Tallemant des Réaux | madame Pilou

pour se promener dans la littérature, s’en aller dans ses vieux âges et retrouver la vie des hommes comme devant nous tout près


Dans mes textes fétiches, il y a de longtemps Tallemant des Réaux, et longtemps aussi que j’en dispose d’une édition numérique. Voir la phrase de Céline à son propos, et comment en dix lignes celui-ci vous ligote la vie, l’argent, l’amour et toute la nuit des hommes.

Depuis douze ans que j’habite à quelques dizaines de mètres de la Loire, le petit château discret des Tallemant des Réaux, où on avait découvert les Historiettes, longtemps après lui, sous un vieux fond d’escalier qu’on vous montrait, était un de ces rendez-vous, comme Saché (moins la Devinière, mais quand même), où les livres vous semblent remonter à la surface de la terre, et vous inviter dans une page paysage. On y était bien accueillis.

Depuis trois ans que les Russes fortunés n’investissent pas seulement en Suisse ou à Nice, mais aussi en Touraine, il est barricadé, le petit château à tourelle de Tallemant, et ça me pince chaque fois que je rouvre ses récits.

 

Tallemant des Réaux | madame Pilou


Madame Pilou, étant nouvelle mariée, se trouva logée par hasard vis-à-vis de mesdemoiselles Mayerne-Turquet, sœurs de ce Mayerne qui a été premier médecin du roi d’Angleterre, où il a fait une assez grande fortune : c’était un peu après la réduction de Paris.

Elle fit amitié avec ses filles, qui étaient des personnes raisonnables, et qui, comme huguenotes, en fuyant la persécution, avaient vu assez de pays .

Cette connaissance lui servit, et la tira en quelque sorte du câlinage de sa famille, car son père était qu’un procureur.

Cela lui servit à connaître une madame de La Fosse, leur parente, riche veuve, qui avait été galante, et qui, en mourant, lui laissa du bien. Elle épousa un procureur, nommé Pilou, qui ne fit pas grand’fortune ; en récompense, elle n’a eu qu’un fils, qui vit encore. Il n’y a peut-être jamais eu une moins belle femme qu’elle, mais il n’y en a peut-être jamais eu une de meilleur sens, et qui die mieux les choses.

Cette madame de La Fosse, pour reprendre le fil, était pas la plus grande prude du royaume. Madame Pilou, par son moyen, eut bientôt un grand nombre de connaissances, mais la plupart de la ville. Insensiblement, elle en fit aussi de la cour, et enfin elle parvint à être bien venue partout, et chez la Reine même. Elle a fait trois classes de tout le monde : ses inférieurs, à qui elle fait tout le bien qu’elle peut ; ses égaux, avec lesquels elle est toute prête de se réconcilier, quand ils voudront, et les grands seigneurs, pour qui elle dit qu’on ne saurait être trop fier en un lieu comme Paris. Elle ne se mêle point de donner des gens à personne, et ne veut point souffrir que des suivants ou des suivantes lui viennent rompre la tête. Elle dit qu’il y a quelquefois de sottes gens qui rient dès qu’elle ouvre la bouche, comme les badauds qui rient dès que Jodelet paraît.

La femme d’un procureur, laide comme un diable, qui avait commencé par des femmes qui avaient pas le meilleur bruit du monde, ne pouvait guère passer dans l’esprit de ceux qui ne la connaissaient pas bien particulièrement, que pour une créature qui servait aux galanteries de tant de jolies personnes qu’elle fréquentait. (on a dit de madame de La Maisonfort qu’elle était plus si cruelle, depuis qu’elle fut à Saint-Cloud avec madame de Pilou).

