contre la lecture mendiante

la lecture n’est pas une fonction intransitive


Vieille scie la phrase de Gide, qu’on ne fait pas de littérature avec des bons sentiments.

Mais on risque d’avoir à la raviver pour l’univers de la lecture en général : les bons sentiments, comment aller contre ? Et encore moins quand il s’agit d’amis qu’on tient à garder, donc grain de sel plutôt réflexif et non pas critique (de quel droit, et il me semble qu’en 15 ans de site j’ai payé mon propre écot à la chose) :

Est-ce la lecture en tant que telle qu’on souhaite fêter ou défendre, ou ce qu’elle propage et en quoi cela nous change ?

  • ainsi, au Québec, relayée avec générosité par une personniiialité dont la réflexion nous importe au premier plan pour tout ce qui concerne livre et numérique, la proposition d’acheter le 12 août un livre québécois, mobilisation des métiers du livre, des réseaux web. Pourquoi pas ? Des livres québécois j’en ai toujours à portée de table. Sauf que si je transcris sous la forme : le 12 août, achetez tous un livre d’un auteur du Poitou (on en a d’excellents), ça donne quoi ? Je veux bien parler 2 heures de Gabrielle Roy, ou de Louis Hémon, ou des blogueurs montréalais, mais je n’ai pas envie d’acheter un livre sans complément d’objet indirect au bout de la phrase. On s’use à essayer de rendre poreuses les frontières, on s’use contre les circuits de distribution obsolètes, ou les faux délais pour obscures questions administratives, et les frontières tout d’un coup qui reviennent ;
  • ainsi, d’un autre ami qui lui non plus, vivant à Berlin, n’est pas un archétype d’immobilisme, euphémisme, la proposition de se saisir de la date de naissance de Ray Bradbury (dont le Fahrenheit 451 n’a jamais eu tant de succès symbolique que depuis l’arrivée de la liseuse, comme si ça avait rapport) pour un Ray’s Day, mélange du Bloom’s day de Joyce et du may day : au secours on coule… comme si la lecture en était là.

Dans les deux cas, ce qui me retient à relayer et participer, c’est la non-détermination de la lecture. Un peu comme lorsque j’avais eu à répondre, il y a quelques années, à la question « Pourquoi faut-il lire ? » et que j’avais répondu par le titre Pourquoi faut-il lire quoi ? »

De même, je n’aurais pas réagi si je n’avais pas découvert cet après-midi cette campagne du Seuil (merci Jean-François Gayrard) avec une série d’images qui pourraient bien incarner le symptôme.

Pareil, je cite le Seuil – et non pas 36 éditeurs qui m’indiffèrent par leurs pubs outrageuses – parce que c’est une maison à laquelle je suis lié en profondeur, 3 livres en 5 ans et pour moi pas n’importe quels livres, plus un beau projet Lovecraft qui s’amorce avec Points Seuil pour le printemps prochain, et autre chose que je garde secret.

Première image : « 10 très bonnes raisons d’acheter votre livre chez votre libraire », qui irait contre ? Mais la réponse : « Parce qu’il m’accueille et est plus agréable qu’un écran d’ordinateur » (le très euphonique et est fait partie du message imprimé), qui prend-elle pour ennemi et pourquoi ? Mais, si nous ouvrons avec un tel intérêt notre ordinateur, n’est-ce pas pour l’accueil qu’on y trouve, celui de la communauté que nous sommes, celui des sites, y compris de presse ou d’info comme les blogs ou les radios, qui nous accueillent aussi, et combien de libraires à innover (voir le site Mollat et leur activité Twitter, mais ce ne sont pas les seuls) en utilisant les réseaux sociaux comme lien concret et hyper géo-localisé pour le lien à leur propre clientèle ? Et si hier soir j’ai commandé un essai qui m’importe chez Hyppocampus Press à Seattle, je leur suis reconnaissant justement d’être aussi libraires via l’ordinateur… Ça donne quoi, ce genre d’opposition, si on transfère à l’astronomie ou à la médecine — le libraire est-il pareil lourdaud d’avant l’ordi ? Pas ceux que je connais. Ajoutons le paradoxe que ceux qui voient cette image la découvrent sur leur ordinateur, elle ne leur est donc même pas recevable.

