Led Zep #12, flash-back | John Bonham apprend le jazz

Rock’n roll, un portrait de Led Zeppelin – avec un peu de Joe Morello


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La biographie linéaire est un art mort. Il faut jouer des grossissements, de la proximité, placer à des focales différentes le statut des paroles et déclarations du personnage. Avec John Bonham tout est légende, à la mesure de ce qu’il est comme artiste. Mais le paradoxe, c’est que même l’art brut, la façon incroyablement fixe et lourde qu’il a de mener le rythme a supposé comme pour tous les autres un apprentissage précis. Seulement, ce n’est pas parce que tous les autres ont eu le même apprentissage qu’ils sont devenus John Bonham : et c’est là qu’une biographie s’invente.

 

À Redditch en 1963, on a beau être en pleine explosion pop, et que parallèlement aux grands du jazz, Gene Vincent et d’autres passeront à Birmingham et qu’on ne joue pas chez eux la batterie de la même façon, pour apprendre c’est tout seul.

À trois kilomètres de chez les Bonham, entre Redditch et Kidderminster, s’est installé Garry Allcock, batteur, mais qui a déménagé là parce qu’il vient de se marier et travaille chez Austin. Il a dix ans de plus que Bonham et a passé plusieurs années dans des big bands.

Comment Bonham en a entendu parler et s’est procuré l’adresse, a-t-il fait un premier repérage sans oser frapper, et qu’est-ce qui lui battait au cœur le surlendemain quand cette fois il s’arrête, pousse son vélo dans la cour et ose tirer la sonnette :
« Vous êtes Gary Allcock, vous êtes batteur et vous bossez chez Austin ? Je suis John Bonham, je suis batteur aussi et j’aime aussi les voitures… My name’s John Bonham, I’m a drummer and I’m potty about cars. »

Et probablement qu’il en fallait, du culot, pour franchir cettre frontière du rêve au réel. Ce n’est pas la même chose, que s’entraîner chez soi sur une batterie d’occasion, et de décider d’aller frapper à la porte de quelqu’un qui en joue pour de vrai.

Que le jeune Bonham aime les voitures, conduire vite et en acheter toujours une nouvelle (encore une Ferrari Dino, juste avant le 26 septembre 1980), personne pour le contester. Qu’il soit batteur, à quatorze ans, comme le jeune marié de chez Austin qui a une expérience d’orchestre et peut lui expliquer en détail le jeu de Kenny Clarke, c’est une autre affaire. La jeune madame Allcock n’aime pas la batterie, ça prend trop de place, ça vous déclasse aux yeux des voisins, et elle aurait souhaité que son mari en finisse plus radicalement avec sa vie antérieure. Mais le gamin reviendra souvent chez les Allcock, en fait jusqu’à ce qu’il commence lui-même à jouer dans les pubs, cinq ou six mois plus tard. Pour lui, Garry Allcock réinstalle la snare drum, le tom ou la caisse basse dans la cuisine, et lui explique les contretemps. Il refusera de dire qu’il s’agissait de vraies leçons, il a cette délicatesse de ne pas se prétendre le premier initiateur du gamin : « Juste je lui montrais, il comprenait très vite. »

Gary Allcock a un practice pad, cette demi-batterie muette pour s’exercer sans déranger personne. Bonham, un génie ? Pas pour Allcock : « Je n’ai jamais imaginé qu’il serait très bon. » Prendre un rythme simple, et le tenir, cela s’apprend.

C’est ce que dira aussi, pour lui-même, Jimmy Page : « Je ne suis pas un guitariste par nature, a natural player. Ça tient tout au travail. » Seulement, Count Basie, cela lui va un temps, à Bonham, mais ce qu’il cherche dans la syncope n’est pas côté du jazz. Alors on laisse tomber la leçon, et on parle d’autre chose, les voitures par exemple, comment les dessiner et en inventer de nouvelles : il sont à égalité là-dessus, à la troisième bière, les deux zigues à moustache, drue pour l’un, naissante pour l’autre.

