écrire | Perec, notes sur ma table de travail

trois propositions à partir du « Penser / Classer » de Georges Perec



- bien sûr prendre le temps de la vidéo, et chaque proposition dispose d’une fiche d’appui avec extraits imprimables, téléchargez-la ! – elle est réservée à l’usage personnel, mais ne pas hésiter à vous en servir dans vos propres ateliers ;

- à visiter : les autres cycles thématiques (lieux, personnages, recherches sur la nouvelle, écrire la ville, pousser la langue, vers un écrire film...)

- lire ici une suite de contributions à cet exercice

- retour sommaire cycle commencer

Georges Perec | Notes sur ma table de travail


Premier enjeu pour lancer un cycle d’écriture, la simplicité. Quand on entame un cycle d’atelier, la question de la première séance est souvent décisive. Permettre que chacun puisse s’en emparer et écrire, que la proposition ait à la fois claire lisibilité et permette d’entrer immédiatement dans un contenu qui ne soit pas d’échauffement ou de pédagogie, mais permette d’emblée d’être dans une réalisation d’écriture signifiante, partageable, ouverte à autres récits ou enquêtes.

Deux, si on part ici de Georges Perec, l’importance de cette thématique pour tous les écrivains, en tant qu’elle est une mise en abîme du geste même d’écrire, et de la matérialité de ce geste. Exemples les plus marquands : comment à la fois Franz Kafka et Claude Simon commencent par dessiner sur leur page ou leur cahier ce qui est leur espace de travail à l’instant présent. On crée avec ce texte une surface, ensuite il n’y a plus qu’à y laisser glisser l’écriture. Schème récurrent chez Claude Simon, qui commence son livre par une description de lui-même à sa table en train d’écrire, avec ses Gauloises et l’arbre devant la fenêtre (le plus emblématique de ces débuts, dans L’Acacia). Kafka, lui, reprend le dispositif (une pièce avec un canapé et une table à écrire, une fenêtre sur rue) pour figurer – à distance ou pas, je ou il équivalents – ce personnage en train d’écrire, et une suite récurrente de fictions en découle.

Sur l’importance de ces objets, en tant qu’ils sont une métaphore matérielle de l’écriture elle-même, relire aussi Le galet et Introduction au galet de Francis Ponge dans Le parti-pris des choses : le galet, présent sur la table de travail pour empêcher quand il fait beau les papiers de s’envoler, y fixe sa propre histoire, là où il a été collecté, lors de quelle promenade, avec qui.

Dans mon travail sur la correspondance de Lovecraft, vraiment étonnante la façon dont à chaque déménagement il recompose la même table de travail (sous-main de cuir face à globe terrestre, écritoire pour lettres avec enveloppes et timbres, les 3 dictionnaires et son encyclopédie derrière lui avec un buste de je ne sais plus qui, puis le guéridon avec la vieille Remington 1906, et le fauteuil Morris qui est sa place de lecture (avec ce trait bizarre chez Lovecraft qu’il utilise la table à écrire pour y dormir, assis la tête sur sa main), et souvent travaille en extérieur avec écritoire en carton et un stylo choisi avec une minutie presque maniaque. Et quiconque s’est plongé dans les lettres de Flaubert connaît pareillement l’habitus qu’il se crée spatialement, autant que ses heures d’écriture sont précises temporellement.

Trois, une ambivalence qui pour moi est décisive : faire comprendre que le processus d’investigation du quoi écrire est déjà l’écriture même. Le rôle et le statut des listes, de Seî Shonagon à Rabelais, Baudelaire ou Tarkos. La façon dont l’écriture alors n’est pas conditionnée par une rhétorique, mais par le surgissement même de ce qui reste attaché de sensible et de descriptif au mot qui nomme.

Enfin, l’importance qu’il y a à revenir sur la complémentarité de Espèces d’espaces, qui laisse ouvert chacun de ses chapitres en se limitant à y énoncer des possibles de récits, explorations, exercices, et l’obligation on dirait que Perec s’impose de composer lui-même ces exercices. Et que cela peut donner, à égal niveau de hiérarchie, aussi bien le livre géant qu’est La vie mode d’emploi, dont la première genèse et le « cahier des charges » s’écrivent d’abord dans Espèces d’espaces que ces textes d’apparence presque anodines (Trois chambres dans Penser/Classer, Chambres retrouvées dans L’infraordinaire découlant directement d’une proposition d’abord énoncée dans Espèces d’espaces (le chapitre Chambres en l’occurrence).

Avent de se se lancer, remarquer dans Penser / classer la très belle juxtaposition de deux textes : Notes brèves concernant les objets qui sont sur ma table de travail, et celui qui suit : Notes brèves sur l’art et la manière de ranger ses livres. Remarquer la subjectivité du premier, emploi des pronominaux, je, mon, mes, etc. (Il y a beaucoup d’objets sur ma table de travail. Le plus ancien est sans doute mon stylo ; le plus récent est un petit cendrier rond que j’ai acheté la semaine dernière...) et l’usage de la troisième personne dans le second.