Deuxième image, ah oui l’humour décalé. Le mot humour vous le trouverez sur 70% des pages IV de couv des 600 et quelques romans formatés rentrée littéraire dont les mêmes libraires vont recevoir des cartons pleins pour leur assurer 10 jours, 3 semaines ou 5 semaines de présence selon. Voici donc 6 caleçons. Et vous, vos lectures d’été c’est quel caleçon ? Il se trouve que pile au moment où je découvrais cette image, je venais de chercher si je pouvais acheter des versions numériques de mon cher et vieux Bachelard pour emporter en vacances, alors que j’ai déjà pas mal de bouquins de travail : mais non, Bachelard n’est pas disponible en numérique. C’est de la pensée, c’est de la beauté, ce n’est pas du commerce de masse. Mes 3 derniers livres au Seuil, ils sont de quel caleçon ? Je ne suis d’aucun caleçon de ma propre maison d’édition – elle m’est vitale, mais en 10 ans la réciproque a changé.

Je laisse la suite. Pickety est une forte et nécessaire expérience de pensée, non consensuelle, sur des questions qui concernent le fond du fond des bascules de notre société. Best-seller, il a droit d’accéder au statut de livre de plage. Quel slogan ? « Pour compter tout l’été. » C’est peut-être là que le bât blesse : prendre Internet dans une logique TF1, brosser la société dans le sens de ce qu’on suppose être son poil. Facile, doux comme l’eau tiède. Mais si l’édition aurait une chance d’enrayer sa propre érosion amorcée, est-ce que ce ne serait pas plutôt en faisant le pari de la communauté intelligente, résistante, du penser ensemble ? D’un côté, aujourd’hui, un « fonds vautour » américain qui contraint l’Argentine à la faillite, de l’autre côté un dessin de Sudoku associé au livre de Pickety – penser l’économie ou lire de l’économie politique, c’est pour se distraire comme au Sudoku, cherchez l’erreur... Non, pas assez de différence entre cette dérision (du coup, on doute qu’elle atteigne son but commercial) avec le fonctionnement de la caricaturale pub sexiste de Renault, que le web leur a fait ravaler hier soir – mais où comme par hasard la symbolique de l’écriture n’est pas absente (enfin, l’écriture vue par Renault, pauvre monde de communication, et combien de masters ou diplômes ou écoles de ce nom à fermer, tiens, si ça mène à ça, maladie omniprésente).

Je ne veux pas revenir sur ce que j’ai appelé, il y a quelques mois, à propos d’un des problèmes majeurs de l’édition, à savoir le déclin brutalement amorcé des ventes du poche, mes réflexions pensives sur l’économie du livre.

À Tours j’ai un libraire, il y a des points sur lesquels on ne s’entend pas – Internet justement –, mais ils font le choix d’un fonds totalement aberrant par rapport aux prescriptions qui semblent de plus en plus cette douche d’eau tiède consensuelle : non pas Agamben, mais tout Agamben, non pas Manganelli, mais tout Manganelli. Du coup, ça marche bien merci, et quand on cherche quelque chose on sait qu’on va le trouver (tiens, POL qui sort 2ème tome Tarkos…).

À l’inverse, cette question de la lecture sans complément d’objet direct, cette question de la librairie si le meilleur libraire ne peut qu’amplifier ce que lui propose l’édition, ça mène à quoi : à cette terrible déception en entrant chez Sauramps l’hiver dernier, la littérature reléguée au sous-sol dans l’étage papèterie mort de sa belle mort, et Michel Drucker en place d’honneur (enfin, un mannequin repeint qui lui ressemblait et signait les livres écrits sous son nom) du matin jusqu’au soir là où avant on trouvait la littérature.