Le suivant sur la route s’appelle Bill Harvey. On est en janvier 1964, Bonham vient d’avoir seize ans, ne va plus à l’école mais se lève le matin à sept heures pour sa journée de maçon. On peut s’appeler John Henry Bonham et être le fils du patron, on commence par porter des briques, et grimper aux échafaudages les seaux de ciment. C’est le soir qu’on se rattrape, et surtout le mercredi soir, à la Maison des Jeunes de Redditch, le Youth Club, quand il y a soirée rythm’n blues.

Bill Harvey a vingt-trois ans, plus vraiment l’âge du Youth Club, mais grâce à lui on peut avoir Roy Wood et Bev Bevan, les seuls qui acceptent de venir jouer à Kidderminster les succès des Hollies et les derniers morceaux du hit parade.

Puis chaque samedi, toujours à Redditch, Bill Harvey investit le Cellar, un pub de Queen Street : c’est comme le Marquee d’Oxford Street, mais à l’échelle, aussi bien pour le club que pour la rue. Son groupe s’appelle le Blue Star Trio, et il se souviendra du gamin qui vient chaque semaine l’écouter : une grosse tête ébouriffée sur un corps évidé par les sacs de ciment portés dans la journée. Bonham sait qu’il peut revenir à la maçonnerie quand ça lui chante, d’ailleurs ça lui arrivera souvent.

Pourtant, cet hiver-là, il a quitté l’entreprise familiale et ses tâches harassantes. Il a préféré prendre un emploi à l’abri, dans un magasin de fringues, et cela le rapproche de Harvey, qui bosse dans la même rue, et ils s’arrangent pour avoir tous deux le mercredi libre : ce qu’ils aiment, c’est jouer à quatre mains, s’entraîner à deux batteurs dans un infini solo où chacun sous-tend l’autre, dans la caravane de Bonzo. « Et ça pouvait durer quatre heures d’affilée », dit Harvey.

John Henry Bonham père n’est pas d’accord : lui qui n’a jamais craint les intempéries de chantier et la brutalité du métier, voir son fils jouer de la batterie en pleine journée quand les autres travaillent, parce qu’il a quitté l’apprentissage rude du chippie (comme les charpentiers se nomment eux-mêmes), et que s’éloigne la perspective que Bonzo reprenne un jour l’entreprise familiale comme lui-même, le père, l’a reprise du grand-père, tout cela pour faire le fripier, bien au chaud dans ses présentoirs de blue-jeans et chemises, c’est une trahison de faible. Mais Bonham laisse entendre que l’altercation avec le père a un autre fond : un fils batteur, oui, mais noble. Batteur de jazz, et jazz seulement. Bonham père, qui tant de fois emmené son fils écouter les big bands, qui lui a offert sa caisse claire, puis sa première batterie, l’a laissé taper et taper dans la caravane au fond de la cour sans se préoccuper de l’école, reproche à son fils l’abandon du jazz. La misère binaire du rock.

Plusieurs fois, Bonham père énervé virera les deux jeunes, tentera d’interdire à son fils de fréquenter encore Bill Harvey, de sept ans son aîné. C’est par Bill Harvey qu’on apprend que Bonzo disposait déjà de sa première batterie Ludwig (la marque anglaise de référence c’est Premier, et les Ludwig de base sont une fois et demie plus chères) et qu’elle était d’un vert étincelant, payée de ses premiers salaires. L’important c’est qu’à eux deux, celui de seize ans et celui de vingt-trois, à deux sur la même batterie, ils aient construit ce solo à quatre mains, qui les fascine.

Un soir, parce que les copains du Blue Star Trio le laissent un peu trop systématiquement installer le matériel (c’est lui, Bill, qui a la voiture), Harvey se vexe et plante ses copains, va bouder au-dehors, ça arrive. Quand il revient, le groupe a commencé de jouer sans lui : c’est précisément ce qu’il ne voulait pas. Et c’est Bonzo qui a pris sa place. Moment de recul. S’il est sorti, ce n’était pas pour que le copain le remplace Reste que Bonzo assure, pour la première fois batteur titulaire. C’est tout Bonzo : est-ce qu’il comprend à l’instinct ce qui se passe dans la tête du copain, est-ce qu’il a remords d’avoir profité de la brouille des autres pour s’imposer lui, il prend les devants : « Grimpe, Billie, on le fait à deux… » Et pour la première fois ce soir-là, le solo à quatre mains élaboré dans la caravane sera joué en public. Ils recommenceront les semaines suivantes, élaborant, le mercredi après-midi, détail après détail (il est fier de son « triple paradiddle », même s’il dira plus tard que ça ne sert à rien, ces figures compliquées), et les jouent le soir à l’ébahissement du public, persuadé qu’ils improvisent.

