#LedZep 1, scène | Earl’s Court, 24 mai 1975

Led Zeppelin, un portrait


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En ouverture du livre, je n’ai jamais varié, et c’est ainsi aussi que j’ai commencé chacune de mes lectures en public : prendre les premières minutes en vidéo du concert des Zeppelin, et organiser un texte qui soit exactement synchrone des sons et images.

 

 

1 _ Scène : Earl’s Court, 24 mai 1975


Tension, attente. Un livre américain préciserait que rien ici n’est autorisé par ceux dont on va parler, unauthorised biography et pourquoi pas surveillance parentale requise pour entrer dans ces pages : for the next three hours, your mother wouldn’t like it ce qui va se passer votre maman n’aimerait pas, c’est ce qu’il vient de crier le type invisible puis visage éclairé back to England messers Bonham, Jones, Plant and Page de retour avec nous messieurs Page, Plant, Bonham et Jones : Led Zeppelin, la voix détache en quatre syllabes le e muet du milieu là où nous on faisait l’élision en accentuant plutôt la fin led’zep’linne éclat, poursuite, à nouveau noir et roulement, coup de caisse claire et accord Gibson sol ouvert si reconnaissable c’est eux, cris foule, roulement passe à tom et tom basse pause : Bonham peut-être règle son tabouret (les batteurs sont maniaques) et le premier morceau qu’ils jouent c’est Rock’n roll

Noir toujours, encore Gibson, distorsion plus double rebond grosse caisse, un projecteur rouge sur batterie entière et enfin ses cheveux fauves à lui, le flamboyant, le cambré, le hurlant, It’s been a long time since I rock and rolled, It’s been a long time since I did the stroll et trente projecteurs éblouissent l’estrade où d’un coup ils surgissent en pied, on dirait : moins suspendus que jetés et l’impression qu’on les aurait touchés de la main. Plant chemise ouverte et pantalon bas toison blonde, un bracelet à main gauche (droitier, mais agrippe le micro de sa main gauche pour sculpter de l’autre sa phrases dans la lumière) chaîne d’or sur la poitrine nue on la voit mais on s’en moque, homme nu sous crinière à cet instant il est, avant même que surgisse devant lui Jimmy Page son double son ombre, lui ensemble satin brodé de dragons mais torse nu aussi sous la veste et collier avec pendentif, ces signes ésotériques qu’il a imposés aux trois autres et la Gibson de 1958 bas sur les cuisses, immobile, courbé, rien que la jambe gauche bat temps binaire depuis le genou Ooh, let me get it back, let me get it back, Let me get it back, baby, where I come from (« Oh si je pouvais, oh si tu me laissais revenir là d’où je suis venu »), et le batteur derrière rien qu’un tee-shirt noir sous tignasse raide, à peine visible, le motif de guitare change d’un bloc sous les doigts fins, It’s been a long time, been a long time, Been a long lonely, lonely, lonely, lonely, lonely time (« Si longtemps, longtemps et tellement seul, seul, seul… »).

Un mur de bruit strié, le solo dans le haut du manche chaque prêt de glisser ou s’empêtrer puis non, se retrouve en équilibriste sur ses rails, Jimmy Page venu au milieu devant, Plant en recul à droite de trois quarts et on dirait qu’avec micro et câble il mime lui aussi la guitare tout comme nous autres on le faisait, et son blue-jean le même qu’on porte nous tous. Les deux autres courbés John Paul Jones et John Bonham basse batterie les invisibles, dans le dernier cri saturé de la guitare Plant reprend d’un demi tour sa place de lumière on le découvre maquillé, peut-être épaissi – juste un peu, mais on est en 1975, à mi chemin – par rapport aux débuts du groupe, la voix rauque a moins d’aigu mais la poitrine maintenant toute sueur Carry me back, carry me back Carry me back, baby where I come from (« Oh remporte moi, là-bas ramène moi »)… Un instant sur le micro un reflet des projecteurs montre un ongle de pouce verni qu’il a laissé grandir d’un bon centimètre c’était la mode Open your arms Open your arms Open your arms baby Let my love come running in, Page arpente la scène comme s’il lui fallait le rythme dans les jambes pour que son riff résiste à la poussée binaire de Bonham et sa façon désarticulée de battre.

Se retourne vers salle, guitare plus bas que le nombril, on le voit son nombril rond tout lisse et blanc et celui de Plant dans pilosité généreuse, s’arc-boute à l’horizontale pour les derniers accords et relève la Les Paul à plat au-dessus de sa tête It’s been a long time Been a long time Been a lonely, lonely, lonely, lonely, lonely time : traduire les paroles pas besoin, Petite ramène moi, ramène moi d’où je viens, ouvre-moi tes bras, petite si longtemps que je suis seul, seul dans ces temps si seuls, ce qu’ils nous livrent par bruit et lave brûlante Et si longtemps petite nous feuilletions le livre de l’amour, tant de jours petite qu’on pleure dans ces temps sans amour, ramène moi oh petite ramène moi au pays d’où je viens (mais c’est bien après, après le concert, dans le sifflement acouphène qui reste, qu’on se rechante les paroles) et fin, dix-neuf secondes où Bonham termine seul batterie explosion crescendo ça se prépare et ne vient pas, dernier appui sur les deux toms ensemble, John Paul Jones à la basse pile arrête la locomotive sur rails : fondamentale, l’avancée de la basse qu’il produit et pourtant lui si discret, juste là courbé tandis que Page lance sans rien arrêter Sick again : malades, oui, nous tous, Bonham déjà à l’oblique incliné sur ses peaux, la suite des ronds clairs multipliée par la timbale d’orchestre à sa droite.

Londres, Earl’s Court, samedi 24 mai 1975, avant-hier j’ai fêté mes vingt-deux ans, on est venu à cinq en voiture depuis Angers via Caen et nuit blanche en ferry (dans le ferry en détaxe on les a arrosés, les vingt-deux ans et dégobillés même), arrivés Londres fin de matinée dormir deux heures dans le break Opel déjà une queue, des barrières, le numéro qu’on vous écrit au feutre sur le bras nu mais attendre quelle importance, le vieux break Opel prêté par la mère du copain (une dame qui travaillait à Paris pour une maison de disques – c’est elle qui nous avait procuré les billets), on avait laissé notre voiture immatriculée 49 à des centaines de mètres, dans un parking encombré de bus Volkswagen et d’autres voitures usées et bricolées, puis les grilles ouvertes on avait couru pour être le plus devant possible. Les années soixante-dix on est déjà pile au milieu, nos dix-sept ans quand elles ont commencé et adultes, ou le croyait-on, quand elles finirent : c’est donc eux qui les incarnent, les quatre devant nous sous les projecteurs, dans ce son lourd de batterie, Led Zeppelin.

LES MOTS-CLÉS :

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1ère mise en ligne et dernière modification le 2 avril 2013
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