La question de la lecture, il est temps de poser sociétalement le fait qu’elle se soit transférée, que ce transfert pose des questions graves et lourdes, et qu’on en n’est qu’au début. J’avais abordé ça cet hiver après une question brutalement et naïvement posée à Sciences Po : Et pour les faire lire vous faites comment ?

Mais si c’était cette verticalité même qui est en cause ? Dans ma petite école de 180 étudiants, un site mis en place en novembre dernier, sur le thème écrire en école d’arts, vient de passer les 10 000 pages lues. Lancée il y a moins de 2 ans, la revue nerval.fr vient de passer les 64 500 pages lues. Ce site Tiers Livre, 4 millions de pages lues (hors robots et spams) depuis 2005, accueille chaque jour 1200 visites . Ce n’est pas forcément la lecture qui est malade.

Dans mon temps d’information, de réflexion esthétique, de découverte d’écritures neuves, le web a place égale avec ce que le livre auparavant concentrait seul. Bien sûr je lirai des livres de la rentrée littéraire : Mauvignier, Beinstingel, Crouzet, Volodine, Deville, tous détournent la norme du roman de consommation, qui pourtant concentrera très vite les suppléments littéraires ou magazines parce qu’ils n’y verront qu’une sorte de sport en chambre, avec récompense aux trois gagnants et bonsoir les autres, mais la littérature n’est plus réductible au territoire de l’édition marchande.

Gravité ? Oui, parce que jamais la fonction lire n’a été aussi vive, n’a disposé d’outils aussi puissants. Par contre, allez parler de big data dans le système de distriburion et recommandation totalement fossile qui organise la chaîne du livre, et vous avez affaire à des paralytiques. Au mieux, ils ont embauché quelqu’un qui s’en occupe. Je vous assure qu’une visite guidée de l’interface d’un grand groupe (je ne me permets d’en parler qu’à ceux dudit groupe) c’est ahurissant. Le livre n’est pas une marchandise comme les autres ? Il y a bien que dans les discours publics qu’on le proclame.

Est-ce que c’est à nous de les sauver ? Vous ne voulez pas lire ? allez voir vos séries télé, nous on se débrouille avec notre Kindle, on y a Montaigne, Saint-Simon et David Foster Wallace, et même les Bachelard qu’on a téléchargés sur un site pirate puisque pas moyen de les acheter. On revient à Ray Bradbury.

Après, ce sont des questions personnelles. Je ne veux surtout pas couper d’herbe sous le pied à 2 initiatives généreuses, le livre et la lecture ont besoin d’un tissu pareil que nous constituons ici une toile. Une expérience comme celle des #vendredilecture c’est l’efficacité de combien de salons du livre morts-nés, dans leurs plantes vertes et leur monsieur Loyal à questions pour carafe d’eau ?

Il me semble qu’en ce moment on est en train, sur Internet, de gagner la bataille du temps long. C’est peu visible, parce que c’est difficile de tenir un blog quand l’informatique derrière Facebook ajoute chaque 15 jours une nouvelle fonction, et parce que nous n’avons pas encore amorcé de culture numérique. Le ministère de la Culture a mis une énorme croix sur la question du numérique dans le livre, ayant assez à faire de ses autres urgences : pour ce qui est du livre, on s’en tient à la messe qu’on chante de la défense des valeurs sacrées et le bâton pour ceux qui disent autrement. Quant à ceux qui s’occupent du numérique (le Conseil national du), ils n’osent pas approcher le livre parce que chasse gardée culturelle, résultat deux ans d’immobilisme tragique quand on avait si longtemps rêvé de l’après-Sarkozy – voir cette loi croupion dite anti-Amazon et qui n’a pénalisé, du jour au lendemain, que les libraires indépendants s’acharnant à construire des services en ligne.

Bataille du temps long, c’est le nombre de ces blogs où s’amorce une oeuvre cohérente, continue, sauf qu’une de ses novations c’est l’architecture narrative non-linéaire, qu’une autre de ses novations c’est l’intégration native du transmédia.

