88 | et pas loin le Christ de Saclay

tags : Saclay, 2012, Patrick Souchon


Ce texte est un fragment d’un travail en cours, amorcé le 20 décembre 2020 et non destiné à publication hors site (pour l’instant).

Le principe est d’aller par une phrase par lieu précis de remémoration, et d’établir la dominante sur la description même, si lacunaire qu’elle soit, du lieu — donc public, puisque bar, bistrot, resto — de la remémoration.

La rédaction ni la publication ne sont chronologiques, restent principalement textuelles, et la proposition de lecture s’appuie principalement sur la navigation par mots-clés depuis la page des index lieux, noms, dates.

Point régulier sur l’avancée de ce chantier dans le journal #Patreon.

 

88 | et pas loin le Christ de Saclay


De la même époque le Christ de Saclay, ça s’appelait réellement comme ça et le lieu était tout aussi réellement complexe et fascinant, pourtant quoi, un carrefour en croix sur le plateau à cet endroit immensément plat immensément nu, c’est quand on arpentait à pied qu’on prenait conscience de cette complexité relative : la tranchée invisible de l’autoroute mais ici justement l’échangeur pour qui quittait l’A10 et voulait rejoindre le CEA ou les autres établissements du plateau (Polytechnique, Thalès, Danone, j’ai fini par les connaître tous), et derrière le Christ une des routes c’était une impasse coupée par l’autoroute, depuis tant d’années ça restait un tronçon désert alors à pied tu y retrouvais tout, des seringues des canettes, un spot si commode tu sors de l’autoroute, tu viens te garder près de la ou des voitures garées dans l’impasse et à peine servi tu repars et te fonds dans le flot, le Christ de Saclay lui-même c’était effectivement un calvaire, grande sculpture d’un Christ mais que personne ne voyait ni ne regardait plus, à droite à ses pieds le resto, derrière le resto une entreprise quasi invisible mais si étonnante en vue satellitaire retraitant par couleurs tous les déchets dans cette zone si chargée et aux activités si étranges (comme ce champ de cordes à linge, ou ressemblant à, près de l’ONERA et on t’explique que c’est une station radar longue fréquence à réfraction sur les couches basses de l’atmosphère et que le missile te dit-on fièrement qui a détruit le 4x4 de Khadafi — je sais, c’est de la vieille histoire — ça partait là du champ de cordes à linge), et puis quelques maisons dans l’autre route en étoile mais comment on pouvait habiter là sans inquiétude, te revenait brutalement La nuit du carrefour de Simenon peut-être c’était juste ici, exactement ici ou son symétrique sur la nationale 20 je ne sais plus mais tout collait, l’expansion du resto salle de parpaings rajoutée à salle de parpaings avait dû accompagner l’expansion du CEA — moi je m’en souviens bien du CEA en 1979 quand on venait y remettre à neuf ou à peu près nos machines à souder par faisceau d’électrons Sciaky chargées de rabouter les cylindres de combustibles et qu’on laissait en arrivant sur le parking (tout un processus préalable avec enquête de flics pour cette autorisation d’accès) notre badge anti-rayonnements dans la vieille 2CV camionnette pour ne pas être embêté à répétition ensuite, mais pas de souvenir à l’époque d’être venu au Christ de Saclay on devait manger à la cantine, la première fois que tu entres c’est une soûlerie de brouhaha, de mouvement, quoi, trois cents, quatre cents couverts, mixité disons un petit tiers max et par contre pas trop difficile reconnaître les employés ou ingénieurs de tel service qui se font régaler par un de leurs fournisseurs, les équipes de tel service qui fêtent un anniversaire ou un départ, les fournisseurs eux-mêmes, techniciens ou commerciaux, ou les intérims qui débarquent directement de leur camionnette sur le parking de toute façon tu irais où autrement, dix kilomètres à la ronde, ensuite c’est moi qui parfois y donnais directement rendez-vous, avec Patrick Souchon par exemple puisque par lui que cette aventure avait commencé, même sur des chemins si différents de ce qu’on avait pu gamberger au départ, le Christ de Saclay quand tu en ressors c’est comme si toute cette chape de corps et de voix se refermait d’un coup sur l’intérieur du bistrot, sur les photos ça s’appelle toujours le Relais, ça fait aussi tabac-journaux et à voir à quoi ça ressemble maintenant te revient la grande terrasse avec ses auvents de plexiglas, de ces endroits qui seraient toujours en travaux et pourtant seraient indestructibles, une boulangerie industrielle s’est greffée sur leurs arrières et la surface parking a encore grimpé, le grand rond-point arboré ratiboisé, l’entreprise de récup est toujours là et un Novotel un peu plus loin, j’ai eu du mal à retrouver le Christ lui-même parce que Cuisines Européennes Show Room (entre La Diva Salades et CVelo.com) l’ancien bâtiment de ferme est muré et prêt à démolition mais il est toujours là quand même avec son bout de nez et sa couronne d’épines qui passent encore vaguement à travers la bouffée de ronces.

 

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1ère mise en ligne et dernière modification le 15 janvier 2022
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