je n’ai jamais dormi avec un chalutier

d’une divergence amicale avec Olivier Ertzscheid, ou : de la naissance d’une métaphore pertinente via contrainte des 140 caractères, avec variation brève sur la sainte odeur du papier


Le livre imprimé est un outil merveilleux et complexe. Le livre moderne naît d’ailleurs beaucoup moins de l’apport de Gutenberg (il s’agit d’une production très limitée d’objets intransportables) que de l’extension quasi industrielle de la copie manuscrite, à Venise par exemple, où une des fiertés de l’inventeur radical qu’est Aldo Manuzio, c’est qu’on ne puisse pas distinguer ses livres imprimés de ceux que réalise l’industrie de la copie. Cela fait depuis lors pas mal de perfectionnements techniques, de la matière même (relire Illusions perdues, première partie, pour ce qui concerne l’introduction du papier végétal), des techniques de reproductibilité, et de ce que l’évolution des machines à imprimer change à notre appréhension globale du livre. Ainsi, pour exemple, ces machines récentes qui nécessitent exactement quarante minutes pour qu’on bascule d’un livre à un autre, les réalisent en bout de chaîne reliés et cellophanés, et ne demandent que trois heures pour un module d’environ mille cinq cents à deux mille cinq cents exemplaires : quand j’ai commencé dans ce métier, on parlait de « tirage », qui était soigneusement conservé jusqu’à épuisement (souvenir des inondations qui avaient contaminé une des granges des éditions Verdier à Lagrasse), maintenant on imprime via ces petits modules, le flux tendu fait baisser les frais de stockage, et rien n’empêche un éditeur de tirer dix modules de dix titres, attendre de voir celui qui marche et laisser tomber les neuf autres (paradoxe de la situation actuelle : que la place dans les journaux et sur les tables de librairie impose quand même d’en produire dix pour en avoir trois qui marchent). En général, par exemple, ceux qui vous répondent tant aimer « l’odeur du papier » n’ont pas connaissance des 4 ou 6% de chaux vive en couche fine sur la page qu’ils respirent, pour la rendre hydrofuge et économiser sur les micro-gouttelettes du jet d’encre. Ni d’ailleurs que cette odeur est plutôt celle de la colle et de l’encre que celle du papier (résidus de tri sélectif blanchis à l’acide puis aggloméré en mélasse colorée pour casser le blanc et ne pas se déchirer dans le nouveau roulage), et surtout éviter en ce cas de les informer des différents composants chimiques inhalés dans cette odeur d’encre, c’est à vous qu’ils en voudraient et non pas à la chimie. L’encre d’imprimerie, qui sent si bon quand on lit, est un composé de pigments sur distillat de produits pétroliers pour la fluidité (principal émetteur des composés volatils organiques, d’où la nécessité technique d’en maîtriser l’odeur, s’agissant d’un produit de consommation marchande), associé à des résines pour la tenue et des vernis pour l’oxydo-polymérisation (à laquelle contribuera d’ailleurs votre propre respiration), et j’aime aussi ce vocabulaire technique plus méconnu que celui de la typographie mais tout aussi complexe et riche : véhicule des encres, siccatifs, séquestrants, rhéologie, voltige, de même que le contournement du noir illisible se fait en ajoutant un « bleu reflex » ou un « bleu milori » (CI PB 56, 61, 27...). Comment une technologie aussi jeune que la lecture numérique viendrait aussi vite concurrencer une technologie tout aussi numérique, mais élaborée avec une telle ancienneté ? Le concept d’encre électronique n’est pas dépassé : avec le raccourcissement des temps matériels de déplacement des billes dans la mince feuille support, elle pourrait même accueillir bientôt la vidéo, et commence déjà à migrer vers la couleur. Des écrans mixtes apparaissent pour les ordinateurs, laissons évoluer la technique, gardons-nous toujours de prédire. Depuis trois ans bientôt, j’utilise un petit lecteur à encre électronique, j’en ai eu deux successifs, tout simplement parce qu’il me semblait, dans une mutation aussi décisive de quelque chose d’aussi fondamental, il serait dommageable de s’en tenir à l’écart. L’an dernier, séparé de ma bibliothèque, le compagnonnage avec la « liseuse » à encre électronique a été quotidien, via bibliothèque nomade embarquée, celle qui fait la permanence du travail d’auteur, avec mes Balzac et mon Proust, des Stendhal et un Montaigne, Saint-Simon etc. Bien sûr, parce que nous sommes en période de transition, des fichiers que j’adaptais moi-même pour le confort souhaité de lecture – ce que nous acceptons pour la cuisine, mais de quoi la perfection du livre nous a déshabitués. Heureux de retrouver ma bibliothèque, c’est presque une surprise que constater mon indifférence neuve au support : selon le lieu et le temps, j’embarquerai la « liseuse », la tablette, le livre imprimé, ou le tout petit écran de l’iPhone si c’est dans le train (qu’importent, si c’est le même texte, et que l’appareil permet le confort minimum). Il ne faut pas oublier l’ordinateur : peut-être que la seule « révolution », c’est notre rapport à sa fixité. Nous allions nous installer devant sa majesté l’ordinateur, tissé de câbles, avec sa tour ronronnante et ses prises de courant. Avec l’ordinateur portable, nous l’emportions sous le bras, mais nous le quittions pour la convivialité familiale. Il se trouve que, devenu un élément essentiel de la vie privée individuelle comme il l’est du chemin artistique