Quand je dis déficit de culture numérique, ce n’est pas une question de code, c’est une question décisive de comment penser le numérique, et le vocabulaire même de la conception numérique du livre classique en fait partie (css, xml, métadonnées) dans le cloisonnement des formations professionnalisantes, la verticalisation des filières métiers de l’édition, mais jamais vu à l’horizon une prise en compte un peu globale de tout ça. La liberté sur un site, pour en faire une oeuvre, c’est celle de pouvoir le recomposer comme on fait de l’oeuvre même, dont il n’est pas séparable. Pour ça l’importance des outils CMS comme Drupal ou Spip, et l’impasse qu’est Wordpress qui suit un autre but – mais là on entre dans le détail. Seulement, à échelle de quatre mois en quatre mois, on commence à voir le paysage bouger.

La question de la lecture ? Oui, elle serait peut-être là. Chaque époque s’invente les formes qui sont un en avant de son inconscient, de ses propres dispositifs de représentation du monde, là où ils bloquent sur les vieilles descriptions. Je crains que la rentrée littéraire soit du deuxième côté. L’avenir de la lecture divertissement, dans ses formes industrielles et marchandes, ne me concerne pas plus que la fin de la publicité si on pouvait la provoquer. Tant de métiers neufs s’amorcent du côté de ce qui naît.

La question de la lecture ne peut être séparée de l’état du monde. L’industrie du livre ne peut plus enrayer sa tendance à la baisse ? Sûr que si nos fins de mois étaient moins précaires (encore, je ne me plains pas, professeur en école nationale supérieure d’arts j’ai un salaire de presque 1750 euros), on en achèterait en réfléchissant et choisissant moins, comme on faisait avant. Mais encore faut-il qu’ils nous fassent envie, les livres : la question du désir redevient centrale – quand je lis ces blogs qui inventent, c’est le désir de formes neuves, le désir de lecture sens, le lecture de monde renversé, décrypté qui m’attire là.

Je félicite mes amis québécois et berlinois de leurs 2 initiatives pour la lecture. Mais il me semble, à souhaiter exprimer cela en tant que responsabilité personnelle, que travail au quotidien – parce que je sais que ma survie pour écrire s’exprime aussi dans une part collective, même si ce qui m’y amène et m’y tient m’est irréductiblement personnel s’exprime précisément dans le quotidien de ce site, et dans l’idée qu’il soit non pas un site de médiation (ceux qui vous envoient à foison des services de presse parce qu’ils prennent le web pour une serpillière) mais le simple lieu de mon travail d’écriture, de fiction.

Non, ami québécois, ami berlinois, je ne suis pas absent de la lutte qui vous mène : j’espère que mon feuilleton Lovecraft unlimited, d’ici le 22 août, expérience web immersive sur auteur, où il sera question d’écriture, de métier, de lecture, et aussi des démons les plus mauvais du monde comme de son paradoxe le plus merveilleux, le saut dans l’imaginaire, aura avancé et que de travailler sur une forme pour moi nouvelle de récit sera mon humble part ouvrière dans la marche collective.

Rien qui empêche les temps forts, les illuminations. Mais, dans le désarroi d’un monde qui va mal, des ombres qui nous cernent, de ce que Baudelaire nommait horizon noir, je ne veux pas d’une lecture mendiante.

C’est précisément cela aussi qui nous sauve, et nous assure de cette sente étroite mais irréductible où nous souhaitons cheminer, à hauteur même des menaces et des ombres.

La question du lire ne peut fonctionner sans complément d’objet direct ou indirect – sinon c’est le sens qui s’enfuit. Alors ne nous mettons pas en situation de la lecture qui implore, supplie, mendie. La seule question pour la lecture, c’est la tâche qu’elle nous impose pour écrire les récits qui seront la subversion du temps par quoi la littérature accède à elle-même. Et pour ça on a le web à volonté, sans rien demander à personne.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 31 juillet 2014
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