Brigitte Célérier | à propos de "Ès Lettres" et "Transparences"

sur le blog de Brigitte Célérier, une recension des deux textes de Christian Jacomino


J’espère que Brigitte Célérier ne m’en voudra pas de reprendre ici son approche, comme à l’accoutumée, par les bords, avec des tunnels surprenants, comme s’il fallait apprivoiser le texte, de Ès Lettres et des courtes fictions de Transparences mis en ligne avant-hier sur publie.net.

Un grand merci à ces lecteurs propulseurs qui donnent sens et partage à l’expérience, et bien évidemment le plaisir à percevoir que les intuitions qui nous font éditer un texte valent aussi pour d’autres, énigme renouvelée d’Internet...

Je rappelle que Christian Jacomino est le fondateur du site Voix haute (visiter notamment sa « bibliothèque numérique »).

Et si elle prolonge par Bernard Noël, Philippe Annocque et Thierry Beinstingel, pas moi qui vais le lui reprocher !

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Image : ciel d’hiver, hier soir, roulant vers Angers.

 

Brigitte Célérier | creux du jour


Ma petite curiosité avant d’entrer dans les deux livres-recueils-récits de Christian Jacomino publiés par Publie.net.

Et d’abord, un peu au hasard, un peu pour la plus grande brièveté qui s’adaptait à un creux du jour, « Transparences » (lire la présentation par François Bon et n’hésitez pas trop à télécharger).

Une suite de courts textes. Une leçon de vie, par petites touches. Ce qui m’a le plus retenu : la façon de faire passer la qualité de l’air, le contact d’un tissu, une saveur.

« J’ai suivi la berge du torrent dans les éclats de pierre, la neige puis le sable encore. La montagne dominait ma course. Le jardinier habite les allées, le serpent reste caché, les oiseaux immobiles sur les branches basses. La ville est à l’écart du fleuve, au soleil maintenant. Dans la neige et le roc, l’eau surgit écumeuse, cascade vers la plaine. Je souris au visiteur. Les jeunes gens se promènent dans les jardins qui dominent la ville »

un talent pour les petits contes philosophiques comme le noyau constitué à partir de l’oeuvre d’un prix Nobel, Jean-Charles Morelli, de ses amis et commentateurs, de sa ville, d’un sage, des visiteurs, entre autres récits autour d’un livre, d’un auteur...

« Je me contentai de me promener dans les rues, comme l’eût fait un touriste. Il y avait une place ombragée de platanes, avec un unique bistrot où de simples gens jouaient aux dominos et où je buvais de la limonade tiède. Je logeais chez un Européen qui tenait un garage. Mon séjour se déroulait dans une joie paisible, sans qu’il ne se passe rien. Mais, de la fenêtre de ma chambre, je voyais les jardins entourés de murets. Et, la veille du jour prévu pour mon départ, la soirée était limpide, les étoiles s’allumaient une à une dans un ciel violet et l’air embaumait le jasmin. »

et cette façon de se monter les écrivant.

« Un long après-midi derrière la fenêtre où il pleut et, sur cette table, outre les pétales tombés d’une rose, mon stylographe et du papier. Il débarque au Havre ; quelques semaines plus tard, il achète cette maison à Serquigny, dans l’Eure, et il s’y installe. On ne peut pas empêcher les gens de bavarder, surtout lorsqu’ils se trouvent à attendre dans une pharmacie et que dehors il pleut. »

Et puis, « Ès lettres », autobiographie rapide, en petites facettes s’enchaînant, histoire d’une formation et d’une vocation de pédagogue, à travers des notations sensibles, toujours cette poésie qui sourd, et il y a la naissance de l’écriture et de la lecture

« Les lettres de l’alphabet, que la maîtresse traçait au tableau et qu’il s’agissait de recopier sur nos cahiers, pour composer des mots, m’apparaissaient comme des créatures de la forêt. Capables de toute sorte de farces et de métamorphoses. Soudain transposées sur mon cahier, certaines se montraient hilares, se tordaient de rire, d’autres enflaient, boitaient, titubaient, quelques-unes enfin prenaient des poses impudiques, qui me faisaient honte. »

il y a la ville et le cabanon construit par le père, les oncles, les amis, venus d’Algérie (et cette référence commune m’a été petit signe, même si mon cadet de près de dix ans a un souvenir encore plus brouillé que le mien, juste des sensations, et mon dernier séjour en 59 je crois est postérieur à leur départ) – il y a le cinéma, la musique, l’abord plus aisé des vers que de la prose

« Les romans de Stendhal ne m’offraient pas cette possibilité de connaissance, d’incrustation de (dans) mon propre imaginaire, je ne pouvais pas les transporter dans les rues, au rythme de mon pas, les mettre en relation aussi directe avec ma propre expérience de la nuit. Je ne voyais pas que le poème fût d’une autre essence ; tout ce passait pour moi comme si Guillaume Apollinaire avait mis en œuvre une technologie plus efficace, nous dirions aujourd’hui plus « performante », que celle de son prédécesseur. »

le début de l’enseignement, les quartiers populaires dans notre version sud, la réalité des villes de vacances, le goût de la vie, les livres et leurs échos dans les lecteurs, des méditations au fil des jours

« Ce qui est créé, chaque fois, ce n’est pas le platane, ni même ce platane-ci, mais un visage du monde, dans lequel chaque chose se trouve figurer comme une lettre figure à l’intérieur d’un mot. Et cela signifie que, pour que le monde existe, il est nécessaire que l’acte de création soit réitéré à chaque instant. »

