entretien Franck Senaud, 4 | le son, l’image, le fric

de l’entretien comme art permanent


On va probablement arrêter fin décembre, mais l’échange commencé avec Franck Senaud (sur l’image ci-dessus, au C19 d’Évry) continue à rythme régulier, et nous force à explorer dans des zones qu’on n’aborde que trop rarement –- je lui en exprime ma reconnaissance.

Ici, des échanges concernant l’économie du web artistique, et de nos rapports au matériel image ou à la prise de son.

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- Comme pour les précédents extraits, redire que le fichier global de cet entretien est disponible sur demande, et que nous sommes prêts à échange pour édition éventuelle.

- Image ci-dessous : avec Franck Senaud et Laurent Martin (association Préfigurations) en repérage terrain à Évry.

le son, l’image, le fric | entretien avec Franck Senaud, 4


Difficile de prédire l’avenir et dans ce domaine ci plus encore. On pourrait imaginer un système d’abonnement comme Spotify pour la musique qui permette un accès à des contenus écrits et/ou vidéos ou podcast ? Et sortirait de l’achat ponctuel ? Même si ce système n’est guère valorisant pour les petits j’ai cru comprendre. À moins que tu n’évoques indirectement un marché à petite échelle, plus frugal mais plus solide ?
On n’en est pas encore à l’étape des solutions économiques viables, même à échelle micro-familiale. Je ne connais pas de musiciens, même hyper solides, qui puissent vivre des revenus de Spotify. C’est un changement progressif d’écosystème, avec la diffusion ponctuelle de contenus haute qualité (genre BandCamp), la revalorisation du vinyle en tant que marqueur symbolique, et comment les albums ancrent et rythment les prestations scéniques, avec éventuellement des droits dérivés sur tee-shirts ou autres, mais ça c’est plutôt les Rolling Stones que mes potes musicos. J’ai toujours eu pour principe de tester ces laboratoires, avec publie.net on a été les premiers à proposer des accès streaming en 2009 pour notre catalogue littérature. Chez mes amis d’immateriel.fr, distribution multi-plateforme de livres numériques, des auteurs en vivent très confortablement, mais c’est un nombre très restreint et ce n’est pas le même genre de littérature que la mienne. Pour les podcasts, il n’y a pas actuellement de véritable circuit économique, alors même qu’on est en pleine demande côté usages. Alors on en revient à l’autre principe, même si assez générateur d’angoisse intérieure permanente, de faire nos trucs parce qu’il nous semble justifié de les faire, des podcasts et des vidéos, des livres en impression à la demande, ou trois heures sur un billet de blog en sachant parfaitement que ce n’est pas ça qui payera les nouilles, et qu’on bavera encore longtemps devant le nouveau micro ou la nouvelle caméra. Ce qui peut éventuellement consoler, c’est que l’idée de la littérature comme métier a pu être formulée par Balzac (y compris avec des systèmes totalement visionnaires de fascicules par abonnements), mais n’a été réellement envisageable que par l’industrialisation type livre de poche, et surtout la commande audiovisuelle, les Hörspiel pour Perec, ou la grande période France Culture. Disons que c’était plutôt ça, l’anomalie.

