Marcel Proust | Un degr&#233; d'art de plus&lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ma fille, disait-elle &#224; maman, je ne pourrais me d&#233;cider &#224; donner &#224; cet enfant quelque chose de mal &#233;crit. &#187; En r&#233;alit&#233;, elle ne se r&#233;signait jamais &#224; rien acheter dont on ne p&#251;t tirer un profit intellectuel, et surtout celui que nous procurent les belles choses en nous apprenant &#224; chercher notre plaisir ailleurs que dans les satisfactions du bien-&#234;tre et de la vanit&#233;. M&#234;me quand elle avait &#224; faire &#224; quelqu'un un cadeau dit utile, quand elle avait &#224; donner un fauteuil, des couverts, une canne, elle les cherchait &#171; anciens &#187;, comme si leur longue d&#233;su&#233;tude ayant effac&#233; leur caract&#232;re d'utilit&#233;, ils paraissaient plut&#244;t dispos&#233;s pour nous raconter la vie des hommes d'autrefois que pour servir aux besoins de la n&#244;tre. Elle e&#251;t aim&#233; que j'eusse dans ma chambre des photographies des monuments ou des paysages les plus beaux. Mais au moment d'en faire l'emplette, et bien que la chose repr&#233;sent&#233;e e&#251;t une valeur esth&#233;tique, elle trouvait que la vulgarit&#233;, l'utilit&#233; reprenaient trop vite leur place dans le mode m&#233;canique de repr&#233;sentation, la photographie. Elle essayait de ruser et sinon d'&#233;liminer enti&#232;rement la banalit&#233; commerciale, du moins de la r&#233;duire, d'y substituer pour la plus grande partie, de l'art encore, d'y introduire comme plusieurs &#171; &#233;paisseurs &#187; d'art : au lieu de photographies de la Cath&#233;drale de Chartres, des Grandes Eaux de Saint-Cloud, du V&#233;suve, elle se renseignait aupr&#232;s de Swann si quelque grand peintre ne les avait pas repr&#233;sent&#233;s, et pr&#233;f&#233;rait me donner des photographies de la Cath&#233;drale de Chartres par Corot, des Grandes Eaux de Saint-Cloud par Hubert Robert, du V&#233;suve par Turner, ce qui faisait un degr&#233; d'art de plus. Mais si le photographe avait &#233;t&#233; &#233;cart&#233; de la repr&#233;sentation du chef-d'oeuvre ou de la nature et remplac&#233; par un grand artiste, il reprenait ses droits pour reproduire cette interpr&#233;tation m&#234;me. Arriv&#233;e &#224; l'&#233;ch&#233;ance de la vulgarit&#233;, ma grand'm&#232;re t&#226;chait de la reculer encore. Elle demandait &#224; Swann si l'oeuvre n'avait pas &#233;t&#233; grav&#233;e, pr&#233;f&#233;rant, quand c'&#233;tait possible, des gravures anciennes et ayant encore un int&#233;r&#234;t au-del&#224; d'elles-m&#234;mes, par exemple celles qui repr&#233;sentent un chef-d'oeuvre dans un &#233;tat o&#249; nous ne pouvons plus le voir aujourd'hui (comme ; la gravure de la C&#232;ne de L&#233;onard avant sa d&#233;gradation, par Morghen). Il faut dire que les r&#233;sultats de cette mani&#232;re de comprendre l'art de faire un cadeau ne furent pas toujours tr&#232;s brillants. L'id&#233;e que je pris de Venise d'apr&#232;s un dessin du Titien qui est cens&#233; avoir pour fond la lagune, &#233;tait certainement beaucoup moins exacte que celle que m'eussent donn&#233;e de simples photographies. On ne pouvait plus faire le compte &#224; la maison, quand ma grand'tante voulait dresser un r&#233;quisitoire contre ma grand'm&#232;re, des fauteuils offerts par elle &#224; de jeunes fianc&#233;s ou &#224; de vieux &#233;poux qui, &#224; la premi&#232;re tentative qu'on avait faite pour s'en servir, s'&#233;taient imm&#233;diatement effondr&#233;s sous le poids d'un des destinataires. Mais ma grand'm&#232;re aurait cru mesquin de trop s'occuper de la solidit&#233; d'une boiserie o&#249; se distinguaient encore une fleurette, un sourire, quelquefois une belle imagination du pass&#233;. M&#234;me ce qui dans ces meubles r&#233;pondait &#224; un besoin, comme c'&#233;tait d'une fa&#231;on &#224; laquelle nous ne sommes plus habitu&#233;s, la charmait comme les vieilles mani&#232;res de dire o&#249; nous voyons une m&#233;taphore, effac&#233;e, dans notre moderne langage, par l'usure de l'habitude.