LedZep #27 | Bonham, 1978, une décadence

de la difficulté à assumer un destin plus grand que vous, quand même on est le meilleur batteur du monde


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L’art de se déguiser, pour John Bonham est enraciné depuis longtemps. Même le chapeau mou qu’il affectionne en concert, en 1975, en relève.

Entre la dernière tournée américaine de 1977 et la reprise en Europe en 1979, sans Richard Cole, il n’y a presque plus de Led Zeppelin.

On enregistre cependant, et maintenant que Plant reprend le dessus, repartir aux États Unis, insiste Gee, c’est le seul moyen de remplir les caisses, cela Plant et Bonham y sont peu sensibles, mais aussi, dit Gee, d’exister encore.

Ce jour-là on a fait venir Bonham à Londres pour un entretien de presse. Ils sont cinq, et ont commencé à boire dans les bureaux de Grant à Oxford Street. D’ailleurs, comme prévu, l’interview a mal tourné, on a fini par pousser le type dans l’ascenseur et l’expédier au septième étage : et dans la tête de Grant peut-être on n’a fait venir Bonzo que pour prouver qu’il était fidèle à la légende du Zeppelin. On a commencé à la vodka frappée (la vodka est à la mode), on a une Rolls Phantom 6 et on part en bordée : pour les dépenses, Cole a toujours sa réserve de cash, et le comptable répercute sur chacun des membres ses dépenses personnelles mais le fils du charpentier n’en a cure, depuis le premier mois de Led Zeppelin et cela fait dix ans que ça dure c’est totalement irréel, l’argent, sans proportion avec rien qui puisse se faire ou se voir entre Kidderminster et Redditch, et Bonzo dit toujours, même là au bout de douze ans, que lorsque c’en sera fini de Led Zeppelin il pourra toujours reprendre chez lui son métier et ses chantiers.

Phil Carson fait partie de la bande. Ancien bassiste, (une fois au Japon ils l’ont laissé monter sur scène avec eux tandis que Jonesy restait à ses claviers : comme une récompense majeure, ou façon de signifier qu’on peut faire les fous tant qu’on veut dans le civil, sur scène on reste des seigneurs ? – il jouera du reste plus tard avec Jimmy Page dans les années solo), il est employé des disques Atlantic d’Ahmet Ertegun, et c’est lui qui y sera chargé de Led Zeppelin, il montera en grade dans sa compagnie aussi vite que le chiffre d’affaires dont il traite. Quand Page et Grant fondent Swan Records, ils embauchent Carson comme directeur : d’abord parce qu’on s’entend bien avec lui et qu’on a parfaite confiance, qu’on l’a vu au travail, mais peut-être aussi parce que c’est Atlantic qui va distribuer les disques, qu’on tient au bon compagnonnage, et que Carson sera là une garantie vis-à-vis d’Ertegun. La capacité de Phil Carson à accompagner Bonzo et Cole dans leurs bringues est forcément connue de Peter Grant, elle ne lui semble pas un obstacle. Mais Carson ne fréquentait le groupe qu’en tournées, et pas constamment : maintenant qu’il dirige Swann Records, il est dans l’intérieur de la machine même (et il administrera longtemps, après Led Zeppelin, les affaires musicales de Page). Est-ce qu’on attendait de lui autre chose ? Richard Cole est un logisticien, un homme de l’ombre. De l’indispensable Bonzo, on attend qu’il joue comme il sait jouer, on ne lui demande rien côté production : Carson, en s’immergeant comme il le fait dans l’alcool avec Cole et Bonham, n’est plus dans son rôle, il contribue à déporter Bonzo, plutôt que le maintenir.

Ils sont donc tous les trois ensemble, Cole, Carson, Bonham, on roule Rolls-Royce, on a déjà picolé et c’est un bel après-midi londonien. Préméditation, ou simplement parce qu’on passait là-devant ? On a repéré un magasin de location de costume, ils en sont au stade euphorique et pas plus, on trouve ça marrant comme tout, encore une de ces idées qu’on aurait pu avoir gosse et qu’on n’a jamais eu le temps ou la possibilité de satisfaire, on s’arrête, on loue des costumes d’émir. On enlève le pantalon et le slip, mais on garde les luxueuses bottines achetées à Los Angeles, on se marre : à trente-trois ans on peut bien se marrer, entre copains ? Quand même…