de quiconque peint, filme, photographie, compose, joue, écrit, l’ordinateur s’atomise (longtemps que les logiciels permettaient l’utilisation collective de l’ordinateur via « sessions d’utilisateur », mais quand chacun a le sien c’est beaucoup mieux), et une des instances privées les plus courantes c’est l’échange de liens et de contenus d’une pièce à l’autre ou parfois même d’ordinateur à ordinateur dans la même pièce. Alors, oui, le lieu corporel associé à ces contenus, film, musique ou lecture, inclut à son tour l’ordinateur. Partez en quête des études existantes sur les usages : le poste de télévision dans le salon fait place aux films regardés ensemble sur l’ordinateur. Il y a d’autres frontières qui surgissent : si je lis dans la nuit sur ma tablette, à moi d’user ou non, et de veiller avec discipline et acharnement, à ma propre tentation d’aller revisiter mes espaces messages ou réseaux, sur le même espace graphique où j’ai rejoint la lecture dense. L’ordinateur portable impose qu’on l’utilise en position assise ou mi-allongée, la tablette nous libère en nous autorisant une usage type ordinateur (écrire, se connecter, lire ou visionner) sur un appareil devenu compatible avec la socialité la plus intime. Ceci, nous l’évoquions avant-hier soir avec un ami dont le travail théorique est de longtemps pour moi un accompagnement majeur, Olivier Ertzscheid. Enthousiaste et pulsionnel comme nous le sommes tous, mais certains un peu plus que d’autres, Olivier fait part en direct de ses apprentissages sur sa toute nouvelle tablette iPad, et compare cet usage avec celui de ses « liseuses » à encre électronique, et bien sûr de son usage de l’ordinateur. Je lui réponds par ma propre expérience : il m’a fallu plusieurs semaines pour m’habituer à l’idée d’écriture sans frappe clavier, et acquérir une dextérité minimum sur l’iPad qui me permette d’écrire comme je le fais à l’ordinateur ou à la main, en oubliant la médiation technologique. Olivier oppose alors la lecture type « livre numérique », objet clos qu’on télécharge sur la liseuse ou la tablette, à la consultation web et son interactivité, mais c’est pour moi le gros intérêt de la tablette connectée – je lui réponds donc que l’apport de ces appareils n’est pas dans l’opposition livre numérique et lecture connectée, mais bien dans la modification des usages web qui s’en induit, soit, en cent quarante caractères, et textuellement : « le problème, c’est pas le web, c’est comment on l’emmène au lit ». À quoi Olivier Ertzscheid répond instantanément que t’emmènes pas le web au lit. T’emmènes le grain. Pêcheur dort pas avec son chalutier. Avec ses poissons ou son filet peut-être. Passons la plaisanterie : oui, l’allégorie du web comme océan et comme pêche, et celui qui s’y risque comme travailleur, je peux vraiment comprendre. Ça va même plus loin : le chalutier, ce n’est pas l’outil (l’outil c’est le filet), mais pas possible d’utiliser le filet si on n’est pas en haute mer. Ne poussons pas l’analogie logiciel et ordinateur, ou l’embarquement via le « navigateur » (un des rares mots que nous avons francisé avec stabilité, et très à l’écart du browser anglophone, dont l’étymologie est terrienne : paître, nous sommes pour une fois moins moutonniers !), et la tâche que nous accomplissons une fois immergés dans le web. Sur les chalutiers d’aujourd’hui, on part loin (saccage des ressources), on travaille densément pendant dix ou vingt jours, finalement le sommeil n’est pas trop la priorité (l’usage de la cocaïne par les pêcheurs pour lutter contre le sommeil, si), mais pour autant jamais appris qu’un pêcheur dorme avec un poisson. J’ai rétorqué à Olivier, souvenir de mes biographies rock, qu’aussi bien Keith Richards que Jimi Hendrix avaient souvent souligné, à propos de leurs années de formation, dormir avec leur guitare. Ce n’est pas le cas de Jimmy Page, qui en a changé si souvent, mais j’avais fait le dénombrement de ces photographies, dans ces années de début, où systématiquement on apercevait sur sa table de chevet un magnétophone – et pourtant, ils n’étaient pas si portables ni perfectionnés qu’ils le sont ensuite devenus. La table de chevet est un lieu névralgique pour tout lecteur : elle ne comporte jamais un seul livre. Il y a les livres en attente, il y a le choix qu’on souhaite entre plusieurs livres, et chacun complètera selon ses usages. La tablette, en intégrant son clavier dans son propre cadre de lecture, accède à la table de chevet, mais n’y est pas un livre parmi les autres (la table de chevet accueille aussi un petit carnet à écrire, des marque-pages, et bien sûr une lampe) : elle est elle-même la lampe et la collection. Elle est le poisson et le filet, et aussi l’esquif qui nous embarque dans le web, mais plutôt pour la régate que pour le chalut. Probablement d’ailleurs qu’un des points technologiques les plus soigneusement étudiés du nouvel appareil, c’est la rapidité du navigateur à interpréter les pages web pour en rendre plus rapide l’affichage. Ne nous appesantissons pas : mais quelque chose change. M’intéresse plutôt mon accord de fond avec Olivier Ertzscheid : depuis que j’use d’une tablette, j’ai complètement délaissé la « liseuse » – l’enjeu c’est le web, et le nouveau livre, c’est le site. Le site comme livre.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 19 novembre 2010
merci aux 789 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page


