Tolkien chez le seigneur Golovanov

aux sources introuvables de la Volga avec Golovanov chez Verdier... plus une étrange rencontre avec Tolkien


En novembre 2010, à Saint-Nazaire, Vassili Golovanov avait raconté (plus que lu, mais quel souvenir d’avoir partagé lecture des Voyages insensés) son entreprise actuelle, un tour complet du lac Baïkal.

Là, toujours dans les somptueuses traductions d’Hélène Châtelain, paraît chez Verdier un livre au titre improbable, mais qu’on ne s’y trompe pas : ne pas d’un ensemble composite de nouvelles ou récits. Mais bien comme le récit d’ouverture, cette équipée vers la source de la Volga, quasi indiscernable dans ce village de fond de forêt, dès les pages 8-12 c’est beau à en pleurer, de simplicité et grandeur nue, de cette dignité dans le désastre sur une telle mémoire. Ce qui est l’unité de ces que par six textes différents Espace et labyrinthes c’est que tout passe par un paysage précis, mais qu’il est d’abord la route qui y mène, les visages qu’on y croise, les voix qu’on emporte. Une danse par un vieil accordéoniste qui n’y voit plus et chante une chanson obscène.

Pour avant-goût, ce passage où soudain voilà Tolkien chez les Russes, ou bien les ornithologues russes que sont Golovanov et ses potes se retrouvent égarés dans la nuit du Seigneur des Anneaux au pays de Mordor (je parle d’un livre, pas des amusettes filmées qui en font commerce).

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Photographie : Vassili Golovanov, Saint-Nazaire/MEET, novembre 2010.

 

Vassili Golovanov | Une nuit en Mordovie


Le soir, nous nous sommes retrouvés au bord d’un désert rouge : juste devant nous se dressaient les vestiges d’une gigantesque muraille faite de pierres titanesques polies par le vent. Devant ces pierres, d’étranges fourrés de ronces tapissaient la plaine, mais le bastion le plus éloigné de la muraille était déjà cerné par des dunes rouges. Après avoir grimpé sur la crête de la muraille, nous allions découvrir que, derrière, il n’y avait rien, rien que les vagues sablonneuses de silice rougeoyant au coucher du soleil. Mais ce fut plus tard. Au début, il n’y eut que l’étonnement : comment avions-nous pu en deux heures de vol passer de la taïga aux contreforts du Gobi ? Je déroulai une carte : les sables de Boorat-Deliyn-el. C’était bien ça. Un obscur pressentiment m’envahit...

Nous avons roulé jusqu’aux ruines du mur. Évidemment, il ne s’agissait absolument pas d’un mur, mais d’un somptueux témoin de pierre, que la nature avait sculpté avec cette incroyable virtuosité qui échappe à l’homme : le pied du mur était fait de gigantesques pierres dressées à la verticale, inaccessibles à pied ou à cheval. M’agrippant à ces pierres inébranlables depuis des millénaires et aux touffes de végétation coincées dans les fissures, je réussis à me hisser au second niveau, une sorte de terrasse pavée ceinturant les vestiges d’un château encore plus dévasté par le temps que le reste. Mais une ruine garde toujours des traces de sa grandeur passée. Le sommet du château était couronné d’une tête d’aigle, fixant le désert d’un regard menaçant, comme s’il suivait des yeux chacun de ceux qui avaient l’impudence de monter jusqu’ici. Sur les frises en grande partie brisées restaient les fragments de serpents entremêlés, de rennes, d’oiseaux, d’individus souffrants, possédés, hurlant de désespoir.