J’aimerais suggérer avec force qu’on applique au premier thème la contrainte du second : un retrait du « je », et que le texte n’utilise jamais de pronoms personnels, alors que l’univers qu’il décrit est subjectif au plus haut point, va devenir un des critères d’expansion du texte, l’appui qu’on aura pour prolonger activement son accumulation. Se demander aussi qui voit, et voit comment : il y a certainement beaucoup plus de variété dans comment les peintres représentent leur atelier, ou eux-mêmes en train de peindre, que dans ce réflexe omniprésent de décrire la table de travail vue par soi-même y écrivant...

Enfin, les résonances propres au thème lui-même. Dans Écrire, Marguerite Duras parle de la différence qu’il y a pour elle à avoir sa table de travail face à un mur ou au milieu de la pièce. Dans ses Fenêtres, Raymond Bozier insère sa table de travail, avec objets et photos au mur, comme s’il s’agissait d’une fenêtre avec vue extérieure. Mais quand les différentes fonctions du lire/écrire, qui impliquaient des objets spécifiques, appareil photo et écouter de le musique, mais les carnets, les étagères à livre, la lampe, peuvent coexister dans un même appareil nomade, est-ce que la table de travail ce n’est pas aussi l’écran de l’ordinateur et les outils qu’on y utilise, et comment on les range ?

C’est bien pour cela qu’en illustration de cette page, ci-dessus, ce sont des tables d’écrivains que j’installe. Dans un rapport différent à la main et à la lumière, qu’est-ce que l’ordinateur a changé à notre table de travail ?

notes brèves sur l’art de ranger sa table de travail

Une lampe, un coffret à cigarettes, un soliflore, un pyrophore, une boîte de carton qui contient des petites fiches multicolores, un grand encrier de carton bouilli à incrustations d’écaille, un porte-crayons en verre, plusieurs pierres, trois boîtes en bois tourné, un réveil, un calendrier à poussoir, un bloc de plomb, une grande boîte à cigares (vide de cigares, mais pleine de petits objets), une spirale d’acier dans laquelle on peut glisser des lettres en attente, un manche de poignard en pierre polie… un verre plein de crayons, une petite boîte en bois doré (rien ne semble plus simple que de dresser une liste, en fait c’est beaucoup plus compliqué que ça n’en a l’air)…

Georges Perec, Penser / Classer, Hachette, 1985 – extrait plus complet dans la partie abonnés du site.

notes brèves sur l’art et la manière de ranger ses livres

Toute bibliothèque répond à un double besoin, qui est souvent aussi une double manie : celle de conserver certaines choses (des livres) et celle de les ranger selon certaines manières... ») ou des accumulations pures, sans verbe ni liaison (« Manière de ranger les livres / classement alphabétique / classement par continents ou par pays / classements par couleurs / classement par date d’acquisition / classement par date de parution / classement par formats / classements par genres...

Dernière suggestion : l’exhaustivité (la volonté d’) peut vous contraindre à convoquer, décrire, nommer, ce qui ne vous semblait pas au départ intéressant à figurer dans votre texte, tentez l’expérience ! Et surtout, ne pas se contraindre à « rédiger », laissez se faire les accumulations, les entassements, les juste désignés, voire aussi ce que vous seul pouvez comprendre, et pas nous qui vous lisons...

Alors le modeste exercice devient recherche active, où le mot communauté reprend sens.

 

et 2 autres pistes prises à penser/classer

variation 1 : inventaires, et inventaires des inventaires

Une des plus belles séances d’atelier dont je me souvienne, c’est une fois où, après une présentation de Perec, j’ai simplement suggéré un« inventaire des inventaires » : liste de tout ce dont, dans son territoire personnel, on organise consciemment ou pas le classement, des vieilles factures aux lettres, des objets rangés sous l’évier comme à l’arrangement des vêtements dans une penderie d’entrée. On peut donner comme consigne d’inventorier d’abord mentalement l’ensemble de ce que chez soi on range : talons de carnets de chèques, cadeaux des enfants et objets dans la vitrine, l’organisation qu’on donne aux chaussures et au linge, avant de décrire pour l’un d’eux un mode objectif des classements possibles, un mode d’emploi du rangement. Belle séance aussi, un jour, à faire pratiquer l’inventaire des clés (appartements, maisons possédées, louées ou seulement prêtées, voitures, vélos, malles, boîtes, placards, cadenas de jardins, de passages – ou... clés sans serrure) qui ont été les nôtres en remontant le plus loin et le plus exhaustivement possible : objet qui prend une force transitionnelle pour permettre à l’écriture de faire surgir des mondes concrets. Mêmes réussites avec la proposition suivante (qu’on pense à l’utilisation de ce thème dans la littérature fantastique, la porte disparue dans telle nouvelle de H. G. Wells) : inventaire, décrite chacune en une ou quelques lignes, de toutes les portes qu’on peut, sur l’instant, se remémorer avec précision. S’amorce le passage à la fiction parce que c’est le geste littéraire qui reconstruit un monde : ces portes devenant elles-mêmes étapes successives de ce franchissement, troublante bascule où construire des images réelles devient décrire le propre chemin fictif d’un narrateur vers le lieu même de sa fiction possible.