Et, comme dit Richard Cole : ce n’est pas qu’on fasse des trucs extraordinaires mais « simplement, les autres gens, ils ont perdu l’habitude de rêver » … Il dit ça tranquillement, Cole, mais les rêves sont toujours les plus accessibles. Racontant ainsi en détail comment il immerge Page et Plant complices dans le désordre des bordels et massages de Thaïlande, au retour de la première tournée en Australie : « C’était juste pour relâcher la pression qui s’accumule dans la tournée. Les gens ne réalisent pas, plus grand est le groupe, plus fort rentre la thune, et il n’y a plus de plaisir nulle part (really no fucking pleasure). La vie devient pourrie (fucking rotten). Et tu reviens à la maison avec des larmes dans les yeux. »

Seulement, à ce jeu-là, Richard Cole les a toujours précédés : lui, si ça l’amuse tellement d’y mouiller les autres, c’est que ses imaginations ne vont pas plus loin. John Paul Jones résistera et prendra distance, mais Bonham est toujours en avant, et Page et Plant se servent de Cole comme d’une interface si commode entre eux et le monde pour les filles, la cocaïne et toute transaction ou arrangement. Des stripteaseuses pour tout le monde, c’est facile, mais commun. Seulement, faire ça tous dans la même chambre, avec Richard Cole qui s’habille avec les vêtements pris aux filles, puis surgissant travesti et finissant avec la fille sur la table du salon de la suite, c’est ça pour lui l’image de marque Led Zeppelin. Recettes tristes, mais de toujours, plus l’humiliation d’une femme, et jeune de préférence, qu’importe si on paye.

Le seul problème, mais ils ne le mesurent sans doute pas, puisque Grant veille, tient les journalistes à distance, c’est que les journaux malgré tout en feront passer le folklore avant leur musique, et que les performances de Richard Cole, puisqu’ils y assistent et les payent, c’est sur leur dos qu’on en fera porter la charge.

Ce soir de 1978, l’idée des déguisements, c’est Richard Cole. La Rolls Phantom, c’est lui qui l’a louée, on en a toujours une de réservée pour les besoins de Grant. Le copain de foire de Bonham, ces temps-ci, c’est Stan Webb, guitariste des Chicken Sack. On a aussi embarqué Bill Harry, leur chargé de presse, qui, après ce jour-là renoncera à travailler pour Grant. Bonzo a pris chambre au Mayfair Hotel (il n’a jamais eu de maison ni d’appartement ou autre pied-à-terre dans la capitale). Et ils se présentent au Mayfair déguisés en émir, laissent la Rolls à la porte. Richard Cole exprime par signes et en mauvais anglais (il n’a pas à se forcer) qu’ils accompliront les formalités là-haut dans la suite. On ne reconnaît pas Bonham, pourtant client habituel et remarqué de ce notable hôtel du West End.

Dans l’ascenseur, on se trouve avec deux Américaines tout aussi respectables que l’hôtel. Cole, Webb et Bonham soulèvent leur djellaba brièvement jusqu’au nombril, effroi des Américaines, qu’est-ce que c’est drôle. Prévenue, la direction envoie un de ses cadres dans la suite pour protester, on le renvoie. Cole commande alors via room service cinquante steaks, après quoi on pourra, dit-il, discuter : cinquante et pas un de moins, cuisson à point. En attendant livraison, on vide le mini bar. Cole précisant qu’ils avaient mélangé toutes les mini bouteilles pour savoir quel goût aurait ce cocktail total.
Quand une escouade de serveurs amène les cinquante steaks sur des chariots avec argenterie, on dit que ce n’est pas cuit comme il faut et on vide tout par terre dans la chambre : à nouveau, qu’ est-ce que c’est drôle. Leur idée, puisque Bonham a sa propre suite dans l’hôtel, c’est de s’y éclipser discrètement. La soudaine disparition de cinq émirs sera pour l’hôtel une belle énigme à résoudre, mais un des serveurs remarque les bottines à l’américaine. On pige qu’il prévient la direction, llors on descend de l’air le plus respectable possible, on monte dans la Rolls, on décampe. Sauf que le pantalon de Stan Webb est resté dans la suite avec ses papiers, c’est sur lui que tomberont les ennuis, et la facture. Bonham ne remettra plus les pieds au Mayfair : on peut s’amuser à ça chez ces ploucs d’Américains, mais pas dans le vieux Londres.

Il s’en faut de cinq mois qu’il ne rigole plus jamais, John Bonham, le même homme pourtant qui, dans chaque ville de chaque tournée, achète à la boutique de l’hôtel ou fait acheter par son roadie une poupée en costume pour sa fille Zoé.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 13 mars 2014
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