Je grimpai jusqu’au niveau du cou de l’aigle, et un espace inouï s’offrit à moi : dans le désert, se dressaient d’autres forteresses à demi effondrées, certaines proches, d’autres plus lointaines — la dernière marquait la limite des sables rouges. Si j’avais pu photographier en rafale, sans me préoccuper de la pellicule, je l’aurais fait jusqu’à ce que le soleil se couche. Il n’y avait aucun doute : nous étions en Mordovie, plus précisément dans l’une des forteresses en ruines de Mordor – Cirith-Ungol ou Minas-Morgul — abandonnées par leurs seigneurs et leurs guerriers parlant des langages obscurs, se comprenant à peine les uns les autres, et dont les noms ne subsistent que dans les antiques chroniques chinoises : Kara-Tchigate, Doubo, Veykho, Paegou, Tounlo, Fouliko, Gouligane... Oui, c’étaient eux qui formaient les innombrables cohortes d’Orks et de Gobelins qui, s’abattant sur l’Occident, décimèrent les bois sacrés, firent fuir les elfes et chassèrent les gnomes si profondément sous terre que les gens perdirent tout lien avec eux et aujourd’hui ne se souviennent de l’unité des mondes et des espaces enfouis dans le passé qu’à travers des dessins animés où rien ne ressemble à un.semblant quelconque de vérité.
Je pense qu’au cours de notre voyage jamais je n’ai eu d’intuition plus juste que celle concernant Mordor. J.R.R. Tolkien, l’auteur de la trilogie du Seigneur des anneaux, remarquable médiéviste et tout aussi remarquable conteur, a magistralement mis en scène les antithèses sémantiques : Est/Ouest, Bien/Mal, les pays et les peuples des Terres intérieures et les hordes de Mordor, les peuples du Mal, qui ne se distinguent des autres que par leur degré de violence, la force brute, la bassesse, et ce pouvoir grossier, détestable, qui place certaines hordes au-dessus des autres.

Les admirateurs de Tolkien, qui ont sûrement étudié à fond la carte de la Terre du Milieu, sont en droit de me faire un reproche : à quoi bon disséquer une carte que l’auteur a imaginée et vouloir la faire coïncider avec la géographie réelle ? Mais, sauf votre respect, pourrais-je leur répondre, Tolkien a dû probablement se pencher très sérieusement sur les atlas, avant de tailler dans la géographie physique son mythique « pays du Mal », il n’est donc pas sans intérêt de savoir dans quoi il l’avait taillé.
Nous avons déjà suffisamment épilogue sur ces hordes et ces langages « semblables au glapissement des rapaces », vomies des entrailles de l’Orient, pour ne pas avoir à nous répéter. Il existe d’autres indices non moins crédibles qui prouvent que, s’il faut chercher Mordor quelque part, c’est précisément dans cet espace entre les deux murs, le mur dressé par la Chine pour se protéger des belliqueux barbares du Nord, et celui érigé par Gengis Khan pour protéger les siens contre d’autres peuplades qui n’avaient pas encore perdu leurs forces et voulaient se tailler une place dans l’histoire du monde. Qui le cherche précisément ici, dans cette cuvette montagneuse, là où se trouve Touva, à la frontière d’un désert où toute vie disparaît, à chaque pas, tombe sur un signe.

Il est vrai que, dans notre Mordor à nous, il n’y a pas de « montagne de Feu », c’est-à-dire de volcan, mais on y trouve le lac Tore-Khol, parfaitement capable de remplacer la « mer de Nurnen ». Il y a un fleuve, et aussi, à coup sûr, une « vallée des morts-vivants » qui restait à trouver (fallait-il partir à sa recherche ?). Nous n’avons pas eu le temps de le faire, n’ayant passé à Mordor que quelques heures.