Ces inventaires emmènent très loin par ce qu’ils dépistent et révèlent de l’appropriation du monde. Me reste par exemple toujours à l’esprit, dans cette liste des lieux où on a dormi, cette phrase : « la fois où j’ai vu la tour Eiffel de Pontoise », d’un jeune Malien de Bagnolet qui avait aperçu une seule fois la tour Eiffel, en rendant visite à ses cousins de Pontoise. Me reste à l’esprit une séance où, en lycée technique, à Montpellier, j’avais proposé un autre inventaire (une idée reprise à Michaël Glück) : « liste chronologique des occasions qu’on a eues de gagner de l’argent »...

[...] mettre des prospectus dans les boîtes aux lettres, travail payé d’avance 300F, fini au bout d’une heure. Aider mon père routier pendant une semaine de travail, réveil 2h du mat, retour 14h, gagné une bouteille de parfum et 25 queues de langouste congelées [...]
Montpellier, lycée professionnel Jean-Mermoz, 1994.

Dans les textes collectés, même les rituels de mort dans la grande ville émergeaient, dans un passage où l’un d’eux écrivait comment, au premier novembre, ces adolescents se mettaient à la porte des cimetières aider les familles à porter les chrysanthèmes de leur voiture aux tombes que la taille des grandes villes rend éloignées :

aux vendanges c’était bien payé mais à la fin de la journée on était crevé et on avait mal au dos : 300F/journée
avec mon père dans un chantier et mon père ne me payait presque pas : rien/journée
au marché je me levais très tôt le week-end et c’est très rare (et fatiguant) : 100F/journée
vendre au marché aux puces avec des copains c’était délirant : de 0 à 500F/journée
peindre et tapisser ma maison : rien/journée
porter les pots de fleurs pendant la fête des morts, j’étais petit et il y avait des plus grands que moi qui me prenaient les clients : de 0 à 200F/journée
distribution de prospectus : on les prenait et on les jetait à la rivière pour aller plus vite : 50F/journée
magouille entre copains, quand on était petits on se battait souvent pour une question de partage : top secret/journée
Montpellier, lycée professionnel Jean-Mermoz, 1994.

 

variation 2 : je n’aimerais pas, mais parfois si

Dans les très riches ressources du petit recueil Penser / Classer, ce texte bien connu des perecquiens : « De la difficulté qu’il y a à imaginer une Cité idéale », écrit pour la Quinzaine littéraire en 1981, donc peu d’années avant sa disparition :

Je n’aimerais pas vivre en Amérique mais parfois si
Je n’aimerais pas vivre à la belle étoile mais parfois si
J’aime bien vivre en France mais parfois non
J’aimerais bien vivre dans le grand Nord mais pas trop longtemps
Je n’aimerais pas vivre à Issoudun mais parfois si
J’aurais bien aimé aller sur la lune mais parfois si
Je n’aimerais pas vivre sur un récif mais parfois si
Je n’aimerais pas vivre dans un sous-marin, mais parfois si
Je n’aimerais pas vivre avec Ursula Andress mais parfois si
J’aimerais vivre vieux mais parfois non
J’aimerais bien vivre à Xanadu, mais même, pas pour toujours
Je n’aimerais pas que nous vivions tous à Zanzibar mais parfois si
Georges Perec, Penser/Classer, Hachette, 1985, extraits

Ce qui est intéressant dans ce texte, c’est comment le dispositif d’écriture, dans sa répétition automatique, est lui-même sujet à variation, mais non pas systématique : on peut toujours repasser par la forme de départ (« Je n’aimerais pas … mais parfois si »).
Ce qui est passionnant, c’est qu’il ouvre à l’imaginaire géographique, en renvoyant aux coupes d’échelle d’Espèces d’espaces : la petite ville (Issoudun), la grande (Paris), la ville imaginée (Xanadu), l’onomastique et la magie du nom (Zanzibar), mais aussi des symboliques (Ursula Andress, la lune, l’Amérique) et qu’il suffit de commenter le texte de Perec pour que chacune de ces catégories devienne active et provoque pour le participant l’appropriation imaginaire qui précèdera l’écriture.

Difficulté à manier l’exercice : les noms ne valent pas en eux-mêmes, mais pour une valeur symbolique en connivence avec le lecteur. Là où Perec parle d’Ursula Andress, on risque de se retrouver avec telle chanteuse à la mode ou telle enseigne d’émission télévisée.A nous d’insister en amont sur une lecture ambiguë, qui vienne interroger ce statut symbolique lui-même, le mette en vis-à-vis du monde qui le produit, et de nous qui l’acceptons.

autres billets de cette rubrique
haut de page ou accueil du site

responsable publication françois bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne 4 juin 2016 et dernière modification le 5 février 2020
merci aux 8650 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page