embrassez votre libraire sur la bouche

librairie : quand les meilleures intentions proclamées semblent se moquer de ceux mêmes qu’elles soutiennent...


Lisez, et même deux fois :

« S’il vous suffit de voir votre libraire pour que le sourire vous revienne, s’il connaît par cœur vos goûts de lecture et sait vous orienter à coup sûr vers de nouvelles découvertes, si vous sautez de joie lorsqu’il vous prévient de l’arrivée de votre commande, en somme si vous ne pouvez plus vous passer de lui, alors déclarez-lui votre flamme ! »

Nous sommes tous conscients que la mutation numérique en cours va réorganiser profondément le circuit de la diffusion matérielle des livres. On ne craint pas pour les librairies, petites ou grandes, qui sont devenues des points de rencontre et de croisement, dans lesquelles on continue de se rendre non pas pour chercher un livre, mais parce qu’on y trouvera ce qu’on ne cherche pas (en Internet, on appelle ça sérendipité). Je ne suis pas fidèle, je les fréquente tous (aux Cahiers de Colette, rue Rambuteau, on nous accorde même une carte d’infidélité). Trop de libraires qui sont mes amis, même parcours, même âge, c’est mon histoire.

Actuellement, pour une plateforme de création contemporaine comme publie.net, le nombre de titres vendus par les libraires indépendants qui nous font amitié et honneur de nous distribuer, c’est 4,5%. Cette bataille-là, ils peinent à s’y engager, à y voir la même nécessité de médiation que pour leurs tables (voir par exemple les outils que propose le site ePagine.fr à ses libraires partenaires).

Mais quand je découvre ce concours, dans le cadre d’une opération du ministère de la Culture, A vous de lire 2011, donc sur subsides publics, s’effondrer dans un telle ringardise : Déclarez votre flamme à votre libraire indépendant, on me pardonnera d’exprimer ici que c’est le pire des cadeaux à leur faire.

On a l’impression, côté ministère de la Culture et leur À vous de lire 2011, qu’ils confondent la librairie et la reproduction des pandas en captivité.

Dire « Si vous sautez de joie lorsqu’il vous prévient de l’arrivée de votre commande », quand dans 8 librairies sur 10 le vendeur vous répond (vérifiez, c’est facile – pas de la faute des libraires, mais celle de l’édition et ses entrepôts) : passez sur Amazon ça ira plus vite, c’est prendre aussi le client pour un débile. Je ne saute pas en l’air, et n’ai jamais vu personne le faire quand mon libraire me procure un nouveau livre (quand un enfant familier de Claude Ponti reçoit le dernier paru, c’est plutôt s’en saisir avec respect, l’ouvrir précautionneusement, dans un lieu en affinité avec la lecture). La semaine dernière, au Livre à Tours, acheté Philosophie des salles obscures de Stanley Cavell, La ville au loin de Jean-Luc Nancy (je recommande), et Le lotissement du ciel de Cendrars – ce qui ne m’a pas empêché de télécharger pour mon Kindle une Encyclopédie Lovecraft dont j’avais besoin. On se parle, on s’écoute, c’est déjà bien, et c’est bien pour ça aussi que le web, les blogs, c’est une ouverture décisive, à la fois de création et de recommandation, pas l’une sans l’autre.

Des librairies qui ferment, oui, on a ça dans le paysage. L’essor du numérique, parce que nous prenons en charge (en tout cas, sur publie.net), des titres et démarches que prend de moins en moins en charge l’édition imprimée, et parce que la lecture sur iPad, Sony, Opus ou Orizon, plus le Kindle qui est un sacré petit outil, ou la montée en puissance des téléphones Androïd via FBreader ou Aldiko, c’est irréversible, c’est maintenant que ça se passe et c’est un mode de lecture différent du livre, où on apprend à maîtriser une autre ergonomie de la page, de l’épaisseur, de la navigation (voir sur publie.net, dans nos dernières mises en ligne, Patrick Deville – ou lire sur wikimedia –, ou Jean-Michel Espitallier). Des années qu’on alerte : prendre pied dans le numérique, au lieu de jouer la réserve protégée. Certains l’ont compris. Et, de façon surprenante aussi, l’évidence que dans les acteurs du web littéraire, des dizaines de personnes issues soit de l’édition soit de la librairie : de notre côté, le dialogue n’a jamais été rompu, et quand ils s’y mettent, les libraires, ça marche – voir Dialogues, voir Bibliosurf.

S’il vous suffit de voir votre libraire pour que le sourire vous revienne, peut-être : mais l’impression qu’à jouer la débilité, ça ne rend vraiment service à personne, et surtout pas aux premiers concernés.

Bon courage aux trois meilleures lettres – vous en écrivez beaucoup, vous, des lettres ? Grâce à A vous de lire 2011, elles seront lues par des personnalités, enregistrées et diffusées sur Libfly.com et les sites des librairies participantes.

LES MOTS-CLÉS :

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1ère mise en ligne et dernière modification le 19 avril 2011
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