Le paysage presque vide qui nous entourait était aussi beau, aussi chargé de sens que peut l’être une vieille ville européenne, comme Paris par exemple. Et c’est justement à travers les étranges contradictions de cette beauté que deviennent enfin évidentes les différences qui de nos jours hantent les profondeurs de l’Asie et le cœur de l’Europe. L’Asie est un vide. L’Europe est un plein, un trop-plein même, saturé d’inépuisables couches, d’épais fourrés et de dédales culturels. L’Asie a la beauté des origines, l’Europe la beauté produite par l’homme. L’Asie est un espace ouvert à tous les vents et un temps sans scellés, un temps qui n’aurait jamais été décacheté, qui n’aurait jamais connu l’histoire et qui, depuis la création du monde, serait resté inviolé — réserve potentielle d’une histoire possible. L’Europe, elle, appartient à un espace et un temps verrouillés, tant de fois fixés, tant de fois imprégnés par les laques et les vernis, qu’ils provoquent une sensation d’étouffement, de manque d’air.
Entre-temps, le jour commençait à baisser. Glazov et moi, nous avons fini par descendre du dernier bastion qui marquait la ligne de partage des sables rouges. Ces sables que pendant une heure entière nous ne pouvions quitter des yeux, plongés dans une méditation heureuse. J’ai toujours été surpris par le sentiment de plénitude que me procure immanquablement la vision des confins désertés du monde. À quoi comparer le sentiment débordant de paix qui emplit l’âme devant ces vagues de sable ?

Il y a l’éternité et il y a soi. Le désert et l’homme. Aucun « problème de civilisation ». À présent que les hordes ont disparu de Mordor, que Mordor n’est plus une menace pour l’Europe, celle-ci a sûrement et définitivement oublié l’existence de ces espaces salvateurs, ouverts, béants au sein des profondeurs de l’Asie. Je suis heureux de me retrouver ici. Oui. Le Mordor abandonné est magnifique. Peut-être attend-il de se remplir de nouveau, peut-être attend-il l’émergence de nouveaux guides pleins de force, capables de remettre en route l’horloge de l’histoire ?

Quoi qu’il en soit, même au milieu de cette beauté inexprimable, il nous fallait trouver un endroit où passer la nuit. Nous remontâmes en voiture et mîmes le cap sur le bord du lac, où devaient se trouver des bergers. Le lac, je l’avais remarqué du haut du premier mur et j’avais été intrigué par sa couleur étrange, laiteuse.

Maintenant que nous nous rapprochions des berges tout devint clair : le lac était encore pris par la glace. Seule une étroite bande d’eau, d’à peine un mètre de large, reflétait la lumière rose du ciel. Et sur cette étroite bande, pressentant la folie des ébats printaniers, des milliers d’oiseaux se pressaient, sifflaient, caquetaient, glapissaient : cygnes, canards, tadornes, courlis, poules d’eau, mouettes...

Soudain, du fond de la steppe, surgis on ne sait d’où, des chevaux noirs et luisants, au moins deux cents têtes, déferlèrent au milieu des hautes herbes jaunes. Un cavalier en caftan bleu, superbe, galopait à leurs côtés, sans se laisser devancer, contrôlant son troupeau de main de maître. Au bord du lac, le troupeau ralentit. Les chevaux jouaient et s’abreuvaient, le cavalier attendait. Il fit boire sa monture en dernier, une fois que tous les autres eurent étanché leur soif. Répondant à l’appel des pâtures familières, le troupeau reprit le chemin de la steppe.

L’homme au caftan s’attarda près du lac. Solidement planté sur sa selle, en seigneur, immobile face à la bande d’eau rose du bord du lac, il savourait de toute évidence comme on savoure un chant, le violet pailleté de la glace, le vacarme étourdissant des oiseaux, il respirait l’odeur froide, humide de l’eau profonde, qui montait du lac. Il y a longtemps, quand un khan ouïgour prenait pour femme une princesse chinoise, cent mille chevaux étaient convoyés chaque année de Touva en Chine en échange de soie et de produits de luxe pour l’aristocratie des steppes.
Le cavalier en bleu s’arracha finalement au spectacle du lac et, au trot, s’approcha de nous. Inquiet peut-être de notre présence, il dessinait de son lasso des ronds de plus en plus parfaits, comme s’il s’apprêtait à attraper l’un de nous dans sa boucle de cuir. Il me regarda d’abord. Puis il regarda Glazov. Mais les cliquetis des obturateurs de nos deux appareils photo l’arrêtèrent. Il n’avait pas peur, il voulait simplement comprendre qui nous étions. La frontière mongole passait à moins d’un kilomètre de là. De l’autre côté du lac, c’était déjà la Mongolie, l’ancienne Khalkha, le « Bouclier » dans la géographie symbolique de l’Orient. Milane, notre guide, s’extirpa de la voiture et échangea quelques mots avec le cavalier. Je suppose que celui-ci lui indiqua où était la yourte.