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>publie.net | appel plasticiens &amp; photographes</title>
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		<dc:date>2010-04-10T00:09:59Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>publie.net</dc:subject>
		<dc:subject>&#233;dition &amp; &#233;dition num&#233;rique</dc:subject>
		<dc:subject>artistes, peintres, plasticiens</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;la collection portfolio de publie.net : un atout pour faire conna&#238;tre votre travail ?&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique43" rel="directory"&gt;le bulletin&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot27" rel="tag"&gt;publie.net&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot117" rel="tag"&gt;&#233;dition &amp; &#233;dition num&#233;rique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot278" rel="tag"&gt;artistes, peintres, plasticiens&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton2106.jpg?1352732998' class='spip_logo spip_logo_right' width='114' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div align=&#034;right&#034;&gt;
&lt;i&gt;Travailler pour l'incertain, aller sur la mer, passer sur une planche.&lt;/i&gt;&lt;br&gt;
Pascal, &lt;i&gt;Pens&#233;es&lt;/i&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Publie.net a 3 ans, mais je continue d'avancer doucement : d'une part ne pas mettre en cause la structure encore tr&#232;s fragile de notre micro-&lt;i&gt;entreprise&lt;/i&gt;, &#233;quilibre qui solidifie progressivement, &#224; mesure de la confiance des biblioth&#232;ques (qui, de leur c&#244;t&#233;, exp&#233;rimentent l'acc&#232;s &#224; distance, et consid&#232;rent comme important de proposer &#224; leurs usagers des ressources autres que le plus consensuel du Net), &#224; mesure que nous rejoignent de nouveaux abonn&#233;s (puisque c'est le mod&#232;le qui de plus en plus me semble le vrai d&#233;fi de publie.net : lire &#224; volont&#233;, d&#233;couvrir), et bien s&#251;r les t&#233;l&#233;chargements individuels &#8211; apprendre d'autre part &#224; rendre tout cela le plus confortable et simple possible, quel que soit le support utilis&#233;. Se h&#226;ter lentement : pour l'instant, donc, c'est rest&#233; discret, notre collection &lt;i&gt;Portfolio&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce contexte, les fronti&#232;res deviennent de plus en plus poreuses : quoi de plus normal avec le web ? Et ce sera encore plus le cas avec les tablettes iPad et ses soeurs (notre feuilletoir n'utilise pas flash, mais on vous expliquera bient&#244;t ce qu'on pr&#233;pare &#224; nos abonn&#233;s pour les tablettes) : proposer une exp&#233;rience de lecture aussi dense et mobile, curieuse, que ce &#224; quoi nous habitue la consultation Internet, cela laisse loin en arri&#232;re la transposition des romans standards, aux formats conventionnels de l'industrie papier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sont ces exp&#233;riences qui nous int&#233;ressent, esth&#233;tiquement et &#8211; j'allais dire &#8211; &lt;i&gt;politiquement&lt;/i&gt;. Et c'est pour cela que nous partons nous-m&#234;mes en qu&#234;te de nos auteurs, et que le centre de gravit&#233; de notre exp&#233;rience s'&#233;tablit autour de ceux qui sont d&#233;j&#224; impliqu&#233;s dans le web.