92 | bref arrêt Brockville

tags : Canada, Toronto, 2010, Benoît Melançon


Ce texte est un fragment d’un travail en cours, amorcé le 20 décembre 2020 et non destiné à publication hors site (pour l’instant).

Le principe est d’aller par une phrase par lieu précis de remémoration, et d’établir la dominante sur la description même, si lacunaire qu’elle soit, du lieu — donc public, puisque bar, bistrot, resto — de la remémoration.

La rédaction ni la publication ne sont chronologiques, restent principalement textuelles, et la proposition de lecture s’appuie principalement sur la navigation par mots-clés depuis la page des index lieux, noms, dates.

Point régulier sur l’avancée de ce chantier dans le journal #Patreon.

 

92 | bref arrêt Brockville


Et si je me laissais aller (ou alors, juste une fois, une seule fois), à documenter par un article de journal, retrouvé en ce instant même via requête Internet, concernant le lieu de restauration précis dont je veux traiter, après que mon disque dur empilant les photographies numériques (à cette époque, elles étaient muettes, j’en compte vingt-et-unes pour cette journée, aujourd’hui j’en aurais fait deux cents, et pas possible retourner là-bas pour les refaire), l’article, son chapeau tout du moins, serait celui-ci : « Sidney Crosby qui marque le but gagnant en prolongation de la finale olympique des Jeux de Vancouver, Hollywood n’aurait pu faire mieux -– le jeune surdoué de Cole Harbour, en Nouvelle-Ecosse, a mis un terme à un match historique, un classique du hockey, en déjouant le gardien Ryan Miller d’un tir des poignets vif entre les jambières pour procurer au Canada une victoire de 3-2 face aux États-Unis, aujourd’hui, à la Place Hockey du Canada », mais il s’agissait juste d’une vérification : le trajet de Montréal à Toronto en voiture fait bien huit heures et là, en fin d’après-midi, il fallait bien « faire de l’essence », un café et un sandwich n’étaient pas de trop non plus donc je me garais sur le grand parking de cette station Esso, avec ses traditionnels alignements à l’oblique de ces camions géants, et on entrait dans le bâtiment (y a-t-il un nom plus approprié ?) de l’aire d’autoroute avec ses habituelles fonctionnalités partout reconnaissables, toilettes, restauration mais de suite on comprenait que quelque chose n’était pas comme ça aurait dû être, trop de voitures de tourisme immobilisées, et ces écrans omniprésents mais que d’ordinaire en de tels lieux on ignore, là rassemblant des corps tendus, immobiles, presque la bouche ouverte avec des cris comme à nos matches de foot le dimanche dans les villages, comment aurions-nous su que se jouaient à cet instant les dernières minutes de prolongation de la finale de hockey sur glace que le Canada avait justement placé en ultime conclusion de ses Jeux Olympiques d’hiver à Vancouver (on avait rêvé d’y aller mais de Québec c’était si loin, rien à voir avec un Marseille Dunkerque), et ces types qui roulaient en écoutant leur radio s’étaient arrêtés là exprès, alors toi-même, avalant un peu plus loin, puisque écran ou pas écran tout ça t’était indifférent (désolé Benoît Melançon) ton sandwich et ton gobelet de café amer toujours trop grand toujours trop brûlant c’est les dos que tu avais photographié, les écrans en batterie flous au-dessus et voilà juste ce qui te reste mais au moins ça te fournit la date : 28 février 2010, et on recroiserait aussi les Jeux dans Niagara désert, quand entourés soudain d’une équipe ukrainienne de types gigantesques en survêtements uniformes mais c’est pour ça le nom Brockville, juste ça retient un instant l’attention à cause de ton cousin Brocq de Damvix et que souvent même ici on retrouve de ces noms français transplantés et puis une petite affichette indiquant la dernière actualité de la page Facebook de la police de Brockville et que dans cette ville dont jamais rien ne t’avait prévenu de l’existence la police communiquait donc par Facebook, en France on n’en était pas encore là et donc le soir à Toronto tu explorerais une à une les différentes actualités de la ville de Brockville à travers les photos de sa police, et voilà comment s’ancrent dans la mémoire, là où les photographies restent floues ou muettes, ce moment de finale de hockey et que l’aire d’autoroute se transformait en bistrot de coin de rue avec la bordée d’applaudissements à la fin (le hasard ayant fait qu’on s’était arrêté au terme de cette prolongation, elle-même au terme d’une finale qui concluait l’ensemble des deux semaines de Jeux Olympiques et la victoire donc du pays invitant), avec le nom de cette ville où on ne sera pas sorti de l’autoroute ne serait-ce que pour voir comment elle s’abouche au même fleuve qu’on connaissait si bien à Québec ou Montréal mais là juste débouchant des grands lacs qu’on s’en allait à Toronto découvrir : à Toronto même, quelques souvenirs disjoints, le premier soir juste un plat quelconque hamburger dans le « basement » tamisé de l’hôtel, le deuxième soir je nous revois dans une minuscule salle en longueur, rez-de-chaussée sur rue dans le downtown, et dont la spécialité c’était le fish and chips (il y en a eu, il y en aura d’autres dans ce livre, c’est comme ça : mais ici dans cette boutique c’était selon la tradition irlandaise, la bière aussi, irlandaise, et avec toute une décoration liée à l’île d’origine), puis le lendemain midi avec plus de précision, au sortir du très impressionnante musée d’arts, et avant de s’enfoncer dans les petites rues du Kensington Flea Market, coupant par le quartier chinois une petite salle en sous-sol à prix encore plus modique que le fish and chips mais témoignant là aussi d’un rapport direct à l’émigration récente et ça fait intégralement partie du souffle et de la respiration de l’Ontario et sa capitale.

 


responsable publication françois bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 16 janvier 2022
merci aux 57 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page