Plus tard, durant la nuit, je me suis demandé plusieurs fois si cette question avait vraiment été posée ou si les dunes rouges, la glace violette et toute cette fête ornithologique qui nous avait enchantés par surprise avaient définitivement fait perdre à Glazov ses dons d’intuition. Le cavalier, suivant son troupeau, était aussitôt reparti en direction de l’est. Nous avions pu admirer les crinières noires flottant au vent parmi les panaches d’herbes jaunes, avant qu’ils ne contournent le lac et repartent dans la direction opposée. J’eus alors un pressentiment : de nuit, dans ces espaces, nous n’avions aucune chance de trouver la yourte. Toute cette aventure – l’observation fascinée des oiseaux – allait fatalement avoir des conséquences inattendues à la mesure de cette fascination. Je ne sais comment nous étions tombés dans le piège, car sur les cinq personnes, le chauffeur et Milane compris, Glazov était le seul ornithologue et le seul à jouir d’une santé suffisamment vigoureuse pour résister au froid.

Il faisait de plus en plus sombre. Il était hors de question de photographier les oiseaux la nuit, nous espérions pouvoir le faire au matin. En attendant, il fallait trouver un endroit où nous pourrions tant bien que mal passer la nuit au bord du lac.
—  Et là, ce n’est pas un bon emplacement ? s’exclama Boris, montrant une aire plane avec, en tas, du bois de chauffage. Milane, rejeta catégoriquement la proposition.
—  Chez nous on dit qu’il vaut mieux passer la nuit dans un cimetière que dans un campement nomade abandonné, expliqua-t-il.
—  Bigre, un peu sinistre – comme l’endroit lui-même d’ailleurs...
Finalement, nous nous retrouvâmes sur le cap qui divise le lac en deux : une passe étroite où l’on doit vous entendre en Mongolie pour peu que vous parliez à voix haute. La voiture s’arrêta et tous commencèrent à décharger les affaires.
—  Nous n’allons quand même pas dormir ici ? m’écriai-je au bord de l’hystérie. Bon sang, Micha, il fallait prévenir, ce n’est pas ce dont nous étions convenus !
—  Ça va, ça va – Glazov tentait d’apaiser ma panique –, songe à la dernière fois où tu as dormi à la belle étoile ! Eh bien, en plus, ici, la nuit sera chaude.

Je me suis tu. J’aime voyager, mais pas dormir à la belle étoile. Pire, j’ai eu beau essayer, je n’ai jamais réussi. J’ignore pour quelle raison. Que la nuit qui s’annonçait serait exceptionnelle, je n’en doutais pas, mais je ressentais avec acuité la puissance du froid : le froid de la glace, le froid de l’eau à peine retournée à l’état liquide, le froid des sables qui s’étendaient sur des kilomètres, et enfin le froid du ciel, qui s’engouffrait à chaque rafale du vent du nord, entre chaque étoile et la lune roulant au-dessus de la rive mongole du lac telle une roue insupportablement étincelante. Quant à la chaleur... il valait mieux ne pas y penser. Il n’y avait pour se chauffer que les fines branches des buissons d’épines poussant tout autour. Combien faudrait-il casser de branches pour réchauffer la nuit ? Je ne voulais même pas y penser.