« ombres d’oiseaux traversant le ciel gris au-dessus de l’immeuble et qui venaient se projeter là en sombre, de l’extérieur, selon un angle inconcevable (impossible à décrire), filant à toute vitesse sur le gris des vitres nues qui regardaient la mer »

Mais, si vous avez suivi, point n’en avez fini, parce qu’en deux dîners, à bouchées très espacées puisque le livre me sollicitait davantage, il y eut la découverte de « Bestiaire familier » de Thierry Beinstingel – tardive, je sais, et pourtant les allusions à son écriture dans les Feuilles de route me restaient vaguement en mémoire. Et jeudi matin, en les cherchant je tombe sur ceci, qui pour être postérieur à la remise du manuscrit, me semble lui convenir passablement, comme un prolongement

« Fragments du bonheur : l’expression vient de suite et me semble résumer ce que j’entrevois depuis Bestiaire domestique. Animaux comme prétextes, au sens propre comme au figuré, de quelque chose de plus global, la vie détails dans le décor, comme dirait Philippe Annocque ou l’écrivain comme intermittent du désastre, selon François Bon. En réalité, cette proximité entre l’existence, destinée, chance, bonne fortune ou hasard, fatalité et providence me semble résumée, aimantée en bonheur, dans toutes ses déclinaisons possibles, ravissement à la Marguerite Duras, enchantement de Merlin, paradis de Dante, extase, béatitude, délices. Quel que soit l’enjeu, je veux être un homme heureux, chantait William Sheller. Je crois être doué pour le bonheur. Loin de moi pourtant un contentement béat, idéal, pétri de bons sentiments, donneur de leçon, mais le bonheur comme force égoïste, énervante, sans aucun rapport d’ailleurs avec les évènements, même tristes, on a tous notre lot de décès, séparations brutales, plutôt donc une succession de flashs photographiques... » 5.06.2009

Et en fait, oui, les animaux sont là, mais parfois leur rôle n’est même plus prétexte mais citation furtive au détour d’une des phrases du petit texte mis sous leur nom. Parcours, cheminement en brefs éclairages, sur une vie d’homme, la vie d’un quartier naissant et déclinant, d’une entreprise (le bâtiment de la Direction) se développant, dévitalisée peu à peu pour autres activités et lieux plus lucratifs.

Mais, à travers des notations aussi gaies que l’est notre temps, le petit goût du bonheur qui demeure sous-jacent, qui attendrit les portraits, les situations, les rapports malgré la lucidité mordante du regard, en passant souvent par les animaux comme les pigeons nichés dans le bâtiment qui projettent leurs images sur l’écran de l’ordinateur devenu inutile.

Juste quelques mises en appétit, un peu au hasard (pas bien) :

« C’est un temps d’été. On mange des pâtes au sucre pour goûter. On accompagne mémère au jardin, des tomates, des bêtes qui piquent, la chaleur. La fois où on s’est laissé descendre dans une citerne vide, délaissée sur une remorque, nos voix comme des gongs à l’intérieur.. »

« Paysage au ras du sol. Le sable tout d’abord, petits grains irréguliers, démesurément grossis devant le regard, éclats de silex aux bords irréguliers comme des rochers miniatures, galets ovoïdes d’à peine un millimètre. Des couleurs aussi, crème, bistre, ébène, corail, l’ensemble mêlé, entassé, superposé, cailloux infimes et gris, limon translucide, graviers minuscules. »

« On a un bureau rien qu’à soi maintenant ; c’est une promotion, on est fier... On doit faire un nouveau travail cependant. Un chef va venir expliquer. Ce seront des mots encore, sans doute nouveaux, entreprenants, énergiques, audacieux ; on aime, on attend. Mais rien ne vient. »

« C’est l’hiver où tout va de travers. La maison reste noueuse comme un vieux cep, mais devient nerveuse aussi comme une ramure nouvelle. Le jardin autrefois rectiligne, non pas austère, mais vivant, garde encore le soleil au coeur des arbres pendant les années qui suivent un été de canicule. Le bois, devenu dur comme de la pierre, se fend en longs déchirements lugubres. »

« On remarque maintenant d’autres congénères, bec jaune et robe noire habituelle, sautillant de la même allure, jabot gonflé, joyeux. Se sentant observé, le merle blanc s’est enfoncé dans les feuillages, à l’arrière des buissons. Il est maintenant dans l’ombre, toujours mobile et dansant, on devine l’éclat blanc d’une rémige, la courbe du dos derrière l’entrelacs des branches. »

Vers deux heures du matin, émergeant des bêtes qui reviennent en fin de livre, n’avais pas encore totalement sommeil, et j’ai pris « La chute des temps » de Bernard Noël, souffle retenu dans la paix de la nuit. Avec, je l’avoue, pour le premier chant, une lecture attachée au seul plaisir des mots, de la strophe, un peu comme une navigation paresseuse à la surface d’une mer que l’on pressent riche et féconde. Et puis suis entrée peu à peu.

« la lumière coule vers le dehors
c’est la sueur des choses
écoute
je n’ai rien sur la langue
mais je dis
être ici est beaucoup
et pour la première fois
nous entendons le froissement de l’air
sous l’aile de l’oiseau... »


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1ère mise en ligne et dernière modification le 14 janvier 2011
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