Julien Gracq sniper

les "carnets de guerre" de Julien Gracq paraissent chez Corti


Ah, cette immense désolation, rage même, qu’un auteur aussi important que Gracq (et pareil pour Michaux), on ne puisse disposer d’une version numérique en complément des Pléiade respectifs, avec au moins recherche plein texte, et la possibilité d’en disposer où qu’on soit.

Le monde du papier, obsolète, se débat comme il peut avec des exigences devenues légitimes : ainsi, pour ces Carnets de guerre de Julien Gracq qui paraissent chez Corti, et avec quelle impatience nous accueillons tout inédit de Gracq, deux versions du livre, l’une à 29 euros accompagnée d’un fac-simile des cahiers manuscrits de L.Poirier (« souvenirs de guerre », fac-simile fourni par la BNF), et l’autre version à 19 euros sans les fac-simile – pourquoi pas une meilleure version des fac-simile en numérique, ça aurait été de meilleure qualité en plus, et comment on s’en occuperait de faire des liens aux lieux, aux autres occurrences dans Gracq etc. Ça ne me gêne pas d’acheter, je sais ce que je dois aux auteurs et aux textes, mais plus envie de papier, quand c’est tellement plus ouvert et confortable de lire sur iPad.

Donc deux cahiers Le Conquérant à petits carreaux, 77 pages allant du 10 mai 1940 au 2 juin, trois semaines dans la boue et l’effondrement de Dunkerque, pour le premier, et 66 pages dans le deuxième, cette fois intitulé récit, avec un narrateur à la 3ème personne, et qui met le zoom sur 2 jours, les 23 et 24 mai 1940, et probablement rédigés fin 1941.

Et c’est Bernhild Boie, l’éditrice du double Pléiade, qui signe légitimement la présentation.

Je me souviens d’avoir exprimé à Julien Gracq combien pour moi (mais sans doute pas le seul), à deux générations d’écart, la proximité avec Claude Simon et Saint-John Perse nous semblait plus forte que ce qui les séparait. Il n’avait pas été d’accord (c’était d’ailleurs le meilleur moyen de l’entraîner à en parler), mais cette fraternité de soldat avec Claude Simon il m’avait semblé en être parfaitement conscient.

Qu’écririons-nous, nous-mêmes, dans ce qui ressemble pourtant si bien aux guerres appliquées en notre nom, et dans le présent ? On ne bouscule pas le paysage Gracq que dessine l’oeuvre (bien des passages plus tard de Lettrines et En lisant en écrivan réouvriront ces couches autobiographiques), mais on leur ajoute un membre d’évidence inséparable.

Combien y a-t-il d’autres cahiers de cet ordre, en instance de numérisation dans le fonds BNF ? Là aussi, à 4 ans de distance après son décès, et la BNF dépositaire du fonds, on aurait pu s’imaginer qu’un minimum d’égards aux lecteurs de Gracq laisserait filtrer un peu d’information, un inventaire, je ne sais... Allez, on a déjà aussi quelques photos.

Un bref extrait, daté du 1er juin 1940. Les Manuscrits de guerre seront en librairie le 7 avril.

Archive ci-dessus : soldats français faits prisonniers à Dunkerque, voir source.

 

Julien Gracq | Souvenirs de guerre, 1er juin 1940


Nuit coupée de deux visites : l’une de B., de la section de commandements, qui m’apporte des fusées pour demander le tir d’artillerie, au cas où les Allemands franchiraient le canal. Mais il doit se tromper, c’est à Bo., plus ancien, que revient le commandement du point d’appui. Je lui fais porter les fusées. Puis un papier du chef de bataillon, avant le jour, qui me prescrit d’installer les hommes dans les maisons, pour ne pas être cloués par le tir de Hoymille, si les Allemands s’y infiltrent. On s’en aperçoit à la fin !