Dans cette transition, tu te retrouves sur un modèle économique mixte et une évolution sans visibilité. C’est aussi un enrichissement de ta pratique dans ces lieux d’où tu parles et où peu de créateurs vont ? L’intérêt pour un projet comme Saclay ?
Oui pour le mot transition, non pour le modèle économique. En cinq ou huit ans, j’ai pu greffer sur mon site une suite de ces projets qui se sont construits autrement que par le livre : le webdoc Fos-sur-Mer, les vidéos Lovecraft et ce qu’elles dessinent progressivement, avec trois embryons, la performance une semaine à La Défense, le projet ronds-points et cette résidence sur le plateau de Saclay en 2012. Chaque fois, il a fallu aller à contre-courant, tant les invitants placent le livre (quitte à ce qu’il ne soit pas diffusé) comme instance de retour symbolique du projet. Mais quand j’ai besoin moi-même de retrouver quelque chose concernant La Défense ou le plateau de Saclay, je reviens farfouiller mes sommaires (l’occasion de les réviser au passage, le web évoluant, emmener cette matière à mesure qu’on avance) et je dispose d’une matière, de la possibilité aussi de l’actualiser ou de la complémenter, bien plus riche d’être là sans médiation, dans une pluralité de strates (pour Saclay, rencontres et entretiens, balades et explorations, fictions brèves, journal de résidence…). Il me semble qu’on n’est qu’à l’aube de ces objets. Contrairement à ce que tu dis, je constate plutôt qu’on est de plus en plus nombreux à aller dans cette direction (je pense au site Urbain trop urbain de Mathieu Duperrex et Claire Dutrait). Ce qu’on a mis en travail, c’est l’œuvre (en prenant le mot au sens le plus générique, travail et élaboration) comme écosystème, déployée sur plusieurs supports ou média que le lecteur même articule, via sa consultation, et son accès numérique à cet écosystème. Là, ma curiosité est entière. Dans le monde US ou québécois – voir les « pourboires » si pénibles à calculer soi-même dans les restaus –, cette notion de rémunération du travail artistique est plus ancrée, plus fluide, on mettra longtemps à se débarrasser de la prégnance de l’État dans la création, qui pourtant fond à vue d’œil. Alors aucune fausse pudeur à tenter d’être un artisan du web, avec différents « services » comme les ateliers en ligne, ou la possibilité de commander un livre en impression à la demande. Mais clairement, aujourd’hui, pas possible de soumettre nos recherches et productions à une quelconque viabilité économique. Ça a des répercussions sur l’esthétique même : faire ses vidéos seul, plutôt qu’en petite équipe opérateur et ingé son, donc ce sera plus trash, avec des outils plus sommaires aussi. Voilà, c’est juste un paramètre qu’on intègre. Et je crois que c’est aussi là où on peut peser le plus pour que ça avance : par exemple Duperrex avec la Marelle à Marseille, des institutions sont prêtes à nous suivre, si on apporte autre éclairage sur ville, communauté, et qu’on le fait depuis les usages mêmes de leurs pratiquants -– la vidéo « partagée », comme YouTube, et petit à petit le podcast, prennent le pas sur le livre qui sera une ressource complémentaire, mais plus solide que le site web, lequel pourtant gardera la priorité pour l’accès, le repérage. Rien que du mouvant, du sable dans les mains, mais si le petit bonhomme à l’intérieur te dit : –- Vas-y, c’est ça que t’as envie de faire… Eh bien on obéit à cette pulsion, si irrationnelle qu’elle soit, et dans quelque galère elle nous met pour l’économie du quotidien…