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces fronti&#232;res sont poreuses aussi dans la litt&#233;rature : apr&#232;s mes 2 ans aux Beaux-Arts Paris, j'ai pu mesurer combien on y &#233;crivait, et comment l'&#233;ducation aux formes, au risque esth&#233;tique, en faisait aussi une p&#233;pini&#232;re de nouveaux auteurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut sortir le web du livre. La situation des plasticiens d'aujourd'hui &#233;volue comme celle des auteurs : la diffusion classique, galeries pour eux, &#233;dition pour nous, sont en voie d'effondrement. Notre r&#244;le social, interventions, stages ou r&#233;sidences, commandes, a toujours &#233;t&#233; pr&#233;sent mais prend une autre importance. Nous inventons aussi d'autres formes : performances communes, installations, &#233;v&#233;nements. La question de la trace se pose autrement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'acc&#232;s aux ressources sur Internet, pour les photographes et plasticiens, est &#233;videmment vital. Mais il faut des sites comme le n&#244;tre, capables de promouvoir, organiser une circulation et des liens. D'autre part, les ressources sur Internet sont des ressources passives, le plus souvent basse r&#233;solution. Ce que nous proposons, ce sont des outils sophistiqu&#233;s et puissants (merci &lt;a href=&#034;http://www.immateriel.fr&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;l'immateriel-fr&lt;/a&gt;) de consultation et d'acc&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Surtout, c'est permettre au travail de chacun d'&#234;tre mis en avant par les biblioth&#232;ques, instituts fran&#231;ais &#224; l'&#233;tranger (Londres, Mexico, Varsovie les pionniers !), m&#233;diath&#232;ques de ville (acc&#232;s &#224; distance en place &#224; Rennes, Melun, La Roche/Yon : est-ce que &#231;a ne devrait pas concerner tout le monde ? &#8211; pour nous c'est inclus dans l'abonnement, comme les m&#233;tadonn&#233;es de catalogage). Plusieurs Centres r&#233;gionaux du livre ou Centres de documentation et ressources ont souscrit &#224; notre offre &#171; monoposte &#187; (acc&#232;s lecture seule sur un ordinateur public et un ordinateur &#233;quipe) : l&#224; aussi, nous on aurait bien cru que tous ces lieux souhaiteraient b&#233;n&#233;ficier de notre proposition, &lt;a href=&#034;http://www.publie.net/tnc/spip.php?rubrique169&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;il n'est pas trop tard&lt;/a&gt;... Mais comme nous aimerions aussi que les &#233;coles, et pas seulement d'art, puissent proposer nos ressources &#224; leurs usagers : &#224; quoi bon sinon un tel effort dans l'accueil des jeunes auteurs...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Publie.net ne b&#233;n&#233;ficie d'aucun soutien institutionnel (nous ne rentrons pas dans les &#171; cadres &#187; du CNL, alors que le minist&#232;re de la Culture continue &#224; d&#233;verser des centaines de milliers d'euros dans des paniers perc&#233;s, mais bon, &#231;a ne nous regarde pas : l'accent mis ces jours-ci par le ministre sur l'importance du r&#244;le des biblioth&#232;ques dans la lecture pourrait changer la donne ? &#8211; tant mieux si oui, disons qu'on garde un tour d'avance, mais aucun regret de tout ce que j'ai appris ces 2 ans aupr&#232;s des amis biblioth&#233;caires &lt;i&gt;hybrides&lt;/i&gt;) : nos ressources, ce sont uniquement nos abonn&#233;s et les t&#233;l&#233;chargements. Et notre seul engagement &#8211; nos outils &#233;voluent en ce sens &#8211;, c'est de redistribuer &#224; nos auteurs 50% de nos recettes (ind&#233;pendamment du probl&#232;me juridique que &#231;a pose, mais c'est au Droit de nous suivre, et pas l'inverse &#8211; on paye d&#233;j&#224; &#224; nous seuls plus de TVA qu'amazon et eBay r&#233;unis...).