Je déplace mon F.M. de la berge, et l’installe au premier étage de la maison de l’éclusier évacuée par les Anglais. L’autre est avec moi dans le cave : le soupirail nous donne un bon champ de tir sur les prés qui bordent le canal.
Au petit jour, nouvelle visite du commandant qui vient s’assurer des mesures prises. Il s’est installé à N.D. des Neiges. Le P.C. de ma compagnie est dans une ferme, à quatre cents mètres derrière moi. Là sont les mitrailleurs. Le jour se lève dans le calme. Le commandant repart. Un quart d’heure après, la préparation d’artillerie commence.

Droit sur nous, cette fois, et pas pour rire. Quatre par quatre, encore et encore, les obus s’abattent, s’acharnent. Et on devine confusément qu’à gauche, à droite, il y en a aussi pour les voisins. Derrière nous, à deux ou trois cents mètres, on perçoit nettement de plus gros éclatements : les 105 pour nous, des 150 sans doute derrière : tout à fait selon les règles. Cette fois, sous cette pluie drue qui s’obstine, qui s’acharne, on a bien l’impression que c’est la fin. On ne passera pas à travers ça.

Nous sommes sept ou huit dans la cave, tous collés à la muraille, recroquevillés dans les casiers de ciment ; parfaitement silencieux, sauf que de temps en temps on entend souffler. Il fait très sombre. De temps en temps, coupant les sifflements terriblement proches, on entend distinctement, deux par deux, des espèces de coups de gong très clairs, que je prends pour des départs de mortiers allemands. Je ne saurai que le lendemain qu’il s’agit de 75 fusants qui éclatent sur le canal.

Les premiers éclatements nous ont épargnés, mais voici que maintenant nous (car nous faisons corps avec cette malheureuse bâtisse, comme l’escargot avec sa coquille, accordés avec une acuité extrême à ses vibrations qui nous renseignent) sommes touchés coup sur coup, comme un boxeur dont la garde s’ouvre. Longue chute de gravats sur le plancher au-dessus de nos têtes, puis les vitres de la salle à manger qui tintent longuement, et clair, sur le carreau. Encore les gravats et les poutres, et puis, serrés l’un contre l’autre, deux ou trois coups sombres, aveugles, sans explosion, qui font chanceler longuement la maisonnette d’avant en arrière, comme un athlète sonnet. Ce sont des 105 qui n’explosent pas.

Ce serait peu de dire, que nous attendons la fin d’un moment à l’autre – à vrai dire nous n’y songeons guère, tout arc-boutés sur nos nerfs qui saisissent avec une finesse incroyable la direction et la proximité du prochain sifflement – et pourtant c’est une grande différence d’avoir ne fût-ce que ce minable plancher au-dessus de la tête. Trois couches à traverser tout de même : les ardoises du toit (il ne doit plus gère en rester) le plafond et le plancher de la salle à manger. La grange doit nous préserver des coups de plein fouet.

Les épaules ont mal. On dirait que chaque obus les malaxe, pèse dessus de tout son poids pendant deux à trois secondes, comme sur un bouchon qu’on voudrait plonger sous l’eau. Et pour finir un engourdissement pas tellement éloigné du sommeil. Voici bientôt une demi-heure que ça dure.
Les trois hommes de la maison de l’éclusier dégringolent soudain en trombe l’escalier de notre cave. Un obus a ouvert leur façade sur le canal du haut en bas. Pas de blessé ! c’est inouï ! Puis voici l’équipe du canon anti-char, qu’un obus a manqué d’un mètre.

Une pensée stupide me rôde par intervalles dans la tête : « est-ce que c’est bien ça qu’on appelle un tir d’écrasement ? – est-ce que je pourrai dire que j’ai vraiment vu un tir d’écrasement ? » Vague sentiment de vanité à entendre un de mes hommes, la voix blanche, dire qu’il n’a jamais rien vu d’approchant en Sarre.

Le septième obus, maintenant, sur notre maison. Et pas un éclat n’est entré dans la cave. Ça devient presque rassurant, tellement c’est improbable. Mais ces obus doivent finir par rendre fou.