Mais le modeste Bill, qui est de la génération des Charlie Watts et Ginger Baker, s’il n’en aura pas le destin, a appris par le jazz. Son idole c’est Joe Morello, le batteur du Dave Brubeck Quartet. Peut-être que ça ne nous dit rien, à nous qui sommes nés dix ans après et avons été sevrés de rock exclusivement. Mais qui d’entre nous ne saurait pas chantonner Take Five, le fameux morceau à cinq temps ? Bill Harvey a tous les disques de Dave Brubeck (et donc ce fameux solo de Castilian Drums qu’ils décryptent), c’est lui aussi qui démonte pour Bonzo les secrets de The Drums Also Waltzes, même si le copain Bonzo ne sera jamais fort sur le trois temps, ne se donnera jamais vraiment la peine d’apprendre quoi que ce soit d’autre que les quatre temps du rock : voir comment, en janvier 1971, on enregistrera à Headley Grange Rock’n roll.

Et les voilà, les deux, Bill Harvey et Bonzo, le samedi soir dans la Ford Zephyr empruntée à John Henry Bonham père (on s’est donc réconcilié ?), qui font des kilomètres pour entendre Joe Morello, leur idole, en concert. Le permis, à cette époque-là, on l’a dès seize ans en Angleterre, et si c’est pour entendre un batteur de jazz, bien sûr que John Henry Bonham prête sa voiture. Pas n’importe quoi, la Ford Zephyr : deux ans plus tôt, sitôt ses premiers cachets, c’est la voiture qu’a achetée, de son propre argent, Mick Jagger. Un objet mécanique non pas vraiment de luxe, mais qui affirme son côté sport, original, pas du tout une voiture de père de famille. Que l’artisan charpentier de Redditch se soit offert une Ford Zephyr, décale soudain le portrait de l’ouvrier patron, dans ce qu’au sud de Birmingham on ne nomme pas encore zone industrielle : de ce côté excentrique et du goût de l’inutile, du plaisir gratuit qu’offre une voiture, qu’est-ce qui, dans le destin bref de Bonzo, tient aux jardins secrets de son père ? Mais, là encore, personne pour être allée lui poser la question quand il en était temps.

Reste la Ford Zephyr au museau pointu, ce que ça représente dans l’imaginaire secret du père, avoué du fils, et comment, dans les virées du samedi soir, ça vous pose un homme.

Joe Morello, quand il joue Castilian Drums, a inventé quelque chose : avec un peu de salive sur le bout du pouce, il frotte la caisse claire et en tire un drôle de rugissement, des bruits d’arc et de flèche, une coloration soudain toute africaine. Harvey comprend le truc, et l’insère dans son solo du Blue Star Trio.

Le lendemain même, John Bonham apparaît le soir devant Harvey les doigts couverts de pansements : lui aussi s’est mis à jouer avec les paumes, mais trop fort. Il s’endurcira le cuir : tout le milieu du solo joué pendant les douze ans du Zeppelin le sera avec les mains et ce petit coup de salive importé de Joe Morello. Interview Disc de juin 1970, suite : « That’s why I play with my hands. You get the absolutely true sound, there’s no wood involved. It hurts at first but the skin hardens and now I can hit a drum harder with my hands than with sticks : C’est pour ça que je joue avec les mains. Tu as absolument le vrai son, pas de bois là-dedans. Ça fait mal au début, mais la peau se durcit, et maintenant je peux frapper un tambour avec mes mains plus fort qu’avec les baguettes. »

Avec le solo joué chaque soir dans le milieu des deux heures trente de concert du Zeppelin, les mains n’auront plus jamais assez de repos pour perdre ces callosités. Et c’est un étrange choix, pour un charpentier, fils et petit-fils de charpentier, métier aussi de mains calleuses et d’amour du bois, de prononcer ces mots : « pas de bois là-dedans », no wood involved.