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux plasticiens et photographes qui souhaiteraient nous proposer des ensembles de portfolio la m&#234;me r&#233;tribution qu'aux auteurs litt&#233;raires : 50% sur les t&#233;l&#233;chargements individuels, et 50% de la recette globale abonnements r&#233;partie &#224; l'ensemble des auteurs selon p&#233;r&#233;quation des pages visit&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &lt;a href=&#034;http://www.publie.net/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;collection PortFolio&lt;/a&gt; de publie.net, sous la direction d'Arnaud Ma&#239;setti et J&#233;r&#233;my Liron, propose des contributions en bin&#244;mes, auteur et artiste (et nous rappelons la collection &lt;a href=&#034;http://www.publie.net/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Art, pens&#233;e &amp; Cie&lt;/a&gt; sous la responsabilit&#233; de S&#233;bastien Rongier : &lt;i&gt;coop&#233;rative&lt;/i&gt;, on s'appelle). &#192; c&#244;t&#233; de cette collection, les PortFolios proposent de fa&#231;on la plus simple un ensemble d&#233;fini par l'artiste, texte et images, volume &#224; d&#233;finir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ajouterais que je tiens &#233;videmment la photographie pour un domaine esth&#233;tiquement central, presque laboratoire du monde par excellence. Ils ont d'autre part &#233;t&#233; dans les premiers &#224; investir le Net. Le probl&#232;me de la r&#233;tribution est essentiel : c'est ce que nous ont signifi&#233; les premi&#232;res biblioth&#232;ques &#224; s'abonner &#224; publie.net, nous accomplissons une t&#226;che relevant de la lecture publique, l'abonnement &#224; nos ressources &#233;tait une mani&#232;re de r&#233;tribuer l'usage fait dans leurs salles de sites comme remue.net ou Tiers Livre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces jours-ci, un peu moins de mises en ligne : nous tenons &#224; reprendre en permanence la totalit&#233; de notre catalogue, le rendre accessible en epub, faire que m&#234;me les premiers textes mis en ligne b&#233;n&#233;ficient de notre r&#233;flexion permanente sur l'ergonomie &#233;cran. publie.net est loin d&#233;sormais d'&#234;tre le seul acteur dans ce domaine : il semble acquis que l'invention est plus du c&#244;t&#233; de ces nouveaux acteurs, que de la transposition de l'ancienne &lt;i&gt;cha&#238;ne du livre&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Amis photographes, n'h&#233;sitez pas &#224; exp&#233;rimenter avec nous : sur le web on apprend &lt;i&gt;en marchant&lt;/i&gt;, &#224; mesure du mat&#233;riau neuf apport&#233;, un peu comme ces grands ballons &#224; l'h&#233;lium qui prennent forme &#224; mesure qu'on les gonfle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici deux r&#233;alisations pour premier essai : &lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;http://www.publie.net/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Hoboken plan fixe&lt;/a&gt;, 39 pages, st&#233;nop&#233;s de J&#233;r&#244;me Schlomoff, texte perso.