Par chance, à Kyzyl, au marché, j’avais acheté, à tout hasard, des gants caoutchoutés – très utiles pour casser les branches. Les autres essayaient de le faire à mains nues. Il n’y avait pas le choix, c’était simple : nous devions rassembler un maximum de bois pour nous chauffer.

Brusquement je me suis calmé : puisque mes amis ressentaient le besoin irrépressible d’une nuit sous d’inconfortables étoiles, qu’il en soit ainsi, qu’ils se réjouissent ! Je me sacrifierai au nom de notre vieille amitié. Même une vieille amitié a besoin de sacrifices. Une nuit sans sommeil n’a jamais tué personne.

En fait, pour ce qui est de la chaleur, nos efforts furent manifestement insuffisants. Le bois se consumait à une vitesse incroyable : mes amis eurent à peine le temps de faire un bon thé et de se réchauffer à la vodka. Étant donné que la vodka est une substance qui me met KO, je n’en ai pas bu, j’ai simplement triplé la dose de sucre dans le thé et me suis gavé de pain pour allumer dans mon organisme un foyer de chaleur interne. Dès qu’il ne resta plus d’alcool, Milane et Merguène annoncèrent qu’ils allaient se rendre au village voisin, chez un vieil ami (ils n’étaient pas stupides, eux, au point de vouloir dormir sur la terre nue !). Nous laissant deux sacs de couchage supplémentaires, ils se sont envolés, promettant de revenir avant l’aube — ce qui était difficile à croire.
Nous avons étendu par terre ces sacs de couchage et, nous recouvrant des vieux draps qui enveloppaient les sièges de la voiture, nous nous couchâmes sous un gros buisson qui nous protégeait quelque peu du froid venant du lac. Balayant du regard la voûte étoilée et la glace brillant sous une lune inquiétante, gonflée comme une outre, Glazov soupira un « comme c’est bon ! » et s’endormit illico. Bientôt Boris s’endormit à son tour, en ronflant doucement. Je passai un long moment couché, les yeux fermés, jusqu’à ce que le générateur alimenté par la triple portion de sucre cessa de produire de la chaleur. Alors je sentis, par chacun de mes pores, chacune des courbes de mon corps en contact avec la terre, l’incommensurabilité du corps charnel, le mien, et du corps cosmique, celui de la terre. J’éprouvai comment, imperceptiblement mais inexorablement, le froid de la terre s’infiltrait en moi, et je n’avais rien à lui opposer, en dépit des multiples postures d’embryon que je pouvais prendre. Il était une heure du matin. Je me levai et m’habillai résolument. Je me sentis l’âme plus légère. Il y a des nuits qui ne sont pas faites pour le sommeil, qui ont une autre finalité. Je ne savais pas encore dans quel but cette nuit-là m’était donnée, et je partis d’abord me promener le long du lac. Trop d’impressions s’étaient accumulées en ces quelques jours : la taïga en feu, les histoires de chamans, Mordor...

Tout autour, éclairé par la lune, s’étendait, aussi loin que le regard pouvait porter, un pays inconnu, couvert de rares touffes de ronces. Quels esprits s’y dissimulaient la nuit ? Je l’ignore. Il faisait très froid : j’avais pris avec moi un dicta-phone pour enregistrer mes impressions de la journée que je n’avais pas eu le temps de coucher sur le papier, mais, en le sortant, je sentis une brûlure au contact du métal. Je ne me souviens pas d’avoir, de ma vie, passé une nuit aussi glaciale sans toit au-dessus de ma tête. En même temps, je ne me souviens pas d’une nuit aussi enchantée. Elle débordait de messages d’oiseaux invisibles (ou d’esprits ?) venant se poser ici au bord de l’eau à peine dégelée. Il serait intéressant de savoir comment les chamans entendent les esprits de la nature. Pour eux, leur langage est-il clair ? Est-il aussi discontinu et inachevé que pour nous, rappelant tantôt le jappement d’un chien, tantôt une prise de bec au marché ? Demande-t-il une traduction, une interprétation supplémentaire ? Là-haut : un bruissement, un bruissement d’ailes. Un cygne, qui sait ? Une lune énorme, un buisson couvert d’épines et de nouveau ces voix, qui semblent dialoguer entre elles : « A-tiou, a-tiou, a-tiou, a-a-a ! »

