Karl Kraus | la littérature démolie

une réflexion promenade de Jean Prod’hom sur les Kaffeehaus de Vienne, et du travail des hommes de lettres à domicile


Jean Prod’hom nous emmène ce matin dans les cafés de Vienne, et nous donne à lire, traduction d’Yves Kobri, un magistral éclat de Karl Kraus sur la fin d’un café viennois.

Je renvoie bien sûr à ses Marges pour le contexte original, et la déambulation poétique dans Vienne – avec Peter Altenberg, poème et extrait sonore.

Mais il y a autre chose dans ce texte : on nous bassine sans arrêt que les blogs sont la mort de la littérature parce qu’ils tuent la solitude de l’écrivain. Moi, plus je lis les journaux, cahiers, correspondances, plus je distingue la solitude essentielle – celle du travail –, de ce qui l’irrigue et l’environne. Kafka n’est pas un solitaire, et pourtant, quelle leçon d’aventure solitaire. Ainsi de Rilke chez qui l’héberge, et de toutes les nuits (la nuit) croisées dans L’espace littéraire de Maurice Blanchot.

Dans ce texte de Karl Kraus, ce dont il est question c’est bien de ce jeu social autour de l’écriture. Il passe dans ce texte sur la disparition d’un café viennois par la communauté géographique – on vit dans la même ville, donc on se donne rendez-vous ici aux mêmes heures –, et la communauté artistique. On voit presque Munch et Strindberg (pas Viennois, mais qui pratiquaient ce rituel) à une autre table dans le fond derrière.

Et si Internet, précisément, c’était la construction de ce café dont nous a privé le destin de la ville ? Me souviens du pincement quand nous avons vu le café des surréalistes, à côté du Moulin Rouge (Dominique l’irréductible, si tu passes par ici, tu me redis le nom...), remplacé par un mange-vite. Et ce que dessine Karl Kraus autour de la table du café, et qui concerne l’écriture, c’est très précisément ce qu’échafaudent, via ce qu’on y écrit, nos réseaux sociaux.

Au titre donc de réflexion – et pour saluer Karl l’explosion, flambeau d’éternité. Son trait au plus bref, les résonances qui sourdent du choc.

Lire aussi : Karl Kraus par Pierre Bourdieu, revue Agone, ou souvent chez Walter Benjamin, mais pas en numérique... Et visite à Werner Kopfler sur Oeuvres ouvertes.

Photo : Poitiers, vendredi 3 juin 2011.

 

Karl Kraus, la littérature démolie


Vienne est en train d’être démolie en une métropole moderne. Avec ses vieilles maisons s’effondrent les piliers de nos souvenirs et bientôt une pioche irrespectueuse aura fait table rase de l’honorable café Griensteidl. Admirable décision du propriétaire dont les conséquences sont imprévisibles. Notre littérature n’aura plus de toit et les fils de la production poétique seront coupés. C’est à domicile que nos hommes de lettres devront poursuivre leur joyeux cénacle ; la vie professionnelle, le travail avec ses emportements et ses énervements variés se déroulaient dans ce café qui n’avait pas son pareil comme centre d’échanges littéraires. Cet établissement aura mérité par plus d’une qualité sa place d’honneur dans l’histoire de la littérature... Nos plus jeunes poètes, surtout, regretteront amèrement la chaude intimité de cet intérieur viennois qui est toujours parvenu à pallier, par son ambiance, le confort qui lui faisait défaut. Seul le courant d’air qui traversait de part en part ce café idyllique pouvait apparaître aux hôtes sensibles comme un manquement au style ; d’ailleurs, ces derniers temps de jeunes écrivains payèrent souvent leur productivité de rhumatismes. Il allait de soi que dans un café aussi exceptionnel la nature des serveurs présentât un trait littéraire. Car ici les garçons de café se sont lentement adaptés au milieu. Déjà leur physionomie exprimait une certaine connivence avec les aspirations artistiques de leurs clients, oui, la fière conscience de participer à leur manière à un mouvement littéraire. Cette faculté de se projeter dans la personnalité de chaque client en ne renonçant pas à la sienne propre a consacré la supériorité de ces serveurs sur tous leurs collègues ; on peut difficilement croire que c’est un syndicat de cafetiers qui leur a procuré ces emplois et non la Société des gens de Lettres. Une lignée de garçons de cafés importants a exercé dans cet établissement, illustrant le développement de la vie de l’esprit dans ce pays.

Karl Kraus, La Littérature démolie, traduction © Yves Kobry.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 9 juin 2011
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