Dans cette œuvre ouverte en train de se construire, tu (re)vois l’appareil photo comme une prise de notes ? Jamais le son ?
C’est une question forte, et à plusieurs entrées. Le « carnet » de l’auteur, comme celui du peintre ou du cinéaste, c’est un flux entrant, de la réalité traversée vers l’univers de documentation personnelle. En creative writing on y est extrêmement attentif : on fait en permanence des exercices sur ce flux, et comment le cristalliser en documentation. Des années durant, pour moi, c’était seulement le cahier. Je crois que c’est aussi construire un processus mental, déconstruction du visible, et pour cette raison même appelant la médiation d’un support concret, pour ne pas en rester au statut de la perception, ou de la sensation. Et inversement le flux sortant, qui lui va s’établir selon telle modalité de médias, ou combinaison de ces médias, chaque média (photo, son, vidéo, récit) étant parfaitement susceptible d’être univers complet à lui seul. Ces dernières années, effectivement, j’ai délaissé le cahier pour la panoplie numérique à notre disposition : l’iPhone et le « send » vers Instagram, c’est certainement un carnet du flux entrant plutôt qu’une publication élaborée en tant que tel, flux sortant « édité ». Dans la période Nuits magnétiques, en travaillant sur le terrain avec les réalisateurs, effectivement la captation sonore est déjà production d’imaginaire. Quand je suis dans un lieu ou moment de découverte intense, la difficulté pour moi c’est de choisir photo ou vidéo : donc déjà me positionner en fonction du média « sortant », selon que ce sera publié en vlog (hier, en répétition pour une performance avec Dominique Pifarély à Nevers) ou que j’ai plus l’intuition d’un récit avec photos (avant-hier, ma découverte de ces labyrinthes de béton dans Évry, merci au guide…). Donc certainement moins dans une optique de « carnet de notes » que collecte de matériel pour la publication ultérieure. Dans les deux cas, vidéo pour Nevers ou récit photo pour ce premier après-midi d’Évry, ce qui constituera le récit est postérieur, ou rétrospectif. Alors oui, on pourrait faire la même chose avec le son, et je suis attentif à quelques créateurs qui pratiquent de cette manière (David Christoffel, Pierre Nouvel et Jérôme Combier, il y en a d’autres…). Je sais bien, puisque la vidéo est aussi un univers son, combien ça exige de précautions, probablement plus que pour la prise de vue, autant pour la captation que pour le montage… Cet après-midi d’Évry, une des personnes présentes (Laurent Martin, de l’association Préfigurations), qu’est-ce que j’aurais aimé l’enregistrer, justement parce qu’il s’agissait de commentaires qui naissaient de la situation. Si j’avais été accompagné d’un copain preneur de son, on aurait fait quelques ambiances, bruits de pas, fonds urbain, courants d’air, mais c’est ce que je lui aurais demandé : coller à Laurent, en me concentrant moi sur ces demandes d’explication que je lui adressais. On retrouve ce même paradoxe, qui concerne l’ensemble du monde vidéo, photo, musique : l’obligation de faire seul change les paradigmes esthétiques. L’autre paradoxe, pour ce qui me concerne : c’est dans ces moments de première découverte d’un écosystème ou fragment neuf de réalité, que se joue une grande part de l’expérience ultérieure. Si je pouvais, je vivrais ces moments avec une GoPro Fusion en 360 plantée sur le sommet du crâne – mais techniquement on n’en est pas encore là. Il y a une page là-dessus dans Espèces d’espaces : qu’on en apprend plus sur une ville en faisant le chemin en bus de l’aéroport à l’hôtel, les premières minutes, que dans les huit jours à suivre avec balades, musées etc. Dans cette visite d’Évry je me suis servi intensément de mon appareil-photo (quelques 380 images en 5 heures), mais c’est autant de pistes aussi pour les prochaines vidéo, matière notes… et muette.

