62 | souvenir de l’IUFM Fort-de-France

tags : Fort-de-France, 1999, Patrick Chamoiseau, Paul Otchakovsky-Laurens


Ce texte est un fragment d’un travail en cours, amorcé le 20 décembre 2020 et non destiné à publication hors site (pour l’instant).

Le principe est d’aller par une phrase par lieu précis de remémoration, et d’établir la dominante sur la description même, si lacunaire qu’elle soit, du lieu — donc public, puisque bar, bistrot, resto — de la remémoration.

La rédaction ni la publication ne sont chronologiques, restent principalement textuelles, et la proposition de lecture s’appuie principalement sur la navigation par mots-clés depuis la page des index lieux, noms, dates.

Point régulier sur l’avancée de ce chantier dans le journal #Patreon.

 

62 | souvenir de l’IUFM Fort-de-France


C’est quand même bizarre que Google n’ait jamais convoyé une de ses voitures caméras à Fort-de-France, île de la Martinique et haut lieu touristique mais c’est ainsi, après tout, comment se perdre sur une île (à moins d’une voiture qui ne vous percute de front, comme Paul Otchakovsky-Laurens il y a trois ans exactement, mais c’était dans l’île voisine) : je retrouve pourtant facilement l’IUFM (ces établissements qui avaient à charge de former les enseignants du premier degré), c’était mon deuxième séjour mais du premier, deux ans plus tôt, il me reste que l’atelier avait lieu lycée Schoelcher, donc dans le vieux centre de Fort-de-France, que les participants venaient de toute l’île y compris d’un collège tout au sud (le Marin) mais le billet d’avion me fait arriver la veille du stage de cinq jours et repartir le lendemain, hors un soir au bord de la plage au sable noir, avec les stagiaires et un pot de fin, je n’ai vu que ce centre à l’architecture coloniale et des paquebots de croisière américains hauts comme trois fois la ville, cette fois j’étais logé dans un hôtel à proximité du lycée et même après trois jours d’interruption où je n’ai pensé qu’à ça non, pas de trace, un repas du soir chez mon invitante (bon souvenir, elle avait pris sa retraite plus tard vers Montpellier et on avait échangé plusieurs fois), les repas le midi à la cantine du lycée et comme tu les regardais, les jeunes visages, et que Patrick Chamoiseau était venu deux heures échanger le dernier après-midi, moment fort (« l’île, pour nous ici, depuis l’enfance, une ligne d’horizon et tu ne peux pas partir »), et l’année suivante cette fois à cet IUFM sur les hauteurs, au bord de la rocade, du béton et des palmiers et j’étais logé sur place — qu’une fois en fin d’après-midi j’avais pris ces rues en pente dans Texaco et que j’avais rejoint à pied le centre, ça n’avait pas changé depuis l’année passée, probablement là mangé dans une gargotte quelconque (souvenir vague d’une grande salle sombre au mobilier de bois) puis remonté sur le tansad du nouveau responsable à l’action culturelle, il avait apporté un deuxième casque et le courant passait bien : mais c’était cette petite piaule, le choc — pas de volet, pas de fenêtre, et la coursive en béton qui longeait le rez-de-chaussée pour donner accès pareil, ces persiennes obliques pour couper le soleil les mêmes dans les coursives donnant sur la salle où on travaillait (je n’avais pas une expérience de ces stages comme plus tard, moi aussi j’apprenais), et ces minuscules carrelages un peu rugueux sous les pieds nus ça aussi c’était une brutale sensation d’enfance, certes la nuit martiniquaise est peuplée de bruits, cris d’insectes ou batraciens ou rapaces nocturnes que vite tu apprends à considérer favorables, mais cet air marin encore tiède à la nuit brutalement ta propre enfance qui te soulevait presque dans la petite pièce nue (deux pièces même, une qui servait de chambre, un lit une place et son armoire qui étaient les mêmes que dans tes internats de terminale à Poitiers ou de prépa à Angers Chevrollier), et l’autre pièce un évier et une table rectangulaire minuscule, alors bien sûr tu ne l’avais pas trop dit, tu ne t’en étais pas vanté, mais dès le deuxième soir tu faisais le chemin non vers le centre-ville mais traversais le gros rond-point de la rocade pour entrer au Carrefour, un Carrefour exactement le même qu’en « hexagone » même si certains produits différaient, que tu avais acheté des bananes, du Nescafé, du riz blanc et des pâtes et voilà, pareil que tu aurais fait pour le gîte l’hiver en Auvergne mais qu’est-ce que ça faisait, avoir décidé que cette sensation d’enfance il ne serait pas trop de trois jours pour l’explorer, la laisser venir depuis si loin, presque s’y endormir, mon copain à la moto avait non pas une double vie mais s’occupait d’un champ d’ananas, il m’en avait laissé un énorme et goûteux ça me ferait chaque soir mon dessert : je sais bien qu’ici il ne s’agit pas d’autobiographie mais ce serait la seule exception — cette petite table où je m’installais le soir, et même dès le matin avant que le stage commence, piochant dans le Nescafé, dans cette absence de meubles, ce carrelage gris nu ) tout petits carreaux, ce silence soudain de l’aube quand, à l’apparition vive du soleil, tous les oiseaux se taisent, dans la pièce ouverte au dehors ce n’était pas un espace privé, c’était précisément comme avoir organisé chez soi, avec l’ananas et le Nescafé, le bistrot où tu n’irais pas, le petit Mac coquillage posé sur la table puisque c’était le dernier hiver à avancer ce gros bouquin sur les Rolling Stones, ça prenait forme, pas question de s’arrêter, j’en étais aux chapitres de fin la brouille des années 80, je n’avais pas encore d’appareil-photo mais une petite boule Philips reliée par câble USB et j’avais fait une dizaine d’images (à peu près la qualité d’une caméra de surveillance) des palmiers, des coursives, et même du hayon arrière de cette 4L anachronique avec la peinture qui s’effaçait des lettres IUFM Martinique — je me souviens bien mieux, comme d’habitude, des textes entendus dans le stage et presque du programme que j’avais prévu, pourquoi ces heures dans la petite pièce nue je les assimile à ces sensations de bars, bistrots, restos alors que rien à voir et aucun autre souvenir qui y soit lié pour ces cinq jours du deuxième séjour à la Martinique (je crois qu’il y avait aussi eu l’invitation à la villa du responsable culturel de l’académie, volant de la Guyane à la Guadeloupe, ah oui s’ils m’avaient dit de revenir ç’aurait été avec plaisir mais la conscience si forte que bien sûr c’était à elles et eux de prendre leurs affaires en main, sans rien demander à personne et surtout pas à cette administration toute verticale et raide comme le système colonial qui l’avait bâtie sur tant de sable).

 


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1ère mise en ligne et dernière modification le 11 janvier 2022
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