M. de Tresmes, duc à brevet, âgé de quatre-vingts ans, tomba malade. Son fils, le marquis de Gèvres, va trouver madame Pilou, et lui dit : « Je vous prie, parlez à mon père, il ne veut point me voir. Mademoiselle Scarron (sœur du cul-de-jatte), qu’il entretient, m’a mis mal avec lui ; mais le pis, c’est qu’il ne veut rien faire de ce qu’il faut pour bien mourir. » Elle y va, la première fois, elle fit venir les morts subites à propos, et dit qu’on était bien heureux d’avoir le loisir de penser à soi. Le malade dit qu’il se sentait bien. Elle ne voulut pas pousser plus loin. La seconde fois, elle presse davantage, et voyant que cet homme disait que les gens d’église mêmes avaient des maîtresses, elle marche sur le pied à Guénault, afin qu’il l’aidât. Au lieu de cela, le médecin dit : « Madame Pilou, vos prônes m’ennuient. » Elle se retire, et ne s’en mêle plus. Sur cela on fait un conte par la ville, et que M. de Tresmes lui avait répondu : « Vous n’étiez pas si scrupuleuse, il y a trente ans. » Elle l’apprend à quelques jours de là ; elle va voir M. de Langres (la Rivière) : il avait dîné assez de gens avec lui : « Ah ! dit-il, madame Pilou, je défendais votre cause. » Elle se met là dans un fauteuil. « Je vous entends, lui dit-elle ; je sais le conte qu’on fait par la ville ; je ne m’étonne pas que ces bruits-là aient couru. Je me suis trouvée engagée avec des femmes qui ont bien fait parler d’elles : j’ai fait ce que j’ai pu pour les remettre dans le bon chemin ; c’est ce qui est cause qu’on a cru que j’étais de la manigance. Je vous laisse à penser si, avec la beauté que Dieu avait donnée, et de la naissance dont je suis, j’eusse été bien reçue à rompre avec elles à cause de cela. Leurs gens croyaient que j’étais de l’intrigue ; ils ont semé cela partout : mais Dieu a permis que j’aie vécu quatre-vingts ans, afin qu’on me fît justice. Ceux qui font ce conte-là n’oseraient le faire en ma présence. Je sais toutes les iniquités de toutes les familles de la ville et de la cour Je connais les ladres et les fous. Tel fait l’homme de bonne maison que je sais bien d’où il vient ; à d’autres, je leur montrerais que leur père était un cocu et un banqueroutier ; je les défie tous tant qu’ils sont. »

Elle dit que naturellement elle sent le sot, et que dès qu’il y en a quelqu’un en une compagnie, elle l’évente tout aussitôt.

Elle disait que les amants entre deux vins sont les plus plaisants de tous ; elle appelle ainsi ceux qui sont quasi fous : « Ils me font rire, dit-elle, car ils croient que personne ne voit ce qu’ils font. »

Une fois qu’elle entendait une femme de la ville qui, en parlant de je ne sais combien de dames de grande condition, disait : Nous autres, etc. « Cela me fait souvenir, dit-elle, du conte qu’on fait d’un bateau d’oranges qui alla à fond dans la rivière. Les oranges allaient sur l’eau. Il y avait (révérence de parler) un étron sec parmi elles ; cet étron disait : Nous autres oranges nous allons sur l’eau. »

Depuis son veuvage elle dit que deux ou trois hommes l’ont voulu épouser, mais, « soit dit à mon honneur, ils ont été tous trois mis aux Petites-Maisons ».

Elle m’a avoué, car j’en avais ouï parler par la ville qu’il était vrai que comme un soir un conseiller d’état, homme de quelque âge, la ramenait chez elle, elle était à la portière, et lui au fond, il la prit par la tête, elle qui avait plus de soixante-dix ans, et la baisa tout son soûl en lui disant sérieusement qu’il aimait plus que sa vie. Elle en fut si surprise qu’elle ne songeait seulement à se dépêtrer de ses mains ; et elle arriva à sa porte, car il n’y avait pas loin, avant que d’avoir eu le loisir de lui rien dire. Elle ne l’a jamais voulu nommer. Un jour, comme elle était chez la Reine, madame de Guémené dit à Sa Majesté : « Madame, faites conter à madame Pilou l’aventure du conseiller d’état. – Ne voilà-t-il pas, dit la bonne femme, vous regorgez d’amants, vous autres, et dès que j’en ai un pauvre misérable, vous en enragez. » À propos d’amants : elle dit qu’elle a fait bâtir un hôpital pour mettre ceux à qui les femmes arracheront les yeux pour leur avoir parlé d’amour ; mais il n’y a que des araignées dans ce pauvre hôpital. Au diable l’aveugle qu’on y a encore mené.

L’abbé de Lenoncourt, le marquis présentement, se mit un jour à la railler fort sottement « Monsieur, lui dit-elle, avez-vous été condamné par arrêt du parlement à faire le plaisant ? Car, à moins que de cela, vous vous en passeriez fort bien. »

Une fois, madame de Chaulnes, la mère, lui dit quelque chose qui ne lui plut pas. « Si vous ne me traitez comme vous devez, lui dit-elle, je ne mettrai jamais le pied céans. Je n’ai que faire de vous ni de personne ; Robert Pilou et moi avons plus de bien qu’il ne nous en faut. à cause que vous êtes duchesse, et que je ne suis que fille et femme de procureur, vous pensez me maltraiter ! Adieu, Madame, j’ai ma maison dans la rue Saint-Antoine qui ne doit rien à personne. » Le lendemain, madame de Chaulnes lui écrivit une belle grande lettre, et lui demanda pardon.