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &lt;a href=&#034;http://www.publie.net/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Entre-Deux&lt;/a&gt;, 26 pages, photographies de Nicolas Aiello, objets, inscriptions, papiers trouv&#233;s dans l'int&#233;rieur des livres en biblioth&#232;ques publiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Souhait aussi qu'&#224; l'int&#233;rieur de cet ensemble PortFolio, possibilit&#233; de prise en charge par des collectifs, collection &#224; leur nom, et r&#233;tribution on impl&#233;mente &#8211; assez travaill&#233; avec plusieurs de ces collectifs pour que l'invitation soit s&#233;rieusement faite. Si cela vous convient, on examine vos propositions (conseil Jacques Bon, Philippe De Jonckheere, J&#233;r&#244;me Schlomoff)... Un de ces prochains jours, on vous parlera aussi cin&#233;ma et courts-m&#233;trages, mais chut.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>th&#233;&#226;tre et mort d'Alexander McQueen</title>
		<link>https://tierslivre.net/spip/spip.php?article2045</link>
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		<dc:date>2010-02-13T14:27:02Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Fran&#231;ois Bon</dc:creator>


		<dc:subject>fantastique</dc:subject>
		<dc:subject>artistes, peintres, plasticiens</dc:subject>
		<dc:subject>Alexander McQueen</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;chez Lewis Caroll, et offert &#224; la rue de New York, le chant de mort du styliste ?&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique66" rel="directory"&gt;arts&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot111" rel="tag"&gt;fantastique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot278" rel="tag"&gt;artistes, peintres, plasticiens&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://tierslivre.net/spip/spip.php?mot464" rel="tag"&gt;Alexander McQueen&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/logo/arton2045.jpg?1352732952' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&#201;volution de ces derni&#232;res ann&#233;es : &#224; la villa Kujoyama ou &#224; la villa M&#233;dicis, les cuisiniers ou artistes de la mode sont accept&#233;s comme les architectes, les musiciens et les &#233;crivains. Je ne vais pas aller contre : ce qu'on d&#233;finit par art ou litt&#233;rature est r&#233;trospectif, et on apprend &#224; &#234;tre humble sur ces questions. Et &#224; Rome encore plus. Quelquefois, les 2 ans o&#249; je donnais mon cours aux &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/wcam/0406_BxArts.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Beaux-Arts&lt;/a&gt; de Paris, c'&#233;tait avec un peu de froissement que j'observais la grande verri&#232;re accapar&#233;e par les d&#233;fil&#233;s (ou &#224; &lt;a href=&#034;http://www.tierslivre.net/krnk/spip.php?article239&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Beaubourg&lt;/a&gt;), et le curieux peuple &#224; talons aiguilles et grosses voitures qui envahissait la vieille cour. Mais je sais bien qu'il n'y a pas de hi&#233;rarchie : un typographe aussi est un grand artiste, qui peut toucher aux vecteurs fondamentaux du &lt;i&gt;lire&lt;/i&gt;. Aux &#171; Arts d&#233;co &#187; sont pass&#233;s quelques-uns des plus d&#233;rangeants de l'art Internet naissant. Ce mois de d&#233;cembre, premier soir &#224; New York, apr&#232;s un voyage d&#233;cal&#233; de 5 heures pour cause de temp&#234;te de neige, ces vitrines explorant l'univers de Lewis Caroll et d'autres mythologies du conte nous avaient retenus longtemps, surtout dans ce milieu de nuit sans passants. Alexander McQueen n'&#233;tait pour moi qu'un nom associ&#233; &#224; &lt;i&gt;la mode&lt;/i&gt;. Son suicide &#224; 40 ans (l'&#226;ge de Collobert ?) me ram&#232;ne devant ces images : th&#233;&#226;tre offert &#224; la rue, chant de mort ? Dans les livres laiss&#233;s en France, et qui me manquent (on ne sait pas, quant on part, lesquels manqueront), il y a le gros volume CNRS des dessins et pr&#233;parations de &lt;a href=&#034;http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/kantor/kantor.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Tadeusz Kantor&lt;/a&gt; pour la sc&#232;ne &#8211; magie qui s'installe par les objets pour pr&#233;parer le glissement, ce m&#234;me glissement que la litt&#233;rature cherche justement via ces signes de la rue, ou cet appel &#224; distance d'un autre, qu'on ne conna&#238;t pas, &lt;a href='https://tierslivre.net/spip/spip.php?article812' class=&#034;spip_in&#034;&gt;anonyme&lt;/a&gt; ou c&#233;l&#233;br&#233;s qui se rejoignent alors au m&#234;me endroit.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_1517 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/alexander-mcqueen-newyork-01.jpg?1266070557' width='500' height='334' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_1522 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/alexander-mcqueen-newyork-07.jpg?1266070731' width='500' height='334' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_1523 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/alexander-mcqueen-newyork-08.jpg?1266070738' width='500' height='334' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div class='spip_document_1521 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
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&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://tierslivre.net/spip/IMG/jpg/P1290293.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://tierslivre.net/spip/local/cache-vignettes/L320xH916/P1290293-87b94.jpg?1750425018' width='320' height='916' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
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