Un jour, raconte John Paul Jones, Plant lui pique ses baguettes, et quand Bonham s’aperçoit qu’il ne les a plus, est obligé de prolonger à mains nues son solo jusqu’à ce qu’il aperçoive ses trois copains du groupe assis au premier rang du public, riant à n’en plus pouvoir. Et il ne s’arrête pas pour autant, continue son solo jusqu’à les forcer de revenir et les lui rendre. Anecdote parmi bien d’autres et qui prouve que dans tout ce bruit, ces masses d’argent et la musique industrielle, eux s’amusaient quand même, s’amusaient encore. Et que Bonzo ne s’effrayait pas d’allumer la grosse Ludwig à mains nues, extorquant à ses peaux sous-tendues d’incroyables basses. La peau dure, les cals s’il faut, les charpentiers ça ne les effraie pas : les pattes de Bonzo seront de corne.

Mais, si le morceau de gloire du Blue Star Trio, c’est le magnifique Caravan de Duke Ellington (et Caravan aussi, lequel de nous tous n’en aura pas reproduit mille fois la mélodie sur son manche de guitare), Bill Harvey insiste pour dire que c’est toujours lui qui le jouait, et non pas le copain Bonham : le style égyptien, ce n’était pas son fort.
Le témoignage de Bill Harvey est précieux, parce que le mieux documenté sur cette année charnière dans la formation de Bonzo (il a déjà le surnom, où on entend le mot booze très fort). Drôle d’amitié, toute une année, que celle de l’employé de magasin de vêtements de vingt-trois ans, jouant jazz le samedi avec son trio, et s’encanaillant le mercredi sur le hit-parade au club des jeunes, avec l’ado de seize ans, déjà indépendant. Ils ont des discussions très sérieuses, qui concernent la batterie elle-même, et ce qu’on lui fait subir. Harvey disant que la caisse claire doit être haute pour jouer baguettes tendues avec précision, et Bonzo disant qu’il la préfère plus basse parce qu’ainsi on la joue plus fort. Et il revend sa première grosse caisse pour une plus large, bricolant le ressort de la pédale pour jouer plus vite.

Un jour que Bill Harvey a un doigt foulé, il propose à Bonzo de le remplacer pour une soirée de mariage, parce que le Blue Star Trio fait cela aussi et que c’est bien payé. Pour Bonzo, c’est le premier cachet. Et pas un bon souvenir puisque tout foire, tant Bonzo, qui ne sait que le rock, se trouve démuni lorsqu’il s’agit de faire danser les couples sages sur une valse ou un tango. « J’aimerais tellement qu’il apprenne à jouer comme toi », s’attendrit une fois John Henry Bonham père, au Conservative Club, un soir que Bill y tient l’estrade. John Henry Bonham père ne se résoudra jamais à être le père d’un batteur de rock. Aura-t-il pardonné, si le fiston a quand même réalisé une partie de son jardin secret, payant sa maison et ses voitures de collection à seule force des baguettes ?

Bill Harvey, entre autres détails, rapporte qu’une fois il veut absolument initier Bonham à l’usage des brosses : « Bonzo, ça fait partie du métier… » L’autre rétorque que ça ne frappe pas assez fort. Harvey insiste, il se fait envoyer sur les roses : « Oh, shit… » Bonzo se sert de baguettes et maillets, mais n’aura jamais une brosse dans son arsenal de batteur : dans quelques morceaux lents des Stones, Charlie Watts se les concède, Bonzo non, jamais.

Et fonctionner peu à peu comme cela aussi pour un livre : tout saturer, entendre seulement – comme sous les pages et qui en ferait battre la surface – une pulsation, un rythme.

Aphorisme de John Bonham : « Get the absolutely true sound… Décrocher le son absolu. »

LES MOTS-CLÉS :

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1ère mise en ligne et dernière modification le 25 juin 2013
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