Quand M. de Chavigny alla demeurer à l’hôtel de Saint-Paul, il trouva madame Pilou quelque part, et lui dit : « Madame, à cette heure que je suis votre voisin, je prétends bien que vous me viendrez voir » Elle y va ; mais elle ne fut point satisfaite de lui : il fit assez le fier. Depuis cela, dès qu’il entrait en un lieu elle en sortait. Enfin à je ne sais quelles accordailles, chez M. Fieubet, au fort de sa faveur, il vit qu’elle était allée mettre à l’autre bout de la chambre ; il alla à elle fort humblement, et lui dit qu’il voulait être son serviteur. « Monsieur, répondit-elle, je ne suis qu’une petite bourgeoise. Vous êtes un grand seigneur ; vous ne m’avez pas bien traitée, vous ne m’y attraperez plus ; je n’ai que faire de vous ni de personne. » Il lui fit mille soumissions, et fit tout ce dont elle le pria depuis cela.

Elle dit qu’on ne doit point tant s’affliger pour ce qui arrive à nos parents. « Une fois, disait, qu’on attrape le cousin germain, c’est bien fait de se déprendre. Avais je ne sais quel parent qui fut un peu pendu à Melun ; sa sœur disait qu’il avait été mal jugé. – A-t-il été confessé ? lui dis-je. A-t-il été enterré en terre sainte ? – Oui. – Je le tiens pour bien pendu, ma mie. »

Le curé de Saint-Paul s’avisa une fois de faire un prône, contre la danse ; elle l’alla trouver et lui dit : « Mon bon ami, vous ne savez pas ce que vous dites. Vous n’avez jamais été au bal ; cela est plus innocent que vous ne pensez. Je suis bien plus scandalisée, moi, de voir des prêtres qui plaident toute leur vie les uns contre les autres. »

« Quand je passe par les rues, disait une fois, je vois des laquais qui disent : Mon Dieu ! la laide femme ! Je me retourne. Vois-tu, mon enfant, je suis aussi belle que j’étais à quinze ans, quoique j’en aie plus de soixante-douze. Il n’y a que moi en France qui se puisse vanter de cela. » Elle disait qu’il n’y avait personne au monde qui se fût si bien accommodé qu’elle de deux fort vilaines choses, de la laideur et de la vieillesse. « Cela me donne disait, un million de commodités : je fais et dis tout ce qu’il me plaît. »

Pourvu que ce ne soit pas par une extravagance, elle approuve fort les mariages par amour ; « car, dit-elle, voudriez-vous qu’on se marie par haine ? »

Son fils ayant ouï dire qu’on avait mise dans un roman, croyait que c’était une étrange chose, et s’en vint lui dire : « Jésus ! madame Pilou ! on vous a mise dans un roman. - Va, va, lui dit-elle, la comtesse de Maure y est bien. » Cela l’arrêta tout court, car c’est aussi une dévote. Ce roman, c’est la Clélie de mademoiselle de Scudéry, où elle s’appelle Arricidie et y est fort avantageusement, comme une philosophe et une personne de grande vertu. Elle l’en alla remercier. et lui dit : « Mademoiselle, d’un haillon vous en avez fait de la toile d’or. » L’autre lui voulut dire : « Madame, mon frère a trouvé que votre caractère, etc. - Voire, votre frère, je ne connais point votre frère ; c’est à vous que j’en ai l’obligation. À cela, en vérité, j’ai reconnu que avais bien des amis ; car il n’y a pas jusqu’à la Reine qui ne s’en soit réjouie avec moi. Voilà le fruit qu’on retire de ne faire mal à personne. Une fois, ajouta-t-elle, je me trouvai embarrassée au Palais-Royal, à la mort du cardinal de Richelieu, avec bien des femmes, entre des carrosses. Un homme me prend, et me porte jusque dans la salle où l’on voyait son effigie. Je regarde cet homme. Il me dit : Vous avez autrefois pris la peine de solliciter pour moi, je vous servirai en tout ce que je pourrai. »

C’est la plus grande accommodeuse de querelles qui ait jamais été : il y a bien des familles qui lui sont obligées de leur repos. On la choisit toujours pour dire aux gens ce qu’il leur faut dire. Madame d’Aumont, veuve de M. d’Aumont. dont nous avons parlé, dit : « Quand madame Pilou n’y sera plus, qui est-ce qui fera justice aux gens ? »

La pauvre madame Pilou fut surprise à Saint-Paul d’un si grand débordement de bile qu’elle en tomba de son haut ; revenue, elle se confessa sur l’heure ; elle n’en fut malade que dix ou douze jours. Toute la cour l’alla voir ; la Reine y envoya. Le Roi en passant arrêtait, et envoyait savoir comme elle se portait. M. Valot, premier médecin du Roi, y fut de leur part. Des gens qui ne la voyaient point y allèrent ; c’était la mode. Il en arriva quasi autant l’année passée, qu’elle eut un rhumatisme dont elle se porte bien quoiqu’elle ait quatre-vingts ans ; elle est allée à Saint-Paul rendre grâces à Dieu avec un manteau de chambre noir, doublé de panne verte ; c’est une antiquaille qu’elle a il y a longtemps. Elle a une maison aussi propre qu’il y en ait à Paris.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 19 novembre 2010
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