Sans doute qu’ils ne sont pas étrangers à la brusque et irrésistible envie que j’ai de satisfaire un besoin naturel. Pas question de sortir pour aller aux W.C. Mais il y a un seau à couvercle dans notre cave, et je me déculotte sans façons sur le front de mes troupes. Presque tous m’imitent dans l’ordre hiérarchique. Un arôme typiquement militaire d’excréments, de cigarettes anglaises et de cheddite commence à peupler la cave.

Les obus cessent. Nous attendons un bon moment avant de sortir inspecter les dégâts. Les deux chars n’ont pas été touchés. Mais quel paysage, tout emmêlé de fils télégraphiques, de pierrailles, de jardinets bouleversés, éteints sous la poussière comme des toiles d’araignée. Notre maison n’a guère que le toit d’enlevé. Dans le mur de la grange, deux trous, les 105 intacts rangés au bas, bien sagement, museau pointé, comme un chien devant son indiscrétion. Le pommier qui recouvrait mon trou du premier jour est tout haché d’éclats : fameuse inspiration que j’aie eue. Quelques éclats dans les vitres et les portes de la salle à manger. Ce n’est pas si impressionnant qu’on aurait pu le croire dessous terre.

Vjoûoû ! Ça recommence. Nous nous bousculons dans l’escalier. Mais cette fois c’est très court. Nous fumons, vaguement somnolents dans l’accalmie, le dos voûté, pas du tout conscients de ce qui va suivre. Plus de soleil aujourd’hui, il fait gris et terne.

Un remue-ménage dans la salle à manger, puis le chargeur P. dégringole nos marches, hors de lui, en hurlant : « Les vlà ! Vlà les Boches ! » Un choc au coeur.

Assez discrète, leur apparition. À cinq cents mètres à notre gauche, de petites silhouettes sautillent à travers champs, de ce côté-ci du canal. Très clairsemées, et qui d’ailleurs visiblement ne se dirigent point vers nous, mais, le canal traversé, foncent droit vers Dunkerque. Pas un coup de feu ne les accueille de ce côté-ci. Pourtant il y avait là la section G., en bordure du canal. Évaporée, ou surprise au gîte, encore aplatie sous le bombardement ?

On ne voit pas, à cause d’un coude, la portion du canal où l’ennemi doit traverser. On ne les aperçoit qu’à cinquante mètres en arrière de la berge, traversant notre champ de tir sur une longueur d’une centaine de mètres.
Les deux F.M. mis en batterie, l’un au soupirail de la cave, l’autre à la fenêtre de la salle à manger, nous ouvrons le feu. Écho assourdissant dans ces pièces étroites. Je me prends pour Jupiter tonnant. Tout près, à notre droite, B. ouvre aussi le feu avec ses trois F.M.

Nous avons plus de 1500 cartouches, mais nous manquons de chargeurs. J’emploie deux hommes à les regarnir en hâte, car nous crachons ferme, et il falloir bientôt songer à modérer le tir. Mais je n’y songe guère – très vite l’odeur de la poudre grise et je me prends à grincer des dents, follement excité. Voilà pour les obus de tout à l’heure ! On voudrait tirer, tirer sans interruption : le bruit électrise, nous rend invulnérables. J’empoigne mon fusil anglais, et vide le chargeur au hasard, sur les silhouettes à travers le soupirail.

Le tir est décevant. Les silhouettes, très espacées, continuent à sautiller, à chaque instant masquées par les brins d’herbe, qui ondulent devant nous. En avons-nous même touché ? J’ai pourtant là le champion de tir du régiment.

J’expédie au P.C. de la compagnie le caporal-chef G., pour rendre compte. Il ne tarde pas à revenir : une mitrailleuse prend en enfilade la route qui mène au P.C. Nos mitrailleuses ne tirent pas (et pour cause : je saurait plus tard, qu’à cette heure les Allemands ont déjà raflé le P.C. en arrière de nous). Tournés, coupés une fois de plus.

© héritiers Julien Gracq, éditions Corti, 2011.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 1er avril 2011
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