Le matériel pour le son, la connaissance qu’il suppose revient beaucoup dans tes remarques carnets vidéo. Parce qu’il est le premier vecteur de ta parole ou parce que tu le gères moins aisément que l’image ou que le flou visuel est plus supportable que l’indistinct du son ?
Ce serait moins l’opposition de l’image et du son, que de faire passer au premier plan la question du récit : on raconte une histoire, dans des critères qui sont ceux de l’immersivité et de la proximité. Le muet y arrivait très bien. L’univers du son est une part centrale de cet imaginaire : la spatialisation des voix, en « 360 », c’est ce qui permet narrativement d’interagir avec l’image et d’induire nos déplacements quand on visionne. On pourrait presque aller jusqu’à dire que l’image conduit le temps, et le son notre immersion. Et effectivement, le son est un défi technique permanent, plus pointu que l’image. Pour les 50 ans de la Maison de la Radio, j’avais fait sur leur site une visite de leur « microthèque », où sont conservés des micros historiques comme celui de telle prise de parole de De Gaulle, de tel concert d’Edith Piaf. Quand on commençait un enregistrement pour mes feuilletons rock, on ramenait tout un panier de micros et on cherchait lequel correspondait le mieux au récit. Récemment, ils ont déstocké aux enchères toute une partie de ce matériel, les Sennheiser 441, les Neumann 47, les Violet, c’était un crève-cœur. Après, ça se démultiplie : sur un tournage, la tâche de l’ingé son est cruciale, permanente, c’est dès le terrain qu’on amorce cette couleur narrative. Quand il faut le faire seul, et qu’on s’occupe de sa caméra en même temps, on n’en attrape plus qu’un petit pourcentage, c’est cruel. J’ai eu la chance, dans les années 80, avec les Nuits magnétiques, de disposer d’un peu de cet apprentissage. La question du matériel n’est pas secondaire : on a la chance d’avoir, avec les Australiens de chez Rode, des micros de qualité à relativement bas prix, mais dès qu’on sort du basique les prix s’envolent. Idem pour les enregistreurs, si on passe d’un Zoom à un Sound Devices. Si on prétend parler vingt minutes d’un livre ou d’un auteur face caméra, personne ne tiendra plus de trois minutes si c’est fait avec un micro interne de caméra « compacte », ou le grognement d’un auto-focus. Alors c’est mille fois plus casse-gueule, et même dès la préparation de la pièce. Avec le Whole Lotta Love de Led Zeppelin, j’ai vu arriver la stéréo sur nos petits tourne-disques. La semaine dernière, avec Pifarély on jouait à Nevers, notre ingé son, Christophe Hauser, travaillait avec trois plans sonores : un fond de scène, un frontal, et un fond de salle. Au cinéma le 5.1 fonctionne selon le même principe. On peut simuler dans un casque audio ces profondeurs de champ. Même dans mes petites vidéos ultra-basiques, je m’efforce de mixer mon micro de proximité (un Rode cardioïde à condensateur), avec un micro « shotgun » à l’arrière de la caméra, une technique inventée par Jimmy Page pour la batterie de Bonham en 1968. Il y a aussi tout ce qu’apporte l’ASMR, avec un son immersif refabriquant le détail d’une table, de gestes, de bouche ou de peau, autour du chuchotement. Il y a ce qu’on peut fabriquer en « post » avec les immenses bibliothèques sonores dont on dispose en ligne (les 35 000 sons en libre accès de la BBC…), mais c’est un gouffre de temps. Un bruit de pas ou un skate-board qui passe à l’arrière-plan, sur un YouTube ou dans un film qui vous accroche, ce n’est jamais un enregistrement direct : ça aussi, à la Maison de la Radio, j’ai pu connaître les univers des bruiteurs. Une mouche qui passe de gauche à droite dans le champ, on n’élève pas une bestiole pour le lui apprendre. Et tout cela à maintenir dans un espace paradoxal : le son directement enregistré par une caméra, c’est venu par des documentaristes comme Robert Kramer début des années 70, on est encore dans du tout neuf. Des artistes comme Alain Cavalier ont développé ça comme langage, avec un matériel bien moins sophistiqué que le nôtre aujourd’hui. Les Zoom H4 qu’on a tous dans la poche, c’est venu vers 2005, et maintenant c’est juste une entrée de gamme. Donc la question, avec le son, ou la place qu’on donne à la construction de la bande-son en « post » – de même que la colorimétrie autrefois, ce qu’on nommait « étalonnage » c’était juste tout à la fin, alors que maintenant c’est intégré au processus même du montage –, c’est de le considérer comme un des éléments de base du vocabulaire narratif. Et paradoxal tout simplement parce que raconter une histoire, les conteurs et conteuses le savent bien, ça se passe à voix nue. Sauf que justement, la voix nue supporte mal la réduction électronique. Ça pose d’autres enjeux si on pense podcast : possibilité d’écoute dense en transport, en balade ou au gym, mais la scénographie de la page tournée, de la typo montrée en gros plan, terminé : la vidéo de voix garde sa pertinence, à preuve aussi que les chaînes radio filment leurs émissions ou chroniques et les proposent en ligne. Enfin n’exagérons pas : c’est beaucoup plus rare que je fasse des vidéos floues !

 

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1ère mise en ligne et dernière modification le 4 décembre 2019
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