94 | Bréguet-Sabin, café-restaurant de l’industrie

tags : Paris, 2012, Edouard Boulon, Jean-François Gayrard


Ce texte est un fragment d’un travail en cours, amorcé le 20 décembre 2020 et devenu assez massif, mais non destiné à publication hors site (pour l’instant).

Le principe est d’aller par une phrase par lieu précis de remémoration, et d’établir la dominante sur la description même, si lacunaire qu’elle soit, du lieu — donc public, puisque bar, bistrot, resto — de la remémoration.

La rédaction ni la publication ne sont chronologiques, restent principalement textuelles, et la proposition de lecture s’appuie principalement sur la navigation par mots-clés depuis la page des index lieux, noms, dates.

Point régulier sur l’avancée de ce chantier dans le journal #Patreon.

 

94 | Bréguet-Sabin, café-restaurant de l’industrie


Je ne vis pas à Paris, certaines des anciennes rues ou adresse continuent de venir sur ton chemin comme une carte mentale arpentée par rémanence, on fait une croix mentale quand ça disparaît ou s’érode et s’essouffle -– cette carte des lieux qui furent tiens et qui ne méritent plus visite te crée encore de la peine –- et parfois c’est le contraire, au hasard d’un rendez-vous on découvre un carrefour, une rue, une lumière, une ambiance sonore et là, ce premier rendez-vous avec Édouard B. que je ne connaissais pas c’est lui qui avait proposé café de l’Industrie à Bréguet-Sabin – je sais que ce n’est pas le premier café de l’Industrie dans ce livre mais il y a des dizaines de café de l’Industrie en France et pas seulement Châtellerault, Dijon, Vitry ou Paris), il n’y a plus beaucoup d’industrie dans ce coin au nord-est de Bastille mais c’était calme et facile d’accès, opulent même puisque dédoublé des deux côtés du carrefour et dans le plus grand et moderne (en face, un vieux rade gardé à l’époque dans son jus avec salle à l’étage) des tables en gros bois épais, je revois peu mais dans le souvenir c’était ça, agréable même si évidemment ça s’est rempli à ras bord au moment du repas mais sans nous empêcher de faire connaissance en plus il était vendéen et on a parlé de quelques coins près Talmont Saint-Hilaire, on est resté d’ailleurs amis tout ce temps depuis mais le projet : Édouard travaillait (plus maintenant) chez un éditeur commercial qui certes n’était pas de mes fréquentations, et ils avaient décroché en collaboration avec Universal un projet assez monstre, un livre pour les cinquante ans à venir des Rolling Stones, pas moins, ma bio les avait évidemment mis sur mon chemin, et ce serait un coffret lesté d’objets faits spécialement, de tels coffrets (reproduction d’affiches, de tickets de concerts, il y aurait même des médiators) j’en avais déjà un concernant Dylan et un autre concernant Hendrix ça se fabriquait en Chine mais surtout l’accès à tous les catalogues photos des agences et pendant les mois à venir j’aurais les mots de passe d’accès à ces banques de données, j’avais cinquante textes brefs à écrire (cherchez, c’est sur mon site), rémunération évidemment à proportion et l’étrangeté de ces quelques réunions qui suivraient dans le luxe feutré des bureaux de la maison de disque près du Panthéon les mois à venir ce serait vraiment mais vraiment excitant jusqu’à ce que ça commence à sentir le roussi ou le brûlé, on était en contact direct avec cette machine de guerre qui s’appelait elle-même à troisième personne du pluriel : « les Stones » (ou « the Stones » si en anglais) et une maison allemande (mais sur un autre concept, sans les « goodies », fac-simile et objets) signerait avec eux avec exclusivité pour l’appellation livre de leur cinquantième anniversaire, un grand format cartonné de papier glacé quadrichromie sans grand intérêt mais tant pis, de toute façon je conservais l’avance c’était au moins ça mais c’était un beau moment dans ce bistrot à la fois calme et actif, une lumière que je revois de mi-saison printemps ou automne de gamberger sur ce qu’il y avait à inventer, les bureaux de cette maison d’édition je m’y rendrais aussi il fallait descendre porte de Neuilly et remonter l’île de la Jatte je n’étais jamais venu île de la Jatte et puis le bistrot de l’Industrie quelques semaines plus tard c’est moi qui à mon tour y donnait rendez-vous à un copain : je l’appelle NumerikLivres parce que c’était le nom de sa maison d’édition numérique comme son nom l’indique et même sur des voies très différentes on avait ces rendez-vous réguliers pour se passer nos tuyaux c’était une relation solide, je revois bien ce rendez-vous avec lui parce qu’en même temps il avait des coups de fil pour une situation familiale en rupture et pas facile à démêler mais ça ne me regardait pas, je revois un autre rendez-vous avec lui mais cette fois sur un trottoir sous auvent (il pleuvait et la nuit était déjà tombé, froid et vent mais comme il fumait, fumait tout le temps j’avais accepté qu’on s’installe terrasse) ce serait le dernier rendez-vous avec bière au milieu sinon c’était des Skype depuis Montréal où il s’était installé mais on se faisait toujours nos debriefs, le dernier il était dans les larmes et à la ramasse mais qu’est-ce que je pouvais faire, moi aussi j’avais fait une croix sur le projet édition numérique on en a trop pris sur le caillou ces années-là mais c’est bizarre qu’à cause du café de l’Industrie à Bréguet-Sabin (souvenir aussi que ce qui m’avait plu c’était cette tradition des plats populaires à la française : œufs mayo ou hareng à l’huile en entrée, plat du jour ça peut être foie de veau ou rognons, saucisse au couteau ou est-ce que je sais) les deux rendez-vous, celui concernant le projet Stones avec Édouard même si tombé à l’eau, et nos apprentissages croisés avec NumerikLivres ça se superpose, Jef (le diminutif de Jean-François) s’était rapatrié en France il louait une piaule dans le sud d’accord il avait vue sur mer mais je sentais bien que le cœur n’y était plus, notre dernier échange mail ça avait pour titre « vague à l’âme » et il est mort –- un de plus dans la cohorte, fin.

 


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1ère mise en ligne et dernière modification le 10 janvier 2022
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