Messages

  • "l’enjeu c’est le site comme livre" mais peut-être bien aussi qu’on va vivre longtemps avec plusieurs supports de lecture. Et on sera longtemps des maladroit(e)s, à pas trop bien savoir comment se servir de tous les outils. On va tout essayer, après, quand on sera très très vieux, ça sera plus stable.

  • Une micro-remarque : to browse veut effectivement, dans un autre contexte, dire "brouter", mais dans le contexte du web, il a toujours signifié "feuilleter", "tourner les pages", sens que je lui connais depuis que j’ai 17 ans, et qui était celui des étudiants que je fréquentais dans le Minnesota. Alors, pour moi (qui suis un websurfer aussi ancien que toi), un browser, ça n’est pas et ça n’a jamais été un "brouteur", mais plutôt un ’feuilleteur’, l’interface de lecture à la souris, sans clavier tactile, qui a précédé la tablette... Le terme anglais, en l’occurrence, n’était pas moutonnier...

    MWZ

    • merci, Marc, et pour ça que je mets ces digressions en ligne, corriger, préciser

      moi non plus jamais utilisé "browser" en contexte informatique autrement que comme "feuilletoir"

      et parfaitement conscient des enjeux du navigateur comme première et plus décisive interface de lecture

      en ce moment par exemple je teste plugin de lecture sur Opera