Un esprit lumineux vola au-dessus de ma tête : d’une voix minuscule, à peine audible, un oiseau pépia dans sa langue. Mais, bon sang, c’était à Glazov de déchiffrer ces sons, pourquoi cette symphonie d’oiseaux m’était-elle offerte, à moi ?

Je revins vers le camp et commençai à casser les branches épineuses des buissons. Lorsque le froid aura réveillé tout le monde, nous aurons de quoi nous réchauffer. Quel bonheur d’accumuler ainsi les branches cassées ! À présent, je sais pourquoi cette nuit m’a été donnée : je serai celui qui allumera le feu et qui réchauffera ses amis lorsque leur sang se figera dans leurs veines et qu’ils se transformeront en étranges spectres gelés.
Voilà plus d’une heure que je casse des branches. Bizarrement, personne ne s’est encore réveillé, et je n’ai personne à sauver, ni personne avec qui me sauver. Mes mains sont couvertes d’égratignures. Je ne suis pas sûr de pouvoir tenir jusqu’à l’aube, c’est-à-dire jusqu’à sept heures et demie. La nuit, une heure compte double, cela fait deux pleines journées de travail. Je ne suis pas sûr de pouvoir tenir, je ne suis pas...

Par chance, à cet instant de faiblesse, se fait enfin entendre la voix tant attendue.de Glazov, telle le rugissement sourd d’un ours :
— Bon sang, ça caille !

Nous nous attelons aussitôt aux préparatifs d’un feu de bois salvateur quand, subitement, les phares d’une voiture inconnue se mettent à briller au loin. Cinq minutes plus tard, il s’avère que nos amis ne nous ont pas fait faux bond, cette voiture, c’est la nôtre, mais remplie de viande, de vodka et de chaudes couvertures ! Le bois que j’avais amassé tombait à pic ! Nous avons fait un feu géant, capable d’éclairer toute la Mongolie, mais malgré tout, au début, le froid ne cédait pas. Il tourbillonnait autour de nous, s’évertuait à nous mordre le nez ou les fesses. Lorsque je suis allé au lac chercher de l’eau pour faire cuire du mouton, il était à nouveau recouvert d’une couche de glace d’un centimètre d’épaisseur. Il devait faire autour de moins six. Bref, en dépit des prédictions de Glazov, la nuit n’avait pas été chaude. Mais tout s’est terminé au mieux. Après une succulente chourpa caucasienne et une solide portion de viande, envahi d’une chaleur bienheureuse, j’ai pu dormir tranquillement pendant près de deux heures sous une couverture ouatée. Jusqu’au lever du soleil, le froid continua à comploter au-dessus de nous, essayant d’ouvrir nos « enveloppes », mais elles étaient bien fermées. Même Milane, qui dormait nu dans son sac de couchage (il disait qu’ainsi il y fait plus chaud), en sortit, le matin, sérieusement frigorifié mais sans le moindre rhume.
— Maintenant je sais ce que c’est qu’une nuit passée à Mordor ! lançai-je en essayant de lui remonter le moral.

Milane, lassé par mes interprétations tolkiennes, brusquement s’emporta :
—  Et la Shambala, tu sais ce que c’est, la Shambala ?
—  Évidemment, dis-je, étonné de sa véhémence.
—  Eh bien, la Shambala, c’est ça ! s’écria-t-il.

 

© Vassili Golovanov & éditions Verdier, traduction Hélène Châtelain.


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1ère mise en ligne 26 mars 2012 et dernière modification le 12 avril 2012
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